M. de Chateaubriand réfuté par lui-même, par L.-C.-H. Marmet,...

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Plancher (A Paris). 1816. In-8° , 194 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1816
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M. DE CHATEAUBRIAND
RÉFUTÉ
PAR LUI-MÊME.
M. DE CHATEAUBRIAND
REFUTE
PAR LUI-MEME;
PAR L.-C.-H. MARMET,
ANCIEN AVOCAT DU ROI AU BAILLIAGE ET SIÈGE PRÉSIDIAL DE SALINS. (Jura.)
« Reste donc la Monarchie avec la Charte : c'est.
« la seule bonne aujourd'hui; c'est, d'ailleurs, la
« seule possible. » ( CHATEAUBRIAND, De la Monar-
chie selon la Charte, Chap. Ier.)
A PARIS,
CHEZ
PLANCHER, Libraire, rue Serpente, n°. 14
Mme. Ve. PERRONNEAU, Imprimeur-Libraire,
quai des Augustins, n°. 39.
1816.
AVERTISSEMENT.
EN publiant un ouvrage qui se trouvait,
par hasard être la réfutation des principales
erreurs dans lesquelles est tombé M. le
Vicomte de Châteaubriand, dans sa bro-
chure intitulée : De la Monarchie selon la
Charte , j'avais bien senti l'insuffisance de
mon travail, puisqu'il ne portait que sur
une petite partie des assertions dont il était
indispensable de faire sentir la fausseté ; et,
dès le premier moment, je m'étais promis
d'y revenir.
Un peu de calme ayant succédé à la
première agitation, j'avais pensé devoir
renoncer à mon projet, par respect pour la
tranquillité publique, parce qu'il m'avait
paru que l'opinion avait fait justice de
l'ouvrage que je m'étais proposé de ré-
futer.
Mais M. de Châteaubriand et ses sec-
taires ne se découragent pas si facilement,
et, plus ils ont l'air de céder à l'orage, plus
vj AVERTISSEMENT.
ils emploient de moyens pour y résister.
Pendant que les éditions de l'ouvrage de
M. de Chateaubriand étaient saisies par la
police, on en faisait d'autres clandestine-
ment; on les colportait dans les collèges éle-
toraux; on les commentait dans le sens et
dans les intérêts de la faction, et, aujour-
d'hui 18 octobre, je viens de voir commen-
cer une nouvelle réimpression, qui se ven-
dra 2 fr.
Ainsi , les motifs qui m'avaient engagé
au silence, non-seulement n'existent plus,
mais deviendraient coupables.
C'est à l'Opinion publique , comme le
dit M. de Châteaubriand; que l'on doit
recourir dans des circonstances aussi so-
lennelles, et c'est devant ce Tribunal re-
doutable que je me présente, Moi, comme
ACCUSATEUR.
Je prendrai pour base de mon Accusation,
les deux premières lignes du Chapitre II
de l'ouvrage de M. de Chateaubriand ; il
s'explique en ces termes : " Partons donc
" de ce point, que nous avons une Charte;
AVERTISSEMENT. vij
« que nous ne pouvons avoir autre chose
« que cette Charte. »
Si je viens à bout de démontrer que
M. de Châteaubriand, tout en reconnaissant
l'existence et la nécessité de cette Charte,
a fait tout ce qu'il a pu pour la détruire; si
je démontre qu'il a supposé des principes
qui, de son aveu même, n'étaient pas cer-
tains, et qu'il en a tiré des conséquences
dangereuses ; si je démontre, qu'il avilit
la Monarchie dont il prétend être exclusive-
ment le Champion, peut-être sortirais-je
vainqueur de la lutte dans laquelle je m'en-
gage , et ce succès suffira seul pour ma
récompense.
J'entre dans la carrière avec un grand
désavantage : je n'ai pas, pour combattre,
les mêmes armes que mon adversaire ;
je parle avec la vérité, il n'a employé que
le sophisme.
Je n'ai pas les mêmes témoins : je parle
au nom des coeurs droits et purs, qui veu-
lent sincèrement terminer une révolution
qui a laissé des traces si pénibles ; qui
viij AVERTISSEMENT.
consentent à oublier jusqu'à leurs malheurs
personnels; qui n'entrevoient d'autre re-
fuge que dans la Monarchie, d'autre res-
source que dans la Légitimité, et qui sont
prêts encore, au milieu de la presse mo-
mentanée sous laquelle ils gémissent, à
donner jusqu'à la dernière obole, pour
consolider la restauration, leur unique
espérance.
Au contraire, mon Adversaire parle évi-
demment pour une l'action; il est aisé de le
reconnaître à ses couleurs, à son agitation,
à son audace, à son esprit de prosélytisme,
à la multitude des formes sous lesquelles il
se présente, au caractère bien connu de ses
adeptes, à l'indiscrétion de leur joie, à la.
menaçante pétulence de leurs prétentions..
Ainsi, l'on voit que je ne me pré-
sente pas sans avoir mesuré le Géant que
j'ai à combattre, et si mes forces venaient
à défaillir, au moins serait-il de la justice
de me tenir compte de mon courage.
Je vais donc entreprendre de réfuter
M. de Châteaubriand.
AVERTISSEMENT. ix
Aujourd'hui, que , malgré tous les ef-
forts de la police, il a trouvé le secret de
donner à ses opinions la plus grande publi-
cité, et de leur assurer la plus scandaleuse
influence, il ne peut plus y avoir d'in-
discrétion dans les détails auxquels je
serai forcé de me livrer ; et pour que
l'on ne puisse me soupçonner d'avoir choisi
dans son ouvrage les passages propres à l'é-
tablissement de mon système , je me pro-
pose de le suivre pas à pas , en commen-
çant par la première ligne de sa Préface,
jusqu'à la dernière de son Post-scriptum.
La tâche que j'entreprends est difficile ;
parce que, par une adresse que l'on ne
saurait trop admirer, M. de Châteaubriand
a su quelquefois séparer, par de longs
intervalles, les choses incompatibles ; de
manière qu'il faut lire plusieurs fois son
ouvrage pour en apercevoir tout le
danger, et, je ne crains pas de le dire,
toute la perfidie.
Indépendamment de toutes ces diffi-
cultés, déjà si décourageantes, j'ai encore
X AVERTISSEMENT.
à combattre le préjugé résultant de cette
réputation colossale, dont M. de Châ-
teaubriand a su s'environner, et du pres-
tige que doit nécessairement imposer la
déclaration qu'il a faite, qu'il écrivait
comme Pair et comme Ministre d'Etat.
Une personne , illustre à tant de titres,
dont l'importance s'augmente encore par
l'éclat des dignités dont il est revêtu, lors-
qu'il écrit sur l'intérêt public, doit inspirer
une bien autre confiance qu'un simple ci-
toyen, qui, n'ayant encore donné aucun
gage , peut être accusé de témérité , lors-
qu'il se permet d'entrer en Lice.
Cependant, je ne suis point découragé,
parce que je ferai comme M. de Chateau-
briand : je ne m'écarterai pas des pre-
mières notions du sens commun ( page 4
de l'ouvrage ).
Je conviens, avec M. de Chateaubriand
que ce sens commun est extrêmement
rare (ib.); mais pourquoi ne me flatterais-
je pas, comme lui, d'avoir été assez heu-
reux pour en recueillir une petite portion,
AVERTISSEMENT. xj
et pourquoi, comme lui, ne me hasar-
derais-je pas à en faire usage ?
Comment se fait-il que deux personnes,
également attachées à la Monarchie, par-
tant du même principe, qui est la Charte,
ayant, au moins suivant eux, une portion
égale de sens commun, arrivent pourtant
à des conséquences diamétralement oppo-
sées? C'est ce que je crois pouvoir ex-
pliquer.
M. de Châteaubriand veut la Monarchie:
il la veut avec la Charte, qui est la seule
bonne aujourd'hui; qui, d'ailleurs, est
la seule possible (p. 2 de l'ouvrage ), et
pourtant, à chaque ligne de son ouvrage ,
il raisonne dans un sens contraire à cette
Charte, et toutes les mesures qu'il propose
tendent à la détruire... !
Je veux aussi la Monarchie : je la veux
aussi avec cette Charte, qui est la seule
bonne aujourd'hui, qui, dailleurs, est la
seule possible; mais tout ce que je pro-
pose tend à sa stabilité, et par conséquent
à la consolidation de notre Gouvernement.
xij AVERTISSEMENT,'
Je veux la paix ; M. de Châteaubriand ne
veut-il pas la guerre ?
Que l'on prenne la peine de nous lire ,
et que l'on nous juge....!
M. DE CHATEAUBRIAND
RÉFUTÉ
PAR LUI-MÊME.
« Reste donc la Monarchie avec la Charte : c'est
« la seule bonne aujourd'hui ; c'est, d'ailleurs , la
« seule possible. » ( CHATEAUBRIAND. De la Monar-
chie selon la Charte, Chap. Ier.)
PREFACE.
MONSIEUR de Châteaubriand , « Comme Pair
et comme Ministre d'Etat, a des devoirs beau-
coup plus rigoureux à remplir qu'un simple
citoyen.
« Comme Pair, il doit la vérité à la France;
comme Ministre d'Etat , il la doit au Roi.
« Si le conseil dont il a l'honneur d'être
membre était quelquefois assemblé , il parlerait
au conseil; mais puisque ce conseil ne s'assemble
pas , il faut qu'il trouve le moyen de faire en-
tendre ses humbles remontrances , et de remplir
ses fonctions de Ministre. La France est me-
( 14 )
nacée de nouveaux périls , et, parce qu'il est
Pair, il se tairait !
« C'est une raison de plus de parler. Il est
inviolable ; il doit signaler l'écueil, tirer le
canon de détresse, et appeler tout le monde
au secours.
« Il ajoute ses titres à son nom, pour donner
plus de solennité à son écrit; enfin, l'opinion
publique lui dit : « La liberté individuelle et
« celle de la presse n'existant plus , c'est à
« vous à prendre la parole pour nous, puis-
" que vous nous l'avez ôtée par les mauvaises
« lois que vous nous avez faites. »
Si j'étais obligé d'entrer dans d'aussi grands
détails sur tout l'ouvrage de M. de Chateau-
briand , que pour sa Préface , j'y renoncerais,
parce qu'il me faudrait un tems trop consi-
dérable , et que d'ailleurs je passerais les bornes
que je me suis prescrites.
Mais cette Préface , étant d'une conséquence
extrêmement importante pour tout le reste
de la discussion, je ne puis laisser échapper
aucunes de ses expressions sans les relever,
parce que toutes donnent la clef de l'intention.
de l'auteur , et expliquent le principe qu'il in-
voque dans tous ses raisonnemens.
Si j'avais l'honneur d'être Pair de France,
(15)
je croirais que la totalité de mes fonctions se
borne : I°. à délibérer, en secret, sur l'adoption
ou le rejet des projets de lois proposées par
le Roi ; 2°. à prononcer, comme juge, sur
les accusations de haute trahison ou d'attentat
contre la sûreté de l'Etat; je tâcherais de rem-
plir ces importantes fonctions avec noblesse,
calme et impartialité.
Mais je ne verrais nulle part, comme une
fonction particulière de la Pairie , l'obligation
de dire la vérité à la France; il résulte même
de la Charte , que les Pairs ne sont pas destinés
à apostoliser, puisque, suivant la disposition
de l'article 32 , toutes les délibérations de la
Chambre des Pairs sont secrètes. Si un membre
de la Chambre des Pairs, hors de ses fonctions ,
croit devoir écrire sur un sujet quelconque,
il rentre dans la classe des simples citoyens ,
comme eux, il est soumis à toutes les règles de
la police ; il peut être poursuivi et accusé, sauf
son privilége de ne pouvoir être arrêté que de
l'autorité de la Chambre et jugé par elle. ( Ar-
ticle 34.)
D'où il résulte qu'un Pair n'a aucune espèce
d'inviolabilité, proprement dite ; mais que, par
une suite du respect dont sa dignité doit être
environnée, la loi a créé en sa faveur un tribu-
nal d'exception en matière criminelle.
( 16 )
Ainsi , que M. de Châteaubriand ne 'y
trompe pas, il peut être poursuivi à la re-
quête du ministère public , qui peut instruire ,
décréter et renvoyer à la Chambre des Pairs
pour l'exécution ,du décret et le jugement.
Si un membre de la Chambre des Pairs ou-
bliait assez ses devoirs pour se permettre un
écrit séditieux, de l'aveu même de M. de
Chateaubriand , il serait plus coupable qu'un
simple citoyen, puisqu'il aurait eu des devoirs
plus rigoureux à remplir.
Si j'étais Ministre d'Etat, et que le Roi me fît
l'honneur de m'appeler à son conseil ; certes ,
je regarderais comme le plus sacré de mes de-
voirs de lui dire la vérité ; mais je ne prendrais
pas delà occasion d'une levée de bouclier, et je
la lui dirais avec respect et soumission.
Si j'étais Ministre d'Etat, et que le Roi ne
m'appelât point à son conseil, je ne me croirais
point offensé pour cela ; je me réjouirais, avec ce
vertueux Spartiate, qu'il se trouvât des citoyens
plus dignes encore que moi de la confiance de
mon maître ; je ne verrais point , dans mon
inaction, le présage d'une calamité publique,
une menace de danger pour la Légitimé, je ne
me croirais point autorisé à signaler un si
funeste écueil, à tirer le canon de détresse, à
appeler tout le monde au secours ( p. 4 de la
( 17 )
Préface ); et, enfin , à employer le langage qui
ne convient qu'aux intérêts moraux révolution-
naires..
Si , étant Pair ou Ministre d'Etat, mais , n'a-
gissant que comme simple citoyen , je voulais
dire la vérité au Roi, je m'adresserais directe-
à lui ; je ne me couvrirais point du blâme
impardonnable , de m'être servi d'un si noble
prétexte pour propager des doctrines dange-
reuses , et surtout pour prendre les couleurs
de la sédition en les colportant et faisant col-
porter de la manière la plus outrageusement
contraire à la subordination qu'un Pair et qu'un
Ministre d'Etat doivent plus particulièrement au
Roi.
Si je voulais dire la vérité à la France, je
le ferais de manière à lui donner la leçon et
l'exemple de l'esprit de justice et de modération,
d'autant plus puissant dans ma bouche que ,
pour donner plus de poids à mon ouvrage ,
j'y aurais ajouté celui de mon rang politique
(page 4 de la Préface ) , en joignant mes titres
à mon nom.
Je me garderais, surtout, de me regarder
comme le conservateur et l'écho de l'Opinion
publique. Une pareille prétention est d'abord
ridicule par l'esprit d'amour-propre qu'elle dé-
cèle. Ensuite, elle est périlleuse pour celui qui
( 18 )
aurait eu 1a témérité de la former, par l'im-
mense responsabilité dont il se chargerait : en-
fin , elle n'a aucun fondement, car M. de Châ-
teaubriand ne définit pas ce qu'il entend par
opinion publique , en quoi elle consiste, à
quoi on la reconnaît, sur qui elle porte , où
est sa mission? Il prétend que ceux qui soutirent
des mauvaises lois qu'il a faites, l'engagent à
prendre la parole pour eux , parce qu'ils n'osent
parler , et qu'il est inviolable. Voilà, certes ,
un bien singulier motif de confiance : comment
concevoir, d'après les simples notions du sens
commun , que ceux que j'aurai offensés s'adres-
seront à moi pour le' redressement de leurs
griefs , uniquement parce que je leur aurais
fait tort , et que je serais inviolable?
Ces deux raisons seules suffiraient pour éloi-
gner toute confiance, et c'est la première
absurdité , sur laquelle j'appellerai l'attention
de mes lecteurs.
Et pourquoi ne serais-je pas aussi l'interprète
de l'opinion publique,? Faut-il donc avoir con-
tribué à faire de mauvaises lois et être inviolable,
pour être investi de ce ministère sacré ? Je l'ai
recueillie autant que possible, cette opinion;
j'ai examiné avec soin les différens élémens
dont elle se compose, et je soutiens, avec
autant de droit peut-être à la confiance que
M. de Châteaubriand, qu'il n'a pas pour lui
l'opinion publique. Je m'appuie sur ce que je
n'ai vu dans ses sectaires que de ces gens
intéressés par orgueil, par ambition , par ava-
rice , par esprit de vengeance, et enfin, par
la funeste manie de la célébrité à perpétuer
les troubles inséparables de la continuation des
intérêts révolutionnaires.
« M. de Châteaubriand assure que le public
lui a quelquefois prêté une oreille bienveillante,
qu'il a quelques chances d'être écouté , que si,
en écrivant , il peut faire un peu de bien , sa
conscience lui ordonne d'écrire. »
Je m'abstiendrais, avec la plus grande circons-
pection , de parler des phrases ridicules , si la
prodigieuse abondance des inconséquences et des
niaiseries qui se font remarquer dans l'ouvrage
de M. de Châteaubriand, me laissait la faculté de
séparer l'arme du ridicule de celle de la raison.
Puisque le public a prêté une oreille bien-
veillante à M. de Châteaubriand , j'espère que
celui-ci daignera m'en tendre ; et je suis d'au-
tant plus encouragé à m'expliquer avec fran-
chise , que comme je fais partie de ce public
qui lui a prêté une oreille , il me doit , au
moins par réciprocité, la même faveur. J'ai
aussi quelques chances d'être écouté ; c'est
(20)
d'après l'inspiration de ma conscience que j'en-
treprends cet écrit, car je suis sûr de faire
un peu de bieu si je parviens à démontrer la
fausseté du système de M. de Châteaubriand.
Que M. de Châteaubriand ait consulté sa
conscience pour écrire , c'est ce que je me
plais à croire ; mais qu'il ail bien écouté la
réponse qu'elle lui a faite, c'est ce dont je
doute.
En effet , comment croire que sa conscience
lui ait conseillé, je ne dis pas son ouvrage et
les continuelles erreurs dont il est entaché ,
mais la manière vraiment coupable avec la-
quelle il a résisté à l'autorité qui s'opposait
à sa publication, l'affectation avec laquelle ,
non-seulement il a persisté dans son opinion ,
mais encore avec laquelle il l'a fait colporter
au milieu des colléges électoraux, pour les porter
à cet esprit d'insubordination , j'oserai même
dire de révolte , que la plupart d'entr'eux a
manifesté : de manière que la conscience de
M. de Châteaubriand lui aurait dicté des actes
qui , non-seulement ont le caractère coupable
de la révolte, mais qui, aux yeux de tous les
gens sensés , ont pris les sinistres couleurs de
la Conspiration. Si M. de Châteaubriand a con-
sulté sa conscience , il ne l'a point écoutée ,
car elle lui a sûrement répondu que d'un ou-
( 21 )
vrage dans lequel on remarquait les suppo-
sitions les plus hasardées , les principes les
plus faux , les conséquences les plus ridicules,
il ne pouvait résulter aucune utilité , mais ,
au contraire , qu'il devait ramener les craintes
et les incertitudes que l'ordonnance du 5 sep-
tembre avait dissipées , et détruire la confiance
et les espérances qu'elle avait fait naître.
Si M. de Châteaubriand a consulté sa cons-
cience, et qu'il ne l'ait point écoulée, ne nous
donnerait-il pas à penser, que l'on ne s'est pas
trompé lorsque l'on a cru qu'il n'était pas tou-
jours aussi timoré qu'il affectait de le paraître.
Si, enfin, M. de Châteaubriand a consulté sa
conscience, et qu'elle lui ait conseillé de publier
son livre, on ne peut conclure que deux choses :
ou cette conscience est extrêmement large, ou
M. de Châteaubriand a trouvé, dans les prodi-
gieuses ressources de son génie multiforme, le
moyen de la séduire.
C'est ici que devait finir la préface de M. de
Châteaubriand, mais il a cru devoir la prolon-
ger pour donner trois explications.
« I°. Il déclare que le mot Royalists est em-
ployé dans le sens très-étendu; qu'il embrasse
tous les royalistes, quelle que soit la nuance de
(22)
leurs opinions, pourvu que ces opinions ne
soient pas dictées par des intérêts moraux révo-
lutionnaires ».
Dans cette phrase de M. de Châteaubriand,
il n'y a pas un mot qui ne mérite la plus sé-
rieuse attention.
I°. Puisque M. de Châteaubriand prend la
dénomination de Royaliste dans un sens très-
étendu , il faudrait qu'il nous donnât la défi-
nition du sens strict, autrement , il nous ferait
croire à une arrière-pensée , dont nous serions
autorisés à lui demander la manifestation; par
exemple, nous le prierions de nous indiquer
qu'elle est la différence de nuance qui peut exis-
ter dans l'opinion des royalistes. Eu suivant bien
M. de Châteaubriand, et en se servant, pour
plus grande clarté, des termes de la grammaire,
ne serait-ce pas dire qu'il y a des royalistes au
positif, au comparatif et au superlatif; je tire
ce raisonnement des notions les plus simples du
sens commun, et j'espère que M. de Château-
briand voudra bien ne pas récuser cette manière
d'argumenter, qui me paraît la seule bonne pour
pouvoir arriver à une conséquence juste.
2°. M. de Châteaubriand dit : « Je ne recon-
nais pas pour royalistes, les royalistes dont les
opinions sont dictées par les intérêts moraux-
révolutionnaires ».
Ceci est d'une force qui passe toute espèce de
mesure.
M. de Châteaubriand , Chap. LV, de son ou-
vrage , entend par intérêts moraux révolution-
naires les doctrines anti-religieuses et anti-so-
ciales , celles du gouvernement de fait, en un
mot, tout ce qui tend à ériger en dogme, à faire
regarder comme indifférens, ou même comme
légitime, le manque de foi, le vol et l'injustice.
Je demande à M. de Châteaubriand si jamais
un des scélérats qui ont professé de semblables
doctrines, ont eu seulement la pensée d'un gou-
vernement quel qu'il fût; et alors , s'il peut, sous
quelque modification que ce soit, entrer dans
la composition d'une des classes des royalistes,
dont M. de Châteaubriand vient de signaler
l'existence.
Il est aisé de se faire écouter pendant quel-
ques momens par un public curieux, lorsque
l'on cherche ses ressources dans un pareil Néolo-
logisme, parce qu'en général, on est assez porté
à admirer ce que l'on ne conçoit pas , lorsqu'il
nous est donné par un personnage qui s'est fait
célèbre ; pour moi qui aime à expliquer la doc-
trine que l'on me présente, je n'ai jamais pu
comprendre ce que c'était que les intérêts réva-
(24)
lutionnaires, tels que les suppose M. de Châ-
teaubriand , et leur distinction, en matériels et
moraux, m'a toujours paru le comble du ridi-
cule et de l'absurdité.
Je ne connais qu'un intérêt révolutionnaire,
qui est tout à la fois matériel et immoral ; c'est
celui des pertubateurs, qui, par des voies de
fait, des propos séditieux, ou des doctrines dan-
gereuses , cherchent à ramener l'empire de la
révolution, que la Charte avait détruit ; qui
cherchent à confondre toutes les idées, pour éloi-
gner le peuple de la seule qui puisse faire son
salut; qui cherchent, au moyen d'une turbu-
lente agitation , à faire croire à leur utilité, à
inspirer quelque confiance dans leur impor-
tance, et ne tentent à s'attirer quelque crédit,
que pour s'emparer d'une autorité dont ils ont
déjà bien fait voir qu'ils ne se serviraient que
pour leur avantage personnel.
Je reviendrai sur cet article important en son
temps et lieu, et je me propose de ne l'aban-
donner que quand j'aurai réussi à montrer, jusqu'à
l'évidence , où sont effectivement les intérêts
révolutionnaires.
Quant à ce qui regarde l'ingénieuse distinction,
trouvée par M. de Châteaubriand, en intérêts ré-
volutionnaires matériels et intérêts révolution-
naires moraux ou immoraux, il suffit d'un
(25)
simple raisonnement pour en démontrer l'ab-
surde futilité.
« Les intérêts révolutionnaires matériels con-
sistent dans la possession des biens nationaux, et
dans l'exercice des droits politiques développés
par la révolution , et consacrés par la Charte. »
Je demande à tout homme , consentant à faire
usage des plus simples notions du sens commun,
si la contradiction qui caractérise cette définition
ne saute pas aux yeux. D'abord, puisque la
Charte a fini la révolution, d'après l'aveu de
M. de Châteaubriand lui-même , il ne peut plus
y avoir d'intérêts révolutionnaires que ceux des
factieux.
Dès que la Charte a consacré les droits poli-
tiques développés par la révolution , l'exercice
de ces droits n'est donc plus un intérêt révolu-
tionnaire, mais , pour me servir du pathos de
M. de Châteaubriand, cela est bien un intérêt
constitutionnel. Il en est de même de la posses-
sion des domaines nationaux, dont l'inviolabilité
est assurée par l'art. 9 de la Charte, et qui, par
conséquent, ne peut plus, sous aucun prétexte,
être l'objet d'un intérêt révolutionnaire.
Quant à ce que M. de Châteaubriand appelle
les intérêts moraux ou immoraux révolution-
naires , la plus grande grâce que l'on puisse lui
(26)
faire, c'est de regarder en pitié une pareille
puérilité, pour ne pas dire plus.
D'abord, comment expliquer qu'un intérêt
peut être immoral ; à moins que l'on ne parle
de celui d'un individu qui , par le fait seul de-
vient coupable; ensuite, comment peut-on
concevoir que M. de Châteaubriand ait appelé
cette espèce d'intérêt révolutionnaire , moraux
ou immoraux, ad libitum; de manière que l'on
appelerait, ad libitum , moral ou immoral, les
doctrines dangereuses et anti-sociales , le gou-
vernement de fait, le vol, l'injustice, le manque
de foi, etc.
Je ne puis me défendre ici, d'un mouvement
de surprise , peut-être même d'indignation, en
voyant à quel coupable abus des mots M. de
Châteaubriand à bien voulu se laisser aller !
Jusqu'à quel excès il peut nous entraîner en s'en
servant dans son sens ! Comment ! il s'obstine à
reconnaître des intérêts révolutionnaires , lors-
qu'il n'y a plus de révolution ! n'est-ce pas ou-
vertement provoquer une révolution nouvelle ,
en supposant que la garantie de la Charte, pour
l'exercice des droits politiques et la possession des
biens nationaux, n'est qu'une garantie illusoire ?
N'est-ce pas provoquer la destruction de la Charte,
en supposant qu'il puisse exister un autre intérêt
que celui qui est assuré par la Charte elle-même.
( 27 )
Comment peut-il baptiser de nom d'intérêt
des crimes que les lois, même révolutionnaires,
poursuivent, que tous les citoyens ont l'intérêt
le plus direct à dénoncer, et dont tous les jours
nos tribunaux assurent la vengeance avec la plus
infléxible sévérité?
Je passe à un autre article, parce que le dé-
veloppement que je pourrais donner à celui-ci
reviendra plus d'une fois dans le corps de cet
ouvrage.
2°. Il fallait que M. de Châteaubriand posât un
principe pour pouvoir autoriser son raison-
nement , et voici ce qu'il donne dans sa seconde
réflexion.
« J'entends par gouvernement représentatif,
la Monarchie, telle qu'elle existe aujourd'hui en
France, en Angleterre et dans le Royaume des
Pays-Bas , soit qu'on, veuille ou qu'on ne veuille
pas convenir de la justesse rigoureuse de l'ex-
pression. »
C'est une nouvelle manière de raisonner , de
dire : je pose mon principe; que vous veuilliez ou
que vous ne veuilliez pas l'admettre , il n'en fau-
dra pas moins passer par la conséquence que je
me propose d'en tirer.
J'ai connu autrefois dans les écoles cette espèce
de despotisme; encore, moyennant certaines
(28)
précautions, pouvait-on y échapper, et je ne m'at-
tendais pas, que M. de Châteaubriand voudrait
le reproduire, après avoir lui-même contribué
d'une manière si brillante à la civilisation de la
Littérature, si j'ose m'exprimer ainsi.
Ainsi, consentant à rétrograder, et me servant
de la formule presque barbare usitée par nos
ancêtres , je lui dirai : si vous voulez bien me le
permettre, M. le Vicomte, je nie votre principe.
Je le nie , premièrement parce que vous savez
bien qu'il est faux, puisque vous convenez qu'il
est possible que l'on ne soit pas d'accord avec
vous sur la justesse rigoureuse de votre expres-
sion , et que, pour pouvoir raisonner consé-
quemment, il faut pourtant convenir des ex-
pressions.
Je le nie, parce qu'il est faux, attendu qu'il n'y
a de gouvernement représentatif ni en France,
ni en Angleterre , ni dans le royaume des Pays-
Bas; qu'il ne peut pas y avoir de gouvernement
représentatif. Plusieurs personnes m'ont assuré
que j'avais démontré , dans la Réfutation de vos
erreurs, que s'il pouvait y exister une représen-
tation nationale il n'y aurait point de gouver-
nement; à plus plus forte raison, que, s'il pou-
vait y exister un gouvernement représentatif, il
n'y aurait point de Monarchie.
D'où il suit, que, si vous voulez tenir à votre
( 29 )
expression de gouvernement représentatif, toutes
les inconséquences que vous en avez tirées sont
fausses, puisque vous êtes parti d'un principe
erroné ; que si, au contraire, vous consentez à
vous désister d'une expression que vous avouez
que l'on peut vous contester, toutes vos consé-
quences tombent d'elles - mêmes puisqu'elles
n'ont plus de base.
Ainsi, il est aisé de s'apercevoir que, d'après
ma manière de raisonner , j'aurai toujours un
avantage sur M. de Châteaubriand, c'est de lui
avoir, tout au moins , laissé le choix du champ
que nous avons à courir.
Enfin la troisième explication que donne M.
de Châteaubriand, est tout au moins un aveu
que dans ce qu'il a dit des différens ministères ,
il a peut-être été guidé par quelques sentimens
de haine ou de jalousie , puisqu'il nomme ceux
qu'il excepte. J'en féliciterais les illustres person-
nages qui ont été assez heureux pour obtenir
cette préférence, si je n'avais pas lu dans un
auteur justement célèbre ce passage que je n'ai
jamais oublié : « Méfie-toi de la caresse du mé-
» chant, car elle pique » .
NOTA. A l'instant on m'apporte le numéro de la Quotidienne
du Ier. de ce mois. Depuis long-temps je m'attendais à cette
attaque; je savais que c'était dans ce journal qu'elle devait être
faite; je connaissais jusqu'aux rédacteurs qui avaient offert
( 50 )
non pas de me répondre, mais de m'injurier. J'ignore le nom
de celui qui a mérité cette noble préférence; mais, en tout
cas , le choix du maître n'a pas été heureux.
Dans le désespoir de me répondre, on m'injurie, I°. parce
que j'ai été avocat du Roi au présidial de Salîns; on m'en fait
un crime , ou tout au moins un ridicule. Ensuite on prétend
que je ne sais pas le français : cela est très-possible , mais il n'est
pas indispensablement nécessaire d'être un grammairien pour
avoir raison, et, à quelques solécismes près, je crois avoir
posé les vrais principes , et en avoir tiré des conséquences justes.
Je ne veux point du pouvoir absolu, mais des institutions
qui nous sont données par la Charte constitutionnelle , qui est
la seule bonne aujourd'hui, et qui , d'ailleurs , est la seule pos-
sible (ce sont les paroles du maître).
Mais le Rédacteur de la Quotidienne s'est rendu coupable de
deux infidélités impardonnables. I°. Il me prête des paroles que
je n'ai point dites. Ce n'est pas pour les désavouer que je fais
cette observation , parce que c'est ainsi que je pense; mais c'est
pour rétablir la vérité. Au lieu de prendre dans ma seule ima-
gination les étonnantes paroles que l'on me prête , j'ai simple-
ment cité celles de M. l'Abbé de Montesquiou dans sa décla-
ration à la Chambre des Pairs ; et j'ai invoqué le témoignage de
de tous les illustres membres qui la composent.
2°. Le Rédacteur a bien voulu se tromper en prétendant que
le passage qu'il cite si véridiquement, était dans mes observations
sur la Charte constitutionnelle.
C'est ici que l'on voit passer le bout de l'oreille ; l'élève n'a
pas osé compromettre son maître en le nommant, et il eût
fallu, pour dire la vérité, convenir que le passage cité était
dans l'introduction qui s'adresse directement a M. le vicomte de
Châteaubriaud (page 10 ).
Ainsi , voilà la faction armée de pied en cap , et se faisant
accompagner d'un journal bien véridique , bien poli, bien in-
génieux!.. et pourtant je persiste.
Mais, comme mon intention n'est pas de me disputer., et que
le langage des halles m'est étranger, je déclare que, comme les
attaques se renouvelleront sans doute , je répondrai peut-être
aux raisonnemens, mais je serai le premier à rire des injures.
(51)
DE LA MONARCHIE SELON LA CHARTE.
CHAPITRES I ET II.
« La France veut son Roi légitime : il y a
trois manières de vouloir le Roi légitime:
« I°. Avec l'ancien régime;
« 2°. Avec le despotisme ;
" 3°. Avec la Charte.
« Les deux premières manières sont impos-
sibles ; reste donc la Charte , c'est la seule
bonne aujourd'hui , c'est d'ailleurs la seule qui
soit possible. »
Je suis de l'avis de M. de Châteaubriand ;
nous ne voulons point de la monarchie avec
l'ancien régime , et nous n'avions pas besoin
des Questions politiques de cet illustre auteur
pour nous démontrer l'impossibilité de revenir
à un état de choses que nous avons proscrit
à si grands frais, et sur lequel l'assentiment
universel a prononcé un irrévocable anathème.
Mais si M. de Châteaubriand consultait sa
conscience, ne lui dirait-elle pas que c'est évi-
demment au retour de cet ancien régime , ou
de tout autre folie plus funeste encore , que ten-
dent les efforts multipliés qu'il fait aujour-
d'hui.
( 32 )
Il est trop éclairé pour qu'on puisse suppo-
ser qu'il est la dupe du parti qui le fait agir.
Il est trop éclairé pour ne pas sentir les
conséquences de son funeste système ; et, pour
ne plus revenir sur un si triste sujet, je vais
les lui exposer avec la plus grande franchise.
L'universalité du peuple français, fatigué
d'une révolution qui avait également pesé sur
tous , et qui avait également trompé les espé-
rances , de quelque nature qu'elles fussent,
s'était enfin réfugié dans la Monarchie , parce
que , désabusé d'une erreur séduisante pour
plusieurs , il avait enfin senti qu'il ne pouvait
trouver son bonheur que dans la Stabilité, qu'il
ne pouvait trouver la Stabilité que dans la Légi-
timité, et dans un système de gouvernement
capable de rassurer les puissances étrangères sur
leur propre tranquillité.
Il avait renoncé , de bonne foi, à la funeste
marne de cette perfectibilité à laquelle ne
peuvent atteindre les institutions des hommes ;
et , fatigué d'avoir à recommencer sans cesse
l'étude de lois nouvelles, il avait saisi avec
bonheur , l'idée du complément de son droit
public dans l'existence de la Charte.
Le moment où elle leur fut donnée avait réuni
toutes les opinions dans une seule espérance , et
déjà l'on commençait à s'appercevoir des bien-
( 33 )
faits d'une réconciliation générale , lorsque la
tranquillité fut troublée par l'apparition de
l'usurpateur.
Pendant son trop funeste séjour en France,
des crimes nouveaux ont été commis, et l'exas-
pération de la dernière Chambre non-seule-
ment est excusable, mais , je l'avouerai, sous
plusieurs rapports elle est digne d'éloges , au
moins dans son motif: alors il était question ,
non de punir d'anciens crimes oubliés sui-
vant la Charte , mais un crime nouveau contre
la Charte , et c'est l'attention à laquelle on
ne s'est pas, suffisamment arrêté.
Mais , la Chambre s'est trompée, parce qu'elle
a cru que la monarchie était environnée d'en-
traves.
Elle a eu tort de considérer comme en-
traves les différentes parties d'une organisation
que la sagesse a dictées , et dont l'heureuse
combinaison est une suffisante garantie contre
le despotisme d'un côté, et contre l'anarchie
de l'autre.
La Chambre a eu tort, parce que, dans son
indignation, elle a pensé que la juste sévérité
que les circosntances avaient dû inspirer, de-
vait durer , tandis que la clémence du Prince
devait l'emporter sur sa vengeance , et que l'état
de repos , si nécessaire à la stabilité de la
3
(54)
Monarchie, devait essentiellement succéder à
la crise qui avait terminé nos malheurs.
La Chambre s'est trompée, parce qu'elle a
suivi l'impulsion de plusieurs de ses membres
qui ont pensé que tout ce qui avait été fait pen-
dant la révolution était nécessairement mal. C'est
ensuivant cette fausse route, que la Chambre a
véritablement ébranlé la Monarchie, en éveillant
des inquiétudes universelles et en fournissant
des prétextes à la malveillance, qui ne manque
jamais l'occasion de s'en emparer, et qui sait
surtout s'en servir avec la plus grande adresse.
Elle s'est trompée, parce qu'elle a cru que l'or-
ganisation que le Roi nous avait donnée., résultat
heureux des méditations de sa sagesse, n'était
que celui de concessions arrachées par la néces-
sité ; et cette funeste erreur a failli nous entraî-
ner dans le fond de l'abîme, tandis que nous
n'étions encore que sur son penchant.
Le Roi a vu le mal, et, dans son infatigable
prévoyance , il a trouvé le remède.
Il suffit de lire avec attention le préambule de
l'Ordonnance du 5 septembre, et l'on verra que
les reproches qui lui ont été faits par M. de Cha-
teaubriand péchent tout à la fois contre les règles
de la bienséance et contre celles de la justice.
Si l'on en croyait M. de Châteaubriand, il
( 35 )
faudrait recommencer la Charte. Gomme, dans
l'intérêt de sa turbulence il s'obstine à reconnaître
des intérêts révolutionnaires , et qu'il leur déclare
une guerre ouverte, il supprimerait, sans doute,
dans la Charte à laquelle il se proposerait de don-
ner l'existence, toutes les dispositions qui tendent
à tranquilliser les possesseurs des domaines natio-
naux et à assurer aux citoyens l'exercice des
droits politiques développés par la révolution et
consacrés par la Charte. Déjà même, et la fac-
tion ne s'en cache pas, des mesures ont été ou-
vertement prises pour commencer une aussi
coupable entreprise , et les assaillans , dans la
témérité de leur présomption', entonnent le
chant de la Victoire.
Croit-il donc , M. de Châteaubriand, que
cette victoire ne lui serait pas disputée? Est-il
assez aveugle , pour regarder comme l'opi-
nion publique celle de son parti seul ? Peut-il
penser, pour peu qu'il ait conservé quelque
respect pour les notions les plus simples du
sens commun, que quelques chevaliers courant
après des aventures , l'emporteront sur une mul-
titude combattant pour ses foyers et ses Lares ?
Croit-il donc , M. de Châteaubriand , que ce
n'est pas là l'affreuse position dans laquelle il repla-
cerait la France, si, le voyant déchirer avec son
(36)
poignard les tables de notre rédemption , nous
étions obligés de nous réunir pour en rassem-
bler les débris et en former le Pavois sur lequel
nous proclamerions de nouveau le Monarque
qu'il aurait voulu détrôner, seul gage de nos
espérances et de notre félicité ?
Croit-il donc que s'il venait à détruire ce pré-
cieux don de la sagesse et de l'amour de notre Roi,
on pourrait se dissimuler l'intention où il est de
nous donner un nouveau Maître, complice de
ses déportemens ? Car, suivant M. de Château-
briand , la Charte qui existe étant la seule pos-
sible aujourd'hui, s'il la change, ou c'est un
Despote qu'il faut à ses fureurs pour qu'il puisse
s'en faire le Visir ; ou c'est une Démagogie tur-
bulente , dans laquelle il se réserverait le rôle
d'orateur.
Et que M. de Châteaubriand ne se trompe
pas , nous connaissons ses projets , nous avons
la liste de ses complices, nous savons les noms
de ceux qui doivent lui livrer les portes de la
Citadelle ; le jour de la justice approche, et, à
son aspect redoutable , son grand courage né
l'empêchera pas de retomber dans la poussière.
Non , certes ! il n'est pas un Français qui ne
veuille la Monarchie ; mais les Français veulent
la Monarchie avec la Charte , et surtout ils ne
(37)
veulent pas recommencer les dégoûtantes orgies
du milieu desquelles sont sorties les prétendues
Constitutions que l'on nous a successivement
données , et dont nos larmes, notre sang et nos
fortunes ont si malheureusement sillonné l'exis-
tence.
Une absurdité de M. de Châteaubriand, est
qu'il suppose que l'on peut vouloir la Monarchie
avec le Despotisme.
J'abandonne cette malheureuse question et je
me contente de demander à M. de Châteaubriand
dans quel publiciste il a trouvé que Monarchie
et Despotisme pouvaient simultanément exister.
Le Monarque est celui qui gouverne seul ,
mais par des lois fixes et établies (Montesquieu,
Liv. II, ch. I) , et c'est précisément le cas où
nous nous trouvons aujourd'hui puisque nous
avons une Charte.
Le despote est celui qui, seul, sans lois et
sans règle, entraîne tout par sa volonté et ses
caprices. (Ibid.) Ce serait le cas où nous nous
trouverions, si l'on suivait l'incohérent et ridi-
cule système de M. de Châteaubriand.
Tout au moins , nous tomberions quelque
temps dans la démocratie ; car , pendant que
l'on ferait une nouvelle Charte, le peuple, par
le fait de ses prétendus représentans, ou une
( 38 )
portion du peuple, par le fait de ses députés,
aurait la suprême puissance. (Ibid.)
Il est donc aisé d'apercevoir que l'on ne peut
pas admettre l'existence d'une Monarchie despo-
tique ; et qu'il n'y aurait point de Monarchie
pendant l'intervalle que l'on emploierait à re-
faire la loi fondamentale d'après laquelle le Mo-
narque devrait gouverner.
M. de Chateaubriand prétend qu'il sait bien
comment se forme le despotisme ; je n'en doute
pas d'un seul instant, et c'est ce que nous déve-
lopperons lorsque nous en serons à discuter
son étrange système sur l'organisation et l'in-
fluence du Ministère. Nous ne doutons même
pas que M. de Châteaubriand n'aime le despo-
tisme , ou plutôt qu'il ne l'ait aimé. Il appelle, à
juste titre , Buonaparte un despote , et pourtant
il l'a loué hautement et longuement dans un
certain discours académique , trop beau pour
que nous en ayons perdu la mémoire , et son
admiration était portée à un tel point, qu'il a
trouvé un motif suffisant pour la canonisation
de Napoléon , depuis saint, dans les vertus ,
l'héroïsme, la gloire du héros qui avait pris ce
nom. Alors , M. de Châteaubriand n'était pas
« un des tristes héritiers de ces aristocrates dont
les cendres reposent à Picpus et au cimetière
de la Madeleine ; » il était employé sous le cardi-
(59)
nal Fesch, en qualité de Secrétaire de légation à
Rome ! ! ! Mais ce n'est point le premier exemple-
de versalité qu'a donné M. de Châteaubriand;
en 1797, il s'était enthousiasmé pour le Gouver-
nement républicain.
M. de Châteaubriand part de la Charte pour
convenir que nous ne pouvons avoir autre chose
aujourd'hui, et il dit ensuite :
« Je vais essayer de poser quelques vérités
« d'un usage commun dans la pratique de là
« Monarchie représentative. Je traiterai d'abord
« des principes ; je tâcherai de montrer ce. qui
« manque à nos institutions, ce qu'il faut créer,
" ce qu'il faut détruire, ce qui est raisonnable,
« ce qui est absurde. »
Il est évident que , puisqu'il faut créer et dé-
truire , nous ne pouvons conserver la Charte,
qui, d'ailleurs, est la seule possible aujourd'hui.
Comment, d'un autre côté, concevoir que la
Charte soit la seule possible aujourd'hui, puis-
que M. de Châteaubriand prétend que, dans les
institutions qu'elle nous a données, il y a des
choses raisonnables et des choses absurdes.
J'ai consulté les notions les plus simples du
sens commun, pour leur demander une manière
de concilier des contradictions aussi palpables,
( 40 )
mais le sens commun s'est opiniâtrément refusé
à mes instances.
J'ai dû entrer dans tous ces détails sur la Pré-
face et les deux premiers chapitres de l'ouvrage
de M. de Châteaubriand , parce que c'est dans
ces monumens que se trouvent sa profession
de foi et l'exposition, de ses principes , et qu'il
était essentiel d'en faire connaître la nature et la
solidité , pour pouvoir appliquer les différentes
réflexion qu'il nous a fournies, à la discussion
du système qu'il a suivi et des conséquences qu'il
en tire. Nous nous bornerons, dans la suite, à de
simples raisonnemens , et nous nous renferme-
rons dans la plus courte analyse de ses erreurs.
CHAP. 3. — Elémens de la Monarchie
représentative.
M. DE CHATEAUBRIAND prétend « qu'il à défini le
Gouvernement représentatif; quelle est son ori-
gine; comment il s'est formé en Europe; com-
ment il fut établi autrefois en France et en
Angleterre; comment il se détruisit chez nos
aïeux et subsista chez nos voisins; par quelle voie
nous y sommes revenus, et pour tous ces objets,
il renvoie à ses Questions politiques. »
Il ne faut pas perdre de vue que M. de Châ-
teaubriand appelle représentatifs les Gouverne-
( 41 )
mens de France, d'Angleterre et des Pays-Bas,
quoiqu'il avoue que l'on peut lui disputer l'exac-
titude de son expression.
C'est avec la même certitude de principes qu'il
a raisonné dans ses Questions politiques, que
je viens de lire avec la plus sérieuse attention.
Je n'y ai vu que des suppositions , et des faits
tellement dénaturés , qu'il lui était aisé d'en tirer
toutes les conséquences qui devaient favoriser
son système.
J'ai la aussi l'Histoire de France ; je n'y ai
pas trouvé la moindre trace du système repré-
sentatif. Je ne l'ai vu ni chez nos ancêtres ni
de nos jours. Quand même son existence serait
possible, supposition dont j'ai démontré la faus-
seté dans mon premier ouvrage, jamais il n'a
été mis en pratique chez nous, et je défie M. de
Châteaubriand de me citer , d'une manière po-
sitive , celle des époques de notre histoire an-
cienne ou moderne pendant laquelle il a cru
le reconnaître.
M. de Châteaubriand préteud que le Gou-
vernement représentatif s'est établi en Angle-
terre et qu'il s'y est conservé. J'ai lu l'Histoire
d'Angleterre et les Publicistes. de cette nation,
je n'y ai même pas trouvé de prétexte à sou-
tenir une pareille opinion. Il n'y a jamais eu
( 42 )
de Gouvernement représentatif en Angleterre.
Lorsque cette nation en a voulu approcher le plus
possible, les efforts Qu'elle a faits pour y parvenir
ont ensanglanté, en pure perte, les pages de
son histoire; et , de nos jours , on ne s'avisera
pas de considérer comme Gouvernement re-
présentatif celui dans lequel le Ministère exerce
une influence aussi publique et aussi absolue.
Je passe sous silence le prétendu Gouver-
nement représentatif du royaume des Pays-Bas,
parce qu'il suffit d'examiner sa constitution ac-
tuelle , pour voir qu'une semblable idée n'est
jamais arrivée dans l'esprit de ceux qui l'ont faite.
Ainsi, il n'y a de Gouvernement représentatif
ni en France , ni en Angleterre , ni dans le
royaume des Pays-Bas.
Qu'est-ce donc que M. de Châteaubriand
appelle Monarchie représentative ? Il est aisé
de s'apercevoir où l'on peut être entraîné par
la manie des systèmes; car, en admettant la
supposition de l'existence d'un Gouvernement
représentatif, il n'en résulterait pas moins que
Monarchie représentative est une dénomination
entièrement vide de sens.
C'est en partant de ces principes erronés que
M. de Châteaubriand donne la définition de la
Monarchie représentative, « Elle se compose ,
dit-il, « de quatre élémens , la Royauté , la Pré-
( 43 )
" rogative royale , la Chambre des Pairs , celle
« des Députés et le Ministère. »
Il n'y a pas un mot dans cette définition qui
ne soit une erreur et qui ne tende évidemment
à la dissolution du Gouvernement ; c'est ce qu'il
sera facile d'établir, en s'en tenant aux plus
simples notions du sens commun.
I°. M. de Châteaubriand appelle l'autorité
royale prérogative. Il n'a pas réfléchi à la diffé-
rence essentielle qu'il y a entre ces deux mots.
L'exercice de l'autorité est une fonction , un
devoir sans lesquels le Monarque n'existerait
pas; la prérogative, au contraire, est une fa-
culté que le Monarque peut exercer ou ne pas
exercer à son choix ; la simple définition du
mot prérogative suffit pour fixer les idées à cet
égard.
Il n'arrivera jamais d'appeler prérogative le
droit que le Roi a seul de dissoudre les Cham-
bres , de proposer la loi, de la sanctionner , de
faire la guerre et la paix, de nommer les Mi-
nistres ou de les révoquer, de pourvoir en cas
de troubles , etc.
Ce sont des actes de cette autorité qui pro-
cède de la loi fondamentale du gouvernement
monarchique.
Ces vérités sont tellement incontestables et si
(44)
universellement reconnues par tous les publi-
cistes , que M. de Châteaubriand n'est pas par-
donnable de les avoir voulu dénaturer.
2°. Il fait deux élémens séparés de la Chambre
des Pairs et de celle des Députés, tandis que
l'action de ces deux Chambres est inséparable ;
que l'une ne peut rien sans l'autre, et que, tout
au moins, M. de Châteaubriand aurait dû n'en
faire qu'un élément au lieu de deux.
Ensuite, pour être un élément de la Monar-
chie , il faudrait que l'existence des deux Cham-
bres fût tellement inséparable de la Monarchie,
qu'elle ne pût pas s'en passer. Cependant, et
il est temps de le dire, la Monarchie pourrait
très-bien exister sans elles, et si le Monarque
qui nous a donné la Charte n'eût pas cru que
cette concession était une nouvelle preuve de sa
sagesse , nous n'eussions pas moins reçu cette
loi, avec tout le respect et la reconnaissance
que nous inspire la confiance que nous avons
dans ses intentions paternelles.
Depuis long-temps nous avons pour nous
l'expérience de l'inconvénient des assemblées
délibérantes ; et si nous pouvions appréhender
que celles qui nous sont accordées par la Charte
vinssent à former un jour les mêmes préten-
( 45 )
tions que celles qui les ont précédées , le seul
voeu raisonnable que nous aurions à former
serait pour leur entière suppression.
Pour que chacune des deux Chambres ou
toutes deux ensemble fussent un élément consti-
tutif de la Monarchie , il faudrait que la Charte
leur attribuât un pouvoir, tandis qu'elle le leur
refuse expressément.
En effet, elles n'ont point l'initiative de la loi,
comme M. de Châteaubriand en convient ex-
pressément. (Ch. VI. ) Elles n'ont pas le droit
de la sanction, par conséquent elles n'ont au-
cune des branches du pouvoir législatif. Elles
n'ont rien du tout à faire en ce qui concerue le
pouvoir exécutif, qui appartient au Roi seul;
ainsi elfes ne sont donc , sous aucun rapport ,
des élémens ou un élément du Gouvernement.
Que sont-elles donc? Je l'ai déjà dit dans mon
premier ouvrage ; elles forment le conseil plus
solennel du Prince qui leur a accordé la préro-
gative de refuser la loi proposée, parce que ,
confiant en leur sagesse, il n'a pas voulu user
de son droit pour persister dans une matière
qui, par un pareil refus, lui paraîtrait en dissi-
dence avec l'intérêt général.
Il est vrai qu'une pareille assertion ne peut
(46)
convenir à M. de Châteaubriand, car il dit
(Chap. XXXVIII) : « qu'elle est défendue par les
principes d'une École qui professe hautement la
doctrine que les Chambres ne sont autre chose
que des conseils, et qu'il n'y a point de repré-
sentation nationale ; que les royalistes ont
défendu les vrais principes de la liberté, et no-
tamment dans la discussion sur la loi relative
aux élections, et que les principes de l'obéissance
passive ont été défendus par les hommes qui
ont bouleversé la France au nom de la liberté.»
D'abord, je ne sais pas ce que M. de Château-
briand entend par Ecole, lorsque les principes
que l'on pose et les conséquences que l'on en
lire dérivent essentiellement de la Charte.
Le mot École a toujours été employé pour
signifier une nouvelle doctrine, et ceux qui l'em-
brassent deviennent membres de cette Ecole :
ainsi M. de Châteaubriand , après avoir cherché
à fonder une École de style, aurait encore voulu
fonder une Ecole de politique ; et s'il a l'air de
jeter aujourd'hui quelque défaveur sur cette ex-
pression, c'est qu'il est au désespoir d'avoir un si
petit nombre d'élèves dans l'un et l'autre genre.
Si l'on pouvait appliquer cette expression à la
circonstance, je m'honorerais d'être, membre
de cette École; si elle n'existait pas , tous mes
efforts tendraient à en être le fondateur, parce
(47)
que les principes qui y seraient professés sont
ceux de la raison et de la justice; que seuls
ils peuvent rassurer sur la stabilité de la Charte,
qui est la seule bonne aujourd'hui , et par con-
séquent sur celle de la Monarchie ; que seuls ,
ils offrent une garantie pour l'union et la tran-
quillité.
Je m'abstiendrai de relever l'assertion de M. de
Châteaubriand quand il dit que les royalistes
ont seuls soutenu les principes de la liberté; les
royalistes eux-mêmes (j'entends ceux que M. de
Châteaubriand veut désigner) sont convenus que
la Chambre avait mis trop d'exaspération dans
la discussion sur la loi relative aux élections, et
il est faux que le parti constitutionnel ait été
composé de gens qui ont bouleversé la France
au nom de la liberté ; c'est une calomnie que
M. de Châteaubriand a ajouté à toutes celles
dont il s'est fait la malheureuse habitude.
C'est la première fois que j'ai entendu dire
que le ministère était un élément du Gouver-
nement. Pour que cela fût', il faudrait que le
Roi fût obligé d'avoir des ministres, tandis
que la création de cette espèce d'autorité est
purement facultative, le Roi n'est forcé à en
nommer que pour son intérêt propre, que
par l'impossibilité où il est de se mêler du dé-
tail de toutes les affaires. Il faudrait que le
(48)
Ministère fût organisé par la loi, d'une ma-
nière certaine, qu'il eût des attributions fixes ,
tandis que le Roi peut le composer à sa volonté,
et en changer les divisions suivant sa plus grande
commodité.
Il faudrait que le Ministère eût une portion
du pouvoir législatif qui n'appartient qu'au Roi;
qu'il eût une portion du pouvoir exécutif, partie
dans laquelle il est simplement agent.
Que l'on n'argumente pas de la responsa-
bilité des Ministres, pour leur créer un pouvoir
qu'ils n'ont pas. Cette grande question n'est pas
encore résolue ; mais il me semble que l'on
pourrait parvenir à sa solution , si l'on voulait
bien faire attention au mécanisme de la respon-
sabilité ministérielle.
Lorsque les Ministres trompent le Roi, ils
l'exposent à tromper son peuple. Le Roi s'en
aperçoit et renvoie ses Ministres. Mais ceux-ci
se sont rendus coupables d'un délit sur lequel
l'intérêt public appelle la vengeance des lois.
Le Roi, offensé et compromis , ne peut être
tout à la fois juge et partie ; et il confie sa ven-
geance à la Chambre des Députés, qui accuse,
et à celle des Pairs, qui juge.
Ainsi , cette responsabilité est tout à la fois
dans l'intérêt du Monarque et dans celui du
( 49 )
peuple. D'ailleurs, il serait contraire à la dignité
du Monarque, de faire par lui-même le rôle
d'accusateur ou de juge.
Nous verrons plus loin , que M. de Château-
briand , qui a quelques idées sur la responsabi-
lité des Ministres , et qui probablement a dans
son portefeuille une loi toute faite sur ce sujet
important, la rend en effet illusoire par l'orga-
nisation même qu'il propose pour le Ministère
et l'influence qu'il lui attribue.
CHAP. 4 ET 5. — De la Prérogative royale ,
principe fondamental et application du prin-
cipe.
« LA doctrine sur la Prérogative royale est
que rien ne procède directement du Roi ; que
tout est l'oeuvre du Ministère; que le plus franc
royaliste dans les Chambres peut écarter le bou-
clier sacré qu'on lui oppose, et aller droit au
Ministre.
« Que si le Roi dans son Conseil s'aperçoit que
son Ministre se trompe , si celui-ci argumente
de sa responsabilité, le Roi n'insiste plus : le
Ministre agit, fait une faute, tombe , et le Roi
change son Ministère. »
Pour sentir toute l'inconséquence et I'absur-
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dité d'un pareil raisonnement , il s'agit de ne
consulter que les notions les plus simples du
sens commun et d'opposer M. de Châteaubriand
à lui-même.
Il a si bien senti le ridicule d'une pareille
doctrine, qu'il se rétracte dans le Chapitre XII,
et qu'il dit :
" Le Roi n'est pas une vaine idole dans cette
Monarchie. Il est plus absolu que ses ancêtres ,
que le sultan même à Constantinople. Il ne
doit compte de sa volonté et de ses actions
qu'à Dieu. Il est le Chef ou l'Evêque extérieur
de l'Eglise gallicane. Il est le père de toutes les
familles particulières, en les rattachant à lui par
l'instruction publique. Seul il rejette ou sanc-
tionne la loi ; toute loi émane de lui, il est donc
souverain Législateur
Seul il nomme et déplace les Ministres à sa vo-
lonté , sans opposition, sans contrôle : toute
l'administration découle donc de lui ; il en est
donc le chef suprême, etc. Il est si bien tout par
lui-même, qu'ôtez le Roi, il n'y a plus rien. »
Si mes lecteurs ont fait quelqu'attention à ce
rapprochement, ils sentiront facilement dans
quelle inconséquence est tombé M. de Château-
briand, en soutenant, d'un côté, que tout est
l'oeuvre du Ministère, et que , de l'autre, tout
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est l'oeuvre du Roi, puisqu'il tient dans sa main
les moeurs, les lois, l'administration, l'armée,
la paix et la guerre ; nous reviendrons plus bas
sur cet article.
CHAP. 6,7,8,9, 10 ET II. — Prérogative
royale Initiative.
« LA prérogative royale doit être plus forte
en France qu'en Angleterre ; mais il faudra tôt
ou tard la débarrasser d'un inconvénient dont
le principe est dans la Charte. On a cru fortifier
cette prérogative en lui attribuant exclusivement
l'initiative, on l'a au contraire affaiblie.»
D'abord, M. de Châteaubriand convient que
l'initiative appartient exclusivement au Roi,
mais c'est un inconvénient, donc il faut la don-
ner aux Chambres.
N'est-ce pas changer la Charte dans son prin-
cipe fondamental, puisque c'est transporter aux
Chambres une portion du pouvoir législatif que
la Charte leur refuse.
Il est vrai que M. de Châteaubriand se fait une
objection.
« Il ne s'agit pas, dit-il, d'ôter l'initiative à la
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Couronne, qui s'en servira dans les grandes oc-
casions pour quelques lois bien éclatantes et bien
populaires ; mais donnez-la aussi aux Chambres
qui l'exercent déjà par le fait, puisqu'elles ont
le droit de proposition de loi. »
C'est encore ici une de ces circonstances où
l'abus des mots se fait sentir à chaque instant.
Qu'est-ce que M. de Châteaubriand entend par
loi bien éclatante et bien populaire? Jusqu'à ce
qu'il nous ait donné cette précieuse définition,
il voudra bien me permettre de regarder sa dis-
tinction comme un Néologisme.
Où M. de Châteaubriand a-t-il vu dans la
Charte que les Chambres exerçaient l'initiative
par le fait, puisqu'elles ont le droit de proposi-
tion de loi?
Je lis, art. 19 de la Charte, que les Chambres ont
la faculté de supplier le Roi de proposer une
loi.
Il ne faut pas être un très-grand grammairien
pour sentir la différence qu'il y a entre proposer
une loi, ou supplier le Roi d'en proposer une.
Si les Chambres n'ont que la faculté de sup-
plier, elles n'ont donc ni directement, ni indi-
rectement, l'initiative.

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