Ma conversion / par Mme Alphonsine Masson

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Putois-Cretté (Paris). 1864. Masson. 1 vol. (VIII-167 p.) ; in-16.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1864
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PROPRIETE.
PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE ERFURTH.
BIBLIOTHEQUE SAINT-GERMAIN
LECTURES M0I1ALES ET LITTERAIRES
MA
PAR MADAME
HONSINE MASSON
PARIS
LIBRAIRIE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS
PUTOIS-CRETTÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
59, RUE RONAPARTE, 39
18 04
Tous droits réservés
1863
Je crois indispensable d'avertir le lecteur
qu'il trouvera, dans l'histoire de ma con-
version, certains faits se rattachant au spi-
ritisme. Je les ai racontés dans la sincérité
de mon âme, mais cela ne signifie pas que
je sois une adepte. Je laisse à de plus éclai-
rés que moi le soin de dégager la lumière
d'un ordre de faits trop nouveau et trop
surprenant pour que j'aie l'idée d'exprimer
a
II
ici ma propre opinion. Mais, que dis-je?
mon opinion est irrévocablement fixée main-
tenant, puisque l'Église a prononcé sur cette
question. En mère prévoyante, elle a dé-
fendu à ses enfants de s'occuper de spiri-
tisme : je ne dois pas chercher d'autre lu-
mière, et je me soumets entièrement à ses
décisions.
Cependant, je veux dire ceci : Toutes les
fois qu'interrogeant l'esprit de mon père,
je faisais des questions dont l'objet se rap-
portait aux intérêts de ce monde, elles n'ob-
tenaient point de réponse. Quand, au con-
traire, je me bornais à penser : dicte à ton
enfant, ô mon père bien-aimé, les choses
ignorées qui contribuent au bonheur et à la
moralité de la vie, ma main inspirée traçait
aussitôt les phrases détachées que j'ai mises
sous les yeux du lecteur...
III-
Le calme que j'avais en écrivant ces
phrases m'est une preuve évidente que c'est
par exception, par une grâce spéciale et
particulière de Dieu que j'ai eu ces révéla-
tions d'outre-monde. Ma vivacité naturelle
et la tournure enthousiaste de mon esprit
ne devaient pas me laisser froide devant un
fait aussi étrange que celui d'écrire des
choses tout à fait opposées à ma manière de
penser.
Dans ce temps-là, je n'avais pas la foi; je
vivais sans Dieu, sans prière, et tout ce qui
m'était dicté ne rappelait à mon esprit que
l'utilité de servir et d'aimer Dieu, de vivre
' loin du monde, de ses pompes et vanités,
de renoncer à tout, et à l'instant même! Je
me souviens du désappointement, mêlé
d'ennui, que j'éprouvais à la lecture de
certaines phrases répondant si incomplète-
IV
ment à ma pensée secrète. Ainsi, j'avais
entendu dire que des esprits inspiraient des
ouvrages entiers à quelques privilégiés.
M. Sardou,, aujourd'hui sur le chemin delà
célébrité, faisait des merveilles un crayon
à la main. Et cette main, dirigée, disait-il,
par l'esprit de Bernard de Palissy, gravait,
sur le cuivre, d'un burin aussi hardi qu'in-
génieux, l'habitation du prophète Élie, et
les deux maisons symboliques de Notre-Sei-
gneur Jésus-Christ, illustrées de pampres
et d'épis (le pain et le vin).
Donc, ce que j'espérais dans ces invoca-
tions, c'était la collaboration d'un esprit su-
périeur m'inspirant d'une façon originale,
intéressante et neuve. Hélas! l'ardeur de
mon désir ne changea point le sens profond
des mystérieux enseignements.
Et même, tout d'un coup, je perdis ma
V
faculté de médium. Quoi que j'aie fait alors
pour la ressaisir, je n'ai pu y réussir. Irri-
tée de mon impuissance inattendue, et ne
sachant à quoi l'attribuer, peinée de cet
abandon de l'esprit de mon père, il m'est
arrivé (et je considère cela comme une
grave infraction aux lois de l'Église) de prier
un médium de mes amis de demander'à
l'Esprit.qu'il invoquait, pourquoi mes rela-
tions d'oulre-tombe avaient cessé si inopiné-
ment, il lui fut répondu ceci :
a Madame Masson n'a plus besoin du spi-
« ritisme pour croire; elle est heureuse.
« Non, la faculté médianimique n'est bonne
« que pour ceux qui ne croient à rien, et
« qui ont besoin de ces manifestations pour
« être ramenés à Dieu. »
Et demandant pourquoi mon père ne me
me répondait plus :
VI
« Dieu s'est servi du père de cette femme
« sincèrement pieuse pour la ramener à la
« religion; qu'elle persévère dans cette
« sainte voie, et un jour elle en sera ré-
« compensée par un bonheur éternel. »
Et, certes, à cette heure, pour rien au
monde, je ne tenterais de nouvelles évoca-
tions. Cette fois, je craindrais de trouver
l'esprit de ténèbres au lieu de l'esprit de
lumière. Je suis chrétienne convertie, et
les révélations réunies des esprits de tous
les mondes ne sauraient altérer ni ma foi,
ni grandir mon amour pour Celui qui m'a
sauvée ! Je sens, je crois, j'aime, que m'im-
porte le reste !
Je repris donc, triste et seule, ma plume
un instant abandonnée, et je continuai à
faire des romans : Louise, les Trois Amies,
Fleurette, la Perle noire, etc., parurent suc-
VII
cessivement en feuilletons dans l'Estafette,
le Siècle et autres journaux de Paris. En
laissant publier mes oeuvres profanes, Dieu
me voulait, peut-être, préparer à combattre
plus tard pour sa gloire. Sollicitée d'écrire,
pendant nombre d'années, par des amis
éminents dans les lettres, je ne cédai, en
quelque sorte à leurs prières, que pour
prouver que c'était au-dessus de mes forces.
La femme du monde résistait à l'idée de ce
travail opiniâtre, jugé par le public; c'était
se mettre en scène, et elle y répugnait.
Cependant, le succès m'enhardit en me ré-
vélant ma tardive vocation.
Mais j'en ai dit assez. Ce qu'on va lire
prouvera une fois de plus, combien les des-
seins de Dieu sur sa créature sont impéné-
trables. Tout lui sert, tout lui est bon, dans
les ténèbres mêmes il puise la lumière. Je
.VIII
ne dirai jamais assez haut la reconnaissance
inaltérable et profonde qui m'anime main-
tenant pour Lui, mais la reconnaissance
n'est rien, si elle ne se prouve.
Je suis heureuse, heureuse au delà du
bonheur que la terre donne. J'ai pensé
qu'écrire simplement et en vérité l'histoire
de ma conversion, pourrait, peut-être, ra-
mener à Dieu quelques âmes égarées, igno-
rantes ou tièdes dans leur foi, et j'ai écrit.
Mon Dieu, mon doux et généreux maître,
Jésus, dirigez et bénissez la plume qui va
plaider pour vous !...
ALPHONSINE MASSON.
MA CONVERSION
I
PREMIÈRE ENFANCE ET PREMIÈRE COMMUNION
Fille d'un père vollairien et d'une mère
sans conviction religieuse, j'ai vécu jusqu'à
l'âge de douze ans sans savoir une prière. A
cet âge, ma mère dit. à mon père devant moi :
— Félicie (c'était une de mes amies) va
entrer au cathéchisme; nous ferions bien d'y
envoyer aussi Àlphonsine... Qu'en pensez-
vous ?
1
2 MA CONVERSION
— Vous avez là une belle idée! répondit
mon père; si vous mettez une fois les pieds
dans la boutique de ces calotins (c'était Je
nom qu'à cette époque, on donnait aux prê-
tres), vous n'en sortirez plus !
— Mais, ajouta ma mère, Alphonsine ne
peut pourtant pas rester sans faire sa pre-
mière communion?
— Vous avez raison, car je réfléchis que,
pour la marier, ce serait, plus tard, une
affaire fort ennuyeuse.
— Alors, vous consentez à ce qu'elle aille
au catéchisme ?
-- Non, je ne veux pas qu'Alphonsine
pendant deux ans (n'est-ce pas le temps qu'ils
exigent?) se farcisse la tête des absurdités
que les prêtres enseignent aux enfants;
vous irez tout simplement à Marcillac, chez
votre tante Dufaure, car il faut bien se dé-
barrasser de cette première communion ! Là,
MA CONVERSION 3
vous vous adresserez au curé ; en lui promet-
tant un cadeau, il fera tout ce que vous vou-
drez : il est avec le ciel des accommodements !
Un mois suffira pour que tout soit bâclé, de
cette façon, nous aurons évité, pour notre en-
fant, l'influence du prêtre.
Je ne fus point étonnée de ces paroles ; c'é-
tait le langage habituel de mon père, quand
il était question de religion.
La pensée de quitter Paris, de parcourir
une longue distance en chaise de poste, me
charmait. J'allais revoir mon pays!
— Est-ce que vous me conseillez de partir
maintenant? demanda ma mère à son mari.
— Oui, tout de suite; vous serez de retour
pour le temps des chasses, vous savez que
vous m'êtes indispensable pour recevoir nos
amis.
Nos préparatifs furent bientôt faits; je les
hâtai de toute mon impatience.
% MA CONVERSION
En nous quittant mon père me dit assez
sérieusement :
— Ali ça ! j'espère bien que tu ne te lais-
seras pas endoctriner par M. le curé et con-
sorts, il ne faut croire que la moitié de ce
que disent ces messieurs-là. Ne l'oublie
pas.
Une fois en voiture, j'interrogeai ma mère
sur la parente chez laquelle nous allions:
« Elle sera bien ennuyeuse, disais-je, n'a-t-elle
pas au moins quatre-vingts ans ? » Ma mère me
rassura en m'affirmant qu'elle était aimable et
bonne, et moins âgée que je ne le croyais.
Enfin, au bout de trois jours, nous avions at-
teint Marcillac, petit bourg qu'habitait notre
tante.
La voiture s'arrêta devant, une maison
dont l'aspect, assez triste, m'inquiéta. Tout
était fermé sur la rue. Une grande porte co-
chère s'ouvrit pourtant; et bientôt nous vîmes
MA CONVERSION 5
madame Dufaure qui nous attendait sur le
perron, Ma mère se précipita dans ses bras;
moi je la regardai, après quoi je lui sautai
au cou, car son air vif et gai m'avait plu tout
de suite.
L'intérieur de la maison ressemblait à celle
qui l'occupait. Tout avait là sa raison d'être;
il résultait de la noble simplicité de l'ameu-
blement un aspect de grandeur qui charmait
le regard.
Après un excellent déjeuner et dès qu'on
eut indiqué à ma mère son appartement, je
me mis à parcourir toute la maison, m'infor-
mant du nom des domestiques, dont je sus
bientôt les attributions respectives.
La journée se passa à rappeler des souve-
nirs communs aux deux familles. Comme nous
étions très-fatiguées de nos trois jours de
voyage, madame Dufaure nous dit aussitôt
après le dîner ::
6 MA CONVERSION
—-Je vous laisse libres, chères enfants,
car vous devez avoir besoin de repos ; Mélanie
va vous accompagner, je la mets à vos ordres.
Dormez bien; demain, nous causerons plus
longuement.
Ma mère, impatiente de se mettre au lit,
remercia et quitta notre tante, non sans avoir
reçu d'elle un cordial baiser.
Le lendemain, levée bien avant ma mère,
je demandai à Mélanie si sa maîtresse était
matineuse, et si déjà je pouvais entrer chez
elle.
— Certes, oui, mademoiselle! Il y a belle
heure que madame est sur pied! C'est elle
qui est toujours ici la première levée; à l'âge
de madame, on ne dort guère..
J'entrai doucement chez ma tante. Elle li-
sait, je crois plutôt qu'elle priait, car elle ne
m'entendit pas d'abord. Son grand lit, en da-
mas rouge et à baldaquin, était déjà fait. Le
MA CONVERSION 7
premier objet qui attira mon attention, en
entrant dans cette chambre, fut un crucifix en
ivoire, appliqué sur un fond de velours noir,
et suspendu au milieu du lit. Je me souviens
encore du sourire moqueur qui effleura mes
lèvres en le considérant; je fis tout haut la re-
marque que c'était une drôle d'idée que celle
de représenter ainsi ce grand vilain corps
maigre, capable d'effrayer ceux qui le re-
gardent ! et je dis à ma tante :
— Pourquoi donc avez-vous pendu ça là?
Je vivrais cent ans, que l'expression du
visage de madame Dufaure, à ces mots ça là,
ne s'effacerait pas de ma mémoire. Elle était
petite, ma tante, mais en ce moment elle me
parut grande, tant elle me regarda de haut et
avec un air de pitié.
— D'où sortez-vous, ma fille, me dit-elle,
pour oser nommer ainsi Dieu, notre Seigneur ?
Êtes-vous devenue folle ?
8 MA CONVERSION
— Moi ? dis-je, blessée du ton que ma tante
prenait en me parlant. Est-on folle pour trou-
ver laid ce qui est laid, et le dire ?....
— Mais, malheureuse enfant, taisez-vous,
pour Dieu, taisez-vous !. Votre père el votre
mère vous ont bien élevée ! Ah cà ! je ne puis
le croire, vous ne savez donc rien de votre re-
ligion?...
— Oh ! quant à cela, non, ma tante ; mon
père dit qu'elle n'est faite que pour les imbé-
ciles, et que les gens intelligents s'en passent
fort bien. Aussi, pour m'épargner l'ennui
d'apprendre le catéchisme pendant un an ou
deux, nous a-t-il envoyées ici, ma mère et
moi, espérant que votre curé bâclerait cela
beaucoup plus vite qu'on ne le fait à. Paris !
— Ciel! bâclerait cela! reprit ma tante,
mais vous me faites honte, et vous me désolez !
Vos expressions sont pleines d'irrévérence!
Changez de ton, mon enfant, je vous en sup-
MA CONVERSION 9
plie; parlez avec respect de l'action la plus
importante de notre vie !
Nous en étions là de la discussion que j'a-
vais si imprudemment soulevée, lorsque ma
mère entra. Ma tante lui dit aussitôt :
— Ma chère Éléonore, souffrez que je m'en
informe : comment se fait-il que M. d'A***, que
j'ai connu plein debonsens, ait élevé Alphon-
sine dans une ignorance aussi complète de la
religion chrétienne? On n'est pas plus impie
qu'Alphonsine ! Concevez-vous qu'elle m'ait
dit cela tout à l'heure..,?
Et ma tante raconta mot pour mot le dia-
logue que je viens d'écrire.
Voulant diminuer le tort que j'avais fait à
mon père dans l'esprit de madame Dufaure,
ma mère excusa son mari, mit tout sur le
compte du respect humain, de l'esprit de ca-
maraderie, des idées du siècle, qui n'étaient
chez lui, disait-elle, que superficielles, et fit
1.
10 MA CONVEUSION
à mon père l'honneur d'avoir décidé, au con-
traire, qu'il était indispensable que je fisse
ma première communion.
-—Oui, l'ci, plutôt qu'à Paris? ajouta la
petite vieille, tenace et irritée, pour que ce
soit plus tôt bâclé, n'est-ce pas cela?
Ma mère rougit à ce mot, qu'elle avait en-
tendu prononcer à mon père.
— Oh! ma tante, n'ayez pas mauvaise
opinion de mon mari ! Nous avons pensé
qu'Alphonsine serait bien mieux instruite,
étant seule; on ne s'occupera que d'elle, et
ce sera moins long, laissa échapper ma
mère.
— C'est bien cela! dit madame Dufaure,
ce sera moins long ! Vous êtes de celles qui
hurlent avec les loups... Prenez garde, nia
chère! vous vous préparez peut-être bien des
regrets ! On ne va pas au ciel de cette fa-
çon.
MA CONVERSION 11
Après avoir vivement défendu mon père,
ma mère finit pourtant par regretter avec ma
tante l'éducation qu'on m'avait jusqu'alors
donnée, si toutefois on a le droit d'appeler
éducation l'absence de toute direction. Livrée
à mes propres impressions, j'agissais selon
ma fantaisie.
Calmée peu à peu par la promesse qu'on
lui fit de suivre, à la lettre, ses conseils pour
me bien préparer à la sainte communion, ma
tante décida qu'on irait inviter tout de suite
le curé de Lanville à dîner, afin de s'entendre
avec lui à ce sujet.
M. l'abbé Barthe desservait deux petites
communes à la fois, Lanville et Marcillac. On
attela, et bientôt nous fûmes sur le chemin
de Lanville, où demeurait Je digne prêtre. Ma
nature expansive et affectueuse ne s'arran-
geait pas des discussions ; aussi, pour couper'
court à celles qui sans doute allaient renaître
12 MA CONVERSION
pendant le chemin, je me jetai au cou de la
bonne petite vieille, car elle était excellente
(je ne tardai pas à m'en apercevoir), et je lui
dis tendrement :
— Vous verrez, chère tante, que vous serez
contente de moi, et M. le curé aussi; mais
ne grondez plus; ce n'est pas ma faute-si
l'on ne m'a jamais parlé du bon Dieu! Je
ne demande pas mieux que de l'aimer.
Ma mère rougit encore à ces mots; ils con-
tenaient une critique malheureusement vraie
de sa coupable négligence envers moi. Les
enfants sont sans pitié!
Un quart d'heure avait suffi pour franchir
la distance qui séparait Marcillac de Lanville.
Avant d'entrer chez le curé, je veux dire un
petit incident du voyage.
Le pays que nous parcourions était fré-
quemment coupé de ruisseaux entourant des
prairies artificielles tout émaillées de fleurs;
MA CONVERSION 45
de; grands peupliers faisaient la roule om-
breuse, illuminée çà et là par de chauds
rayons de soleil, ce qui donnait aux feuilles
de belles teintes dorées. Mon regard se per-
dait dans ce gracieux spectacle, quand je vis
un affreux serpent noir, tout droit et sifflant,
devant une petite vachère, laquelle tenait dans
sa main une baguette de noisetier.
— Oh! mon Dieu! dis-je, j'ai peur... un
serpent!
Aussitôt ma mère et ma tante se tournèrent
de mon côté; mais, à ce moment, l'enfant,
d'un geste ferme et rapide, frappait de sa ba-
guette (baguette que je crus enchantée!) le
hideux reptile, et d'un coup de son sabot lui
écrasait la tête.
— Ah! quel bonheur! balbutiai-je tout
émuet quoique me remettant vite. Vous n'avez
donc pas eu peur, ma brave fille? demandai-
je à la jeune vachère.
14 MA CONVERSION
— Oh! que non, mam'selle! et la bonne
Vierge donc ! Elle me voyait du ciel, allez !
car je suis enfant de Marie.
Je ne. comprenais pas cette réponse ; en quel-
ques mots ma tante m'expliqua ce que c'était
qu'être enfant de Marie. Pour la première fois
j'eus un mouvement d'envie : cette petite pay-
sanne avait une supériorité sur moi.
L'abbé Barthe, qui se trouvait fort heureu-
sement chez lui, ayant reconnu les gens de
ma tante, se hâta de venir au-devant de nous.
Le- presbytère était une assez vieille maison,
mais son irréprochable propreté lui tenait
lieu du luxe dont l'absence totalene manqua
pas de. m'étonner.
Un lit en bois blanc, des chaises en paille,
une table de sapin sur laquelle était une
pauvre écritoire en plomb, et quelques feuilles
de papier, formaient tout le mobilier de la
principale chambre du curé. Un crucifix
MA CONVERSION 15
d'ivoire, pendu à la cheminée, cadeau de ma
tante, était l'unique ornement qui eût un peu
de valeur.
Quant au jardin, on l'avait .utilisé le plus
possible; quelques fleurs vivaces seulement
s'épanouissaient çà et là.
J'avais une fois encore, pendant la route,
excité l'étonnement de madame Dufaure, en
lui disant :
— Est-ce qu'il est bien méchant et bien
laid, M. le curé?
— Comment? répondit ma tante, un prêtre
n'est jamais méchant; laid, c'est autre chose;
on ne se fait pas! Mon curé est bon et beau,
Dieu merci !
Une grosse servante, tout épanouie de joie
à la vue de ma tante, la conduisit au fauteuil
de M. le curé. Après quelques façons, il fut
accepté. Pendant ce temps, je n'en revenais
16 MA CONVERSION
pas d'étonnement. Non-seulement le curé n'é-
tait pas laid, mais il était beau, vraiment
beau! Figurez-vous de grands yeux noirs
d'une douceur angélique, un suave sourire,
de- beaux cheveux blancs légèrement crêpés et
laissant à découvert un front intelligent et
doux. H était de haute taille; sa démarche
fière, un peu vive, mais ralentie par le soin
qu'il portait à tout ce qu'il faisait, avait une
grâce particulière et distinguée. Il n'en fallait
pas tant pour me bien disposer en faveur de
ce digne ecclésiastique.
— Vous ne devinez guère le motif qui
m'amène ici aujourd'hui, mon cher curé? dit
familièrement madame Dufaure; je vous le
donne en mille à trouver.
— En mille, c'est beaucoup, madame;
voici mon esprit qui galope déjà bien loin.
Voyons, on a refusé ma demande de secours
pour les enfants du pauvre Jean-Louis?
MA CONVERSION 17
— Il est bien question de cela! vous n'y
êtes pas.
, — Madame de Précourt est convertie?
— Joliment! Vous allez trop loin. — C'est
tout près de vous.
Aussitôt M. le curé, regardant ma mère
et moi, nous dit en souriant :
— Oh! pardon, mesdames, vous avez be-
soin de mes faibles services?
— Ce n'est pas malheureux ! dit matante
en riant à son tour. Oui, monsieur, on a
besoin de vous, et grand besoin encore ! Par-
lons sérieusement, monsieur le curé : voici
une enfant qui est ma petite-nièce, madame
est sa mère ; je viens vous demander le ser-
vice de la préparera sa première communion.
Je dois vous prévenir qu'elle ne sait absolu-
ment rien, rien de rien en religion, pas même
an Pater !
— Oh ! c'est impossible cela ! dit le curé
18 MA CONVERSION
en regardant ma mère qui baissa les yeux.
Et ma tante se tournant vers elle :
— Ma chère, j'en suis bien fâchée, mais
M. le curé doit tout s'avoir!
— Épargnez-moi, chère tante, jevousprie,
reprit ma mère toute confuse. Alphonsine est
encore bien jeune, on pourra réparer le temps
perdu... »
— Je vous demande bien pardon, vous
vous êtes privée du bénéfice des prières de
votre fille; sur la terre, nos enfants sont nos
anges protecteurs... Dieu, qui les aime,
exauce leurs voeux.
Et reprenant un air aimable, ma tante in-,
vifca son curé à dîner avec elle, le lende-
main, pour causer de' cette grave affaire.
Avec un tact infini, le bon curé arrangea.
si bien les choses, que tout le monde le quitta
enchanté et consolé. Déjà j'étais meilleure,
mais triste; je songeais à mon ignorance,
MA CONVERSION 19
j'éprouvais surtout une grande honte de ne
pas savoir une prière: car il était vrai que
je n'avais jamais pensé à en dire une seule !
Je raconte longuement des détails qui pa-
raîtront puérils, mais, hélas ! comment ne pas
m'étendre sur ces jours si rapides de ma
première communion? A mesure que j'appre-
nais le catéchisme, je jugeais bien que là
était la sagesse et le moyen de parvenir à
noire fin véritable, mais je n'entrevoyais pas'
comment, une fois rentrée dans la maison de
mon père, je pourrais mettre en pratique ces
beaux enseignements. Aussi mes lettres
étaient-elles embarrassées, décousues, je n'a--
1 vais pas le courage de ma nouvelle manière
devoir, et je n'osais, la lui avouer, tant je
redoutais ses railleries habituelles.
M. l'abbé Barthe eut lieu, d'être satis-
fait de mon aptitude, je travaillais très-
sérieusement, renonçant volontiers aux belles
20 MA CONVERSION
promenades que faisait chaque jour ma mère
en visitant quelque ami de-la'famiilê. L'affec-
tion que l'abbé Barlhe m'inspira fut comme
le mystérieux anneau d'une chaîne suspen-
due au ciel et qui devait m'y ramener; je pus
apprécier combien les préventions de mon
père contre les prêtres étaient au moins
discutables. La douceur d'un ange, une cha-
rité poussée jusqu'à la plus rigoureuse pri-
vation du nécessaire, -distinguaient particu-
lièrement le vénérable ecclésiastique chargé
de m'instruire. Sa bonté et son indulgence
étaient idéales ! Je me souviens que lisant fort
innocemment. Estelle et Némorin, une jeune
personne de vingt ans me fit de vifs repro-
ches sur ce que j'avais osé ouvrir un roman
au moment de faire ma première communion.
Me voilà tout étonnée; je ne concevais rien à
l'énormité du mot roman. Qu'allait me dire
M. le curé ?
MA CONVERSION 21
— Faites-moi l'analyse de ce que vous
avez lu déjà, mon-enfant, me dit-il.
Il paraît que je n'avais rien compris, car
un bon sourire fut sa seule réprimande, et
il ajouta :
— Lisez les Evangiles, ma chère Alphon-
sine, vous Continuerez ce livre plus tard ;
à présent, soyez toute à Dieu.
Il me semble, maintenant que je regarde
en arrière, que la manière dont j'ai fait
ma première communion était insuffisante,
parce qu'il est impossible, non pas d'appren-
dre le catéchisme en un mois, mais de s'en
pénétrer et de le retenir quand on ne doit
plus l'ouvrir pendant de longues années ; et,
quant à l'impression qu'on en conserve au
fond de l'âme, elle m'a aussi manqué.
Quand l'heureux jour fut arrivé, habillée
avec un luxe qui m'était habituel, nous nous
rendîmes à l'humble paroisse qui devait me
22 MA CONVERSION
voir, seule, agenouillée au pied du saint
autel ; aucun hymne ne monta pour moi
vers le ciel ; les flambeaux s'allumèrent,
éclairant les vitraux de la modeste chapelle ;
la pompe et l'éclat qu'en cette occasion,
l'église déploie toujours, ne s'ajoutèrent pas,
dans: mon. esprit, aux impressions de mon
coeur, impressions mal définies; car, il faut
bien le dire, l'habitude, qui altère souvent
le caractère propre de nos actions, les déve-
loppe et les montre aussi sous leur vrai point
de vue, dans un esprit qui pense. D'un côté,
j'avais douze ans d'indifférence et d'incré-
dulité railleuse ; de l'autre, un mois seule-
ment d'étude sur une science qui demande,
non-seulement des années de réflexion, mais
toute l'existence pour être bien comprise.
Quelques paysannes, des enfants et la petite
vachère, que je reconnus tout de suite, mê-
lèrent leurs prières aux miennes, C'était un
MA CONVERSION 25
jeudi, on était aux champs; la solitude de
l'église m'attrista : je me souvenais, en ce
moment, du nombre de jeunes filles que
réunit, d'ordinaire, ce jour solennel dans les
grandes villes. Je me crus un paria de la
patrie céleste; mon coeur se serra, les bien-
veillantes paroles du prêtre, qui avait lu dans
ma conscience et en savait toute la pureté, ne
parvinrent pas à me rassurer ; je fus même
toute bouleversée lorsqu'il m'adressa cette
question :
— Pouvez-vous dire, mon enfant, que vous
êtes pure comme saint Jean?
Je répondis, par une humilité exagérée :
— Oh! non, monsieur le curé...
Cette réponse faillit faire manquer ma
première communion ; le bon curé s'imagi-
nant que je n'avais point osé confesser tous
mes péchés.
Cependant ma tante était si pieusement
24 MA CONVERSION ■
recueillie, il"y avait tant d'onction dans son
regard et de joie répandue sur son visage,
que des'larmes, larmes bénies, ouvrirent
pour ainsi dire mon coeur à un amour nou-
veau; la grâce, en descendant en moi, éclaira
mon âme; je compris mieux le bonheur qui
m'attendait. Une minute encore, et je rece-
vais mon Dieu !...
Je. priai ma tante de me laisser achever
avec elle la journée. Ma mère, je le sentais,
ne voyait en tout cela qu'une affaire termi-
née. Pendant plusieurs jours encore nous al-
lâmes à l'église ; il semblait, en vérité, que
ma bonne tante voulût absolument me rendre
pieuse ; elle comptait sans mon père.
Nous avions dépassé d'un mois le temps
fixé par lui pour rentrer à la maison. Encore
quelques jours, et nous allions quitter, pour
ne plus la revoir, cette chère parente qui
nous avait accueillies avec tant de cordialité.
MA CONVERSION 25
Nos adieux furent pleins de larmes ; ma tante
ne se lassait pas de répéter :
— Ma chère Alphonsine, prie pour moi,
je touche au terme de ma vie, et peut-être
n'ai-je pas suffisamment bien servi le bon
Dieu.
Ame sainte et généreuse ! j'ose croire
qu'elle est au ciel.
2
II
LES ANNEES QUI ONT SUIVI MA PREMIERE COMMUNION
Si j'étais rentrée au sein d'une famille
pieuse, je ne doute pas que j'eusse toujours
persévéré dans l'observance des commande-
ments de Dieu ; mais les premières paroles de
mon père furent si peu gracieuses à propos
de notre tardif retour, que le plaisir de le re-
voir s'évanouit pour moi; j'étais froissée de
cette irrévérence indirecte envers l'acte im-
28 MA CONVERSION
portant et sacré que je venais d'accomplir.
— Tu oublies, mon bon père, me hasar-
dai-je à dire, que j'ai eu le bonheur de faire
ma première communion? Cela ne va pas si
vite que tu le crois ; même nous avons pressé
mon instruction religieuse un peu trop...
— Bon, bon, tu en sauras toujours assez,
me répondit-il impatienté.
Il n'était pas difficile de prévoir qu'il me
dispensait, à l'avenir, de pratiquer ma reli-
gion.
Sans ma tante et le bon curé, qui avaient
tous les deux éclairé mon esprit, réveillé ma
conscience et attendri mon coeur, j'aurais pu
croire, comme mon père, que l'erreur était
la vérité.
Il est si naturel d'imiter ses parenis, de les
supposer infaillibles! Et mon père était si
bon, si noble, si généreux dans sa vie privée,
que tout me portait à accepter ses opinions.
MA CONVERSION 29
J'aime à penser qu'avant sa mort une mysté-
rieuse révélation lui aura dessillé les yeux,
et, qu'ouvrier de la dernière heure, il aura
reçu les deniers du Seigneur.
Pendant les quelques mois que nous pas-
sions d'ordinaire à la campagne, je ne man-
quais pas d'aller à la messe le dimanche ; ma
mère y trouvait ses pauvres, car elle était fort
charitable. De loin en loin, le curé venait
nous faire une visite, mais mon père se bor-
nait envers lui à une exquise politesse, ce qui
embarrassait d'autant plus le prêtre modeste
qui remplissait auprès de nous son devoir de
pasteur.
Les choses les plus simples ont souvent des
conséquences imprévues, même celles qui ne
nous touchent pas directement; c'est ainsi
que le souvenir de l'impression ressentie au
moment où j'avais vu la petite paysanne frap-
per le serpent, avec un calme si rare à son
g.
511 MA CONVERSION
âge, se présentait à mon,esprit comme une
preuve de ce que peut la foi. Je ne me rappe-
lais jamais cette enfant sans l'admirer et l,ui
porter envie. Je savais mieux qu'elle pour-
. quoi elle aimait la sainte Vierge; plus que
moi elle sentait ce.que la méditation seule
m'amenait à concevoir. Elle avait le senti-
ment, j'avais le raisonnement. Le raisonne-
ment qui analyse, déduit et détruit trop squ-
vent l'impression que le sentiment accepte.
L'amour, au contraire, a-t-il jamais demandé
à l'amour d'où il vient?
Il est aussi dans la vie certains jours mar-
qués par des avertissements mystérieux et
graves : c'est en vain que l'on voudrait en
perdre le souvenir, il demeure malgré nous
gravé dans notre mémoire ; c'est comme un
point qui s'agrandit par les efforts tentés pour
l'effacer.
; Nous étions en Suisse, dans le Valais; j'y
MA CONVERSION 51
prenais les eaux; ma faible santé avait,néces-
sité ce voyage. Mon père et ma mère m'ac-
compagnaient ; c'était pendant le mois de
juin. L'étroite vallée semblait avoir gardé
toutes les splendeurs de sa floraison pour le
temps de la Fête-Dieu. Deux jours avant cette
grande solennité, nous vîmes, ma mère et
moi, des femmes entrer chez nous en nous
demandant à emprunter tout ce que nous
avions de plus beau pour parer, nous di-
saient-elles, les anges du bon Dieu ; mais, en
vérité, les enfants qui devaient figurer à la
procession qui se faisait le lendemain par les
prairies en fleur. Rubans, dentelles, fou-
lards, mouchoirs de batiste, tout cela fut em-.
porté avec un ravissement et des : « Merci,
bonnes dames, » qui étaient plus que suffi-
sants pour nous payer du plaisir que nous
faisions à ces mères chrétiennes. Mon père
était absent ; j'avais peur qu'il ne se moquât
32 MA CONVERSION
de nous, et bien plus encore de la procession. -
Dès le matin de ce beau jour, tous les ha-
bitants du pays, qui avaient servi à l'étran-
ger, firent feu de leurs armes devant les
principaux hôtels en l'honneur de Dieu. Des
musiciens les précédaient, jouant des airs
nationaux, avec un ensemble d'autant plus
remarquable, que ces montagnards appren-
nent, seuls, à jouer d'un instrument quelcon-
que.' Ils consacrent à l'étude de la musique
les huit mois de l'année qu'ils passent sous
la neige. La procession s'étant toute rangée
sur une place, on se mit en marche au son
des instruments, des cantiques et d'hymnes
.harmonieux : des champs entiers de myosotis
rappelaient le pâle azur des cieux; d'autres
champs, tout fleuris de jaunes renoncules,
luttaient d'éclat avec le soleil; et le gai sain-
foin courbait ses. tiges flexibles sous les bai-
sers de la brise parfumée. Çà et là, des touffes
MA CONVERSION 55
de roses des Alpes, s'aecrochant aux saillies
des rocs, s'avançaient, comme autant de bou-
quets splendides offerts au Créateur par la
nature reconnaissante et charmée.
De beaux reposoirs, pieux sanctuaires éle-
vés sur le penchant des Alpes, attendaient la
visite du saint sacrement.
La hauteur des montagnes allait bientôt
nous cacher le soleil. Aux fleurs, aux cru-
cifix, aux lumières, .à l'encens des cassolettes
se mêlaient ses derniers rayons, laissant à
l'opposé tomber, comme un long voile, l'om-
bre gigantesque des monts sur la foule age-
nouillée.
C'était un spectacle à la fois touchant et
grandiose de voir cette longue file d'hommes
et de femmes, couverts de leurs suaires, qui
les eussent fait prendre pour des pénitents
blancs, si l'on n'eût connu l'usage du pays;
et ces enfants, attifés d'une façon indescrip-
54 MA CONVERSION '
tible, assemblage bizarre de rubans, d'ori-
peaux, de robes de filles portées par les gar-
çons, et jetant à pleines mains des fleurs sur
les chemins où devait passer le saint sacre-
ment.
Ce-jour-là, déjà loin de ma première com-
munion, je m'étais levée plus tôt que d'habi-
tude ; un je ne sais quoi troublait mon âme ;
il y avait en moi de vagues remords. Combien
j'avais depuis négligé tous mes devoirs reli-
gieux ! Ma mère, qui voulait simplement voir
la cérémonie, me pria de l'accompagner, si
pourtant mes forces me le permettaient. Je
n'avais pas songé à celte difficulté ; il fallait
aller à pied ou demeurer chez soi, la proces-
sion s'engageant assez haut dans les monta-
gnes par des sentiers rudes et rocailleux.
Cependant ma réponse fut affirmative,
je sentais comme un besoin d'adoration et
d'amour ; sainle grâce de mon généreux
MA CONVERSION 55
Sauveur, vous descendiez dans ce coeur ou-
blieux et ingrat, et je croyais faire mer-
veille en allant à vous, m'attribuant un cou-
rage que je tenais de vous seul !
Bien n'émeut comme la musique dans
es solennités de l'Église ; son caractère,
à la fois grave et simple, adoucit aussi-
tôt l'amertume des pensées, et semble ou-
vrir à l'âme un champ nouveau d'espé-
rance et de consolation. Au moment où le
prêtre, parvenu près du reposoir, bénit
l'assistance humblement recueillie, des voix
sonores entonnèrent un chant que je n'ai
jamais entendu depuis ; ce chant me ravit
aux cieux, des larmes brûlantes , pleines
d'amour et de repentir, vinrent mouiller
mes yeux.
A l'aspect do ces lieux je sentais dans mon coeur
Couler d'un calme pur la secrète douceur,
Et ma pensée, alors tranquille et solitaire,
Pour un monde meilleur abandonnait la terré.
56 MA CONVERSION
Peu à peu la foule redescendit les pentes
abruptes et rentra dans la petite église. A la
voir en dehors, on ne pouvait juger de ses ri-
chesses intérieures : littéralement, elle était
toute dorée. Les pauvres montagnards croient
indispensable d'orner la maison de Dieu au
pris de mille privations qu'ils supportent
avec bonheur.
One coutume du pays me frappa : toutes
les femmes ayant dépassé l'âge de dix-huit
ans, se. couvrent, à l'église, la tête d'un
voile, et choisissent une position pénible
qu'elles conservent pendant une grande par-
lie de la messe, en souvenir, des souffrances
de Jésus-Christ.
Les enfants continuaient à jeter en l'air
leurs fleurs et leurs feuilles, à ce point que
l'église en était jonchée... Cette verdure par-
tout charmait les yeux ; c'était comme autant
de promesses échangées entre les enfants de
MA CONVERSION 57
la terre et les anges des cieux. Pour la seconde
fois j'éprouvais un bonheur profond; aussi,
malgré ma fatigue, voulus-je me mettre à ge-
nouxau moment de l'élévation. Je n'avais pas
la force de me tenir ainsi ; quand l'encensoir
envoya vers l'autel son parfum sacré, je
m'évanouis. Cela fit un tumulte dans l'é-
glise ; il fallut me transporter dehors ; l'air
me ranima, mais ne parvint pas à dissiper
l'effet.que m'a toujours produit l'encens.
Mon père, qui était de retour et qui s'in-
quiétait de notre absence prolongée, fit à ma
mère des reproches de m'avoir emmenée à
l'église et lui dit : « Le bon Dieu a plus d'es-
prit que vous, il la renvoie ! » J'entendis cette
réflexion, mon coeur se serra. Mes aspira-
tions vers Dieu étaient sans cesse annihilées,
je ne pouvais agir librement.
Je n'ai pas l'intention de raconter plus
longuement les années qui me séparent du
5
38 MA CONVERSION
jour à jamais béni de ma conversion ; quel-
ques mots seulement suffiront à rattacher le
fil de ma jeunesse à l'âge où la grâce a tou-
ché mon coeur.
III
MORT DE MON PERE. — MON ENTREE DANS LE MONDE.
RETOUR AUX CIEUX.
Dès que ma santé fut rétablie, on me
présenta dans le monde ; deux ans ne s'é-
taient pas écoulés, que je perdais le meilleur
des pères; oui, le meilleur, car il m'a été
donné d'apprécier combien était profonde et
vraie sa tendresse pour moi. Il m'entoura
toujours des soins les plus affectueux et les
40 MA. CONVERSION
plus délicats. La mort-me révéla sa charité,
plus chrétienne qu'on n'eût pu le penser, car
il faisait le bien tout bas, sans en parler
jamais. Ses pauvres accoururent et le pleurè-
rent en suivant son cercueil. Doux et précieux
témoignages d'estime et de considération,
rien ne lui manqua à son heure dernière,
rien que le pardon de son Dieu ! Oh ! mais
non, Seigneur, vous lui avez pardonné ! tant
d'honneur, d'intelligence et de bonté ont
dû attirer sur lui votre grâce au moment de
sa mort...
Je dois avouer, à ma honte, que ma ten-
dresse pour mon père avait fini par rame-
ner, peu à peu, l'incrédulité dans mon esprit.
Toute la société de mon père lui ressemblait:
spirituelle, incrédule, aimant la raillerie, il
en résultait pour moi l'expression constante
d'une seule et même opinion. D'ailleurs,
l'esprit de mon père était tel, qu'il subju-
MA CONVERSION 41
guait tout autour de lui ; je ne le dis pas
pour m'excuser, ô mon Dieu! mais quelle
enfant, à ma place, n'eût succombé à un en-
traînement si journalier et, pourrais-je dire,
si impérieux ?
Aussi, quand l'agonie de mon père biën-
aimé commença, au lieu d'avoir l'idée d'aller
lui chercher un prêtre, je n'avais qu'une
crainte : c'est qu'il en vînt un ! « Ce serait le
tuer, disais-je à ceux qui l'auraient pu pro-
poser, » et les bouches restaient muettes et
mon coeur rassuré ! Oh! que d'amers regrets
j'ai éprouvés depuis! Quelle épouvante a ré-
gné dans mon âme, au souvenir de cette
lâcheté! Rien ne m'en a consolée. Il me
passe souvent par l'esprit que mon père a
peut-être désiré, et qu'il n'a osé, par respect
humain, demander le prêtre qui pouvait l'ab-
soudre. La mort ouvre des horizons si étranges
et si graves !...

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