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Ma sœur Thérèse

De
398 pages

Morez-du-Jura, 7 mai 1892

Sept mai !... c’est la date de notre arrivée ; mais oui ! il y a juste deux ans que la vieille diligence nous a déposés tous les quatre devant notre maison, bien tremblants....

Que d’événements, de changements, d’aventures, depuis notre départ de Lyon !

Ce départ !... je n’y peux songer sans rire.

Aucun des monstres d’ingratitude qui ont vu le jour sur notre planète n’était de taille à se mesurer avec moi, prétendait tante Fernande.

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À propos de Collection XIX

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COLLECTION HETZEL

Pierre Perrault

Ma sœur Thérèse

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CHAPITRE PREMIER

Morez-du-Jura, 7 mai 18921

Sept mai !... c’est la date de notre arrivée ; mais oui ! il y a juste deux ans que la vieille diligence nous a déposés tous les quatre devant notre maison, bien tremblants....

Que d’événements, de changements, d’aventures, depuis notre départ de Lyon !

Ce départ !... je n’y peux songer sans rire.

Aucun des monstres d’ingratitude qui ont vu le jour sur notre planète n’était de taille à se mesurer avec moi, prétendait tante Fernande.

Cela, parce que j’allais rejoindre mon père malade au lieu de continuer à remplir auprès d’elle le rôle de nièce-utilité.

« C’est pour ma nièce.... C’est en l’honneur des dix-sept ans de ma nièce.... C’est à cause de la santé de ma nièce.... »

Je la connaissais, avec toutes ses variantes, cette petite phrase-là.

C’était pour moi, qu’aux vacances dernières, réintégrant Mad et Jean dans leurs pensions respectives, malgré mes supplications, nous avions couru les villes d’eaux ; pour moi qu’on était de tous les bals, excursions, pique-niques, parties de tennis....

C’était si bien pour moi que, lorsque exténuée à en prendre la fièvre, à la fin, moi que la régularité du couvent avait mal préparée à cette vie « de bâtons de chaise », comme dirait Yucca, je me risquai à demander grâce, tante Fernande me fit une scène et m’obligea de me lever, de m’habiller et d’aller danser.

On prétend que certaines jeunes filles n’ont pas d’autre idéal que cette existence-là. Je les plains et je leur souhaite, comme remède, six mois de plaisirs forcés.

Tante Fernande aurait volontiers expédié les trois petits à son frère.

Elle me le proposa bel et bien ! Mad avait alors onze ans, Jean venait d’en avoir neuf et René, le pauvre amour ! n’en avait pas cinq et demi !

Les envoyer ainsi auprès de ce père qu’ils connaissaient à peine !... Je ne répondis même pas à ma tante et je continuai de faire mes malles, ce qui déchaîna sur moi un véritable ouragan. Mes chéris en étaient stupéfiés, et j’en étais un peu hébétée moi-même.

« Attends, ma sœur Thérèse, je vais t’aider aussi, » fit René qui voyait Mad et Jean s’efforcer de se rendre utiles.

S’il m’aida !... Il m’aida tant et si bien qu’un peu plus nous manquions notre train....

Il emballait, sans que j’y prisse garde, tant j’avais la tête à l’envers, tout ce qu’il trouva à sa convenance dans la maison.

Ce qui me donna l’éveil, ce fût Coco, le perroquet.

René ne l’avait-il pas installé sur un de mes chapeaux ? Habitué à jouer avec le petit, l’autre était resté, bêtement. Il se prélassait au milieu d’un paquet de roses et y fût passé de vie à trépas, si, épouvanté par le bruit, lorsque je clouai la caisse, il ne se fût avisé de crier : « Coco, bien poli, dit bonjour. »

Je me privai des services de mon trop zélé collaborateur. Mais il me fallut revoir tous mes emballages.

J’y découvris le drageoir de tante Fernande, un vieux coussin de pieds sur lequel René avait coutume de s’asseoir, un petit magot en porcelaine de Chine dont la vue faisait ses délices, et nombre d’autres objets qu’il se montra désolé de ne point emporter et que, bravement, il s’en alla demander à tante.

Il fut bien reçu !

Elle n’envoya même pas sa femme de chambre nous mettre en wagon. Et c’était compliqué !

Mad, qui possédait alors onze poupées, en avait gardé deux avec elle. Je l’avais chargée en outre du rouleau des parapluies.

Jean portait la couverture de voyage et ses petits paquets, ses innombrables petits paquets ! Il en avait sous les deux bras, à la main, plein ses poches....

Qu’était-ce ? Des clous, des outils, des morceaux de bois encore informes, un moulin à vent de son invention, une grenouille mécanique et enfin ses couteaux.

Mad prétendait lui en connaître dix-sept !

D’une main, René tenait le sac où j’avais serré un ouvrage au crochet pour la route, et de l’autre se cramponnait à ma robe.

Enfin j’étais embarrassée d’une valise contenant notre linge de nuit, — nous devions coucher à Genève, — et du panier aux provisions.

Rien que pour ce voyage, qu’elle me laissait faire seule, espérant me voir y renoncer, ma tante m’avait prédit plus de mécomptes, d’ennuis, de catastrophes, que n’en pourrait contenir, en serrant bien, la vie d’un patriarche.

Me voyant encombrée de tous ces paquets, affairée à surveiller l’installation des enfants dans l’omnibus qui allait nous conduire à la gare de Perrache, elle me dit d’un ton narquois :

« Ça commence.... »

Eh bien, non, cela ne commença pas. Je m’en tirai tout de même, et, une heure plus tard, grâce à l’obligeance des employés, nous étions installés aux quatre coins d’un compartiment où personne autre ne monta.

Les trois petits se montraient enchantés.

« On ne l’entendra plus crier, au moins, faisait Jean. Elle t’a joliment grondée, ma pauvre Thérèse. »

Mad vint passer son bras sous le mien et, serrée contre moi :

« C’est vrai, ce qu’elle a dit ? que papa ne serait pas content de nous voir ?

 — Non, ce n’est pas vrai, chérie. J’espère que non, du moins.... »

Madeleine releva sur moi ses yeux bruns :

« Tu n’en es pas sûre ?

 — Si, si. Laisse-moi, mignonne, j’ai besoin de me reposer. Amuse un peu tes frères pour qu’ils se tiennent tranquilles un moment. Tout à l’heure je jouerai avec vous.

 — C’est vrai que tu dois être lasse. Depuis trois jours tu te lèves de grand matin et tu travailles tout le temps. Tiens, dors, nous serons bien sages. »

Je n’avais pas sommeil. Mais je ne mentais pas, j’étais brisée comme si toutes les malédictions, tous les reproches de tante Fernande se fussent transformés sur mon dos en coups de bâton. Et avec cela, j’étais anxieuse... beaucoup plus que je ne voulais le paraître.

En évoquant le souvenir de mon père, à ses rares et courtes visites, je le revoyais sombre, contraint. Il ne jouait pas avec René. C’est à peine si les ingénieuses petites mécaniques de Jean lui arrachaient un mot d’approbation.

Peut-être ne nous aimait-il plus ? Et alors... comment allait-il nous recevoir ?

Oh ! il était absous d’avance. Pauvre père ! Je l’avais vu tant souffrir, ce jour terrible où, sortant d’une fièvre qui le faisait délirer depuis deux semaines, il chercha en vain maman à son chevet.

Le mal dont lui guérissait l’avait emportée en trois jours, elle.

Nous entourions le lit de mon père, Mad, Jean et moi, et j’avais demandé René à la nourrice, afin qu’en revenant à lui le cher malade eût sous les yeux tout ce qui lui restait à aimer.

Quel cri ! lorsqu’il devina ce qu’on n’osait lui dire....

Puis ses traits revêtirent soudain une expression affolée : ce cri, lui ne l’avait pas entendu. Et il savait bien l’avoir poussé strident ! Il le sentait encore vibrer dans sa gorge !

Le médecin qui nous assistait de sa présence, car tante Fernande redoute les émotions, le médecin lui prit les deux mains et prononça d’une voix à faire trembler les vitres :

« C’est l’effet de la maladie, vous ne resterez pas sourd. »

Mon père fit signe qu’il avait compris et, touchant ma robe noire, m’interrogea du regard.

Je ne pus lui répondre. Je lui tendis René, les petits escaladèrent son lit, et, sanglots, baisers, tout se mêla sur son pauvre visage défait.

Ce fut une triste convalescence. Il était comme absent au milieu de nous. Sa surdité avait diminué, mais si peu, que toute conversation restait impossible.

« Cette infirmité brise ma carrière, me dit-il, un soir que je n’avais pu réussir à m’en faire comprendre. Un avocat sourd, cela ne s’est jamais vu. »

Et il murmura d’un ton amer :

« Un inutile, à charge à lui et aux autres : voilà ce que je suis. »

Je protestai. Mais son désespoir me glaçait. Je ne reconnaissais plus, ni l’expression de ses yeux, toujours souriants jadis, ni le timbre de sa voix.

Je n’osais même pas essayer de le distraire. L’effort était trop visible : il se mettait à pleurer.

A peine guéri, mon père dut se séparer de nous.

Il possédait encore dans le Jura, à Morez, son pays d’origine, la maison familiale et une scierie. Or, la nouvelle lui parvint un matin que cette scierie était en cendres : force lui était de se rendre sur les lieux pour la faire reconstruire. Jean fut confié provisoirement à la nourrice de René, une brave femme, bonne et patiente, trop, car elle faisait les quatre cents volontés des petits ; et Mad vint au couvent avec moi.

Puis, sa pauvre nichée éparpillée, mon père se mit en route.

Pourquoi, de momentané qu’il eût pu être, son séjour à Morez devint-il définitif ?...

Dans chacune de ses lettres, il s’informait : « Êtes-vous heureux ? Ne vous manque-t-il rien ? » Je répondais : « Rien, que toi. » Je n’osais ajouter : « Mais tu nous manques à tel point qu’il te faut revenir ou nous appeler. » Je craignais de peser sur sa volonté, de contrarier ses goûts de solitude....

Ces souvenirs, ma mémoire les égrenait mélancoliquement.... Hélas ! rien n’était changé.

La surdité de mon père avait résisté à toutes les médications, et, depuis cinq ans, il était resté auprès de nous juste quatre semaines !

Si notre présence lui eût apporté quelque joie, s’en fût-il ainsi volontairement privé ? N’allions-nous point au-devant d’une grosse déception ?

Pas gaie, la vie des enfants qui n’ont plus de foyer.

Que mon père nous renvoyât, il nous faudrait rentrer chez tante Fernande, laquelle abuserait de son triomphe pour poser ses conditions. Et le passé m’était un gage de ce que nous réservait l’avenir chez elle.

Tante Fernande est veuve d’un M. Garouillet que je n’ai pas connu. Elle n’a jamais eu d’enfants. Le monde lui donne cinquante ans. Elle en avoue trente-huit. Je crois qu’elle en a quarante-cinq.

Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle ne vit que pour elle, n’a d’autre but que de s’entourer d’aises, ne songe qu’à son plaisir, et que la goutte amère, dans son existence, c’est la vieillesse, qui aura l’isolement pour compagne, car elle ne s’est point créé d’amis.

En nous quittant, la première fois, mon père lui avait fait promettre de s’occuper de nous, de nous amener chez elle, Mad et moi, les jours de sortie, et de nous réunir tous les quatre aux vacances.

Ah ! bien oui ! Elle nous envoyait chercher et demandait mes frères la veille du jour où mon père arrivait. Et il y en avait pour jusqu’à sa prochaine visite.

Pendant la belle saison, elle allait aux bains de mer, aux eaux, très loin.... Elle nous rapportait des coquillages, des paniers en paille tressée et nous expliquait que sa mauvaise santé avait exigé deux ou trois cures.

Lorsque j’eus dix-sept ans, elle changea du blanc au noir et me fit tant et tant d’amitiés que je m’y laissai prendre.

Lui sacrifiant mes prix, auxquels je tenais cependant beaucoup, je consentis à la suivre, dès le mois de juin, à Évian.

Je ne mis pas longtemps à pénétrer le motif de cet engouement subit.

Seule, elle n’osait plus paraître dans le monde au rang des jeunes femmes. Avec moi, elle se risqua, et... cela lui réussit !

Elle avait imaginé un petit truc pas bête du tout.

Dès qu’on l’oubliait sur sa chaise, elle parlait de m’emmener. Par compassion pour moi que l’on supposait désireuse de rester au bal, on s’empressait de faire danser ma tante....

Nous étions souvent invitées aux réunions des hôtels voisins. Et je comprenais qu’il n’avait pas dû en être ainsi les années précédentes, car tante Fernande ne parvenait point à dissimuler sa surprise.

Ce nouveau genre de vie m’amusa quelque temps, mais j’en eus vite assez. C’est toujours la môme chose ! Et puis, on vit pour la galerie, on n’a pas le temps de souffler, et je crois que ça rend méchant ; chacun critique son voisin, la plupart des femmes se jalousent, on ne se dit que des mensonges.

Combien de fois j’ai surpris des gens, qui venaient de faire des compliments à tante Fernande, en train de se moquer d’elle !...

Enfin je voyais sans cesse des enfants s’ébattre sous mes fenêtres. Et je pensais à Mad, à Jean, enfermés, l’une au couvent, l’autre au collège.

Je ne dis rien cependant. Je continuai, toute la saison, de mener ma tante dans le monde.

Si elle lisait cela !... C’est la pure vérité, pourtant !

A notre retour, par exemple, je pris ma revanche. Résolument, le premier jour, je déclarai que je voulais les trois petits, tout de suite, pour tout à fait.

J’élèverais René ; Mad et Jean seraient demi-pensionnaires, et, aux vacances, nous les emmènerions avec nous. Moyennant cela, je danserais tant qu’on voudrait, même quand j’aurais la fièvre.

Le regard dont je soulignai cette phrase embarrassa ma tante qui, après avoir bien maugréé, en passa par où je voulus.

Mais voici en quoi sa fureur était légitime.

Tout l’hiver, elle avait supporté les enfants, et, au moment de recevoir le prix de sa condescendance, elle voyait son débiteur renier sa dette et s’en aller.

Il est vrai qu’il n’y avait pas de ma faute.

Quel que fût mon désir de vivre auprès de mon père, je n’aurais pas osé me rendre à Morez, si le docteur Régand n’était intervenu.

La lettre qui motiva mon départ était ainsi conçue :

« Ma chère enfant,

L’état de votre père m’inquiète. L’isolement ne lui vaut rien. Il tourne à l’hypocondrie, sa santé s’altère, je vous conseille de venir. Arrivez sans crier gare. Il faudra bien qu’il vous reçoive. Je prends tout sur moi.

Bon courage et à bientôt.

A. RÉGAND. »

Le docteur Régand était un ami d’enfance de mon père. Je l’avais vu souvent chez nous autrefois. Il m’inspirait toute confiance.

S’il nous réclamait, c’est qu’il jugeait notre présence urgente.

Tante Fernande aurait dû comprendre cela....

Mais, à cette heure, ce n’était plus elle, sa colère, sa déception qui me préoccupaient.

Ma pensée était déjà là-bas, au seuil de la vieille maison où nous n’étions pas attendus.

Je soupirai si fort, oppressée que j’étais par l’effroi de ce lendemain redouté, que les petits se retournèrent.

« Ah ! enfin ! te voici réveillée, » fit Jean.

Ils vinrent s’asseoir tous les trois en face de moi.

A les regarder, épanouis dans un sourire, je me sentis un peu rassérénée.

Il n’était pas possible qu’un père demeurât froid ou fâché devant eux. Le plus indifférent devait éprouver un orgueilleux plaisir à les contempler.

Mad était petite pour son âge et n’a pas beaucoup grandi depuis. Ses traits mignons manquent de régularité. Mais ses yeux bruns aux longs cils recourbés sont si beaux ! Et puis, tous ses mouvements ont de la grâce ; elle a de gentilles façons, un petit air posé

N’était sa perpétuelle sollicitude pour sa famille de poupées, à la voir on la croirait tout à fait sérieuse.

Il y a deux ans, accoté dans son angle, le visage un peu pensif, Jean faisait revivre pour moi un portrait de mon père à son âge.

Il avait comme lui la tête un peu forte, les yeux petits, mais très brillants : deux diamants noirs ! les traits accentués, le sourire très fin.

Lui non plus n’a guère changé, si ce n’est que ses bras et ses jambes s’allongent avec une rapidité désespérante. Il n’est jamais bien habillé : le premier mois tout est trop long ; le mois suivant, tout est déjà trop court.

Mais cette tenue forcément incorrecte cadre bien avec ses allures de vieux savant. Elle est tout à fait dans la note.

Quant à René, c’était, c’est encore un amour d’enfant ! Grand, fort, bien planté, des mollets ronds et fermes, des joues roses, des yeux qui n’en finissent plus, d’un bleu très doux, presque gris, et de beaux cheveux dorés où je ne me sens pas le courage, même aujourd’hui qu’il a sept ans, de mettre les ciseaux, tant je les admire-tombant en grosses boucles sur ses épaules.

Avec son béret en arrière et son air à la fois tranquille et décidé, il est superbe, ce petit bonhomme-là !

Ah ! par exemple, toujours parti ! Qu’on le perde une minute de vue : plus de René.

Une maison sert à manger et à dormir, selon lui. Mais y demeurer, tant qu’il fait clair, cela le dépasse.

Sa joie, c’est de voir du monde. Il s’en va le nez en l’air, les mains derrière le dos, souriant, prêt à causer avec les premiers venus.

Il a vraiment l’amour de ses semblables et de toutes les créatures, ce petit-là. Il trouve tout le monde charmant, toutes les bêtes intéressantes.

C’était lui le plus joyeux durant notre voyage. Nulle inquiétude ne lui gâtait le plaisir de rouler très vite et de « voir passer des grosses montagnes ».

Et puis, il avait déjà en moi une telle confiance, qu’il serait allé n’importe où avec « ma sœur Thérèse ».

Enfin, le vague souvenir qu’il gardait de mon père n’était pas de nature à l’assombrir.

Papa !... C’était pour lui le monsieur qui n’entend pas le bruit et qui donne des bonbons....

La fin du trajet fut une succession d’enchantements.

Je n’étais embarrassée d’aucun détail matériel.

Au bas de sa lettre, le docteur Régand me traçait un itinéraire, me désignait un hôtel où, d’avance, j’étais annoncée et recommandée. Je savais que je devais prendre à Nyons une patache antédiluvienne : bref, cet excellent homme avait tout prévu.

Je pouvais donc m’abandonner en toute liberté d’esprit à mon extase.

J’éprouve plus que de l’admiration pour les splendeurs de notre terre. Quand je me trouve en présence de quelque site merveilleux, comme celui du Léman, avec son cadre de montagnes, je suis tentée de tomber à genoux.

Ainsi que le disait Mad, sur le bateau qui nous transportait à Nyons, « cela me donne envie de faire ma prière ».

Mais je n’eus pas plus tôt remis le pied sur la terre ferme que le charme cessa.

Deux heures à attendre ! Deux heures à ressasser mes appréhensions : ce me fut un vrai supplice !

Par surcroît, à peine assise dans les jardins du vieux château qui sert aujourd’hui de prison, d’école et de promenade, il survint une complication : je perdis René.

Au moment de partir, Jean finit par le retrouver sous une terrasse voûtée où l’on a réuni des bas-reliefs, un tombeau, des débris de sculpture, des vases curieux. Je ne pris le temps ni de le gronder ni de le questionner ; j’avais trop peur de manquer la voiture.

Mais je m’étais inquiétée à tort.

Le docteur Régand avait retenu nos places, donné notre signalement, notre nom, si bien que le postillon, ayant reconnu nos bagages, nous attendait pour atteler.

Personne ne paraissait surpris de nous voir sans chaperon. En Suisse, c’est admis.

Deux jeunes filles de mon âge allaient toutes seules rejoindre des parents à Saint-Cergues ; on ne songeait point à s’en étonner.

Une fois installée dans l’intérieur de la patache, séparée du paysage par des vitres ternies de poussière, je me sentis plus que jamais étreinte d’une insurmontable angoisse.

On marchait lentement. Après avoir coupé une vallée étroite, la route monte à travers bois jusqu’à ce qu’elle atteigne la région des plateaux : treize cents mètres d’altitude !

On se croirait alors dans un immense parc anglais. Le sommet de la montagne offre l’aspect d’une plaine. D’innombrables troupeaux paissent le gazon fin qui tapisse le sol. Les crêtes, à peine ondulées, sont couronnées de sapins. Les routes et les sentiers ont la blancheur du marbre.

On ne se rend compte de la hauteur à laquelle on est parvenu qu’en redescendant l’autre pente. A partir du village des Rousses, c’est vertigineux : il me semblait tomber dans un puits.

Les petits somnolaient....

Et, tout d’un coup, brusquement, la voiture s’arrêta, le postier vint ouvrir, annonçant :

« Vous êtes arrivée, mademoiselle. »

Il aida les enfants, un peu engourdis de cette longue immobilité, et je sautai moi-même à terre.

Alors, je me frottai les yeux, croyant rêver.

Nous étions à l’entrée d’une gorge enserrée par deux montagnes très hautes et taillées à pic : de vraies falaises.

Un cours d’eau bruissait non loin de là. Sur la droite, une douzaine de maisons s’alignaient des deux côtés d’une rue en pente, dont le coude à angle aigu me dérobait la suite.

Je murmurai :

« Où donc est la ville ? »

Le postillon, alors en train de décharger nos malles, m’affirma en riant :

« Vous êtes bien à Morez, soyez tranquille. Ah ! dame ! ce n’est pas large ! Mais c’est long. Ne cherchez pas deux rues, par exemple, vous perdriez votre temps. Voici la maison de monsieur votre père. Sonnez, Éloi va vous ouvrir. »

Ayant dit, il rassembla ses rênes et fila au grand trot.

Nous restions plantés sur la route, au milieu de nos bagages, attendant... quoi ?... Nous ne savions....

Avec nos mines inquiètes, nous devions ressembler aux enfants du bûcheron quand Petit-Poucet, leur frère, les ramène à leurs parents.

Sûrement, ils ne tremblaient pas plus que moi !

A la fin, réagissant contre une terreur si peu dans ma nature, je sonnai.

Il s’écoula trois bonnes minutes avant qu’on répondît à mon appel.

Puis j’en tendis un pas traînant résonner à l’intérieur, et la porte s’ouvrit, laissant entrevoir dans la pénombre la tête blonde, maladive, d’un jeune garçon. Il prononça d’une voix endormie :

« Vous devez vous tromper, moiselle.

 — M. Robert Brion n’habite pas ici ?

 — C’est-y donc lui que vous demandez ?

 — Oui. Veuillez nous introduire. Vous aurez l’obligeance, après, de rentrer nos bagages. »

Il ne fit aucune objection, mais ses yeux gris pâle allèrent de nous quatre à nos trois grosses malles avec une expression d’effarement qui m’eût bien divertie, si j’avais été en disposition de rire.

Pour parvenir à la chambre de mon père il fallait traverser un grand vestibule, gravir l’escalier et longer un instant le large couloir qui dessert le premier étage.

Je crus n’en pas venir à bout. Mon cœur battait à éclater dans ma poitrine. Je ne respirais plus. Éloi s’arrêta devant la première porte et dit :

« C’est-là. Faut heurter fort, moiselle, le monsieur entend « gros ». Vous y savez p’-t’-être pas ? »

Et il joignit l’action à la parole, ajoutant :

« Vous le trouverez en train de souper. »

Une voix prononça du fond de la pièce :

« Régand ! C’est toi ? Entre donc !

 — C’est nous, papa ! » cria René.

Et il poussa la porte vivement.

Mes jambes fléchissaient.

Irais-je bien jusqu’à cette table, derrière laquelle m’apparaissait à travers un nuage de vapeur le visage surpris de mon père ?

Il s’était dressé et, se penchant en avant, nous regardait, nous comptait, hésitant presque à nous reconnaître, tant notre présence lui était incompréhensible.

Soudain, il s’écria :

« Mes enfants ! ce sont mes enfants ! »

Il s’élança vers nous, nous enveloppa tous quatre à la fois dans ses bras, nous serra contre lui, embrassant à tort et à travers.... Son corps tremblait comme s’il eût été secoué par un grand frisson de fièvre.

Il bégayait :

« Mes enfants... mes enfants... c’est vous ! »

Et moi, à présent que j’étais rassurée, je me sentais lasse à tomber, sans pensées, sans rien du tout que des larmes.

Si bien que je pleurais comme un saule après une ondée.

Enfin René se jugeant assez mal partagé, — il n’avait pu attraper qu’une main, qu’il baisait du reste sans relâche, — René finit par dire :

« Puisque tu es mon papa, baisse-toi donc que j’embrasse tes joues. »

Et quand il eut ce cher visage à portée de ses petites lèvres :

« T’es content de nous voir ?... Nous avions bien peur que tu nous renvoies, va ! Aurait fallu retourner chez tante Fernande, c’est joliment loin ! Et puis, toujours on l’ennuie, elle veut rien donner. »

Père se tourna vers moi en murmurant :

« J’ai mal compris, n’est-ce pas, Thérèse ? Ce n’est pas vrai ce qu’il vient de me dire. »

Au lieu de répondre, je l’étreignis à nouveau.

« Tu ne le démens pas ?... »

Il laissa glisser le petit et resta les bras pendants, la tête baissée, muet.

Je n’osai rompre le silence. Heureusement, René s’en chargea.

Après avoir examiné papa d’un air attentif, comme celui-ci se trouvait à contre-jour, il le prit par la main et l’emmena près de la fenêtre, en disant :

« Fais voir ta figure si elle est malade. Le médecin veut que ce soit nous, ton remède. J’sais pas comment que nous ferons pour te guérir ! »

Cette petite voix claire vibrait comme le cristal dans la pièce haute et vaste, si bien que mon père entendit.

« C’est Régand qui t’a écrit cela, Thérèse, fit-il, les sourcils froncés, mais il radote ! Je ne veux pas que vous vous sacrifiiez pour moi. Vivre aux côtés d’un sourd ? jamais je ne vous imposerai ce supplice. »

Je protestai avec un accent de sincérité qui ne pouvait lui laisser aucun doute :

« C’est pourtant mon rêve. Depuis cinq ans, j’attends que tu nous rappelles. Il n’est pas une de tes lettres que j’aie reçue sans pleurer, parce que tu ne nous disais pas de venir. Oh ! tu peux me croire ! »

Il répondit doucement, la voix attendrie :

« Je le sais, ma bonne Thérèse, que je peux te croire.... Alors... c’est bien vrai ? C’en est fini de cette solitude qui me tuait un peu tous les jours ? Je vous garderai ? Vous aurez la compassion de répéter, deux fois, dix fois, ce que vous voudrez que j’entende ? d’écrire ce que mes maudites oreilles se refuseront à percevoir ? Oh ! mes anges ! »

Jean et Mad me regardaient en souriant, l’air de me dire : « Comme nous avions tort de trembler.... »

Moi, je me serais battue, de n’avoir pas accompli mon coup d’État plus tôt.

« A présent, faudrait souper. »

C’est René qui émit cette proposition. Elle ne manquait pas d’à-propos.

Il était sept heures, et je n’avais point de temps à perdre si je voulais que nos lits fussent prêts.

Voyant René tourner autour de la table et tendre le cou pour tâcher d’entrevoir ce que recélait dans ses flancs la petite marmite en fonte qui en occupait le centre, mon père lui dit :

« C’est mon dîner qui est là-dedans. »

Mad et Jean s’étaient penchés, eux aussi, et soufflaient sur la vapeur blanche qui leur voilait le contenu de l’ustensile. Les trois têtes se relevèrent à la fois curieuses et incrédules.

Père sourit :

« Vous ne me croyez pas ? Rien de plus vrai, pourtant. »

Et il nous expliqua :

« Une fois installé ici, tout seul, bien des choses de ma petite enfance me sont revenues. Je me suis rappelé mon père, fils de paysan et paysan lui-même, ayant gardé, une fois enrichi par l’épargne de plusieurs générations, les habitudes de toute sa vie.

J’ai acheté une petite marmite pareille à la sienne, j’ai dressé Éloi à la garnir selon les traditions de la famille, et je me suis mis, pour le soir, à ce régime.

Cela simplifiait mes tracas de maître de maison. »

Il avait assis les trois petits sur la table même.

« Cherchez tout au fond, vous trouverez des châtaignes ? c’est mon dessert. Dessus on place les pommes de terre et les œufs, qui constituent les plats de résistance, on remplit d’ eau, et tout cuit à la fois. N’est-ce pas ingénieux ? »

Les chéris expédiaient, en vrais affamés, pommes de terre et châtaignes. Moi... je regardais la petite marmite et mon cœur se serrait !... se serrait !...

C’était la vie réduite au strict nécessaire. Quel mépris de tout bien-être ! Mon père que j’avais vu si choyé dans notre chère maison des bords de la Saône !...

Si je ne m’étais retenue, j’aurais pleuré encore, pleuré à la remplir, cette petite marmite !

Père me montra nos trois convives y puisant avec entrain.

« Ils se régalent, tu vois.

 — Ils ne se régaleraient pas cinq ans de suite.

Il eut un haussement d’épaules insouciant.

Si tu crois qu’on sait ce qu’on mange quand on vit seul ! »

Puis appelant Éloi :

« Cours à l’hôtel chercher un dîner pour six personnes, car ils ont dévoré ta part, fit-il en indiquant les épluchures qui s’entassaient sur son assiette.

Je dis six.... Mais c’est pour sept ! Qu’as-tu fait de Célestine, Thérèse ? Elle est en bas ? C’est elle qui vous a amenés, puisque je ne vois pas ma sœur. »

Il venait seulement d’y penser.... Pauvre tante Fernande ! Elle ne manque cependant à personne ! Pas même à ceux qui ont de l’affection pour elle.