Maisonnette

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Jouaust (Paris). 1872. In-12, IX-198 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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ANTOINE CAMPAUX
MAISONNETTE
Casta pudicitiam servat domus^T,
Sic fortis Etruria crevitv
VIBG.
PARIS
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILE*
Rue Saint-Honové, 33S
M DCCC LXXU
MAISONNETTE
11 a été tiré cinquante exemplaires sur papier de Hollande.
ANTOINE CAMPAUX
MAISONNETTE
Casta pudicitiam servat domus
Sic fortis Etruria crevit.
VIBG.
PARIS
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
Rue Saint-Honoré, 338
M DCCC LXX II
A
ANTOINETTE PAXION.
A TOI qui d'une mère avais pour moi le coeur,
Qui me devinas bon, qui me voulus meilleur,
Et sus développer, 6 noble et sainte femme,
Le bien comme un or brut en/oui dans mon âme ,-
Qui fis à mes regards sur ton front virginal
De ses plus doux, rayons resplendir l'idéal;
A toi, pure et chère ombre, à toi ce frais poème !
Puisse-t-il hériter de ta grâce suprême,
Et du nom d'Antoinette, et d'autres aussi doux
Qui font cortège au tien, rendre à jamais jaloux
Les noms les plus divins dont ici-bas l'Histoire
Ou la Muse ait jamais enchanté la mémoire.
AU LECTEUR
EN face des tristesses et des angoisses de l'heure
présente, je me suis souvent plu à faire un beau
rêve : ce serait, à l'aide d'une oeuvre d'imagina-
tion qui transporterait le lecteur dans quelque
fraîche et sereine région, de convier à une trêve
de quelques instants les nobles esprits qui, dans
les camps les plus opposés, se disputent, à armes
courtoises, le gouvernement des intelligences avec
celui de la Société.
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble
qu'à part un petit nombre d'esprits mal faits, qui
ne sont à l'aise que dans la haine et dans l'ou-
n Au lecteur.
trage ainsi que dans le bouleversement de toutes
les idées saines, la plupart des hommes seraient
heureux de rencontrer de temps en temps une de
ces oasis de paix et de sérénité, pour s'y réfugier
et s'y reposer des mêlées et des fatigues de la vie
journalière, et y fraterniser ensemble dans quel-
qu'une de ces idées générales ou dans un de ces
sentiments primitifs qui ont, dans tous les temps,
la vertu de relier entre eux, de quelque côté qu'ils
viennent de l'horizon, tous les esprits et tous les
coeurs.
Est-il en effet beaucoup de satisfactions auss
profondes et aussi pures que celle que nous donne
la conscience d'être, par toutes les puissances de
l'âme, en communion avec les hommes de bonne
volonté de tous les temps et de tous les lieux ? Et,
d'autre part, imagine-t-on, pour une intelligence
élevée, une angoisse plus grande que celle de se
sentir inquiet sur ce point?
C'est ce sentiment d'apaisement et de réconci-
liation entre les âmes sincères et généreuses que
les poètes de la grande tradition, pii vates, comme
Au lecteur. m
les appelle le plus humain et aussi le plus reli-
gieux de tous, se sont plu de tout temps à expri-
mer dans les oeuvres où ils ont mis leur âme ; et
c'est aussi le seul sentiment qui puisse éclore et
s'épanouir dans les hauteurs sereines où leur es-
prit d'ordinaire habite. C'est celui que j'aurais
l'ambition de faire naître à mon tour des pages
de ce livre où j'ai essayé de consacrer, dans le
milieu où elle est le plus à l'aise pour se déve-
lopper, dans le milieu rustique, la plus antique et
la plus indestructible des institutions de la race
humaine, l'institution de la famille.
Au milieu des habitudes et des moeurs de vaga-
bondage qui sont, à tous les étages de la Société,
le trait le plus saillant de l'heure actuelle, et qui
certainement n'ont pas contribué pour une petite
part à nos désastres, le Paysan, si admirablement
bien nommé, puisqu'il est vraiment l'homme du
Pays, son élément le plus nombreux et à la fois le
plus fixe et le plus persistant, le Paysan seul, ou
a peu près, a un véritable foyer, avec tout ce qui
s'y rattache, et par conséquent une véritable fa-
iv Au lecteur.
mille; ce que le vieil Hésiode a voulu sans doute
exprimer à sa façon dans son poëme des Travaux
et des Jours, lorsqu'il dit à l'homme qui veut
fonder une famille :
« Aie d'abord un toit, puis une femme, puis un
boeuf de labour. »
Le Paysan, de plus, est la vraie pépinière de la
patrie, son fonds inépuisable, la source intaris-
sable de ses recrues, son moyen de rajeunissement
sans fin, son assise la plus large et la plus solide,
son soldat le plus ferme, ce qui n'est pas d'une
médiocre considération à un moment où nous
avons avant tout la France à refaire.
C'est là l'idée inspiratrice de l'oeuvre que j'offre
aujourd'hui au Public. Il ne faut pas l'oublier, si
l'on veut s'expliquer la raison qui m'a fait prendre
ou plutôt amener dans les rangs des travailleurs
des champs mon principal personnage, qui n'est
autre qu'un transfuge de la ville, et qui symbolise
par là même le mouvement de retour à la cam-
pagne et à ses travaux dont la peinture fait le fond
de ce poëme. En désapprenant et dépouillant la
Au lecteur. v
ville, le futur laboureur de Parmont dépouille et
désapprend la lâcheté, la mollesse, les ambitions
malsaines et furieuses, les curiosités et les dépra-
vations de la pensée, comme, en apprenant le tra-
vail des champs, il apprend les vertus qu'engendre
ce travail salubre entre tous, la force, la patience,
la modération, la gravité de la vie, et aussi ce que
l'existence humaine comporte de bonheur, sans
parler des lumières et des révélations qu'il re-
cueille de la lecture du grand et magnifique livre
de la terre et du ciel, et du merveilleux poëme des
Saisons jour et nuit étalé sous ses yeux. Il mérite
ainsi d'entrer dans la famille rustique, qui est le
type même de la famille normale quand la reli-
gion lui donne toute sa dignité; car, en dehors de
l'idée religieuse et de son influence légitime, la
vie rustique, il faut bien le dire, n'est qu'une des
formes de la barbarie. Aussi est-ce à l'ombre de
l'autel que Virgile abrite la famille et le travail
des champs avec leurs fortes vertus :
Hic patiens operum exiguoque assueta juventus,
Sacra Deum, sanctique patres.
vi Au lecteur.
Voilà pour l'esprit de ce livre] quant au cadre
où se meuvent ses personnages, outre qu'il ne
m'en était pas de plus familier que celui des Vosges,
je ne pouvais non plus en choisir de plus frais et
de plus vraiment neuf que celui de ce pays de
montagnes et de forêts dont le nom seul évoque,
avec la plus pure et la plus fière image de patrio-
tisme, l'idée même de la fraîcheur, de la retraite
et de la paix.
Je doute, en effet, qu'il y ait en France beau-
coup de paysages aussi riants et à la fois aussi
riches de lignes que celui de la vallée qui voit
naître la Moselle et qui, du pied des ballons d'Al-
sace, de notre chère Alsace, et du col de Bussang,
où naguère bivaquaient nos Mobiles, s'étend, en
passant par Remiremont, la ville aux horizons
splendides, à travers les forêts où Charlemagne
promenait jadis ses grandes chasses d'automne,
jusqu'au pied des montagnes qui surplombent de
leurs rochers vêtus de pins les trois lacs ravissants
de Gérardmer, de Longemer et de Retournemer.
Il y a d'ailleurs entre l'action de ce livre et le
Au lecteur. vu
cadre où cette action se déploie une corrélation
dont l'harmonie n'échappera peut-être pas au lec-
teur. Le titre de Maisonnette que je lui ai donné
me semble aussi exprimer assez bien l'idée qui en
fait le fond, et qui n'est autre que la glorification
de la famille dans le centre qui la réunit, dans le
foyer, et surtout dans le foyer rustique. Or le
foyer,
Le foyer chaste et pur où la pudeur s'abrite,
selon la magnifique et intraduisible expression de
Virgile, c'est la maison qui le donne, la petite
maison entourée du champ héréditaire, cultivé
avec les boeufs paternels, à l'ombre du clocher
natal. J'ai voulu indiquer quelque chose de cela
par ce nom de Maisonnette, dans lequel j'ai de
plus essayé de faire revivre aux rayons de l'idéal
un toit jadis plein de rires et de lumière.
Un mot encore, si on veut bien nous le per-
mettre. Dans le poëme où je préludais à celui-ci
et auquel l'Académie française, sans parler de la
Critique si sympathique aussi, a fait un si bien-
b
vin Au lecteur.
veillant accueil (i), Béatrice, en tête du choeur
auguste et charmant des héroïnes enfantées par
l'imagination des poëtes de tous les temps, adresse
en leur nom et au sien cet appel au héros :
Crée à ton tour de célestes images,
Qu'à l'avenir adorent tous les âges;
Amène-nous quelque jour une soeur.
Forme à ton souffle une tête charmante,
Soit une mère, une épouse, une amante,
Type enchanté de force et de douceur.
Dans quelque frais et virginal poëme,
Au beau front d'Eve, ainsi qu'un diadème,
Remets enfin la grâce et la candeur.
A ces portraits aussi noirs qu'infidèles
Où rit l'Enfer, à ces hideux modèles,
Qui font baisser les yeux à la pudeur,
Oppose, ami, quelque sainte famille,
Où le regard de toute jeune fille
Devant Dieu puisse innocent se poser,
Quelque tableau, plein de charme et de vie,
Qui chastement vous attire et convie,
Où le coeur las aime à se reposer.
C'est le même appel qu'un illustre critique de
nos jours, au sortir de la lecture d'une des oeuvres
(i) Les Legs de Marc-Antoine, i vol. in-8. Pocme couronné
par l'Académie française.
Au lecteur. ix
les plus attristantes de ce quart d'heure, adresse
quelque part à ses jeunes contemporains : « Pour-
quoi aussi, dit-il, ne pas rassembler le bien sur
une tête au moins, sur un front charmant ou vé-
néré?.... Il y .a de ces âmes dans la vie de pro-
vince et de campagne : pourquoi ne pas aussi les
montrer? Cela relève, cela console, et la vue de
l'Humanité n'en est que plus complète (i). » Je
dirais encore, si j'osais ajouter à ces paroles ex-
quises : cela rafraîchit; et une goutte d'eau pure,
c'est peut-être à cette heure ce qui nous manque
le plus. J'ai voulu en recueillir une à la source
des Vosges; je l'apporte au lecteur dans une
coupe taillée à même la roche vive. Puisse-t-elle
lui être à la fois un rafraîchissement et un géné-
reux cordial,
(i) Sainte-Beuve, Causeries du Lundi.
Charmes-sur-Moselle, juin 1S71.
PROLOGUE
Aux champs où la Moselle, encor près de sa source,
Ralentit à plaisir sa vagabonde course,
Et, comme un exilé qui fuit le toit natal,
Avant de s'aller perdre au loin dans les campagnes,
Par mille et mille tours, au pied de ses montagnes
Ramène incessamment son pur flot de cristal;
Dans les Vosges perdue et de vieux pins voilée,
Non loin de Gérardmer il est. une vallée,
i
2 Prologue.
Un petit coin de terre entre tous souriant,
Pour y cacher sa vie, ou manquée ou défaite,
Dans l'ombre et le silence une calme retraite,
Que de ses premiers feux éclaire l'orient.
Tout ce que la Nature enferme de plus rare,
Tout ce dont à la terre elle est le plus avare,
Ses plus fraîches beautés, ses plus divins trésors,
Tout ce qui ravit l'oeil et jamais ne le lasse,
Tout ce qu'elle recèle et de charme et de grâce,
Le Ciel à pleines mains l'a jeté sur ces bords.
Pour le charme des yeux, sous de grands deux limpides,
Ce sont de toute part des horizons splendides,
Qui du plus riche prisme effacent les couleurs;
Des monts ceints de forêts, des pins aux troncs superbes,
Des rocs vêtus de mousse, et dans les hautes herbes
Mille courants d'eau vive où s'abreuvent les fleurs.
C'est là, c'est au milieu de ces grands paysages,
Au pied de ces granits témoins des premiers âges,
Prologue. 5
Où des filles de roi, loin du monde et des cours,
Vinrent jadis cacher, comme une chaste étoile,
Leur front candide et pur sous le mystique voile,
Et rêver ici-bas de célestes amours;
Où la France naguère indignement trahie,
D'un million de soldats tout à coup envahie,
Au premier cri d'alarme, au loin vit accourir,
Pour se mettre en travers du flot sur la frontière
Et faire de leurs corps à ce torrent litière,
Ses fils les plus vaillants résolus de mourir;
C'est là que, sur les bords de sa rive natale,
Aux pays enchantés, Remiremont s'étale,
Frais, paisible,.vermeil et, comme un nid d'oiseaux,
Loin de tous les regards, caché parmi les branches,
Abrite sous les bois ses maisons toutes blanches,
Et jour et nuit se berce au doux bruit de ses eaux.
C'est là que Marc-Antoine a, loin de la grand'rille,
Trouvé dans sa disgrâce un fraternel asile,
JOURNAL DE MARC-ANTOINE
A SON AMI CHRISTOPHE
Remiremont, octobre 18
PAR un de ces soleils d'après-midi d'automne,
Où l'arbre jette au vent sa feuille qui frissonne,
Au pied des grands ballons, ce soir, à mes regards,
Mon guide a signalé quelques toits blancs épars,
Un pont sur la Moselle, un fouillis de feuillage,
C'était Remiremont le but de mon voyage.
6 Journal de Marc-Antoine.
Dans la ville au grand trot, par ces abords si frais,
Aux fanfares du cor, bientôt je pénétrais.
Une heure après, au plus, j'avais vu le collège
Et salué mon chef ; enfin, que te dirai-je ?
Fait le tour de la ville et trouvé mêmement,
En attendant au moins, un petit logement,
Une chambre assez propre, au couchant exposée,
D'où j'ai devant les yeux, assis à la croisée,
Une belle montagne aux flancs verts, au front noir,
Que déjà va gagnant de son ombre le soir,
Cependant que sans bruit au ciel désert et vide
La lune lentement monte blanche et limpide.
C'est là qu'à peine encor débarqué de Paris,
Tout poudreux de la route, en courant, je t'écris
Et me recueille un peu : dépaysé, sans peine
On peut l'imaginer, un enfant de la Seine,
En deux tours de soleil, s'éveillant Vosgien !
Enfin la chose est faite, et je n'y puis plus rien.
Arrière donc regrets, bourreaux de la mémoire !
Ma jeunesse à jamais a clos sa chère histoire ;
Ne la réveillons pas, et de son souvenir
Les Vosges. 7
N'allons pas à l'avance attrister l'avenir.
Que me gardent ce ciel, ces roches, ces montagnes «
Dont le cercle jaloux enserre ces campagnes ?
De joie ou de chagrin, d'allégresse ou de deuil,
A son hôte nouveau que réserve ce seuil ?
Je ne sais; mais avec ses horizons sauvages,
Son fleuve étincelant, ses tranquilles pacages,
Avec ses frais torrents, ses lacs bleus, ses grands bois,
Qu'emplissent nuit et jour de fatidiques voix ;
Avec sa barbarie et sa mâle rudesse,
Ce pays me sourit et charme ma tristesse.
Entre ce sol et moi je ne sais quel rapport
Me le rend cher d'avance, et comme un heureux port
Déjà me le fait voir, où m'accueille et salue
La plus hospitalière et douce bienvenue. ■
8 • Journal de Marc-Antoine.
Octobre.
LEURS livres devant eux, sur le coude appuyés,
Les yeux pleins de regrets, farouches, ennuyés,
De temps en temps entre eux se parlant à voix basse,
Cinq pauvres écoliers, — c'était toute ma classe, —
Cinq petits montagnards sur un long banc assis,
Une table entre nous, me faisaient vis-à-vis,
Et d'un regard furtif où l'effroi se révèle
Cherchaient à déchiffrer ma figure nouvelle.
Qu'allais-je être pour eux ? Sans doute un cuistre noir,
Impatient de faire à tous leur désespoir,
Un mâcheur de latin, un pédant rogue et bête,
Sans cesse sur leur dos, tous les jours sur leur tête,
Un Néron de collège, un vrai Caligula;
Au long dans mes regards ils lisaient tout cela,
Et déjà de pensums voyaient grosse ma manche,
Quand je commence ainsi d'une voix brusque et franche :
Les Vosges. 9
« Amis, — permettez-moi de vous donner ce nom, —
Bien tristes, n'est-ce pas ? — Oh ! ne dites pas non,
Sur vos fronts c'est écrit, — bien désolés vous êtes ;
Et, si j'en crois encor vos mines inquiètes,
Mon visage nouveau, — bah! faites-m'en l'aveu, —
Pour le quart d'heure au moins vous rassure fort peu.
A vous, hier encor, les champs, le ciel, l'espace,
La folle liberté qu'aucun lien n'enlace,
La maison paternelle et toutes ses douceurs;
Aujourd'hui, le collège et le banc de la classe,
Et le rigide aspect des graves professeurs.
En place d'une mère et d'indulgentes soeurs,
Aujourd'hui la consigne, et la cloche et. l'étude,
Dont l'écolier ne peut se faire une habitude ;
Et, pour mettre le comble à votre désespoir,
Un vrai jour dé rentrée, un jour sombre, un temps noir,
Un ciel rayé de pluie, et puis, par intervalle,
Par les longs corridors un lourd vent de rafale,
Tandis qu'armé de clefs, un Cerbère jaloux
Ferme à grand bruit la grille et tire les verroux.
Heures d'or de septembre, ô joyeuses vacances,
Qui dira les chagrins et les.regrets immenses
io Journal de Marc-Antoine.
Que vous laissez au coeur de l'écolier en deuil,
Le jour où du collège il repasse le seuil!
« Comme vous, j'ai connu cette noire tristesse ;
Bien plus, aujourd'hui même, amis, je le confesse,
Est-ce mal du pays ou bien ce temps affreux?
Je me sens le coeur plein de regrets douloureux,
Et, n'était que j'ai honte, à partager vos larmes
— C'est comme je vous dis, — je trouverais des charmes.
Essuyons-les plutôt, et puisqu'un même ennui
Tous les six exilés nous rassemble aujourd'hui,
Sans perdre plus de temps, nous prêtant commune aide,
A notre mal cherchons s'il n'est pas de remède.
Pour mon compte, déjà j'en sais un souverain,
Un qui n'est pas bien loin, vous l'avez sous la main :
Vos livres, mais sans rire ; il est dans ces poètes
Des consolations pouf l'âme toujours prêtes,
Des baumes sains et purs, des dictâmes secrets,
Capables d'endormir les plus amers regrets.
« Eh! oui, dans votre Homère et dans votre Virgile
Vos plus chers souvenirs ont chacun leur asile,
Les Vosges. 11
Leur autel consacré, leur vers hospitalier,
Où c'est charme tout pur de se rapatrier :
Le cri du coq au jour, la brume matinale
Qui des flots éveillés à l'aurore s'exhale ;
L'écho des bois profonds qui de loin vous répond,
Le vieux saule en travers jeté pour faire un pont;
La douce odeur des coings, des pommes et des poires,
Qui parfume en hiver les rayons des armoires;
Le chien de la maison, gardien jaloux du seuil,
Qui vous fait au retour si fraternel accueil ;
A l'heure où luit Vesper, la légère fumée,
Bleue et blanche, flottant à travers la ramée;
Et la veillée autour de la lampe du soir,
Où, leur tâche à la main, les soeurs viennent s'asseoir;
Et du pâtre attardé la complainte champêtre,.
Et la lune à flots d'or glissant par la fenêtre;
Tous les plus chers détails du vieux toit paternel,
Tout ce qui laisse au coeur un regret éternel,
Tout ce que l'on rencontre et fréquente au village,
Ainsi qu'en un miroir, vive et fidèle image,
Dans ces vers enchantés, saisissant revivra
Du charme qui naguère à vos yeux l'enivra;
12 Journal de Marc-Antoine.
Et vous croirez parfois entendre de ces pages
Sortir des chants d'oiseaux volant sous les ombrages,
Cependant que les bois et les champs pleins de fleurs
Vous souffleront au front mille fraîches senteurs.
« Puis bientôt, emportés au souffle des batailles
Que les guerriers livraient autour de leurs murailles
Pour la mère patrie et pour la liberté,
Le coeur tout frissonnant d'une mâle fierté,
Sur les pas des héros voulant tomber en braves
Plutôt que de subir le destin des esclaves,
Et de tendre les bras vers des vainqueurs haïs,
Nous apprendrons comment on meurt pour son pays. »
Je me tus : dans les yeux de mon jeune auditoire
Sur l'ennemi commun je lisais ma victoire ;
Comme une ombre au grand jour, de pair avec l'ennui,
La tristesse à ma voix de la classe avait fui.
Je m'applaudis; j'avais été droit à leur âme :
Les cinq fronts rayonnaient d'une vaillante flamme.
Les Vosges. 15
Octobre.
UN digne homme, ma foi, que notre Principal!
Où je pensais heurter un butor, un brutal,
Quelque cuistre bâté, lourd et laid pédagogue,
Bien bouffi, bien épais, à la mine bien rogue,
Je rencontre, ébahi, l'homme le plus charmant,
L'homme le plus civil, qui me fait compliment
De la meilleure grâce, et m'accueille et salue
De la plus cordiale et franche bienvenue,
C'est peu ; qui galamment, ainsi qu'au bon vieux temps,
D'abord me tend la main et m'ouvre à deux battants
Et son coeur et sa bourse, enfin qui me fait fête.
Sans doute rien de tel, pour devenir prophète,
Que de quitter son nid et de partir au loin,
L'Évangile l'a dit ; mais dans ce petit coin,
Mais au fond de ces bois trouver grâce pareille
Avec si franc accueil, vraiment c'était merveille.
Les Vosges. 15
Octobre.
VOILA bien le pays qu'appelaient tous mes rêves !
Des montagnes, des lacs aux solitaires grèves,
Des rochers, de grands bois, des ombrages épais,
D'où pleuvent comme à flots le silence et la paix :
Pour dérober mon front, pour panser mes blessures,
Je ne pouvais trouver de retraites plus sûres,
D'asiles plus sacrés, que ces pins toujours verts,
Où, chaque jour, sans fin je m'enfonce et me perds.
J'allais à l'aventure. Un long noeud de montagnes
D'un triple pli serrait de sauvages campagnes
Et d'un cercle jaloux encadrait l'horizon :
On aurait dit sans voûte une immense prison.
16 Journal de Marc-Antoine.
La montagne devant, la montagne derrière,
La montagne partout, gigantesque barrière ,
Ainsi qu'un mur d'airain, qui forme au loin rempart,
Aux quatre vents du ciel arrêtait le regard.
Je me trouvais au fond des neuf cercles du Dante.
Un instant j'en eus comme un frisson d'épouvante ;
Le reste de mes jours, supplice de damné,
A ces murs de granit si j'étais condamné !
Le désespoir me prit rien qu'à cette pensée,
Et brusque m'élançant d'une course insensée,
Comme une bête fauve, et par sauts et par bonds,
A pic j'escaladai le plus haut de ces monts.
Au faîte parvenu, de la cime superbe,
Ivre d'air et d'azur, je foulai la pâle herbe;
Et, du vaste horizon qui reculait aux yeux
Perçant de longs regards le voile vaporeux,
A sa dernière marge, à travers un nuage,
Je crus voir de Paris se dessiner l'image ;
Je comptai ses palais, je reconnus ses tours,
Ses portes par où passe un monde tous les jours,
Ses faubourgs fourmillants, ses halles babéliques,
Les Vosges. 17
Ses larges boulevards, ses vieilles basiliques ;
Je reconnus jusqu'à mon vieux quartier latin,
Jusqu'au frais Luxembourg, hospitalier jardin,
Verdoyante oasis, grand parc de la bohème.,
Où je rêvai jadis plus d'un jeune poëme.
Je crus même entrevoir le recoin de grenier
Qui me prêta dix ans son toit hospitalier,
La petite fenêtre où j'encadrais ma tête
Quand je suivais, la nuit, aux cieux quelque planète,
Et toute ma jeunesse et ses longs jours obscurs
Dont l'ombre encor flottait mélancolique aux murs :
Doux fantôme d'une heure à tout jamais en fuite,
Mais dont le souvenir en moi sans fin palpite.
Puis je ne vis plus rien du mirage trompeur
Que d'informes débris et qu'un peu de vapeur.
Je me reirouvais seul : un enfant qui se lève
Et qui voit dans la nuit fondre, au matin, son rêve,
N'est pas plus désolé, ni certes plus confus.
Je détournai les yeux : entre deux bords touffus,
A flots bleus s'épandant, la Moselle encadrée
Au loin étincelait de rayons empourprée ;
i8 Journal de Marc-Antoine.
Ainsi qu'en un magique et splendide miroir
..es monts y renversaient leur faîte sombre et noir;
La vallée exhalait de ses sauvages plantes,
Comme un encens du soir, les senteurs pénétrantes ;
La bruyère égayait à l'ombre des vieux pins
La mousse des rochers ; et, le long des chemins,
Dont la blancheur au loin dans la verdure éclate,
L'arboise au vent berçait son beau fruit écarlate.
A gauche, un vieux château peuplé de noirs oublis,
Jn chêne dans le coeur, s'effondrait en débris,
Et du Passé témoin mélancolique et sombre
Sur la campagne au loin semblait jeter son ombre.
Au pied de la montagne, à ses premiers degrés,
Quelques vaches paissaient éparses par les prés ;
Un pâtre les gardait couché sur une roche,
Qui semblait, tout rêveur, d'une lointaine cloche
Vaguement écouter les sons lents et pieux;
Le soir venait sans bruit, calme et religieux-;
Tout était paix au loin, recueillement, silence ;
On eût oui des cieux l'étemelle cadence :
Les Vosges. 19
Une suave scène, un idéal tableau,
Tel qu'en rêve Lorrain avec son frais pinceau
Et lentement, ainsi qu'un homme qui s'exile,
Je repris à regret le chemin de la ville.
20 Journal de Marc-Antoine.
octobre 18
MA foi, je me résigne et me fais à mon sort.
Au train de chaque jour, qui doucement l'endort,
Mon coeur va s'apaisant, comme un enfant malade
Au monotone chant d'une lente ballade.
Je m'accommode enfin de ce régime plat.
Et n'est-ce rien aussi que d'avoir un état,
Et que de figurer, fût-ce au bout de la table,
Gai convive au budget, quand, dix ans, misérable,
En Janvier comme en Juin, de veille en lendemain,
Ainsi qu'un chien sans maître, on a couru son pain?
Aujourd'hui j'ai l'habit, j'ai le toit et le vivre,
J'ai sinon de l'argent, du moins un peu de cuivre,
De quoi me faire honneur auprès des gens d'ici,
De quoi tenir mon rang ! Douze cents francs aussi,
Quatre fois cent écus, par an, c'est une somme !
Les Vosges. 21
Et que faut-il de plus aux vrais besoins d'un homme?
Je m'acoquine donc à ce pays perdu,
Et de nécessité, ma foi, je fais vertu.
Aussi bien, plus j'y pense, et plus je me demande,
Aux heures de bon sens, quelle perte si grande,
Tout déduit, tout pesé, j'ai faite en ce Paris
Qui ne m'a, si longtemps, nourri que de mépris.
Car il faut bien le dire, en dépit que j'en aie,
Mais Paris n'eut jamais pour moi d'autre monnaie ;
Et regretter ses murs, c'est regretter les jours
Où le sort me taillait les morceaux par trop courts,
Où, râpé jusqu'au fil, mon habit de poète
Aux passants ébahis faisait tourner la tête,
Je ris que d'y penser; c'est regretter enfin
Qe longs hivers sans feu, de plus longs jours sans pain,
Et tout ce qui t'escorte, ô hideuse misère,
Et fait de cette vie un enfer sur la terre !
Vive donc la Province avec ses lourds pavots,
Son atmosphère épaisse et son ciel sans échos !
Vive son train égal ! à ce train je m'abonne,
22 Journal de Marc-Antoine.
Tant pis s'il est bourgeois et lourd et monotone,
S'il refroidit ma veine et glace mon cerveau :
Un train qui vous fait vivre est toujours assez beau !
Et Paris, où l'on jeûne, avec ses grands spectacles,
Paris, où l'on grelotte, avec tous ses miracles,
Paris, avec son luxe, et son or et son bruit,
Ses fériques flambeaux dont s'embrase la nuit;
Paris, qu'à flots sans nombre un peuple immense inonde,
La reine des"cités, la merveille du monde,
Pour qui veut vivre honnête et qui n'a pas le sou,
Non, Paris ne vaut pas le plus désolé trou
De France et de Navarre, et de toute la terre,
Si l'on y trouve à pendre, ami, la crémaillère.
Les Vosges. 23
Octobre.
EH bien, non, je mentais, et pourquoi le nier?
Non, je ne puis me faire à ce train routinier,
Tout mon être y répugne : à cette vie indigne,
A ce lâche destin, loin que je me résigne,
Jamais je ne sentis, aussi fort qu'aujourd'hui,
L'horreur de la Province et de son lourd ennui.
Jamais pauvre exilé de la patrie absente
Ne se fit dans son coeur image plus charmante,
Que moi du vieux faubourg où Paris sous les toits
M'abritait libre et fier comme un loup dans les bois !
Non, je ne suis pas fait pour porter une chaîne,
Pour traîner un licol, et j'aime mieux la gêne,
J'aime mieux la misère et le.trou de lézard
24 Journal de Marc-Antoine.
Où j'ai vécu dix ans aux crochets du hasard ;
J'aime mieux de ces jours la rude alternative,
La lutte sans relâche et l'éternel qui vive,
Que la fade existence et le régime épais
Où je m'endors ici dans une plate paix.
Qu'ai-jefait, malheureux, quand, doutant de moi-même,
J'ai renié Paris et la libre bohème;
Quand, pour quelques écus, du Ciel abandonné,
Je me suis sans retour et tout entier donné?
Lâche, comme Ésaû, contre un vil plat de fèves
J'ai troqué l'avenir et ses radieux rêves,
J'ai livré de mes mains ma fière liberté;
J'ai rougi de la muse et de ma pauvreté ;
Et la sainte espérance et le mâle courage,
Et l'audace et l'orgueil, tous les dieux du jeune âge,
Et les promesses d'or du riche lendemain,
Honte ! j'ai tout vendu pour un morceau de pain !
Ah ! quand jadis quêtant par quelque matinée,
A jeun le plus souvent, une rime obstinée,
Les Vosges. 25
Le regard dans le ciel, les pieds dans le ruisseau,
Sous mon feutre fané, d'un soulier qui prend eau,
L'esprit tout transporté de ma gloire future,
Coudoyant, coudoyé, j'allais à l'aventure,
Oubliant, tout un jour, avec mes créanciers
Les choses de ce monde et tous les soins grossiers;
Quand sous mon toit, le soir, humble et douxhermitage,
Dominant tout Paris de mon septième étage,
A cette heure charmante où, discret et sans bruit,
Sur les pas de la lune Hesper mène la nuit,
Sans plus de frais souvent, de quelque croûte sèche
Je faisais mon souper avec un peu d'eau fraîche,
J'étais bien pauvrecerte; infime et vil zéro,
Hors cadre, je n'avais pas même un numéro;
Nul oeil ne me voyait dans mon ombre profonde,
Et je n'existais pas pour le reste du monde;
Mais je pouvais, un jour, de mon nom couronné,
Le monde applaudissant, dans Paris étonné,
Superbe et rougissant, la flamme sur la tête,
De mon néant surgir au plus radieux faîte!
Mais l'avenir pouvait me venger du passé,
Rien ne me le fermait, je n'étais pas classé!
3
26 Journal de Marc-Antoine.
Et quand il m'eût trahi ! qu'importe à qui le songe
Vaut la réalité, pourvu qu'il se prolonge?
Quel horizon magique à mon ambition
Ouvrait chaque matin l'imagination !
Enfin, qui sait? un jour, tardive, sur ma cendre,
Une étoile eût pu luire et la gloire descendre !
De mes rêves, ami, quel splendide loyer!
Vain rêve ou juste espoir, c'était de quoi payer
Un siècle de misère et d'attente et de lutte,
De quoi tenter la chance, au risque d'une chute ;
Le coeur m'a fait défaut, et j'ai douté de moi.
Que pouvais-je dès lors? j'avais perdu la foi !
Un dessein si hardi n'allait plus à ma taille.
Et maintenant, perdu parmi la valetaille
Qui ramasse à genoux les restes du budget,
Parqué dans le Présent, je n'ai plus d'autre objet,
Moi naguère affolé d'avenir et de gloire,
Je n'ai plus d'autre soin que de manger et boire!
Glacière aux mois d'hiver, fournaise par l'été,
0 mon pauvre grenier, pourquoi t'ai-je quitté?
Les Vosges. 27
Jours charmants de misère et de libre bohème,
Heures d'or de ma vie, aventureux poëme,
Égayé de jeunesse et d'amour et de foi,
Temps si rude et si doux où je croyais en moi,
Qu'êtes-vous devenus? Divins pleurs de la muse,
Longues veilles de feu, délices que rien n'use,
Poétiques sueurs, sacrés enivrements,
Est-ce fait pour toujours de vos enchantements ?
Ah ! je vivais alors, et je me sentais vivre !
Nuit et jour, transporté du démon qui m'enivre,
Je riais de l'obstacle et me raillais du sort;
Je luttais, je souffrais, mais d'un coeur mâle et fort ;
Mais souvent tout meurtri, dans mon âme stoïque,
J'éprouvais je ne sais quelle joie héroïque
A nier la douleur qui m'arrachait des cris.
Alors pour moi vraiment la vie avait du prix :
Pas un jour sans combat, pas un jour sans détresse ;
Ni trêve, ni répit! Avec une caresse
La muse emportait tout, et tristesse et douleurs,
Et d'un charme divin assaisonnait mes pleurs.
28 Journal de Marc-Antoine.
De quel air digne et grand, de quelle façon fière,
En face des beaux fils, je portais ma misère !
Dans mon quart de manteau superbement drapé,
Comme je rayonnais, maigre, pâle et râpé !
Comme si, pour venger l'injure du poète,
Son génie aux regards éclatait sur sa tête,
Et comme un éclaireur, le long de son chemin,
Devant lui s'élançait, une épée à la main !
A mon bonheur alors qu'il fallait peu de chose !
Au bord de ma fenêtre un oiseau qui se pose,
Une blanche voisine à l'oeil doux et mutin,
Qui se peigne à sa vitre où rougit le matin.
Au front brun de la nuit un astre qui se montre,
Un jour de flânerie, une douce rencontre,
Un Elzevir superbe à faire cent jaloux,
Qu'on trouve sur le quai dans la case à dix sous ;
Une ombre qui se joue, une vieille romance
Que cent fois dans la rue un orgue recommence,
Et qui réveille au coeur mille regrets confus ;
Une rime qui vient quand on ne l'attend plus,
Les Vosges. 29
Que sais-je ! moins encore, une feuille d'automne
Qui par un ciel brumeux légère tourbillonne ;
C'étaient là mes plaisirs et mes félicités.
Est-ce donc sans retour que je les ai quittés,
Et le Ciel à jamais a-t-il de ma jeunesse
Éteint les fiers soleils et la divine ivresse ?
Un instant, j'ai rêvé, vision de bourgeois,
De servir le collège et la muse à la fois :
J'aurais mené de front d'une façon discrète
La tâche du pédant et celle du poëte :
Un compromis charmant ! Comme si l'idéal
N'était pas trop jaloux pour souffrir de rival,
Comme si l'art jamais à celui qui s'engage
Et se met de son rang permettait le partage ! ■•
Non, non, la muse veut de moins tièdes amants,
Elle prétend remplir seule tous leurs moments,
Elle en veut à tout l'homme, il lui faut l'âme entière ;
Et qui pour son amour n'ose faire litière
De tout ce qu'on se tue à poursuivre ici-bas,
Qui ne l'aime à tout prix, ne la mérite pas !
3.
jo Journal de Marc-Antoine.
Loin de Paris d'ailleurs je sens tarir ma veine.
Par un tiède soleil, aux rives de la Seine
Elle naquit un jour sur un fin sable d'or,
Le flot natal peut seul la féconder encor.
Pour marier mon rêve au doux chant de la rime,
Il me faut de Paris le murmure sublime,
Le fracas de ses chars, le bruit de ses faubourgs,
Qui retentit au loin comme un bruit de tambours,
Ce long vagissement d'une cité géante
Sous sa tâche sans fin, nuit et jour, écumante :
Voix sans nom où la joie à la douleur s'unit
En un concert étrange, et que, dans mon doux nid,
J'entendis si souvent de la houleuse enceinte
Monter à mon oreille ainsi qu'une complainte.
Il me faut ses vieux quais, ses places, ses bazars,
Ses bruyants carrefours, et ces mille hasards
Qui font de quatre pas une longue Odyssée
Et d'un fouet sans relâche activent la pensée ;
Il me faut sous les yeux cet Océan vivant,.
Ce ciel tumultueux, ce sol toujours mouvant,
Ce tourbillon humain qui sans fin vous entraîne
Et ne vous laisse pas un instant prendre haleine.
3 2 Journal de Marc-Antoine.
Octobre.
LES yeux à l'horizon, comme je fais souvent,
J'étais à la fenêtre, un dimanche, rêvant,
Lorsque de loin je vis, marchant comme à la file,
De mon côté venir les femmes de la ville,
Qui d'un pas nonchalant, leurs Heures à la main,
A Vêpres se rendaient, et le long du chemin
Exhalaient, à l'entour, d'une fraîche toilette
Ce souffle printanier, cette senteur coquette
Qui précède la femme et la suit en tous lieux,
Pareille à ces parfums qui trahissent les dieux.
Je ne redirai pas chaque aimable visage
Qu'ainsi je pus cueillir du regard, au passage ;
Ce serait un trop long et vain dénombrement.
Les Vosges. $j
Mais qu'il se voyait bien, à chaque front charmant
Qui passait tour à tour, que des filles de reines
A leurs mères jadis servirent de marraines !
De la noble abbaye où les vierges des cours
Au fond des bois venaient ensevelir leurs jours,
Il reste ici bien plus que des débris antiques,
Plus qu'un froid souvenir et de mortes reliques,
L'âme encore demeure, et comme un doux parfum,
Qui semble de ce sol l'héritage commun,
Et de Remiremont, dans toutes les familles,
Doue et dote au berceau les gracieuses filles.
De ma fenêtre ainsi, par un radieux jour,
Je les vis devant moi défiler tour à tour:
Au premier rang, ainsi parfois que se détache
En un buisson de fleurs un lis frais et sans tache,
Sous ses beaux cheveux bruns, blanche, avec un oeil noir
Qui jetait tous les feux de l'étoile du soir,
Telle aux yeux rayonnait la plus superbe fille
Qui jamais ait ravi l'orgueil d'une famille :
Au rhythme de sa marche, — on eût dit un roseau
34 Journal de M arc-Antoine.
Que plie en l'effleurant de son vol un oiseau. —
Sa taille, que dessine uneonduleuse ligne,
Offrait à l'oeil charmé ces mouvements de cygne,
Où la grâce étincelle en de si doux accords ;
C'était une harmonie enfin que tout son corps.
Je pris encore au vol, à qui mieux mieux gentilles,
Tout un essaim jaseur de belles jeunes filles,
Qui s'avançaient ensemble, à sept, sur un seul rang,
Offrant sur tous leurs traits la fleur d'un même sang.
Mais je ne vis jamais rien de si doux au monde,
Rien d'aussi chaste et pur que le front de la blonde
Qui de ces beaux enfants semblait la grande soeur.
De l'oeil de la gazelle on vante la douceur,
L'oeil de ia jeune fille était plus doux encore :
Une source mirant tous les feux de l'aurore!
Ravissante de calme et de sérénité,
Au front le nimbe d'or de la virginité,
On aurait dit la soeur de ces vierges modestes
Dont Sanzio jadis rêva les traits célestes.
Que te dirai-je, ami? de la sainte pudeur
Tout en elle exhalait la suave senteur;
Les Vosges. 35
Et l'âme au seul aspect de sa chaste figure
Se sentait à la fois et plus tendre et plus pure.
Puis à mes yeux ravis, comme une illusion,
Bientôt s'évanouit la blonde vision ;
Et je quittai la vitre, évoquant dans mon âme,
Parmi ceux que je sais, les plus doux noms de femme,
Pour voir s'il en était dont le son répondît
A tout ce que ce front si chaste m'avait dit.
Certes, moins que jamais dans les mains d'une femme
Je voudrais à cette heure aventurer mon âme;
Mais si de tout bonheur ce n'était fait pour moi,
Si j'étais moins fini, je l'avouerai, ma foi,
Raille-m'en si tu veux, à cette jeune fille,
— Oh! Dieu la,garde avec ses soeurs et sa famille 1 —
A cette blonde enfant je remettrais sans peur,
Pour en faire à sa guise, et mon âme et mon coeur.
Mais non, qu'elle aille en paix dans sa route fleurie;
Je n'y veux pas mêler même en rêve ma vie.
Aussi bien, quel hasard, un jour ou l'autre, enfin
Pourrait jamais me mettre, ami, sur son chemin?
Les Vosges. 37
Octobre
t ...
LE couchant de ses "eux empourprait la clairière :
Sur le seuil entr'ouvert d'une pauvre chaumière,
Comme un gentil lutin, accort, hospitalier,
Un gai rayon dansait au devant du foyer,
Où flambait, de sa flamme accostant la marmite,
Un fagot de genêts qui pétille au plus vite.
Je ne pus résister à ce rustique appel,
Et, franchissant le seuil d'aspect si fraternel,
Je me trouve devant une petite vieille
Assise à son rouet, qui m'accueille à merveille
Du plus affectueux et cordial bonsoir,
M'approche un escabeau, près du feu méfait seoir,
Et se met tout d'abord en quatre à mon service,
Non sans prier le Ciel qu'il me garde et bénisse.
Ayant marché longtemps, j'avais soif, aussi faim :
Elle met devant moi du lait avec du pain,
4
38 Journal de Marc-Antoine.
Jatte comble, écumante, et miche toute neuve;
Me conte son histoire, et comme elle était veuve
D'un pauvre bûcheron, depuis dix ans en çà
Mort à la peine, hélas! et qui ne lui laissa
Pour tout bien qu'un garçon, déjà grand à cette heure,
Une chèvre, un champ maigre, et ce toit, sa demeure,
Qu'il avait de ses mains pour leurs noces bâti.
Pauvre femme, d'abord elle avait bien pâti
Dans son isolement, depuis que le cher homme,
— Le Ciel lui fasse paix — dormait son dernier somme :
Elle avait bien des jours et bien des nuits pleuré ;
Jamais elle n'avait pourtant désespéré.
Dieu toujours bon l'avait dans son malheur bénie ;
Elle avait pu reprendre encor goût à la vie,
Et, tant de son rouet soir et matin marchant,
Que du lait de sa chèvre et des fruits de son champ,
Élever son garçon et, reprenant courage,
Mener sans trop de mal son deuil et son veuvage.
Le monde aussi pour elle, en son triste abandon
Et dans son dénûment, s'était montré bien bon ;
Comme à l'envi chacun s'était mis dans sa peine.
Enfin, pour adoucir et soulager sa gêne,
Les Vosges. 39
Il n'était rien qu'on n'eût fait de toute façon.
Mais son plus grand support était dans son garçon :
Un brave enfant vraiment, paisible, doux et sage,
Qui ne marchandait pas vaillant avec l'ouvrage ;
Un beau fin laboureur, non moins bon faulx en main,
Qui dès longtemps gagnait comme un homme son pain,
Et bellement encore, et, remplaçant son père,
Déjà pouvait venir en secours à sa mère.
Aussi, du val au mont* et de la plaine au bois,
Sur son compte partout il n'était qu'une voix ;
Et l'on aurait longtemps parmi les gars de ferme
Cherché qui le valût, pour tracer droit et ferme
Un sillon dans un champ, et pour faucher si net
Un beau pré mûrissant aux rayons de juillet.
Bref, au bout dïun quart d'heure, avec la bonne vieille,
Tout buvant, tout prêtant à ses propos l'oreille,
J'étais au mieux; et comme, après le toit des bois
Éparpillant leur feuille au vent des premiers froids,
Pour moi rien n'est si doux, par octobre ou novembre,
Qu'un coin de cheminée à deux dans une chambre,
Où l'on va devisant de cent propos divers,
40 Journal de Marc Antoine.
Tandis qu'Autan mugit, le courrier des hivers,
Je m'oubliai longtemps, près de la bonne femme,
A causer, tisonnant sous les cendres la flamme
De ses chers souvenirs, cependant que sans bruit
Par le ciel pâlissant s'acheminait la nuit.
Il fallait se quitter pourtant, et par la brune
Je revins aux rayons blanchissants de la lune.
Maintenant, quand je suis ennuyé, triste ou las,
C'est là qu'à mon insu me ramène mon pas.
Ce toit au loin me rit à travers la ramée
D'où s'élève en spirale un filet de fumée.
D'un pied léger je gagne et franchis l'humble seuil;
Je retrouve toujours avec le même accueil
Ma place au coin du feu, près de la vitre ouverte,
Où s'encadre un pan bleu de ciel : la forêt verte
Va berçant sur sa cime, aérien, vermeil,
Suprême adieu du jour, un rayon de soleil.
La vieille, tandis, vaque à son pauvre ménage ;
Et là, devant l'immense horizon de feuillage
Où Septembre a versé ses plus chaudes couleurs,

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