Madame Vampire, histoire de ta femme...

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Cournol (Paris). 1864. In-16, 149 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1864
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MADAME VAMPIRE
HISTOIRE DE TA FEMME
"OI"Y. — TYP. ET STl h W BornET.
JEAN BRUNO
MADAME VAMPIRE
HISTOIRE DE TA FEMME
AV^C^fctfE PHOTOGRAPHIE
,, , i
PARIS
COURNOL, LIBRAIRE-ÉDITEUR
20, RUE DE SEINE, 20
1864
Reproduction interdite.
i
MADAME VAMPIRE
HISTOIRE DE TA FEMME
I
ON RENCONTRE SON ONCLE
Eh bien! oui, ami lecteur, c'est l'histoire
de ta femme que je vais te raconter.
Tu souris. tu n'es pas marié, dis-tu?
En es-tu bien sûr? Et quel est l'homme
assez défavorablement traité par dame
Nature, notre capricieuse mère, pour ne pas
2 MADAME VAMPIRE
être un peu marié par le temps de calamité
conjugale qui court ?
Tu es marié, tu la fus ou le dois être.,.
Donc, le soir d'un jour néfaste, tu te
promenais sur le boulevart des Italiens, les
mains dans les poches, le bout du nez à
quinze centimètres du sternum, en évoquant
le souvenir des désastreuses catastrophes
qui avaient un instant menacé de nuancer
de fils d'argent ta chevelure mérovingienne,
lorsque tu te heurtas brusquement contre
une pyramide de chair abritée sous un cou-
vre-chef digne du héros de Henri Monnier.
— Mon oncle Flammichon 1
— Nicodèmê Cornambert, mon neveu!
— C'est lé ciel qui te pousse dans mes
bras, mon enfant.
MADAME VAMPIRE 3
— C'est le diable qui vous fourre devant
moi pour me faire trébucher.
— Animall
— Vous dites, respectable Flammichon?
— Que j'aurais bien dû continuer à te
prendre pour modèle, et fermer mon cœur
aux tendres sollicitudes de la parenté.
— Pss. vous avez la larme prompte,
mais c'est tout.
— Ingrat ! etta dernière traite de 1500 fr.
pour payer les dettes de café du père de
ta.
— Ne l'insultez pas, homme mûr; je ne
permets qu'à moi seul de la mépriser.
— Je ne la méprise pas, mais je dirais,
sans peur et sans reproche, à M. Robert
Houdin loi-mêmr, devant l'établissement
4 MADAME VAMPIRE
duquel nous avons l'honneur de nous pro-
mener en ce moment.
— Vous diriez?
— Que c'est une drôlesse.
— Malheur! malheur! malheur ! qu'avez-
vous fait?
— Justice, Cornambert. Maintenant don-
ne-moi le bras, j'ai à te parler.
— Jamais. un oncle sans égard pour la
signature de son neveu. jamais!
— Nicodème, regarde-moi bien en face,
et dis-moi ce que tu découvres dans les
lignes sévères, mais majestueuses de mon
visage?
— Des trous creusés par la petite vérole.
— Ce n'est pas cela.
— Deux verrues avec des poils gris.
MADAME VAMPIRE 5
— Roux, tu veux dire ?
— Non, blancs.
— Je me serai poudré à mon insu ; ce
n'est point encore cela.
— Flammichon, je vous préviens que je
n'aime pas les scies, surtout celles d'un oncle
barbare et insensible à ma détresse.
- Ahl grand Dieu ! Nicodème, mon
neveu, la chair de la chair de mon frère,
serais-tu un crétin?
- Peut-être bien. peut-être bien t.
murmura tristement le jeune homme en
poussant un soupir qui fit trembler les vitres
de Renard.
— Avoue-le, tu as encore fait des sottises
sur papier timbré?
- Eh bien! oui.
6 MADAME VAMPIRE
—Oh! la jeunesse! la jeunesse! où allons-
nous, grand Dieu?
— Du côte du passage Jouffroy.
— Nicodème, quel est le chiffre de la
nouvelle hypothèque dont tu as grevé mon
porte-monnaie 1
— Deux mille cinq.
— Idiot 1
— Flammichon !
— Et que veut-elle faire de tant d'argent
cette.
— Ne l'insultez pas.
- Je ne l'insulte pas, mais c'est une
péronelle.
— A la bonne heure 1
— Achève de t'épandre, Nicodème ; que
veut-elle faire de mes gros sous?
MADAME VAMPIRE 7
— Le plus noble usage. remplacer son
petit cousin qui a eu un mauvais numéro à
la conscription.
— C'est pour cela, je refuse.
— Biep., alors, je sais ce qu'il me reste à
faire.
— Malheureux 1 et ta famille. une
des plus pures gloires de la rue Vide-
Gousset?
— Oh! c'est vrai; je n'y songeais plus.
ma famille ! ma famille ! pourquoi suis-je
né? Raca ! raca !
— Et si je consentais encore à payer
l'impôt levé par cette.
- Ne l'insultez pas.
- Je ne l'insulte pas, mais c'est une
friponne.
8 MADAME VAMPIRE
— Vous pouvez dire cela.
— Si je consentais, dis-je, à fouiller de
nouveau dans ma caisse, pourrais-je es-
pérer.
— Tout, mon bon, mon cher, mon
généreux oncle ; ma reconnaissance serait
sans limites comme l'immensité, et après
votre mort, je vous ferais. Vertuchou!
qu'allais-je dire?
— Cet élan me suffit; dans mes bras, tout
est pardonné.
— Mon oncle!
— Nicodème!..
— Ah 1 c'est bon, l'affection.
— Ahl c'est noble, la parenté.
Maintenant, mon neveu, tu vas me ra-
conter exactement l'état de tes affaires,
MADAME VAMPIRE 9
j'ai formé des projets sérieux pour ton ave-
nir.
Nicodème laissa tomber sa tête sur sa
poitrine, et parut un instant plongé dans
les plus sombres méditations; puis, se re-
dressant tout à coup, il fixa avec assurance
ses regards sur Flammichon et lui dit d'un
petit ton de fausset :
— Ainsi, vous êtes bien décidé à faire
mon bonheur?
.— On ne peut plus décidé.
- Eh bien ! apprenez tout : J'aime de
toutes les puissances de mon âme une céleste
jeune fille.
- Sans mon consentemept. tu n'as pas
ce droit,..
- Sa présence radieuse illumine, comme
10 MADAME VAMPIRE
un rayon de soleil, le numéro 125 de l'an-
cienne rue Coquenard, où j'ai fixé mon
domicile.
— Encore une.,.
— Oh! prenez garde, cette fois; c'est la
plus immaculée vertu. en robe écossaise.
elle rendrait une foule de points à madame
de Vesta.
— Une vertu qui te connaît, Nicodème.
n'en parlons plus.
— Mon oncle, ménagez son hermine;
ménagez-la. je sens surgir en moi des ap-
pétits de lion du désert.
— Enfin, quelle est sa dot?
— Elle se contentera de mes huit mille
francs d'appointements. Blanche a été éle-
vée dans l'honnête médiocrité qui affranchit
MADAME VAMPIRE 11
l'âme de ce dévorant impôt du luxe, qui
conduit tôt ou tard ses infortunées victimes
dans les rangs immondes des lionnes pauvres
du Vaudeville. Elle a de plus un père et
une mère infirmes que j'ai le consolant es-
poir d'avoir bientôt sur les bras.
— Nicodème, regarde-moi.
— Je vous contemple, mon oncle.
— Que vois-tu sur mon visage?
— Je vois vos petits yeux rouges qui
brillent et les mêches de votre perruque
neuve qui frétillent.
— Mon neveu, me prendrais-tu pour un
oison?
— Je ne vous prends pas, mon oncle, je
vous laisse à ma tante,
— Sac-à-papier 1 sac-à-papier !
12 MADAME VAMPIRE
— Oncle Flammichon, vous me l'avez
promis, faites mon bonheur.
- Je n'ai qu'une parole, suis-moi.
- Dussé - je reprendre l'itinéraire de
M. Orphée, je vous suis, marchons; mais
où allons-nous?
— Dans le sanctuaire des traditions pa-
triarcales, dans le temple des vertus domes-
tiques, au foyer du bonheur et du devoir.
— Comment, vous me conduiriez au
Casino ?
— Nicodème, ce cri touchant du cœur me
dévoile les turpitudes de ton âme; je te le
dis avec la sévère franchise qui me ca-
ractérise, tu es un franc vaurien.
— Eh bien! oui, je l'avoue, honteux et
repentant; l'aile d'Eblis a corrompu le lis
MADAME VAMPIRE 13
de ma candeur; sauvez-moi, mais confiez
Blanche à mes chastes étreintes.
Ici Flammichon se truffa les fosses nasales
avec une énorme pincée de macouba ; et,
tout en se délectant, parut méditer une ré-
ponse méphistophélique. Il fixa bientôt ses
petits yeux brillants sur le visage orageux
de Nicodème et lui dit lentement:
— Promets-moi de m'obéir pendant deux
jours, et si, ce temps écoulé, tu places
toujours ton bonheur dans la possession
de cette demoiselle Blanche, qui m'a diable-
ment l'air d'avoir usurpé son nom, je te
l'accorde.
— 0 oncle trop bon, pardonnez-moi de
vous avoir tutoyé.
— Je te pardonne; à une condition cepen-
14 MADAME VAMPIRE
dant, c'est que tu seras aimable avec ta
tante?
— C'est chez elle que nous allons?
— Pouvais-tu en douter.
II
LE POT-AU-FEU DE MAMAN FLAMMICHON
Flammichon et Nicodème arrivèrent
bientôt rue de Trévise, où madame Flam-
michon dévorait son impatience en querel-
lant sa cuisinière. L'oncle voulut monter le
premier, afin de préparer sa femme à l'arri-
vée de Nicodème. La digne compagne du
plus sensible des Flammichon s'était élancée,
16 MADAME VAMPIRE
la joue vermeille et l'œil en feu, au devant
de son mari pour le punir de son impertinent
retard, lorsque la vue de la tête pâle de son
neveu produisit sur son ire l'effet d'une
douche glacée sur le cerveau d'un pam-
phlétaire.
- Toi ici, mon Bibi ! dit-elle en pressant
tendrement Nicodème sur la cuirasse de
caoutchouc qui lui couvrait la poitrine.
— Oui, ma chère petite tante. combien
je suis heureux de vous voir. mais je n'ai
jamais le temps de venir..,
— Mauvais sujet! rester près de trois
mois sans donner de ses nouvelles.
- Tu te trompes, Bérénice, dit timide-
ment Flammichon, qui, devant sa femme,
avait tout à coup perdu son assurance ; Ni-
MADAME VAMPIRE 17
2
codème nous a envoyé son huissier la se-
maine dernière.
— Ah! ça, monsieur Flammichon, je
vous trouve bien hardi d'oser vous mettre
en tiers quand je m'épanche dans le sein de
mon neveu.
— Cependant, Ninice.
- Allez à la cave, mon cher, allez-y;
vous n'êtes bon qu'à cela.
Puis, se tournant vers Nicodème, elle lui
prit le bras et le conduisit au salon. Ils
causèrent pendant quelques instants d'une
façon tout à fait intime; mais la cuisinière,
qui avait quelques conseils à réclamer de sa
maîtresse, vint bientôt les interrompre, et
elle emmena madame Flammichon.
Resté seul, Nicodème roula mélancolique-
18 MADAME VAMPIRE
ment ses gros yeux bruns vers la rosace du
plafond en poussant de déchirants soupirs;
et il plongea ensuite avec fureur ses mains
dans son épaisse chevelure en s'écriant :
— Blanche ! Blanche ! fleur non ruolzée,
ange de choix, épouse de mes papillons
rosés !. ne verseras-tu pas un jour le nectar
de ton cœur sur le foyer de mon amour.
Le désespoir bruyant du Verther de la rue
Coquenard attira bientôt le museau rose
d'une accorte femme de chambre à la porte
du salon.
— Monsieur a appelé? dit-elle en baissant
sournoisement deux yeux capables d'allumer
le feu éternel dans le cœur d'un capucin de
bois.
A la vue de la gentille soubrette, Nicodème
MADAME VAMPIRE 19
se leva d'un seul bond. Il étendit les bras
en écartant les doigts, comme une python isse
dans ses incantations, et dit d'une voix pro-
fonde et convaincue :
— Merci, Belphégor ! tu as entendu mes
plaintes déchirantes, et tu m'as envoyé une
moderne Agar pour en adoucir l'amertume.
Belphégor, merci !
- Monsieur désire quelque chose? de-
manda la soubrette, qui ne comprenait rien
à l'exaltation et au pathos de Nicodème.
— Si je veux quelque chose, s'écria ce
dernier en enlaçant la jeune fille dans ses
bras; tiens, tiens, voilà ce que je veux..,
Et il déposa une demi-douzaine de baisers
extravagants sur le chevelure d'ébène de la
jolie suivante.
20 MADAME VAMPIRE
Mais la porte s'ouvrit tout à coup, et
Flammichon, embarrassé par un bougeoir
fumant et un panier à bouteilles, parut sur
le seuil.
— Sac-à-papier 1 sac-à-papier! s'écria-t-il
les yeux arrondis par la stupéfaction, en
laissant tomber son panier sur le parquet.
— Au bruit des bouteilles brisées, ma-
dame Flammichon accourut en fureur. Elle
avait instinctivement saisi un énorme plu-
meau, qu'elle brandissait belliqneusement
au-dessus de sa tête.
—Jour de Dieu ! monsieur Flammichon !
s'écria-t-elle en faisant tourner l'ustensile
devant les yeux éblouis du bonhomme, vous
n'êtes qu'une mazette et un paltoquet 1
— Bérénice !
MADAME VAMPIRE 21
— Une mazette et un paltoquet, je le ré-
pète.
- Mais, chère amie.
- Expliquez-vous donc, comment avez-
vous commis ce dégât ?
— Tu vas voir; Poulotte, c'est..,
— Taisez-vous et répondez !
— Comment, que je me taise et que je
réponde; je te ferai remarquer, Ninice,
que.
— Que vous n'êtes qu'un imbécile !
— Oh!
- Et un triple sot. Vous payerez le
dégât comme un joli garçon ; je retiendrai
la somme sur votre argent de poche.
— Alors, comment ferai-je pour t'acheter
tes bouquets de violettes ! murmura le mal-
22 MADAME VAMPIRE
heureux en s'efforçant de rassembler les
tessons qui couvraient le parquet.
— Vous irez au Palais de Justice cher-
cher des rôles à copier.
- Cependant.
- Je le veux.
Pendant cette agréable explication con-
jugale, la femme de chambre, cramoisie
comme une guigne, avait prestement quitté
le salon, et Nicodème s'était vainement ef-
forcé d'apaiser sa tante.
Après avoir récité les derniers grains de
son chapelet, madame Flammichon se tourna
vers son neveu d'un air bienveillant et luidit:
— Parle, mon pauvre Bibi, qu'est-ce
qu'on t'avait donc fait quand je suis entrée?
tu avais l'air tout bouleversé.
MADAME VAMPIRE 23
— Parbleu! le chenapan embrassait la
bonne à tire-larigot.
— Silence, bavard ! gronda la tante en
renvoyant son mari à la cave pour réparer
sa bévue; et toi, mon ami, réponds-moi,
qu'avais-tu ?
— Oh ! ma bonne tante ! la protectrice
trop indulgente de mes faiblesses, je suis
bien malheureux. murmura Nicodème, qui
rejeta, par un geste familier aux poëtes, son
épaisse crinière sur sa nuque.
— Et pourquoi, mon ami? tu sais que
mon cœur est sensible à tes peines.
— Je suis amoureux d'un étoile dont le
firmament est au 125 de la rue Coquenard!
— Dans ta propre maison ?
— Hélas!.
24 MADAME VAMPIRE
— Il faut t'éclipser.
— Le puis-je? la blanche croupe du Saint-
Bernard n'est pas plus immaculée que son
âme, et elle répond au suave nom de
Blanche.
— Enfant, espère, alors.
— Quoi ? le ciel s'entrouvrirait pour moi ?
-Je remplacerai ton étoile par un soleil.
chut!
— Mais c'est l'étoile qui me fait palpiter.
— Nicodème, retiens ceci ; ce sont les gros
foyers qui dégagent le plus de calorique.
— Si je suis condamné au soleil, je serai
consumé par ses rayons. murmura l'in-
fortuné Cornambert qui essaya de prendre
une pose tragique.
- Bah! avec un bon éteignoir. répon-
MADAME VAMPIRE 25
dit maman Flammichon en prenant le bras
du jeune homme. Le potage est sur la table,
allons dîner.
- Allons dîner, répéta Nicodème. Et ils
se dirigèrent vers la salle à manger.
Flammichon, l'œil attentif et la bouche
en cœur, était occupé à déboucher déli-
catement une bouteille de vieux bourgo-
gne, voluptueusement couchée dans un
vénérable lit de poussière. Le bonhomme
flairait le bouchon avec ce tact particulier
aux fourchettes célèbres et aux ivrognes, et
une légère titillation de plaisir dilatait ses
narines.
— C'est franc comme l'or, murmura-t-il
joyeusement; Nicodème, tu m'en diras des
nouvelles.
26 MADAME VAMPIRE
Le potage était froid, le poisson hors d'âge
et le poulet étique ; néanmoins Flammichon,
mis en ébriété par son vieux bourgogne,
qui était vraiment un vin de choix, dit avec
enthousiasme, en remplissant le verre de
Nicodème :
— Tu le vois, mon neveu, ta tante a tué
le veau gras pour fêter ton retour, remercie-
la.
— Oui, mon oncle, quand j'aurai dissé-
qué ce fémur.
— Dis donc, Bérénice, reprit le bon-
homme, devenu audacieux avec l'aide du
bourgogne, si tu nous donnais une goutte-
lette de ton fameux ratafia.
— Gourmand, je vous vois venir.
- Ninice, une larme.
MADAME VAMPIRE 27
— Eh bien ! tout à l'heure, si vous êtes
sage.
La trogne de Flammichon s'épanouit, et
il avala coup sur coup deux amples rasades
de son vieux vin pour se réjouir de la dé-
termination de sa femme.
— Je parie que tu ne devines pas com-
ment ta tante a surpris le secret de cette fa-
meuse liqueur, dit-il ensuite à son neveu.
— Méprisez-moi, mon oncle, mais j'avoue
mon ignorance crasse à ce sujet.
— Eh bien! ne fais pas de bruit, et je
vais te raconter l'histoire pendant que ta
tante fera son petit somme.
La bonne femme, vaincue en effet par le
sommeil qui la prenait invariablement cha-
que jour à table, entre le dernier service et
28 MADAME VAMPIRE
le dessert, commençait à ronfler comme les
auditeurs d'un curé qui fait un sermon sur
la tempérance.
— Tu vois l'instant la plus heureux de
ma journée, Nicodème, dit Flammichon en
arrosant de nouveau un gosier paraissant
desséché par le sirocco de Touggourt; si tu
te maries bientôt, ce que je désire avec fer-
veur, arrange-toi de manière à magnétiser
ta femme. là est tout le secret du bon-
heur en ménage. Mais revenons à l'his-
toire du ratafia. Un soir, Bérénice, qui a
le goût de la haute littérature, comme tu le
sais.
— Oui, mon oncle.
— Bérénice, dis-je, voulut absolument
aller voir une pièce qui, je le proclame bien
MADAME VAMPIRE 29-
haut, a produit la plus salutaire révolution
dans les mœurs bourgeoises.
— Et quel est ce morceau de choix? -
— Le Chapeau de paille d'Italie !
- Oh i oh !
— N'est-ce pas; castigat.
— Connu ; ne vous donnez pas la peine
de finir la citation.
- Si tu y tiens, cependant?
- Non, merci. Et alors?
- Alors, après le spectacle, ta tante, qui
avait applaudi avec enthousiasme, pendant
toute la soirée, l'inimitable Grassot flanqué
du myrte emblématique, éprouva tout à
coup un furieuse démangeaison de contem-
pler, à la sortie du théâtre, les traits de ce
grand homme.
30 MADAME VAMPIRE
-Noble ambition, je la comprends; allez,
mon oncle.
— Mais Bérénice était en même temps
sollicitée par le désir non moins vif de cro-
quer des pastilles de chocolat du confiseur
de la rue Vivienne, et elle craignait, si elle
employait son temps à attendre la sortie de
l'artiste, de ne plus trouver le magasin de
l'industriel ouvert.
- Ah 1 ah!
— Alors, un trait de génie, comme il lui
en passe si souvent dans la tête, illumina
tout à coup son visage. 3 Flammichon, me
dit-elle avec autorité, tu vas aller immédia-
tement chez Perron, où tu me prendras un
demi-kilo de drôleries, puis tu m'attendras
ensuite dans la rue, devant le magasin; je
MADAME VAMPIRE 31
te rejoindrai bientôt. ® Je voulus répliquer,
mais elle me ferma la bouche par un geste
que n'aurait pas désavoué l'autocrate Nico-
las, et elle disparut à l'angle de la rue Mont-
pensier.
— Et, naturellement, vous exécutâtes la
consigne ?
— Presque aussi bien que la sentinelle
française placée par Ney sur les bords de la
Bérésina, qui attend depuis plus de cin-
quante ans qu'on aille la relever.
— Votre récit est palpitant. allez.
— Munie du sac de Bérénice, je me mis
à battre la semelle sur le trottoir. Une demi-
heure se passa pendant que je me livrais à
cette monotone récréation; une seconde
demi-heure lui succéda sans apporter au-
32 MADAME VAMPIRE
cune modification à ma position, et point
de Bérénice. J'entends enfin sonner deux
heures du matin à l'horloge de la Bourse
sans recevoir aucune nouvelle de ta tante.
— Ah ! mon pauvre oncle Flammi-
chon!
— C'est précisément la phrase que je
commis en sondant les ténèbres qui me dé-
robaient le Palais-Royal. Je ne distinguais
que des rats en flagrant délit de vagabondage,
des amoureux en hostilité avec messire du
Cordon et des industriels du quartier Mouffe-
tard ; mais, comme sœur Anne, de tragique
mémoire, je ne voyais réellement rien ve-
nir. Pardon, je me trompe; je découvris,
au moment où elle m'entourait, une pa-
trouille grise qui se glissait silencieusement
MADAME VAMPIRE 33
3
contre les murailles, et voici le dialogue qui
'S'établit entre le brigadier de la chose et ton
malheureux oncle :
* — Pourquoi êtes-vous arrêté au milieu
de la rue ?
» — Parce que j'ai cessé de marcher,
respectable brigadier.
» — Vous n'avez pas ce droit, rentrez
chez TOUS.
» — Mille pardons, homme investi d'une
autorité que je Ténère, mais j'attends ma
femme.
» — Votre femme?
— Si vous Toulez bien le "permettre.
> — Et où diable peut-elle être en ce
moment?
i — Elle m'a quitté, il y a environ trois
34 MADAME VAMPIRE
heures, pour aller contempler les traits
gracieux et augustes du grand Grassot. »
Ici je fus interrompu par un éclat de rire
général qui, je te l'avouerai, vermillonna
chaudement mes tempes.
— Il y avait de quoi.
— N'est-ce pas? Enfin le brigadier se re-
tira avec sa troupe en m'enjoignant d'avoir
à réintégrer au plus tôt le domicile conjugal.
Cet homme, Quoique militaire, n'avait pas
le moindre sentiment de la discipline; aussi
ne tins-je aucun compte de son ordre et con-
tinuai-je, infructueusement, je l'avoue, ma
faction de mari complaisant.
— Bien complaisant, mon oncle.
— Je m'en flatte; tu prendras exemple
sur moi-- Une heure après, le même bri-
MADAME VAMPIRE 35
gadier, flanqué de la même patrouille, s'a-
battit de nouveau sur ma tête.
— Ah ! ah !
— Exaspéré par le second interrogatoire
qu'il me fit subir, j'oubliai un instant
la prudence et je dis un mot audacieux,
que j'eus le malheur d'accompagner d'un
geste plus audacieux encore.
— Quoi, mon oncle, vous, d'une humeur
ordinairement si pacifique, vous vous êtes
permis.
— Tout le monde a ses moments de fai-
blesse, mon pauvre Nicodème; mais je fus
cruellement puni de cette velléité de rébel-
lion. Enlevé aussitôt par les hommes,de la
patrouille, je fus entraîné, malgré mes pro-
testations et ma feuille de contributions que
36 MADAME VAMPIRE
j'offrais au brigadier, au poste de la Ban-
que, où je fus initié aux mystères d'un
violon n'ayant, je te le jure, rien d'harmo-
nieux.
— 0 mon pauvre oncle!
— Je restai dans les fers jusqu'à neuf
heures du matin, et ce fut à l'obligeance
d'un commissaire de police qui, par un rap-
prochement bizarre, m'avait servi de
garçon d'honnenr le jour de mon mariage,
que je dus de pouvoir fouler librement le
sol de ma patrie.
- Et ma tante?
- Ses aventures dépassaieut encore les
miennes par leur originalité. Elle s'était
blottie au coin de la porte de sortie des artis-
tes, pour mieux dévisager le grand homme,
MADAME VAMPIRE 37
lorsqu'un cri d'immense joie bouleversa ses
entrailles :
« - Bérénice 1 Bérénice! toi ici, ma
bonne petite vieille ! » rugissait Grassot en
ouvrant ses deux bras à ta tante.
« —Auguste! mon ami d'enfance ! » ré-
pondit Bérénice, qui étreignit chaudement
l'artiste.
« — Nom d'un bon moine.! quelle
chance! » reprit Grassot en s'emparant du
bras de ta tante ; « tu vas venir casser une
croûte avec ce petit Guguste. Niouflnioufl
» - Et mon mari?
» - Des féves.
» - Mais il m'attend sur le trottoir de la
rueViviemie.
— Entre ce philistin et le jeune pre-
38 MADAME VAMPIRE
mier qui sut, avant tous les autres, faire
battre votre cœur, Bérénice, choisissez.
]) - Auguste.
» - Choisissez, madame.
» — Eh bien ! j'accepte votre aimable
invitation, » dit ta tante en fermant
sournoisement l'œil gauche; « mais à une
condition. »
— 0 mon oncle, comme cela se compli-
que.
— Tu vas voir la finesse de Bérénice, dit
Flammichon, qui retrempa son éloquence
dans son verre.
1 — Quelle est cette condition? » de-
manda Grassot, la face blême d'inquiélude.
1 — Je veux connaître le secret du bon
moine.
MADAME VAMPIRE 39
» — Le secret du bon moine t profana-
tion!.. jamais! jamais!
; - Alors, je vais rejoindre Flam-
michon.
» — Pitié, Bérénice ! ne m'oblige pas à
devenir parjure; j'ai fait le plus terrible
serment. Niouf ! niouf!.
» — Il n'y a pas de serment qui tienne, je
veuxlesecretdubonmoine, ou je m'en vais.
» — Demande-moi mon sang, ma vie,
mon myrte. Oblige-moi à altérer, dans le
plus immonde trois-six, la suavité de mon
organe, mais ne me force pas à te livrer ce
secret, dont la divulgation peut faire écrou-
ler le monde.
» — Auguste, pour la dernière fois : la
bon moine?
40 MADAME VAMPIRE
JI — Mais.
» — Le bon moine! le bon moine! le
bon moine!.
» - Tu le veux, Bérénice. eh bien!
que la terre s'abîme, tu sauras tout.
Niouf! niouf!.
» — Enfin. »
Grassot, fidèleà sa parole, conduisitta tante
dans un sombre laboratoire où une douzaine
d'espèces de cyclopes, nus et trempés de
sueur, plongeaient d'immenses spatules dans
de vastes chaudières d'où s'échappaient des
tourbillons de suffocantes vapeurs, et lui fit
connaître en détail toutes les mystérieuses
combinaisons de son immortel punch. Ils
remontèrent ensuite dans l'appartement de
l'artiste où un souper délicat les attendait.
MADAME VAMPIRE 41
— Ah! ma tante a soupé?
— Ne l'avait-elle pas bien gagné, Nico-
dème ?
— C'est vrai, mon oncle.
— Puis, comme il était près de trois
heures du matin, et qu'il est indécent pour
une femme qui se respecte de se promener
à une heure aussi peu avancée dans les rues
de Paris, le grand artiste mit le comble à
son obligeance en offrant galamment l'hos-
pitalité à Bérénice,..
— Ah ! mon oncle.
— N'était-ce pas là le dernier mot du
savoir-vivre ?
— Assurément, assurément.
— Grassot conduisit donc ta tante dans
une petite chambre coquettement meublée,
42 MADAME VAMPIRE
qui attendait depuis près de dix ans une
princesse tartare que des chagrins de famille
avaient contrainte de se réfugier au Monomo-
tapa, et après lui avoir souhaité un paisible
sommeil, il se retira discrètement pour veil-
ler sur son repos. Bérénice rentra à la
maison à onze heures du matin, et elle eut
la générosité de me pardonner, après quel-
ques reproches bien sentis, la folle équipée
qui avait conduit un homme de mon carac-
tère dans la bauge flétrissante du crime.
— Vous aviez raison, mon oncle, les
aventures de ma tante dépassent encore les
vôtres en merveilleux.
— Je te l'avais dit. murmura Flammi-
chon, sur les traits duquel brillait une no-
ble satisfaction.
III
LA CHASSE COMMENCE
Madame Flammichon ouvrit les yeux aux
dernières paroles. Elle bâilla, se passa à plu-
sieurs reprises la main droite sur le visage,
et dit ensuite d'une voix enrouée à son dé-
bonnaire époux:
- Quel bavard vous êtes, M. Flammi-
ii MADAME VAMPIRE
chon ; sans votre manie de toujours jacasser,
j'allais peut-être m'endormir.
— Mais je t'assure, Ninice, que tu as fait
un assez joli somme ; j'ai même profité de
cette occasion pour narrer à Nicodème l'his-
toire trés-véridique de la découverte du se-
crot du bon moine.
— Vous êtes un sot, taisez-vous.
- Cependant.
— Vous osez répliquer? jour de Dieu !
monsieur Flammichon.
Le vénérable bourgeois baissa prudem-
ment la paupière sous le regard étincelant
de sa belliqueuse moitié, et le dîner s'acheva
en silence. Cependant Flammichon eut le
courage, après le café, de réclamer le flacon
contenant le fameux ratafia. Madame Flam-
MADAME VAMPIRE 45
michon s'exécuta d'assez bonne grâce. Mais
après avoir dégusté quelques gouttes de
l'horrible mélange qui lui fut présenté sous
le nom pompeux de Punch Grassot, Nico-
dème fut tout à coup pris de violentes coli-
ques, et il quitta la salle à manger avec pré-
cipitation.
— Ces jeunes gens ont tous des estomacs
de poulet, dit madame Flammichon en haus-
sant les épaules.
— Nicodème n'a pas l'habitude de ce
nectar; il est comme j'étais moi-même dans
les commencements.
— Je vous conseille de parler de vos
prouesses.
— Mais toi, Ninice, pourquoi n'as-tu ja-
mais voulu goûter à cette délicieuse fiqtreUr?
46 MADAME VAMPIRE
— Parce que je la trouve exécrable à
l'odorat, et que cela me suffit.
L'audace de cette réponse terrassa Flam-
michon, qui ne put plus trouver un mot
pour exprimer son ébahissement. Nico-
dème, pâle et les yeux hagards, rentra
bientôt.
— Es-tu mieux, Bibi? lui demanda sa
tante en lui désignant une chaise auprès de
la cheminée.
— Mieux! ô ma tante! quelle horrible
mixtion m'avez-vous fait ingurgiter!
— La liqueur vénérée du bon moine.
— Dites un mélange hybride de jus de
pruneau, de tabac à priser, de réglisse et de
moutarde.
— Allons! te voilà aussi fou que ton
MADAME VAMPIRE 47
oncle. Laissons le ratafia et parlons de
choses plus sérieuses.
— Je vous écoute, ma tante.
— Nicodème, tu vas bientôt écorner ton
vingt-huitième printemps ; c'est l'âge où les
gens raisonnables songent à se préparer un
nid définitif pour les frimats de l'hiver.
A ce moment solennel, toutes les folles tur-
pitudes d'une jeunesse trop accidentée doi-
vent disparaître pour faire place aux ré-
flexions passées au crible de la sagesse, tou-
tes les actions doivent avoir pour mobile un
intérêt bien entendu.
Nicodème, jette un regard attentif sur les
grandes choses que tu as sous les yeux, vois
notre paisible intérieur et la touchante union
qui règne sous ces lambris, et dis-moi en-

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