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Luis Antonio de Villena dans ses essais et sa poésie (1971-2007)

De
350 pages
"Dans ce volume, Françoise Morcillo analyse avec précision les matériaux culturels et littéraires qui ont nourri et étayé la création poétique chez Luis Antonio de Villena. Elle montre comment l'écrivain, qui a eu vingt ans en 1971, c'est-à-dire encore sous le franquisme, a vécu plusieurs types de dissidences, des rêves d'exils en France, le violent rejet de la bourgeoisie espagnole et d'un certain type de catholicisme, pour choisir librement de voyager entre les cultures étrangères [...]en écrivant de la poésie [...], en traduisant des poètes [...], en composant des biographies d'artistes, toujours liés d'une façon ou d'une autre à la poésie." Marie-Claire Zimmermann
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Françoise Morcillo
Luis Antonio de Villena dans ses essais et sa poésie (1971-2007) Une culture de vie contre une culture de mort
Luis Antonio de Villena dans ses essais et sa poésie (1971-2007)
PALINURE Etudes de littrature gnrale et compare Collection dirige par Daniel-Henri Pageaux « Et lendroit aura ternellement le nom de Palinure. (…) Il se rjouit quune terre porte son nom » Virgile,l’Enide, VI, 381-383 La collection accueille des tudes de littrature gnrale et compare, avec une attention particulire porte aux relations interculturelles, aux questions de potique, aux rapports entre les lettres etles arts, aux littratures en situation mergente ou dans un contexte postcolonial. Dans sa volont de souvrir largement sur les lettres et les espaces culturels les plus divers, elle invoque le patronage dun navigateur illustre, immortalis par Virgile. Dj parus Roxana Bauduin,Une lecture du roman africain francophone depuis 1968. Du pouvoir dictatorial au mal moral,2013. Ivan Gros,L’imaginaire du jeu d’checs et la potique de l’ordre et du chaos, 2012. Che Lin,La Rhtorique de la posie symboliste franaise et ses rencontres avec la posie chinoise, 2001.Georges B Duc,Zhou Zuoren et lessai chinois moderne, 2010.Germain-Arsne Kadi,Le champ littraire africain depuis 1960. Roman, crivains et socit ivoiriens, 2010.
Françoise Morcillo Luis Antonio de Villena dans ses essais et sa poésie (1971-2007) Une culture de vie contre une culture de mort
PALINURE Études de littérature générale et comparée Collection fondée et dirigée par Daniel-Henri Pageaux « Etl’endroit aura éternellement le nom de Palinure. (…) Il se réjouit qu’une terre porte son nom » Virgile,l’Enéide, VI, 381-383  Lacollection accueille des études de littérature générale et comparée, avec une attention particulière portée aux relations interculturelles, aux questions de poétique, aux rapports entre les lettres et les arts, aux littératures en situation émergente ou dans un contexte postcolonial. Dans sa volonté de s’ouvrir largement sur les lettres et les espaces culturels les plus divers, elle invoque le patronage d’un navigateur illustre, immortalisé par Virgile. Volumes publiés : Germain-Arsène Kadi,Le champ littéraire africain depuis 1960: Roman, écrivains et société ivoiriens, 2010. Georges Bê Duc,Zhou Zuoren et l’essai chinois moderne, 2010. Michel Gironde,Carlos Fuentes entre hispanité et américanité, 2011. Heidi Bojsen,Géographies esthétiques de l’imaginaire postcolonial : Chamoiseau, Kourouma,2011. Che Lin,Entre tradition poétique chinoise et poésie symboliste française, 2011. Ivan Gros,L’imaginaire du jeu d’échecs et la poétique de l’ordre et du chaos, 2011. © L'HARMATTAN, 2013 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-00706-9 EAN : 9782343007069
PRÉFACE
Ce volume montre l’importance de la «contre-culture »,chez Villena. Trop souvent oubliée, voire déniée. Aujourd’hui, son corollaire : l’ouverture aux cultures étrangères, savantes ou «populaires »,« anacroniques »– en apparence – souligne la porosité, humaniste, de ces cultures, dans une Espagne où elles s’opposent à la stérilité de la culture «officielle » franquiste avec plus d’efficacité, pensons-nous aujourd’hui, que les tenants de la poésie sociale qui ressassaient les effets inhibiteurs de l’oppression sans proposer des voix plus libres. Dire que «la poésie est connaissance» implique un désir de répondre à la médiocrité humaine du franquisme en s’affranchissant de ses «valeurs »,en fait, de ses contraintes: ordre moral, docilité, suivisme, hypocrisie, pharisaïsme... Qu’il soit ou non un intellectuel « à la Cioran », il est vrai que Villena est hanté – en prose et en vers – par la « nouvelleignorance »,de la destruction de la culture, qui est l’arme des puissants, or l’humanisme, dès son origine, permet, non seulement d’éviter l’ignorance radicale, mais aussi « la bêtise érudite », grâce au discernement, au détachement, au goût de la déprise, de la dépossession, manifestes dans l’œuvre de Villena. L’idéal de Villena: «vivre en un feu constant», n’est pas « une note optimiste », mais l’expression d’un choix icarien, qui signifie le refus de « céder sur son désir » pour reprendre la formule de Lacan. Son livre :La felicidad y el suicidio montrecombien Villena privilégie «l’être-au-monde »vivant, vital, sans s’abaisser à des notes d’optimisme ou des concessions à des postures « positives ». La connaissance invite à vivre, simplement. Au-delà des formules telles que : « questions plurielles » ou « marginalité plurielle », l’artiste, le créateur sont ailleurs, dans une zone de «solitude créatrice» heureusement mentionnée par une référence à María Zambrano. Ce désir de retrait, de silence, comme « la thébaïde raffinée » de Huysmans se relie à l’écoute des voix urbaines, dansMarginados, par exemple. La complexité de Villena incite à se garder de classements comme ceux qui s’opèrent souvent en Espagne. Villena s’y refuse, car pour lui, la création existe à partir d’un héritage y compris dans les avant-gardes, voire dans le futurisme, dès que cet héritage n’est ni mortifère ni paralysant. Dans sa quête d’un avant – très avant-gardiste et préraphaélite à la fois en tant que position esthétique – Villena défend certes un paganisme non rongé par la «faute »,mais sans idéaliser le paganisme (ou quelque –isme que ce soit). La présence de l’héritage est essentielle dans toute son œuvre, or cet héritage concilie des apports – des positions vitales – considérés, à tort, parfois, comme inconciliables. Comme le montraient les travaux de W. Pater,
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la Renaissance n’est pas simple retour «al antico», mais volonté de ne brimer ni « le cœur », ni « l’imagination ». La qualité du travail sur le sonnet et le rythme est évidente, et la fin de livre prouve que Françoise Morcillo a bien lu Villena, qui privilégie le rythme sur le mètre, ce qui crée les dissonances, dissidentes, que Lorca osait aussi. Si Villena avoue qu’il est toujours au bord du gouffre, desDésequilibrios, une telle position n’est pas l’apanage d’une éventuelle écriture «homosexuelle » :elle s’exprime chez les libertins, les romantiques amoureux fous de tous les temps. Enfin, si le monde grec n’a pas atteint ses limites, les avant-gardes non plus, aucun mouvement esthétique vraiment dynamique ne les atteint, d’où leur fécondité, manifeste, dès qu’une génération nouvelle s’en nourrit. Tout conflit entre «expérience vécue» et culture livresque est vain: la vie d’un érudit comme Villena est aussi bien dans les livres que dans le désir d’une chair sans tristesse, et le renoncement, n’implique jamais chez lui renoncement à vivre consciemment grâce à tout ce qu’il sait et ressent. 1  DanièleMIGLOS
1 Danièle MIGLOS est Professeur de Littérature espagnole émérite de l’Université de Lille III. Auteure d’une thèse intituléeRosa Chacel et l’usage de la parole, c’est en 2005 que cette hispaniste comparatiste, férue de littératures françaises et étrangères prononce le discours de réception du poète Luis Antonio de Villena, comme docteur Honoris Causa de l’université de Lille-III.
INTRODUCTION
Lectrice de la poésie de Villena dès les années 90, j’ai été aussitôt frappée par les nombreuses célébrations de poètes depuis l’Antiquité jusqu’au Symbolisme ou encore de peintres tels que Le Caravage ou Michel-Ange. Mon expérience de lectrice de l’œuvre de Villena s’étant poursuivie, j’ai cherché à comprendre la fonction que joue le dialogue interculturel dans sa poétique d’auteur. Le lecteur de Villena est un interlocuteur qui écoute d’essais en essais une conversation littéraire sur l’humanisme dissident que je devrai justifier. Cet interlocuteur entend une première élégie dans le poèmeAmadis, al borde 1 2 del dolor, sueña en Oriana ,du recueilSublime Solariumpublié en 1971 :
3 ¿Cómo tornar a vivir lo que ya hemos perdido ? Comment revivre ce que nous avons perdu ?
Ce faisant, la voix poétique qui cultive l’élégie, n’exprime pas une tristesse ni de simples regrets mais une prise de conscience : la perte de l’amour des livres dans le monde contemporain. Il faut renaître à la lecture. L’œuvre de Villena semble détourner en un premier temps le lecteur d’un procès de lecture analytique en incitant ce dernier à regagner les espaces de lectures de chefs-d’œuvre littéraires oubliés. De ce point de vue, l’élégie est une figure, l’interprète de la perte du symbolisme du livre dans nos vies modernes. Force est de dire que le symbolisme du livre renoue avec un temps de culture hellène comme en témoignent les propos de E.R. Curtius dansLa littérature européenne et le Moyen Âge latin: À l’époque de l’hellénisme, la culture intellectuelle grecque revêt une forme dont le caractère spécifique est le cosmopolitisme. La poésie hellénistique est une importation de luxe, qui reste en dépôt dans les nations étrangères. Nationalement et politiquement déracinée, elle cherche à assurer son propre héritage avec des précautions de collectionneur et grâce à la faveur des diadoques; elle vit dans les 1 Luis Antonio DE VILLENA, «Amadis, al borde del dolor, sueña en Oriana», Sublime Solarium, Poesía 1970-1984, Madrid : Visor, 1996, p. 77. 2 Luis Antonio DE VILLENA, «Amadis, al borde del dolor, sueña en Oriana», Sublime Solarium,; réédition dans: 1976Éd. Guadalhorce, MálagaPoesía 1970-1984, Madrid : Visor, 1996. 3 Luis Antonio DE VILLENA, «Amadis, al borde del dolor, sueña en Oriana», Sublime Solarium, Op. cit.,p. 77.
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Cours, les bibliothèques, les écoles. De toutes sortes de façons, elle se joint aux sciences (philologie, sciences naturelles, astronomie, etc.). Le poète-savant (doctus poetachez les Romains) est le type idéal. La culture devient livresque, elle vit dans et par la tradition. C’est pourquoi le livre acquiert au sein de l’hellénisme une valeur nouvelle et plus haute. Ilen sera ainsi pendant la période impériale et la période 1 byzantine.
L’œuvre poétique de Luis Antonio de Villena signale la perte progressive de l’idéal hellène de vie. Le poète transporte l’interlocuteur vers des lectures littéraires plurielles. Commence alors dans l’œuvre poétique de Villena un voyage initiatique au pays de l’étrangeté littéraire. Et dans la perplexité du vers - /¿ Comment revivre ce que nous avons perdu? /Cómo volver a vivir lo que hemos 2 perdido ?/-s’affirme une perplexité de lecteur. Le poète paraît tracer la route d’une littérature fondatrice et dissidente, perdue, où culminent les voix 3 45 ou les évocations successives de Amadis , Ibn Arabi ,L’Énéidede Virgile , 6 7 Jean Moréas , Constantin Cavafis . En ce sens, les évocations littéraires symbolisent le parcours de lecture de Sublime Solarium,incarnant plutôt qu’une géographie du Sud, un Sud 8 littéraire, initiateur du Nord. DansEl viaje a Bizancioest célébré le symbolisme du poète irlandais Yeats. Ce voyage littéraire fait gagner les 9 demeures de l’humanisme :Como a lugar extraño . Et en sa compagnie, le lecteur explore les entrelacs du souvenir et du rêve 10 dans la compénétration de.Psyché et ErosLe poète fait découvrir l’exotisme de la polyphonie du motsyrtes.Sur ces rivages lointains, l’homme peut coïncider avec la figure de l’échec ou revêtir la splendeur des 11 12 perdants dans la tentation de la polysémie :syrtesetses écueils ;syrteset
1 E.R. CURTIUS,La littérature européenne et le Moyen Âge latin,p. 476. 2 Luis Antonio DE VILLENA, «Amadis, al borde del dolor, sueña en Oriana», Sublime Solarium, Op. cit.,p. 77. 3 Ibid.4 Luis Antonio DE VILLENA, «Ibn Arabi busca la rosa en el laberinto», Sublime Solarium, Op. cit., p. 79. 5 Luis Antonio DE VILLENA, « Aeneidos liber IV, 1971 », Sublime Solarium, Op. cit.,p. 98. 6 Luis Antonio DE VILLENA, « Jean Moreas avista Florencia », Sublime Solarium, Op. cit.,p. 105. 7 Luis Antonio DE VILLENA, « Constantinos Kavafis observa el crepúsculo », Sublime Solarium, Op. cit.,p. 109. 8 Luis Antonio DE VILLENA,El viaje a Bizancio, Op. cit.,pp. 113-140. 9 Luis Antonio DE VILLENA,Como a lugar extraño,Madrid : Visor, 1990. 10 Luis Antonio DE VILLENA, «Psique y Eros», Como a lugar extraño,Op. cit., p. 65. 11 Luis Antonio DE VILLENA, «Liminar»Syrtes, Barcelona : DVD poesía, 2000, p. 15. 12 Ibid.
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1 l’évocation de l’œuvre poétique du poète symboliste Jean Moréas ;syrteset l’aveu de sa jeunesse perdue. En suivant la route élégiaque dont la figure de proue est son poème 2 Navegando hacia Bizanciosurgit l’évocation du poète palatin Méléagre, auteur de huit cents épigrammes et de la première anthologie poétique de l’histoire littéraire. L’invocation de Méléagre remémore l’idéal hellène de vie auquel aspire Luis Antonio de Villena. La mémoire des lectures de Méléagre emplies de désirs amoureux brûlants se transpose dans l’écriture de Villena en un ressouvenir. Sa fascination de lecteur d’auteurs classiques de l’Antiquité est simultanément transmise par la révélation de son idéal de vie hellène : l’amour des garçons. L’aveu de son homosexualité résonne dans le titre du poèmeEs siempre 3 hermoso ver brillar un cuerpo: Es siempre hermoso ver brillar un cuerpo, (Hymnica, 1979) Sobre el diván rojo, entre lámparas de vidrio y tornasoles, contemplabas la danza de los otros, con cierta deferente indiferencia. Un vaso al lado. Y el humo entre los dedos. Alargabas el cuerpo por momentos, con cierto aire de jamás tocado. Dejabas ver las frágiles delicias, los inmensos ojos, y el fino cabello en indolentes caídas, descuidado. Hermoso cuerpo nuevo, entre el vaho sinuoso de la noche. (Recuerda los mercados de la vieja Cartago, los que vendían nísperos y cerezas, el joven del cuento árabe, y los que pasan y prueban, y dicen del sabor de la uva, y hacen arreglos entre los tenderetes :Junto al templo de Diana, luego. Lo que quieras. Y saltan por la ventana, escapan, porque no había dinero, mientras piensan el poema aquel, copiado a Meleagro, y ruegan a la diosa para que el pupilo duerma.) Creo que nunca jamás (y me emociona) dejaré de sentir al ver el cuerpo joven que se ofrece, el tremor aquel del primer día. Y aunque haya tenido historias no del todo afortunadas ; o a veces, la realidad 1 Ibid.,p. 16. 2 Luis Antonio DE VILLENA, «Navegando hacia Bizancio»,El viaje a Bizancio, Poesía 1970-1984, Madrid : Visor, p. 125. 3 Luis Antonio DE VILLENA, «Es siempre hermoso ver brillar un cuerpo», Hymnica, Op. cit.,p. 171.
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