Manuel du pèlerin de Buglose : dédié à mgr Epivent... / publié... par l'abbé P.-R. Delux...

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impr. de Vve Dupuy (Bordeaux). 1864. 1 vol. (192-10 p.) : musique ; in-12.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1864
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MANUEL
DU
PÈLERIN DE BUGLOSE
WÎDtK
à W EPIVEMT, Evêque d'Aire et de Dax,
ET ruiîuji AVEC t'ArrnOCATION DE SA GIUNDEUU
l'Ail '
L'ABBÉ P. R. DELUX,
missionnaire.
Magna ci it gîoria domùs istius novissima:,
j.lus (juora priraoe, dicit Dominus cscrciluum ;
c( in loco isto dnlio pacem. (AGGÉE 2, t o).
■ Elle sera grande la (jloire do ce iemple |
nouveau> plus grande encore que celle de l'an- !
cien, dil !o Seigneur dc3 armées ; cl c'est dans j
ce lieu que je donnerai la faix, ■ j
BORDEAUX
TYP. V« JUSTIN DUPUY & COMP.
rue (iouvioDi 20.
<8G4
Se vend au profit del'église de Buglosc.
MANUEL DU PÈLERIN
MANUEL
PÈLERIN DE BUGLOSE
DÉnîK
à H" EPI VENT, Evêque d'Aire et de Dax,
^iSrnVlK AVfi.^Al'l'IiOJtATION PESA GIMNDEI'K
'XMmfl l\. DELUX,
'r- '' .V. iniÇsionnaiic.
Magna eiil glolia doimis jstius. noiissiineu ,
plus quam prima;, dicit Hominus cjcrcitiuiin ;
et in loco isto dolio pacem. {ARRKE 2, I»)
• Elle sera gronde la gloire de ce temple
nouveau, plus gronde encore que celle de l'an-
cien, dit !e Seigneur des années : et c'est ilnn*
ce lieu que je donnerai la p.ii\. •
BORDEAUX
ÏYP.*V« JUSTIN DUPUY & COMP.
nie Gouvion, 20.
1864
NOTRE-DAME DEBUGLOSE,
«LORIEUSE HEINE, PUISSANTE PROTECTRICE,
ET MÈRE TRÈS AIMABLE,
Avant de livrer au public ces quelques pages, inspi-
rées par un désir sincère de procurer votre honneur et
la consolation de vos pèlerins, je les dépose à vos pieds
comme hommage de tendresse et de reconnaissance.
Sans vous, fussent-elles écrites avec le sang de mon
coeur, elles ne sauraient avoir ni lumière, ni force, ni
onction. Daignez donc les favoriser d'un accueil bien-
veillant, et y déposer sous l'écorce des lettres, un germe
de dévotion et de vertu.
Votre grâce peut bien faire naître de la moindre
graine confiée au sillon l'arbre puissant dont les bran-
ches présentent aux oiseaux du ciel, aux âmes bonnes
et pures, un asile de repos et un aliment suave. ,
A-Ccordez-moi le bonheur de rendre votre nom, ô
Marie, plus cher encore à tous ceux qui vous aiment ;
et daignez inscrire le mien dans le livre de la divine
miséricorde.
Et que la gloire de votre pèlerinage s'accroisse de
jour en jour !
A Sa Grandeur Monseigneur EPIVENT.
MONSEIGNEUR ,
Votre dévotion pour Notre-Dame de Buglose m'au-
torise à solliciter, de Votre Grandeur, la permission de
publier cet opuscule sous ses auspices.
L'onction sainte ne vous avait point encore consacré
comme Pasteur de nos églises et Père de nos âmes,
que déjà vous aimiez le pèlerinage des Landes, et vous
en parcouriez les annales avec émotion.
Vos sentiments, à ce sujet, se sont fait jour dans une
instruction pastorale qui restera comme un monument
de science, de haute piété, et de littérature brillante.
La sollicitude dont vous êtes animé pour la glorifica-
tion de Buglose, et pour l'accroissement du culte dont
la Très-Sainie Vierge y est l'objet, vous a souvent fait
regretter que les pèlerins, désireux de connaître l'his-
toire de cette image miraculeuse devant laquelle ont été
déposées, et non pas en vain, tant de ferventes suppli-
cations, n'eussent pas entre les mains quelque livre
modeste dont la lecture, sans fatiguer l'esprit, sans
distraire le coeur, répondrait à des voeux bien légitimes,
et aiderait au besoin les occupations religieuses de l'âme
pendant les quelques heures passées à l'ombre du Sanc-
tuaire privilégié de Marie.
Ce livre, le voici, dirais-je, si la bonne volonté de
l'auteur suffisait pour lui faire remplir son devoir et at-
teindre son but. Son devoir, c'est de plaire à Marie ;
son but, d'être utile à ses lecteurs.
Votre bénédiction, Monseigneur, suppléera à ce qui
lui fait défaut pour obtenir le premier résultat. Et puis,
la bénédiction de Marie elle-même venant à son tour,
j'en ai la confiance, produira le second.
Je m'incline, avec mon humble travail, sous votre
main paternelle, dans les sentiments du respect le plus
profond, et de l'affection la plus filiale,
P.-R. DELUX,
Missionnaire à N.-D. de Buglose.
APPROBATION.
En la fête de l'Immaculée Conception le K décembre IHi.i.
Sur le rapport qui nous a été fait par l'un de nos
vicaires généraux, Nous autorisons l'impression du
Manuel du pèlerin de Buglose et Nous bénissons ces
pages inspirées par la foi la plus vive, par la plus ardente
charité. Nous en recommandons la lecture aux pieux
fidèles qui affluent chaque jour plus nombreux dans
notre bien-aimé Sanctuaire; ils y trouveront, avec l'his-
toire du pèlerinage, la preuve éclatante des faveurs que
la Madone se plaît à répandre sur ceux qui l'invoquent,
dans ce désert qu'elle s'est choisi, et des conseils pleins
de sagesse pour arriver sûrement à son coeur maternel.
f LOUIS-MARIE, évêque d'Aire:
M
AU LECTEUR.
Quelques notions sur le pèlerinage de Buglose, sur
la sainte Statue qui y est vénérée, sur les grâces que
le ciel y répand, sur la dévotion que les populations
ferventes y apportent, ne sauraient être hors de
propos.
L'ancienne chronique, due à M. Mauriol, prêtre
lazariste, est aujourd'hui trop incomplète.
Nous possédons, il est vrai, une belle histoire du
pèlerinage, par M. l'abbé Labarrbre, celle-ci fort ré-
cente. Mais l'ouvrage intéressant dont elle fait partie
comme sujet principal, est écrit au point de vue pu-
rement scientifique, et ne saurait remplir Je but d'un
MANUEL destiné surtout à favoriser la piété des pè-
lerins. Il faut, d'ailleurs, un livre qui soit à la portée
de toutes les intelligences.
12
Comme nul ne paraissait songer à le mettre au jour,
j'ai conçu le dessein de l'écrire. La plus humble voix,
quand les autres se taisent, est admise « publier les
gloires de Marie. Deux choses en particulier ont
secondé mon attrait: la reconnaissance dont je suis
redevable envers Notre-Dame {le récit qu'on peut lire
à la fin du volume donnerait au besoin raison de ce
sentiment), et aussi l'espoir de contribuer, pour une
faible part, sans doute, au bien merveilleux dont il
m'est donné de voir l'accroissement perpétuel. Aujour-
d'hui encore, l'heureux achèvement de l'église, et l'é-
tablissement d'un arrêt de chemin de fer au centre
même de notre bourgade, vont donner une impulsion
nouvelle à Vaffluence des visiteurs, et rendre cette
notice, ou tout autre, plus nécessaire que jamais.
Le MANUEL aurait été incomplet, s'il n'eût renfermé
quelques cantiques. La prière secrète, tout le monde
l'éprouve, ne contente pas toujours les effusions de
l'âme ; et le chant est souvent l'expression obligée de
l'allégresse et même de la douleur. Dans le désir de
donner satisfaction à ce besoin intime, j'ai essayé,
aidé du concours amical de M. Puig y Alsubide, pro-
fesseur de musique à Aire, de noter des mélodies fa-
ciles sur des paroles qui traduisent les diverses im-
pressions d'une journée passée à Buglose.
Je sens le besoin de réclamer indulgence pour la
forme que j'ai cru devoir adopter dans la rédaction
de cet opuscule. Les goûts littéraires varient à l'in-
fini, en raison de l'éducation, du caractère, de la
manière de voir et de sentir individuelle. Le difficile
serait de rencontrer un genre dont tout le monde pût
être satisfait. Que faire alors ?.... Se recommander à
la bienveillance des lecteurs, en attendant qu'une
autre main plus habile produise un ouvrage sans
défaut.
P.-R. D.
CHAPITRE Ier.
Histoire du pèlerinage de Buglose.
I. — SON ANTIQUITÉ ET SA DESTRUCTION.
La solitude fleurira (Is. 35.1.). Les landes
de Gascogne jouissent depuis longs siècles de
ce privilège annoncé par le prophète Isaïe ; et
l'aimable fleur dont l'éclat embellit cette terre
prédestinée inspirait naguère à Mer Epivent,
évêque d'Aire et de Dax, ce touchant langage :
« Nos Très Chers Frères c'est la Vierge de Bu-
» glose, c'est la bonne odeur de ses parfums, qui
» nous a attiré vers vous. » (1)
Non loin du berceau des Pyrénées, entre l'un
des pays les plus fertiles de la France et l'O-
céan , s'étendent d'immenses plaines île sable,
(1) Lettre circulaire du 5 août 4860.
16
parsemées de touffes de bruyère et assombries
d'espace en espace par de vastes forêts de pins :
c'est la partie nord-ouest du département des
Landes, qui contraste si fort avec la partie mé-
ridionale, baignée et limitée par l'Adour. La na^
lure mystérieuse et recueillie y semble inviter
l'homme religieux à écouter au dedans de lui-
môme cette voix de Dieu qu'on entend surtout
dans les lieux de paix et de silence. Ni acci-
dents de terrain qui fatiguent, ni aspects de
paysages qui captivent les regards ; tout ce qui
est d'ici-bas paraît vouloir s'effacer pour laisser
la place libre aux manifestations du monde
surnaturel.
Sur la lisière de ces plaines qui se rapproche
de Dax, au village natal de saint Vincent-de-
Paul , il est un coin de terre que la Très
Sainte Vierge honore, de temps immémorial,
de ses plus insignes faveurs. Marie l'a choisi
assez loin des endroits populeux pour que les
bruits du monde expirent avant de l'atteindre,
pas trop avant dans le désert, afin que les
pèlerins puissent l'aborder sans trop de fali^-
gue. Les populations religieuses de la contrée
ont été vues, de génération en génération ap-
17
portant dans cette solitude le tribut de leur
vénération envers la Reine des cieux. De là
sans doute parmi elles, la conservation de cette
foi pratique et sincère, qui se fait désirer dans
d'autres contrées delà France moins favorisées
ou plus infidèles.
Comment s'appelait ce lieu vénérable ? Quel
fait miraculeux donna l'impulsion première
aux immenses concours de peuple dont il était
le théâtre ? On ne saurait le dire. L'oubli, en
détruisant les traditions antiques du pèlerinage,
l'a rendu semblable à ces arbres plusieurs fois
séculaires qui ont ombragé une foule de géné-
rations, sans qu'on sache ni le nombre de
leurs années, ni quelle main enfonça dans le
sol leurs vigoureuses racines. Pour nous, le
point de départ de son histoire, hélas ! c'est sa
destruction.
Les. hérétiques du XVIe siècle s'étant rués
sur notre, pays avec de puissantes armées, le
couvrirent tout entier de sang et de ruines.
Les temples et les autels croulèrent sous les
coups de leurs mains sacrilèges; les saintes
images furent brûlées, les reliques des mar-
tyrs profanées et dispersées, et les ministres
18
sacrés immolés parmi les débris du sanctuaire
où ils avaient coutume d'offrir le sacrifice de
la Rédemption.
Plus que tout autre, le Sanctuaire de Marie
devait exciter la haine des ennemis de notre
foi, et subir le sort commun à tous les édifices
religieux. Aussi, quand l'affreuse tempête fut
passée, la chapelle vénérée du village de Poy
n'existait plus.
Nul ne sachant ce qu'était devenue la statue
miraculeuse de Notre-Dame (i), cinquante ans
s'écoulèrent sans que personne songeât à rele-
ver les pierres dispersées par la fureur des hé-
rétiques. Les chemins de l'antique pèlerinage
furent dans le deuil. La désolation et l'oubli
remplacèrent la prière aux lieux où si long-
temps l'homme avait pleuré ses égarements,
(1) Il est naturel de penser qu'à l'approche des ar-
mées ennemies, quelques chrétiens dévoués à Marie et
inspirés d'en haut, avaient transporté la sainte Statue
dans les marais du voisinage afin de la soustraire aux
profanations de l'impiété. Une mort glorieuse ne tarda
pas sans doute à unir leur destinée à celle de tant de
catholiques martyrs; car s'ils eussent vé6u, ils auraient
trouvé quelque âme digne de recevoir et de transmettre
à son tour le secret qui, dans des temps meilleurs,
devait faire retrouver l'inestimable trésor.
19
rafraîchi sa piété et chanté les triomphes de la
grâce transmise à la terre par les mains si
miséricordieuses de l'auguste mère de Dieu.
IL — SON RÉTABLISSEMENT.
Après un demi siècle de châtiment ou d'é-
preuve , le ciel daigna nous rendre son sourire
et les miracles de sa bonté..
Des hommes, pires que des êtres dépourvus
de raison, avaient tout détruit ; Dieu se ser-
vit d'un animal paisible pour amener la res-
tauration de toutes choses.
Il y avait en cet endroit un berger qui me-
nait paître ses troupeaux parmi les genêts de
la lande et les herbes des marécages.
Plus d'une fois, il avait remarqué qu'un de
ses boeufs quittait les autres, et pénétrait au
milieu d'épaisses broussailles, dans un endroit
inexploré, d'où il revenait de lui-même, après
avoir poussé d'étranges mugissements-.
Le pâtre étonné veut sonder ce mystère.
Comme le marais était inabordable , il grimpe
sur un des grands chênes environnants, et
20
quand il a atteint la hauteur au gré de ses
désirs, il cherche, d'un regard avide, l'animal
mugissant. Le boeuf se montre léchant, avec
intelligence ce semble, une forme humaine, à
moitié cachée par les joncs et enfoncée dans la
fange. La surprise, l'émotion, arrachent vite
le pâtre à cet étrange spectacle; il court an-
noncer ce qu'il a vu.
On l'écoute et on le suit vers l'endroit mer-
veilleux. Mais comment approcher? Aussitôt
chacun se met à l'oeuvre pour frayer un che-
min, en fauchant les broussailles et en jetant
des fascines et des planches au-dessus de la
vase. L'empressement ne tarde pas à être sa-
tisfait, et l'on voit bientôt apparaître une figure
ravissante de Vierge et un petit Jésus, lenlacé,
souriant, dans les bras de sa divine Mère.
C'était la Vierge de l'antique pèlerinage,
tant aimée jadis, et depuis longs jours tant
regrettée ! On tressaille de bonheur, on baise
avec dévotion et tendresse l'image de Marie.
Des mains serrées la soulèvent, pendant qu'un
autel de pierres grossières est préparé sur la
terre sèche ; c'est là qu'on la dépose respec-
tueusement ; c'est là aussi que la simplicité, la
SI
pauvreté et l'innocence, comme autrefois à
Bethléem, rendent les premiers hommages à
Notre-Dame, et saluent avec transport son
retour inespéré.
Cependant, la nouvelle que la sainte Statue
est retrouvée, circule de toutes parts; le vil-
lage se rassemble. Le vénérable M. Dussin,
curé de la paroisse de Poy, l'héritier des re-
grets de ceux qui avaient vu la chapelle d'au-
trefois, ne fut pas des derniers à se rendre sur
le théâtre de la glorieuse découverte; il ad-
mire, il proclame son allégresse, il prie avec
ses ouailles. Marie répond à la confiance par
des prodiges.
Messire Jean-Jacques Dussault, évêque de
Dax, avait ouï, de son côté, les choses éton-
nantes que toutes les bouches publiaient, la
réapparition de Notre-Dame et les miracles
qui déjà s'échappaient nombreux de son coeur
compatissant.
Emu à de semblables récits, le premier pas-
teur du diocèse se rend, accompagné de ses
prêtres, au village de Poy. Il voit et l'image de
Marie, et l'empressement des foules autour
d'elle; il fait comparaître les malades rendus à
22
la santé, en dehorç des lois ordinaires ; il en-
tend les témoins des faits merveilleux, et fait
dresser acte authentique de plusieurs guéri-
sons surnaturelles.
Puis, ayant donné un libre cours à ses sen-
timents et satisfait sa dévotion aux pieds de la
sainte Statue, il ordonne qu'un toit hospitalier '
soit préparé à la nouvelle arche d'alliance, et
il règle le jour où elle sera portée en triomphe
dans l'église paroissiale de Poy.
Au jour convenu, les populations voisines
affluent par tous les sentiers. La statue de
Marie est déposée sur un char rustique, et la
marche commence, accompagnée de chants et
de prières. Tout à coup, après tv>A$ ou quatre
cents pas, elle s'interrompt. Les prières et les
cantiques cessent à leur tour... Les boeufs se
sont arrêtés... On a beau les presser, ils de-
meurent immobiles, comme pour obéir à Dieu
plutôt qu'aux hommes. L'idée de quelque
nouveau prodige s'empare de tous les esprits.
La résistance obstinée des boeufs devenait
inexplicable, si le lieu n'eût rendu raison du
phénomène : c'était, en effet, la place de l'an-
tique Chapelle, et le séjour de Notre-Dame
23
avant le passage des hérétiques. Dès-lors la
volonté du ciel était manifeste : la sainte Sta-
tue ne devait pas aller plus loin, et Marie s'ap-
prêtait à renouer la chaîne de ses bienfaits au
lieu même qui avait été le témoin de ses bontés
d'autrefois.
Puisque la divine Vierge choisissait ainsi
rendrait où elle voulait être honorée, il fallait
songer à relever de ses ruines la sainte Cha-
pelle. Les personnes riches promirent leur
offrande. Monseigneur l'évéque, secondé de
M. le marquis de Poyanne, gouverneur de
Dax, hâta l'exécution d'un dessein clairement
inspiré d'en haut. Une tente provisoire abrita
la vénérable Statue; et, tout à côté, comme
sous son regard, les murs du temple modeste
grandirent avec une étonnante rapidité.
Malheureusement, à cette époque, le bon
goût était loin de donner la main à la piété
pour la construction des édifices religieux. Les
règles d'un art, auquel la foi de nos pères a
fait donner le nom de catholique, étaient plus
qu'oubliées. La chapelle de la lande de Poy ne
se ressentit que trop de cette décadence. Néan-
moins la Reine des cieux, qui avait habité jadis
24
dans une pauvre chaumière, daigna se conten-
ter de ce séjour. Le bon vouloir et 4a piété y
tinrent lieu d'art et de décoration.
L'évêque de Dax prépara, pour la bénédiction
du nouveau Sanctuaire, une démonstration
religieuse propre à consoler Marie des horri-
bles profanations commises par les protestants.
Le lundi de la P%ntecôte, de l'an 1622, au
premier son des cloches de la cathédrale, une
immense procession s'échelonna sur les che-
mins. Monseigneur l'évêque, entouré de son
chapitre et de tous les prêtres de la ville épis-
copale, présidait la cérémonie. Après le clergé,
marchait en corps le présidial de la cité, avec
tous les dignitaires civils. On distinguait sur-
tout , dans les rangs , le noble marquis de
Poyanne, plus illustre par sa piété que par
toutes ses grandeurs et dignités humaines.
On avait plus- de deux lieues de chemin à par-
courir à travers des sentiers sablonneux et
irréguliers ; on les parcourut à pied, en chan-
tant des hymnes et en se faisant précéder aux
pieds de Marie par de ferventes prières, qui
trompaient la longueur et la fatigue de la
marche.
2S
La Chapelle fut bénite avec toute la solen-
nité désirable.
Dès cet instant, le sang divin, océan de grâ-
ces , se remit à inonder la solitude par ses
canaux mystérieux, le sacrifice de la messe,
les sacrements, le coeur compatissant et les
mains virginales de Marie.
Ce jour de fête, tout beau qu'il était, devait
finir ; l'imposante procession, rangée dans
l'ordonnance du départ, reprit, la roule de
Dax, non sans avoir supplié Marie, dans une
dernière prière, de ne plus abandonner ce lieu
choisi par elle-même, et d'incliner favorable-
ment son oreille aux voeux du pèlerin qui vien-
drait l'y invoquer. Les années ont passé, les
siècles eux-mêmes s'écoulent, et celte suppli-
cation n'a point encore cessé, et ne cessera
jamais, nous l'espérons, d'être exaucée.
in. — CONCOURS DES POPULATIONS.
La Pentecôte de 1622 fut la nouvelle inau-
guration duv pèlerinage des Landes. Cette fête
devait ressembler, dans notre désert, aux
fêtes du Paradis, qui n'auront jamais de fin.
2
26
On jugea à propos de donnera la sainte Cha-
pelle le nom de Buglose, expression empruntée
à la langue grecque, et signifiant langue de
boeuf : c'était en quelque sorte buriner le sou-
venir du prodige qui avait rendu à la vénéra-
tion des peuples l'antique statue de Marie.
A peine la douce appellation de Buglose eut-
elle retenti dans les lieux circonvoisins, comme
l'annonce du rétablissement du pèlerinage au-
trefois si florissant, qu'une sorte d'aimant mys-
térieux vint solliciter toutes les âmes ferventes
à se rendre, chargées de voeux, au lieu où Dieu
se montre plus propice, et où les prières de-
viennent si efficaces par l'entremise de notre
toute bonne et toute puissante médiatrice.
Chaque année, des processions et des con-
cours nombreux et fréquents amenaient aux
pieds de Notre-Dame des populations apparte-
nant , non seulement au diocèse de Dax, mais
encore à tous les diocèses environnants : d'Aire,
de Bordeaux, '-de Bazas, de Bayonne, de Les-
car, de Tarbes, d'Oleron, d'Auch, etc. Les
hommes et les anges se réjouissaient à l'envi
de voir renaître les empressements et les pom-
pes religieuses des temps anciens.
27
Tous les rangs de la société se confondaient
dans le Sanctuaire de la Vierge. On y voyait
les évoques, les prêtres, les laïques de toute
condition. Les grands du monde venaient eux-
mêmes se prosterner, dans la simplicité de la
dévotion chrétienne, sur le pavé de l'humble
Chapelle et solliciter leur part des dons céles-
tes promis avant tout aux pauvres et aux petits.
Parmi ces pèlerins illustres, les annales de
Buglose mentionnent la sérénissime dame
Marie-Anne-Newbourg, reine douairière d'Es-
pagne. Cette princesse, affligée d'une douleur
au bras, conçut le dessein d'aller demander sa
guérison à Buglose. Elle se rendit avec toute
sa cour, en Tannée 1709, au lieu du pèlerinage,
et s'y lava avec confiance à l'eau d'une fontaine
miraculeuse, voisine de la Chapelle. La guéri-
son de la Reine fut instantanée. Sa reconnais-
sance envers Notre-Dame dura autant que sa
vie, et bien des fois, le confesseur royal fut
député pour eif renouveler l'expression sur le
théâtre du bienfait.
Comme la piété multipliait incessamment les
prodiges, et que les prodiges sans nombre re-
doublaient de leur côté la confiance des peu-
28
pies en Marie, secours des chrétiens, salut des
infirmes, consolatrice des âmes souffrantes, il
parut utile, pour la gloire de la religion, de
garantir l'exactitude des récits merveilleux
dont le diocèse était rempli. On appela le con-
trôle d'hommes prudents, dont le caractère et
la sagesse étaient en haute estime. Une com-
mission de doctes personnages, tant prêtres
que laïques, fut établie avec mission de recher-
cher la nature et l'authenticité des faits mira-
culeux.
Dès l'année même de l'érection de la sainte
Chapelle, malgré la sévérité des enquêtes, on
inscrivit dans les archives le récit de dix-neuf
miracles juridiquement constatés, et la deuxiè-
me année, on consigna les procès-verbaux de
vingt-quatre guérisons surnaturelles.
Qui dira le nombre des prodiges subséquents
opérés en faveur de ceux qui, de près et de
loin, ont adressé leur prière à Notre-,Dame de
Buglose? ' v
Comment compter surtout les grâces invisi-
bles dont l'âme des pèlerins a toujoursressenti
le bienheureux effet? Est-il une souffrance
morale qui n'ait trouvé, aux pieds de Notre-
29
Dame, paix et consolation? Que de pauvres pé-
cheurs y ont été déchargés de leurs fautes et
de leurs remords accablants I Que de chrétiens
marchant dans les ténèbres ont vu là s'illu-
miner la route où la volonté de Dieu les appe-
lait à marcher pour atteindre sûrement leur
suprême destinée ! « Peines de l'âme, peines
» du coeur, peines du corps, la Madone ac-
» cueille tout; elle guérit tout; et ceux qu'elle
» ne guérit pas, elle les console en leur don-
» nant quelque chose de plus méritoire et quel-
» quefois même de plus doux que la guérison,
» la résignation et l'espérance (1) ».
Les miséricordes divines les plus signalées,
celles dont le retentissement immédiat est dans
le fond des âmes, s'exercent avec le concours
du ministère sacerdotal. Des prêtres zélés,
chargés de l'administration de la Chapelle de
Buglose, aidaient de tout leur pouvoir les
desseins de la grâce céleste. Mais Paffluence
des pèlerins devint telle, la moisson si grande,
que le nonibre des ouvriers du Seigneur se
trouva dans une désolante disproportion avec
(1) MB' Epivent.
30
le besoin des foules, accourant sans nulle in-
terruption, en rivalisant de sainte avidité, à la
source des bénédictions.
En présence d'un pareil état de choses,
M« Bernard d'Abadie, évêque de Dax, conçut le
projet de placer auprès du Sanctuaire de Marie,
les prêtres de la mission, vulgairement appe-
lés Lazaristes. Saint Vincent-de-Paul, fonda-
teur de cette fervente congrégation, était né
en 1S76 sur le territoire de Poy, non loin des
ruines de la Chapelle miraculeuse. C'est là que
s'était écoulée son enfance dans l'innocence
et l'humilité. Eloigné de ces lieux par les des-
seins mystérieux et féconds de la Providence
divine, Vincent-de-Paul n'en avait pas éloigné
son coeur. Ayant eu occasion de retourner en
Gascogne, il voulut avoir la consolation de
célébrer le saint sacrifice de la messe dans la
vénérable Chapelle dont il n'avait vu que les
débris pendant ses jeunes années sur le sol sa-
cré où il priait enfant, et où peut-être Marie
lui avait révélé le secret de sa vocation au sa-
cerdoce.
La famille religieuse de Vincent-de-Paul
hérita de la dévotion du saint pour Notre-
31
Dame de Buglose, dès le jour, en 1706, où
M^ Darboucave l'invita à fixer quelques-uns
de ses membres dans le lieu du pèlerinage.
Les Lazaristes se consacrèrent avec zèle et
avec bonheur aux progrès de la foi et de la
piété sur cette terre des landes, remplie pour
eux de si attachants souvenirs. Un modeste
couvent, situé près de la Chapelle, leur servait
de résidence ; ils étaient curé de la paroisse et
missionnaires du diocèse de Dax.
Pendant quatre-vingt-sept ans, leurs travaux
firent de Buglose un centre de régénération
chrétienne, dont la salutaire influence s'éten-
dait dans tout le diocèse, et dans les diocèses
circonvoisins.
IV. — NOUVELLE DÉSOLATION.
Mais, durant cette ère de prospérité locale,
un vent d'impiété et de destruction soufflait
sur la France. Notre malheureuse patrie, que
la Religion avait bénie au berceau et rendue
glorieuse parmi toutes les nations du monde,
se fit un jeu cruel de traiter sa Bienfaitrice et
32
sa Mère en ennemie. Tant d'ingratitude ne fut
pas sans de funestes conséquences pour le
bien-être temporel lui-même. La société per-
dit tous les caractères d'une aggrégation
d'hommes raisonnables. Tandis que les églises
étaient profanées, les croix des chemins ren-
versées , les ministres du Sanctuaire persécu-
tés comme au temps du règne de l'idolâtrie,
on vit couler, sur les ruines amoncelées, le
sang non-seulement des prêtres, des religieux,
mais encore de tout homme honnête qui ne
réussissait pas à cacher ses larmes ou son in-
dignation.
Quelles pouvaient être les manifestations de
la piété, quand tout ordre comme toute reli-
gion venait de s'écrouler dans les plus horri-
bles bouleversements; quand le pays,mené par
la terreur et la haine de tout bien, se voyait
habité, comme l'empire des réprouvés, par
l'horreur?
Aussi, Buglose était désert. Nul n'aurait osé
visiter l'église même de son baptême; l'impu-
dence, l'orgie, l'abomination de la désolation
remplissaient partout les maisons de la prière.
Mais l'instinct pervers des ennemis de Dieu,
33
peu content de rendre solitaire la sainte Cha-
pelle, médita des projets plus sinistres. Ne
serait-ce pas arriver directement au but su-
prême de la Révolution, et frapper au coeur la
Religion dans nos contrées, que de détruire
jusqu'au sol ce Sanctuaire, foyer perpétuel de
la piété la plus pure ? Il se trouva des hommes
hideux qui prirent en mains l'exécution d'un tel
forfait; c'étaient peut-être les fils dénaturés de
ceux que la Vierge de Buglose avait consolés
et guéris. Ils s'acheminèrent par la route des
pèlerinages armés de haches, de marteaux et
de fureur satanique: ils franchirent d'un pas au-
, dacieux ce seuil vénéré autour duquel la terreur
de leur nom avait déjà fait le silence; ils frappè-
rent dans le dessein' de les anéantir, ces murs
sacrés, où étaient écrites en ex-voto les bontés
dé la Reine du ciel ! Dieu permet à l'Océan des
tempêtes et des désastres, mais il arrête aussi
quand il veut sa fougue et ses débordements
destructeurs. Or, tandis que la rage de l'im-
piété saccageait et renversait tant d'édifices et
de lieux sanctifiés, la Chapelle de Buglose fut
le grain de sable où son orgueil expira. Les
premiers coups du marteau démolisseur éveil-
r
34
lèrent, dit-on, des échos aussi étranges
qu'inattendus. Tout à coup, des profondeurs
du Sanctuaire , un bruit semblable à celui du
tonnerre s'élève, grandit, se prolonge, remplit
le saint lieu... Les méchants épouvantés pri-
rent la fuite.
L'impiété n'a de courage que dans une me-
sure fort restreinte. Elle doute elle-même du
moment où l'impunité parait vouloir lui faire
défaut. Aussi, les hommes criminels n'osè-
rent-ils plus entreprendre de lutter contre les
puissances mystérieuses., protectrices du Sanc-
tuaire de Marie.
Le bruit des événements de Buglose dut
parvenir jusqu'aux oreilles des meneurs de la
Révolution. Mais, au lieu de se raidir contre
ce qu'ils flétrissaient du nom de superstitions
et de chercher à prouver, par une éclatante
vengeance, l'inanité des craintes populaires,
ils feignirent prudemment de tout ignorer;
bien plus, ils se constituèrent, pour ainsi dire,
les protecteurs de la Chapelle, dont les reve-
nus furent mis en régie. Etait-ce cupidité? La
chose paraît peu croyable; il semble plus na-
turel d'attribuer celte conduite à la peur, der-
nier vestige du christianisme dans les âmes
dégradées.
Quoi qu'il en soit, Buglose se vit, durant la
fin de la tempête révolutionnaire , comme
l'arche du salut au milieudu déluge. C'était le
seul endroit où la religion donnait signe de
vie, et où les prières des âmes courageuses
pouvaient librement s'épancher devant un ta-
bernacle, vide de l'Eucharistie, il est vrai,
mais plein de l'espérance d'un meilleur avenir.
V. — RÉSURRECTION DU PÈLERINAGE.
Grâce à Marie, protectrice de la France, cet
avenir, après quatre années de perturbations,
vint réjouir les chrétiens , dont les désirs
avaient hâté l'heure des divines miséricordes.
Les temples se rouvrirent ; les autels se rele-
vèrent de leurs décombres ; les ministres de
Dieu, cachés dans les antres et les forêts, re-
parurent pour réconcilier le ciel avec 1# terre;
le sacrifice d'expiation et de grâce fut offert
de nouveau dans les Sanctuaires renouvelés;
le signe auguste de notre rédemption reprit sa
36
place au soleil, et les poitrines catholiques,
soulagées de leur oppression, purent enfin ,
comme à une fraîche aurore, respirer l'air eni-
vrant de la sainte liberté des enfants de Dieu.
Buglose fut rendu témoin des premiers
épanouissements du sentiment chrétien. Quel
empressement à venir remercier la Vierge se-
courable, du retour de la Religion ! Et en même
temps, quelle joie de retrouver la sainte Cha-
pelle intacte et immaculée! Quelles délices
surtout de contempler la douce image de Marie,
pleine de grâces comme autrefois, heureuse
elle-même de voir ses bien-aimés enfants ac-
courir pour lui demander de vouloir renouve-
ler ses anciennes bontés !
Le pèlerinage cependant ne pouvait plus
avoir le caractère solennel d'autrefois. La Ré-
volution avait dispersé les prêtres, gardiens du
Sanctuaire ; leur maison et leurs biens étaient
devenus une proie. Les pèlerins n'ayant plus
les secours épirituels, aliments essentiels de la
dévotion, se déshabituèrent peu à peu de Bu-
glose. Bientôt ils*(ne s'y rendirent plus que
dans le cas d'une nécessité pressante, où ils
voulaient à tout prix ressentir les effets mira-
37
culeux de la protection de la Très Sainte Vierge.
A leur demande, un prêtre lazariste, vieux dé-
bris échappé au désastre, et résidant dans le
voisinage en qualité de curé de Pontonx, ve-
nait alors célébrer le saint sacrifice dans la
Chapelle solitaire.
Le diocèse de Dax ayant perdu son existence
indépendante pour se fondre dans celui d?Aire,
Buglose relevait de la juridiction de ce der-
nier. Mgr de Trévern, le premier évoque qui
s'assit sur le siège d'Aire après son rétablisse-
ment , en 1817, ne fit guère que passer. A
NF de Trévern succéda M«r Savy, prélat de
douce et sainte mémoire, dont le zèle em-
brasé , relevait toutes les ruines du vaste dio-
cèse confié à ses labeurs. L'état d'abandon au-
quel était réduit le Sanctuaire de Marie affligeait
son coeur et le préoccupait vivement; la res-
tauration du pèlerinage devint l'un de ses
plus ardents désirs; mais la difficulté des
temps l'empêcha de voir ses pieux desseins
réalisés. *
Un noble coeur hérita de sa pensée, ce fut
M^ Lanneluc, dont les projets, souvent hardis,
étaient toujours servis par une main énergique
38
et une intelligence lucide, et pour qui les obs-
tacles semblaient n'être qu'un jeu quand la
gloire de la Religion paraissait intéressée à la
réalisation d'une entreprise. Au vénérable
coadjuteur et successeur de M^ Savy était
donc réservée la gloire de rendre à Buglose le
lustre et la prospérité dont nous sommes les
heureux témoins, et dont il plaira à Dieu,
nous l'espérons, de ne plus permettre la fin.
Un prêtre à résidence reçut mission de
remplacer l'ancien curé de Pontonx, dans le
service de la sainte Chapelle. C'était là un
progrès, et ce fut l'acheminement au nouvel
ordre de choses.
La condition prenu ?e pour une véritable
restauration, était la présence d'un corps de
prêtres nombreux à l'ombre de l'église de Bu-
glose, afin que la dévotion des pèlerins, au
lieu de se borner à une simple procession, pût
rapprocher les âmes de Dieu par la réception
des divins sacrements. M«r Lannelue avait l'é-
lément nécessaire sous la main : c'était les
missionnaires dont le nombre, quoique fort res-
tieint encore, suffisait néanmoins pour servir
de germe à une institution forte et durable.
39
L'ancienne maison des Lazaristes devait na-
turellement leur servir de résidence. Les né-
gociations entreprises sous Mgr Savy, en vue
du rachat de cet établissement, avaient échoué.
Elles furent reprises par M* 1, Lanneluc et abou-
tirent à un résultat heureux. L'acquisition du
couvent fut conclue le 4 mars 1846. Après
quelques réparations indispensables, les mis-
sionnaires yfurent solennellenientinstallés cette
même année, le 8 décembre, fête de l'Imma-
culée-Conception de Marie.
Dès ce moment, le courant religieux qui
avait jadis entraîné les populations vers la so-
litude si féconde en miracles, reprit son mou-
vement. L'avenir et la gloire du pèlerinage
étaient assurés.
CHAPITRE II.
LÈRK NOUVELLE.
I. — LA NOUVELLE ÉGLISE.
Un premier succès obtenu, M«r Lanneluc ne
se trouva point à bout de désirs. Il voulut cou-
ronner son oeuvre par l'exécution d'un grand
projet : la réédificàtion, ou mieux encore, la
transfiguration de l'humble Chapelle en un
vaste et bel édifice plus digne et de la piété des
pèlerins, et surtout de l'honneur de la Mère
de Dieu. Tandis que le sol de la France se cou-
vrait de toutes parts d'élégantes et riches
constructions, destinées à l'exercice du culte
catholique, et qu'une noble émulation multi-
pliait principalement les Sanctuaires en l'hon-
neur de la Reine des Cieux, comment se rési-
gner à voir le diocèse d'Aire déshérité d'un
42
monument qui témoignât de notre piété envers
notre céleste patronne et auguste bienfaitrice ?
D'ailleurs, comme le coeur chrétien était op-
pressé dans ce bâtiment si pauvre, si sombre,
si humide t Les genoux du pèlerin étaient pour
ainsi dire dans l'eau. Sa prière semblait étouf-
fée par une voûte de planches, basse et crevas-
sée. La statue de Marie posait sur un autel, où
les bonnes intentions de l'artiste étaient gra-
vement trahies par la maladresse de la main-
d'oeuvre et par les grotesques entourages d'une
dévotion ennemie de l'art.
La Chapelle, du reste trop petite pour rece-
voir le concours des pèlerins, tombait de vé-
tusté. Des réparations urgentes, et l'agrandis-
sement de l'édifice étaient indispensables.
L'idée de Wr Lanneluc ne manquait pas
d'audace, car elle heurtait de front des préju-
gés respectables en apparence, et, chose plus
grave, des impossibilités matérielles auxquel-
les on ne voyait pas d'issue.
Les préjugés avaient leur expression dans le
langage même des amis du pèlerinage. « La
simplicité de la foi, disaient-ils, repousse les
productions artistiques. Une chapelle couverte
43
de mousse, blanchie à l'eau de chaux, ornée
de statues de Saints aux proportions peu étu-
diées , voilà l'aliment de la piété. » Nos Pères
n'étaient point de cet avis. Toutes les fois
qu'ils l'ont pu, ils ont fait surgir de terre,
pour abriter la prière, des édifices admirables
d'art et de richesse, surpassant de bien loin en
éclat, en grandeur, les habitations des hommes
les plus somptueuses. Et c'est dans l'enceinte
des temples, où l'idée du temple céleste se re-
traçait le plus vivement, qu'ils faisaient monter
vers le trône de Dieu, avec le plus de consola-
tion et d'espérance, leur prière, leur encens et
leurs chants de triomphe. L'art, en effet, ayant
pour but de réaliser le plus possible la beauté
idéale, reflet de la beauté éternelle et infinie
de Dieu, ne peut qu'agrandir les idées et im-
primer de l'élan aux sentiments religieux.
Le peuple lui-même est loin d'être insensible
aux oeuvres empreintes de magnificence. La
simplicité, dit-on, est une des exigences de la
piété. Ce principe est vrai, mais on ne doit
point oublier que la vraie simplicité, même
pour les âmes vulgaires, se confond avec la
plus sublime beauté.
44
Nous aurons la consolation de voir démentir
par l'expérience toutes les craintes dont s'ins-
pire la critique désireuse du bien.
L'obstacle matériel présentait une toute au-
tre gravité. Il s'agissait d'édifier une église
monumentale, et toutes les ressources étaient
à créer. Le lieu rendait la difficulté plus con-
sidérable : on devait bâtir loin de tout centre
de population , sur un terrain aquatique ,
dont la seule appropriation allait nécessiter des
dépenses incalculables. M^Lanneluc, persuadé
de plus en plus que son dessein entrait dans
les vues de la Providence, ne se laissa effrayer
par aucun obstacle. Ses courses épiscopales à
travers le diocèse lui auraient manifesté l'esprit
de foi dont les populations sont animées. Or,
de la foi ardente à une légère aumône pour
l'édification du temple de Marie, la transition
ne paraissait pas difficile. Les habitants du
diocèse. furent donc invités à déposer leur
obole. Sans attendre l'issue de son,appel, ou
plutôt comptant sur le succès complet de ses
espérances, le vénérable Evêque' ordonna le
commencement des travaux.
On s'occupa d'abord d'assainir et de conso-
43
lider le marais par un pilotage profond et in-
génieux, massé de ciment indestructible, et
présentant, aux premières assises des fonda-
tions , la solidité du roc. L'église projetée de-
vant dépasser les proportions de l'ancienne
chapelle, les constructions nouvelles purent
s'élever du côté du chevet sans que les céré-
monies religieuses fussent interrompues.
Les pèlerins éprouvaient une sorte de ravis-
sement en voyant ces murs grandioses, qui
montaient à côté des murailles noires et bas-
ses dont on avait dû se contenter si longtemps.
Une sainte impatience devançait les travail-
leurs. Il tardait vivement à tous les coeurs de
voir venir le jour où l'on pourrait faire reten-
tir les louanges de Marie, sous cette voûte
élancée, dans ce dévot Sanctuaire, où l'or,
les peintures savantes, et les plus élégantes
sculptures préparaient le trône brillant de la
Vierge miraculeuse de Buglose.
Ce jour luit enfin. Des fêtes pompeuses fu-
rent préparées pour la translation de la^sainte
Statue.
Ceux là seuls qui en ont été les témoins
pourraient dire, et ils répéteront longtemps,
46
les grandes choses de cette mémorable jour-
née du 9 mai 1855 ; les flots de populations
chrétiennes qui encombraient Buglose, la ma-
jesté de cette marche triomphale, les émotions
de toutes les âmes quand l'image de Marie
s'éleva dans les airs ; Y alléluia frémissant dont
elle fut saluée, quand elle se reposa sur le
trône de grâces, d'où les torrents de bénédic-
tions descendent maintenant comme d'une
source féconde jaillissant du haut des collines
éternelles.
M^ Lanneluc, menacé par la mort au milieu
de grandes oeuvres d'un épiscopat fécond et
illustre, n'avait plus qu'un désir, c'était de
pouvoir bénir la partie achevée de l'Eglise, et
consacrer de ses mains l'autel spécialement
dédié à la Très Sainte Vierge. Marie voulut
bien donner au pieux Evêque cette double
consolation avant la récompense des cieux.
La cérémonie eut lieu le 5 juin 1855, fête de
Notre-Dame auxilialrice.
Peu de temps après, Monseigneur rendait le
dernier soupir, loin de son diocèse, mais en se
souvenant de Notre-Dame de Buglose, et avec
la ferme espérance que l'auguste Protectrice,
47
dont il avait recherché la gloire avec un zèle
si pur, daignerait étendre de loin sa main ma-
ternelle pour bénir le moment suprême de son
serviteur. (1)
II. — CONTINUATION DE LA NOUVELLE ÉGLISE.
A Mgr Lanneluc, succéda M* 1 Hiraboure.
L'évêque missionnaire, qui prit pour signe
héraldique l'image de Marie, ne pouvait pas
ne pas aimer Buglose. Aussi, fidèle aux tradi-
tions de dévotion ardente de ses prédécesseurs
pour le Sanctuaire miraculeux, le saint prélat,
dès son entrée dans le diocèse, s'exprimait de
la sorte : « 0 Marie... bientôt, nous l'espérons,
» il nous sera donné, dans votre Sanctuaire de
» Buglose, de vous consacrer notre personne.,
» notre épiscopat... de recommander à votre
» miséricorde, avec nos besoins, tous les be-
» soins de notre peuple ; de nous abandonner
(1) Quand les restes mortels du prélat furenfrappor-
tés de Pai'is, ils*traversèrent presque tout le diocèse,
en faisant des haltes dans diverses églises jusqu'à la
cathédrale d'Aire, et ce fut à Buglose qu'ils reçurent
la première hospitalité funèbre.
48
» entièrement et pour toujours avec tous ceux
» que nous aimons, à votre tendresse ïnater-
» nelle et à votre inépuisable bonté- »
Peu de temps après, la réunion des confé-
rences de saint Vincent de Paul fournissait à
l'éloquent évêque l'occasion de faire entendre
sa voix si sympathique dans l'Eglise même de
Marie, et de manifester, devant une des plus
glorieuses assemblées laïques dont le monde
puisse être témoin, les sentiments de tendresse
et de dévouement dont son coeur débordait
pour l'auguste Patronne et Protectrice de notre
diocèse.
On ne sait que trop quelle lamentable catas-
trophe vint ravir avant le temps, à l'ainour des
prêtres et de toutes ses ouailles, le Pasteur si
rayonnant de sainteté, qui portait le poids de
l'épiscopat avec tant de courage pour lui-même
et tant de suave charité pour les autres, et que
' le ciel voulut reprendre après nous l'avoir à
peine montré.
Mais, avant de mourir, M*r Hiraboure avait
imprimé une nouvelle impulsion à l'oeuvre de
Buglose en invitant les missionnaires à pour-
suivre les travaux de l'église, interrompus de-
puis quatre années. La seconde partie de l'édi-
fice s'éleva plus promptement encore que la
première et avec un luxe de construction plus
artislique et plus majestueux.
L'ancienne chapelle n'étant plus nécessaire
pour les besoins du culte, disparut complète-
ment pour laisser la nouvelle église se conti-
nuer dans toute son étendue. Au moment où
ces lignes sont écrites, l'édifice est terminé, à
part l'ornementation jusqu'à la naissance de
la flèche du clocher. On jouit d'une vue d'en-
semble qui permet, de porter un jugement sur
le mérite de l'oeuvre.
il eût été à désirer que le monument, au
lieu de revêtir les formes de l'architecture
romane, se fût embelli des grâces de l'époque
ogivale.
Toutefois les contours romans ne laissent
pas que d'être en harmonie avec la pensée
dont l'édifice est l'expression. Quel est le but
dont l'architecte a dû poursuivre la réalisa-
tion ? C'est de préparer un trône pqup la sainte
Statue. Comme dans un tableau, tous les
coups de pinceau tendent à faire ressortir le
dessin principal, dans le temple aussi toutes
3
50
les lignes d'architecture et tous les ornements
doivent avoir pour résultat la mise en lumière
de l'idée mère.
La ligne ogivale monte et ne .revient plus
sur la terre ; sa mission est de porter nos pen-
sées dans les cieux. Or, à Buglose, l'image
miraculeuse, étant comme la présence réelle
de Marie, fixe en quelque sorte le ciel sur la
terre. De là l'utilité de concentrer l'esprit et le
coeur du chrétien dans l'enceinte même de l'é-
difice sacré, ou Notre-Dame attend nos hom-
mages. Il semble que le plein-cintre roman
atteint parfaitement cet heureux effet en s'ar-
rondissant comme une auréole aux couleurs
de l'arc-en-ciel, autour de l'image vénérée.
Le trône terrestre de Marie devait ainsi briller
des mêmes ornements dont saint Jean, en son
Apocalypse, a vu le trône de Dieu entouré dans
le Paradis.
11 serait hors de propos de décrire le monu-
ment dans'tous ses détails ; le but de cet opus-
cule ne demandant que les notions utiles à la
piété dés pèlerins, ce sont les seules dont il va
être fait mention.
Nous ne nous arrêterons pas à relever les
ai
jugements hasardés qui prédisaient, alors que
l'oeuvre n'était qu'à son début, une grande dé-
'ception finale.
Toute réfutation d'ailleurs serait hors de
propos devant le sentiment de jouissance,
sinon d'admiration, dont on est aujourd'hui
pénétré à la vue du temple de Marie.
Si l'extérieur ne présente, en certains points,
ni l'audace de l'innovation, ni toujours la sé-
vère grandeur des formes traditionnelles, l'in-
térieur du moins offre une large compensation
aux exigences de l'art, réunissant dans un
sage tempérament, tous les aspects de grâce
et de force, de douceur et de majesté, qui
constituent la beauté d'un édifice religieux.
L'église de Buglose est surtout suave et pro-
fondément pieuse ; elle inspire l'adoration et
se trouve en parfait accord avec le calme de
la prière et les épanchements du sentiment
chrétien.
La naissance de l'édifice est à l'ouest ; son
chevet regarde l'orient, berceau de là clarté du
jour et de fa lumière évangélique. On regrette,
non sans raison, que la partie des construc-
tions où l'art est le plus en honneur, se perde
S2
presque entièrement dans la cour du couve"'
des missionnaires. Mais la satisfaction du coup-
d'oeil à dû être sacrifiée au manque d'espace et*
au respect des traditions catholiques pour l'o-
rientation de la maison de Dieu.
La porte d'entrée, riche, élégante, formée
d'un évasement profond que décorent plu-
sieurs archivoltes, s'ouvre du côté du midi,
dans les murs épais qui servent de base au
clocher. Au-dessus de cette porte, l'ornemen-
tation continue pour que le clocher s'embel-
lisse le plus possible, et se trouve digne de
servir de piédestal glorieux à une statue de
Marie. L'image de la Vierge s'élèvera dans les
hauteurs des airs, pour que les pèlerins l'aper-
çoivent de loin comme un phare béni. En la
voyant ils tressailleront d'espérance, puisque
leur céleste Protectrice ira chercher ainsi
jusque dans les régions de la foudre la misé-
ricorde et la bonté.
Dès qu'on a foulé le seuil, on a devant soi
non pas l'église encore, mais une sorte de por-
che d'un caractère à la fois majestueux et ori-
ginal ; c'est un souvenir, et comme une trans-
formation de la partie antérieure de l'ancienne
53
église. A l'extrémité est l'enceinte d'une belle
chapelle, éclairée par une grande fenêtre trilo-
bée, et destinée aux confréries du Scapulaire et
du Rosaire. Dans le centre, du côté gauche,
une petite abside gracieusement isolée par
deux arcades qui prennent ensemble leur point
d'appui sur une colonne monolithe, simule le
chevet d'une église : c'est la place des fonts
baptismaux. Du côté droit est l'entrée de l'é-
glise proprement dite, magnifique porte cin-
trée, plus spacieuse et non moins ornée que la
porte extérieure. Elle sera divisée par un tru-
meau ; et son tympan s'enrichira de sculptures,
soit dans la partie antérieure, soit dans l'en-
ceinte même de la grande nef.
Au-dessus du porcjie est une tribune de
même dimension. Dans la partie correspon-
dante à la chapelle du Rosaire et du Scapulaire
est la chapelle du Sacré-Coeur de Jésus. A gau-
che se trouve l'emplacement des orgues ; une
grande rosace le domine. Enfin, au dessus de
la porte majeure s'ouvre, soutenue par quatre
colonnes^ une superbe arcade, à travers la-
quelle la lumière colorée, projetée par la ro-
sace, trouve un large chemin pour inonder
54
l'édifice sacré et porter jusqu'à l'image de
Notre-Dame, en faisceaux d'or et de pourpre,
les hommages du soleil couchant.
Ces préliminaires, malgré leur nouveauté,
satisfont à la fois et le bon goût et le symbo-
lisme chrétien. L'Eglise matérielle étant l'i-
mage de l'Eglise spirituelle, les fonts sacrés
précèdent naturellement l'entrée du temple
catholique, car c'est le baptême qui introduit
dans le christianisme. Deux grands vitraux, à
droite et à gauche du baptistère, représentent
les saints apôtres Pierre et Paul, fondements
de la cité de Dieu. Trois plus petits, dans l'ab-
side , reproduisent la triple manifestation de
Jésus-Christ : l'Epiphanie, ou Jésus mani-
festé aux Mages, nos pères dans la foi ; le bap-
tême de saint Jean, ou Jésus manifesté aux
Juifs par le Saint-Esprit, qui descend sous la
forme de colombe ; les noces de Cana, ou Jé-
sus manifesté par sa propre puissance, par ses
miracles. Initié par le baptême à la vie surna-
turelle, le Chrétien peut déjà appeler Dieu son
Père; mais entrera-t-il dans la famille des
saints, sans rencontrer le sourire et le coeur
d'une Mère ? De là, près des fonts du baptême,
î>8
cette chapelle de la Sainte-Vierge dont l'autel
recevra les premières prières du pèlerin. Un
vitrail à triple panneau y figure la donation du
rosaire à saint Dominique, et celle du scapu-
laire à saint Simon Stock, deux dévolions fon-
damentales , très chères aux enfants de Dieu,
et dont l'institution est due à Marie elle-même.
Comme venant au devant de ceux qui la
cherchent, Marie se présente ensuite à la porte
de son temple, ouvrant les bras de sa clé-
mence aux nombreux clients qui accourent de
tous les coins du ciel.
C'est alors que l'Eglise tout entière se dé-
ploie aux regards comme une surprise. Tandis
que la grande nef s'élargit, s'allonge, s'élance,
l'âme se dilate avec elle, et se sent rapprochée
de Dieu. L'élévation de la voûte, les sillons des
colonnes dans les airs, les contours moelleux
des pleins-cintres, le demi-jour des vitraux
coloriés donnant la vie aux peintures qui par-
sèment les surfaces, tout cet ensemble n'est-il
pas de nature à émotionner le pèlerin, en le
plongeant dans une atmosphère inattendue,
recueillie et divine? Cette préparation sainte
ne fait qu'augmenter les désirs du coeur et l'a-

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