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Margot

De
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Au cours d’une excursion que je fis en Hollande il y a de cela quelques années, je me trouvai placé, un jour, à une table d’hôte de Dordrecht, auprès d’un gros garçon réjoui, que flanquait une assez jolie femme, maigre et brune, et que j’avais immédiatement reconnus pour compatriote ; — car les Parisiens s’entredevinent avec une sûreté de flair et de coup d’œil près de laquelle la poignée de main franc-maçonnique est une simple plaisanterie.

Le temps de nous passer les burettes, la salière et le pot de moutarde, et la connaissance fut faite, comme c’était inévitable entre gens de même sang et de même race, que le hasard fait se rencontrer nez à nez à cent lieues de leur chez soi.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Georges Courteline

Margot

MARGOT

I

Au cours d’une excursion que je fis en Hollande il y a de cela quelques années, je me trouvai placé, un jour, à une table d’hôte de Dordrecht, auprès d’un gros garçon réjoui, que flanquait une assez jolie femme, maigre et brune, et que j’avais immédiatement reconnus pour compatriote ; — car les Parisiens s’entredevinent avec une sûreté de flair et de coup d’œil près de laquelle la poignée de main franc-maçonnique est une simple plaisanterie.

Le temps de nous passer les burettes, la salière et le pot de moutarde, et la connaissance fut faite, comme c’était inévitable entre gens de même sang et de même race, que le hasard fait se rencontrer nez à nez à cent lieues de leur chez soi.

Nous nous présentâmes l’un à l’autre sans autre forme de procès ;

  •  — M. Bernard Aubry.
  •  — M. Georges Lahrier.
  •  — Voyage de noces.
  •  — Tournée de vacances.
  •  — Monsieur, je vous présente ma femme.
  •  — Madame, je vous présente mes devoirs.

C’était autant qu’il en fallait pour sceller le pacte d’une camaraderie de passage et s’aller attabler ensemble à une table de café.

 

 

 

J’étais tombé sur une de ces aimables mais extraordinaires pies borgnes, dont l’intarissable galoubet devient rapidement à l’esprit comme un ronronnement satisfait de matou en bonne fortune, un bourdonnement de goutte d’eau restée dans l’oreille après le bain. Nous n’en étions pas au second bock que déjà, intime confident, je me voyais initié aux secrètes divisions de l’estimable famille des Aubry, promené, comme en un labyrinthe, d’un bout à l’autre d’une inextricable parenté ! Trois cents oncles, neveux, beaux-frères, cousins, cousines, dansaient autour de moi la ronde, me traversaient la tête de l’une à l’autre oreille, à l’instar d’une ahurissante et interminable farandole : histoire sans fin et défiant toute issue, d’où sortaient par moments, sans que l’on sût pourquoi et telles que les gamins de la mère Gigogne de dessous les jupes maternelles, d’autres histoires plus petites, mais non moins incompréhensibles ; le tout scandé, haché, coupé, d’un éternel « N’est-ce pas, Margot ? » que l’on voyait surgir de terre à chaque entrée en scène d’un nouveau personnage.

Mais Margot restait muette, se bornait à des hochements de tête, conquise à une somnolence à laquelle elle s’arrachait subitement dès que pointait à l’horizon la tache claire d’un uniforme d’officier. Alors elle levait les paupières, et, de ses yeux cerclés de bleu, bleus eux-mêmes, elle allait au-devant du soldat, s’en emparait, l’amenait à elle, puis le suivait de loin par la foule, jusqu’à ce que l’éclair du sabre se fût éteint à un tournant de rue.

Elle m’intriguait ; ce profil pur et maladif de vierge éreintée et vicieuse, dont le double bourrelet des lèvres rompait la délicate finesse avec la brutalité choquante d’une invite, ce regard flottant et perdu devant lequel on sentait défiler et se battre les visions sorties tout armées d’une névrose de mauvais aloi, exerçaient sur ma curiosité une attirance qui ne contribua pas dans une médiocre mesure à me faire accepter la subite proposition, à moi faite par Bernard Aubry, de continuer notre route de compagnie.

Ainsi pris comme au coin d’un bois, j’eus cependant une minute d’hésitation, retenu par un naturel sentiment de discrétion. J’objectai :

  •  — Ce n’est pas sérieux ! Je vous gênerais.

Mais si spontanément et si ingénument il me répondit : « Pourquoi donc ? », que je ne pus m’empêcher de rire.

  •  — Qu’est-ce qui vous fait rigoler ? dit alors mon nouvel ami qu’une certaine quantité de bocks avait peu à peu dégagé de la retenue forcée d’une première entrevue, et qui rentrait instinctivement dans ses allures lâchées de commis voyageur, de bon garçon resté garçon quand même, malgré le maire et le curé.
  •  — Mais, dis-je, c’est tellement étrange, cette idée ! Nous nous connaissons depuis deux heures, et je ne sais si je puis me permettre...

Il ne me laissa pas achever :

  •  — Laissez donc, mon cher, vous blaguez ! Est-ce que l’on se gêne entre jeunes gens ? Ce sera charmant, au contraire ; n’est-ce pas, Margot ?
  •  — Certainement, répondit Margot qui ne mit dans cette affirmation ni enthousiasme bien flatteur, ni, je dois le dire, froideur blessante.

Moi, j’en avais dit un peu de trop pour qu’il me fut possible encore de me dégager. Le personnage, d’ailleurs, n’avait rien qui me déplût ; un certain courant de sympathie me poussait même vers ce loufoque, que je sentais bâti d’une seule pièce dans sa candeur et sa droiture de gros gamin mal élevé.

Je m’avouai donc convaincu, et, de cet instant, nous ne fîmes plus qu’un.

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