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Mademoiselle Maréchal

De
321 pages

De ma vie, je n’ai vu, et je crois bien que je ne verrai jamais, n’importe où m’entraînent les hasards de route, un aussi charmant paysage.

Figurez-vous, à droite de la voie départementale, ombreuse et feuillue comme une route forestière, un chemin creux s’en allant en pente, entre une double bordure de hêtres, de châtaigniers, de pins et de coudriers, formant un fouillis de verdure où neigent, dans les premiers jours de printemps, les aubépines blanches, pour remonter de même, en se perdant, au loin, sous les mêmes arbres et les mêmes futaies.

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À propos deCollection XIX
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Charles Canivet
Mademoiselle Maréchal
MADEMOISELLE MARÉCHAL
I
De ma vie, je n’ai vu, et je crois bien que je ne verrai jamais, n’importe où m’entraînent les hasards de route, un aussi charmant paysage. Figurez-vous, à droite de la voie départementale, o mbreuse et feuillue comme une route forestière, un chemin creux s’en allant en pe nte, entre une double bordure de hêtres, de châtaigniers, de pins et de coudriers, formant un fouillis de verdure où neigent, dans les premiers jours de printemps, les aubépines blanches, pour remonter de même, en se perdant, au loin, sous les mêmes arbres et les mêmes futaies. Dans le fond du vallon, une rivière sinueuse et gazouillante, laGloire,roulant sur un lit pierreux, limpide en été quand il n’y a point d’orages suivis ou accompagnés de tombes d’eau diluviennes ; quelquefois à sec, en hiver, après seulement quelques jours de gelée, et pleine jusqu’au bord, sale et roulant toute sorte de choses, lors de la fonte des neiges, courbant les joncs et les roseaux qui, en se releva nt, ramènent, avec eux, une foule de choses entraînées, jusqu’à l’obstacle, par le courant rapide. Dans les beaux jours, lorsqu’il est permis de voir jusqu’au fond, les truites diaprées remontent le courant, avec la rapidité d’une flèche , frétillent et sautent, dans les chutes écumeuses des moulins, au point de sembler se jouer dans la mousse liquide où les rayons obliques du soleil mettent une foule de petits arcs-en-ciel. Les vairons, au dos brun, au ventre blanc, qui navi guent en bancs épais, dans les petits cours d’eau rapides, comme les morues sur le s bas-fonds d’Amérique, se jettent avec une incomparable voracité sur la moindre proie, presque sans appréhension, même celle du martin-pêcheur dédaigneux d’un butin aussi secondaire. D’un côté, la maison paternelle, dont les toits d’ardoise scintillent, à travers la verdure épaisse des hêtres et des chênes, sur l’heure de midi, ses deux paratonnerres passant au-dessus des arbres, comme deux baïonnettes de soldats en sentinelle ; de l’autre, le Moulin de Galmant, avec son toit de chaume, semé de plantes vertes et de fleurs grasses, aux tons bariolés, ses fenêtres étroites a ux carreaux on culs de bouteilles, et son énorme roue noire, dont l’arbre de couche est toujours enduit de mousses humides et glissantes, et qui tourne, avec un grincement monotone, recevant l’eau d’en haut, par une rigole en bois communiquant avec la rivière, et d’où celle-ci se déverse, en chantant, sur la roue immobile ou tournante, dont les palettes et les jantes, également moussues, pleurent des larmes de cristal, à cœur de jour. Plus loin, dans un bouquet d’arbres qu’il dépasse, le clocher de la vieille église, autour duquel, le soir venu, les corneilles fatiguées volettent, en croassant, attendant, non sans impatience, que le bedeau ait fini de sonner l’Angelus, pour aller tranquillement se blottir dans leurs retraites nocturnes ! Je vois encore, dans la cour, assis sur le rebord d u pressoir et les jambes croisées l’une sur l’autre, le meunier Galmant, le bonnet de coton rayé et multicolore un peu penché sur l’oreille, la houpette pendante et remua nt, le long du cou, avec des oscillations de pendule, et lui, immobile, rêveur et comme jouissant intérieurement de la musique de l’eau sur la roue, dispersée par le choc et retombant en pluie dans la rivière courante, du tic-tac joyeux du moulin et du ronflement sourd et continu du blutoir. Le long de la rivière sinueuse, dans les prairies g rasses et habilement arrosées, des vaches paissaient en nombre, ayant peine à traîner leurs lourdes mamelles, à demi enfoncées dans les herbes hautes, mêlées de fleurs jaunes, blanches et bleues, à travers lesquelles elles donnaient, de temps en tem ps, de larges coups de langue, puis,
s’en venant toutes par une pente humide et quotidiennement piétinée, qui tombait dans la rivière, les deux pieds de devant enfouis dans la vase, et plongeant le mufle dans l’eau qui se mettait à bouillonner sous le vent des naseaux. Et quand elles se redressaient, la tête en l’air, le mufle ruisselant, les gouttes tombaient rapides dans laGloire,en faisant un petit bruit de pluie qui n’en finissait plus. Alors, quand le temps était beau, assis dans le petit bachot d’ordinaire amarré sous les saules, en compagnie de Gringalet, le fils du meuni er Galmant, je jetais ma ligne amorcée, l’œil, fixé sur le bouchon mobile, qui plongeait, de temps en temps, en faisant de petits ronds doubles, sous les attaques inoffensives des vairons gourmands. Ce n’était point cela qu’il nous fallait ; et lorsq ue l’envie nous prenait d’une friture de vairons, la chose était bien plus simple. Dans l’eau jusqu’aux genoux et quelquefois plus, aux endroits où le sable et les cailloux ont fait, dans la rivière, de petits monticules qui émergent aux heures de plus grande sécheresse, l’un de nous deux se tenait, avec un tamis placé contre le courant et qui faisait office de filet. L’autre agitait l’eau fortement, à quelques mètres en aval, des pieds et des mains, se rapprochant petit à petit, et poussant les vairons effrayés, qui tombaient droit dans le tamis, pour passer de là dans la poêle à frire, vid és d’un simple coup de pouce sur le ventre. Jeu d’enfants, mêlé de cris et d’éclats de rire, de clameurs de triomphe ou de lamentations piteuses, lorsque le tamis, surpris pa r le courant, tournait sur lui-même, dans des mains inhabiles, et s’en allait à vau-l’eau, se remplissant peu à peu et finissant par couler à fond, où, pour le repêcher, il fallait retrousser jusqu’aux épaules les manches de nos chemises. Mais la truite ne se laisse pas prendre ainsi. La coquine est autrement fûtée ! Elle vous passe entre les jambes avec une célérité inouïe, cinglant les mollets d’un coup de queue solide et filant droit devant elle, avec la rapidité d’une hirondelle. Pourtant, elle est gourmande, et il est bien rare q u’avec de la patience un pêcheur adroit n’en ait point raison. Pendant deux heures, trois heures, parfois davantage, le bouchon reste sans mouvement propre, suivant le fil de l’eau. Autour de lui, les araignées de rivière vont et viennent sur leurs grandes pattes qui ressemblent à des pagaies ; les herbes longues, entraînées par le courant, s’enroulent autour du fil ; de temps en temps, la truite saute, happant une mouché au vol, ruisselant tout entière hors de l’onde, comme une plaque d’argent ; puis on la voit qui rôde, lorgnant l’appât, faisant autour de lui des cercles qui se rétrécissent de plus en plus, se rap prochant, repartant au diable et revenant, attirée, fascinée par la pitance, et tout d’un coup, vlouf ! le bouchon file sous l’eau, raide comme une balle. La rusée a coupé net un bout de ver, mais c’est sa perte. Le morceau est si savoureux qu’il lui faut revenir au plat. Cette fois, elle en prendra plus long, elle prendra tout, et crac ! d’un coup de poignet donné à propos, la voilà accrochée par la mâchoire, furieuse, se débattant comme une possédée, s’enferrant à chaque soubresaut, et pesant en diable au bout de la ligne flexible. La jolie pêche, et quelles bonnes journées ainsi pa ssées sur l’eau, en compagnie de Gringalet ! Cette manière vulgaire de procéder était, cependant, bien au-dessous de ses mérites, et s’il restait avec moi, pendant des heures entièr es, c’était pour le plaisir de ma compagnie. Mais, quand le soir se faisait, ramenant au bois le s corbeaux endormis, et quand le soleil s’éloignait, dans l’embrasement du couchant, là-bas, tout au fond du cours de la Gloireet derrière les arbres incendiés ; qua  empourprée, nd le martin-pêcheur filait,
suivant les sinuosités de la rivière, et gagnant so n lit d’habitude, après une pénible et souvent inutile journée d’affût, Gringalet sautait sur le bord ; et pendant que j’enroulais ma ligne sur sa planchette évidée, couché à plat ventre le long de la rive et la dépassant seulement de la tête, il coulait tout doucement sa main, à travers les herbes flottantes du bord, dans les creux qu’il connaissait, avec une lé gèreté incomparable, presque sans rider la surface de la rivière, et, d’un mouvement brusque, rejetait bientôt, par derrière, dans là prairie, une truite adroitement surprise dans son sommeil. Parfois, il lui arrivait de prendre un rat d’eau pour une truite ; mais d’un solide coup de pouce, c’était bientôt fait, et le rat s’en allait au fil de l’onde, les pattes en l’air ; et Gringalet recommençait, de plus belle. Alors, il glissait, dans mon panier, une par une, toutes ses prises, et de sa voix douce et claire, comme une voix de jeune fille : — Pourvous, disait-il, monsieur Marcel. Et, plus timidement, il ajoutait : — Et pour Mademoiselle ! Avant de rentrer à la maison, nous passions au moulin. La fille, qui revenait de traire les vaches, remplissait, de lait fumant encore, une jatte de terre ; Galmant, qui soupait d’un morceau de pain bis et d’une mince tranche de lard, versait dans sa moque enjolivée de fleurs peintes, jusqu’au bord, un coup de cidre frais, puis, avançant la main qui tenait la tasse, et portant l’autre à son bonnet de coton, à la mode militaire : — A votre santé, monsieur Marcel, disait-il, je suis votre valet. — A la vôtre, Galmant.  — Sans oublier monsieur Maréchal, madame et Mademo iselle, ajoutait le brave homme. Je sifflais, d’un trait, le lait tout chaud, et Cal mant vidait sa tasse,recta,par jetant, habitude, les dernières gouttes à terre. On se souhaitait mutuellement le bonsoir, et, en compagnie de Gringalet, je regagnais la maison. Au temps des vacances, Gringalet, mon camarade d’en fance, mangeait souvent à notre table, et à quatorze ans que nous comptions tous les deux, nous avions, l’un pour l’autre, un profond attachement. Mais, ce diable de petit sauvage, dont mon père aurait voulu faire quelque chose, ne pouvait vivre qu’aux champs, en plein air et en toute liberté. Quand le moment fut venu de m’interner au collège d e Cherbourg, il y eut, pour cela, grand conseil à la maison. Ma mère, un peu maladive, et pour cela très sensible, peinait, à l’idée de me voir partir pour la prison, surtout de me savoir désormais en compagnie de jeunes gens qui, pour la plupart, se destinaient à la marine. Qui sait ? N’allais-je point prendre là l’humeur va gabonde, ainsi que le goût des voyages et des aventures ? Et puis, que deviendrais-je, au milieu de tous ces étrangers ? Quelle figure y ferais-je ? Vraiment, il était trop tôt ; il fallait attendre une année encore ! A la prochaine rentrée, on verrait ! Mais, d’ici là, puisque M. Gerville voulait bien ve nir de Valognes, deux fois par semaine, été comme hiver, et que le curé consentait à surveiller quotidiennement le travail réglé par le professeur, n’était-il pas prudent de reculer l’échéance et de retarder d’une année, cette nécessaire mais si pénible séparation ? Mais mon père, avec autant d’affection pour moi, av ait plus de raison, et déclara formellement que, malgré prières et larmes, il ne consentirait plus au moindre délai. D’ailleurs, ce n’était pas si loin, Cherbourg ! deu x lieues et demie à peine, par belle
route ; et tous les dimanches, après la basse messe , on attellerait, et l’on arriverait au collège juste pour l’heure de la sortie. Alors, chacun se mit au trousseau, ma mère, en tête, et Mademoiselle. On avait pris l’habitude d’appeler, ainsi ma tante, la sœur de mon père, de quinze ans plus jeune que lui, et qui, malgré une fortune apte à lui permettre de choisir un mari à son goût, vivait à la maison, attendant sans impatience les amoureux, et dispersant son affection intarissable sur tous, et jusque sur Grin galet, choyant le petit meunier, mon camarade, le bourrant de friandises et, de temps en temps, passant les doigts à travers sa lourde tignasse ébouriffée. Lui, dans ces occasions-là, faisait le gros dos, co mme un chat qui ronronne, se dressait sur la pointe des pieds, pour mieux appuye r sur la main caressante, et contemplait Mademoiselle, avec des yeux si doux que leur regard ressemblait à de l’admiration. Drôle de petit homme, et qui parfois nous faisait rire ! Haut comme une botte et menu comme un jet de coudrier, on l’avait baptisé Gringalet. Mon père, autant qu’il m’en souvient, avait été lui -même le parrain, dans un jour de bonne humeur, et le sobriquet était resté au fils de Galmant. Sur ce petit corps, bien pris, en dépit de sa fragile apparence, et très souple dans son exiguité, une tête forte et blonde, frisée jusque s ur les épaules, avec deux yeux trop grands, mais si fins et si bons, et qui laissaient voir toutes les impressions subies ! De sorte que, lorsque Mademoiselle lui laissait prendre seulement le bout de ses doigts, ils avaient des éclairs de tendresse inouïe. Elle était si belle, Mademoiselle, avec sa taille imposante, si belle et si majestueuse ! Parfois, — c’est une constatation que je fis bien d es années après, — Gringalet la regardait, ou plutôt l’admirait d’une manière étran ge. C’était quelque chose comme de l’adoration. Il se serait prosterné devant elle, à ses pieds, comme devant une statue d’église ; et lorsqu’il arrivait que Mademoiselle lui posait doucement la main sur l’épaule, il se dressait sur la pointe des pieds, et toute sa physionomie avait un rayonnement extraordinaire. Un jour qu’elle marchait, entre nous deux, dans la grande allée du parc qui descend à pic, vers laGloire,elle se plut à nous entraîner dans une course rapide : — Allons, mes chéris, il faut courir un peu ! Et nous courûmes si bien, qu’à deux pas de la rivière, elle s’affaissa, presque pâmée, à l’ombre des grands hêtres dont les rameaux pendants baignent jusque dans l’eau l’extrémité de leurs pointes feuillues. Gringalet s’esquiva et, moins d’un quart d’heure après, revint, chargé d’une brassée de fleurs des champs, de toutes les couleurs, qu’il posa sur les genoux de ma tante, et tous trois nous nous mîmes à confectionner un bouquet su perbe, tel qu’on n’en voit jamais chez les fleuristes de Cherbourg, peut être pas même de Paris. C’était le bon temps ! Et quand Mademoiselle, heureuse d’être ainsi fleurie et embaumée, nous passait ses deux bras autour du cou, et nous embrassait, l’un a près l’autre, à plusieurs reprises, Gringalet, en proie à une singulière émotion, rougissait comme une petite fille, puis, tout d’un coup, devenait pâle comme une reine des prés. Mais cela ne pouvait pas durer éternellement, parce que les enfants grandissent et sont bientôt des adolescents, avant de devenir des jeunes hommes ; et il fut trop promptement temps d’en finir avec les caresses de Mademoiselle ! Pour arranger les choses et ne point me faire passer tout d’un coup de l’intimité de la famille à la tumultueuse solitude du collège, mon père avait dit :
— Il y a un moyen de ne point laisser Marcel s’en aller tout seul. Nous en avons causé nous deux, Galmant. C’est un brave homme, très probe et très honnête, mais pas riche, loin de là. Naguère encore, il gagnait assez facile ment sa vie et celle des siens, cahin-caha, suant à la peine et ne se plaignant jamais, c e qui, dans nos contrées, est chose assez rare. Mais voilà que la mouture ne donne plus . Par ci, par là, un sac de blé ou deux, pour de pauvres familles, et puis c’est tout. Les trappistes de Bricquebec ont ruiné les meuniers, comme le progrès ruine les pauvres ge ns. Ce sont des hommes qui s’entendent à la culture et sont en train de défric her la lande, avec une ardeur incomparable. Le pays, en masse, gagnera à tout cela, c’est sûr, mais, en attendant, il est des particuliers qui en pâtissent, et ce brave Galmant est du nombre. Alors, je lui ai dit : « Marcel et Gringalet sont une paire d’amis, et pour moi, je vous tiens en haute estime. Le gamin est intelligent, d’ailleurs, et po ussé, fera son chemin, aussi bien et mieux qu’un autre. Je m’en charge, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. Est-ce dit ? Et, dès la semaine prochaine, nous les conduirons à Cherbourg. » Le meunier se confondit en excuses et en remercimen ts ; mais les paysans d’alors n’avaient point encore l’idée d’émigrer à la ville, et Galmant prenait peur, rien qu’à la pensée de voir son fils s’en aller contracter, hors du moulin, de mauvaises habitudes et des goûts dangereux. — Laissez-le moi, dit-il, monsieur Maréchal ; le garçon est d’apparence frêle, mais je le sais solide ; et quand il sera tout à fait poussé, le galopin m’épargnera un homme. Il en faut, monsieur, pour lutter contre la concurrence, et, malgré tout mon travail, vous voyez où j’en suis, et vous devinez où j’en serais, si je n’avais un propriétaire comme vous. Il fut convenu, cependant, qu’on en appellerait à G ringalet lui-même, et qu’il m’accompagnerait ou demeurerait, selon ce qu’il en déciderait. Aux premiers mots prononcés, croyant l’affaire arrangée d’avance, il pâlit ; et comme cela se passait après dîner, dans la salle, autour de la table où Galmant avait eu place pour la circonstance, il regarda du côté de Mademoiselle et, malgré tous ses efforts, je vis que ses yeux se remplissaient de larmes. L’expression de sa physionomie était triste, bizarre, presque effarée. A cette proposition qui le surprenait, dans sa quiétude de petit paysan libre, insouciant, à ce que l’on se plaisait à croire, comme nous le sommes tous, à cet âge heureux, il se trouva tout hébété, ne sachant trop ce que cela vou lait dire, sinon qu’on lui proposait d’échanger sa liberté contre la contrainte, et que c’en était fait de lui s’il mettait les pieds sur le pavé de la ville. Nous le regardions tous, avec un certain étonnement , et moi, j’en conviens, avec quelque inquiétude. L’idée de me voir accompagné au collège par Gringal et m’avait souri, et je commençais à redouter d’être obligé de partir seul. Enfin, comprenant que ce silence était une sorte d’ interrogation, il finit par dire timidement qu’il était heureux ainsi, avec son père, et sans autre ambition que de faire ce qu’il pourrait, au moulin, en attendant qu’il pût faire davantage. Ma mère, que ces paroles irritaient un peu, et qui n’était point fâchée de ne pas me savoir solitaire, dans les premiers jours de réclus ion collégiale, l’interpella assez durement : — Tu n’aimes donc plus notre Marcel ? A cette question, il se jeta sur moi, avec une précipitation fougueuse : — Si, si, fit-il, de sa voix musicale, j’aime M. M arcel, je vous aime tous ici ; mais si je m’éloignais du moulin, dès demain je serais de retour, soyez-en sûrs. Tout à coup, Mademoiselle parla :
— Et qui donc te retient ici, avec tant de violence, demanda-t-elle, nous voudrions tous le savoir ? Il la contempla, avec une expression de tendresse que je n’oublierai jamais, bion que, sur le moment, personne de l’entourage, n’y prît garde. Le soir tombait sur la campagne et semblait venir d es lointains forestiers, qui s’assombrissaient a mesure. Dans les chemins creux, les charrettes roulaient avec des cahots multipliés par les échos crépusculaires, et qui croissaient, quand les roues retombaient dans l’ornière plus profonde. Les chevaux fatigués, après une rude journée, s’ébrouaient fortement, sentant la litière fraîche et l’approche de l’écurie ; et c’était à peu près tout ce que l’on entendait, avec quelques frém issements d’ailes dans les hêtres et les chênes, et le murmure continu de la rivière, entre ses rives herbeuses.