Lui

De

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Leonid Andreïev. "Leonid Andreïev était talentueux de nature, organiquement talentueux; son intuition était étonnamment fine. Pour tout ce qui touchait aux côtés sombres de la vie. aux contradictions de lame humaine, aux fermentations dans le domaine des instincts, il était d'une effrayante perspicacité" (- Maxime Gorki). "Andreiev veut épouvanter, mais je n'ai pas peur" (- Léon Tolstoï). "Andreïev est, pour ainsi dire, le fils spirituel de Tchékhov. Mais c'est un fils maladif, qui pousse aux dernières limites l'élément mélancolique. La tonalité grise de Tchékhov est devenue noire chez Andreïev; son humour un peu triste s'est transformé en une ironie tragique, son impressionnabilité subtile, en sensibilité morbide" (- Serge Persky).


Publié le : lundi 25 avril 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782824903040
Nombre de pages : 80
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Leonid Andreïev
Lui Récit d'un inconnu Traduit du russe par Sonia Lescaut
La République des Lettres
I Ivre de bonheur je remerciais le ciel: oui, c'était bien à moi, pauvre étudiant affamé, renvoyé de l'université pour ne pas avoir payé mes mensualités, et plaçant mes quarante derniers kopecks dans une annonce de demande d'emploi, que la chance avait souri ! Je reçus la lettre un matin gris d'octobre pétersbourgeois.Elle m'invitait à me rendre à l'Hôtel de France, quai Morskoi. Une heure et demie plus tard, la pluie fine qui m'avait accueilli dans la rue tombait toujours, mais moi j'étais consacré précepteur, logé, nourri, avec 20 roubles d'avance. Comme dans un rêve ! Comme dans un conte de fées !
Quelle réception, quelle élégance dans les manières ! Un hôtel de première classe, une chambre luxueuse où m'introduisait un monsieur plein d'amabilité, de courtoisie. Dans mon émoi, fait de crainte et de joie mêlées, tout ce que je pus remarquer c'est que mon hôte était d'un certain âge et vêtu avec cette distinction des gens riches habitués dès l'enfance aux costumes bien coupés. Ses conditions étaient naturellement les miennes: vivre à la campagne, loger dans une chambre indépendante, travailler avec un garçon de huit ans, et recevoir 50 roubles par mois pour me tourner les pouces.
— Aimez-vous la mer ? me demanda Norden. (Permettez-moi de ne plus faire précéder ici son nom de Monsieur.)
Je ne sus que balbutier:
— La mer ? Oh mon Dieu...
Il éclata de rire:
— Évidemment ! Comme si les jeunes n'aimaient pas la mer ! Allons, vous serez bien chez nous: la mer est merveilleuse... Un peu grise, un peu mélancolique, mais qui sait s'emporter aussi bien que roucouler. Vous serez content.
Je pensais bien ! J'éclatai de rire à mon tour, et nous étions là l'un devant l'autre à nous tenir les côtes, quand Norden ajouta soudain:
— C'est dans cette mer que ma fille Elena s'est noyée. Il y a cinq ans. C'était déjà une jeune fille...
Je restai stupide: que répondre en pareil cas ? Et puis ce sourire me laissait perplexe. On ne parle pas de la mort de sa fille en souriant. Peut-être plaisantait-il ?
Il m'offrit 20 roubles d'emblée, avec une confiance superbe, sans même exiger un reçu ou mon passeport; il ne me demanda même pas mon nom. En temps normal la chose n'aurait pourtant rien eu d'étonnant. Et, dans l'état où j'étais, affamé, hirsute, les chaussettes trempées, je ne me serais pas fait confiance à moi-même: un gaillard renvoyé de l'université pour n'avoir pas versé ses mensualités !
Mais on s'habitue très vite aux bonnes choses. Une semaine plus tard j'étais installé chez Norden, et le luxe devint ma seconde nature: chambre personnelle, estomac bien rempli et pieds toujours au sec. Pourtant, au fur et à mesure que s'éloignait le souvenir de ma misère d'étudiant affamé comptant sur quelques kopecks, mon nouveau destin me paraissait manquer profondément de gaieté et d'humour.
Dans mes lettres à mes camarades, je célébrais mon surprenant confort, mais déjà mon cœur était morose: car la joie manquait à tout cela. Pourquoi ? Comment l'expliquer alors qu'à première vue, tout était agréable, plaisant, merveilleux; que nulle part on ne riait autant que chez Norden ?
Peu à peu, cependant, une fois explorés tous les recoins secrets de cette maison glacée, et mieux connue cette étrange famille, je commençai à deviner les raisons de la lourde tristesse, de l'accablante mélancolie qui pesaient sur ce lieu et ses habitants.
Face à la mer, la maison s'élevait sur deux étages, énorme et superbe: à l'étage inférieur, le va-nu-pieds d'étudiant que j'étais avait droit à une chambre digne d'un haut fonctionnaire ou d'un intime de la famille. Le jardin était sublime: que d'effort et d'argent il avait fallu pour créer cette richesse végétale dans une nature ingrate qui ne connaissait que le sable, les pierres, les pins, les brumes froides de l'aube et le vent pleurant sur la mer grise. Maintenant ce n'était que tilleuls, pins tout bleus, marronniers; beaucoup de fleurs aussi: des buissons entiers de roses, de jasmin, entre lesquels, soufflant sur un gazon merveilleusement vert, merveilleusement uni, s'infiltraient les vents glacés. Norden était très fier de son jardin, et sa vue m'arracha à moi aussi un cri d'admiration sincère, spontané. Toutefois, la disposition des arbres — trop solitaires, plantés comme des étrangers au milieu de cette étendue de gazon — donnait un sentiment d'insatisfaction desséchante qui vous pénétrait peu à peu, et la conscience vague d'un profond et poignant mensonge: quelque faute amère, quelque bonheur perdu.
Pourquoi n'y avait-il aucune trace de pas dans les allées ? Les trois enfants qui vivaient là s'y promenaient pourtant souvent. Mais, dans mes souvenirs, il reste éternellement désert, et vierges ses allées.
Norden était très fier de cette particularité obtenue par un amalgame savamment dosé d'argile et de sable saupoudré de gravier; même après les pluies torrentielles, les pas les plus lourds ne s'y imprimaient pas. Cela me donnait une impression déplaisante, et je ne le cachai pas à Norden. Il en rit longuement — mais qu'y avait-il de risible ? — puis me suggéra aimablement, en m'effleurant le coude:
— Jetez-y donc un coup d'œil à l'aube. Vous comprendrez alors pourquoi aucune trace ne s'y marque.
Comme subjugué, je me réveillai le lendemain avant l'aube, j'essuyai la vitre embuée et regardai le jardin: trois ombres courbées parcouraient les allées, tirant un lourd instrument à dents de fer. C'est avec cela qu'ils effaçaient, qu'ils abolissaient les traces de la nuit.
Ne s'agissait-il que de traces de pas ? Les enfants auraient pu oublier un jouet — les enfants laissent toujours tout tramer —, un jardinier y abandonner une pelle ou un râteau. Mais en réalité personne dans cette maison n'égarait rien, n'oubliait rien.
Les arbres, en automne, y laissaient choir leurs dernières feuilles, et il n'était sans doute pas très gai de voir ces feuilles noircies, recroquevillées, collées contre le gravier gelé. Mais les mêmes ombres les chassaient. Bref, il semblait qu'on menait ici (Norden peut-être) une lutte douloureuse contre des souvenirs, et que tout était organisé pour que seul régnât le vide. Pourtant, plus ce vide engloutissait tout, plus ces souvenirs exilés, ces images anéanties, ces traces détruites surnageaient de ce gouffre de néant. Et moi-même, l'étranger, le non-initié, si peu observateur de nature, je percevais le frôlement de ces souvenirs ténébreux: quelque faute amère, quelque bonheur perdu, quelque mensonge accablant.
Je me transformai en limier à la recherche de ces traces jusqu'au jour où les événements me changèrent d'espion en épié, de chasseur en traqué. Mais jusque-là, patiemment, je continuai mes investigations; et mon imagination maladive (fruit d'une enfance pénible et d'une adolescence solitaire et triste) peuplait cet étrange jardin de morts, de crimes et de sang. Parfois la jeunesse reprenait le dessus, et lorsque le soleil déchirait ces ténèbres de novembre, je riais de mes songes stupides. Mais le brouillard revenait bientôt ramper au-dessus de la mer, rasait le sol, étouffait la lumière, et dans le ciel lourd et brumeux, j'entendais de nouveau, oppressé, racler les dents de fer, et les trois ombres effacer toute trace.
Ce fut Norden qui souleva le voile du mystère. Un jour que nous nous promenions tous deux sur le rivage, il me désigna une pyramide de pierres renforcée de ciment. Les marées d'automne l'avaient déjà entamée et quelques pierres rondes s'étaient écroulées, brisant sa symétrie: ce qui expliquait peut-être que je n'y avais jusqu'alors jamais prêté attention.
— Vous voyez cette pyramide, me dit Norden. Elle est plus petite que celle de Chéops. bien sûr, mais c'est tout de même une pyramide.
Il éclata de rire — pourquoi riait-il constamment ? — et continua:
— Je voulais construire ici une église de style normand. Aimez-vous le style normand ? On ne m'y a pas autorisé... Quelle étroitesse d'idées !
Je me taisais, ne sachant que répondre: je n'ai pas le sens des reparties. Il attendit le temps nécessaire pour une question qui ne venait pas, puis me déclara d'un ton égal:
— C'est le lieu exact où l'on découvrit le cadavre de ma fille Elena. La tête par ici, les pieds par là. Elle s'est noyée. Je crois vous l'avoir déjà dit.
— Comment est-ce arrivé ?
— Comment se noient donc les jeunes gens ? rétorqua Norden en souriant. On part toute seule dans une barque, une rafale, la barque se retourne et voilà... Ça se passe comme ça d'ordinaire...
Je jetai un regard sur la mer grise, plissée de fines rides, hérissée de gros rochers noirs et nus. Elle était par...
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