Lucie vierge et martyre, drame en 3 actes, par M. l'abbé Estève,...

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H. Oudin (Poitiers). 1867. In-12, 72 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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tLIGION EN ACTION
VIERGE ET MARTYRE
DRAME EN TROIS ACTES
PAR
M. L'ABBÉ ESTÈVE
AUMONIER DU LYCÉE DE POITIERS, OFFICIER DE L'INSTRUCTION
. PUBLIQUE, CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR.
PBElilÈltE SERIE.
SECONDE ÉDITION
POITIERS
HENRI OUDIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
RUE DE L'ÉPERON, i.
j- 1867
AVIS DE L'ÉDITEUR.
Pour être essentiellement morales et religieuses, les
pièces, que nous publions n'en offrent pas moins une
lecture aussi attrayante qu'elle est instructive..
Le plus grand soin ayant présidé au choix des sujets
et à l'ordonnance des rôles, les drames, pastorales,
etc., peuvent être joués dans les maisons d'éducation
où l'on a conservé l'usage de ces sortes d'exercice.
Nous les croyons éminemment propres à rehausser
l'intérêt qui s'attache aux solennités scolaires. Désireux
de joindre autant que possible l'utile à l'agréable,- utile
dulci, comme dit l'adage antique, l'auteur s'est prin-
cipalement inspiré des modèles si criers à la jeunesse :
FÉNELON et RACINE. '
OBSERVATION. — Quant à la plupart des couplets répan-
dus dans les diverses pièces, on peut, à défaut du chaut, se-
borner à les réciter.
LA RELIGION EN ACTION
DRAMES. —4« SÉRIE/",0^
POITIERS
HENRI OUDIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
HUE DE L'ÉPERON, 4.
1867
PERSONNAGES.
EUTTCA, veuve d'un illustre Syracusain.
LUCIE, sa fille. ' '
ZÉNAIS,
AMANNÎ,
MARCELLE,
FLORENTIA,
AURÉLIA,
THÉCLA,
LE CHOEUR.
Dames confidentes.
Jeunes chrétiennes réfugiées
chez Lucie.
La scène est à Syracuse, en Sicile, dans le palais
d'Eutica. ■
PROLOGUE.
Vers le commencement de la dixième et dernière
persécution générale , sainte Lucie, vierge el martyre',
souffrit à Syracuse , en Sicile, sous le règne de l'empe-
pereur Dioclétien et de celui qu'il avait associé à l'em-
pire, Maximien-Hercule. Celui-ci, à son lour, s'adjoi-
gnit Constance-Chlore, étlui fil épouser sa.fillè Théodora,
le nouveau César ayant répudié Hélène, sa première,
femme : c'était, sans doute, la condition de son entrée
au pouvoir. Par un bonheur providentiel, cette sépara-
tion injuste n'eut lieu qu'après la naissance du jeune
Constantin, qui devait, plus lard, remplir un rôle si
brillant dans l'Etat et dans l'Eglise. De son côté, Dio-
clétien adopta pour collègue le trop célèbre. Galère ,
auquel il donna en mariage sa fille Valéria. Maximien •
et Galère, unis ou divisés, césars ou empereurs, se
montrèrent toujours d'implacables ennemis des chré-
tiens. Constance-Chlore, qui éprouvait peut-être quelques ■
remords d'avoir sacrifié Hélène à son ambition, leur
fut généralement favorable. On sait que les persécutions
dites générales, sont ainsi appelées à cause de l'uni-
versalité de leur objet, les empereurs romains qui les
ordonnèrent étant alors les maîtres de presque tout le
monde connu des anciens. Celles qui éclatèrent dans
la suite des temps ne furent ni moins cruelles, ni
moins longues 1, mais leurs ravages se limitèrent aux
pays sur lesquels s'étendait la domination de chaque
persécuteur. Dans la composition de la pièce qui suit,
on a principalement consulté les actes primitifs du mar-
tyre de sainte Lucie, tels qu'ils sont rapportés par le
savant Surius. Voici en substance le récit de l'infati-
gable écrivain : Lucie, toute jeune encore , se consacre
à Dieu ; plus tard., elle obtient la guérison de sa mère,
en priant auprès du tombeau de sainte Agathe, qu'elle
IV PPOLOGUE.
a choisie pour modèle, et qu'elle aperçoit dans une au-
réole de gloire. Pendant la persécution , la jeune vierge
résiste aux instances de sa propre mère, dont la ten-
dresse alarmée la pousse à contracter un engagement
qui la sauvera de la main dès bourreaux. Lucie préfère
la palme du martyre à une alliance qui serait une vio-
lation de la promesse qu'elle a faite à Dieu. Au moment
de marcher au supplice, elle annonce la déchéance de
Dioclélien:, la mort tragique et affreuse de ceux qui
l'ont poussé à la persécution , et enfin, la paix rendue
à l'Eglise par la conversion de Constantin, fils de Consr
tance-Chlore et de sainte Hélène. Quelques historiens,
par un scrupule au moins étrange, rejettent une partie
du merveilleux contenu dans les actes de notre Sainte ,
probablement embelli, disent-ils, par l'imagination
passionnée des premiers chrétiens ; mais il ne suffit pas,
pour les détruire, de nier des faits possibles , rapporté?,
par des témoins dignes de foi? N'est-il pas naturel de
croire que, conformément aux promesse divines, les
prodiges de l'Evangile se sont continués dans la per-
sonne des fidèles adorateurs de Jésus-Christ? Cela
même n'était-il pas nécessaire dans ces premiers siècles
où la foi des chrétiens "se trouvait à chaque instant
mise à de si cruelles épreuves? Rien de moins phîloào-:
phique et de plus dangereux que le parti pris de révo-
quer en doute toute espèce de merveilleux dans la reli-
gion ; une fois engagés sur la pente fatale du dénigre-
ment des miracles, certains raisonneurs étourdis en
sont venus jusqu'à mettre la main sur l'arche de la
nouvelle alliance, espérant l'arracher au fondement
que Dieu lui a donné; heureusement et malgré les
secousses périodiques de l'athéisme, elle est restée, et
restera, en place, inébranlable comme Lucie en pré-
sence des bourreaux qui ne purent l'atteindre et la
frapper qu'autant et de la manière qu'elle voulut-y con-
sentir.
LUCIE
VIERGE ET MARTYRE.
ACTE PREMIER.
SGÈNE PREMIÈRE.
AMANNI, ZÉNAIS.
AMANNI.
Que le ciel soit béni de te rendre à ma vue',
Toi que depuis longtemps je cherchais éperdue !
Que tu m'as fatiguée en ne te montrant pas !
ZÉNAÏS.
Quel motif si pressant te poussait sur mes pas?
'" AMANNI.
Eutica, jusqu'ici tendrement obéie,
Aujourd'hui ne peut vaincre un refus de Lucie;
L'intérêt capital qu'elle a de la gagner
La force, Zénaïs, à ne rien épargner,
Afin d'en obtenir complète obéissance;
Et comme je connais toute ton influence
Sur ce coeur resté sourd pour la première fois
Aux ordres qu'a donnés d'une mère la voix ,
Je viens te conjurer de seconder nos vues.
6 LUCIE, VIERGE ET MARTYRE.
ZÉNAÏS.'
Oh ! vous exagérez mes forces prétendues !
Je veux bien cependant user de mon crédit,
' Et souhaite qu'il soit aussi grand qu'on ledit;
Mais sur quoi porte enfin ce refus qui m'étonne?
AMANNI.
Eutica jusqu'ici ne l'a dit à personne,
Mais Lucie a porté quelque coup à son coeur.
Tâche de réparer, Zénaïs, ce malheur;
Toi seule tu le peux; du reste, et j'en suis sûre,
Elle-même déjà souffre de la blessure
Qu'elle a faite à ce coeur, jusqu'ici le miroir
Où le sien aimait tant à lire son devoir 1
Sur un point, quel qu'il fût, la fille ni la mère
Ne parurent jamais l'une à l'autre contraire ;
Leurs voeux se concentraient clans le même horizon ,
Tant ces deux nobles coeurs battaient à l'unisson !
Ils s'entendaient si bien ! c'était comme une lyre
Où l'accord est parfait, où tout chante et soupire
Au gré des doigts savants de l'artiste inspiré'!
ZÉNAÏS.
Par quel triste accident voyons-nous altéré
' Ce concert merveilleux entre deux belles âmes?
Et quel souffle cruel veut éteindre ces flammes
Si pures , et donnant le seul bonheur(réeI
Que l'on puisse goûter sans être dans le ciel?
AMANNI.
• C'est à toi* Zénaïs, de sonder cet abîme;
Jouissant sur son coeur d'un crédit légitime,
LUCIE, VIERGE ET MARTYRE. 7
Tu sauras découvrir un secret douloureux,
• Qui, caché plus longtemps deviendrait dangereux;
Unis pour triompher la prudence au courage...
Et je t'en aimerai, s'il se peut, davantage...
1 Mais je l'entends , je pars, Zénaïs, souviens-toi
( Qu'il faut absolument
ZÉNAÏS.
Tu peux compter sur moi.
SCÈNE II.
ZÉNAIS , LUCIE.
ZÉNAÏS.
D'où vient que tout à coup s'étend un sombre voile
Sur ce front qui brillait comme brille une étoile
Dans l'azur que n'agite aucun souffle orageux?
Serait-ce qnelqu'ennui secret et douloureux,
Dont le poids fait gémir le coeur de mon amie?
Oh! dites-moi ce mal, vous que j'aime, Lucie!
C'est aigrir sa douleur que vouloir la cacher.
LUCIE.
Dans un coeur plus ami je ne puis m'épancher ;
Cependant, Zénaïs, cette amitié si tendre,
Hélas ! sera toujours impuissante à me rendre
Mon bonheur d'autrefois pour jamais disparu !
Ma mère exige (ô Dieu, qui l'aurait jamais cru ? )
Que les noeuds de l'hymen , fatalité cruelle,
M'enlèvent au bonheur que je goûte auprès d'elle!
8 .LUCIE, VIERGE ET MARTYRE.
ZÉNAÏS.
Je suis loin déjuger ainsi d'un avenir
Qu'à mes yeux vous avez le tort de rembrunir;
Puis, ne suffit-il pas que votre mère y tienne ?
LUCIE.
Tu sais quelle-est ma fui... Jamais d'une chrétienne
L'adorateur des dieux ne doit être l'époux.
■ZÉNAÏS.
Je crois plus volontiers qu'il n'adore que vous.
Jupiter pour jamais à perdu son prestige;
Un païen sérieux... n'est-ce pas un prodige?
La seule politique étaie encor les dieux.
LUCIE.
Poîltique ou folie, ils me sont odieux
Les cruels partisans du culte de l'idole,
Pour qui fume l'encens qu'on brûle au Gapitole?
Et d'ailleurs se peut-il que je songe à des noeuds
Qu'il me faudrait serrer dans ces temps malheureux?
Aujourd'hui , tu le sais , Rome persécutrice
Condamne par milliers les chrétiens au supplice;
Leur sang coule à grands flots , l'affreux Maximien
A juré d'abolir jusqu'au nom de chrétien.
Le faible-gouverneur de notre Syracuse
Se prête à ces fureurs, que toujours il excuse;
Flattant, par intérêt, son maître et les jaloux ,
Il se fie aux rapports qu'on lui fait contre nous.
Un réseau meurtrier s'étend sur la Sicile ,
Et bientôt de chrétiens sera veuve notre ils-
LUCIE, VIER&E ET MARTYRE. 9
Du moins, c'est un espoir que Pascase nourrit;
Tout moyen de verser notre sang lui sourit:
Nous-mêmes à ses coups nous allons être en butte :
Eh bien ! préparons-nous à la suprême lutte
Qui peut-être lassant les bras de nos bourreaux ,
Fera lever des jours désormais toujours beaux.
Pour moi, j'ose espérer qu'appuyant mon courage,
Le Dieu fort me fera triompher de* l'orage !
Pour braver sans pâlir les plus funestes coups ,
J'aurai les yeux fixés sur mon divin époux ;
Et si, dans ce moment, je te parais tremblante,
Ce n'est pas ce combat, crois-le, qui m'épouvante;
C'est la lutte où déjà je me trouve aujourd'hui ;
C'est la seule qui met sur mon front tant d'ennui..
J^ai peur que de mes mains ne s'échappent les armes
Quand je verrai couler de ma mère les larmes ;
Et moi qui la croyais favorable à mes voeux,
Moi qui rêvais du ciel, on me parle de noeuds
Qui devront m'attacher à cette triste terre !
Qu'il est dur, Zénaïs, de combattre une mère !
- . ZÉNAÏS. '
D'un idéal trop beau votre coeur est épris ;
Je redoute un malheur, car enfin j'ai compris
Le secret qui se cache au fond de ce langage :
Sans doute quelque voeu , Madame, vous engage?
LUCIE.'
C'est assez, Zénaïs, tu peux te retirer;
Encor quelques instants, ma mère va rentrer,
Et Lucie a besoin d'être seule avec elle.
10 LUCIE, VIERGE-ET MARTYRE.
ZÉNAÏS.
Résistera ses voeux , c'est vous montrer cruelle !
(Elle sort.)
SCÈNE III.
LUCIE {seule).
Mon Dieu, que de combats me vont être livrés!
Mais ceux que tu défends sont toujours assurés
De vaincre dans la lutte où leur foi les engage;
Le fer, le feu ne sont qu'un jeu pour leur courage.
Le seul combat qui coûte, et que je voudrais fuir,
Le seul où la victoire est presqu'un déplaisir,
C'est d'avoir à lutter contre l'objet qu'on aime ;
Oh! rendez-moi, Seigneur, forte contre moi-même;
Dissipez, dissipez ses trop grandes terreurs ;
Qu'au lieu de m'opposer sa tendresse et ses pleurs ,
Ma mère continue à m'offrirle modèle
Du courage chrétien que j'admirais en elle !
0 vous , le plus chéri, le plus beau des époux ,
Oui, je le jure encor, je n'aimerai que vous!
Et puisque j'appartiens à vous seul tout entière ,
Oh I ne permettez pas qu'un partage adultère
Vous dérobe une part des élans de mon coeur ; .
Que je sois à vos yeux toujours comme une fleur ,
Ne jetant ses parfums évoqués par la brise ,
Qu'à vous l'unique amour dont mon àme est éprise;
Mais si je dois un jour manquer à mon serment,
Frappez ; que l'infidèle expire en ce moment!
LUCIE, VIERGE ET MARTYRE; . H
Que je meure, tandis que vous seul je vous aime ,
Et, j'ose l'espérer, que vous m'aimez vous-même !-
Dieu! voici ma mère! Ah ! que son coeur est navré !
SCÈNE IV.
' LA MÊME , EUTICA.
EUTICA.
Ma fille, tu dis vrai, mon coeur est déchiré
Par l'imprudent refus qui de nouveau m'oblige
A venir te donner un conseil qui t'afflige;
Mais par raison , ma fille , il faut l'exécuter;
Le péril est trop grand à ne point accepter.
Depuis que j'ai perdu l'illustre époux , ton père ,
Ma fille me devient dejour en jour plus chère ;
Je sens de plus en plus le prix de ce trésor';
Les palais somptueux , ni les marbres , ni l'or,
Aucune des grandeurs dont l'éclat m'environne -
Ne valent à mes yeux cette riche couronne
Dont tes vertus, ma fille , embellissent mon front,..
J'aime de tels joyaux, et l'honneur qu'ils me font,
Eh bien ! c'est-le trésor que mon coeur sacrifie
Quand je viens conseiller à ma douce Lucie
D'unir sa destinée à celle d'un époux ;
Je dis sacrifier'... Ma fille , entendons-nous :
Peut-être Lycinnus attendri par mes larmes ,
Renonçant pour toujours au dur métier des armes,
Voudra-t-il vivre ici, satisfait de l'honneur
D'avoir su conquérir et ta main et ton coeur;
12 LUCIE, VIERGE ET MARTYRE.
Pour ne point séparer de la tienne ma vie ,
Pour ne point arracher la branche à l'arbre unie ,
Peut-être voudra-t-^il ne me quitter jamais ;
En te donnant à lu«, c'est le voeu que je fais.
. LUCIE.
En mp donnant à lui ! que dites-vous, ma mère?
Mais vous le savez bien , mon désir est contraire
A ces noeuds contractés par un motif de peur ;
Vous craignez le païen et le persécuteur !
Autrefois vous teniez un tout autre langage ,
Vous-même des chrétiens excitiez le courage
A braver des tyrans l'inutile courroux ;
Et puis n'avez-votis pas compris qu'un autre époux
Est le seul conquérant qui possède mon âme ;
Qu'à lui seul j'ai promis une éternelle flamme?
Je croyais que pourtant vous aviez pénétré
Ce secret de mon coeur, de tout autre ignoré.
EUTICA.
Je sais que toute jeune , à peine ayant cet âge
Où l'on peut discerner la valeur du langage,
Lucie avait promis d'appartenir à Dieu
Mais doit-on regarder, ma fille, comme un voeu
Ce dont tu ne pouvais comprendre la portée?
Et puis tu t'engageais sans m'avoirconsultée.
Pour rompre un tel lien, cela seul suffirait.
LUCIE.
Mais vous m'avez depuis, connaissant mon attrait,
Permis de me livrer à la douce espérance '
LUCIE, VIERGE ET MARTYRE. 13
Que l'époux bien-aimé que j'ai choisi d'avance
Serait seul à régner avec vous dans mon coeur !
Oh !.ne faites pas fuir, ma mère, ce bonheur!
1 EUTICA.
A des voeux si touchants que je voudrais souscrire !
Mais, ma fille, tu sais que dans ce vaste empire
Gouverné par des chefs jaloux de surpasser
Dans la fureur du meurtre et dans l'art d'oppresser,
Tous les tyrans connus, jusqu'à Néron lui-même.
Il sourdit contre nous une lutte suprême !
« Il faut anéantir jusqu'au nom de chrétien ! »
C'est le cri de l'enfer et de Maximien !
Mais tu peux opposer une digue à sa rage ; '
Le crédit d'un époux fera taire l'orage !
Ma fille, en acceptant les offres qu'on te fait,
La foudre au moins pour nous restera sans effet ;
Nous pouvons servir Dieu sans nous perdre nous-
[mêmes.'
Accepte ce parti, ma fille, si tu m'aimes ;
Auprèsdu gouverneur Lycinnus est puissant,
Il ne permettra pas que l'on répande un sang
Que doit unir au sien un lien légitime ;
Une permettra pas que l'on commette un crime
Qui ravirait le jour à l'objet qu'il chérit.
LUCIE.
Lycinnus est païen, ce titre seul suffit
Pour me faire abhorrer les projets que vous faites.
Vous parlez de périls et d'affreuses tempêtes
l/l LUCIE, VIERGE ET MARTYRE.
Que je puis conjurer par mon consentement.
Oh! ne.me tenez pas ce langage au moment
Où-les forts d'Israël, où les chrétiens mes frères
Expirent sous les coups des haches meurtrières.
Quand l'horrible torture et ses ongles de fer
Dépassent les secrets , le savoir de l'enfer,
S'affranchir du péril, c'est se rendre infidèle ;
Il faut songer plutôt à servir de modèle
A ceux que nos tyrans brûlent d'exterminer;
Dans un. pareil moment fuir , lés abandonner,
Serait pour moi, ma mère, un crime impardonnable.
Ah ! vous ne savez pas combien serait coupable
Votre fille en donnant sa main à Lycinnus !
Au moins vous cesserez vos efforts superflus
Si j'avoue un secret, jusqu'ici le partage
De mon coeur et du Dieu que Lycinnus outrage.
J'ai rendu solennel ce qui ne l'était pas !
Ma mère, en vous voyant aux portes du trépas,
Par suite des langueurs dont vous .fûtes atteinte
Dans le chagrin cruel que me causait la crainte
De voir s'en retourner votre âme vers le ciel,
Sans pouvoir avec vous quitter ce corps mortel,
Je promis ce qu'enfin vous me forcez de dire ■:
Que si de meilleurs jours venaient à vous sourire,
Que si Dieu vous rendait cette chère santé ,
Seul trésor dont'ici mon coeur est enchanté ,
Je me vouais à lui sans aucune réserve.
Ce voeu fut agréé puisque Dieu vous conserve ,
Puisque sur votre front tout à coup éclairé
Parurent les couleurs dont il était sevré !
LUCIE, VIERGE ET MARTYRE. 16.
Telle on voit une fleur dépouiller son veuvage ,
Quand le soleil revient et succède à l'orage.
Oh ! pour payer à Dieu cette insigne faveur,
Ne lui devais-je pas tout le don de mon coeur?
C'est un trop faible prix d'un immense service !
Ce coeur deux fois donné faut-il qu'il s'avilisse
Jusqu'à mentir à Dieu comme autrefois Judas ?
A ce rôle honteux je ne descendrai pas.
EUTICA.
Ainsi ce fut pour moi... je dois d'être guérie,
Ma fille bien-aimée, au serment qui te lie?
Je sens que mon respect égale mon amour
Pour l'ange messager de la céleste cour
Dont l'Eternel me fit la trop heureuse mère !
Mon Dieu , que j'ensuis donc reconnaissante et fière!
(Elle embrasse Lucie.)
Si je savais prier , si j'avais les'vertus,
Le malheur que je crains, je ne le craindrais plus.
LUCIE.
Oh ! ne me donnez pas l'orgueil que Dieu condamne ;
Ma mère, c'est plutôt la vierge de €atane,
Agathe , la martyre, au courage immortel,
Qui sut intéresser en ma faveur le ciel.
Pendant qu'à son tombeau je priais prosternée,
La Sainte m'apparut de gloire environnée !
Le nimbe qui posait sur son front gracieux
Jetait une clarté qui ne se voit qu'aux cieux.
Chaque plaie à son corps autrefois imprimée
Me semblait un rubis, floraison parfumée ,
16' LUCIE, VIERGE ET MARTYRE.
Dont mes yeux dévoraient la touchante splendeur,
Et j'entendis ces mots ';■ « 0 Lucie, ô ma soeur,
« Le ciel vient d'agréer ton nouveau sacrifice ;
n Maiscequ'onlui promet, il faut qu'on l'accomplisse;
« Souviens-toi constamment que le divin époux
« Du trésor qu'on lui voue a droit d'être jaloux.»
Elle dit, et partant de la céleste plage,
Un rayon dont le jour offre à peine l'image
Descendit, m'inonda de clarté , de bonheur ;
Puis, soudain, s'effaça toute cette splendeur ;
Les transports prolongés ne sont pas de la terre ,
Ce n'est dans notre nuit qu'un éclair de lumière ;
Mais celui qui brilla sur Lucie un moment
Imprima dans mon coeur un divin sentiment.
Ce fut un avant-goût de la béatitude,
Et j'ose en augurer la douce certitude
Que nous verrons enfin se lever d'autres jours
Dont l'enfer, malgré lui,. respectera le cours.
EUTICA.
En attendant p.our moi s'avance la nuit sombre,
Cruelle, qui déjà me couvre tle son, ombre. /
Ma fille, sans vouloir té disputer à Dieu,
Je ne puis, sans frémir, entrevoir un adieu
Qui brisera mon coeur en sortant de ta bouche.
Que le sort malheureux de ta mère te touche...
Ne peut-on faire à Dieu de soi-même le don
Sans immoler aussi les droits de la raison?
LUCIE. '
Je fais précisément ce que s&voix réclame,
LUCIE, VIERGE ET MARTYRE. 17
Puisqu'elle est, m'a-t-on dit, un écho de notre âme ;
Remplir ce qu'on promet n'est ce pas un devoir 9
EUTICA.
Au coeur de Lycinnus donne au moins quelque espoir;
Evitons un éclat qui deviendrait funeste;
Usons de ce moyen , c'est le seul qui nous reste;
Cesse de m'opposer un refus imprudent
Qui me perdrait aussi, ma fille , en te perdant.
LUCIE (se jetant aux genoux d'Eutica).
De vous désobéir pardonnez-moi, ma mère!
Laissez à mon époux mon âme tout entière;
Agathe est ma patronne et je veux l'imiter.
EUTICA {la relevant).
Ma fille, j'y consens, mais qu'il va l'irriter
Ce refus si formel, quand il va le connaître !
Quels regards, quels éclairs! je tremble que peut-être,
De l'affreux Tamyris imitant la fureur,
Il ne cherche à venger le mal fait à son coeur;
Tu sais de Rasilla , d'Agathe les souffrances,
Pour avoir, comme toi, repoussé les avances
De deux monstres cruels qui ravirent le jour
Aux objets innocents de leur perfide amour !
LUCIE.
Ces exemples, bien loin d'abaisser mon courage,
Ne font que m'exciter, croyez-le, davantage
A braver les fu^çtiïS o$e>suscite l'enfer ;
J'esnère tridtftbhérde la^flamme et du fer :
18 LUCIE, VIERGE ET MARTYRE.
Mon Dieu, soyez jaloux, gardez mon innocence
De tout contact impur, même-de l'apparence!
EUTICA (voyant'entrer Zénaïs). »,
Ce visage effrayé que nous annonce-t-il ?
SCÈNE V.
LES MÊMES, ZÉNAÏS.
ZÉNAÏS.
Ali ! Madame, il s'agit d'un immense péril !
La persécution envahit notre ville ;
L'es bourreaux recrutés dans toute la Sicile
Ont déjà commencé leur rôle destructeur;
Syracuse est livrée au pillage, à l'horreur ;
L'ennemi des chrétiens, Pascase et ses sicaires
Aiguisent pour frapper leurs armes meurtrières ;
De sombres cris de mort, poussés au nom des dieux,
S'élèvent sur les pas des chrétiens généreux
■Qui marchent au prétoire où les attend le juge.
Votre palais, Madame, est l'unique refuge
D'où ne peut approcher le flot dévastateur.
Lycinnus, tout-puissant auprès du gouverneur,
Oppose son crédit au- torrent populaire :
Lycinnus est pour nous un ange tutélaire ,
Couvrant les accusés de sa haute faveur,
h ne partage point la publique fureur.
Il s'est fait oublieux des maximes païennes,
•Il a même obtenu que les jeunes chrétiennes
LtCIE, VIERGE ET MARTYRE. , 19
Qui viendraient demander un asile..en ces lieux
N'auraient pointa répondre à l'appel dangereux;
Il en est un essaim que je viens d'introduire.
LUCIE.
Ce piège qu'on me tend ne pourra me séduire;
Cependant, Zénaïs, j'apprends avec plaisir,
Quel qu'en soit le motif, cette façon d'agir,
EUTICA.
Lucie, à ton seul nom s'éloigne la tempête
Qui prête d'éclater grondait sur notre tête; '
Lycinnus est toujours bon, tendre, généreux.
LUCIE.
Je croirais volontiers qu'il n'est qu'astucieux ;
Je soupçonne qu'il met à cette complaisance
Une condition qui la flétrit d'avance ;
Quand il saura qu'à Dieu j'appartiens sans retour,
Vous verrez en fureur se changer son amour.
EUTICA.
Ma fille, c'est à tort accuser sa pensée ;
A condamner son coeur c'est être trop pressée !
Ce dernier trait me touche, et d'ailleurs à mes yeux
11 s'est toujours montré digne , respectueux;
J'espère que toujours à ce rôle fidèle
Il saura t'inspirer... une estime réelle.
De ce qu'il fait pour nous il faut lui savoir gré ;
El l'en remercier est un devoir sacré,
20 • LUCIE, VIERGE ET MARTYRE.
Je vais m'en acquitter, mission difficile,
Et qui me plairait tant si ton coeur plus docile
Accordait quelque chance aux voeux de Lycinnus.
LUCIE.
Mes serments, mon attrait, tout les rend superflus,
(Euiica sort.)
SCÈNE VI.
LUCIE ('seule).
Mon Dieu, que de combats, d'assauts quimë fatiguent;
La tendresse, la peur et l'astuce se liguent
Pour me livrer aux mains de mon persécuteur;
Ne m'abandonnez pas, vous qui sondez mon coeur ;
Tous comprenez combien vous en êtes le maître.
0 roi de tout mon coeur , ne cessez pas de l'être ;
Que je sois toujours forte , et fidèle au serment
Que j'ai fait tant de fois et toujours librement !
Ni faveur ni danger , non , que rien ne me change!
Trouvez bon que j'aspire à devenir un ange
Tel qu'Agathe au séjour qu'habitent les martyrs.
Ah ! pour justifier l'ardeur de mes soupirs,
Si qifelque signe encor venu de l'Empyrée
Me prouvait de nouveau que le ciel les agrée ,
J'aurais plus de courage à combattre-Satan ,
Qu'il montre un doux visage ou son front rebutant,
J'ose solliciter cette faveur extrême;
Près de mourir le Christ a désiré lui-même
Que pour le consoler un ange vînt du ciel!
Pour ne pas succomber dans ce combat cruel,
LUCIE, VIERGE ET MARTYRE. 21
Je le sens, j'ai besoin du secours que Dieu donne ;
Mais quedis-je?... 0 merci, c'est encor ma patronne,
Qu'il daigne m'envoyer et dont le front si pur
Du feu de ses ravons illumine l'azur.
(Elle chante.)
Habitante des cieux, tendre soeur de mon âme,
Que j'aille à toi.
De mes jours fatigués viens délier la trame;
Emmène-moi.
Toutes deux remontant aux sphères lumineuses
D'un vol uni,
Ensemble allons-nous-en, sublimes voyageuses,
Vers l'infini.
Ensemble allons-nous-en vers la source étemelle
Du vrai bonheur,
Où s'étanche, à longs traits, d'une^oif immortelle,
La sainte ardeur.
Ensemble allons jouir de la grande lumière,
Orbe sans fin ;
Soleil donnant toujours sa clarté tout entière
Et sans déclin.
(Elle paraît un instant absorbée dans la vision extati-
que , puis elle continue.)
J'ai compris, j'y consens; volontiers je m'incline...
Pour poser à leur front cette palme divine
Que je vois rayonner d'un éclat ravissant,
I! faut que les martyrs l'arrosent de leur sang.
22 LUCIE, VIERGE ET MARTYRE.
SCÈNE VII.
■ LA MÊME, FLORENTIA, AURÉLIA, THÉCLA,
MARCELLE, LE CHOEUR.
LE CHOEUR.
Qu'à nos sombres cyprès la rose se marie !
Qu'à nos cris de douleur se mêle un chant d'amour'!
Joignons ces noms chéris : Lycinnus et Lucie ;
Par eux la nuit fait place à la clarté du jour.
FLORENTIA.
Trop jeune je pliais sous les coups de l'orage ;
Peut-être la tourmente épuisant mon courage
Aurait-elle brisé ce fragile roseau !
Le danger s'est enfui, le jour s'est levé beau !
AURÉLIA.
Qui donc nous a valu cette faveur insigne ?
A qui faut-il, mes soeurs , que notre coeur assigne
Jja rencontre en ces lieux d'un ferme et cher appui,
Qu'on ne saurait ailleurs découvrir aujourd'hui?
THÉCLA.
■Nous devons ce bonheur à l'aimable Lucie,
Elle est toute-puissante et toujours obéie!
LUCIE.
Hélas! je lé voudrais, mais mon pouvoirn'est rien;
S'il ne tenait qu'à moi je serais le soutien
De tous les malheureux que Pascase tourmente.
Si pour vous et pour moi déjouant son attente
LUCIE, VIERGE ET MARTYRE. 23
Lycinnus, un moment, a suspendu ses coups,
Croyez qu'il reprendra son terrible courroux.
Lycinnus, au besoin, l'y pousseraitiui-même.
MARCELLE. '
0 ciel, que dites-vous? nous savons qu'il vous aime,
Il ne veut que vous plaire et vous montrer les soins
Qui l'agitent sans cesse, en arrachant, du moins,
Celles que vous aimez aux horreurs du supplice ;
Permettez son éloge et que son nom s'unisse
Au vôtre dans ces chants qui nous viennent du coeur;
Dans nos chagrins amers laissez-nous ce bonheur!
LE CHOEUR.
Qu'à nos sombres cyprès la rose se marie, etc.
AURÉLIA.
Hélas! pourquoi faut-il que tant d'autres fidèles
Expirent sans pouvoir s'abriter sous les ailes
De l'ange de vertus dont le crédit puissant
Ecarte de ces lieux l'orage mugissant !
THÉCLA.
De votre bras puissant que l'ombre nous protège.
MARCELLE.
Ne cessez d'empêcher la horde sacrilège
D'apporter jusqu'à nous l'impitoyable mort.
FLORENTIA.
Ah! sauvez les chrétiens dont nous plaignons le sort!'
'24. LUCIE ; VIERGE ET MARTYRES
• LUCIE.,
Il faut prier pour eux encor plus que les plaindre,
Et si d'affreux bourreaux ne peuvent les contraindre
Une fois engagés à-reculer d'un pas,
, II faut les admirer; mais les plaindre, non pas!
En quittant ce séjour d'ombres et de souffrances, •
Ils vont goûter au ciel les pures jouissances
Que le Dieu de clarté prodigue aux valeureux ;
Au lieu de les.pleurer, soyons braves comme eux.
LE CHOEUR.
Qu'à nos sombres .cyprès la rose se marie, etc.
LUCIE (elle chante).
Ne voyez, dans la rose à vos cyprès unie
Qu'un symbole d'amour que je voue au Seigneur!
Ne joignez pas ces noms Lycinnus et Lucie :
L'Eternel seul a drpit de posséder moiiecBUr.
SGÈNE VIII.
LES MÊMES, AMANNI.
AMANNI.
Eutica vous demande au plus vite,.Madame :
Un étranger est là; sa présence réclame
La vôtre, ou ce palais ne nous défendra plus 1
lJ LUCIE.
Je l'avais dit, mes soeurs; vos chants sont superflus;
, Le tigre a retrouvé tout son instinct sauvage.
! Allons! et vous, mon Dieu, soutenez mon courage!
{Elle sort.)
LUCIE, VIERGE ET MARTYRE. 25
SCÈNE IX.
LES MÊMES , MOINS LUCIE.
AMANNI.
Et nous, en attendant au pied de cet autel
D'où monte chaque jour un encens solenfiel,
Et que fit élever la pieuse Lucie,
A l'abri des regards du méchant, de l'impie,
Allons prier le ciel de veiller sur ses jours.
ZÉNAÏS.
Allons conjurer Dieu de la rendre' toujours
Maîtresse des assauts que le monde lui livre,
Et nous-mêmes, mes soeurs, capables de la suivre.
AGTE DEUXIEME.
SC'ÈNE PREMIÈRE.
LUCIE, ZÉNAIS.
LUCIE.
Je ne croirai jamais qu'au moment de'mourir
Plus que je n'ai souffert quelqu'un puisse souffrir!
Ma candeur était loin de penser, mon amie,
Qu'il pût au coeur humain germer tant d'infamie !
Je n'ai pu me résoudre à soutenir l'aspect
De cet homme oublieux des égards, du respect
Qu'on doit à moi, chrétienne, et puis à mes ancêtres,
De Sicile autrefois nobles et puissants maîtres.
J'aurais craint qu'un coup d'ceil, un seul mot de ma
[part
N'achevât d'irriter ce coeur de léopard ;
J'aurais craint d'effacer l'espérance dernière
Qu'ose encor conserver ma trop crédule mère,
D'apaiser le courroux qui cause son effroi ;
Et puis, te le dirais-je ? Oh ! Zénaïs, plains-moi.
(Elle s'assied.)
J'éprouve un sentiment peut-être condamnable ;
Je n'aurais pas voulu qu'il fût «i méprisable,
tl me sembhit qu'un homme osant lever les yeux
Jusqu'à moi, dans l'espoir de légitimes noeuds,
LUCIE, VIERGE ET MARTYRE. 27
Devait avoir au coeur au moins quelque noblesse.
Il n'aimait que lui-même , et c'est ce qui me blesse.
En repoussant sa main , je voulais l'estimer ;
Crois-tu que ce désir Dieu puisse le blâmer ?
ZÉNAÏS.
Non, Madame , et ce voeu naturel à votre aine
Ne peut que se trouver au coeur de toute femme
Qui comprend le respect qu'on doit à ses vertus.
Et vous , vous aviez droit d'exiger encor plus !
Je vois que Lycinnus n'use de sa puissance
En gardant ce palais de toute violence ,
Que dans l'espoir du prix par lui tant convoité ;
C'est égoïsme étroit, non générosité.
LUCIE.
Sans doute, mais un trait qui le rabaisse encore,
Qui le met au niveau des êtres qu'on abhorre,
Et dont nulle vertu n'amoindrit les méfaits ,
Enfin ce que mon coeur n'eût soupçonné jamais,
Ecoute, Zénaïs, je tiens à te l'apprendre :
Juge de la bassesse où l'homme peut descendre.
Les biens trop grandspournous que mon père a laissés,
Tu sais pour quels motifs ils furent dépensés.
D'après la loi du Christ il faut que chacun cède
A son frère indigent le surplus qu'il possède ;
Mais comme dans ces jours que nous font les tyrans,
Les membres du Sauveur sont encor plus souffrants,
Nous avons redoublé nos oeuvres charitables
Changeantl'or passager pour desbiens.plus durables.
28 LUCIE, VIERGE ET MARTYRE.
Voilà ce qui provoque un indigne cournoinx;
C'est des pauvres... de Dieu , que cet homme est
[jaloux.
Il ose nous parler d'excessives largesses ;
Il craint que de ses mains n'échappent les richesses
Dont l'éclat fascinait son oupide regard !
Les charmes qu'on me prête avaient la moindre part
Dans son coeur embrasé par de tout autres flammes,
Et c'est ainsi qu'on traite en ce monde les femmes.
Le sordide intérêt s'y cache à tout moment
Sous le voile trompeur d'un autre sentiment.
On m'avait bien parlé des faussetés du monde.
Malheureux, disait-on, l'insensé qui s'y fonde;
Mais je ne croyais pas digne d'un tel mépris
Lycinnus , dont mon coeur était loin d'être épris ;
Car tu sais, Zénaïs, qu'à Dieu seul je le voue !
Eh bien ! malgré cela, je souffre , je l'avoue ;
J'aurais pu m'expliquer ses ruses, sa fureur,
Ne voir dans ses bienfaits qu'un but calculateur.
J'aurais tout excusé,jusqu'à la frénésie
Qu'inspire quelquefois , dit-on , la jalousie ;
Mais, vois-tu, quand je songe au motif principal
Qui le pousse.... Voilà ce qdi me fait du mal.
(Elle se lève.)
Mais que dis-je, ô mon Dieu , pardonne à ta Lucie,
C'est un trait dont il faut que je te remercie;
Dernière illusion , abandonne mon coeur ;
Il n'est de bon , de grand , quevo'us seul, ô Seigneur.
Lycinnus est un lâche. Eh bien ! j'en suis contente ;
J'avais tort d'en souffrir... lui que le monde vante

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