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Lui

De
80 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Leonid Andreïev. "Leonid Andreïev était talentueux de nature, organiquement talentueux; son intuition était étonnamment fine. Pour tout ce qui touchait aux côtés sombres de la vie. aux contradictions de lame humaine, aux fermentations dans le domaine des instincts, il était d'une effrayante perspicacité" (- Maxime Gorki). "Andreiev veut épouvanter, mais je n'ai pas peur" (- Léon Tolstoï). "Andreïev est, pour ainsi dire, le fils spirituel de Tchékhov. Mais c'est un fils maladif, qui pousse aux dernières limites l'élément mélancolique. La tonalité grise de Tchékhov est devenue noire chez Andreïev; son humour un peu triste s'est transformé en une ironie tragique, son impressionnabilité subtile, en sensibilité morbide" (- Serge Persky).


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LEONID ANDREÏEV
Lui
Récit d’un inconnu
Traduit du russe par Sonia Lescaut
La République des Lettres
I
Ivre de bonheur je remerciais le ciel : oui, c’étai t bien à moi, pauvre étudiant
affamé, renvoyé de l’université pour ne pas avoir p ayé mes mensualités, et plaçant
mes quarante derniers kopecks dans une annonce de d emande d’emploi, que la
chance avait souri !
Je reçus la lettre un matin gris d’octobre pétersbo urgeois.Elle m’invitait à me
rendre à l’Hôtel de France, quai Morskoi. Une heure et demie plus tard, la pluie fine
qui m’avait accueilli dans la rue tombait toujours, mais moi j’étais consacré
précepteur, logé, nourri, avec 20 roubles d’avance. Comme dans un rêve ! Comme
dans un conte de fées !
Quelle réception, quelle élégance dans les manières ! Un hôtel de première
classe, une chambre luxueuse où m’introduisait un m onsieur plein d’amabilité, de
courtoisie. Dans mon émoi, fait de crainte et de jo ie mêlées, tout ce que je pus
remarquer c’est que mon hôte était d’un certain âge et vêtu avec cette distinction
des gens riches habitués dès l’enfance aux costumes bien coupés. Ses conditions
étaient naturellement les miennes : vivre à la camp agne, loger dans une chambre
indépendante, travailler avec un garçon de huit ans , et recevoir 50 roubles par mois
pour me tourner les pouces.
— Aimez-vous la mer ? me demanda Norden. (Permettez -moi de ne plus faire
précéder ici son nom de Monsieur.)
Je ne sus que balbutier :
— La mer ? Oh mon Dieu …
Il éclata de rire :
— Évidemment ! Comme si les jeunes n’aimaient pas l a mer ! Allons, vous serez
bien chez nous : la mer est merveilleuse … Un peu g rise, un peu mélancolique,
mais qui sait s’emporter aussi bien que roucouler. Vous serez content.
Je pensais bien ! J’éclatai de rire à mon tour, et nous étions là l’un devant l’autre
à nous tenir les côtes, quand Norden ajouta soudain :
— C’est dans cette mer que ma fille Elena s’est noy ée. Il y a cinq ans. C’était
déjà une jeune fille …
Je restai stupide : que répondre en pareil cas ? Et puis ce sourire me laissait
perplexe. On ne parle pas de la mort de sa fille en souriant. Peut-être plaisantait-il ?
Il m’offrit 20 roubles d’emblée, avec une confiance superbe, sans même exiger
un reçu ou mon passeport ; il ne me demanda même pa s mon nom. En temps
normal la chose n’aurait pourtant rien eu d’étonnan t. Et, dans l’état où j’étais,
affamé, hirsute, les chaussettes trempées, je ne me serais pas fait confiance à moi-
même : un gaillard renvoyé de l’université pour n’a voir pas versé ses mensualités !
Mais on s’habitue très vite aux bonnes choses. Une semaine plus tard j’étais
installé chez Norden, et le luxe devint ma seconde nature : chambre personnelle,
estomac bien rempli et pieds toujours au sec. Pourtant, au fur et à mesure que
s’éloignait le souvenir de ma misère d’étudiant affamé comptant sur quelques
kopecks, mon nouveau destin me paraissait manquer p rofondément de gaieté et
d’humour.
Dans mes lettres à mes camarades, je célébrais mon surprenant confort, mais
déjà mon cœur était morose : car la joie manquait à tout cela. Pourquoi ? Comment
l’expliquer alors qu’à première vue, tout était agréable, plaisant, merveilleux ; que
nulle part on ne riait autant que chez Norden ?
Peu à peu, cependant, une fois explorés tous les re coins secrets de cette
maison glacée, et mieux connue cette étrange famill e, je commençai à deviner les
raisons de la lourde tristesse, de l’accablante mél ancolie qui pesaient sur ce lieu et
ses habitants.
Face à la mer, la maison s’élevait sur deux étages, énorme et superbe : à
l’étage inférieur, le va-nu-pieds d’étudiant que j’ étais avait droit à une chambre
digne d’un haut fonctionnaire ou d’un intime de la famille. Le jardin était sublime :
que d’effort et d’argent il avait fallu pour créer cette richesse végétale dans une
nature ingrate qui ne connaissait que le sable, les pierres, les pins, les brumes
froides de l’aube et le vent pleurant sur la mer grise. Maintenant ce n’était que
tilleuls, pins tout bleus, marronniers ; beaucoup d e fleurs aussi : des buissons
entiers de roses, de jasmin, entre lesquels, souffl ant sur un gazon merveilleusement
vert, merveilleusement uni, s’infiltraient les vents glacés. Norden était très fier de
son jardin, et sa vue m’arracha à moi aussi un cri d’admiration sincère, spontané.
Toutefois, la disposition des arbres — trop solitai res, plantés comme des étrangers
au milieu de cette étendue de gazon — donnait un se ntiment d’insatisfaction
desséchante qui vous pénétrait peu à peu, et la con science vague d’un profond et
poignant mensonge : quelque faute amère, quelque bo nheur perdu.
Pourquoi n’y avait-il aucune trace de pas dans les allées ? Les trois enfants qui
vivaient là s’y promenaient pourtant souvent. Mais, dans mes souvenirs, il reste
éternellement désert, et vierges ses allées.
Norden était très fier de cette particularité obten ue par un amalgame savamment
dosé d’argile et de sable saupoudré de gravier ; mê me après les pluies torrentielles,
les pas les plus lourds ne s’y imprimaient pas. Cel a me donnait une impression
déplaisante, et je ne le cachai pas à Norden. Il en rit longuement — mais qu’y avait-
il de risible ? — puis me suggéra aimablement, en m ’effleurant le coude :
— Jetez-y donc un coup d’œil à l’aube. Vous compren drez alors pourquoi
aucune trace ne s’y marque.
Comme subjugué, je me réveillai le lendemain avant l’aube, j’essuyai la vitre
embuée et regardai le jardin : trois ombres courbée s parcouraient les allées, tirant
un lourd instrument à dents de fer. C’est avec cela qu’ils effaçaient, qu’ils
abolissaient les traces de la nuit.
Ne s’agissait-il que de traces de pas ? Les enfants auraient pu oublier un
jouet — les enfants laissent toujours tout tramer — , un jardinier y abandonner une
pelle ou un râteau. Mais en réalité personne dans c ette maison n’égarait rien,
n’oubliait rien.
Les arbres, en automne, y laissaient choir leurs de rnières feuilles, et il n’était
sans doute pas très gai de voir ces feuilles noirci es, recroquevillées, collées contre
le gravier gelé. Mais les mêmes ombres les chassaie nt. Bref, il semblait qu’on
menait ici (Norden peut-être) une lutte douloureuse contre des souvenirs, et que
tout était organisé pour que seul régnât le vide. P ourtant, plus ce vide engloutissait
tout, plus ces souvenirs exilés, ces images anéanti es, ces traces détruites
surnageaient de ce gouffre de néant. Et moi-même, l ’étranger, le non-initié, si peu
observateur de nature, je percevais le frôlement de ces souvenirs ténébreux :
quelque faute amère, quelque bonheur perdu, quelque mensonge accablant.
Je me transformai en limier à la recherche de ces traces jusqu’au jour où les
événements me changèrent d’espion en épié, de chass eur en traqué. Mais jusque-
là, patiemment, je continuai mes investigations ; e t mon imagination maladive (fruit
d’une enfance pénible et d’une adolescence solitaire et triste) peuplait cet étrange
jardin de morts, de crimes et de sang. Parfois la j eunesse reprenait le dessus, et
lorsque le soleil déchirait ces ténèbres de novembre, je riais de mes songes
stupides. Mais le brouillard revenait bientôt rampe r au-dessus de la mer, rasait le
sol, étouffait la lumière, et dans le ciel lourd et brumeux, j’entendais de nouveau,
oppressé, racler les dents de fer, et les trois omb res effacer toute trace.
Ce fut Norden qui souleva le voile du mystère. Un jour que nous nous
promenions tous deux sur le rivage, il me désigna u ne pyramide de pierres
renforcée de ciment. Les marées d’automne l’avaient déjà entamée et quelques
pierres rondes s’étaient écroulées, brisant sa symé trie : ce qui expliquait peut-être
que je n’y avais jusqu’alors jamais prêté attention .
— Vous voyez cette pyramide, me dit Norden. Elle es t plus petite que celle de
Chéops. bien sûr, mais c’est tout de même une pyram ide.
Il éclata de rire — pourquoi riait-il constamment ? — et continua :
— Je voulais construire ici une église de style normand. Aimez-vous le style
normand ? On ne m’y a pas autorisé … Quelle étroite sse d’idées !
Je me taisais, ne sachant que répondre : je n’ai pa s le sens des reparties. Il
attendit le temps nécessaire pour une question qui ne venait pas, puis me déclara
d’un ton égal :
— C’est le lieu exact où l’on découvrit le cadavre de ma fille Elena. La tête par
ici, les pieds par là. Elle s’est noyée. Je crois v ous l’avoir déjà dit.
— Comment est-ce arrivé ?
— Comment se noient donc les jeunes gens ? rétorqua Norden en souriant. On
part toute seule dans une barque, une rafale, la ba rque se retourne et voilà … Ça se
passe comme ça d’ordinaire …
Je jetai un regard sur la mer grise, plissée de fin es rides, hérissée de gros
rochers noirs et nus. Elle était par endroits si limpide qu’on en voyait le...
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