Makra

Publié par

La traduction française de Makra parat, en dilettante, l'occasion du cinquantenaire de la révolution hongroise de 1956. En Hongrie, Makra a t l'un des plus grands succès de librairie des années 1970. Akos Kertesz fut le premier écrivain hongrois oser aborder la révolution de 1956 d'un point de vue impartial. Incapable d'agir contre ouvrage passionnant, populaire, la censure de l'poque a préféré le tolérer. Makra n'a rien perdu de son actualité. Les trois femmes, les trois amours de son héros ouvrier s'inspirant des traditions petites bourgeoises, de la révoltée individuelle, et, plus simplement, de la prise de conscience de la réalité des choses que l'on vit.
Publié le : mardi 1 mai 2007
Lecture(s) : 276
Tags :
EAN13 : 9782296172289
Nombre de pages : 302
Prix de location à la page : 0,0135€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

Akos Kertész

Makra
roman
Traduit du hongrois par Georges Kassai et Gilles Bellamy

L Ecarlate/L' Har111attan

J

PREMIÈRE PARTIE

Pour toi manger, dormir et boire Et prendre mesure sur l'univers (Attila] 6zsef Adaptation de Guillevic)

Ferenc Makra, et ses quatre compagnons, tous de la localité de Pestlorinc* furent arrêtés un lundi de Pâques, à l'aube. Après une semaine de détention préventive, Makra fut libéré, alors que les autres étaient déférés au Parquet. Le jour de sa libération, donc le premier lundi après Pâques, Makra quitta la maison de ses parents, ses affaires réparties entre une petite valise en carton, un sac à pain remontant à la deuxième guerre mondiale et un simple filet à provisions. Le lendemain, mardi, il démissionna de l'usine où - mise à part la période de son service militaire - il avait travaillé sans interruption depuis ses années d'apprentissage. Ainsi débuta la vie atypique de Ferenc Makra, en même temps que son combat en vue de s'engager dans cette ornière que suit la grande majorité des humains. Le matin du dimanche de Pâques, nos Jeunes gens, munis de flacons d'eau de Cologne de toutes
* Banlieue de Budapest.

sortes, s'étaient retrouvés dans le square situé entre le portail arrière de l'église luthérienne, l'urinoir public et le bistrot «Le Nimrod », appartenant à Todor Angelov, d'origine bulgare et ex-maraîcher. (Le lundi de Pâques étant jour ouvrable, c'est en ce dimanche qu'ils avaient dû sacrifier au rite de l'arrosage*). Makra était arrivé avec dix minutes de retard: il s'était d'abord arrêté devant la maison de sa fiancée, Zsuzsa Szanyi, avait attendu le départ de Gâbor, le frère de celle-ci pour sortir de sa cachette, entrer en coup de vent chez les Szanyi et arroser la jeune fille. Il n'avait pas voulu attendre d'être avec ses copains pour le faire, prévoyant que, selon toute vraisemblance, ils seraient tous passablement ivres. Il tenait absolument à saluer personnellement sa fiancée en ce dimanche de Pâques. Plus tard, lorsqu'ils se retrouvèrent devant la maison des Szanyi, ses compagnons refusèrent de le laisser partir (Gâbor Szanyi, son futur beau-frère se montra particulièrement insistant) et Makra, pour éviter toute altercation, préféra céder. Mais quand il les vit répandre de l'eau de Cologne sur les cheveux de Zsuzsa, Makra, maussade, se retira dans un coin, quitte à subir leurs quolibets pour avoir renoncé à ses prérogatives. Zsuzsa lui vint en aide, confirmant qu'il avait bien été le premier à l'arroser, mais c'était jeter de l'huile sur le feu: les railleries reprirent de plus belle. En réponse à cette mise en boîte, Makra, qui avait horreur de se faire

* Le lundi de Pâques, la tradition veut que les jeunes gens aspergent (le plus souvent de parfum ou d'eau de Cologne) les jeunes filles. Cette coutume - en réalité, un rite de fécondité - est très répandue en Hongrie.

10

remarquer et, a fortiori, d'être le point de mire de toute la société, arbora d'abord un sourire timide, qui semblait solliciter l'indulgence, avant de s'abandonner à la morosité et au silence (incapable de répliquer, il avait adopté le pire des systèmes de défense: plus il s'enfermait dans son mutisme, plus son comportement tranchait sur celui des autres, offrant une cible de plus en plus facile à leurs plaisanteries). Vers onze heures, écœurée par les vapeurs d'eau de Cologne et les liqueurs sirupeuses, la compagnie se rendit au bistrot pour «se rincer la bouche» avec de la bière. Gabor Szanyi attira Makra dans un coin: l'estomac révulsé, celui-ci ne put s'empêcher de se soulager, Gabor l'obligea alors à avaler un petit verre de rhum, permettant ainsi à son futur beau-frère de retrouver un état à peu près normal. Il ne se passa plus rien de remarquable durant le reste de la matinée: chacun rentra déjeuner chez lui, en famille, la plupart d'entre eux firent la sieste, puis, à cinq heures, tout le monde se retrouva au restaurant où ils s'envoyèrent plusieurs litres de vin jusqu'à huit heures du soir. Makra s'ennuyait ferme. Certes, il faisait de son mieux pour ne pas demeurer en reste, s'employait consciencieusement à vider ses verres de vin, à pousser, sans entrain, les boules sur la table de billard, mais c'est sans aucune envie ni de rester ni de partir qu'il suivit le mouvement et quitta le restaurant avec les autres. Ceux-ci entreprirent une fille de la banlieue voisine, qui leur proposa de se rendre à la maison de la culture de Szentimre, où, disait-elle, se produisait un orchestre de danse. En tram, ils auraient dû changer plusieurs

Il

fois, aussi choisirent-ils d'y aller à pied. Arrivés près d'une pompe à essence, ils tournèrent à gauche, traversèrent un petit bois et débouchèrent derrière la maison de la culture. Quoique peu attiré par la fille et par la perspective du bal (pour satisfaire ce genre de besoins, il préférait aller en ville), Makra resta néanmoins, l'honneur exigeant qu'il finît la journée en compagnie de ceux avec qui il l'avait commencée. Quant à la suite de l'histoire, Makra sera incapable, même plusieurs années plus tard, de la reconstituer. Il se souviendra seulement d'y être allé à contrecœur, et d'avoir suivi le groupe à quelques pas de distance; ses amis draguaient la fille avec de gros éclats de rire, il ne percevait que des bribes de leur conversation dépourvues de sens. Tout à coup, le groupe s'arrêta, Makra ignorait pourquoi, mais les voix étouffées et le ton excité des interlocuteurs lui firent comprendre qu'il s'agissait d'une dispute. Il s'arrêta à son tour, sans s'approcher, dans l'attente que le groupe reprenne sa progression, mais la fille se mit à crier, traita les garçons de sales voyous: pour toute réponse, ceux-ci éclatèrent d'un rire sinistre, leurs voix rauques éveillèrent la méfiance de Makra. La fille avait beau se tourner de tous les côtés, elle était encerclée. La lune éclairait sa pâleur et les rictus des garçons. L'un d'eux lui conseilla de ne pas faire d'histoires, car, de toute façon, les choses se passeraient comme ils l'avaient décidé. Makra n'avait aucune sympathie pour la fille (il la connaissait, c'était une roulure, qui, pensait-il, méritait bien son sort, elle voulait la même chose qu'eux, mais pas sous cette forme). Lorsque l'un des

12

garçons, attrapant la fille par derrière, la fit tomber sur le sol (la violence s'avérait nécessaire car la fille, refusant de se montrer «raisonnable », s'obstinait à résister), Makra resta immobile. Plus tard, au cours de l'interrogatoire, il ne se souviendrait pas d'avoir, selon le témoignage de la fille, demandé à ses compagnons de la laisser en paix, il se rappellerait seulement que Szanyi l'ayant accusé de faire la mijaurée et lui promettant de ne rien dire à Zsuzsi, il lui avait demandé de lui foutre la paix, mais à lui et pas à elle. La fille continua de se tourner et se retourner au milieu du cercle que formaient les quatre hommes, puis elle essaya de s'enfuir. Elle fut rattrapée, on la fit tomber sur le sol, on voulut retirer sa culotte, elle se débattit, on écarta ses jambes, l'un des garçons sortit son canif et déchira la culotte. A la vue du canif dans la main de son copain, Makra eut un haut-le-cœur: le spectacle de la lame au-dessus de ce corps prisonnier et gigotant désespérément lui fit craindre le pire. La fille hurlait; Makra, tout en devinant que ses craintes n'étaient pas justifiées, fut pris d'une angoisse mêlée de dégoût, s'approcha du groupe, vit la peau blanche de ces jambes que les garçons maintenaient écartées et se dit qu'il ferait mieux de s'en aller, n'ayant aucune envie de participer à cela, mais, incapable de détacher son regard de ces chairs molles, de ces cuisses, de ce ventre nu, de cette fille livrée à ses tortionnaires et sous la menace du couteau, il resta immobile, révolté, assourdi par les cris aigus de la victime. Les garçons se disputaient, chacun voulant passer le premier (plus tard, dans leur déposition, ils accusaient Makra d'avoir

13

«ouvert le feu» - or, Makra n'était pas ivre, il supportait l'alcool, même à grosses doses, et ce n'est pas pour cela que ses souvenirs s'étaient brouillés, il savait que les garçons mentaient et que la fille non plus ne disait pas la vérité en affirmant qu'il avait voulu la sauver, il n'en était rien, d'où son silence pendant l'interrogatoire, ce qui ne manquerait pas d'énerver le sous-lieutenant chargé de l'enquête - en vérité, incapable de supporter ce trouble, cette pression intérieure, il s'était mis à cogner; contre toute attente, les autres ne lui avaient pas rendu ses coups, alors qu'ils étaient en droit de le faire, mais en vain leur avait-il tendu son visage). Makra, tout simplement, ne put pas s'arracher au spectacle de cette fille réduite à l'impuissance. Voulant se frayer un chemin pour mieux contempler la scène, il fut bousculé, cogna, mais pas trop fort et s'attendit à recevoir des coups sur les joues, sur la poitrine et sur les épaules; dansant devant ses yeux, les silhouettes se confondaient, des visages hurlants et baignés de sueur se penchaient vers lui, mais personne ne s'avisa de le frapper. Alors, ne supportant plus cette attente, il décocha des coups qui atteignirent tantôt un ventre, tantôt un menton, la confusion fut totale, son poing travailla avec la régularité d'un piston de locomotive (sans qu'il n'ait jamais eu l'intention de protéger la fille), le spectacle de cette fille gisant sur le sol, cette sale pute qu'il connaissait et pour laquelle il n'éprouvait aucune pitié, avec qui il n'avait rien à voir, lui était insupportable; peu lui importait la personne dont la lune éclairait le ventre nu, les corps étrangers qui encaissaient ses coups

14

n'étaient plus ceux de ses amis, et ce bagarreur dément n'était plus Ferenc Makra (en vain aurait-il essayé de l'expliquer, personne ne l'aurait compris, ni le souslieutenant, ni les garçons, ni même Zsuzsa, il n'en parlera qu'une dizaine d'années plus tard, à une femme qui le comprendra, mais trop tard, Makra, quadragénaire, sera alors trop las pour chercher à se faire accepter par les humains.) Un mètre quatre-vingt cinq, les épaules larges, le corps osseux, Makra possédait une force redoutable, dont il n'était pas conscient, car, depuis qu'il avait quitté l'école, il ne s'était jamais bagarré (c'est ce qu'il déclarerait à la police), il n'osait jamais frapper personne, de peur de faire du mal, il avait la réputation d'un homme doux, bienveillant, timide et taciturne. C'est pourquoi, en ce dimanche de Pâques, ses compagnons, surpris par son agressivité, mirent un certain temps à réagir, mais, n'étant pas des mauviettes, se défendirent ensuite avec acharnement, Makra dut batailler dur avant de les envoyer au sol, les uns après les autres. Alors, le visage ensanglanté, il jeta un regard autour de lui - la fille s'était enfuie - et s'en fut sans presser le pas, sans réfléchir à ce qui venait de se passer, sans même s'en étonner, il prit, soulagé, le chemin de la maison, tranquille et serein, délivré d'un malaise qui pesait sur lui depuis de longues années. Une fois chez lui, il se débarrassa de ses vêtements en loques et tachés de sang, et, sans répondre aux lamentations de sa mère, il se jeta sur son lit et s'endormit aussitôt.

15

Il ressentit les premières douleurs en se réveillant et en voulant se retourner dans son lit (le front et les tibias endoloris, les lèvres fendues, les côtes lui faisant atrocement mal chaque fois qu'il respirait), c'était la nuit, râlant et hurlant furieusement, le chien secouait ses chaînes, on tambourinait à la porte, sa mère arriva de la pièce voisine, la police, dit-elle sur un ton à la fois effrayé et chargé de reproches. Makra dressa l'oreille, crut que c'étaient les copains venus prendre leur revanche, crispé de douleur, il se tourna vers le mur, ne vous en faites donc pas, recouchez-vous, dit-il à sa mère, qui finit par ouvrir la porte: c'était bien la police. Makra s'empressa de se rhabiller, sans dire un mot (attentif avant tout à dissimuler son mal), sa mère lui remit un paquet avec les restes des repas de Pâques, Makra le prit et suivit docilement les policiers, qui avaient déjà arrêté ses compagnons. En fuyant, la fille avait pris le canif en tant que corps du délit (Makra, d'un coup de pied, l'avait fait sauter des mains d'un de ses adversaires), défaite et ensanglantée (sans le vouloir, les garçons, dans l'ardeur de la bataille, l'avaient piétinée), et brandissant sa culotte en lambeaux, elle avait couru au commissariat de Lorinc (sachant que la bagarre avait eu lieu sur le territoire de la commune de Szentimre, où elle était domiciliée et où elle n'aurait pas été écoutée). Sur la base de sa déposition, le cas de Makra fut disjoint de celui de ses compagnons, et, une fois transféré à la prison de la rue Mosonyi, il n'eut pas

à partager leur cellule; ceux avec qui il fut enfermé ne
lui adressèrent pas la parole: on leur avait dit que

16

Makra avait « donné» ses camarades. Etonné, Makra,
au lieu de protester, se mura dans un mutisme obstiné, affronta sans rien dire le visage hilare d'un voleur à la

tire qui le traitait d'indic, et répondit avec le même air buté au sous-lieutenant: « non, j'ignore les motifs de
mes actes», personne ne parvint à lui arracher une explication, ni le policier, ni la fille avec laquelle il fut confronté par la suite (et qui répéta, devant lui, qu'avant de cogner, il avait demandé à plusieurs reprises à ses amis de la laisser courir - il prétendit qu'il ne se souvenait de rien, que la fille disait peut-être vrai, mais qu'il ne se souvenait de rien), le sous-lieutenant se mit à hurler, le menaça de le déférer au Parquet pour tentative de viol, coups et blessures, car, si les choses étaient ainsi, ses compagnons l'accusaient à juste titre de s'être battu pour passer le premier. Impassible, Makra répéta que la fille lui était indifférente, qu'il s'était désintéressé de l'affaire, qu'il n'avait voulu ni la violer, ni la protéger et qu'il était incapable de rendre compte des événements. Non, il n'était pas ivre, protesta-t-il au cours de l'interrogatoire, il avait tout simplement, sans savoir pourquoi, éprouvé un besoin irrépressible de frapper. Debout, débraillé, les bras ballants, il donnait au sous-lieutenant l'impression d'un être inutilement démesuré (ses efforts en vue de dissimuler sa grande taille, sa musculature, l'outrancière noirceur de sa chevelure, l'éclatante blancheur de ses dents, bref, tout ce que son corps avait de disproportionné, lui conféraient une sorte de maladresse émouvante, comme s'il sentait lui-même qu'il était inapte au rôle qu'il avait assumé, semblable

17

à l'homme qui, porteur d'un vêtement trop étriqué, hésite à faire le moindre mouvement de peur de faire craquer le tissu), en proie à une profonde détresse, à une sorte de déséquilibre intérieur, lequel - bien que le sous-lieutenant fût convaincu de l'innocence de Makra - laissait supposer qu'il mentait « quelque part », qu'il était de mauvaise foi et qu'il niait à mauvais escient. Le sous-lieutenant, qui connaissait pourtant les hommes, n'était pas assez fin pour comprendre que Makra était beaucoup trop systématique, calculateur et planificateur pour pouvoir donner une explication rationnelle à la folie, à sa crise de démence de cette nuit de dimanche (ou, plus simplement, pour l'accepter) : s'en tenant uniquement à la réalité tangible, Makra n'entendait pas parler de ce qui échappait à son entendement. Le résultat de l'enquête ne l'intéressait pas: être condamné ou libéré lui était indifférent, accroupi dans un coin de sa cellule où s'entassaient droits communs, receleurs et autres voleurs au petit pied (qui, d'abord, essayèrent de le provoquer en le traitant de
«

gueule de cheval», de Goliath ou, tout simplement,

d'indicateur, devant l'absence de toute réaction de sa part, ils feignirent ensuite de ne plus le remarquer, d'ailleurs, ayant appris que Makra avait à lui seul tabassé quatre costauds, ils le craignaient), le dos appuyé contre le mur sale, il réfléchissait à ce qui s'était déroulé, à l'énigme que constituait pour lui son accès de fureur, cela seul importait, c'est à partir de là qu'il déciderait ce qu'il allait entreprendre une fois libéré. Il se sentait d'autant plus désemparé qu'il

18

n'avait encore jamais eu une crise pareille; tous ceux qui le connaissaient le prenaient pour un homme raisonnable, pacifique et réaliste, il était pour ses amis comme pour ses compagnons de travail l'homme tranquille par excellence et semblait, à vingt-six ans, avoir résolu les problèmes posés par l'existence; ce dimanche de Pâques, il paraissait encore satisfait, imperméable aux rêves inaccessibles, tout près d'atteindre le but de sa vie - un but assez banal, peu différent de ceux de ses semblables, un petit pavillon en banlieue (pourquoi pas ici, à Lorinc ?), près de la

ville, mais pourtant

«

au bon air », entouré de jardins

et d'arbres: après son service militaire, il avait décidé, connaissant sa nature fougueuse, de «jeter sa gourme», de s'amuser pendant un an ou deux avant de se marier et de mettre de l'argent de côté pour acheter son pavillon. Il n'avait pas eu à chercher la femme de sa vie, celle-ci s'était présentée tout naturellement en la personne de Zsuzsa Szanyi, fille, richement dotée, d'un artisan; il avait même, en compagnie de son futur beau-frère, inspecté le terrain où il entendait faire construire le pavillon de ses rêves. Cependant, conformément à la décision qu'il avait prise à l'armée, il tenait à mener d'abord sa vie de jeune homme, car il avait le vague sentiment (jamais formulé) qu'une fois son pavillon construit, sa vie serait finie, qu'il ne lui resterait plus qu'à filer des jours paisibles à la façon des vieilles égrenant leurs chapelets. Or, le sort venait d'en décider autrement, son accès de fureur l'obligeant bêtement (voilà ce qu'il comprenait dans sa cellule) à changer ses plans; il ne pouvait plus retourner vivre à

19

Larine, ni continuer à travailler dans l'usine où se trouvaient également trois de ses quatre compagnons, il devait donner sa démission pour aller vivre là où on ne le connaîtrait pas, les événements de Pâques restant injustifiables et lui-même ne parvenant pas à se les expliquer. Quoi qu'en penseraient les autres, c'était là la seule solution raisonnable, se disait-il. Enfermé dans la cellule du commissariat de la rue Mosonyi, Makra avait tout son temps pour réfléchir à la décision qu'il allait prendre. Il savait que l'opinion publique de Larine trouverait naturelle la «tournante» avec une pute plutôt minable - lui-même ne trouvait rien à y redire, ce qui ne manquait pas de l'inquiéter, - qu'une telle affaire soit apparue au grand jour était considérée comme de la malchance plutôt que comme un crime, les hommes qui avaient pu - ou auraient voulu - en faire autant pardonneraient sûrement, et, à plus forte raison, les femmes, mariées ou fiancées, qui haïssaient de tout leur coeur ce genre de « créatures». Mais que lui, Makra, se mette, à cause d'une roulure, (que ce soit pour la protéger ou vouloir lui passer dessus en premier), à rouer de coups ses amis, ses camarades d'enfance, et, in fine, à permettre ainsi leur arrestation par la police (ce qu'il n'aurait jamais fait s'il avait été dans son état normal) - c'était là une chose qu'on ne lui pardonnerait pas. A moins - car tout était possible qu'on le prenne pour un timbré, un original, ce qui ne l'aurait pas étonné, car depuis ce dimanche, il se méfiait de lui-même, son calme et sa fameuse assurance l'avaient abandonné, il se demandait sérieusement,

20

après avoir lutté, depuis l'âge de raison, contre cette idée, s'il n'était pas différent de la majorité des gens. Sa chevelure drue d'un brun foncé et sa peau basanée conféraient à Makra une apparence ténébreuse. Quand il était petit, ses camarades le traitaient souvent de Tsigane, ce que l'enfant, d'un naturel pourtant doux et paisible, considérait comme une insulte à laquelle il réagissait avec des accès de colère et des crises de larmes. Il aurait tout fait pour gagner les faveurs de ces garçons qui étaient « comme tout le monde», tout en sachant qu'il n'avait rien à voir avec les Tsiganes: le grand-père maternel, Milan Jernitsa, natif du Monténégro, avait fait son service militaire à Budapest, au sein de l'armée austro-hongroise, avant de s'établir à Lorinc, et Makra, l'aîné des petits fils, tenait de lui. Mais il ne pouvait guère le dire à ses camarades. Car, tout méprisé et moqué qu'il était, le Tsigane, telle une puce installée dans une paillasse, faisait partie de la faune du pays: personne n'aurait l'idée de voir en un Tsigane un étranger, alors que si le petit fils de Milan Jernitsa, sujet monténégrin, s'était avisé d'évoquer ses origines, il aurait été l'objet de la méfiance qui entoure tout étranger, ce qui, aux yeux de Makra, eût été pire que le mépris manifeste. Les choses empirèrent encore à l'époque des persécutions antisémites, Makra craignant à juste titre qu'on ne le prît pour un juif, à cause de son aspect, et qu'il fût incapable de se défendre contre une telle accusation, comme le jour où, injustement mis en cause dans une affaire de vol, il avait été interrogé par son instituteur: se sachant observé, et conscient d'être soupçonné, il avait rougi, baissé les yeux et s'était mis à

21

bégayer, aggravant ainsi son cas. De même, à l'époque des persécutions antisémites, il eût eu beau affirmer la vérité, à savoir qu'il n'était pas juif, on lui aurait ri au nez, « tu mens, lui aurait-on dit, tu es juif, un point c'est tout. » Aussi, lorsque ses camarades se mirent à invectiver les juifs, ne voulant pas se faire remarquer par son silence, il mêla sa voix au concert d'imprécations, avec modération, certes, pour ne pas attirer les soupçons sur lui-même. Le grand-père Jernitsa lui fut également funeste pendant son service militaire; affecté comme garde-frontière dans le Sud de la Hongrie, Makra éveilla la méfiance de ses supérieurs, car certains membres de sa famille vivaient en Yougoslavie. Interrogé par un officier «politique» * sur l'attitude qu'il observerait si, au cours d'une action militaire, il se trouvait en face d'un de ces parents, Makra fut incapable de donner une réponse satisfaisante. En vain affirma-t-il qu'un tel cas ne pourrait jamais se présenter, car il ne les connaissait pas et ignorait jusqu'à leur nom, l'officier insista: et s'il en rencontrait un qu'il connaissait, que ferait-il? Makra se mit en colère: si ma tante en avait, on l'appellerait mon oncle, répliqua-t-il. Le gradé s'esclaffa, mais n'abandonna pas la partie, continua à houspiller Makra pendant deux longs mois, et, circonstance aggravante, en présence de ses camarades, étant convaincu que, pour mettre fin à son «attitude ambiguë », Makra avait besoin de la «force de la communauté». C'est ainsi que Makra
* Délégué du parti communiste auprès de l'armée.

22

devint une vedette, le point de mire de régiment. Devant lui, (le régiment, comme théâtre, l'entourait en formant un demi-cercle) un mannequin de paille, auquel l'officier prêta
«

tout le dans un on plaça sa voix:

Ferenc Makra, ne tire pas, je suis de ta famille! ». Il

répondit, suivant les ordres: «Tu as beau être de ma famille, tu n'es qu'un chien au service des impérialistes!» et vida son chargeur. Après cette édifiante démonstration, Makra esquissa un sourire béat, semblable à un chameau de cirque, il supportait difficilement de se faire remarquer à cause de ses « mérites», les félicitations le gênaient autant que les blâmes, il n'était pas bien dans sa peau et ce, depuis son adolescence, il avait honte de sa grande taille, un peu voûtée, de son ossature et de sa musculature, de ses cheveux noirs, de ses bras trop longs et de ses mains trop larges; plutôt que de se donner en spectacle, il préférait supporter, sans protester, l'humiliation et les railleries. A l'armée, il ne craignait ni la prison ni les brimades, ni même le peloton d'exécution (la mort lui était presque indifférente), mais redoutait les interrogatoires, les procédures le visant personnellement et le projetant sur le devant de la scène. En supportant paisiblement la comédie du mannequin, il pensait pouvoir s'en tirer à bon compte, espérant que ses camarades, après avoir ri à ses dépens, le laisseraient tranquille jusqu'à la quille. Car les camarades ne se privaient pas de ricaner, plus ils couraient de risques, plus ils étaient enclins à rire de n'importe quelle bêtise, or, le service devenait de plus

en plus dangereux, les

«

Yougos » se montraient aussi

23

déterminés qu'ingénieux; selon certaines rumeurs, ils s'employaient à infiltrer l'armée hongroise d'expartisans ayant combattu les Allemands. A la suite de ces rumeurs, Makra faillit être traduit devant un tribunal militaire, mais, finalement, on se contenta de le muter, il fut affecté chez les tankistes où il renoua avec les vexations, son ancien régiment ayant transmis les rapports « confidentiels» qui faisaient mention de ses hésitations et de sa famille yougoslave. Voulant le sauver à tout prix, un lieutenant, aussi bienveillant que stupide, le fit entrer à l'Alliance de la Jeunesse Démocratique et s'arrangea pour pouvoir le surveiller constamment. Or, désireux avant tout de se fondre dans la masse, Makra accomplit sa tâche le mieux possible, devint tireur d'élite et soldat modèle, s'attirant ainsi la haine de ses camarades, qui, à chaque appel, lui adressaient des remarques désobligeantes, (lesquelles visaient surtout son apparence physique, car les officiers ne voulaient pas et les soldats n'osaient pas - nous étions en 1950! - critiquer ce qui était le principal motif de leur antipathie, ce zèle que Makra, suivant le règlement à la lettre, déployait pour éviter de se faire remarquer. Il fut délivré de ses tourments par un capitaine d'un certain âge, un officier « culturel» chargé de mettre sur pieds une chorale pour laquelle la voix basse et rauque de Makra se révéla indispensable. (Cordonnier de son état, incapable de se comporter en vrai soldat, le capitaine se montrait pitoyablement civil dans l'organisation de la chorale: «que ceux qui savent chanter sortent du rang!» s'écria-t-il un jour. Bien entendu, chacun était

24

persuadé que les «chanteurs» seraient employés à diverses corvées - travaux de ménage et de terrassement - et Makra, préférant creuser des tranchées plutôt que d'être dans le collimateur, se présenta, au milieu des ricanements de ses camarades. Il devint le chouchou du capitaine qui le fit affecter dans les ateliers d'entretien. C'est ainsi que Makra fut débarrassé à la fois de l'officier «poli tique» et de l'hostilité de ses camarades, car la chorale se composait uniquement de tires-au-flanc à toute épreuve, qui, tout en appréciant modérément Makra, le laissèrent, en tout cas, enfin en paIX. Après cette heureuse rencontre avec le capitaine, et comme récompensé de sa patience, Makra passa le reste de son service militaire au calme. Démobilisé, il continua à mener une vie tranquille, abandonnant une partie de son salaire à sa mère et dépensant l'autre partie à s'habiller; le samedi, il allait s'amuser avec les copains, nouait des liaisons sans lendemain, tout en préparant son avenir (avec beaucoup plus de sérieux que ne le faisaient les jeunes gens de son âge), courtisant Zsuzsa Szanyi dans les règles de l'art. Aussi, libéré le deuxième lundi après Pâques et ayant appris la mise en accusation de ses compagnons, dont Gabor Szanyi, ne pensa-t-il pas un seul instant à « s'expliquer» auprès de la jeune fille, ni même à lui écrire une lettre d'adieu (lui-même n'aurait accepté aucune explication confuse de la part de sa fiancée), il se sentait impur et il était entendu que tout était fini entre eux (si Zsuzsa s'était trouvée dans son cas, n'aurait-il pas rompu aussitôt avec elle?) Il

25

chargea donc sa mère de lui dire qu'elle ferait mieux de l'oublier et de chercher quelqu'un d'autre. Sa mère l'avait accueilli avec des sentiments mitigés: heureuse de le revoir, elle ne l'accabla pas moins de reproches, il lui faisait honte, lui dit-elle, elle n'osait plus se montrer dans la rue, certains refusant d'accepter son salut. Elle ne comprenait pas pourquoi il

avait été le seul à être libéré,

«

ça ne se fait pas», lui

dit-elle. « Quoi, ça ? » «Jusqu'à présent, ceux que l'on arrête ensemble, reviennent ensemble» répondit la vieille. Bien que connaissant d'innombrables contreexemples, Makra ne dit rien, à quoi bon discuter, sa mère ne ferait toujours que répéter ce qu'elle entendait chez ses voisins. «Pourquoi avoir fait le Jacques?

demanda-t-elle, personne n'aurait jamais rien su.
fils s'obstinant à garder le silence, elle ajouta:
Szanyi non plus» «A propos de quoi?»
«

»

Son

Zsuzsa

demanda

Makra en se retournant. « De ce que vous avez fait avec cette fille. » Makra prit la valise en carton sur le haut de l'armoire, il s'apprêtait à y mettre ses affaires, mais sa mère se répandit en lamentations, persuadée que son fils voulait quitter le pays (en tant qu'ancien gardefrontière, il connaissait le chemin, pensa-t-elle), selon son habitude, Makra la laissa dire, devant son apparente indifférence, elle changea de ton, ingrat, ditelle, ta mère ne t'intéresse même pas; puis, n'obtenant toujours pas de réponse, elle se mit à pleurer doucement. Makra ferma la valise, fit asseoir sa mère sur une chaise. «Arrêtez, s'il vous plaît, lui dit-il, je

vais habiter à Budapest, c'est tout.
tu nous voir?» demanda-t-elle.

» «

Quand viendrasJe vous

«Jamais.

26

donnerai mon adresse, vous pourrez me rendre visite quand vous voudrez.» Elle ne dit plus rien, elle connaissait son fils et savait qu'il était inutile d'essayer de le contredire, sa décision semblait irréversible, il ne viendrait pas pendant un certain temps (elle refusait de croire qu'il ne viendrait plus jamais et qu'il maintiendrait cette position jusqu'à la fin de ses jours, la douceur apparente de son fils lui cachant la fermeté de son caractère), tu n'attends même pas ton père? Makra secoua la tête, il n'allait pas au bout du monde, mais deux arrondissements plus loin. - Qu'as-tu fait? demanda-t-elle pour terminer. - Ne vous l'a-t-on pas dit? répliqua Makra, qui avait pourtant compris ce que sa mère désirait savoir. - Là-bas, en prison? Aucune importance, de toute façon, vous ne le comprendriez pas. - Tête baissée, il traversa le lotissement, fort heureusement il ne rencontra personne. Il déjeuna dans un self-service place Boraros, après quoi il alla attendre son vieux copain Dezso Zselényi devant la porte de son immeuble, pensant qu'il pourrait, en attendant mieux, emménager chez lui. Zselényi (à l'Hermès on le surnommait le Cadet) louait une chambre rue 6. C'était un homme généreux, au passé tumultueux. Makra espérait qu'il pourrait l'aider, sans trop poser de questions; tout comme lui-même, Zselényi n'était pas du genre bavard. Makra connaissait certains détails de sa vie: selon la rumeur publique, il descendait d'une famille bourgeoise ruinée de la Haute Hongrie, «cadet », c'est-à-dire ancien élève de l'Ecole militaire, il avait

27

été, pendant la guerre, pilote dans l'armée de l'air, avait fait un atterrissage forcé en territoire soviétique, s'était engagé dans une unité de partisans et était devenu officier de la nouvelle armée où il était resté jusqu'en 1948, année où il avait été viré à la fois de l'armée et du Parti. Arrêté, puis emprisonné, sans qu'on sache pourquoi, il avait été libéré six mois plus tard. Il s'était retrouvé ensuite chez l'Hermès, d'abord comme manœuvre, puis, après avoir suivi un premier stage, comme ouvrier spécialisé et avait épousé Ibi T6th, la plus jolie des employées de l'usine, qui, plus tard (Makra avait déjà quitté l'armée), était devenue la maîtresse du président du comité d'entreprise, un certain Zador, père de famille, avec deux enfants, homme corpulent et qui avait de la suite dans les idées. Zselényi n'avait fait aucun esclandre, il avait quitté à la fois l'usine et sa femme, avait pris une chambre en sous-location et s'était mis à travailler dans le secteur privé où il gagnait trois fois plus qu'avant. Il accueillit Makra fort aimablement, ne lui posa qu'une question:
«

En quoi puis-je t'aider? », accepta de partager sa

chambre et lui prêta mille forints. Makra se trouvant dans l'impossibilité de se faire embaucher dans une usine (son livret de travail* signalait qu'il avait démissionné «arbitrairement », et ce, bien qu'il eût fait chez Hermès toutes ses années d'apprentissage), Zselényi lui conseilla d'accepter, comme lui, divers travaux dans le secteur privé.
* Tout Hongrois en âge de travailler possédait son livret de travail qu'il devait remettre à son employeur.

28

Zselényi avait dégoté (il lui en coûtait cinq cents forints par mois), un poste à temps complet. Makra fut incapable de dénicher une telle aubaine et de placer son livret de travail. Néanmoins il en était reconnaissant à Cadet, il gagnait désormais le double d'un salaire d'une entreprise d'Etat, s'efforçant de

calmer ses inquiétudes quant à son statut de

«

hors la

loi» (il ne fallait pas qu'il tombât malade ou qu'il fût arrêté lors d'une rafle, ce qui eût représenté un danger certain, ceux qui ne pouvaient pas justifier d'un poste permanent risquaient l'internement pour «oisiveté constituant une menace pour l'ordre public»). Makra savait travailler, mais se montrant incapable de marchander, de traiter une affaire, de calculer une marge, étant, selon son expression, trop «empoté» pour cela, il abandonna de bon cœur ce genre de corvées à Zselényi. Au bout de deux mois, il s'aperçut que son ami consacrait le plus clair de son temps à la négociation et à l'administration, et que lui, Makra, exécutait seul le travail, ce qui n'empêchait pas Zselényi d'empocher la plus grande partie des bénéfices. Zselényi percevait des intérêts de plus de 100 % pour les mille forints qu'il avait prêtés à Makra. Ce dernier ne protesta pas, y trouvant son compte, et n'étant pas envieux (cependant ne voulant pas passer pour un pigeon, il se vantait à qui voulait l'entendre d'avoir eu la meilleure part, d'avoir été suffisamment malin pour laisser au Cadet la partie désagréable du travail, l'administration, le marchandage, les négociations, ce qui justifiait les bénéfices que celui-ci retirait de leur activité; de plus, Makra lui était

29

reconnaissant de l'avoir aidé de façon désintéressée, quand il était dans le pétrin). Il habita pendant plus d'un an dans la chambre que sous-louait Zselényi. Bien qu'il eût quitté ses parents et n'eût jamais relancé Zsuzsa Szanyi, il n'avait pas renoncé à ses projets d'avenir (pourquoi l'aurait-il fait ? c'étaient des projets honnêtes et raisonnables, il voulait, comme tout un chacun, se marier, fonder un foyer, avoir des enfants), ce qui, à ses yeux, impliquait la consolidation de sa situation matérielle; il lui fallait mettre suffisamment d'argent de côté pour acheter un appartement. Sans être ce qu'on appelle un bel homme (il se croyait carrément laid), Makra attirait le regard des femmes, même celles qui faisaient l'amour pour de l'argent, aimaient passer leurs doigts brûlants dans ses cheveux et s'abandonnaient voluptueusement dans ses

bras; aussi,
«

«

se faire» une femme ne lui avait jamais

posé de problèmes: ayant dû, à la suite de son faux pas,

lâcher la main de Dieu », c'est-à-dire renoncer à la

dot de Zsuzsa Szanyi, peu lui importait la femme qu'il accueillerait le jour venu, il s'en présenterait bien une, se disait-il, comme dans le cas de la fille Szanyi. Cependant, sa vie de jeune homme, comme l'on dit, s'était terminée en cette nuit de Pâques, car Makra estimait que si à vingt-six ans on était fauché comme les blés et qu'on n'avait que ses yeux pour pleurer, on ne devait pas gaspiller son temps et son argent en aventures faciles et en étreintes vénales. Il évitait les femmes et se contentait, après avoir durement travaillé dix à douze heures par jour, de boire quelques verres de vin coupé d'eau de Seltz (rituel obligatoire dans sa

30

nouvelle compagnie). L'abstinence ne lui pesait pas trop: le soir, épuisé, il s'effondrait littéralement sur son lit et, assommé, dormait toute la nuit, la sonnerie du réveil parvenant seule à le tirer de son sommeil. Ses projets furent contrecarrés par deux événements inattendus: la maladie et, six mois plus tard, l'apparition d'une femme dans sa vie. L'entreprise «Zselényi and Co » (tel était le surnom donné par le Cadet à leur association) cessa ses activités à la fin de l'été, Makra ayant contracté une pleurésie. Une fois rétabli, celui-ci se retrouva dans la même situation qu'après le deuxième lundi après Pâques, ne possédant rien d'autre que quelques affaires réparties entre une valise en carton, un sac à pain hors d'usage et un filet à provisions et devant tout recommencer à zéro: n'ayant pas, faute d'emploi déclaré, droit à la Sécuri té sociale, il avait vu fondre, emportés par les soins médicaux et hospitaliers, les six mille forints qu'il avait réussis à mettre de côté. Makra regretta surtout d'être resté, malgré ses pressentiments, sourd à la voix du bon sens, de s'être laissé griser par les trois mille cinq cents forints qu'il gagnait en moyenne par mois, en travaillant avec Zselényi. Pourtant, il avait eu, dès le premier jour, un coup dur: alors qu'ils travaillaient rue Borbfro, ils avaient récupéré d'un camion de l'Etat une barre de fer qu'ils s'employaient, à l'aide d'un chalumeau, à transformer en un arceau de bâche pour le compte d'un transporteur privé. Ils n'avaient pas beaucoup de place, il faisait sombre et, dans sa hâte, Makra empoigna la barre par sa partie incandescente, poussa un hurlement

31

et la rejeta loin de lui. Zselényi lâcha un juron et le patron (qui avait sous-traité les travaux de serrurerie à Zselényi) vint inspecter la paume, passablement écorchée, de Makra. «Ce n'est rien », déclara-t-il. Makra lui jeta un regard bref et ne répondit pas. «L'ouvrier hongrois », poursuivit le patron, en

feignant de s'adresser à Zselényi,
le ventre,

«

quand on lui ouvre
d'une main et

il ramasse ses intestins
»

continue à travailler de l'autre.

Il émit un rire bref et

sonore et s'en fut, pivotant sur ses talons. Makra, qui l'avait écouté sans broncher, enveloppa sa main d'un bout de chiffon imbibé d'huile, sans cesser un seul instant de travailler. Quelques jours plus tard, il accepta contre une bouteille de gnôle et trois cents forints de pourboire (<< le supplément de nuit», selon l'expression du patron) de réparer la cabine d'un vieux camion Raba que le client devait venir chercher le lendemain matin. Vers dix heures du soir, le vent du Nord se leva, après minuit, la pluie se mit à tomber. Makra était en chemise, mais, fidèle à sa parole et stimulé par la perspective de toucher trois cents forints, il acheva son travail. Le surlendemain, il dut s'aliter avec quarante de fièvre, et le cinquième jour, malgré ses protestations, Zselényi appela un docteur. A l'automne, il fut embauché par un garage de l'Etat. Il n'y gagnait plus que deux mille forints par mois, mais peu affecté par la baisse de ses revenus, il était persuadé qu'il s'en tirerait, car ce qu'il voulait ardemment finissait toujours par arriver (de ces derniers mois, il n'avait gardé qu'une vague nostalgie, le rêve de s'établir un jour à son compte), d'ailleurs, les

32

fréquentations de Zselényi ne lui convenaient guère, irrité qu'il était par leur suffisance, par le bruit qu'ils faisaient, par leurs dépenses aussi superflues qu'insensées, car ces gens-là jetaient littéralement l'argent par les fenêtres uniquement pour se prouver à eux-mêmes qu'ils étaient des as, de fameux débrouillards (et aussi pour oublier qu'ils avaient toujours un pied en prison, que le moindre faux pas risquait de faire capoter l'entreprise). C'était avec un certain dégoût que Makra les accompagnait au restaurant, il regrettait son argent, l'idée de jouir d'une situation privilégiée ne l'enchantait guère, bien au contraire, une fois de plus il se sentait exclu de la grande communauté des pauvres hères pressurés, harcelés par les responsables à la norme *, obligés, tous les ans, de souscrire à l'emprunt « pour la paix» **, de manger (mal) à la cantine, de se bousculer tous les matins dans des trams bondés, communauté à laquelle il faisait bon d'appartenir, parce qu'elle était nombreuse, parce qu'on pouvait, quand on en était, pester contre le monde, ce monde qui, pensaient les pauvres hères, leur était redevable et auquel, de leur côté, ils ne devaient rien (Makra éprouvait même un vague sentiment de culpabilité pour avoir « trahi» ses compagnons d'autrefois, pour avoir connu un sort meilleur que le leur). En renonçant à vivre comme avant, alors qu'il était presque parvenu à bon port, en quittant la maison de ses parents et Zsuzsa Szanyi avec
*

Chargés

de faire respecter

les normes

fixées par la direction.

**Emprunt d'Etat, pratiquement

obligatoire pour tous les salariés.

33

sa dot, en démissionnant de son travail à l'Hermès, où il allait être nommé chef d'équipe, il avait cherché à fuir un état d'exception, car il n'était ni pire ni meilleur qu'un autre (il savait bien que les événements de ce dimanche de Pâques pouvaient être présentés positivement aussi bien que négativement), c'est pourquoi il comprenait Vali, cette jeune fille que la peur de l'exclusion avait poussée à entreprendre toutes sortes de choses, à verser, entre autres, comme elle lui avait dit un jour, dans le militantisme, car, contrairement à lui, dont l'entourage, indifférent aux problèmes du pouvoir, ne voulait pas entendre parler de politique, son milieu, à elle, était fortement politisé. Fille de deux médecins, issue d'une «bonne famille », Vali avait passé son enfance dans une villa avec jardin. Son propriétaire était au mieux avec les locataires (il les tutoyait). La villa avait été détruite pendant le siège de la ville. Emportant les quelques meubles ayant échappé au désastre, la famille avait alors emménagé dans un appartement rue Izabella, au centre ville, où Vali n'avait plus trouvé sa place: gagnés par une espèce de fièvre, grisés par les nouvelles perspectives et par la responsabilité qu'ils croyaient devoir assumer au lendemain de la guerre, les éléments les plus sympathiques du quartier, les filles les plus chouettes de son lycée, passaient leur temps à des conciliabules dont Vali était exclue, parce qu'elle n'avait pas le temps (ses cours particuliers d'anglais, de français et de piano, ses exercices à la maison l'absorbaient entièrement), parce qu'elle s'habillait bien, parce qu'elle avait pour son casse-croûte des

34

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.