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Main basse sur Marseille… et la Corse

De
257 pages
"Depuis plusieurs années, la justice enquête sur l’un des plus formidables réseaux de corruption, de trafic d’influence et de détournements de fonds publics jamais découverts dans le sud de la France. Après Toulon et Nice dans les années 1990, c’est Marseille qui se trouve au cœur de la tourmente, avec sa « banlieue » proche, la Corse.

Trois affaires s’entremêlent : la plus médiatique est la mise en cause de Jean-Noël Guérini, le président PS du Conseil général des Bouches-du-Rhône et de son frère Alexandre, patron de plusieurs sociétés spécialisées dans la collecte et le traitement de déchets. D’autres détournements de fonds, autour de plusieurs marchés publics truqués du Conseil général de Haute-Corse, font apparaître les mêmes circuits financiers qu’à Marseille. Enfin le démantèlement du gang Barresi-Campanella, dévoile une nouvelle génération de truands-hommes d’affaires qui cible la manne des marchés publics.

Pour la première fois, un ouvrage nourri aux meilleures sources met en perspective tous ces dossiers et permet enfin de comprendre l’écheveau des « affaires marseillaises » et ce que l’on a appelé le « système Guérini ».
 Qui est le « corbeau » qui a mis le feu aux poudres et dévoilé ces étranges pratiques ? Pourquoi la police marseillaise est-elle tenue à l’écart du dossier Guérini ? Comment fonctionne la « mafia des déchets » et quels sont les liens avec certains grands groupe comme Véolia ? Qui sont les « amis corses » du clan Guérini ? Qu’ont trouvé les enquêteurs dans certaines sociétés écrans en Suisse, au Luxembourg, au Panama et dans le Delaware ?
 Le livre de référence sur un dossier explosif dont on n’a pas fini de parler.
"
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© Nouveau Monde éditions, 2014

21, square Saint-Charles – 75012 Paris

ISBN : 978-2-36942-018-7

Jean-Michel Verne

Main basse
sur Marseille

et…la Corse

nouveaumondeéditions

« Le lâche meurt plusieurs fois par jour,

l’homme courageux ne meurt qu’une fois. »

Giovanni Falcone

Aux magistrats, gendarmes, policiers, douaniers,

personnalités politiques et journalistes qui ont contribué

à révéler les dessous du système Guérini.

À Hervé Estampes dont le concours fut précieux.

Avant-propos

Cet ouvrage vise à faire la synthèse des procédures menées par les juges Charles Duchaine et Philippe Dorcet autour de ce que l’on a baptisé le « système Guérini ».

Si Marseille est ici en première ligne, la Corse est également au cœur d’investigations touchant à la fois le Conseil général des Bouches-du-Rhône, le Conseil général de Haute-Corse et les réseaux du grand banditisme du Sud-Est.

L’auteur a eu accès à plusieurs dizaines de milliers de cotes de procédure dont il a tiré la substance autour de plusieurs personnages clés. Pour faciliter la lecture et la compréhension de ces dossiers parfois complexes, nous avons fait le choix de ne mettre véritablement en scène que les prime donne de cet opéra judiciaire mêlant clientélisme, corruption, favoritisme, association de malfaiteurs et blanchiment en bande organisée. Dans un souci de clarté du récit, certains personnages sont volontairement occultés, bien qu’ils jouent un rôle important dans ces différents dossiers. Il n’est pas question ici de se substituer à la justice qui, elle, appréciera le rôle de chacun et la sanction à infliger aux uns et aux autres. Notre souci est d’informer, dans le respect de la présomption d’innocence.

Ce livre n’est donc pas un acte d’accusation, simplement un document qui vise à faire connaître au grand public des faits d’une extrême gravité pour lesquels un certain nombre de protagonistes devraient être prochainement jugés par un tribunal correctionnel. Ces délits ont soulevé l’indignation de tous : juges, enquêteurs de la gendarmerie et des douanes, politiques, journalistes ou simples citoyens. C’est pourquoi est ici livrée l’intégralité de certaines pièces judiciaires.

Jamais, dans les nombreuses enquêtes que l’auteur a menées ces vingt-cinq dernières années, il n’a rencontré un tel degré de révolte face au détournement à très grande échelle des deniers publics. Charles Duchaine est l’instigateur courageux d’une opération Mani pulite à la française qui doit être menée à son terme. Car c’est bien l’intégrité même de notre République qui est ici menacée par des faits visant justement des élus. Qu’ils soient de gauche, ou de droite.

Qu’il nous soit permis de remercier tout particulièrement Claude Choquet qui, en sa qualité de magistrat coordonnateur de la Juridiction interrégionale spécialisée de Marseille, a accepté de répondre à nos questions, nous permettant à tous de mieux comprendre le fonctionnement de cette antimafia à la française.

Chapitre 1

Prémices

Tout a commencé un soir de mars 1899 dans un bar du Vieux-Port autour de quelques verres d’absinthe. La première réunion fondatrice du milieu marseillais voit le jour sous la houlette d’un Corse, François Albertini surnommé François le Fou. Ce dernier n’a peur de rien et surtout pas de la mort pour étendre l’emprise de la bande de Saint-Jean sur les quais et bien plus loin, sur tout le centre-ville. À l’époque, Marseille n’est déjà plus cette paisible cité de négociants décrite par les chroniqueurs au milieu du xixe siècle. Elle vient de connaître une explosion démographique due notamment à une immigration massive venue principalement d’Italie. Elle a presque doublé sa population en trente ans et la délinquance a désormais droit de cité. Dans un courrier adressé au procureur général d’Aix-en-Provence, le procureur de Marseille évoque ainsi « une population turbulente avide de désordres et qui en cas de troubles dans une ville de l’importance de Marseille se laisserait certainement aller aux pires excès si elle ne se trouvait pas en présence d’une force sérieuse1 ».

En quelques mots le magistrat vient de décrire toute la problématique des rapports souvent conflictuels d’une ville résolument singulière sur le territoire de la République. Faire respecter la loi dans les rues de Massalia n’est pas une sinécure et l’histoire démontre que mater la bouillante Phocée n’est pas chose aisée. Marseille a toujours été une ville rebelle, une ville à part qui ne s’en laisse pas conter par Paris. Elle fut par le passé « la ville sans nom » tellement le pouvoir royal la détestait. Les fins connaisseurs de Marseille notent également que les deux forts qui bordent chaque berge du Vieux-Port, le fort Saint-Nicolas et le fort Saint-Jean, ont été conçus pour surveiller la ville et, le cas échéant, retourner les canons vers ces mauvais citoyens de Marseille.

Dans ce nouveau monde baigné par la Mare Nostrum, les voyous ont décidé de prendre les choses en main dès la fin du xixe siècle. Certes, les négociants, armateurs ou savonniers prospèrent dans le commerce avec l’Afrique ou l’Extrême-Orient, mais les rues ne sont vraiment pas sûres en ces nuits de mars 1899 quand la bande de Saint-Mauront décide d’étendre son empire sur les établissements de nuit, les bordels, les bars et les salles de jeu qui poussent comme des champignons. Dans ce Far-West à la française, le shérif peine à mettre de l’ordre la nuit tombée quand les Saint-Janens, plus connus sous le nom de « bande des 21 », décident de prendre définitivement le pouvoir et d’exterminer les intrus. Dans une sorte de rituel prémafieux, ils ont décidé de se tatouer trois points bleus sur la main gauche formant un véritable club à l’image des Hell’s Angels d’aujourd’hui. On entre alors en banditisme comme on entre en religion. Chacun des membres est près à perdre la vie pour protéger son territoire face aux assauts de la bande rivale de Saint-Mauront. Les factions se livrent à de véritables batailles rangées pour contrôler la ville, et à une guerre de rue qui laissera bien des victimes innocentes sur le pavé, simples passants ou hirondelles en patrouille sous les réverbères de la Canebière. Marseille a acquis sa mauvaise réputation qui, plus d’un siècle plus tard, ne l’a finalement pas quittée.

C’est dans les années 1930 que la ville connaît un véritable basculement dans ce qu’il faut appeler une « mafia marseillaise » mêlant politiques, voyous et monde de l’entreprise. L’homme à l’origine de tout a pour nom Simon Sabiani, encore un Corse, car Marseille est bien la première ville corse. À l’époque c’est l’Eldorado pour des milliers d’insulaires poussés par la misère à venir chercher travail et prospérité sur le continent. Il y a peu d’avenir sur cette île qui ne vit que de son agriculture et encore demeure-t-elle très archaïque. L’ébauche d’industrialisation qui finira par totalement disparaître ne suffit pas à retenir les enfants de l’île sur leur terre. Il faut donc aller chercher son bonheur ailleurs2. Et, à l’époque, l’espoir a pour nom Marseille, ville de tous les rêves. C’est dans le quartier du Panier qui surplombe le port autonome que se fixe l’imposante communauté mêlée aux Italiens, eux aussi nouveaux conquérants de cette cité que les Grecs appelaient Phocée. Les Arméniens et les autres arriveront plus tard. Les mauvais garçons ont rapidement saisi qu’ici rien n’est comme ailleurs, tout est possible. L’État a bien des difficultés pour y faire régner l’ordre. Le premier à comprendre qu’à force de réseaux, de clientélisme et de compromissions avec le grand banditisme on peut rapidement devenir le roi de la ville a donc pour nom Simon Sabiani.

Il est originaire d’un petit village proche de Corte, fief de Pascal Paoli. Sabiani s’illustre tout d’abord en héros. C’est couvert de médailles et après avoir bataillé avec héroïsme dans les tranchées de la Grande Guerre qu’il se fait élire en 1919 au conseil municipal. À l’époque, l’homme est très engagé à gauche, il fonde même son propre groupuscule, le Parti d’action socialiste, devient successivement conseiller général puis député en 1928. Mais c’est à la mairie qu’il va inscrire son empreinte indélébile dans l’histoire locale. Son poste de premier adjoint lui permet de mettre en place ce que l’on baptisera « le clientélisme marseillais ». Quatre-vingt-cinq ans plus tard, ce système continue de régir la ville, certains diront de la gangréner. Pour assurer son pouvoir et la fidélité de ses électeurs, Sabiani offre logement et travail dans les administrations publiques. Du pain, un toit, c’est l’ébauche d’un véritable système mafieux qui ne cesse de se consolider au fil des décennies.

Un nouvel ordre social apparaît. Il fonctionne sur la récompense et la terreur. Et pour terroriser il faut bien entendu des gros bras, des voyous tous dévoués qui savent tirer bénéfice de leurs relations avec Sabiani. Certes ce dernier n’occupe pas le fauteuil de maire, mais il lui suffira de faire élire Georges Ribot, un personnage falot et malléable, à la suite du décès de Simon Flaissières, pour prendre définitivement les rênes de la cité. Il est maintenant maître de Marseille, tire toutes les ficelles et ne cache même plus ses amitiés avec le mitan. Plus grave, il les revendique. Sabiani s’appuie en effet sur des liens quasi filiaux avec deux jeunes caïds de la pègre locale, Paul Carbone et François Spirito. Le premier est corse lui aussi, né à Propriano. Il s’est lancé avec succès dans le trafic d’opium et la traite des Blanches en Amérique du Sud. Le milieu a déjà saisi les enjeux de la mondialisation. Marseille, premier port de Méditerranée, devient une plaque tournante. Le second, d’origine italienne, est né sur les berges de la Canebière. Il s’est fait un nom dans la prostitution car peu de jeunes femmes lui résistent. C’est un séducteur qui sait porter le costume trois-pièces. Une fois la belle conquise, il fait rapidement tomber le masque pour placer sa proie sur le pavé. Le duo est redoutablement efficace, d’autant plus que Sabiani leur a remis les clés de ville.

L’épisode le plus emblématique de cette connivence entre milieu, politiques et voyous se déroule un soir de février 1934. Cette nuit-là des colleurs d’affiches à la solde de Sabiani se glissent dans les rues pour apposer sur les murs cet étrange message : « Peuple de Marseille, Carbone et Spirito sont mes amis. Je n’admettrais pas qu’on touche un seul de leurs cheveux3. » Quelle force pousse donc Sabiani à protéger ainsi ses amis du milieu ? Une affaire a fait grand bruit en plein scandale Stavisky. Le célèbre escroc dont la banqueroute est devenue une affaire d’État est retrouvé « suicidé » dans un chalet de Chamonix. Mais l’affaire fait une autre victime : le conseiller Prince qui enquêtait sur cette mort suspecte. Son corps est déchiqueté par un train sur le ballast d’une voie ferrée. Suicide ou assassinat ? La police penche alors pour un « contrat » confié aux Marseillais Spirito et Carbone, mais les preuves sont minces. Les deux truands bénéficient d’un non-lieu. C’est en véritables héros qu’ils sont libérés et accueillis par deux mille Marseillais sur les quais de la gare Saint-Charles. Vêtus comme des milords, les deux personnages qui inspireront le film Borsalino (Jacques Deray, 1970) paradent dans une superbe limousine qui roule au pas sur la Canebière et le Vieux-Port. Ce jour-là, Marseille a d’une certaine façon perdu son honneur et sombré dans la pire des compromissions. Une nouvelle marque indélébile.

La guerre arrive et les cartes sont redistribuées. Sabiani rejoint le camp de la collaboration et le PPF de Doriot. Il se réfugie en Espagne à la Libération où il meurt dans la honte et le déshonneur, mais il aura laissé à jamais son empreinte sur sa ville d’adoption, celle du clientélisme poussé à son paroxysme. Spirito fuit quant à lui aux États-Unis où il entame avec succès une nouvelle carrière dans le trafic de drogue allié aux clans mafieux de New York et Chicago. Quant à Carbone, il meurt dans un accident de train à la suite d’un bombardement. Il a les deux jambes sectionnées.

La Libération voit poindre d’autres successeurs à Sabiani, Spirito et Carbone. Ils ont pour nom Guérini, toujours des Corses qui ont choisi le bon camp, celui de la Résistance et du gaullisme. Ils seront eux aussi les alliés plus ou moins fidèles d’un autre grand apôtre du clientélisme : Gaston Defferre. Certes le Cévenol n’a pas grand-chose de commun avec le sinistre Sabiani, mais pour assurer sa mainmise sur la ville durant près de quarante ans il saura jouer des mêmes méthodes, et avoir parfois de troubles relations avec le grand banditisme. Troubles parce que délicates. Defferre a compris que la voyoucratie constituait un véritable groupe d’influence dans la ville, mais également qu’il ne fallait surtout pas se laisser déborder. D’une certaine façon, il a « tenu » le milieu. Les Guérini sont utiles pour les campagnes électorales, ils sont en tout cas incontournables. Originaires du village de Calenzana, ces Guérini-là vont écrire l’une des pages les plus emblématiques de la sombre saga. Ils sont deux frères, Mémé et Antoine. Le premier, c’est l’homme des contacts, le beau parleur et celui qui plaît aux filles, accueille les journalistes, les politiques et tout ce qui compte au Méditerranée, sa boîte du Vieux-Port qui deviendra plus tard l’Annabel’s. Antoine, lui, c’est homme de l’ombre, des trafics, de la drogue, de la prostitution, des jeux. C’est celui qui avec d’autres gloires du grand banditisme insulaire tisse des liens étroits avec les mafieux venus d’Amérique, comme Lucky Luciano, ceux de Sicile aussi, participant activement à cette internationale du crime qui gangrène le monde. C’est l’heure de gloire du milieu corse qui se voit épinglé en lettres d’or en 1964, dans un rapport du Sénat américain. Parmi les cibles, un très proche de Gaston Defferre, Dominique Venturi, avec lequel il a guerroyé dans la Résistance.

Le garde du corps du maire est présenté comme associé notamment à Marcel Francisci, l’empereur des jeux assassiné en 1982 sur un parking parisien. « Nick » Venturi est décrit dans ce document comme l’importateur au Canada de « grandes quantités d’héroïne produites dans des laboratoires clandestins français et utilisant les services de son frère Jean qui réside au Canada4 ». Malgré les soupçons, Nick ne sera jamais inquiété pour ces faits et mourra dans la chambre de son appartement cossu de l’avenue du Prado.

Nick a tout vu, tout vécu et compris que l’heure des Guérini avait pourtant sonné un soir de 1967. Ce jour-là, Antoine Guérini arrête sa Mercedes devant une pompe à essence du quartier de Saint-Barnabé. Son fils est assis à l’arrière du véhicule. À peine sorti de la voiture, Antoine est cueilli de onze balles de gros calibre. Une moto disparaît dans le flot de la circulation. La légende dit que sous le casque du tireur assis sur le siège passager se dissimulait le visage de Gaëtan Zampa. Celui que ses amis surnomment « Tany » prend en main la destinée du milieu local en compagnie de Françis le Belge et de Jacky Imbert. Tour à tour amis puis ennemis, les uns et les autres vont s’entretuer dans l’une de ces grandes guerres dont Marseille a le secret. Elle se poursuit jusqu’au début des années 1990. L’épisode le plus marquant de cette période demeure l’assassinat, le 21 octobre 1981, du juge Pierre Michel. Une affaire dans laquelle Zampa sera soupçonné d’avoir tiré les ficelles, sans que cette piste soit étayée.

La French Connection a placé depuis dix ans Marseille au cœur du trafic international d’héroïne, les labos tournent à plein. Pierre Michel a marqué des points en démantelant plusieurs réseaux dont certains liés aux mafias siciliennes et américaines. C’est l’époque où le juge Falcone vient sur la Canebière pour démanteler la French-Sicilian Connection et mettre hors d’état de nuire son brillant chimiste, le docteur Bousquet. Mais le milieu s’adapte, les vrais rois de la came ont pour nom François Girard, François Scapula, Lolo Altieri qui pilote la moto utilisée par les tueurs du juge. Girard, furieux d’avoir été pincé par Pierre Michel, aurait commandité avec Homère Filippi l’assassinat du juge. Les labos commencent à disparaître des caves phocéennes, mais les Marseillais ont leur savoir-faire hérité de Jo Cesari, le chimiste aux doigts de fée capable de confectionner une héroïne pure à 97 %. Ils l’exportent aux États-Unis dans le fameux labo de Phoenix sous la commandite du clan de Benevento. Puis en Suisse, au laboratoire des Paccots où sont interpellés, en 1986, certains protagonistes de l’assassinat du juge Michel. Ce dernier avait déclaré une guerre sans merci aux trafiquants. Nous ne sommes plus à l’époque des Carbone et des Guérini qui respectent les hommes de loi, le milieu saura le lui faire payer. Le magistrat franchit les lignes jaunes et le milieu n’a pas peur de frapper l’État. Marseille est devenue incontrôlable.

Un an après l’assassinat du juge Michel, un autre drame fait cette fois-ci vaciller le siège de Gaston Defferre : le suicide, le 4 mars 1982, du directeur de la caisse de sécurité sociale des Bouches-du-Rhône, René Lucet. Un suicide de… deux balles dans la tête, conclut sans sourciller le rapport d’autopsie. L’affaire révèle des liens avec une autre affaire, celle dite des fausses factures, qui implique trois ans plus tôt la Coopérative d’entreprise générale du Midi (CEGM) dirigée par un certain Nick Venturi. On soupçonne qu’elle soit financée par le trafic de drogue et de cigarettes5. Venturi sera incarcéré et condamné. L’affaire esquissera cependant des liens transversaux entre grand banditisme et marchés publics. Vingt-sept employés municipaux tombent dans la nasse judiciaire. La légende veut qu’un anonyme plutôt taquin ait apposé sur la porte des Baumettes la mention « mairie annexe ».

À la mort de Gaston Defferre, dans la nuit du 5 au 6 mai 1986, Marseille semble prête à tourner la page des années Guérini, de cette relation étroite quoique parfois conflictuelle entre politiques et voyous. S’ouvre une ère nouvelle avec le lancement de très grands projets d’aménagement comme le pôle Euroméditerranée. Sous l’impulsion de Robert Vigouroux qui sort des logiques de parti pour s’appuyer sur la société civile, Marseille semble s’être achetée une virginité. Mais c’est une nouvelle fois la poudre qui parle : le 16 janvier 1990, le maire du 7e secteur, le docteur Jean-Jacques Peschard, est assassiné. Ce règlement de comptes en blouse banche, baptisé « la guerre des cliniques, » met notamment en lumière de sourds enjeux autour de l’hospitalisation privée marseillaise. La machine à scandales est repartie, Vigouroux vacille mais tient bon. Arrive un nouvel invité, un certain Bernard Tapie, mis en place en 1986 à la tête de l’OM par Gaston Defferre. L’affaire VA-OM suivi du dossier dit « des comptes de l’OM », jette un voile noir sur les dessous du monde du football. Elle coûtera à Tapie ses ambitions politiques, lui qui croyait tenir la ville. Il l’aurait tenue si les affaires ne l’avaient pas rattrapé. Pendant ce temps, le milieu ne cesse de régler ses comptes.

Il n’est pourtant plus question de grandes rivalités et d’histoire d’hommes. Marseille sombre dans des guerres à la petite semaine, on tue pour rien ou presque, quelques machines à sous, un morceau de trottoir, voire des mots de trop. Le milieu a changé. Zampa s’est pendu dans sa cellule des Baumettes, Francis le Belge a gagné Paris, Jacky Imbert joue désormais les juges de paix. Le temps des Guérini, le temps des Sabiani, le temps des Carbone semble enfin derrière, même si une persistante odeur mafieuse est à jamais posée sur la ville. Elle lui colle à la peau.

Il faut attendre l’ère du débonnaire Jean-Claude Gaudin pour voir poindre de nouveau une affaire de « cadavre exquis » un jour de janvier 2002. Ce matin-là, un certain Edmond Goubert quitte son bureau de la société Marseille Manutention. Il donne à 10 h 54 un ultime coup de fil sur son portable, enfile un long manteau noir, grimpe dans sa 607 bleu de Chine et emprunte le chemin des quais pour ne plus jamais réapparaître. Pour les enquêteurs il s’agit à coup sûr d’une élimination. En Sicile, on appelle cela une « lupara bianca », la lupara étant le fusil de chasse utilisé dans les contrats de la mafia. Ici elle est « blanche », l’enlèvement parfait, pas de coups de feu, pas de traces, du travail de professionnels. Ce nouveau mystère de Marseille est sans doute à mettre en relation avec le passé de ce docker devenu, au fil des années, un personnage incontournable du port. On parle de lui comme d’un boss qui fait la pluie et le beau temps avec la manutention portuaire, réglant les relations souvent complexes avec le puissant syndicat CGT. Car le port, c’est vraiment le lieu de tous les trafics et de tous les mystères. Mais « Momond » était surtout soupçonné par les policiers à une certaine époque d’être l’un des chefs du trafic de drogue et de cigarettes. En 1990 c’est dans un gigantesque trafic de blondes impliquant le parrain camorriste Michele Zaza qu’il écope de plusieurs années de prison, avant de retrouver de hautes fonctions sur le port à sa sortie des Baumettes. Le juge d’instruction Jean-François Sampieri qui a démantelé le réseau demeure persuadé que derrière les containers de blondes qui partent vers l’Italie et l’Espagne se dissimule un trafic de cocaïne. Mais il ne parviendra jamais à le prouver. In fine, Momond connaît une bien étrange promotion sociale via les Baumettes pour prendre peu à peu la direction de Marseille Manutention, l’un des principaux acconiers du port. Mais en cette année 2002 les choses tournent mal. Il est embringué dans une affaire de racket en compagnie d’un parrain présumé du milieu, Jean-Luc Barresi, par ailleurs agent de joueurs de foot.

Les Barresi dont nous allons beaucoup parler dans cet ouvrage ce sont trois frères. Jean-Luc, Franck et Bernard. Ils représentent la vague montante du nouveau milieu marseillais. Il n’est plus question des soirées voyantes du Méditerranée, des filles aguicheuses et du champagne qui coule à flots sous le coup de poignet de Mémé Guérini. Les Barresi, c’est un nouveau milieu, plus discret qui, avec les frères Campanella, forme le noyau dur du mitan marseillais au début des années 2000. Il y a également Roland Cassone et quelques autres alors que traîne encore dans le paysage l’ombre de Jacky Imbert.

Jean-Luc Barresi se prétend lui victime d’un complot destiné à l’écarter de l’OM. Mais on n’en saura pas plus : Goubert devait être interrogé au moment de sa disparition sur une affaire de racket de société de sécurité portuaire, dossier dans lequel il est soupçonné d’être impliqué aux côtés de Barresi. L’affaire Goubert met en avant certaines connexions du disparu avec la mairie, notamment avec le directeur de cabinet de Jean-Claude Gaudin. Ce dernier apparaît en effet dans des écoutes laissant filtrer des soupçons de trafic d’influence dans une affaire judiciaire apparemment étrangère aux activités de Goubert6. Mais Claude Bertrand sera finalement blanchi par la justice, tout comme Barresi. Une affaire mort-née qui a cependant mis en exergue certains soupçons de relations transversales entre milieu, politiques et gros sous. Ce ne furent ici que des soupçons, vite dissipés. Le fantôme de Sabiani continue donc de hanter les trottoirs de la Canebière. Quant à Goubert, il s’est définitivement évaporé avec ses secrets.

Telle est, tracée à grands traits à travers l’histoire de Marseille, la trame de l’affaire qui va nous intéresser. Il est des patronymes qui ressemblent à une destinée…

1. Alain Tourre, Histoire de l’Évêché, Jacob-Duvernet, p. 36.

2. Jules Verne, Géographie de la Corse, Marzocchi, 2005.

3. Jean Bazal, Le clan des Marseillais, Jean-Michel Garçon, p. 136.

4. Organized crime and illicit traffic in narcotics. Audition du 30 juillet 1964.

5. Gérard Unger, Gaston Deferre, Fayard, p. 318.

6. Le Monde, 12 octobre 2002. Cité dans Les parrains de la côte. 100 ans de caïdat en Provence, L’Écailler du Sud, 2005, p. 209-210.

Chapitre 2

Les incorruptibles arrivent

Il fallait bien cela pour remettre de l’ordre dans une ville et une région qui sentent le soufre. C’est en 2004 que le garde des sceaux Dominique Perben, sans doute l’un des meilleurs ministres de la justice depuis des dizaines d’années, choisit de mettre en place huit juridictions interrégionales spécialisées réparties sur l’ensemble du territoire7. Car partout le crime organisé tisse sa trame en s’engouffrant dans les boulevards ouverts par les accords de Schengen. Plus de frontières, un beau rêve d’unité entre les hommes, mais également une porte ouverte à une Europe du crime. Italiens, mafias de l’Est, et tant d’autres entendent tirer profit de la première économie mondiale. Marseille, Toulon et Nice forment trois pôles de criminalité historique sur le Sud-Est. Sans parler de la Corse devenue un véritable QG du grand banditisme. Une tour de contrôle. C’est donc sans surprise que la JIRS de Marseille va régner sur un territoire qui court d’ouest en est, entre Perpignan et Menton, et du nord au sud, entre Bonifacio et le Nord Vaucluse.

Au fil des années, la criminalité a évolué. Elle utilise des instruments financiers sophistiqués pour infiltrer des réseaux économiques et créer des circuits de blanchiment. La France est une terre d’élection de Cosa Nostra à défaut d’être un quartier général. Souvenons-nous qu’en 2003 lecapo dei capi, le chef des chefs, Bernardo Provenzano, recherché depuis plus de quarante-trois ans dans son pays, est venu tranquillement se faire opérer dans une clinique d’Aubagne sans être le moins du monde inquiété. Il a déjeuné en toute quiétude dans un restaurant sicilien de la rue Sainte à Marseille, leDon Corleone. Ça ne s’invente pas. Le « tracteur », comme on le nomme, a même félicité le chef : « Ici on mange de la vraie cuisine sicilienne ». Plus près de nous, en juin 2010, c’est l’un des trente fugitifs les plus recherchés d’Italie, Giuseppe Falsone, qui est interpellé dans un appartement du quartier d’Endoume. On sait que les mafias italiennes, les Siciliens de Cosa Nostra, les Napolitains de la Camorra et les Calabrais de la N’Dranghetta, multiplient les investissements immobiliers sur la Côte d’Azur. Les uns et les autres ont-ils implanté chez nous une véritable cellule opérationnelle utilisant des relais locaux, membres du grand banditisme et affidés, élus, entrepreneurs ? À ce jour, aucun élément ne le démontre formellement, mais rien ne l’exclut non plus.

L’évidence est là, les voyous et mafieux de tout poil ont compris depuis bien longtemps l’intérêt d’alliances internationales. Le premier visionnaire a pour nom Lucky Luciano. Ce mythe de Cosa Nostra comprend dès la fin de la Seconde Guerre mondiale tout le profit qu’il peut tirer de la manne de la drogue. L’alliance avec les cousins de Palerme entre dans la logique des choses. Luciano s’y rend dès 1946. Mais l’objectif est de créer un joint-venture avec le milieu corse qui jouit de considérables appuis politiques, notamment auprès des réseaux gaullistes depuis son entrée en résistance.

Le 28 juin 1949, Meyer Lansky, le bras droit de Luciano, appareille à New York pour une croisière en Méditerranée qui, malgré les apparences et la présence de sa femme récemment épousée, la belle Lydie, n’a rien d’une lune de miel8. Il s’agit de concrétiser et d’organiser le trafic d’héroïne qui explosera quelques années plus tard avec la fameuse French Connection. Il est question de rencontres à Paris et à Marseille. Lucky Luciano se rendra lui aussi à Phocée en offrant une collection des œuvres complètes de Molière à la fille de Mémé Guérini. Car les Corses sont déjà au firmament du grand banditisme et ne vont plus jamais en redescendre. Dix ans plus tard, le correspondant de la DEA (Drug Enforcement Administration) à Marseille décrit en termes très forts ce qui apparaît être le syndrome corse de Marseille : « Bien que Marseille soit géographiquement et politiquement en France, cette région particulière est un pays en soi. Les Corses dirigent pratiquement la ville. Ethniquement ils ne se considèrent pas du tout comme des Français. […] Les Corses ont presque tous les emplois d’État. Les policiers sont presque tous corses. Les juges, les procureurs, les avocats et les criminels sont également des Corses9. »

Cette vision que l’on peut juger caricaturale, voire franchement xénophobe, témoigne en tout cas de l’importance que donnent les services américains aux réseaux de l’île de Beauté, qu’ils soient mafieux, ou plus historiquement claniques. Car c’est bien d’une mafia qu’il faut parler, une mafia qui s’appuie sur une communauté, une culture de l’arrangement et du secret, usant de certains codes pour développer de coupables activités dans le monde entier. Terre privilégiée d’émigration de la voyoucratie insulaire, l’Afrique a vu prospérer des intérêts pas toujours très clairs là où se croisent milieu, monde des affaires et barbouzes de tout poil. Quant à Marseille, elle tient une place à part dans le dispositif. Elle devient, dans les années 1960-1970, la plaque tournante de la French Connection.

Tout comme l’île de Beauté qui, loin des odeurs de genévriers, de maquis, des grognements des cochons sauvages nourris à la châtaigne et des paghjelle qui résonnent dans les bars de l’île pour le grand bonheur des touristes, abrite en effet une vraie culture criminelle issue de la grande époque des bandits corses. À l’été 2011, Le Nouvel Observateur présente la Corse comme le territoire ayant le taux d’homicide le plus important au monde au regard du nombre d’habitants, bien avant Palerme, le Mexique ou les ruelles de Bogota…

Alors qu’il s’agit là de l’une des plus belles îles au monde, nantie de potentialités humaines insoupçonnées, comment se fait-il qu’elle pâtisse toujours de cette tradition mafieuse qui a permis au grand banditisme de prospérer comme nulle part ailleurs ? Quel gâchis ! Et comme toujours la légende entretient le mythe, celle de cette équipe de la Brise de Mer du nom d’un célèbre bar du port de Bastia aujourd’hui fermé. C’est là que quelques jeunes gens dont certains issus de la bonne bourgeoise bastiaise ont décidé de se lancer à corps perdu dans le grand banditisme et ce, avec succès. Ils ont pour nom Voillemier, Santucci, Mattei, Patacchini… Leur credo c’est les braquages, les attaques à main armée qui se multiplient, tant en Corse que sur le continent, et ce avec une incroyable audace.

Le point d’orgue de leur sombre carrière est sans nul doute l’incroyable casse de l’UBS de Genève le 25 mars 1990. Il rapporte 31 millions de francs suisses (125 millions de francs). Entretemps de nouveaux membres ont élargi le cercle comme Francis Mariani, Georges Seatelli ou Richard Casanova, soupçonné quant à lui d’être le cerveau du casse.

Intelligents et fin gestionnaires, les braqueurs se transforment en hommes d’affaires avisés. Ils infiltrent l’ensemble du tissu économique insulaireviades sociétés dirigées par des prête-noms. Dans un imposant rapport sur la criminalité en Corse, le procureur général de Bastia, Bernard Legras, décrit l’ingénieux procédé pour acquérir cette façade d’honorabilité10:

La Brise de Mer soutient des entreprises locales qui ont quelques difficultés à obtenir des prêts de la part des banquiers. Elle vient en haut de bilan et y reste parfois, en mettant en place des hommes de paille. Elle sert aussi de relais pour atteindre des subventions européennes dont l’octroi est toujours plus long. Bref, elle s’implante dans l’économie locale en l’acquérant.

Ainsi bon nombre de brasseries bastiaises passent sous l’emprise de ces hommes d’affaires. Et ces établissements sont particulièrement bien tenus. Puis la « main noire » s’étend sur l’ensemble de l’île. Tout y passe : pompes à essence, supérettes, hôtels, etc.

« Plus grave est sa participation à la vie politique », note encore Bernard Legras qui relève l’intervention directe de la Brise dans la conduite d’élections. Le rapport note également une chose particulièrement inquiétante : « Il est un fait que le président du Conseil général de Haute-Corse a désormais parmi ses proches un intermédiaire de la Brise de Mer. Cela se retrouve dans l’attribution des marchés publics. » Ce constat sonne comme un aveu d’impuissance, celui de l’État, à endiguer les appétits d’un groupe de malfaiteurs qui possède un pactole évalué à l’époque entre 800 millions et 1 milliard de francs, et utilise pas moins de cinq cents comptes bancaires distincts. Mais les investissements de la Brise de Mer ne se limitent pas à l’île de Beauté. La Côte d’Azur, Marseille, Paris ou l’Amérique du Sud sont autant de points d’ancrage et de profits.

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