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Lucinde

De
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— Mon cher enfant, dit M. Blénault à Lucien, asseyez-vous... Nous allons avoir ensemble une conversation un peu délicate.

Il ajouta, avec un soupir :

— Elle ne sera même pas très commode à aborder.

Lucien Chassal s’assit dans le fauteuil administratif que lui désigna M. Blénault, et, sur son invitation, se rapprocha du bureau qu’occupait le vieux chef de section aux Archives. Ce meuble était incroyablement surchargé de fiches, de liasses de dossiers, de chemises ouvertes.


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À propos deCollection XIX
Collection XIXest éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes class iques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse… Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
Paul Ginisty
Lucinde
Roman de théâtre
A JEAN-JOSÉ FRAPPA
Amical Souvenir P.G.
I
UNE CONVERSATION DÉLICATE
 — Mon cher enfant, dit M. Blénault à Lucien, assey ez-vous... Nous allons avoir ensemble une conversation un peu délicate. Il ajouta, avec un soupir : — Elle ne sera même pas très commode à aborder. Lucien Chassal s’assit dans le fauteuil administratif que lui désigna M. Blénault, et, sur son invitation, se rapprocha du bureau qu’occupait le vieux chef de section aux Archives. Ce meuble était incroyablement surchargé de fiches, de liasses de dossiers, de chemises ouvertes. Une odeur de vieux papiers historiques flottait dans la pièce, dont les boiseries avaient fini par disparaître sous la montée des cartons, en tassés les uns sur les autres, du parquet au plafond, en piles parfois chancelantes, et qui ne conservaient leur équilibre que par quelque grâce d’état. Lucien regarda cet échafaudage avec une curiosité u n peu inquiète, semblant se demander si quelque catastrophe n’interromprait pas cette conversation que M. Blénault annonçait avec de la gravité et de l’embarras à la fois, et dont il ne soupçonnait aucunement le sujet. La glace même de la cheminée é tait cachée par les cartons, et, bien qu’il fût placé en face d’elle, elle ne reflétait que par une mince ruelle, au milieu de cette citadelle, le haut de son visage fin et distingué, l’image s’arrêtant à la naissance de ses petites moustaches blondes.  — Oui, dit M. Blénault, embrassant son cabinet d’u n coup d’œil où il y avait quelque tendresse, il semble y avoir un peu de désordre... Il n’est qu’apparent, et ce sont de grands rangements définitifs qui se préparent, avant mon départ, puisqu’il me faut quitter tous ces trésors. Dans quelques jours, je ne serai plus qu’un vieux bonhomme, à la retraite, regagnant son petit pays. Il reprit vivement, comme à l’idée de l’impossibilité d’un repos complet, après trente-cinq années qui s’étaient laborieusement écoulées d ans cette pièce austère, dont la porte s’ouvrait sur une des immenses galeries qui c ontiennent, sur leurs rayons, tout le passé d’un peuple.  — Oh !... j’emporte des notes... de quoi occuper p lusieurs vies humaines... Je ne cesserai pas de travailler... Il démolit un peu des remparts de dossiers qui s’étaient édifiés, sur sa table, du côté où se trouvait Lucien. — C’est, dit-il, précisément, parce que je m’en vais que je vous ai prié de venir causer avec moi, ici, où les ombres qui dorment dans ces cartons sont des ombres discrètes et qui ne se manifestent que lorsqu’on les interroge... Il souriait, M. Blénault, mais Lucien comprit bien qu’il cherchait vaguement à retarder une explication difficile. Et cela ne laissait pas de l’intriguer, car quel secret pouvait avoir, avec lui, le vieil archiviste, ami d’ancienne date de sa famille, qui l’avait vu naître, et qui, depuis tant d’années, depuis toujours ! arrivait à sept heures sonnant, tous les dimanches, partager le dîner, s’excusant, avec la même phrase, de conserver sa calotte de velours noir. En ces calmes soirées du dimanche, M. Blénault avait tout le loisir d’interroger Lucien sur ses études, qu’il suivait de loin, et de lui donner des conseils, ce à quoi il ne manquait pas, volontiers écouté, d’ailleurs, par le jeune ho mme, prématurément sérieux, et dont
les vingt-quatre ans se plaisaient en quelque gravi té précoce, faite de diplômes déjà accumulés. M. Blénault avait des plaisanteries coutumières, et, en serrant la main à Lucien, il était rare qu’il ne lui dit point : — Comment va Monsieur le Ministre plénipotentiaire ? Cette fois, cependant, il ne s’était pas servi de l a formule qu’il avait accoutumé d’employer. Cela indiquait une préoccupation sérieuse. M. Blénault, refermant machinalement un dossier, se décida à la fin, un peu vite, à la manière des gens habituellement gênés par un fond de timidité.  — Mon cher enfant, reprit-il, vous êtes un grand g arçon... On peut tout vous dire ; il faut bien, d’ailleurs, y arriver. Désormais éloigné de Paris, comment remplirais-je une mission dont j’étais, je l’avoue, assez peu capable de m’acquitter et que je n’avais acceptée que par amitié pour votre excellent père, mon plus ancien, mon plus intime ami, à son lit de mort, il y a cinq ans... Qui eût dit, hélas ! qu’il serait enlevé si vite à notre affection et que c’est moi, son aîné, et presque de beaucoup, qui lui survivrais !... — Mon pauvre papa ! dit Lucien... il est parti au moment où j’aurais eu le. plus besoin de sa tendresse, où, au respect que j’avais pour lu i se mêlait cette affection raisonnée qui s’ajoute à l’instinctive affection de l’enfance . Du moins ai-je tâché, jusqu’ici, de me rendre digne des exemples d’honneur qu’il m’a laissés... Je sais que je ne puis avoir de meilleur modèle pour mon existence que la sienne. — Sans doute, sans doute ! fit M. Blénault ; mais il rougit un peu, arrêté dans son élan par ce témoignage de piété filiale qui ne laissait pas de l’embarrasser, dans ce moment, et il hésita de nouveau. — Nul ne sait mieux que moi, dit-il, combien votre père méritait le culte que les siens, qu’il chérissait, ont gardé pour lui... C’est un so uvenir qui, Dieu merci, unit fortement sa famille, votre chère mère, votre sœur et vous... Ce fut une haute intelligence... Ce poste de directeur des Consulats, aux Affaires Etrangères , qu’il occupait, n’eut jamais un titulaire plus sagace, plus expérimenté... Il fut aussi la loyauté même, serviable et bon... Cependant... — Cependant ? répéta Lucien avec quelque surprise.  — J’emploie, vous le voyez bien, un mot qui est ma ladroit... C’est que, en vérité, je suis embarrassé... Non pas qu’il s’agisse de quoi q ue ce soit qui puisse le diminuer !... Mais les jeunes gens, qui n’ont pas encore eu le temps de se rendre compte qu’elle est la vertu supérieure, manquent parfois un peu d’indulgence... Mon cher enfant, la vie est la vie... Enfin, quand je tournerais autour du pot pendant une heure, je n’y gagnerais rien... Le fait est que mon brave et cher Chassai, si laborieux, si dévoué au bien public, eut, il y a quelque vingt ans, une petite crise passionnelle. .. Eh, mon Dieu, il faut prendre les hommes comme ils sont, avec leurs faiblesses, qui n e sont parfois pas ce qu’ils ont de pire en eux... Votre père était fort bel homme, for t séduisant, aussi mondain, naguère, que je le fus peu... Il exerçait alors des fonctions brillantes... Bref, il eut une liaison, assez courte, d’ailleurs, et dont personne ne s’aperçut j amais, avec une cantatrice morte aujourd’hui et dont le nom est bien oublié, Lydie S ergent... Vous savez que je me suis toujours plus intéressé au passé qu’au présent et q ue, le nez plongé dans mes vieilles paperasses, je n’ai guère jamais été troublé que pa r d’inoffensifs fantômes de femmes des siècles évanouis... Mais, en vérité, c’était une belle créature... et — que cela paraît loin, aujourd’hui ! — qui chantait très bien leDomino noir
Oh, quelle nuit ! Le moindre bruit...
Il est de bon goût de mépriser aujourd’hui cette mu sique-là : elle nous ravissait encore... M. Blénault s’attardait à ces commentaires musicaux , tandis que Lucien, les lèvres serrées, se demandait la raison de ces confidences imprévues, qui le gênaient un peu, de la part du vieil archiviste. En fait, M. Blénault ne se souciait guère, en cet instant, du Domino noir,mais il ne laissait pas d’être un peu inquiet de ce qu’il avait à ajouter. — Bref, dit-il un peu brusquement, après cette digression, de cette liaison, qui, encore une fois, ne fit aucun scandale, et fut parfaitemen t cachée à ceux qu’elle eût affligés, naquit une fille... Lucien sembla recevoir un choc, mais il fit un grand effort pour demeurer maître de lui-même. Il n’avait pas, au demeurant, le temps d’analyser encore ses. sentiments, à cette révélation. Elle lui paraissait surtout extraordina ire, d’abord, avec quelque chose de choquant... Et il revoyait par la pensée un portrait de M. Chassai, en grand uniforme, le visage sévère, dans toute la gravité de ses fonctions. Il demanda : — Elle vit ? — Vous parlerais-je de ce petit roman si elle ne vivait point ?... Je vois que je vous ai un peu troublé, mon cher enfant, je m’y attendais... Mais j’étais bien forcé de me confier à vous. D’ailleurs, ne vous hâtez point de juger... J ’aurais gardé le silence, coûte que coûte, si la tendresse que vous avez pour la mémoire de votre père eût dû être, si peu que ce fût, altérée par cet aveu... Juger est une chose, croyez-moi, qui demande un peu plus d’expérience et de pratique de la vie que vous n’en avez ! Tout chagrin fut épargné, en tout cas, à votre mère, qui n’a jamais rien su, ni même rien soupçonné de cette histoire... Chassai n’en souffrit pas moins dans sa conscience d’honnête homme, et ceci vous disposera peut-être à plus de modération dans vos opinions intimes. — Mais, monsieur, dit Lucien, je me borne à vous écouter...  — Avec un peu de révolte, que je sens, dans votre orgueil de jeune homme raisonnable, qui s’est gardé jusqu’ici de s’éloigne r de la ligne de conduite positive qu’il s’est tracée... Ah ! mon petit Lucien, je puis bien vous le dire, moi qui n’ai guère été un homme à aventures, pas assez bien tourné, du reste, pour prétendre en avoir, jadis, moi qui ai été, je crois, un grand travailleur plongé d ans l’histoire, où j’ai du moins appris la pitié, défiez-vous de cet orgueil-là, de cette sort e de morgue d’une génération trop pressée, en ses ambitions, d’être rassise... En dépit de vos examens et de vos diplômes, vous avez encore beaucoup de choses à apprendre, qu i ne s’apprennent pas dans les livres... — Je reçois la leçon, monsieur, fit Lucien. Mais voici qui est si inattendu pour moi, en vérité !... vous disiez que mon père avait souffert ? — Oui... de la difficulté, de la presque impossibilité d’accomplir un devoir qui était, en fait, en opposition avec d’autres devoirs... Chassai ne tarda pas à se séparer de Lydie Sergent, pour laquelle il n’avait eu qu’un entraîne ment passager, et il se sépara d’elle discrètement et galamment. De ce petit roman, arrivé à son dénouement, sans regrets, et comme avec une satisfaction, au contraire, de n’avoir plus rien à dissimuler, il emportait, cependant, un grand trouble. Il avait assuré matériellement le sort de l’enfant, pour aussi longtemps que possible, mais il eût souhaité pouvoir s’occuper d’elle, et, quand en vint le moment, veiller à son éducation. L’existence de Lyd ie Sergent, qui avait eu beaucoup d’autres liaisons, qui peu à peu tomba assez bas, qui eut même, à la fin, une assez triste histoire, rendait impossible avec elle des relation s purement amicales et même une correspondance désintéressée... Chassai était d’ailleurs pourvu, dès lors, de fonctions en vue, qui ne lui laissaient que peu de liberté, et q ui lui imposaient le souci des
respectabilités... La moindre démarche imprudente a urait eu pour résultat de faire connaître à Mme Chassai un égarement, sur la gravit é duquel elle se fût méprise. En réalité, et cela, mon cher enfant, est fort humain, Chassai, tout en cédant à une impulsion qui avait été assez forte, n’avait jamais cessé de l’aimer... Sans cette pauvre petite fillette, qui s’était avisée de venir au monde, il aurait pu complètement oublier cette aventure. Mais la destinée de cette enfant lui lais sait quelque chose comme des remords. Il avait bien tâché, par des moyens indirects, de la soustraire à des influences qui ne pouvaient être que détestables : il l’avait fait mettre en pension, où il avait été la voir, quelquefois, avec les précautions d’un coupable... Mais n’ayant pas d’autorité légale sur elle, il n’avait point d’action non plus... Il apprit que la petite Marthe — c’est son nom — n’était plus dans l’institution décente où il avait demandé qu’elle fût élevée... Il ne put même, bientôt, avoir de ses nouvelles qu’avec q uelque peine et ses conseils ne furent plus du tout écoutés... Il devenait malheureusement dangereux, pour la dignité de son foyer, d’insister, de se mêler du sort de la pauvrette, vouée, fatalement, à ne pas trop bien tourner. « Lydie Sergent mourut. La petite Marthe fut recueillie par une tante qui valait encore un peu moins que sa mère, et qui ne se manifesta qu e pour quelques tentatives de chantage... Chassai consentit de gros sacrifices po ur essayer de reprendre quelques droits, mais il y avait une telle différence de milieu, un tel abîme de mentalité entre ceux qui l’élevaient et lui !... Tous ses efforts ne pou vaient être que vains... Il s’en affligeait profondément, se sentant charge d’âme, impuissant t outefois à entraver la marche obligée des événements. » M. Blénault, plein du souvenir des tristesses de so n ami, parlait cette fois sans embarras :  — Sa sollicitude même tournait contre son but. C’é tait un gros souci pour lui, de ne prévoir que trop sûrement ce qui devait arriver, dans le monde où vivait Marthe, et avec les exemples qu’elle avait sous les yeux... Il l’avait entrevue quelques fois, à la dérobée, sans que, en grandissant, elle eût reconnu l’homme qui la faisait demander à sa pension, en sa petite enfance... Il dut renoncer à cette sim ple joie, qui eût été peut-être compromettante... Puis, vous savez combien ses occu pations étaient absorbantes... Quand il se vit perdu, mon pauvre ami me recommanda , se désolant de n’avoir pu lui être d’un appui efficace, de faire à l’occasion ce que je pourrais pour elle... Je promis, parbleu ! de bonne foi... Mais je ne suis guère au courant de la vie parisienne, moi qui suis plus familier avec les derniers Capétiens qu’a vec le monde moderne... Et puis, je vais m’enterrer dans un petit coin de province... Enfin, mon cher Lucien, c’était pour moi un cas de conscience que de vous confier ce secret... Je suis vieux, je puis disparaître d’un jour à l’autre ; il fallait que vous fussiez averti. Lucien avait écouté M. Blénault avec la surprise qu ’il avait éprouvée dans le premier moment, essayant de demeurer impassible, mais inquiet de ses véritables impressions, qui restaient un peu hostiles. Il demanda. — Que dois-je faire ? — Eh ! dit M. Blénault, il ne m’est pas trop aisé de vous l’indiquer... En somme, il ne s’agit que d’une mission éventuelle... d’une interv ention anonyme, au cas où cette malheureuse enfant se trouverait dans quelque situation pénible. Il ne peut être question de réclamer de vous davantage. — Mais où est-elle ? Que fait-elle ?  — Hélas ! il faut bien que je vous avoue que je ne suis pas, présentement, très bien renseigné. Je sais qu’elle a été au Conservatoire... C’est même la seule occasion où, de
loin, j’ai pu tenter quelque chose pour elle... Je l’ai fait recommander au jury... et cela me semblait un peu drôle, à moi qui ne vais jamais au théâtre, qui ne sais pas ce qui s’y passe, d’intercéder pour une fillette que je n’ai jamais vue, et s’engageant dans une voie qui me paraissait bien périlleuse... Mais j’avais l u au hasard son nom sur une liste d’élèves, et j’ai profité de mes relations avec un personnage influent... qui fut même un peu étonné, entre nous, de l’intérêt que je lui por tais. Puis elle est entrée à l’Odéon... comme tout le monde... Enfin elle est partie en tou rnée... et j’ignore où elle se trouve... Ces renseignements, vous comprenez, ne sont pas trè s faciles à obtenir pour le vieux bonhomme que je suis, plus habitué à s’orienter dan s les dédales des siècles passés que dans la vie courante... Vous êtes un caractère sérieux ; je n’ai pas besoin de recommander la discrétion à un futur diplomate... Lucien protesta d’un geste.  — Voici ma grande confidence faite, reprit M. Blén ault... Elle était indispensable. En dehors de nous, personne ne connaît — pas même la fillette dont nous parlons — cette histoire délicate : je l’aurais gardée pour moi seu l, si j’eusse été en mesure d’exercer pratiquement ce devoir d’une protection, même lointaine, qui, encore une fois, n’implique rien de plus qu’un peu d’aide en un cas donné, sans que vous ayez à paraître... Vous saurez seulement qu’il y a, quelque part dans le mo nde, et malheureusement dans un monde plein de dangers, une enfant livrée à tous le s hasards, qui a droit à quelque sollicitude de votre part... C’est tout... — Je vous remercie, dit Lucien, je m’efforcerai de remplir cette tâche...  — Allons, mon petit, fit M. Blénault, donnez-moi l a main... Vous avez eu un peu de peine, peut-être... Mais il faut faire l’école de la vie, et ce sont encore certaines charités de pensées qui l’apprennent le mieux. Il ajouta, en souriant : — Nous voici complices... Puis M. Blénault s’épongea le front. Il était bien aise, tout de même, d’avoir dit ce qu’il avait à dire... Au demeurant, il avait rarement parlé aussi longtemps. Pour rompre les chiens, il ouvrit son tiroir, et, avec des égards infinis, il y prit un dossier qui y était enfermé, l’ouvrit délicatement.  — Je vous avais parlé d’une trouvaille que j’ai fa ite... Rien que cela ! une lettre d’Agnès Sorel adressée à Etienne Chevalier, trésorier du roi, qui, comme vous savez, l’adorait... Et, ma foi, je crois bien, maintenant, que ce n’est pas sans raison qu’il composait des rébus galants en son honneur... Diabl ement compromettante pour la Dame de Beauté, la lettre !... Regardez ça, mon petit... Ça ne se rencontre pas tous les jours.
II
UNSALON DU QUAI BOURBON
Ce fut extrêmement ému et préoccupé encore de la co nfidence que lui avait faite le vieil archiviste que, vers sept heures, Lucien arri va, pour dîner, chez M. Guislain-Prévière, conseiller à la Cour, qui, comme les parlementaires d’autrefois, habitait un vieil e hôtel du quai Bourbon, n’ayant guère subi de modifications depuis le XVII siècle. C’était un milieu sévère, qui n’était éclairé que p ar la jeunesse et par la grâce de la petite-fille du magistrat, Mlle Geneviève, dont les dix-huit ans étouffaient un peu dans cette atmosphère grave. Depuis un mois, Lucien lui était fiancé. C’était un mariage qu’avait préparé Madame Chassai, de longue date, tenant à se choisir elle-même sa bru, dût-elle s’y prendre grandement d’avance, en effet, car il ne pouvait être question du mariage avant que Lucien eût sa situation faite. Elle était, au demeurant, la marraine de Geneviève, qui était restée orpheline tout enfant. Elle avait presque eu autant de part à son éducation que M. Guislain-Prévière lui-même, et elle l’avait façonnée un peu pour elle en même temps que pour son fils, avec cet égoïsme des mères qui rêvent de rester toujours ce qu’elles furent. Geneviève était charmante, d’ailleurs : une petite nature fière et droite, avec des élans de cœur primesautier. M. Guislain-Prévière l’adorait, mais il n’arrivait pas toujours à se débarrasser, même pour elle, de ce qu’il y avait en lui de froid et de gourmé. Il s’en affligeait, pensant qu’elle ne savait peut-être pas toute la tendresse qu’il avait pour elle, maladroit à l’exprimer, parce que la vie avait eu b eaucoup de tristesses pour lui et qu’il s’était, de bonne heure, enfermé étroitement dans s es devoirs et dans les travaux qu’il s’était imposés en dehors de ses fonctions. Les deuils successifs qui l’avaient frappé, et qui n’avaient laissé près de lui que Geneviève, l’a vaient fait se réfugier dans un labeur opiniâtre de hautes études de jurisprudence, et de ces recherches sur d’arides matières, il avait gardé quelque chose d’étranger à la vie. L e passé, l’histoire, où le bon M. Blénault, qui ne sortait guère non plus de son cabi net, puisait des leçons d’indulgence pour les hommes, éloignaient d’eux M. Guislain-Prévière. Il se rendait compte qu’il devait un peu faire peur à Geneviève ; c’était une sorte de timidité qu’il éprouvait auprès d’elle, dans son im puissance à quitter le pli morose qui s’était creusé sur son front, à se faire grand-père pour gagner sa confiance, à lui inspirer autre chose que du respect. Il avait cherché bien d es fois l’occasion de quelque épanchement avec elle, dont son cœur aurait eu beso in, mais il redoutait de ne pas savoir parler comme il l’eût fallu à la jeune fille , qui, devant lui, refrénait sa jeunesse comme il refrénait, lui, sa bonté. Il avait la sens ation qu’ils vivaient tous deux, malgré l’apparente intimité de l’existence commune, comme deux inconnus. C’est pourquoi il avait décidé de la marier le plus tôt qu’il serait possible, dût-elle ignorer le sacrifice qu’il ferait à son bonheur, car, elle partie, la vieille maison serait encore plus triste et la solitude plus douloureuse. Elle ne savait pas, Geneviève, que le vieux magistrat, quand elle avait quelque amie de son âge auprès d’elle, c ollait son oreille à la porte du salon, pour entendre seulement son joli rire, dans tout son abandon, ce rire qui, instinctivement, s’éteignait quand elle l’apercevait. A son habituelle mélancolie s’ajoutait celle-là, de se sentir si loin d’elle, de n’être pas arrivé à adoucir pour elle sa rudesse. Dans cette impossibilité, dont il souffrait parfois , d’entrer en communion avec la jeunesse, Lucien lui avait plu, précisément, par ce sérieux précoce qu’il avait remarqué en lui. Lucien apportait dans son attitude une corr ection qui, du moins, n’était pas
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