M. le Curé d'Ars, sa mort et ses funérailles ; par l'abbé A. Monnin,...

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Mothon (Lyon). 1859. Vianney. In-8° , 190 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1859
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M. LE CURE D'ARS.
L>OV IMPRIMERIE 1) AIMÉ VIÏSGTRIMF.R
q.3, Saint-An'oin^ >
PROPRIÉTÉ
Toute reproduction île l'Auteur e-t interdite
M. LE CURÉ D'ARS
SA MORT ET SES FUNÉRAILLES
PAR
L'ABBÉ A. MONNIN,
I, missionnaire du diocèse de Belley.
Les joies du ciel sont les douleurs
de la terre.
îme Édition.
SE VEND AU PROFIT DES ŒUVRES COMMENCÉES PAR M. LE CURÉ D'ARS.
1
LYON
MOTHON, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
rue de l'Archevêché. 2.
1859
A
MON ILLUSTRISSIME
ET RÉVÉRENDISSIME PÈRE EN J. -C.
MONSEIGNEUR
PIERRE - HENRI - GÉRAULT DE LANGALERIE
ÉVÊQUE DE BELLEY
Il a reçu *
les dernières paroles du saint prêtre
et ses dernières larmes
qu'il daigne
recevoir et bénir
cet humble commencement
de son histoire.
Ce dévoûment de toute la vie, de chaque instant de la vie ,
ce renoncement à soi-même, ce sacrifice continuel, cette mort
constante sont très-pénibles sans doute ; mais aussi c'est en nous,
la mort de l'égoïsme, c'est la victoire de la grâce, la victoire
du bien, c'est le triomphe de l'amour, c'est l'état le plus su-
blime de l'homme sur la terre. Prêtre jamais à soi, et faire tou-
jours le contraire de ce que désire la nature, courir après la
brebis qui vous entraîne au désert, courir le jour et se lever la
nuit. c'est la vie du prêtre catholique , s'est son idéal, son
rêve chéri.
(P. SCHOUVALOFF. Ma vQccuion.)
M. LE CURÉ D'ARS
SA MORT ET SES FUNÉRAILLES.
Iste homo perfecit omnia quae loculus
est ei Deus, et dixit ad eum : Ingredeie
ill requiem meanij quid te vidi justum
corim me ex omnibus gentibns.
(BRÉVIAIRE ROMAIN).
r.
On a tant répété que notre époque était scep-
tique qu'on a fini par le croire. Celui qu'un
instinct de vénération et de foi, ou simplement
le besoin d'admirer et de s'attendrir, aurait
amené dans cet humble village de notre Dombes,
que son vénérable curé a rendu si célèbre,
aurait bien vu le contraire. Il aurait pu se
convaincre que la croyance aux saints et à
toutes ces choses divines qui font les saints ,
était vive et palpitante au cœur des populations.
La mort de M. le curé d'Ars est un événe-
ment qui ne laisse presque pas de place à d'au-
tres pensées. Toutes les nouvelles du monde
8
extérieur pâlissent et s'effacent devant la grande
et sainte émotion causée par ces paroles : « M. le
curé d'Ars est malade! M. le curé d'Ars -est
mort !. ?»
Le temps viendra de dire quelle a été cette
perle du sacerdoce français, ce joyau le plus
beau peut-être de la sainte Église dans les temps
actuels. Alors de ces lèvres sur lesquelles le
respect avait enchaîné la louange, que d'adora-
bles secrets vont sortir pour édifier la terre (!•) !
(1) On lisait dans les journaux du 8 août la communication
suivante:
« Nous apprenons que, par ordre de Mgr l'Évêque de Belley,
et d'après les documents les plus authentiques , il se prépare
un travail sérieux et complet sur la sublime et touchante vie
qui vient de s'éteindre, avec un si grand retentissement.
« Nous nous en réjouissons au point de vue de la vérité, de
l'édification et du bon goirt.
« Ce travail coupera court, sans doute, à d'autres tentatives
du même genre, mal venues et mal faites.
« C'est une œuvre. qui nous a toujours parue très-déplaisante
que celle de ces panégyristes indiscrets et malavisés qui pren-
nent un homme quelquefois tout vivant, qui, sans son gré et
même contre son gré, se mettent à écrire son histoire, spécu-
lant sur la vénération publique, escomptant la louange et en-
tendant faire profit de la sainteté et des vertus d'autrui. »
9
Car, ce qui apparaissait de cette existence
miraculeuse, ce que le monde en a su n'est rien
auprès de ce qui s'y est caché et qui reste à
-savoir. Beaucoup ont connu la vie active de ce
saint prêtre de Jésus-Christ. Elle est au-dessus
de l'admiration. A quelque point de vue qu'on
la considère et de l'aveu de tous c'est simple-
ment un miracle. Plusieurs ont été témoins de
sa vie mortifiée ; elle eût été effrayante à une
époque où la pénitence était chose moins rare.
Très-peu ont été initiés à sa vie intime ; elle est
ravissante! Et c'est là-dessus principalement qu'il
faut le juger.
On a dit que la puissance des saints tenait à
leur simplicité. Comme c'était vrai du bon saint
curé d'Ars ! La simplicité le revêtait de la tête
aux pieds de ses charmes puissants. C'est elle
qui donnait à toutes ses œuvres un cachet ini-
mitable de grâce, qui faisait que la persuasion
découlait de ses lèvres avec une merveilleuse
éloquence, que, jusqu'à son silence et à son inac-
tion, tout en lui respirait je ne sais quoi de cé-
leste qui chassait le mal et produisait le bien.
Malgré sa sublime sainteté , les pécheurs
do
étaient attirés à lui, comme en dépit d'eux-
mêmes, et tous recevaient de ce contact quel-
qu'une de ces heureuses blessures qui, une fois
faites, ne se ferment plus.
On se sentait pur et bon lorsqu'on était avec
lui. Une transpiration de sagesse et de charité
s'épanchait de son cœur. Ses larmes étaient
douces ; ses manières suaves et attrayantes
comme une vision du ciel, inspiraient à la fois
la paix et un respect mêlé d'amour et de confiance.
L'air autour de lui semblait rempli d'un secret
enchantement. C'était quelque chose de sem-
blable à ce qu'éprouvaient les apôtres auprès
de Notre Seigneur.
Cet idéal ravissant de ce qu'il y a de
plus merveilleux dans les légendes d'autrefois,
de plus parfait dans la vie des Pères du désert,
de plus sublime dans celle de ces thauma-
turges , que le moyen âge nous représente,
traînant après eux les populations haletantes; ce
tableau des vertus les plus héroïques et les plus
modestes, des mœurs les plus austères et les
plus douces, de la charité la plus vaste et la
plus tendre, de la parole la plus puissante et la
11
plus aimable; ce tableau qui s'était depuis
longtemps éclipsé aux yeux des générations
séduites par d'autres images, distraites par
d'autres pensées, sollicitées par d'autres attraits,
emportées vers d'autres soins; le curé d'Ars
le faisait revivre sous nos regards charmés.
Sa réputation avait d'autant mieux grandi,
grandi au point de devenir unique dans le monde,
d'attirer les foules des contrées les plus loin-
taines, de fixer les regards de la catholicité
tout entière, que depuis bien des années, on
pouvait avoir désappris ce que c'est qu'un saint.
Et pourtant la terre demande des saints,
« Des saints, ô mon Dieu! Donnez-nous des
saints 1 » s'écriait le Père Lacordaire, jeune
encore, dans une de ses premières conférences
de N. D. « Il y a si longtemps que nous n'en
avons vus ! nous en avions tant autrefois !. »
Le curé d'Ars était la réponse à l'ardente et
généreuse aspiration du grand orateur (1).
(l) L'illustre Dominicain a voulu connaître Monsieur It-
curé d'Ars ; il est venu, deux fois, s'asseoir aux pieds de l'hum-
ble catéchiste; et en s'en allant, il disait : « Ce saint prêtre et
moi, nous ne parlons pas la même langue ; mais j'ai le bonheur
t2
« Avant d'être venu à Ars, nous disait un
« homme du peuple, et d'avoir vu le bon père,
« —c'est le nom que les pèlerins lui domnaient
« communément, — je ne croyais pas à ce qui
« esi raconté dans la vie des saints, bien des
« choses me paraissaient impossibles ; riainte-
« nant je crois tout, parce que j'ai va de mes
« yeux toutes ces choses et plus encore; alors
« je me dis : Qui peut le plus peut le moins. »
II.
Mais nous allions oublier que nous n'avons
pas à dire sa vie (1), et que nous ne sommes que
l'historien de sa mort.
de pouvoir me rendre ce témoignage, que nous sentons de
même, encore que nous ne disions pas de même. »
On cite à propos de la visite du Père Lacordaire, un bien
joli mot de Monsieur le curé, où se peint toute son humilité :
Après l'éloquente improvisation du célèbre prédicateur :
« Mes frères, reprit le bon curé, on dit que les extrêmes se
« touchent : c'est bien vrai. Ils se sont rencontrés aujourd'hui
« dans cette église ; vous venez de voir réunis ensemble
v l'extrême science et l'extrême ignorance. )
(1) Cette vie, à laquelle nous travaillons, paraîtra prochaine-
ment.
13
Rien ne la faisait pressentir encore, tant on
était habitué à jouir de lui, à croire au miracle
de sa conservation, tant il avait eu soin lui-même,
le bon vieillard, de dissimuler jusqu'au dernier
instant les défaillances de la nature.
On avait su seulement qu'en se levant au mi-
lieu de la nuit pour retourner auprès de ses
chers pécheurs, il était tombé plusieurs fois de
faiblesse dans sa chambre et le long de son es-
calier. Et quand on avait remarqué que cette
toux aiguë dont il souffrait depuis vingt-cinq
ans, était plus continuelle et plus déchirante, il
s'était contenté de répondre en souriant : « C'est
ennuyeux, ça me prend tout mon temps ! »
Il avait donc épuisé dans cette lutte suprême
des derniers jours, dans ce duel à outrance con-
tre les infirmités de l'âge, tout ce qui lui restait
-de forces. Et quand la mort est venue, il n'a
eu à lui livrer que ce que son âme n'avait pu lui
disputer, ce que l'ardeur de son zèle ne pouvait
plus défendre contre elle : des membres brisés
de travaux, de macérations et de veilles, une
chair affaiblie par une lente et cruelle immola-
tion, un corps qui donnait, à force de transpa-
14
rence, l'idée de ce que les anciens appelaient
une ombre.
Cette fin n'a pas eu d'autre caractère que son
étonnante simplicité.
Le bon saint a voulu être modeste dans sa
mort comme il l'avait été dans sa vie.
Beaucoup s'attendaient à voir se manifester,
à cette heure suprême, ces transports d'amour,
ces ravissements, ces accents enflammés et
ces saintes larmes dont la source était devenue
de jour en jour plus abondante ; mais rien de
tout cela!.
On eût dit qu'il voulait continuer à se ca-
cher, à s'envelopper le plus possible d'ombre et
de silence. Il a eu la mort qu'il aurait préférée,
s'il avait eu la liberté du choix.
On a retrouvé jusques dans les solennités du
dernier moment l'homme habitué à vivre dans
cette atmosphère de gloire et de vénération qui
l'entourait, aussi calme, aussi simple, aussi
tranquille que s'il avait été seul, tant le surna-
turel et le divin étaient en lui comme natu-
ralisés.
Un grand écrivain catholique a dit que l' homme
1S
allait rarement au bout de lui-même. Cet ef-
fort impossible, il l'avait accompli.
Il est tombé sans force et sans voix, presque
anéanti, avec la connaissance pourtant qu'il a
gardée entière jusqu'à la fin, et une parfaite sé-
rénité d'esprit, privilège bien remarquable pour
qui sait à quel degré la crainte de la mort et la
terreur des jugements de Dieu agitaient cette
âme si généreuse et si pure.
L'idée de s'enfuir à la Trappe, au Carmel, à
la Grande-Chartreuse ou dans une solitude quel-
conque, pour y pleurer sa pauvre vie, pour
essayer si le bon Dieu voudrait bien encore
lui faire miséricorde, fut longtemps son idée
fixe. Deux fois, en dix ans, il avait tenté de la
réaliser ; toujours il avait reculé devant les mani-
festations très-claires de la volonté divine ; il avait
fini par comprendre que c'était une tentation ;
mais cette tentation revenait vaguement l'as-
saillir sous une forme ou sous une autre. Il avait
peine à la repousser entièrement, et nous l'avons
souvent entendu répéter en tremblant : Que c'é-
tait une chose affreuse que de passer d'une
cure au tribunal de Dieu. -
16
III.
Voici les détails que nous avons pu recueillir :
Les fortes chaleurs du mois de juillet avaient
cruellement éprouvé le saint vieillard, il avait
eu plusieurs défaillances ; on l'avait vu souvent
se tordre de douleur dans son confessionnal.
On ne pouvait entrer dans cette église d'Ars
réchauffée jour et nuit par toutes ces poitrines
humaines, sans être suffoqué. Il fallait que les
personnes qui attendaient leur tour de confes-
sion sortissent à chaque inslant pour retrouver,
hors de cette fournaise, un peu d'air respirable.
Lui, cependant, ne sortait pas, il ne quitta
jamais son poste de souffrance et de gloire, il
ne songea point à abréger la longueur de ces
mortelles séances, qui duraient le matin de
une heure à onze, et le soir de une heure à huit;
mais il ne respirait plus, ou il ne respirait qu'un
air vicié, brûlant, méphitique, impropre à en-
tretenir la vie. Il est mort à la peine, il a suc-
combé à ce long et douloureux martyre.
17
On le sollicitait en vain à prendre un peu de
repos, il répondait toujours : « Je me repose-
rai en paradis. » -
Vendredi, 29 juillet, il parcourut son cycle
ordinaire, il fit son catéchisme, passages seize
ou dix-sept heures au confessionnal, et termina
cette laborieuse journée par la prière. En ren-
trant chez lui, plus rompu, plus exténué qu'à
l'ordinaire, il s'affaissa sur une chaise, en
disant : « Je n'en peux pltu ! »
Il avait répété d'autres fois : « Ah les pécheurs
tueront le pécheur. p
Et encore : « Je connais quelqu'un qui serait
bien attrapé s'il n'y avait point de paradis. J>
— M. le curé, lui avait-on répondu, s'il n'y
avait point de paradis, Dieu en ferait un exprès
pour vous.
— Ah! je pense souvent que quand même -
il n'y aurait point d'autre vie, ce serait un
assez grand bonheur d'adorer Dieu dans celle-
ci, de pouvoir l'aimer, le servir et faire quelque
chose pour sa gloire.
Ce qui se passa, après que les missionnaires
se furent retirés, dans cette chambre, d'où le
18
saint prêtre ne devait plus sortir vivant, pen-
dant cette nuit suprême qui précéda sa terrible
agonie de quatre jours, nul ne le sait. Personne
n'osa jamais épier ni surprendre le secret de
ses nuits sans sommeil, où le ciel et l'enfer se
donnaient rendez-vous autour de son lit de dou-
leur, pour le charmer et le tourmenter tour à tour.
Ce que l'on sait, c'est qu'à une heure du
matin, quand il voulut se lever pour se rendre
à l'église, il s'aperçut d'une insurmontable fai-
blesse. Il appelle, on arrive.
— Vous êtes fatigué, Monsieur le curé ?
— Oui, je crois que c'est ma pauvre fin (1).
- Je vais chercher du secours ?
- Non, ne dérangez personne ; ce n'est pas
la peine.
(1 ) Il est certain que M. le curé, à la faveur de ses lumières
surnaturelles, de cette intuition, dont on a tant parlé, et dont
il est impossible de douter après tous les faits qui l'établissent,
a prévu et annoncé sa mort.
On lui avait fait cadeau d'un très-beau ruban pour soutenir
l'ostensoir, à la procession du Saint-Sacrement : « Je ne m'en
servirai qu'une fois » avait-il dit ;. et lorsqu'il y a quelques
jours on lui présenta à signer son mandat de desservant :
« Ce sera pour me faire enterrer. »
19
Le jour venu, il ne parla point de célébrer la
sainte messe et commença à condescendre à tous
les soins qu'il avait jusques-là repoussés (1).
Ce double symptôme était grave.
— Vous souffrez bien, lui disait-on? Un signe
de tête résigné était sa réponse.
— Monsieur le curé, espérons que sainte
Philomène que nous allons mettre dans nos
intérêts, en l'invoquant de toutes nos forces,
vous guérira encore cette fois, comme elle l'a
fait il y a 18 ans.
— Oh! sainte Philomène n'y pourra rien.
On aurait peine à se figurer la consternation
que produisit l'absence de M. le curé, quand,
le matin, on ne le vit pas sortir de son confession-
nal à l'heure ordinaire. Une douleur profonde
se répandit de proche en proche. Cette douleur
plus expansive chez les uns, plus concentrée
chez les autres, avait une expression particu-
lièrement touchante chez quelques personnes
dont l'existence était plus intimement entre-
lacée à la sienne.
(1) Il ne voulut cependant pas qu'on se servît d'un éventail,
cela lui parut un luxe.« Laissez-moi, dit-il, avec mes mouches.»
20
Il y a des âmes sarntes qui ont un système
comme les astres. Elles entraînent tout, autour
d'elles, dans leur sphère d'attraction, irrésisti-
blement, sans y penser. Nul homme peut-être
n'a suscité des sympathies aussi chaudes, des
dévoûments aussi purs, aussi sincères, aussi
persévérants que M. le curé d'Ars. Tant est
vraie la parole du Maître : el 0 vous, qui avez
« tout quitté pour me suivre, joies du cœur,
« joies de la société, joies de la famille, vous
« retrouverez en ce monde le centuple de tout
a ce que vous aurez paru sacrifier. »
Sans parler des missionnaires diocésains,
dont le saint curé disait, dans ce langage em-
preint d'autant d'humilité reconnaissante que
d'exquise sensibilité : « Je ne savais pas ce
que c'était que la charité avant que ces bons
Messieurs se fussent établis près de moi. » Sans
parler des Frères de la Sainte Famille qui sem-
blaient n'avoir été envoyés à Ars par la Provi-
dence, que pour alléger l'écrasant fardeau du
saint prêtre, par mille petites industries qu'ils
avaient soin de cacher sous le voile de la plus
aimable discrétion ; sans parler enfin de cet ex-
21
cellent frère Jérôme, derrière lequel il nous semble
toujours que nous allons voir apparaître la douce
figure du bon saint; on a vu successivement ve-
nir s'installer à Ars,des étrangers, attirés d'abord
par la renommée de M. le curé, heureux de vivre
quelque temps à l'ombre de la sainteté, de
respirer un air tout chargé de foi, de prière et
de bénédiction, puis, tout à coup, subissant ce
charme inexprimable dont nous avons parlé,
fascinés, retenus, s'attacher à tous les pas du
saint prêtre, ne le quitter pas plus que son
ombre, faisant le guet aux abords de son con-
fessionnal, le sauvant autant que possible des
importunités de la foule, accourant le dégager
quand le flot l'inondait, empêchant le désordre
et l'encombrement, et ne rêvant qu'aux moyens
de lui rendre la vie plus supportable (1).
Par exemple, M. le curé craignait beaucoup
le froid, mais jamais il ne voulut prendre aucun
moyen pour s'en préserver, l'un de ces messieurs
s'avisa, pendant un hiver rigoureux, de placer
sous son confessionnal un plancher à coulisse,
(1) La reconnaissance nous fait ici un devoir de nommer
MM. De la Bâtie, Oriol, Julien, Pagès, Viret et Teibre.
22
dans lequel se cachait une bouillotte ; le tour
réussit à merveille, le saint s'y trompa. « Dieu
est bien boni disait-il avec attendrissement,
cette année qu'il a fait si froid, j'ai toujours eu
les pieds chauds. »
Un autre ami dévoué du saint homme n'eut
pas la main si heureuse, lorsque ayant connu
que, par suite des longues heures qu'il passait
dans la même position, l'intrépide ouvrier du
Seigneur avait les chairs écorchées et mises à
vif, il essaya de doubler, avec des coussinets,
les parois intérieures du confessionnal ; le len-
demain, dans un mouvement de sainte indigna-
tion, le bon curé arracha tout et en fit dispa-
raître les lambeaux.
Ce fut lui encore, l'excellent M. P., qui
pendant tout le temps que dura la maladie du
saint, monté sur le toit du presbytère, par ce
rude soleil du mois d'août, arrosa continuelle-
ment les murs et le couvert, pour entretenir
autour du saint malade une fraîcheur salutaire.
Il y aura un jour, à propos du curé d'Ars, à
dire sur ce sujet des choses bien belles!
Mais comment taire, plus longtemps, l'ad-
23
mirable conduite de celui qui, dès le premier
jour, s'est assis à son chevet pour ne plus le
quitter? Elle a été telle qu'on pouvait l'attendre
d'un ami de trente ans, et du grand chrétien
que ses vertus ont rendu digne d'être le maire
du village dont M. Vianney fut le curé.
Pendant trois jours, tous les moyens que la
piété la- plus ingénieuse peut inspirer, furent
mis en œuvre pour fléchir le ciel : vœux à tous
les saints du paradis, demandes de prières à
toutes les communautés religieuses, pèlerinages
à tous les sanctuaires ; mais les desseins de Dieu
de couronner son grand serviteur devenaient
toujours plus manifestes.
Mardi soir il demanda à être administré.
La Providence avait amené pour cette heure,
afin qu'ils fussent témoins de ce grand spectacle,
des prêtres venus des diocèses les plus lointains.
La paroisse entière y assistait.
Une personne qui avait le droit de l'appro-
cher, vint, à mains jointes, le supplier en ce
moment, de demander à Notre Seigneur sa gué-
rison. Il fixa sur elle son regard brillant et pro-
fond, et sans dire une parole, il fit signe que non.
24
On vit des larmes silencieuses couler des
yeux du saint malade, lorsque la cloche annon-
ça la suprême visite du Maître qu'il avait tant
, adoré (1). Quelques heures plus tard il en
(1) Rien ne peut donner une idée de l'ardente dévotion que
M. le curé d'Ars avait à l'adorable Eucharistie. Il l'appelait des
noms les plus suaves et les plus tendres, il inventait des expres-
sions nouvelles pour en parler dignement; c'était son sujetfavori,
et il y revenait sans cesse dans ses catéchismes. Alors son cœur
se fondait de reconnaissance, de bonheur et d'amour; son
front s'irradiait, ses yeux lançaient des étincelles; son âme de
saint se répandait sur ses traits, les larmes étouffaient sa voix -
« 0 mes enfants, s'écriait-il, que fait Notre Seigneur dans le
sacrement de son amour ? Il a pris son bon cœur pour nous
aimer ; il sort de ce cœur une transpiration de tendresse et de
miséricorde pour noyer les péchés du monde. »
Il appelait la sainte communion un bain d'amour. R Quand
on a communié, l'âme se roule dans le beaume de l'amour,
comme l'abeille dans les fleurs. »
Il lui est souvent arrivé de dire : « Après la consécration ,
« quand je tiens, dans mes mains, le très-saint corps de Notre
« Seigneur, et quand je suis dans mes heures de découragement,
K ne me voyant digne que de l'enfer, je me dis : Ah ! si du
« moins je pouvais l'emmener avec moi 1 l'enfer serait doux
« près de lui, il ne m'en coûterait pas d'y rester toute l'éternité à
« souffrir, si nous y étions ensemble. Mais alors il n'y aurait
« plus d'enfer ; les flammes de l'amour éteindraient celles de
« la justice. »
25
2
répandit encore, ce furent les dernières, des
larmes de joie. Eiles tombèrent sur la croix
de son évêque.
Mgr de Langalerie, averti par de pressants
messages des progrès du mal, arrivait haletant,
ému, priant à haute voix, fendant la foule
agenouillée sur son passage.
Il était tempsl La nuit même qui suivit cette
sainte et touchante entrevue, à deux heures du
matin, sans secousse, sans agonie, sans violence,
Jean-Baptiste-Marie Vianney s'endormait dans
le Seigneur, pendant que le prêtre chargé de
réciter les prières de la recommandation de
l'âme, prononçait ces paroles : Veniant illi
obviant sancti angeli Dei, et perducant eurn
in civitalem celestem Jerusalem. Que les
saints anges de Dieu viennent à sa rencontre et
l'introduisent dans la cité vivante, la céleste
Jérusalem !
Deux heures du matin I. C'était l'heure de
Laudes ; et dans tous les couvents de réguliers,
où se célèbre l'office nocturne, on chantait
dans le moment même, en l'honneur de saint
26
Dominique, ces paroles de l'hymne des confes-
seurs :
Dies refulsit lumine,
Quo sanctus hic de corpore,
Migravit inter sidera.
IV.
M. le curé d'Ars était né au village de Dar-
dilly (Rhône ),le 8 mai 1786,de MatthieuVianney
et de Marie Beluze. Cet enfant de bénédiction,
vrai présent du ciel, ne rencontra jamais, dans
ses premières années, aucun objet dont l'impres-
sion prépare pour l'avenir de pénibles combats
à la vertu. Il fut toujours un ange ou un saint.
Sachant qu'il ne devait l'amour qu'à son
Dieu, jamais il n'a souillé dans son cœur la
source de l'amour. Il fit paraître , dès l'âge le
plus tendre, un grand attrait pour le recueille-
ment et la prière, une grande charité envers
les pauvres.
En 1800, il fut placé chez M. l'abbé Balley,
ancien Génovéfin, curé d'Écully, et devenu
l'Antoine de cet autre Paul , l'Augustin de ce
27
nouvel Ambroise, son âme reçut à cette grande
école de science et de vertu, des empreintes qui
ne s'effacèrent plus.
Jusqu'à la fin de sa vie, M.Vianney conserva
le culte de son maître et il n'en parlait jamais
qu'avec des yeux pleins de larmes.
En 1809, la conscription l'envoyait en Espa-
gne ; mais la Providence le retenait quelque
temps à Lyon, puis à Roanne, puis aux Noës,
village des hautes montagnes du Forez , où il
fut instituteur pendant quatorze mois. Son frère
cadet le remplaça et périt dans la campagne
de Russie.
Jean-Marie Vianney reprit alors ses études au
petit séminaire de Verrières et y fit sa philoso-
phie, Il reçut la tonsure le 28 mai 1811, des
mains de Mgr Claude Simon, évêque de Grenoble,
le diaconat en juin 1816 et la prêtrise le 9 août
de la même année.
Après un court vicariat à Écully, il fut
nommé à la cure d'Ars. Il en prit possession,
le 13 février 1818, avec une joie que tempérait
sa modestie.
Nous croyons pouvoir emprunter à un arti-
28
cle publié par M. Léon Aubineau, le pieux et
savant hagiographe de V Univers, l'esquisse
suivante, sur l'apostolat de M. Vianney à Ars.
« Ars était un cadre approprié aux vertus
d'humilité, de simplicité et de petitesse que
la Providence voulait faire éclater dans son
serviteur. Dépourvue de grandes voies de com-
munication, éloignée des centres de population
et de commerce, cette commune du départe-
ment de l'Ain, sur la rive gauche de la Saône,
dont elle est distante de quelques kilomètres ,
contient trois ou quatre cents âmes. La réputa-
tion du curé se répandit de bouche en bouche;
quelques faits merveilleux qu'on lui attribuait,
entre autres la multiplication du blé dans les
greniers des Sœurs de la Providence de la
paroisse, contribuèrent peut-être à la propager.
Les pèlerinages commencèrent et ils s'augmen-
tèrent tous les jours. Il y a vingt-cinq ans, on
avait déjà organisé, à l'usage des pèlerins, un ser-
vice de voitures publiques qui se rendaient de
Lyon à Ars. La distance est de sept à huit lieues.
Huit ou dix grandes voitures ne suffisaient pas,
par jour, à l'ailluence des pèlerins; l'administra-
29
tion avait dû s'occuper de ce concours, et des
chemins, impraticables dans l'origine,avaient été
tranformés en grandes roules. Dans les derniè-
res années, la compagnie du chemin de fer de
Lyon, crut devoir aussi s'occuper d'Ars, et
offrit des conditions particulières aux pèlerins.
Au bout de leur voyage, ceux-ci trouvaient
une pauvre église et un pauvre hameau dont
toutes les maisons, à peu près, étaient transfor-
mées en auberges ou en magasins de piété.
Derrière l'église, règne une place assez vaste,
où se distinguent quelques constructions récentes
à l'usage des pèlerins, mais dont la plupart des
bâtiments sont des masures habitées par les
cultivateurs. Le petit paysage qui s'étend au-
delà , sans grands horizons et sans accidents
singuliers, tout rempli des champs et des haies
de la Dombes , n'a rien non plus qui puisse
flatter ou charmer les curieux. Rien donc ne
devait les attirer, et la Providence a voulu que
pendant vingt - cinq ans les populations du
XIXe siècle, si amoureuses de toutes les vani-
tés, vinssent en foule à Ars rendre hommage
à l'humilité et à la simplicité. Pendant que les
30
beaux esprits de nos jours s'évertuaient contre
la confession et ses influences, le peuple leur
répondait en allant à Ars vénérer un confesseur.
Le saint curé pouvait avoir bien d'autres titres
au respect et à l'empressement qu'il attirait ;
mais le caractère de confesseur dominait tout
aux yeux des pèlerins ; c'était au confesseur
que cette multitude arrivant à Ars, de tous les
points de l'horizon, voulait avoir affaire. La vie
du curé d'Ars s'est passée, à la lettre, dans le
confessionnal. Il y entrait dès une heure du
matin, il n'en sortait qu'à huit ou neuf heures
du soir. Sur les vingt heures qui composaient
ainsi sa journée de travail, il prenait le temps
de sa messe et de son action de grâces.
Tous les jours, vers onze heures, il faisait le
catéchisme : il montait dans une sorte de petite
chaire ou plutôt de stalle, d'où il adressait les
enseignements les plus simples, les plus dénués
d'éloquence humaine, se contentant de commen-
ter et de suivre la lettre du catéchisme, comme
on fait pour les petits enfants. Après le caté-
chisme, il rentrait chez lui prendre son repas ;
il disait son office, faisait ensuite la visite des
31
maJades de la paroisse et se remettait au con-
fessionnal.
C'est là surtout que se révélaient son auto-
rité et sa puissance ! Que d'âmes pacifiées et
réconciliées, que de vocations éclairées, que de
1 lumières répandues dans les consciences !
La foule comprenait l'importance des bienfaits
dont le vénérable curé était le dispensateur;
elle était avide de les recevoir. Si matin que le
curé se levât, les pèlerins l'avaient devancé et
l'attendaient à la porte de son église. Un grand
nombre passaient la nuit pour être assurés
d'arriver jusqu'à lui. On avait établi une cer-
taine règle. Le curé avait des heures consacrées
particulièrement aux hommes. Il les entendait
d'ordinaire dans sa sacristie, et ils remplissaient
le chœur de l'église en attendant que leur tour
fût venu. Tout se faisait avec ordre, et l'arri-
vée de chacun déterminait son rang. Ordinai-
rement, et à moins d'une affluence inaccoutu-
mée de pèlerins, un homme, au bout de
quarante-huit heures, était assuré de parler au
curé d'Ars. Mais il y avait les privilégiés ;
quelquefois le curé les distinguait au milieu de
32
l'affluence et les appelait lui-même. Le peuple
qui aime toujours les merveilles, prétendait que
le discernement du saint curé, lui faisait re-
connaître ceux que quelques obstacles eussent
empêché d'attendre et qui avaient des raisons
particulières de s'adresser à lui.
On remarquait, dans ce saint personnage,
l'exténuation du corps humain poussée jusqu'à
ses dernières limites ; dans son visage amaigri
et détruit pour ainsi dire, les yeux seuls mar-
quaient la vie; ils dardaient des étincelles lors-
qu'il parlait de l'amour divin. Sa voix était
comme un souffle insaisissable ; elle expirait
dans les larmes, aussitôt qu'il arrivait à parler de
la bonté de Dieu ou de la perversité du péché.
Les grandes lumières ne vont pas sans les
grandes mortifications. Sous ce dernier rap-
port, la vie du curé d'Ars était toute merveil-
leuse. Pendant les dernières années desonépis-
copat, Mgr Dévie, de vénérable mémoire, l'avait
obligé d'apporter quelque adoucissement à son
régime et d'ajouter un peu de lait, je crois ,
à sa chétive nourriture (1). Son corps n'était rien
(1) Il s'était soumis à ce changement de régime par défo- j
33
pour lui, il -l'appelait son cadavre. Bien que
les hommes n'aiment pas la pénitence, il est
probable que les beaux traits qu'il en portait
dans toute sa personne, étaient pour quelque
chose dans l'enthousiasme excité par sa présence.
Nous ne pénétrerons pas dans l'intérieur du
presbytère d'Ars ; nous ne parlerons pas du
foyer de la cuisine qui ne vit jamais de feu (2),
du lit où le saint curé s'étendait pour dormir ;
nous ne compterons pas ses instruments de
rence pour les ordres de ses supérieurs, dans lesquels il était
habitué à voir la volonté de Dieu ; mais il lui en avait coûté
beaucoup. Il se reprochait souvent sa gourmandise. Sa gour-
mandise!. mon Dieu !. Au témoignage de la personne char-
gée de pourvoir à ses besoins: « On ne peut croire le peu qu'il
mangeait; il ne mangeait pas une livre de pain par semaine ;
quelquefois il ne faisait que boire. Il n'acceptait jamais de
viande deux jours de suite, il y avait des semaines entières où
il n'en mangeait pas. »
Faisant allusion aux légères modifications apportées, sur la
fin de sa vie, à ses habitudes d'autrefois : « Si j'avais fait cela,
il y a quelque temps, disait-il, je serais bien mort de chagrin.»
(2) M. le curé d'Ars n'a jamais eu de domestique ; il n'a ja-
mais tenu de ménage, pas plus qu'il ne s'occupait de son ves-
tiaire et de ce qui concernait son entretien ; il a toujours vécu
du pain de la charité, que de saintes filles étaient heureuses de
lui donner, et qu'il était heureux de recevoir d'elles. -
34
pénitence ; nous ne dirons rien des assauts for-
midables qu'y livrait l'esprit de ténèbres, des
luttes et des combats que le vénérable curé
avait à y soutenir.
Il semble que le démon cherche à repren-
dre extérieurement et par la violence, l'em-
pire que les prières et les mortifications lui ont
ravi sur certaines âmes jalouses de conserver
tous les priviléges que le sang de Jésus-Christ
leur a conférés. Il y aura dans l'histoire du curé
d'Ars un chapitre bien curieux, comme on en
trouve d'ailleurs dans les histoires de divers
saints, et qui sera tout propre à confondre ceux
qui, dans notre siècle, le siècle des lumières,
veulent méconnaître la malignité des puissances
diaboliques. En indiquant cet ordre de faits,
nous n'entendons rienpréjuger,d'ailleurs,de leur
nature, nous nous faisons seulement l'écho des
paroles de l'homme dont nous parlons. A di-
verses reprises, il s'est expliqué sur les violences
dirigées contre lui, par les esprits de l'enfer.
Cependant, la vie seule du curé d'Ars sem-
blait un prodige : on ne comprenait pas com-
ment une créature si chétive et si exténuée,
35
pouvait subsister et persévérer dans sa vie la-
borieuse et pénible. Dans la nuit du 29 au
30 juillet, il se trouva malade et crut toucher
à son dernier instant. Il envoya chercher au
plus vite son confesseur, M. le curé de Jassans,
qui est une paroisse distante d'Ars de trois
quarts d'heure environ.
Tout le pays était en émoi, et les habitants
d'Ars, qui vénéraient leur saint curé autant
que les plus fervents pèlerins, étaient dans la
consternation. »
Dès le premier jour de la maladie on fut obligé
de mettre des gardes à la porte de la cure pour
retenir une foule indiscrètement empressée qui
demandait à le voir encore, à recevoir une der-
nière bénédiction. On ne put calmer cette entre-
prenante ferveur qu'en avertissant du moment
où le saint se relevant sur son lit de douleur
donnerait une bénédiction générale. Après une
lutte inégale de quatre jours entre les prières
qui demandaient la vie et les vertus qui méri-
taient la gloire, l'homme de Dieu s'endormit
paisiblement dans le Seigneur.
« Le renom de sainteté du curé d'Ars, n'avait
36
pas été suscité parla presse ni par les journaux.
C'est le peuple abandonné à lui-même et livré
à ses propres impressions, qui a pressenti, dé-
couvert et proclamé qu'il y avait un saint dans
cette petite paroisse, perdue et ignorée de la
Bresse. La voix du peuple a eu un puissant
écho. Ars est devenu le but d'un pèlerinage qui
tiendra une large place dans l'histoire du XIX"
siècle. Ce pèlerinage a duré plus de vingt ans,
avec un concours et un retentissement extraor-
d in aires. »
On a calculé que par les seuls omnibus qui
mettent le village en communication avec la
Saône ou la gare de Villefranche, il était venu,
dans le cours de l'année 1858, plus de 80,000
étrangers à Ars. Tous ne se confessaient pas ,
mais tous voulaient voir et entendre le saint, et
tous sans exception s'en allaient vivement im-
pressionnés, se promettant de revenir et avouant
que ce qu'ils avaient vu dépassait de beaucoup
tout ce que la renommée leur avait fait pres-
sentir. On connaît d'illustres personnages qui
ont fait jusqu'à cent et deux cents lieues pour
recevoir sa bénédiction.
37
« Les merveilles de la vie du curé d'Ars, si
propres à confondre et à instruire l'esprit mo-
derne, seront toutes révélées en détail au pu-
blic , et la foi des peuples, qui espère que la
mort n'arrêtera rien du cours de ses merveilles,
ne sera sans doute pas confondue. »
V.
A peine le vénérable curé d'Ars eut-il rendu
sa douce âme à Dieu, entre les bras du fidèle
compagnon de ses travaux, M. l'abbé Tocca-
nier, des autres missionnaires du diocèse qui
furent tous ses amis et de M. le comte Des Ga-
rets, maire d'Ars; en présence des bons frères
de la Sainte-Famille qui l'avaient servi pendant
douze ans, avec un zèle si tendre, et de quel-
ques autres figures, dans lesquelles celle du saint
vieillard s'encadrait si bien.
A peine ce drame douloureux fut-il fini que
de l'église où la foule était restée en prières,
de chaque maison du village où la tristesse et
38
l'inquiétude avaient tenu tout le monde éveillé,
on se précipita vers le presbytère.
On ne voulait pas croire à un si grand mal-
heur, on comptait sur un miracle, on était per-
suadé qu'il aurait lieu. Dieu l'avait fait une fois
déjà, dix-huit ans auparavant, en des circon-
tances aussi critiques. Avec cette vie excep-
tionnelle on était toujours hors des règles et
des prévisions ordinaires. Le saint vivait de
ce qui aurait fait mourir tout autre, et cela
depuis trente à quarante ans.
Les hommes d'ailleurs avaient tant besoin
de lui! Cette énorme affluence de pèlerins, ac-
courant sans cesse de toutes les parties du
monde ; ces malades de l'âme et du corps ; ces
pauvres pécheurs; ces affligés. jamais il ne
serait arrivé à la fin ; jamais sa bouche n'eût
prononcé la dernière parole consolatrice; ja-
mais sa main ne se fût levée pour la dernière
absolution! Dieu devait-il appeler son serviteur
avant que tout ce qui souffre fût soulagé, tout
ce qui pleure consolé, tout ce qui s'égare remis
dans le bon chemin, avant que toute brebis
errante fût rentrée au bercail, avant que l'œu-
39
vre confiée à l'héritier des saint François Régis,
des saint Vincent de Paul, des Benoît Labre,
eût son entier accomplissement ?
On se berçait de ces espérances; on se
reposait dans la pensée qu'il resterait encore
longtemps sur la terre.
Ars ne se concevait pas sans son curé, sans
son église toujours ouverte et toujours pleine,
sans son clocher sonnant l'angelus au milieu
de la nuit, sans son confessionnal assiégé, sans
le bon saint qui était le soleil de ce petit coin
de terre privilégié, qui lui donnait la vie, qui
communiquait à l'atmosphère l'odeur de sa
vertu.
Et il n'était plus! Le bon saint n'était plus!
Il les avait bénis pour la dernière fois; il leur
avait dit son dernier adieu !
Et cet anneau sacré entre leurs âmes et
Dieu, entre le ciel et la terre, pour attirer les
grâces de l'une et la confiance de l'autre, cet
anneau d'or qui les unissait plus intimement
et de plus près à tous les trésors, à toutes les
splendeurs mystérieuses de la communion des
saints, il venait de se briser !
40
Et ils étaient là, pauvres enfants orphelins, à
regarder en haut, comme regardaient les dis-
ciples, au moment où le Seigneur Jésus enve-
loppé d'une nuée lumineuse, venait de dispa-
raître à leurs yeux dans sa glorieuse ascension.
Leurs regards ne pouvaient plus quitter le ciel
où leur saint était entré; ils ne pouvaient re-
descendre sur cette terre où leur saint n'était
plus ; ils restaient fixés au point où l'homme de
Dieu avait pris son essor.
Ainsi le disciple du prophète regardait, de la
rive du Jourdain, le maître bien aimé qu'un
char de feu emportait vers le ciel.
Il était donc mort,le curé d'Ars! Il avait donc
cessé cette longue vie de dévouement et de
prières, de charité et de patience, d'humilité et
de sacrifice. Il avait combattu le bon com-
bat, il avait achevé sa course, il avait reçu
sa couronne. Il se reposait enfin, il était devenu
rentier (1) ce bon, cet excellent saint!
(1) M. le curé appelait les saints des rentiers.
— « M. le cure, lui disait, un jour, son missionnaire, si le bon
Dieu vous proposait, ou de monter au ciel, à l'instant même,
41
Ah ! quand ces mots ont été prononcés : « Par-
tez, âme chrétienne. » Quel ébranlement il a dû
y avoir dans tous les cercles des cieux, pour
venir au devant de cette âme presque incompa-
rable et qui ne trouvera de sœurs que parmi
les âmes les plus belles, les plus saintes, les
plus couronnées, les plus noyées dans la gloire
et l'infinie majesté de Dieu!
Les joies du ciel sont les douleurs de la terre !.
ou de rester sur la terre, pour travailler à la conversion des
pécheurs, que feriez-vous ?
— Je crois que je resterais, mon ami.
—Oh ! M. le cure, est-ce possible ? Les saints sont si heureux
dans le ciel ! plus de tentations, plus de misères !.
Avec un angélique sourire, il répondit. — C'est vrai, mon
ami, mais les saints sont des rentiers ! Ils ont bien travaillé
puisque Dieu punit la paresse et ne récompense que le travail,
mais il ne peuvent plus, comme nous, glorifier Dieu par des
sacrifices pour le salut des âmes.
- Resteriez vous sur la terre jusqu'à la fin du monde ?
- Tout de même.
- Dans ce cas, vous auriez bien du temps devant vous,
vous lèveriez-vous si matin ?
— Oh ! oui, mon ami! à minuit! je ne crains pas la peine,.
je serais le plus heureux des prêtres, si ce n'était cette pensée
qu'il faut paraître au tribunal de Dieu avec ma pauvre vie de curé.
En disant cela de grosses larmes coulaient sur ses joues.
42
Pendant que ces réflexions se faisaient au
dehors, on se pressait de revêtir le mort de
l'humble rochet dans lequel on était habitué à
le voir et qui ne le quittait presque jamais.
Ce devoir lui fut rendu par des mains sacer-
dotales, déjà son corps avait été lavé avec un
soin respectueux, comme on aurait pu le faire
d'une sainte relique.
Ceux qui "remplirent ce pieux office remer-
cieront Dieu, toute leur vie, d'avoir pu baiser
encore une fois cette chair couverte des glo-
rieux stigmates de la mortification, ces mem-
bres usés dans le service du Maître, ces mains
innocentes qui ne se sont levées que pour bénir,
ces pieds qui n'ont connu que les sentiers de
la justice, et ne se mouvaient que sous une
pensée généreuse et dévouée, cette poitrine où
battait un cœur si vaste, si noble, si pur, si
tendre, ces yeux qui voyaient Dieu, Notre Sei-
gneur, la sainte Vierge et les anges, et qui ne
dédaignaient pas de s'ouvrir encore sur les
plaies, les faiblesses, les misères et les hontes
de l'humanité!
Un frère de Saint-Jean-de-Dieu, de la maison
43
le Paris, le même qui avait enseveli le corps
le Mgr Sibour, sollicita et obtint la faveur de
raser cette chère et sainte face; pendant ce
temps, les prières, les invocations et les larmes
ne cessèrent point à l'entour. C'est dans ce
moment, que M. le comte Des Garets s'appro-
chant du lit mortuaire, prit la main du défunt
et lui fit, au milieu de ses larmes, ce touchant
adieu, qui émut les assistants : « Vous avez
été notre ami sur la terre, soyez notre ami
dans le ciel 1 »
On décora à la hâte de modestes tentures
blanches, semées de fleurs et de couronnes, une
pauvre salle basse, et ce fut là que dès l'aube,
et pendant deux jours et deux nuits, sans fin ni
relâche, une foule incessamment renouvelée et
toujours grossissante accourut de tous les points
de la France à mesure que la fatale nouvelle
y pénétrait.
On avait eu soin de mettre sous le séquestre
tous les objets qui avaient appartenu au saint,
et cette précaution était bien nécessaire, car on
a lieu de croire que si toute satisfaction eût été
donnée au désir de la multitude qui en assié-
44
geait les murailles, de cette cure qui est main-
tenant un trésor de riches souvenirs, un reli-
quaire auguste, un divin poème, il ne resterait
pas pierre sur pierre.
Malgré les mesures les plus sévères, il y a
bien eu à regretter, çà et là, quelques pieux
larcins que la vénération explique sans les jus-
tifier.
Au reste, le plus grand ordre n'a cessé de
régner dans cette foule excitée par un vif em-
pressement, mais contenue par un respect plus
vif encore !
Que de touchants détails, que de ravissants
épisodes l'on aurait ici à rapporter ! Comme la
douleur, la reconnaissance et l'amour ont trouvé
pour s'exprimer de belles et d'attendrissantes
paroles !
A cette sainte dépouille, les uns apportaient
des gémissements et des soupirs, d'autres d'inef-
fables espérances, tous de la vénération, des
prières et des larmes. Il y avait, en effet, dans
cette mort, quelque chose qui faisait pleurer la
joie et sourire la fristesse.
Il aurait fallu entandre ce qui se murmurait
45
ut bas et se proclamait tout haut ! Malades
léris! Pauvres secourus ! Malheureux conso-
s ! Existences retirées du gouffre ! Consciences
établies dans l'ordre et dans la paix ! Vocations
rientées ou affermies! Ames replacées sur le
tiemin du Ciel 1 Quelle oraison funèbre on au-
lit pu faire de tous ces bruits qui montaient de
i foule !
De deux heures en deux heures, le glas venait
e mêler à concert de regrets et d'éloges et
irovoquait une recrudescence de prières dans
'église, une nouvelle explosion de larmes et
le sanglots dans la chambre ou le corps était
sxposé. Et comme pour donner à cette mort les
)roportions d'un deuil public, les clochers
l'alentour répondaient à ce lugubre signal par
a même sonnerie funèbre.
Deux frères de la Sainte-Famille se tenaient
auprès du lit de parade protégé par une forte
barrière des contacts trop immédiats , et leurs
bras se lassaient de présenter à ces mains ha-
bituées à bénir (1) les objets qu'on voulait faire
(() M. le curé d'Ars est peut-être le prêtre qui a le plus béni
46
toucher. Dire ce que l'on a appliqué à ces restes
vénérés, de croix, de chapelets, de livres et
d'images, et quand les boutiques si nombreu-
ses du village furent à peu près épuisées, de
linge, de bijoux, etc., serait impossible.
Malgré l'excessive chaleur, on put conserver
le corps à découvert jusqu'à la nuit qui précéda
les funérailles, sans qu'il offrît la moindre trace
de décomposition. Le saint semblait dormir;
ses traits avaient leur expression habituelle de
douceur, de calme et de bonté. On eût dit même
qu'ils subissaient peu à peu une transformation
lumineuse.
VI.
Samedi, à l'heure dite, Monseigneur étant
arrivé, le cortège s'organisa.
Dès le point du jour, des masses compactes
pendant sa vie, il ne faisait pas un pas sans que son bras se
levât pour bénir. Et avec quelle onction, quel sentiment pro-
fond de foi et de charité! on eût dit qu'il allait chercher ses
bénédictions dans le ciel.
47
de populations affluaient par tous les chemins.
Des étrangers, dont les calculs les plus modérés
portent le nombre à six mille, inondaient les rues
du village. Plus de trois cents prêtres étaient
venus des diocèses de Belley, de Lyon, de Gre-
noble, de Saint-Claude et d'Autun, quoique la
circonstance du samedi en eût retenu beaucoup.
Presque tous les couvents de la contrée avaient
là leurs représentants. Les Dominicains de Lyon
avaient envoyé leur Prieur accompagné du Père
Lecomte. Le Père Hermann, un des hommes sur
lequel le saint curé avait toujours fait la plus vive
et la plus profonde impression, étant dans le voi-
sinage, ne pouvait manquer d'accourir.
M. le curé de Trévoux, M. l'abbé de Sérezin,
chanoine de Belley, M. le comte Des Garets,
maire d'Ars, et M. le sous-préfet de l'arrondis-
sement tenaient les coins du poêle.
Le deuil était conduit par Messieurs les mis-
sionnaires de Pont-d'Ain qui formaient la fa-
mille spirituelle du saint curé et par sa parenté
de Dardilly.
Jusqu'à la levée du corps tout fut pour le
mieux. Femmes et enfants de la paroisse, con-
48
fréries, membres des communautés religieuses,
clergé régulier et séculier, se rangèrent sur
deux lignes dans l'ordre le plus parfait ; mais
à peine le cercueil fut-il sorti, qu'on vit se re-
nouveler le mouvement électrique qui éclatait
d'une manière si spontanée et si irrésistible cha-
que fois que le bon saint paraissait (1), et tant
qu'a duré la marche triomphale du saint corps
à travers le village, il fut impossible de maîtriser
le flot.
(1) Celui qui n'a pas été témoin de l'enthousiasme qu'exci-
tait ta présence de M. le curé dès qu'il faisait un pas hors de
son confessionnal ou de son église, ne peut se le représenter.
On se précipitait vers lui de tous les côtés, on lui barrait le
chemin, on le serrait, on l'étouffait : « C'était à qui lui parle-
« rait et à qui le toucherait. C'était le moment où ceux qui
« voulaient obtenir quclquefaveur lui adressaient la parole; on
« lui demandait sa bénédiction ; on voulait de lui un mot ou
« un regard ; on voulait recevoir une image ou une médaille
« de ses mains; on voulait toucher sa soutane, ses cheveux.
« Il avait besoin souvent d'être protégé contre l'emportement
« et la rudesse de cette vénération.
« En passant ainsi à travers la foule et tout en se prêtant à
« ce qu'on demandait, il adressait parfois à ceux qu'il remar-
quait des mots qui étaient des traits de lumière et qui
« allaient droit aux besoins des âmes.
(Univers du 12 août 1859.)
49
3
Celui qui serait tombé tout à coup au milieu
de ce spectacle, n'aurait assurément pas cru as-
sister à des funérailles. On peut douter que jamais
prince ou empereur vivant ait excité,sur son pas-
sage, une explosion de sentiments aussi vifs et
aussi sincères que ceux qui entouraient ce pau-
vre prêtre mort.
Arrivé sur la place de l'Eglise, l'immense
convoi s'arrêta. C'est là que Monseigneur avait
résolu de prendre la parole, pour dire en face
de son cercueil, ce qu'avait été le bon et fidèle
serviteur qui venait d'entrer dans la joie de
son Maître.
Euge, serve et bone fidelis, intra in gau-
dium domini tui. Ce fut le texte de son dis-
cours ; quant au discours lui-même, il est deceux
qui ne s'analysent pas. Est-ce qu'on analyse
l'inspiration, l'enthousiasme, la sensibilité et tous
les grands mouvements de l'âme ? Il nous a
semblé , en écoutant cette parole si forte, si
douce, si pénétrante, que c'était là de la vraie,
de la bonne éloquence ; le vaste auditoire a jugé
comme nous, et il l'a prouvé par ses larmes et
son émotion soutenue.
50
Comment Mgr de Langalerie ne serait-il pas
éloquent ? Il parle avec son âme et avec sa foi ;
il possède éminemment le secret de ces à-propos
qui viennent du cœur ; il remplissait de plus,
en ce moment, la première des conditions pour
bien parler ; s'il est vrai, comme on l'a dit, que
pour louer les saints, il faut être un saint soi-
même.
Ce discours sera livré à l'impression ; mais ce
que l'impression ne rendra pas, c'est le geste
inspiré, c'est la voix émue, c'est l'élan sympa-
thique, c'est la passion et la chaleur communica-
tives avec lesquelles toutes ces choses fort sim-
ples en elles-mêmes et d'autant plus belles et
mieux comprises ont été dites.
La messe solennelle suivit l'oraison funèbre,
elle fut célébrée par M. l'abbé Guillemin, vicaire
général, ancien secrétaire de Mgr Devie, et, à
ce titre, vieil ami du défunt.
L'église était vingt fois trop petite pour con-
tenir le peuple qui se pressait aux portes. Il
fallut qu'une brigade de gendarmerie en dé-
fendît l'enceinte, ouverte au seul clergé, aux
autorités et à la famille-
51
On a remarqué, avec one grande édification,
que pendant la célébration des saints mystères,
un recueillement profond, un silence religieux
n'ont cessé de régner autour de l'église, et que
la foule est restée agenouillée au moment le
plus solennel du sacrifice.
Après l'absoute faite par Monseigneur, le
corps du saint prêtre a été porté dans la cha-
pelle de Saint-Jean-Baptiste, où il a consommé
son martyre, à côté du confessionnal, où il ré-
pandait d'une main si généreuse les trésors de
la miséricorde de son Maître.
VII.
Et maintenant, quel triomphe pour la reli-
gion 1 quel spectacle vraiment digne d'étonne-
ment. que cette gloire posthume, cette vie de
la mémoire qui commence à la tombe , cette
canonisation anticipée!
Quel enseignement, quelle source de pro-
fondes réflexions, que l'on soit croyant ou non,

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