Ma dernière gerbe ; Prose et poésie ; Le manuscrit / Victor Offroy

De
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Lemarié fils (Dammartin). 1876. 1 vol. (128 p.) ; in-8.
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Publié le : samedi 1 janvier 1876
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MA DERNIÈRE GERBE
Clermont (Oise), imprimerie Alexandre Toupet.
VICTOR OFFROY
MA DERNIÈRE GERBE
PmSE ET POESIE
LE MANUSCRIT L'AUBERGE DES DEUX-ANGES
LE DUC DE BOURBON L^IVER
A MA MUSE LE BILLET DE LOGEMENT
LA SAINT- MARTIN UNE PROMENADE DE PRINTEMPS
UN VOYAGE EN VACANCE
LA FRANCE ET SES LIBÉRATEURS VERSAILLES
LES MOISSONS
ETC., ETC.
DAMMARTIN
LIBRAIRIE DE LEMARIÉ FILS
1876
LA RAISON DE CETTE BROCHDRE
Un de nos compatriotes, amides lettres, des livres et
de son pays, me dit en me remerciant de l'envoi de mon
dernier ouvrage
« J'ai réuni toutes vos brochures et j'ep veux faire
relier quatre volumes; je tiens à conserver vos oeuvres,
parce que j'en trouve la lecture saine, les idées vraies,
le style simple et l'esprit bon. J'ai applaudi aux deux
médailles qu'elles vous ont méritées de la Société na-
tionale d'encouragement au bien. Dans votre fiistpire
de Qammartin, elles ont pour moi, comme pour bien
d'autres, l'intérêt des souvenirs et, dans tout ce que
vous dites, en vers et en prose, elles auront, pour îe§
miens et vos lecteurs, les plaisirs de la pensée, le
charme <Ju. sentiment, et le prpit de l'instruction.
« J'ai de vous les ouvrages suivants 1° le
dam une 'petite ville; 2° Recueil d'oeuvres diverses; 3* les
6
Prussiens à Dammartin; 4° Le Tasse à
et Senlis; 6° Histoire de Dammartin; 7° Hymne au
soleil; 8° mes derniers Loisirs; 9° nouvelles Œuvres
diverses; mais la matière me manque pour achever le
quatrième volume, et il faut que vous me la four-
nissiez. »
J'étais flatté, je l'avoue, de ce jugement et de ce désir
de mes faibles œuvres, car ce qu'il y a de plus flatteur
pour un écrivain et ce qui est souvent le seul prix de son
travail, ce sont les sympathies qu'il inspire et l'appro-
bation d'un homme compétent. Je consentis donc à lui
fournir la matière pour compléter un quatrième volume.
Voilà pourquoi cette dixième brochure vient s'ajouter
â celles qui ont paru et dont plusieurs comptent plus
de deux cents pages.
Mon livre, quel qu'il soit, pourra donc, sinon par son
mérite, au moins par la solidité et l'ornement de la
reliure, avoir une place et quelque durée dans une
bibliothèque d'amateur, et Dammartin avoir aussi son
auteur dans un enfant du pays. Je pourrai donc me
survivre dans quelque chose de moi-même. Cette pensée
me sourit, bien que je sache que tôt ou tard, quelles que
soient nos œuvres et quoi que fasse l'histoire, tout à la
7
fin rentre dans le néant de l'oubli, et qu'il n'y a rien de
durable ni d'éternel ici-bas.
L'homme se flatte en vain d'une vie immortelle,
La mort, à qui sa tombe oppose un nom rebelle,
Ne lui laisse en ce nom qui doit subir ses lois
Que le droit de mourir une seconde fois.
Cependant, quand on n'a plus d'avenir, on aime à
vivre dans le passé, on se plaît à lire dans le vieux
bouquin tout ce qui nous parle du pays qu'on habite,
des lieux que l'on connaît, des personnes, des monu-
ments qui en font la célébrité, on le relit quand il s'y
trouve des pages où l'histoire, la morale, la philosophie
instruit, édifie et console. On s'identifie avec l'auteur
dont les sentiments sympathisent avec les nôtres, on
en fait son conseil, sa société, son ami, on l'aime sans
le connaître.
J'ai pensé qu'il en pourrait être de même d'un de mes
livres s'il avait l'honneur de devenir vieux bouquin.
C'est ce qui m'a fait écrire quand même.
Qu'on me pardonne si je me suis trompé.
VICTOR OFFROY.
LE MANUSCRIT
Un manuscrit intéresse toujours parce qu'il a gardé
un secret, parce que la publicité ne l'a pas défloré et
qu'il vous confie des choses dont vous avez seul le pri-
vilége. Il intéresse parce qu'il met en rapport direct
avec votre âme les pensées d'une autre âme, et avec vos
yeux l'œuvré d'une main, d'un homme qui, du haut de
sa gloire, vous révèle son génie, ou du fond d'une tombe
vous parle à travers des siècles.
L'antiquité ou un grand nom ajoute encore à son
prix Voyez avec quelle attentive précaution on déroule
dans les ruines d'Herculanum ou de Pompéi et dans les
vieilles archives ces rouleaux de papyrus, ces feuilles
vermoulues où d'illustres morts ont imprimé une pensée
f lïièméf telle quelle joie n'éprouve pas J'archéologue, le
bibliophile en découvrant ces vieux parchemins où l'on
croit reconnaître le manuscrit de YEneïde; des Tuscu-
lannes ou de la Jêtusàlerh délivrée! et quel prix ne
donne-t-on pas dans les ventes à ces lettres, à ces auto-
graphes d'hommes ou de femmes célèbres!
C'est qu'on est curieux de posséder exclusivement ces
lignes qui ont échappé au temps, aux révolutions et
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viennent toutes couvertes de la poudre de leur siècle,
voua révéler des faits inconnus àThisteire, et les secrets
les plus voilés du cœur humain. C'est qu'au est désireux
de- converser dans le téte-à-téte avec ces hommes, qu'on
n'aurait osé aborder de leur vivant, et qui furent des
grandeurs ou des célébrités de leur époque; d'entendre
leur parole intime, de les voir pour ainsi dire en comité
secret, ou sur' la scène du monde; de descendre eu.
monter avec eux dans toutes les vicissitudes de leur vie,
enfin de les juger sur pièces, et de voir comment écrivaient
ces mêmes mains qui gagnaient des batailles, régentaient
un empiré ou créaient des chefs-d'œuvre.
Il est de ces lettres dont l'écriture, le style, l'ortho-
graphe sont quelquefois un sujet d'étonnement; on y
trouve des fautes qu'on ne sait comment concilier avec
l'instruction, le rang, la réputation de leurs auteurs; le
plus humble bureaucrate serait honteux d'écrire comme
écrivaient les Montmorency, les La Trémoille les
Chabannes, et un écolier de sixième peut être fier de
dire Condé, Napoléon ne mettaient pas l'orthographe
aussi bien que moi.
Mais quand ces autographes sont d'un parent ou d'un
ami, et si ces personnes qui nous furent chères ne sont
plus, lé manuscrit alors se revêt à nos yeux d'un intérêt
particulier. Il réveille et nourrit en nous les plus doux
souvenirs; nous y reconnaissons les sentiments, les pa-
roles même que ces personnes nous ont souvent expri-
més. Ces traits de leur main nous rappellent ceux de
leur visage ces pensées de leur âme, leur tendre affec-
tion, nous croyons les voir, les entendre encore, et par
cet écrit, elles revivent pour nous en dépit de la mort
et du temps.
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J'ai en ma possession et je conserve précieusement
un de ces manuscrits qui, par la mort de leur auteur,
semblent avoir reçu un cachet de sainteté et de vénéra-
tion il est d'un ancien prêtre de Dammartin. Vieux,
isolé et souffrant, ce digne homme avait cherché dans
les lettres quelque palliatif à son affliction; les livres
étaient son régime et sa plume son médecin. C'est du
bord de sa tombe et d'une main défaillante qu'il écrivit
le manuscrit dont je parle. J'en vais citer un fragment
où se trouve un passage remarquable le voici
« Il y a aujourd'hui 73 ans que ma mère me donna le
« jour. Nul sentiment ne peut égaler celui dont cette
« pensée me remplit. La pensée que tu as donné à
« l'homme, ô Dieu suprême la pensée qui l'adapte à
« l'universalité des choses et qui embrasse par la con-
K templation l'immensité de tes œuvres, voilà en quoi il
« est ton image. Un jour elle s'absorbera en toi. N'est-
« elle pas une portion indivisible de ta substance ?
« Auteur de tout, ta grandeur est dans ta puissance
« une goutte d'eau, un grain de poussière ne t'échappe
pas plus que ces soleils qui roulent dans l'immensité.
« 0 être des êtres, puisque tu m'as donné la pensées
« tu n'en dédaignes pas chez ta créature l'usage et
« l'offrande je dirai donc ce que j'éprouve de toi en
« moi-même. Source de toute consolation, tu ne m'as
« jamais abandonné, je t'ai cherché dans mes joies,
« dans mes peines, je t'ai trouvé partout. Un jour tu as
« dit à ma pauvre àme Je te conduirai dans la solitude
« et là, je serai toute ta pensée, je te défendrai contre
« toi-même, et je te garderai contre le monde. C'est
« donc par vous, et pour vous seul, ô mon Dieu que je
-il
« dois vivre désormais, il ne peut être pour moi déplus
« chère solitude que celle que je puis remplir de votre
« nom et où mon âme peut se nourrir de votre sainte
« et consolante pensée. »
On voit à cette page, qui est la dernière du manuscrit
de ce bon prêtre, l'affaiblissement de sa vue et de ses
forces; elle est datée de minuit; la dernière ligne est
lisible à peine. Sur cette page restée inachevée, des
taches d'encre montrent qu'à cet endroit la plume lui
est tombée de la main, que sa tête s'est affaissée et qu'à
cette heure de la nuit ce saint homme, plein de la pensée i
de Dieu, s'est endormi du dernier sommeil.
Le lendemain en effet on le trouva mort dans son
fauteuil, ayant sur une table ce manuscrit devant lui.
LE DUC DE BOURBON A DÂMMART1N
M. le duc de Bourbon, sous la restauration, n'aimait
pas plus la cour que le bon Sully ne l'aimait sous
Louis XHI. A son étiquette, à ses plaisirs, il préférait
l'aimable et simple franchise du vieux seigneur de
Versigny, les ombrages et les cerfs de la forêt de Chan-
tilly son grand plaisir c'était la chasse, il le prenait en
tout temps, il avait pour cela un équipage considérable.
Monseigneur a trop de monde, lui disait-on à ce sujet,
il faudrait une réforme dans sa maison. Cela peut être
répondait-il, mais ce monde là a besoin de moi, je le
garde. Il avait conservé et prenait encore le titre de
comte de Dammartin Qù il lui restait quelques pro-
priétés. Il y avait un relais et des piqueurs et il y passait'
souvent, soit qu'il allât courir le chevreuil sur la butte
rocailleuse de Montgé, ou lancer le cerf sous les voûtes
profondes de la forêt de Villers-Cotterets, soit qu'il allât
à Nanteuil dont une jeune fille recevait douze magni-
tiqu es foulards de sa part, en échange d'un mouchoir
(1) Dernier prince de Condé.
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qu'elle avait donné pour le pansement d'un chien blessé
de sa meute, ou à Ermenonville, dont les cascades
murmurantes et les paisibles ombrages plaisaient aux
dames de sa cour, soit encore que dans les landes
sablonneuses de Châlis il poursuivit un énorme sangler
dont il envoyait la hure à la dame du lieu, en réponse
la défense peu civile qu'elle lui faisait faire par son garde
de chasser sur ses terres.
Le prince dans ces passages avait un équipage
magnifique, ses relais étaient échelonnés de Paris à
Villers-Cotterets; en été il partait à 4 heures du matin
de l'Elysée-Bourbon, et vers six heures il arrivait à
Dammartin. Sa voiture était relayée à l'entrée ou à la
sortie du pays pour éviter l'encombrement. Un courrier
à veste rouge bordée de larges galons d'argent, passait
rapidement et l'on disait voila le prince en un instant
tout le monde était aux portes, et bientôt on voyait
arrivant au loin une voiture brillante, volant sous le
galop de six chevaux de luxe, faisant bondir leur crinière
écumante sous la main légère des jokeys dorés qui
pouvaient à peine modérerleur ardeur. Leprince était là,
tantôt en livrée de sa maison avec ses gentilshommes,
tantôt en habit militaire avec le grand cordon et la- grosse
épaulette à torsade d'or d'autres fois en habit de-ville
sans autre décoration que son crachat dans une calèche
élégante, ayant à ses côtés Mme de Feuchères tout
éclatante d'une beauté que relevaient encore la fierté
anglaise et les plus riches ornements. J'ai vu cette
femme célèbre dans son château de Mortefontaine, et
au milieu des chefs-d'œuvre de l'art et de la nature elle
ne me parut pas déplacée.
Le prince saluait gracieusement, recevait les pétitions
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et donnait pour les pauvres. Le soir il repassait à
dix heures, endormi et se reposant dans sa voiture de
ses courses du jour. Le courrier qui le devançait portait
une torche flamboyante, et, pour éclairer la route,
traçait de Nanteuil à Paris un long sillon de lumière au
milieu des ténèbres.
M. le duc de Bourbon, dernier prince de Condé, était
naturellement bon et porté à la bienfaisance ses ma-
nières étaient affables, sa conversation pleine d'intérêt.
Sa tête blanche, sa queue qu'il portait longue et poudrée,
son costume un peu antique rappelaient l'ancienne cour
de Louis XVI. Sans faste, même un peu négligé dans
sa personne, il était grand dans la représentation, la
la tenue et la dépense de sa maison. Dans cette figure
noble où le malheur avait aussi gravé son empreinte,
on aimait à voir le seul rejeton qui restât de cette bran-
che illustre des Condé et l'arrière-petit-fils de l'intrépide
vainqueur de Fribourg, de Lens et de Rocroi. Les
princes de Condé possédaient de grands biens et apanages
dans les cantons de Dammartin, Nanteuil, Senlis et
Montmorency; les habitants de ces cantons les re-
gardaient comme leurs protecteurs nés, titre flatteur,
qu'ils justifièrent souvent. Les chevaliers de l'arcavaient
adopté l'uniforme de leur maison, ils se plaçaient sous
leur généreux patronage et tous les ans en recevaient
une superbe écuelle d'argent. Le prince voulait bien
s'associer à leur jeu, il acceptait volontiers les honneurs
du premier coup.
Le duc de Bourbon, à Chantilly, accueillait tous ceux
qui avaient accès auprès de lui; il recevait avec distinc-
tion les nobles et les magistrats du lieu, honorait les
savants, les artistes, ne voulait pas qu'il y eut de pauvres
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dans la commune, instituait des fêtes, des jeux pour les
jeunes gens, dotait de pauvres filles, et créait pour les
ouvriers des travaux de toute saison. Si, dans ses pro-
menades il rencontrait quelque bon curé des environs,
quelque ancien militaire, quelque honnête bourgeois
qu'il avait connus dans sa jeunesse, s'il revoyait après
sa longue absence quelque vieil ouvrier, fournisseur
ou serviteur de sa maison, il aimait à jaser avec lui,
s'informait de sa position, de sa famille, de ceux qu'il
avait connus et qu'il ne voyait plus dans le pays, il les
appelait dans son château dont il bannissait tout gênant
cérémonial et souvent les admettait à sa table. C'est
ainsi qu'il recevait l'abbé Lemire, ancien desservant de
Notre-Dame de Dammartin, il lui parlait de son jeune
temps, de son exil, de ses malheurs, quelquefois de son
malheureux fils, et des larmes baignaient son vénérable'
visage.
C'était donc avec un intérêt touchant qu'on revoyait
ce prince à Dammartin; les anciens l'admiraient comme
leur seigneur d'ancienne connaissance et les jeunes gens
comme un prince dont la noblesse, les manières,
la magnificence leur donnaient une idée de la cour et du
bon vieux temps tant vantés par leurs péres mais
à cette admiration succédèrent un jour les plus vives
alarmes le prince n'avait plus à Dammartin les relais
de sa maison, sa voiture venait d'être relayée à la poste,
et au lieu de ces beaux pages, de ces larges cochers
guidant l'attelage majestueusement silencieux de six
coursiers des écuries monumentales de Chantilly,
quatre habitués des rateliers et abreuvoirs de Dammartin
trainaient la voiture princière sous le fouet bruyant et
intéressé de deux postillons tout à coup emportés par
l'habitude, ces quatre chevaux, tournant court dans la
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rue de leur abreuvoir, prennent 'le mors -aux ^ênts -et
entraînent le prince et sa suite avec une rapidité
effrayante dans le fond de cette -rue dont la pente
présente les plus grands dangers. 'La voiture était rejetée
d'une borne à l'autre et près à chaque instant d'être
renversée et brisée en éclats. Heureusement devant une
longue perch-e présentée en travers -les chevaux se
cambrent et s'arrêtent enfin empêtrés dans les traits
on accourt de toutes parts, on se pend au cou des
chevaux, on se cramponne aux roues, au train de la
voiture, le prince en sort le premier, pâle et en désordre,
on s'empresse autour de lui, il rassure tout le monde,
il remercie des soins, des craintes qu'on lui témoigne et
remonte assez péniblement, la rue jusqu'au milieu du
pays. Là une bonne dame, pleine de ce dévouement
traditionnel, qui alors passait des pères aux enfants,
fend la foule qui l'entoure, et s'adressant à lui sans le
reconnaitre. Ah! Monsieur, n'est-il rien arrivé au
prince? Mon Dieu! Quel danger il a couru! Un si bon
prince! Mais, dites, Monsieur, est-il bien vrai qu'il n'est
pas blessé? Le prince s'efforçant de sourire: -Non,
Madame, le prince n'a rien, je vous l'assure et je vous
remercie pour lui de l'intérêt que vous lui portez. En ce
moment les gens du prince et sa voiture arrivèrent, il y
remonta et la dame voyant à qui elle avait parlé se
retira toute confuse et se perdit dans la foule.
Quelque temps après on ne vit plus aux jours accou-
tumés reparaître le brillant équipage; le prince reposait
dans les caveaux de'Saint-Denis et avec lui venait d'être
enseveli un des plus fidèles souvenirs des mœurs de
l'antique noblesse et de l'honneur de la vieille France.
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L'AUBERGE DES DEUX-ANGES
Le 18 juin de l'année 1778, vers onze heures du matin,
un étranger arrive à Dammartin, il entre dans une
petite auberge ayant pour enseigne Aux deux Anges.
Il faisait chaud, il était fatigué, quoiqu'il ne vînt,
disait-il, que de deux lieues, mais il était âgé et
ne paraissait pas bien portant. Il était vêtu selon le
costume de cette époque et de son âge chapeau tricorne,
perruque à gros canons, habit gris à collet ras et à
larges basques, culotte courte et souliers bouclés, tout
couverts de la poussière du chemin. Il avait la tête un
peu penchée en avant, et portait une longue canne sa
figure n'avait rien de remarquable, mais ses manières
étaient franches, honnêtes, et ses paroles modestes et
obligeantes Il s'assied, se découvre, demande un peu de
vin et d'eau et s'informe si la voiture publique venant
de Paris doit bientôt arriver. Les voitures publiques
d'alors n'avaient pas la célérité de celles de nos jours.
Au lieu de ces élégants omnibus, de ces légères et rapides
diligences, une espèce de longue guimbarde, traînée par
un lourd équipage et cahotant par deux raides soupentes
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qui bondissaient sous le choc d'un pavé anguleux, ne
mettait pas moins de six et quelquefois sept heures pour
franchir les huit lieues qui séparent notre petite ville de
la grande elle ne devait donc arriver au plus tôt qu'à
deux heures après-midi un petit paquet devait s'y
trouver pour Fétfàiigèr. Il fui obligé d'àttènâre, il em-
ploya ce temps à faire connaissance avec ses hôtes.
Le maître de l'auberge était un homme au-dessus de
sa condition il avait dans sâ jeunesse demeuré neuf
ans au collége de Juilly et il y avait acquis des maîtres
qu'il avait servis des connaissances assez étendues en
histoire et en géographie sa digne compagne possédait
toutes lés vertus de son sexe, mais elle souffrait en ce
moment d'un cancer dont elle mourut ces deux époux
qui alors avaient passé la cinquantaine étaient mes
aïeux. Près d'eux étaient les deux seuls enfants qui leur
restassent de neuf qu'ils avaient eus. L'un, qui fut mon
père, comptait alors 17 ans, c'est de lui que je tiens ces
détails l'autre était une belle fille de 15 ans qui déjà
suppléait la pauvre mère dans le service de la maison.
L'étranger paraît voir avec plaisir l'union et les senti-
ments de cette bonne famille, il en félicite le chef, consolé
l'épouse souffrante et la complimente d'avoir elle-même,
élëvé ses enfants. Là conversation s'engage, il raisonne
avec eux sur lé bonheur que la nature attaché pour
l'humanité à l'accomplissement des devoirs qu'elle im-
posé, il s'informe ensuite du pays, dé son commerce, de
ses produits, du sort des habitants, mon aïèul répond
sur tout et les voilà contents l'ün et l'autre. C'était
l'heure du dîner, l'étranger est invité à partager lé repas
de famille il accepté et prend une part bien sobre d'une
omelette et de quelques légumes. Âpfês lé Anér et en
£0
pendant là voiture qui ne viendra que dans
le maître delà maison propose à l'étranger une $r&m**
nade au vieux château. Ils vont se reposer engtf&bl* â
l'ombre des ruines encore debout de cette antique forte-
resse qui eut un César pour fondateur et qui vit les
hauts faits d'armes des Philippe-Auguste, des Cha-
bannes, des Jeanne d'Arc, des Henri IVj des Turenne
et des Cendé. De ce lieu, d'où la vue embrasse sans
obstacle le cercle horizontal, l'étranger admire cette
riche contrée, cette belle immensité dont le spectacle
avait souvent attiré là un Bossuet, un Racine qui plus
tard devait récréer un Cambacérès, intéresser un Na-
poléon, et faire sur ces mêmes ruines le charme ravissant
des plus magnifiques promenades. Mon aïeul raconta
ce qu'il savait de l'histoire de ces lieux, mais sur ces
vieux débris, en présence de cette nature majestueuse,
l'étranger ne répondait plus que par monosyllabes. il
restait silencieux et comme absorbé dans une médita-
tion contemplative. De retour au logis, il alla au bureau
de la voiture et en rapporta un paquet qu'il ouvrit il
contenait des livres, des caliers de musique et une
lettre. Quand il eut lu cëtfë lettre il demanda du papier,
en écrivit une assez longue et pria le plus honnêtement
possible le fils de la maison de la porter de suite à la
poste puis, voyant la journée qui s'avançait Ma
femme, dit-il, va s'inquiéter de mon retard. Il prit sa
canne, son petit paquet, tira de sa poche une pièce de
monnaie et voulut payer son écot mais on ne voulut
rien recevoir, il n'insista pas, mais la pièce de monnaie
fut pour le garçon d'écurie qui se trouvait là il fit son
adieu à la famille, serra affectueusement la main de
mon aïeul qui déjà avait conçu pour lui de l'attache-
1 *v.
tfiint et qui voulut le conduire un bout de chemin, et il
s'en retourna à Ermenonville. C'était Jean-Jacques
Rousseau.
Quinze pu seize jours après, l'étranger de l'auberge
des Deux-Anges reposait pour l'éternité dans l'île des
peupliers d'Ermenonville.
Quand, plus tard, je lus les écrits de ce grand homme,
je ne pouvais voir sans une sorte de vénération, la table,
la chaise, l'encrier qui lui avaient servi chez nous et que
mon père me montrait encore, je sentis l'influence d'un
grand génie sur une imagination, et je compris qu'Ho-
mère ait eu des autels.
A M. A"*
Sur ses nouvelles lettres politiques.
J'ai lu, monsieur, vos nouvelles lettres politiques avec
tout l'intérêt qu'elles inspirent et que je prends toujours
à tout ce qui sort de votre plume. Vous examinez, en
philosophe, les hommes et les faits de notre époque, et,
les dépouillant du prestige qu'ils tiennent des circons-
tances souvent plus que de leur mérite, vous les taxez
au poids de la raison et les réduisez à leur juste valeur.
Je trouve que vous jugez bien, quoiqu'un peu ri-
goureusement, ceux qui aujourd'hui portent le sceptre
de la politique et en dirigent l'opinion; mais en leur
reprochant de l'exagération sur les tristes tableaux qu'ils
nous font de la monarchie, il me semble que vous ne
vous éloignez pas assez de ce reproche sur celui que
vous nous faites de la République.
En général les choses sont bonnes ou mauvaises,
relativement et selon le côté sous lequel on les envisage,
c'est ce qui donne tant de latitude aux écrivains, aux
orateurs de pour et contre. Les questions politiques se
22
rattachent à tant de considérations, peuvent être pré-
sentées sous tant de sens divers, avoir tant d'applications
différentes, qu'on peut varier indéfiniment sur leur
solution et avoir toujours raison par quelque part.
Les uns vous disent que les peuples font les gou-
vernements d'autres, q\ie jf& gouvernements font les
peuples. Je crois, moi, que les gouvernements sont
amenés par la force des choses, qu'ils émanent de la
civilisation raison de l'intelligence, qu'ils
s'harmonisent avec les temps, les lieux, les moeurs, que
leur durée, leur force sont en raison de cette harmonie,
que le peuple les prend comme ils surgissent naturelle-
ment de son sein, mais ne se les donne pas.
Rien n'est stable dans ce monde; tout marche et varie,
tout & 698 mouvement ascensionnel et rétrograde
l'humanité a le sien comme notre globe, sa vie
physique et morale, son enfance et sa caducité il faut
dlone que le§ institutions qui la régissent subissant ces
différentes phases, et que ses gouvernements s'adaptent
à ses besoins.
A tel peuple, il faut encore l'autocratie, 1, il faut la
monarchie absolue; ici, il la faut constitutionnelle,
celui-là n'en est encore qu'à l'oligarchie pour celui-ci,
c'est le temps de la démocratie. Ainsi le temps mûrit les
peuples et gFadue les gouvernements. Il faut peut-être
encore le despotisme 4fs czars chez les russes, comme
il allait l'absolutisme 4e Louis XI sous le régime féodal.
Il y a loin des Capitulais de aux Çdife
d« 3£I V les décrets de l'Empire ne ressemblant
pa# h Charte 4^
pas P'.o£ je conclu
%m lt qui it4 four
23
nous un peut-être dans un
peut très-bien être un aujourd'hui. 0 faut
changer avec lé siècle, il faut des institutions nouvelles
c) un peuple nouveau.
La philosophie, les arts, les lettres qui avaient fait
une révolution dans la pensée, en voulaient une (jans les
choses, le progrès nécessitait des réforme^ dans le
système politique la monarchie ne voulut pas marcher
avec lui, il marcha sans elle, deux fois elle tomba pour
être restée en arrière, et, de sa dernière chute, naquit
accidentellement cette République qui, peut-être, a de-
vancé son temps et qui fait aujourd'hui l'éternel objet
de tant de craintes, d'espérances etdejugements4iyers.
Ce gouvernement est-il généralement le voeu du pays,
je l'ignore, mais était-il alors comme aujourd'hui un
autre gouvernement possible ? Voilà tout ce qu'on
devrait examiner, et qu'on oublie toujours dans le re-
proche qu'on fait à ceux qui l'ont établi; la sagesse
humaine consiste à savoir tirer le meilleur parti possible
des choses dont les événements nous font une nécessite.
C'est, je crois, ce que nos gouvernants ont compris et
tâché de faire, et comme tous ceux qui se dévouent pour
la cause publique, plus ils ont obtenu de succès 4ans
leur périlleuse entreprise, plus ils ont trouve de critique
et d'ingratitude chez les hommes. J'ai vu un temps PU
l'Qn n'eut pas trouvé assez de couronnes pour l'apothéose
de j^ainartine et de Cavaignac un peu plus tard on les
dévouait aux gémonies, et ils purent éprouver cette
vérité qu'il n'y a qu'un pas
Çe^ 4e courage et de
la République, pnr<^ que per-
24
sonne ils purent reconnaître qu'il n'y avait pas d'autre
moyens de préserver la France de l'anarchie, et que dans
cette crise sociale c'était par le peuple qu'il fallait sauver
la nation. Mais cette République, ils l'ont accommodée
au, temps, ils l'ont dépouillée de tout ce que sa ressem-
blance avec celle du dernier siècle pouvait lui donner
d'hostile au dehors, de terreur à l'intérieur. Ils en ont
fait un gouvernement d'ordre, de bien-être et de fra-
ternité. ils ont affranchi et dignifié le citoyen, parce
qu'amené par son état de civilisation à l'examen de ses
devoirs, à la connaissance de ses droits, il sentait
l'indispensable besoin de les exercer.
On a beau dire que la souveraineté du peuple est une
dérision, elle n'en est pas moins une vérité tout gou-
vernement doit lui être subordonné, il est naturel que
la partie soit inférieure au tout; qu'importe qu'il y ait
des inconvénients dans la manière dont le peuple exerce
ses droits, si en définitive les résultats sont à l'avantage
de tous ? Vous dites qu'il y a plus à craindre de son
ignorance et de ses passions qu'à espérer de son
intelligence et de sa raison. Quel mauvais usage
cependant a-t-il fait de ses droits depuis qu'il les a
conquis quelle a été sa conduite dans les actes de sa
puissance? Livré pour ainsi dire à lui-même, a-t-il oublié
le respect dû à l'ordre, à la propriété, à la justice? Dans
la licence d'une révolution (je ne parlé de l'infâme
commune) n'a-t-il pas été à lui-même sa police, son
armée, sa loi et la sauve garde du pays? Et quand
l'anarchie a voulu dans de sanglantes journées lever son
étendard séditieux, n'est-il pas accouru des quatre coins
de la France pour la combattre et la dompter? Et quand
il a nommé une Chambre constituante, une Chambre
25
législative, un Président, et quand il a élu ses Magitrats
dans l'ordre civil, ses Officiers dans l'ordre militaire, et
quand par ses Représentants il a voté pour ses lois, ses
choix en général n'ont-ils pas été aussi bons qu'ils
pouvaient l'être ? N'a-t-il pas toujours montré par le
résultat de ses votes que les idées d'ordre, de convenance
d'équité prévalaient chez lui sur les idées factieuses et
subversives que lui suggèrent les partis? N'est-ce pas le
peuple qui, en toute occasion, proteste contre l'abus,
contre l'illégalité, qui combat l'arbitraire et meurt au
besoin pour la défense ou le maintien du droit.
Non, monsieur, ce qu'on appelle peuple aujourd'hui
chez nous n'est pas si à craindre qu'on feint de le croire,
et mérite peut-être plus de justice que ne lui en rendent
ses contempteurs. S'il a des vices, il a aussi des vertus,
s'il a de l'ignorance, il a aussi du bons sens et quoi
qu'on l'influence, son degré de lumière est suffisant pour
que, dans sa souveraineté, il y ait plus à espérer de ses
qualités qu'à redouter de ses défauts. Je crois donc que
si la période grave, sérieuse, dontnous approchons (1875)
et au sujet de laquelle tant de journaux, tant d'alarmistes
sèment l'épouvante, trouve l'intrigue, l'excitation, le
trouble dans la division des fractions, elle trouvera le
calme, la dignité, la sagesse, dans l'unité des masses,
parce que je crois dans le progrès, dans l'expérience,
parce que j'ai confiance dans le sens commun d'une
grande nation, parce que si je m'inquiète avec le parti,
je me rassure avec la France.
Vous trouvez mille sujets de duperies, de déceptions,
de discordes dans le mode électif, mais ne voyez-vous
pas que ces inconvénients sont moins en lui que dans
l'étrangeté pour nous de ses formes et institutions qui?
l'état normal, passeront insensiblement des
difficultés de l'épreuve aux facilités de l'habitude ? Et
quels gouvernement à sa naissance n'a pas toujours ses
tribulations ? Savons-nous de combien d'intrigues, de
guerres, de crimes sont écloses les premières monar-
chies ? Ce n'est pas à vous qu'il faut rappeler les trames,
les conspirations qui précèdent l'avenue au trône des
souverains électifs. Les transitions d'une dynastie à une
autre n'ontrejles pas toujours été funestes aux peuples ?
Vous dites que les républiques ont aussi leur ambi-
tion, leur jalousie, etc. mais cette ambition çoûtât-ejle
jamais autant de sang que celle des rois, n'a-trelle pas
d'ailleurs un motif plus noble, et J'amour sacré de la
p&teje qui, dans leurs guerres, animaient les Cincinna-
tus et les Scipion, peut-il être comparé à la gloriole
insensée d'un Alexandre ou d'un Tamerlan ? Jamais la
meilleure monarchie engendrât-elle de plus héroïques
vertus, qu'une république ? Ceux qui, à Pavie, à Ivry,
à Çassel, ,4 Marengo, combattaient pour François Ier,
Hçnri IV, Louis ^CIV et Napoléon, étaient des braves
pour eux, la France, c'était le monarque, ils avaient le
culte de la personne mais les Léonidas, les Phocion,
les Réguius, les Tell, les Eustache de Saint-Pierre, les
J^ailly, les panaris étaient des martyrs de l'héroïsme,
ils professaient le culte de la patrie et ne mouraient que
pour elle.
Vous accusez les républiques, mais si le vieux Caton
revenait de nos jours et qu'il pût vous répondre, il vous
dirait que malgré leurs éternelles dissensions, Athènes,
Sparte §t Rome n'eurent jamais de jours plus beaux,
pluj glor^u^, de vertus plus grandes, plus nobles que
M pppulaifÊS, et que leur 4?gra-
-27-
dation, leur asservissement ne datant que 4e$
rois. Vous me répondrez que nous ne spïnnie§ ni 4ê§
Grecs ni des Romains sans doute, ïnajs noup jie,
gommes pas non plus les Français de CJoyjs ni de Phi-
lippe le Bel, et si les horreurs en règne de Çtiarlçs, B£
ne prouvent rien contre la monarchie, l'infâme ÇpnYenT
tion de 179? ne prquye pas p}v»s contre la République.
Les passions ne changent pas, dites-vous non, en
tant que passions, mais elles se modifient sous l'in-
ûuence des lumières, et leurs effets ne sont pas les
mem.es, Nos mœurs, si elles ne sont pas plus pures,
sont moins grossières que celles de nos aïeux nos
guerres, sans être plus justes, sont moins cruelles,
moins futiles, moins implacables, nos lois sont plus
sages, plus humaines, l'établissement du jury,
tion de la peine de mort en matière politique, et peut-
être bientôt en toute matière, prouvent que si notre
époque a autant de vices, elle a moins 4e barbarie, de
crimes, d'iniquités qu'on en voyait dans des temps
moins éclaires. Ce n'est Pa§ aujourd'hui qu'on ferait
des guerres à la Mazarm. des Saint-Barthélémy. Nous
avons des tribuns, mais non des despotes, des pauvres,
mais non des serfs, des philosophes, mais non des
inquisiteurs des milliers d'hommes ne suivraient plus
de nos jours saint Louis dans ses croisades, ni même
un Napoléon dans ses ambitieuses conquêtes. Eh bien,
monsieur, dans cette marche prpgre§sivederhumanité,
quelle répugnance y a^t-jl à croire que npus soyons
arrives à ce point o^f la 4émpcratie peut être pour nous
un gpuYernenient nécessaire ? Vous me dites qu'il fau-
dirait pour jsela cpnfultf F la mais serait-il pru-
4^nt 4e encore tout fn question? Qui §ait
28
dans quel abîme, du calme où nous sommes, nous
pourrions être replongés 1 et quel que soit le gouverne-
ment qui sorte d'un plébiscite, que n'aurait-il pas à
craindre de ceux qui en seraient exclus et si, faute de
majorité absolue, les choses devaient rester ce qu'elles
sont, voyez combien de passions, d'antagonismes, de
rivalités vous auriez encoreet inutilement déchaînés les
uns contre les autres de quelle mortalité vous auriez
frappé derechef le commerce, la confiance, les affaires,
les travaux quelle immense perturbation vour auriez
jetée dans les partis, et quelle inquiétude parmi ce
peuple qui était paisible, qui ne vous demandait rien et
que vous auriez troublé, agité, soulevé par une tenta-
tive compromettante et une opération à si funeste
résultat
Je reconnais avec vous que notre système électif a
quelque inconvénient; que notre République n'a pas
encore cette stabilité, cette sécurité à laquelle tout le
monde aspire et qu'elle aurait bientôt si ceux qui la
repoussent n'affectaient de la confondre avec la déma-
gogie, et ne la jugeait pas comme on juge de la religion
par le fanatisme et de la liberté par la licence mais
quand on pense de quels dangers elle nous a sauvés, à
quels autres nous exposerait aujourd'hui son abolition,
je trouve bien téméraire bien imprudente la main qui,
sous un ciel d'orage, voudrait nous ôter cet abri quand
nous n'en avons point d'autre.
Tels sont mes sentiments, monsieur, sur quelques
points de votre nouvel et scientifique ouvrage je de-
vrais peut-être m'en défier en les voyant contraires aux
vôtres, mais en ce qui touche le bien de notre belle patrie,
si nous différons sur la forme, je suis sûr que nous
20
sommes d'accord sur le fond, et ma foi dans l'avenir qui
fait ma sécurité me rassure sur la défiance qui fait vos
craintes. En résumé, je crois que lorsqu'un grand peuple
dans la puissance de sa force et dans l'impuissance des
lois a su respecter pour tous le droit, la justice, la reli-
gion, combattre l'anarchie et se tenir calme dans de
provoquantes séductions, il mérite quelque confiance.
et que lorsqu'il a conquis son indépendance et repris
sa dignité, il est plus beau, plus noble pour lui de se
gouverner que d'être gouverné.
Si j'avais la science, le talent des hommes privilégiés,
je me ferais un devoir d'aider le peuple dans le grand
œuvre de sa régénération j'apporterais ma pierre à
son édifice social, je l'éclairerais de mes lumières, je le
seconderais de mes efforts, je lui donnerais mon in-
telligence, mon concours et reon ma censure.
J'honorerais, j'encouragerais ceux qui portent le lourd
fardeau de ses affaires, distinguant en eux l'intention de
la faute, faisant partout et en tout la part des circons-
tances et de l'humanité, persuadé que je suis que sou-
vent ils sont menés par les événements je prendrais
leur défense et laisserais Leur critique, et si le gou-
vernement établi par les représentants de ce peuple
avait sauvé mon pays, si je voyais-ma personne, mes
biens, mes droits, mon mérite protégés, honorés par
lui, si je pouvais, comme vous, philosopher à mon aise
et vivre paisiblement sous ses lois, ce gouvernement
fût-il une république, ah monsieur, je me ferais ré-
publicain, ne fût-ce que par reconnaissance.
L'HIVER
A SYLVIE
Voici l'hiver la feuille tombe,
Au bercail rentre le troupeau,
La cloche a pleuré sur la tombe
Des morts qu'on regrette au hameau.
Le ruisseau n'a plus son murmure,
La fleur se flétrit dans les champs,
Nos bosquets perdent leur verdure
Et nos oiseaux n'ont plus de chants.
Le pâtre, dans le's jours d'orage,
N'a plus d'abri sous le noyer,
La vierge a double son corsage,
Le sarment pétillé au foyer.
Sous la tempête menaçante
Le hibou crie et vole seul,
Et sur la nature mourante
La neige étend son blanc linceul.
Le Soleil à vôilé sa tàce,
La glatè durcit les gtiérètâ,
L'ouragan siffle dans l'espace,
Le loup hurle dans les forêts.
Écoutez les vents, le tonnerre,
Voyez ce ciel peser sur nous,
On croit sentir trembler la terre
Sous les éléments en courroux.
Où sont ces jours, belle Sylvie,
Où nous partions dès le matin
Respirer l'air de la prairie
Qu'embaumaient la rose et le thym ?
Ou voir une ruine antique,
Explorer un site nouveau,
Et d'une plaine magnifique
Admirer le riant tableau ?
Il reviendra, ce temps qui passe,
Pour les bois, les fleurs, les beaux jours;
Comme nous, quand l'hiver les glace,
Hélas ce n'est pas pour toujours.
Mais pour votre cité princière,
Les hivers n'ont pas de rigueur
Mille gaz font votre lumière,
Mille foyers votre chaleur.
Paris est la ville aux miracles,
Il a ses chaires, ses ôfâéles,
Il va vous ouvrir ses palais;
Vous verrez ses cours, ses cénacle.,
Vous verrez ses bals, ses spectacles,,
Où vont briller tous vos attraits.
Dans ses salons où l'artifice
Remplace à tort la vérité,
Votre noble simplicité
Des dames fera le supplice,
Et par un trait assez piquant
Vous obligerez leur malice
A vous louer avec justice,
A mentir en vous critiquant.
Vous verrez triompher une heure
La beauté qu'un vil or flétrit,
Le grand briller en sa demeure,
Sous son toit gémir le petit,
Et cette misère qui pleure,
Et cette opulence qui rit.
Sous l'ample robe des coquettes,
Vous verrez ces corps, ces lacets,
Par qui des femmes si bien faites
Font que tant d'enfants sont mal faits,
Et qui de leurs formes parfaites
Divulguent les ressorts secrets-.
Et moi, désœuvré, solitaire,
J'irai quand il _ne pleuvra pas
Bêcher mon petit coin de terre,
Dans la plaine égarer mes pas
Le soir, entendre la causette,
Lire, ou rimer près d'un bon feu
Quelques vers qu'un journal répète.
33
a
Faire la bonne œuvre secrète,
Penser au pauvre, à vous, à Dieu.
Jusqu'au jour où, pour la campagne,
Quittant votre infernal Paris,
Vous viendrez sur notre montagne
Revoir nos murs et vos amis
Et, parcourant un paysage,
Ou cueillant la fleur du vallon,
Marier sous un vert ombrage
Le printemps de votre bel âge
Au doux printemps de la saison.
LA SAINT-MARTIN
[ De tous les saints qui composent le calendrier, il n'en
est pas qui occupe plus la pensée que le jour de laSaint-
Martin non parce que ce saint est l'un des premiers
fondateurs du christianisme en France, non parce
qu'aux portes d'Amiens il partagea son manteau avec
un pauvre, non parce qu'il pratiquait ces vertus qui font
l'homme si grand, si saint, qu'on se croit dispensé de
l'imiter quand on l'admire, mais parce que son jour est
celui d'un terme qui impressionne diversement le débi-
teur et le créancier, et d'une échéance consignée dans
tous les baux à ferme.
De tous les jours de 1'année, aucun n'est d'une date
plus prévue pour tous. C'est un jour intéressant, car
c'est le jour de l'argent; l'argent! quelle puissance quel
Dieu! C'est par luiy c'est pour lui que tout marche.
C'est qu'il est le symbole de toute valeur, le prix de
toute peine, la clef de toute chose.
Singulière contradiction nous blâmons ceux que l'in-
térêt domine et nous honorons ceux qu'il a enrichis
nous nous récrions contre les moyens et nous envions
35
le résultat; mais est-ce la faute de celui qui aime l'ar-
gent si la société est constituée de manière qu'on n'y
puisse vivre, être considéré et arriver à tout que par
lui'? L'argent n'est qu'un métal comme un autre mais
si vous en faites dépendre mon indépendance, ma dignité,
ma vie; si par sa privation je suis exposé à la misère et
à tous les maux qu'elle engendre, vous lui donnez un
prix immense à mes yeux, vous me placez dans l'obli-
gation d'en acquérir même par des moyens dont je n'ai
pas toujours le choix et dont ma conscience me fait un
scrupule. Il faut que j'en gagne pour le présent, pour
l'avenir, il faut que j'en amasse par raison, que je
le choye par prévoyance et si j'en ai peu, que je vive
pauvrement. Crainte de pauvreté, les misères du prodi-
gue expliquent les parcimonies de l'avare les unes et
les autres sont moins les défauts de l'homme peut-être
que ceux de nos institutions.
Cette inextinguible soif de l'argent existe partout où
il résume la valeur des choses, et en reçoit une de l'opi-
nion, depuis ce Brennus qui mit au poids de l'or la
rançon des Romains que Camille racheta par le fer,
jusqu'à ce Pizarre qui, sur des charbons ardents, força
Guatimozin à l'aveu de ses trésors; depuis ce soldat qui
disait à Alexandre qu'il ne fallait que de l'argent pour
prendre telle ville, jusqu'à ces navigateurs qui vont au-
jourd'hui fouiller les mines de Californie, l'argent a
toujours été et sera toujours le mobile et le ressort de
tout.
C'est donc par ce bien-être, par cette influence que
donne la fortune que nous sommes portés à la passion
de l'argent, que l'égoïsme, le calcul sont des défauts si
communs; le dévouement, l'abnégation, des vertus si
au
rares que nous préférons les moyens qui enrichissent
aux sentiments, aux actions qui ennoblissent, l'intérêt
à tout, et que pour le plus grand nombre le jour qui
profite le plus à leur bourse est le meilleur et son saint
le plus aimé des patrons or, telle est la Saint-Martin.
Mais tout est si bien ordonné dans le monde que le
bien se tire du mal même, et que les hommes ont le
mérite de leurs défauts; si l'amour de l'argent nous
avilit par la cupidité, il nous porte à des choses qui
peuvent nous honorer. C'est par le besoin que les hom-
mes sont dépendants les uns des autres, et c'est par
l'argent qu'ils satisfont ce besoin, qu'ils ont des rap-
ports et commercent entre eux. Que seraient le talent,
les arts, l'industrie, sans l'argent? C'est pour l'argent
que tout le monde travaille, et c'estle travail qui mora-
lise l'homme. C'est lui qui détourne le paresseux de
l'oisiveté, le rê\eur d'une mauvaise pensée, le méchant
d'une mauvaise action. Voilà comme, rétribuant toute
peine, récompensant tout mérite, payant et encoura-
geant Itout travail, l'argent, par une bonne direction,
peut tourner tout à la fois au profit de la morale et de
la société ôtez l'argent, rien n'est stimulé, tout retombe
dans une mortelle apathie.
C'est parce qu'il faut tirer un plus grand profit d'une
chose pour lui ou pour les siens que l'homme est plus
actif, plus industrieux; c'est parce qu'il faut faire hon-
neur à ses engagements qu'il est économe, prévoyant
c'est parce qu'il veut mériter la confiance qu'il a de
l'exactitude, des mœurs, de l'honneur; si tout cela n'est
que de l'intérêt, cela ressemble si bien à de la vertu qu'il
a au moins le mérite de l'imitation.
La Saint-Martin est l'époque sérieuse des transac-
37
tiens rurales, c'est elle qui établit le cours des den-
rées et fixe le taux des évaluations c'est par elle que
commence et finit la jouissance de la propriété; que se
donne le pot devin ou le congé, que se règlent les
comptes de la ferme c'est elle qui met en œuvre le
notaire pour le bail, l'huissier pour le commandement,
le magistrat pour le jugement et tous les affermés pour
les prévisions du fermage.
Voyez ce métayer, ce jardinier, ce vigneron, ce labou-
reur, tous ces ouvriers de la terre, tous ces détenteurs
à bail, pourquoi courent-ils tous avec empressement
au marché de la ville ? pourquoi vont-ils vendre leurs
récoltes et en recueillir le prix ? C'est que voici la Saint-
Martin. C'est que ce jour les constitue débiteurs envers
le possesseur du fonds qu'ils exploitent, et qu'ils savent
qu'auprès- de lui la meilleure recommandation, c'est
l'exactitude du paiement. D'un autre côté, voyez ce
petit rentier: ses ressources sont épuisées, il était con-
traint à l'emprunt, son front s'inclinait sous la pensée
de la gêne aujourd'hui il lève la tête, son visage est
satisfait, son ton est plus libre c'est que la bienheu-
reuse Saint-Martin le fait propriétaire-créancier, c'est
que pouvant dire c'cst échu, il se plastronne de son fer-
mier contre les assauts du marchand.
Mais si la Saint-Martin est un jour radieux pour celui
qui reçoit, il en est un bien sombre souvent pour celui
qui doit et ne peut s'acquitter malheur à ce dernier si
son créancier est exigeant, ou si [le défaut de son cœur
ou de ses affaires le rend sourd à toute considération.
Je sais qu'il est de ces crésus que la fortune endurcit,
et qui semblent toujours plus pauvres de sentiments à
mesure qu'ils sont plus riches d'argent mais pour
38
l'honneur de l'humanité, il en est aussi que la raison,
qu'un bon cœur inspirent et qui savent les écouter dans
l'occasion. Notre pays en offre un exemple que je suis
heureux de citer.
M. F. avait vu une partie de ses récoltes périr par
la grêle et de ses troupeaux par la maladie. L'inexo-
rable Saint-Martin était venue et il ne pouvait payer.
Il va trouver M. P. son propriétaire, et lui expose sa
position celui-ci l'écoute et ne lui promet rien. Rentré
chez lui, M. F. toujours inquiet, reçoit une lettre; elle
est de son propriétaire. Il l'ouvre, c'était une quittance
de son fermage.
LE CHANT ET LA MUSIQUE.
On chante peu maintenant dans nos campagnes; nous
avons des sociétés orphéoniques, des chants artistiques
et de commande nous avons la théorie du chant,
mais nous n'en avons plus la gaîté. Vous n'en-
tendez plus comme autrefois ce chant naturel, spon-
tané et toujours si poétique de l'ouvrier dans l'atelier,
du laboureur dans les champs, du bûcheron, de la
moissonneuse dans les bois et la prairie on n'entend
plus aussi fréquemment cette chansonnette du vieillard,
cette longue romance de la bonne femme qui, dans leur
naïveté, rappelaient cette hilarité populaire, cette in-
souciante jovialité de nos aïeux. Le français d'aujour-
d'hui n'est plus le français léger, expansif et quiet d'au-
trefois le caractère de la nation n'est plus le même, il
tourne au sérieux. Est-ce l'effet du souci des affaires,
du calcul, de l'ambition pour ceux-ci, de l'intérêt, de la
gêne pour ceux-là, de la raison pour tous? C'est peut-
être un peu de tout cela, quoique tout cela existait bien
aussi auparavant, mais à un moindre degré sans doute.
Les prussiens, la Commune, les inondations n'y lais-
saient pas les mêmes désastres à déplorer.
nr ~k\J
Le temps, les révolutions mûrissent un homme; les
nôtres nous ont appris à penser, à raisonner, et la
raison est moins rieuse que la légèreté. L'être qui réflé-
chit est plus sérieux que l'être purement sensitif, et
puis, il faut l'avouer, notre industrie, nos beaux-arts,
nos découvertes, tout admirables qu'ils soient, en aug-
mentant en nous le désir, le besoin des jouissances, ont
mis une enchère sur le prix de la vie et l'ont rendue
difficile pour le plus grand nombre. La gaîté est fille de
l'aisance, du bien-être, et quand l'ouvrier, le père de
famille est en souci du pain de la journée, s'il pense à
quelque chose, ce n'est pas à chanter.
Léchant, cependant, est une belle chose en lui-même.
La musique, a dit G-resset, est un art au-dessus de tout
élonge c'est celui qui a sur nos sens les effets les plus
immédiates. On sait l'usage qu'en tiraient les anciens
pour le plaisir ou la santé, la musique chez eux était
comme divinisée, elle faisait des miracles avec la lyre
d'Orphée ou le luth d'Amphion de nos jours elle a fait
la célébrité des Quinault, des Lully. des Grétry, des
Rossini, des Rameau, des Nourrit et de mille autres.
On connaît ses influences sur notre organe et ses effets
singuliers sur le moral de certains individus. On
l'exerce sur les malades, on l'enseigne dans nos écoles,
on la pratique dans nos maisons elle est l'âme de toute
joie, l'expression de tout bonheur, même de toute tris-
tesse. Il n'y a pas de fête là où il n'y a pas de musique
partout elle séduit, entraîne, transporte, elle nous
encourage dans le combat, nous console dans l'affliction,
nous charme dans la prospérité. On remarque que ceux
qui s'y abonnent sont généralement portés, au bien
jamais l'àme qui s'attendrit par elle ne s.'enduçcit au
41
mal, donc elle nous rend meilleurs en nous rendant
heureux.
J'ignore si l'on naît musicien, comme on naît poète,
mais si l'étude donne le talent, la nature seule peut
donner l'organe. Une belle voix est un don aussi précieux
qu'il est rare il n'y a pas d'instrument qu'on puisse lui
comparer, il n'a qu'un son, elle a une âme. On aime à
entendre ce que nous dit une de ces voix privilégiées
quelle que soit la personne, c'est toujours pour elle,
même par la parole, une recommandation tacite.
La voix qu'embellit encore le prestige du talent dans
l'homme ou de la beauté dans la femme, réunit les con-
ditions désirables pour le charme de l'oreille et les
sympathies de l'âme. C'est par l'art qu'une belle voix se
module à l'infini, qu'elle rend ces élans extatiques, ces
vibrations sonores, ces tremblements magiques, ces
éclats, ces silences, ces sons qui vous touchent, vou s
saisissent, vous transportent, en un mot, cette vocali-
sation grave, légère ou plaintive, qui donne un accent à
toutes les émotions de l'âme, un charme à ses accords.
Une forte voix est une puissance chez certains hommes
voyez comme elle grandit le chantre d'une cathédrale,
quand, par elle, il domine un chœur et la remplit de sa
mélodieuse basse-taille.
Mon père était doué de ce puissant organe, c'était une
des plus fortes et des plus belles voix qu'on puisse
entendre; il eût fait assaut avec l'ophicléide. Un jour
qu'il assistait à l'office dans la cathédrale d'Orléans, sa
voix dominante le fit remarquer des chantres ils l'appe-
lèrent et il chanta avec eux. Jamais, nous disait-il, je
ne me sentis plus fort; je faisais vibrer le vitrail de
l'église, non par les éclats, mais par l'ampleur de mon
42
chant. Après l'office, l'évêque le fit demander et lui
offrit la place vacante de premier chantre qui était de
1,500 francs. J'ai encore la lettre qu'il écrivit àma mère,
en lui annonçant cette nouvelle. Il remercia l'évêque en
lui disant qu'il ne recherchait pas d'emploi, mais des
vins dont il faisait le commerce en gros. On avait du
plaisir à l'entendre chez nous dans notre église de Notre-
Dame. Que ne donnerai-je pas, lui disais-je un jour,
pour être héritier de ta voix
Ah! oui, le chant, la musique, une belle voix sont des
avantages enchanteurs pour qui les possède heureux
ceux qui peuvent les exercer, heureux ceux qui, par la
voix ou l'instrument, peuvent exprimer les beautés
de l'art, la poésie de leur pensée ou la joie de leur
cœur.
UNE PROMENADE DE PRINTEMPS
L'hiver, qui livrait nos campagnes
Au souffle orageux des autans,
Fuit du sommet de nos montagnes
Qui brillent des feux du printemps.
Zéphir renait sous le feuillage,
L'oiseau par son joyeux ramage
Des bois réveille les échos,
Et, sur le tendre émail des plaines,
Les dieux, les nymphes des fontaines
Dansent au murmure des eaux.
Viens, ô ma douce Eléonore,
Tendre compagne de mes jours,
Viens au beau lever de l'aurore
Habiter ces riants contours.
Un ciel calme et pur nous éclaire,
Le frais bouton perce la terre
Et le travail reprend son cours.
C'est l'heure où la jeune bergère
Revient s'asseoir sur la fougère,
Soupire et rêve à ses amours.
44
Vois, comme aux flancs de la montagne
Fleurissent ces féconds pommiers,
Ces moissons verdir la campagne
Qui se déroule sous nos pieds
Vois rouler ce fleuve superbe
Et la ville, du sein de l'herbe,
Lever ses dômes orgueilleux
Lé, c'est le préjugé qui règne,
Lé, sous un art qui la dédaigne,
La nature se cache aux. yeux.
Ici, sous le chaume rustique,
L'homme travaille et vit heureux,
A l'ombre de son orme antique.
C'est le hameau silencieux
On y voit l'humble bienfaisance
Sur le malheur et l'indigence
Exercer l'hospitalité
Le cœur y connaît l'innocence,
L'àme y sent une providence,
Et l'œil y voit la vérité.
Ce pays, dont l'onde tranquille
Dort à l'ombre d'un bois épais,
C'est l'éden de l'auteur d'Emile (1),
C'est là qu'il vint mourir en paix.
Son sol, cher à l'âme qui pense,
Montre la grandeur, la dépense
D'un comte par l'art secondé (2)
Son beau site, son ciel propice
(1) J.-J. Rousseau.
(2) René de Girardin.
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Des cours où tout n'est qu'artifice
Délassait le dernier Condé.
Cet autre, c'est Mortefontainè
La nature épuisa ses dons
Pour orner au sein de la plaine
Ce plus beau de tous nos vallons.
Il ne manque rien à sa gloire
Joseph emporta sa mémoire (1),
Delille en a fait le tableau.
Mais le deuil me voile ses charmes,
Là, le cher objet de mes larmes,
Ma sœur, a trouvé son tombeau.
Nantouillet, que Cérès couronne,
Nous rappelle son cardinal (2).
Dans ses murs l'errante Beuvronne
Baigne un vieux manoir féodal.
Au sein d'une plaine féconde
La vois-tu ceindre de son onde
Thieux, Saint-Maixme, Compans ?
Ici, levant ses murs célèbres,
Comme un flambeau dans les ténèbres
Juilly brille au milieu des champs.
C'est là, que de Rome et d'Athène
Les chefs-d'œuvre sont médités,
Des Virgile, des Démosthène
Par eux sont pour nous enfantés
(1) Bonaparte.
(2) Duprat.
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Là, l'enfant produit le grand homme,
Là, grandirent Desaix, Jérôme (1)
Et l'auteur de Germanicus. (2)
De Juilly la docte abbaye
Est le parnasse du génie,
Le sanctuaire des vertus.
De cette montagne, ma chère,
Veux-tu traverser la forêt ?
Là-haut, dans un lieu solitaire,
Une humble chapelle apparaît.
On y voit la noble chaumière
De ce héros qui joint le lierre (3)
Aux lauriers qui ceignent son front.
On y voit la source éternelle
Que Thibault, épris d'un saint zèle,
Bénit en passant sur ce mont.
Salut, ô chapelle sacrée,
Où le pèlerin voyageur
Et la vierge de la contrée
Viennent invoquer le Seigneur ?
Ouvre ton antique oratoire
A l'homme qui vient à sa gloire
Entonner un pieux concert,
Et que ma prière isolée
Monte vers ton ciel, exhalée
Comme un parfum de ton désert
(1) Bonaparte.
(2) Arnaud.
(3) M. de lYlontigny,
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Mais quel est ce vaste domaine
Dont les grands bois, le vieux château
Présentent encor dans la plaine
L'accident d'un riant tableau?
Jadis, sur sa terre illustrée,
L'amour, dans les bras de d'Estrée,
Enchaîna le vainqueur d'Ivry.
Aujourd'hui, bois, château, tout tombe,
Leurs débris vont couvrir la tombe
Où dormait leur maître chéri. (1)
Vois-tu là-bas, sur les collines
Où Cuisy cueille ses raisins,
Travailler jusqu'au sein des mines
Le peuple des hameaux voisins ?
Il cherche aux flancs de la montagne
Ces sources qui, dans la campagne,
Répandent la fécondité,
Et trouve au soir le pain facile
Que Boissy, dans cette œuvre utile,
Fait gagner à sa pauvreté.
Là, nous voyons debout encore
Des murs qu'habita Richelieu. (2)
Ici, d'Aguesseau qu'on honore
Vivait adoré comme un dieu (3)
Plus loin, cette tour magnifique,
C'est Meaux, c'est cette ville antique
(1) M. de Boissy.
(2) Bois-le-Vicomte.
(3) A Compatis,
Au_
Que Bossuet illustrait seul,
Et de Senlis, sur cette plage,
La flèche va jusqu'au nuage
Porter la croix de saint Rieul:
Salut! ô toi terre natale, (1)
Pays cent fois cher à nos coeurs
Sous nos pas ta montagne étale
Des moissons, des fruits et des fleurs.
C'est dans tes murs qu'à notre aurore
Notre paupière faible encore
S'ouvrit pour la première fois,
Qu'un lait pur nous fut salutaire,
Et que d'une sensible mère
Notre oreille entendit la voix.
Ton fief est le domaine antique
Des Condé, des Montmorency.
D'un Chabannes l'ombre héroïque
Plane sur ton temple béni.
Le temps mine ta citadelle
Jadis, à l'anglais infidèle,
Elle fit redouter ses preux.
Aujourd'hui, dans son sein paisible,
L'enfant, sur le rempart terrible,
Joue où combattaient ses aïeux.
Dans tes murs, qu'il n'a pu détruire,
Mars vit des héros et des rois,
Mais jamais le dieu de la lyre
D'un des tiens n'entendit la voix.
(1) Dammartin,
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4
Ma muse est la première encore
Que sur ta cime on vit éclore
Pour te rendre un public honneur.
Ah puisse, effaçant ma mémoire,
Un meilleur poète à ta gloire
Consacrer ses vers et son cœur.
Que ne puis-je, ô ma douce amie,
Parcourir avec toi ces lieux
Où l'art, la nature embellie,
Enchantent le cœur et les yeux
Nous verrions cet éden champêtre
Où la tour, le château, le hêtre
Ont leur charme, leur souvenir,
Et, sur le sol qui les rassemble,
Le plaisir de les voir ensemble
Serait notre plus doux plaisir.
Mais voici l'Angélus qui sonne.
La fleur fane, l'air est brûlant,
Le moucheron pique et bourdonne,
Le troupeau s'abrite en bêlant
Le bœuf souffle et baisse la tête,
Et le voyageur, qui s'arrête,
S'assied sur le bord du chemin.
Il faut quitter, chère compagne,
Ces prés, ces fleurs, cette campagne,
Mais nous y reviendrons demain.
LES MOISSONS
C'est un spectacle ravissant pour l'homme que celui
que lui offre la campagne aujourd'hui (1). Nos plaines,
nos vergers, nos vignobles, nos jardins sont couverts
de riches moissons les gerbes nombreuses sont chargées
de grains, les arbres ploient sous le poids des fruits, les
'légumineux sont abondants, la vigne présente ses
grappes ambrées; l'été acquitte les promesses du prin-
temps, chaque fleur a porté son fruit, chaque graine sa
plante, et le cultivateur voit avec bonheur le produit de
son travail et la réalisation de ses espérances.
J'ignore ce qu'éprouve le commun des hommes devant
ce luxuriant tableau; pour moi, en le contemplant je ne
puis me défendre d'un sentiment qui m'émeut; j'éprouve
toujours une vive admiration devant tant d'utiles
richesses, et une sainte reconnaissance pour cette Pro-
vidence à qui nous les devons. N'est-ce pas elle qui dit
tous les ans au grain de blé tu en produiras vingt à
à l'arbre, à la vigne tu prodigueras tes fruits au tu-
bercule, à l'herbacé tu multiplieras sans cesse à la
(Ij Septembre.

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