Marguerite de Panazol, ou La nouvelle pieuse paysanne ; par l'abbé Paul Jouhanneaud,...

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M. Ardant frères (Limoges). 1864. Panazol, de. In-12, 96 p., frontisp..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1864
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Bibliothèque, Religieuse, Morale, Littéraire,
POUR L'ENFANCE ET LA JEUNESSE.
PUBLIÉE AVEC APPROBATION
DE Mgr L'ARCHEVÉQUE DE BORDEAUX.
Propriété des Editeurs.
MARGUERITE DE PANAZOL
ou
LA NOUVELLE
PIEUSE PAYSANNE
PAR
L'ABBÉ PAUL JOUHANNEAUD,
Cranoine bonoraire Directeur de l'OEuvre des Bons Livres.
MARTIAL ARDANT FRÈRES, ÉDITEURS,
Rue de la Terrasse.
1864
MARGUERITE DE PANAZOL
Une visite à la chaumière de Marguerite.
C'EST en septembre 1846, que, invité par
une pieuse famille à passer au milieu d'elle quel-
ques jours à la campagne, je conçus l'idée de ce
livre.
Puissé-je l'écrire de manière à intéresser
surtout les âmes que Dieu appelle à une exis-
tence laborieuse, obscure et pauvre comme
celle de mon héroïne! Mais, je le crois, j'y
parviendrai sans peine ; car l'art et le talent
n'ont à jouer ici qu'un rôle insignifiant. La nar-
ration entière est par elle-même si attrayante,
qu'il suffit de l'exposer. Regarde-t-on de près
à la dorure et à la dimension de l'encadrement
— 6 —
d'un portrait; tient-on compte du plus ou
moins riche enjolivement qui l'entoure, lorsque
par lui-même il est de nature à captiver toute
notre admiration?
Oui, je dirai simplement la vie de Marguerite
de Panazol, non moins belle et édifiante que
celle de Louise Deschamps ; et tout lecteur,
après avoir suivi cette nouvelle pieuse paysanne
dans ses paroles et ses actes, reconnaîtra que,
pour instruire, mon récit n'avait rien à emprun-
ter à la forme dramatique. Combien, hélas ! de
romanciers sont lus et relus avec avidité, dont
assurément les oeuvres si vantées ne laissent
pas au lecteur des pensées de la valeur de
celles qui lui seront suggérées par ces naïves
pages !
Madame de La Quintaine, qui avait eu la
bonté de m'offrir l'hospitalité dans son château,
était une de ces femmes trop rares qui com-
prennent et par l'esprit et le coeur les devoirs
de la richesse. Habitant chaque année pendant
les vacances une paroisse de campagne où se
rencontraient bien des misères à secourir, bien
des larmes à consoler, elle se serait reproché
comme un crime de ne pas répondre sous ce
rapport aux obligations chrétiennes de sa posi-
tion privilégiée.
« Dieu, disait-elle mainte fois à ses enfants,
— 7 —
ne nous a pas comblés de faveurs sans exiger
de nous ce que tout bienfaiteur attend de son
obligé, l'amour et la reconnaissance! Voyez
comme pour nous tout abonde. Quel séjour dé-
licieux de paix ! quelles promenades charman-
tes ! quelle multitude de jouissances mises sans
cesse à notre disposition ! quelles longues heures
de doux repos, de récréations variées qu'autour
de nous tant d'autres ne connaissent pas, dont
ils n'ont pas même l'idée ! Or, Dieu ne veut-il
rien de nous en échange de toutes ces grâces?...
Mais s'il attend quelque chose, à qui donc don-
ner, à qui porter une part de nos richesses
multipliées, sinon aux petits, aux malades, aux
pauvres qu'il a mis à sa place près du seuil de
nos portes, sur la limite de nos domaines, et
qui en son nom nous tendent les deux mains !
Présenter à nos frères souffrants un soulage-
ment même coûteux pour nous, ce n'est pas
acquitter la moindre parcelle des dettes que
chaque jour la bonté de notre Sauveur nous fait
contracter envers sa personne adorable vivante
dans ses pauvres. »
Et comme la religieuse dame savait aussi
que l'aumône de la parole amie, d'un regard
encourageant et consolateur vaut encore mieux
que l'aumône matérielle, et en rehausse singu-
lièrement la valeur,' elle prenait rarement ses
— 8 —
domestiques pour mandataires de ses largesses.
Toujours mue par ces règles évangéliques qui
placent les miséricordes spirituelles avant celles
du corps, elle se faisait un devoir d'aller elle-
même visiter quiconque faisait appel aux nobles
inspirations de son coeur ; plus discrète encore
et plus ingénieuse se montrait-elle lorsqu'il
s'agissait d'un de ces pauvres honteux qui
aiment mieux souffrir et mourir que de, tendre
la main à qui que ce soit. Genre de charité
admirable, digne de toutes les bénédictions du
ciel et de la terre ; charité vraiment divine que
plusieurs aimeraient à pratiquer davantage,
s'ils savaient combien elle est préférée du pau-
vre, et quelles joies ineffables elle leur prodi-
guerait à eux-mêmes! L'aumône matérielle,
trop souvent reçue ou même exigée comme
une dette, ne détruit pas les haines, ne nourrit
pas la résignation, ne produit pas la reconnais-
sance et les respects. L'aumône morale, au
contraire, triomphe toujours des coeurs les plus
désespérés, les plus ingrats, même dans les fa-
milles abruties par l'ignorance et par les sau-
vages doctrines de l'impiété.
Que le nom de madame de La Quintaine soit
une nouvelle preuve de cette vérité. Vénérée
de tous pendant qu'elle vécut, combien de
larmes sincères sa belle âme n'a-t-elle pas
— 9 —
vues, et sans doute encore ne voit-elle pas
tomber chaque jour sur ce mausolée qui dérobe
à nos regards ses restes mortels ! combien de
lèvres, combien de générations se transmet-
tront le nom chéri de celle qui fut pendant un
quart de siècle la consolatrice, la mère des
pauvres de R**.
Un soir donc cette dame me proposa de l'ac-
compagner chez une pauvre octogénaire qui
habitait sur les limites de la paroisse, à un
kilomètre du château. « Nos moments, ajouta-t-
elle, ne seront pas perdus ; nous serons atten-
dris, édifiés; de semblables visites rendent
assurément meilleur. »
J'acceptai volontiers, et bientôt tout en cau-
sant sur cette bonne vieille, nous arrivâmes à
sa demeure. Nous n'avons rien de particulier à
dire sur cette habitation ; elle était ce que sont
toutes celles des ménages pauvres dans les cam-
pagnes moins bien partagées. Composée de
deux pièces aurez-de-chaussée et d'un grenier,
cette étroite chaumière prise en location abritait
six personnes. Le mari, neveu de.Marguerite,
et ses quatre eufants, couchaient en bas; la
vieille tante, pour ne gêner personne, et aussi
pour être moins troublée dans ses habitudes,
ne s'était réservé que la chambretle placée sous
la toiture. Ayant quelque aisance, elle s'était
1..
— 10 —
retirée de préférence depuis 25 ans chez ces
membres de sa famille, parce que ayant perdu
leur mère, ces quatre enfants avaient plus de
besoins, et que leur père gagnait très peu ; mais
n'anticipons pas sur les événements.
La famille de La Quintaine et moi entrâmes
chez Marguerite. La pauvre malade grelottait
alors de froid sur sa mauvaise couche ; son
accès de fièvre commençait. A peine nous eut-
elle vus, que, ranimant ses forces, elle leva la
tète et se hâta de porter à ses lèvres la douce
main de sa bienfaitrice. Quelques grosses lar-
mes s'échappèrent de ses yeux pendant qu'elle
regardait les enfants déposer sur le tabouret
placé près du chevet le sucre et les autres dou-
ceurs dont leur mère avait rempli pour elle
toute une corbeille.
Quelques mots s'échangèrent entre nous et
la vieille malade. Ce qui me frappa chez elle,
c'était l'amour avec lequel elle baisait son
crucifix toutes les fois que nous lui parlions de
ses souffrances, et que nous cherchions à la
consoler. Non, rien de plus admirable que cet
accent de foi vive, de sublime résignation,
alors que nous présentant l'image de son Dieu,
elle nous disait : « Que sont mes douleurs au-
près des siennes? ma croix en comparaison de
la sienne?... Et puis n'aurai-je pas l'éternité
— 11 —
pour me dédommager? » Oh! de quelle in-
croyable énergie Dieu ne remplit-il pas une
âme qui le connaît et qui l'aime ! quels savants,
quels philosophes, quels sages du monde ont
jamais porté la patience à ce degré héroïque
dont le ciel alors me rendit l'heureux témoin?
Pourquoi aurais-je donc laissé perdre un tel
enseignement? Dieu nous accorde-t-il une
grâce pour que nous n'y correspondions pas
dans la mesure de nos forces ! Aussi me fis-je
un devoir d'aller chaque jour visiter la pauvre
octogénaire pendant la semaine que je passai
encore dans le château qui la protégeait ; aussi
interrogeai-je avec sollicitude toutes les per-
sonnes qui avaient pu connaître plus particu-
lièrement dans ses détails sa belle et longue
vie ; et je prenais des notes afin de la raconter
le plus exactement possible.
Ainsi, ces pages pleines de vérités ne seront
souvent que la reproduction des paroles simples
et familières que j'ai entendues. Et c'est à vous
surtout que nous les adressons, à vous, riches
ou pauvres de la campagne. Si Marguerite a
fait un bien immense malgré son dénûmeût et
sa faiblesse ; si elle a vécu de votre vie, a connu
vos travaux, vos peines, vos souffrances, vos
luttes ; si elle est née et morte parmi vous, elle
est donc un modèle que Dieu offre plus parti-
— 12 —
culièrement à votre imitation. Suivez bien les
tableaux qui vont se dérouler sous vos yeux, et
mieux que toute l'éloquence humaine, cette
pieuse paysanne vous apprendra la science de
la vertu et le secret du vrai bonheur !
II
Enfance de Marguerite.
AÎNÉE de deux frères et de deux soeurs,
Marguerite eut à souffrir dès le bas-âge. Son
père et sa mère, simples valets dans une des
métairies de R**, ne possédaient en effet rien
personnellement ; d'autre part, leurs gages se
trouvaient d'autant moins suffisants, que d'a-
bord faible et maladive, la mère, tout économe
et laborieuse qu'elle était, tenait mal son mé-
nage. Mais sous un toit où même le pain a
besoin d'être mesuré et mangé à temps, quel
accroissement de misère ne produit pas le
—13—
moindre désordre d'administration, n'importe la
cause d'où il provient. Chez le laboureur tout
comme chez l'ouvrier, la négligence à compter,
à laver et réparer le linge, les vivres, les meu-
bles, n'amène-t-elle pas bientôt une gêne que
ne saurait diminuer la plus forte augmentation
possible des salaires quotidiens ou de la vente
des denrées.
A cette cause de misères et de souffrances
s'en joignait une autre ; mais celle-ci, quoique
volontaire, semblait encore plus irrémédiable.
Le père, Guillaume de Panazol, n'avait malheu-
reusement aucun sentiment de religion ; or, si
l'absence de ce bien suprême produit dans une
âme des hontes et des maux sans nombre, c'est
assurément dans celle de l'habitant des campa-
gnes. Les révolutions ni le laps des années
n'ont en rien affaibli la vérité de ces lignes
écrites il y a plus d'un demi-siècle par un
célèbre écrivain qui fut à la fois un grand homme
d'Etat et un savant penseur.
« Le paysan sans religion, a dit Chateau-
briand dans son Génie du Christianisme, est. une
bêle féroce ; il n'a aucun frein d'éducation ni
de respect humain : une vie pénible a aigri son
caractère, la propriété lui a enlevé l'innocence
du sauvage; il est timide, grossier, défiant,
avare, ingrat surtout. Mais par un miracle
— 14 —
frappant, cet homme, naturellement pervers,
devient excellent dans les mains de la religion.
Autant il était lâche, autant il est brave ; son
penchant à trahir se change en une fidélité à
toute épreuve; son ingratitude, en un dé-
vouement sans bornes. Comparez ces paysans
impies profanant les églises, dévastant les pro-
priétés, brûlant à petit feu les femmes, les en-
fants et les prêtres ; comparez-les aux Vendéens
défendant le culte de leurs pères, et seuls libres
quand la France était abattue sous le joug de
la terreur; comparez-les, et voyez la différence
que la religion peut mettre entre les hommes.»
Le coeur de l'impie Guillaume avait fini de se
dépraver par son habitation de quelques années
dans les faubourgs d'une grande ville.
R** est à 8 kilomètres de**, chef-lieu du
département de **. Situé dans une position
charmante et possédant des moyens de commu-
nications faciles avec cette vaste et commer-
çante cité, ce bourg est sous tous les rapports
un des meilleurs et un des plus heureux de
France. Le sol en est fertile, les arbres à fruit
y produisent abondamment, les céréales de
toute espèce y rendent cent pour un sans trop
de frais de culture; de sorte que le paysan
laborieux et sage peut aisément trouver là de
— 15 —
quoi suffire à ses besoins et à ceux de sa fa-
mille.
Le père de Guillaume avait toujours vécu et
était mort à R**, et il avait su y acquérir une
honnête aisance et une bonne réputation.
Il n'en fut pas ainsi pour le père de Mar-
guerite. Peu estimé de ses compatriotes, et
gêné par ces regards qui dans les petites
localités s'attachent sur chacun des habitants,
il quitta la charrue immédiatement après le
décès de celui avec qui depuis déjà longtemps
il ne la conduisait qu'en murmurant et par con-
trainte.
Toutefois, admis comme ouvrier dans une
papeterie de **, il ne tarda pas à voir son attente
déçue. S'il trouva à la ville plus de facilité
pour le désordre, plus de compagnons de joies
et de fêtes, il y trouva aussi en compensation
beaucoup plus de travail, beaucoup-plus de
misères réelles. Il y resta donc, peu, avons-
nous dit, mais il n'en revint pas meilleur parmi
les siens. L'expérience de tous les jours, sur-
tout celle de ces dernières années, nous dispense
de prouver que l'atmosphère morale des ateliers
et des manufactures ne vaut pas celle des
chaumières et des campagnes ; que l'adolescent
des hameaux» loin de s'améliorer au contact de
de ces foules hétérogènes agglomérées aux
— 16 —
extrémités des cités industrielles, perd au con-
traire en quelques semaines le peu qu'il avait
conservé en restant dans les limites étroites de
son village, sous le regard inévitable et toujours
gênant du pasteur qui avait constamment béni
et dirigé ses premiers pas dans la vie.
Enfin, vers 1765, Guillaume reprenait sou
état de laboureur, et épousait Françoise, mère
de Marguerite. Le mariage et les besoins de
famille le contraignirent de modifier son genre
de vie, le rendirent malgré lui économe et plus
tempérant ; mais au fond, son caractère, ses
idées, son irréligion et la plupart des vices
qu'elle enfante ne disparurent pas. Bientôt on
en verra la preuve.
Nous sommes entrés dans ces détails, car ils
nous aideront à comprendre la condition de
notre héroïne pendant ses jeunes années ; de
telles circonstances, fixant les souvenirs des
habitants de R**, leur mettaient naturellement
sur les lèvres l'éloge des hautes vertus dont elle
commença alors l'apprentissage.
La période de la vie de.Marguerite que nous
décrirons ici embrassera donc les années écou-
lées entre 1767, époque de sa naissance, et
1780. Enfants, adolescentes des campagnes,
bien mieux qu'un orateur cette vie vous parle
et vous instruit.
—17—
Voyant sa mère souvent alitée, et son père
très peu soucieux du bien-être des six person-
nes qui l'entouraient, la jeune fille, dès l'âge de
dix ans, s'était déjà rendue le premier soutien
du ménage. Déjà, comme une femme mûre,
elle connaissait toutes les nécessités domesti-
ques.
Dès quatre heures du matin elle était sur
pied pour pétrir dans la huche le pain de cha-
que jour, ou bien elle errait dans les champs et
les bruyères pour ramasser la provision de la
vache et de la chèvre dont le lait devait alimen-
ter les plus petits, soutenir les jours de la mère
et fournir une partie de la nourriture des au-
tres.
A peine rentrée, déjà couverte de sueur et
les pieds mouillés par l'épaisse rosée du matin,
il lui faut répondre et satisfaire aux exigences
de l'appétit de tous. Bientôt les lits sont faits
par l'adolescente, qui plus d'une fois ne prend
pas le temps de manger, afin que le père, ren-
trant à midi, trouve son repas abondant et bien
préparé ; chaque meuble, chaque objet est à sa
place.
Après midi viennent les opérations de grosse
Migue; les lescives, les savonnages, le nouvel
apppovisionnement pour la nuit des deux ani-
maux restés à l'étable, puis la préparation du
— 18 —
repas du soir pour toute la famille ; et cela for-
mait un travail compliqué, car autre était la
nourriture du père ou de la pauvre mère, autre
celle des très jeunes enfants.
L'heure du sommeil arrive pour tous, mais
elle n'amène pas même pour la tendre ména-
gère la cessation du labeur. Et cependant elle
est épuisée de fatigue, quelquefois de faim,
car si petites sont les portions, par la faute du
père, qu'elle est obligée de céder la sienne
pour calmer les impatiences et apaiser les mur-
mures.
Vers huit heures du soir commence donc
pour elle la nouvelle journée de nuit. Elle l'em-
ploie a mettre en ordre les vêtements, à conso-
lider les chaussures, à nettoyer ce que la pénurie
ne permet pas de renouveler.
A dix, onze heures seulement, l'infatigable
adolescente peut s'endormir d'un sommeil in-
quiet que les occupations matinales du lende-
main interrompront quand la nature demande-
rait encore du repos.
Telle fut la tâche quotidienne de Marguerite.
Ainsi fit-elle pendant ces années que tant d'au-
tres perdent dans les frivolités et les baga-
telles.
Toutefois, cher lecteur, cela, quelque rare et
admirable que ce puisse être, n'est, vous le
— 19 —
pensez bien, que le côté matériel du tableau
que nous avons à vous présenter. Tant de
vertus ont un principe ; tant de dévouement,
d'activité, de résignation doivent avoir un fon-
dement plus solide que le tempérament et la
nature. Oui, soyez-en persuadé, vous suppose-
riez à cette jeune mère improvisée les meil-
leures qualités de l'esprit et du coeur, vous
ne vous rendriez pas compte d'une vie si
sublime.
Oui, même à cet âge si tendre, et malgré
l'espèce d'abandon religieux auquel Marguerite
était réduite, elle possédait une piété très
éclairée et très vive. Prêtez-nous un peu d'at-
tention ; nous allons vous parler de ce sentiment
de son âme qui vous expliquera non-seulement
la beauté sainte des jours de son adolescence,
mais encore de ceux de sa vie si pleine et de
son édifiante mort.
— 20—
in
Piété de Marguerite adolescente.
CELUI dont la toute-puissance donne gratui-
tement au brin d'herbe sa goutte de rosée, au
grain de blé son rayon de soleil, au chêne des
forêts le sol nécessaire à sa végétation vigou-
reuse, n'oublie pas assurément de pourvoir aux
besoins de l'homme ; l'homme, chef-d'oeuvre de
ses mains, créé à son image et à sa ressem-
blance, racheté par le sang de son fils;
l'homme, à qui il réserve une habitation éter-
nelle dans le séjour de sa gloire! Plus grandes
sont, dans ses mystérieux décrets, les destinées
de chacune de ses créatures privilégiées, plus
abondants découlent sur elle les trésors de ses
grâces, afin qu'elle remplisse les fins qu'il se
propose. L'adolescente de R** était appelée à
mener une vie remarquable et méritoire entre
toutes celles des simples filles des campagnes ;
—21—
ne nous étonnons donc pas que Dieu y ait pré-
paré son âme par de singulières faveurs.
Elle ne terminait que sa dixième année lors-
que le curé de la paroisse l'appela au caté-
chisme de la première communion. D'ordinaire,
surtout dans les campagnes, ce n'est qu'à l'âge
de treize ou quatorze ans que les enfants des
deux sexes sont admis pour la première fois au
divin banquet de l'Eucharistie; et encore plu-
sieurs d'entre eux n'y prennent-ils place que
parce que, en les ajournant, il serait à craindre
qu'on ne les y vît jamais, tant est grande leur
ignorance des vérités les plus élémentaires,
tant est insignifiante la préparation de leurs
coeurs ! Hélas ! et bien des fois les parents eux-
mêmes ne contribuent-ils pas à ce triste état de
choses? N'est-il pas vrai que l'amour du gain,
l'insouciance, l'oubli des lois de Dieu font que
trop souvent, au lieu de seconder l'action du
prêtre et de la grâce sur l'âme de leurs en-
fants, ils l'entravent, et d'avance la rendent
stérile.
Certes, Marguerite semblait bien jeune pour
se disposer à ce jour solennel entre tous, pour
comprendre l'importance et la sainteté de cet
acte décisif de la vie. D'autre part, ses travaux
dans le ménage jamais interrompus, et l'atti-
tude de sa famille a son égard ne lui facilitaient
— 22 —
d'aucune manière l'acquisition de la science et
des vertus réfléchies que Jésus-Christ demande
à toute âme qui veut se nourrir de sa chair
adorable.
Mais, nous l'avons dit, l'innocente fille de
Guillaume, par son attitude dans le lieu saint,
exprimait déjà si bien la différence qu'elle
mettait entre la maison de Dieu et même les
plus superbes palais de la terre ; elle menait
une conduite si édifiante, remplissait si admi-
rablement tous ses petits devoirs de famille ;
enfin elle avait si scrupuleusement profité de
toute parole chrétienne parvenue à son oreille,
que le curé de R** ne pouvait hésiter à appeler
avant l'heure commune l'enfant que des.signes
particuliers lui désignaient.
Ce devait être d'ailleurs, remarquerons-
nous, une pensée de prévoyance qui le dirigea
dans cette faveur exceptionnelle. A celte
époque, la foi dépérissait partout. L'impiété et
la dépravation qui allaient bientôt briser les
autels, démolir les temples, égorger les minis-
tres du sanctuaire, répandaient jusque dans les
moindres hameaux d'abominables blasphèmes
contre Dieu et sa sainte Eglise. C'était donc
pour les pasteurs un devoir urgent, une néces-
sité pressante de grossir autour d'eux le nom-
bre des justes, afin de détourner les vengeances
— 23 —
de Dieu que provoquaient incessamment tant
de méchancetés. Or quelles âmes Dieu écoute-
t-il, bénit-il, si ce ne sont pas celles qui s'unis-
sent fréquemment a lui dans la communion
sacramentelle? quelle prière monte plus direc-
tement à son trône, en fait descendre sur la
terre les pardons et les miséricordes avec plus
d'abondance que cette supplication mystérieuse
et divine qu'on appelle l'offrande eucharisti-
que?
Oui, le digne pasteur de R** se hâtait de
convier à la table sainte la candide et pieuse
enfant, parce qu'il la croyait déjà prête et déjà
destinée à édifier la terre, et à attirer sur lui et
sur son troupeau les bénédictions du ciel.
Toutefois, dans l'espoir d'obtenir d'elle plus
de bien, il voulut qu'elle reçût des soins
spéciaux. Ne pouvant les lui donner lui-même
selon ses désirs, il pria une pieuse dame de la
paroisse de lui venir en aide. Et ce fut là aussi
une des causes de la sainte célébrité qui devait
couronner d'année en année le nom de Mar-
guerite.
Madame de La Baconie, aïeule de cette
excellente famille de La Quintaine qui m'ac-
cueillait sous son toit, s'empressa de répondre à
la prière qui lui était adressée. Elle se prêta
d'autant plus volontiers au rôle de catéchiste,
—24—
qu'elle avait ouï mainte fois parler des vertus
précoces de Marguerite. Heureux les pasteurs
qui trouvent autour de leur clocher quelques-
unes de ces âmes d'élite qui comprennent le
devoir de les seconder dans le plus difficile et
le plus sublime des ministères ! Mais heureuses
aussi ces âmes ! Dieu ne leur accorde-t-il pas
mainte fois d'avoir part aux consolations ineffa-
bles réservées au zèle et aux travaux de ses
prêtres ! Madame de La Baconie connut en effet
dans cette circonstance ces joies intimes et
saintes. Avec quelle docilité la tendre enfant
n'écouta-t-elle pas les leçons qui lui étaient
adressées! comme elle recueillait avidement
les explications de sa vénérable catéchiste. Sous
celte intelligente direction, comme elle parvint
rapidement à savoir et a réciter toutes les
prières principales du formulaire chrétien. Oui,
l'heure entière employée chaque jour par
madame de La Baconie à ce travail de prépa-
ration, fut pour elle l'heure la plus courte,
l'heure la plus aimée, l'heure qui lui laissa les
plus doux souvenirs. Et lorsque bientôt elle vit
comment Marguerite mettait à profit ces heures
de catéchisme, oh ! combien elle dut se féliciter
du temps passé dans une telle occupation !
Ajoutons : quelle n'eût pas été sa satisfaction, si
elle avait pu voir un demi-siècle plus tard sa
— 25 —
pieuse élève devenue maîtresse à son tour, re-
disant ce qu'elle lui avait appris, s'inspirant de
sa méthode, de son zèle et de sa bonté.
Ici nous aurions à dire ce que fut la première
communion delà fille bien-aimée de Guillaume.
Assurément les moindres détails à cet égard
seraient pleins d'intérêt et d'édification, éminem-
ment propres surtout à instruire les jeunes lec-
teurs parvenus a l'âge où l'Eglise les appelle à
juger par eux-mêmes combien est doux et bon
Celui qui les appelle du fond de ses tabernacles.
Mais non ; vous avez eu sans doute le bonheur
de voir quelque enfant qui, en ces jours solen-
nels entre tous, ravissait le ciel et la terre par
son profond recueillement, la ferveur de ses
prières, l'angélique pureté de son front et de
ses regards. Eh bien ! contemplez dans Mar-
guérite l'assemblage merveilleux de tous ces
dons de la grâce et de toutes ces beautés céles-
tes, fruits incomparables d'une préparation bien
faite.
Nous n'ajouterons que ce trait caractéristi-
que de la piété et de la science de Marguerite.
Science, disons-nous ; est-ce que la connaissance
pratique d'une simple page du catéchisme ne
vaut pas l'intelligence des règles du calcul ou
de la grammaire? est-ce que savoir et aimer ce
qui fait les saints, ce qui doit nous assurer les
Marguerite de Panazol. 2
— 26 —
biens de l'éternelle pairie n'est pas la première
des sciences, la science véritable et proprement
dite, dont toutes les autres ne sont que des
accessoires sans valeur réelle !
Comprenant déjà qu'il en est de la posses-
sion de la vérité comme de la possession de
l'or et de l'argent, Marguerite ne voulut donc
pas garder pour elle seule la richesse spirituelle
que Dieu lui avait si généreusement départie.
Elle chercha toutes les occasions de la commu-
niquer à ses compagnes. La voyez-vous au
sortir du catéchisme de la paroisse, et chaque
dimanche soir, les réunissant dans la châtai-
gneraie voisine du presbytère, comme elles
l'entourent, comme elles l'écoutent avec atten-
tion. Le pasteur lui-même n'obtient pas plus de
silence, plus de recueillement. Elle leur répèle
ce qu'elles ont entendu ensemble, mais ce que
toutes n'ont pas compris de la même manière ;
pour donner de l'intérêt à ses paroles, elle y
ajoute les belles histoires qu'elle sait ; puis,
vrai prédicateur sans s'en douter, elle leur donne
des conseils, elle leur adresse des reproches qui
tous ont pour conséquence l'amour de ce Jésus
et de celle douce Vierge Marie qu'elle aime de
toute son âme et de tout son coeur.
Parmi ces enfants, il en est de bien à plain-
dre. Elles ne savent ruême pas leurs petites
— 27 —
prières du matin et du soir. Nul dans leur
famille ne songe à leur apprendre ces choses
indispensables ; occupées presque tout le jour à
la garde de leurs troupeaux, elles restent aban-
données à elles-mêmes, c'est-à-dire a l'igno-
rance la plus incurable et la plus malheureuse.
Oh ! le curé n'a pas eu besoin de les désigner
particulièrement à la sollicitude de sa plus
jeune communiante. La piété a déjà révélé à
celle-ci son devoir plus pressant. Elle va dans
les champs chercher sa pauvre compagne ; ella
la fait s'agenouiller avec elle afin qu'elle sache
mieux comment on doit prier. Elle met son
bonheur à lui redire vingt fois avec une pa-
tience inaltérable le sens de chaque mol qu'elles-
profèrent, et les pensées que ce mot doit leur
inspirer ; elle ne la quittera pas sans lui répéter
que les meilleures prières ne signifient rien si
ce n'est pas le coeur lui-même qui les récite.
Telle sera la charité de Marguerite, que dès
l'âge de dix à onze ans elle recevra du village
entier le nom de petite Soeur, qui lui est resté
fort longtemps.
Et voilà ce que nous avons recueilli sur la
piété vive et précoce de la fille aînée de Guil-
laume de Panazol. Voilà ce qui nous explique
le beau rôle que nous l'avons déjà vue remplir
dans le chapitre précédent, ci ce qui nous
— 28 —
aidera à comprendre les magnifiques et subli-
mes choses que nous avons encore à dire d'elle.
Pouvions-nous appeler sur ces vertus et ces
oeuvres l'admiration de nos lecteurs, sans -leur
indiquer d'où elles provenaient ; pouvions-nous
célébrer les effets sans en mettre d'abord en
relief la cause principale?
IV
L'amour filial.
LA première des pensées et des affections de
l'homme doit être pour Dieu, : Vous aimerez le
Seigneur de tout votre coeur, de toute votre
àme et de toutes vos forces, est-il dit dans
l'Evangile.
Après cet amour vient immédiatement, et
s'inspirant de cet amour même, celui de notre
père et de notre mère. Sentiment instructif,
affection profonde et vive se trouvant naturel-
lement dans tous nos coeurs, cet amour est
— 29 —
aussi un précepte du Décalogue et de la Loi
nouvelle.
Assurément Marguerite avait l'âme trop
généreuse et une foi trop éclairée, pour man-
quer à aucune des obligations de l'attachement,
de l'obéissance, du respect dus aux auteurs de
ses jours. Mais il est édifiant de voir à quel
degré elle porta cette espèce de culte, comment
chez elle il mérita bien vraiment le beau nom
de piété filiale.
Dans ce chapitre, nous ne considérerons que
sa conduite à l'égard de Guillaume; Quel en-
seignement pour bien des pères de famille et
pour beaucoup d'enfants ! Hélas ! il ne s'en
trouve que trop dans des conditions semblables
aux leurs.
Ni l'expérience , ni l'âge, ni la misère
n'avaient pu inspirer à Guillaume les habitudes
régulières qui distinguent et rendent estimable
le plus humble des villageois ou des ouvriers.
Vivant au jour le jour, sans se préoccuper du
lendemain, il ne s'inquiétait guère, avons-nous
dit, des nombreux besoins de ceux qui l'entou-
raient et qui en dehors de lui n'avaient d'autre
pain à manger que celui de la charité. Ce qui
lui manquait surtout, c'était le sentiment reli-
gieux. Aussi est-ce sur ce point essentiel que
nous allons voir se concentrer tous les efforts,
— 39 —
toutes les prières, toutes les larmes de sa pieuse
et tendre fille aînée.
Avant sa première communion, mais bien
autrement encore après ce saint jour, elle com-
prit que pour combattre les méchantes passions
déjà invétérées dans une âme, pour en arracher
des vices qui y sont enracinés depuis longtemps,
il faut la force toute-puissante de la pensée de
Dieu et de ses jugements terribles ; qu'il n'y a
pas d'amélioration à attendre d'un coeur qui
s'obstine à fuir l'Eglise, à mépriser la voix de
ses minisires, les sacrements dont elle est dépo-
sitaire, à se rire de ses plus salutaires prescrip-
tions. La transformation d'un coeur ne s'opère
pas sans le secours de la grâce ; et la grâce n'est
pas accordée à qui jamais ne prie ni ne veut
prier.
Entre toutes les perverses habitudes de
Guillaume, celle qui rendait incurables tous ses
vices et les aggravait singulièrement, était de
blasphémer sans cesse pour les choses les plus
futiles. Et sous ce rapport, on nous le disait in-
finiment coupable. Que de fois en effet, alors
que ses lèvres envoyaient au ciel un outrage,
un défi brutal, il avait vu sa petite fille trem-
bler de tous ses membres, fondre en larmes et
se jeter à ses pieds en le conjurant de cesser !
que de fois, saisissant l'occasion de lui répéter
— 34 —
à cet égard l'enseignement qu'elle avait reçu,
elle lui avait dit avec une douceur pleine de
respect et d'affection : Mon bon père, ne parlez
pas de la sorte ; vous voyez bien que Dieu vous
entend ; vous l'insultez, vous désirez sou
anéantissement; sans y réfléchir, vous appelez
sur vous le feu de son ciel, les coups, horribles
de son impitoyable justice. Oh ! craignez que sa
vengeance nous frappe tous ! peut-il nous bénir,
quand par vous nous le maudissons !...
Au village, on racontait qu'un jour Margue-
rite avait porté à cet égard la patience jusqu'à
l'héroïsme. Gomme ce petit élève des écoles
chrétiennes de Namur, cité avec raison dans
tous les recueils d'anecdotes religieuses et
morales, la pauvre enfant rentrant chez elle
avait trouvé Guillaume en proie à une colère,
affreuse contre Françoise. Il injuriait la mal-
heureuse mère, il la menaçait, parce que pour
dîner elle ne lui présentait autre chose que deux
galettes de blé noir. Plus celle-cji lui répon-
dait : Ta famille n'en a pas autant ; c'est bien ta
faute si tous ici souffrent la misère et la faim,
plus le mauvais père s'emportait en blasphé-
mant.
Témoin de celte scène qui lui déchirait le
coeur et l'altérait, la jeune fille s'attachait aux
bras de son père en s'efforçant de le calmer; mais
— 32 —
vaines larme,vaines supplications. Et les gensde
R*** virent alors cet infortuné détournant toute
sa fureur contre sa fille aînée. Dans son délire,
il la frappa, il la traîna parles cheveux jusque
sur la place du village, au milieu de laquelle
dominait une croix. Et pendant qu'il vociférait :
Je t'apprendrai à me donner des leçons., la vic-
time innocente se taisait ou n'ouvrait la bouche
que pour lui répondre : Père, battez-moi en-
core, mais épargnez notre mère... mais ne jurez
pas... le bon Dieu nous punirait; vous blas-
phémez aux pieds mêmes de sa sainte croix !...
Le bon Dieu nous punirait! Et en celte triste
occasion, plus qu'elle ne le pensait, Marguerite
prophétisait une malédiction bien prochaine.
Ce qui va suivre appela, sur le fait que nous ne
faisons qu'énoncer brièvement, une attention
telle, que dans le hameau on en parla long-
temps, et que nul n'en oublia les moindres cir-
constances. Voici ce qui eut lieu cinq jours
après celte scène odieuse, et à l'endroit même
où elle avait soulevé partout un sentiment d'in-
dignation et de piété.
C'était un lundi.
Dès celle époque, la philosophie abominable
qui avait juré la ruine des saints aulels de Jésus-
Christ et le bouleversement de la société, avait
compris que pour arriver à ses fins plus sûre-
— 33 —
ment et plus vite, il fallait d'abord travailler à
abolir la sanctification du dimanche.
En ce jour qui est en effet par excellence le
jour solennel et saint, le vrai jour du Seigneur,
les peuples des villes et des campagnes relèvent
vers le ciel un front qu'une semaine de pénibles
et ingrats travaux a presque constamment
abaissé vers la terre. L'ouvrier déposant son
marteau et sa scie, fermant son atelier, oubliant
les machines et les rouages que sa sueur a
arrosés; et le laboureur laissant en repos sa
charrue et sa faucille, se rendent au temple où
dès l'aurore la cloche les presse de venir. Là
ils s'agenouillent aux pieds de l'autel où s'im-
mole la grande victime de nos lâchetés et de
nos crimes ; à la table eucharistique où se dis-
tribuent le pain des forts, le vin qui régénère le
coeur ; ils entourent la chaire de vérité, où le
pasteur expose les mystères consolants ou ter-
ribles de la religion, rappelle les promesses ou
les menaces du Très-Haut, redit surtout les
gloires du paradis, destinées à la vertu, et lés
peines sans fin que se prépare le pécheur en-
durci. Là le pieux, recueillement de la foule,
les belles cérémonies et les chants si harmo-
nieux et si graves des offices sacrés, parlent
éloquemment à l'âme, l'émeuvent, la subju-
guent. « Je t'avouerai que je n'enlre jamais
— 34 —
dans une église sans éprouver quelque chose
d'étrange eu mon être, disait tout bas un impie
célèbre à un ami de son bord, qui lui répondait :
Je suis comme toi. »
Or, comment l'enfer parviendrait-il à ; per-
vertir un peuple chez qui l'habitude de passer
chaque dimanche quelques heures dans une
église est devenue une loi qu'on n.e viole point,
un besoin qui veut être satisfait, un bonheur
que rien ne pourrait remplacer? Non, n'est-il
pas vrai, l'enfer, malgré sa puissance, n'obtien-
drait pas cet épouvantable triomphe. Aussi,
pour éteindre la vertu dans les coeurs, pour y
étouffer l'amour du devoir, faut-il d'abord
qu'il en arrache la foi ; et le moyen infaillible
de l'arracher, c'est la profanation du dimanche.
La foi disparue, avec elle s'en va la morale, et
à sa place se hâtent d'arriver les passions sans
règle et sans frein. L'histoire des peuples et
notre expérience personnelle nous disent trop
que les choses se passent ainsi, pour que nous
cherchions à prouver que le père ne déserte pas
les temples pour devenir meilleur, la mère pour
mieux accomplir sa mission, les enfants afin
d'acquérir plus de respect pour les auteurs de
leurs jours.
Plusieurs années donc avant qu'il leur fût
donné d'abolir par une loi le. dimanche et de le
— 35 —
remplacer par le décadi, de honteuse et sacri-
lège mémoire, les auteurs des affreuses satur-
nales de 93 avaient concentré toutes leurs for-
ces contre l'observance générale du saint jour
du Seigneur. Sur leur mot d'ordre, les travaux
avaient été rigoureusement exigés par les
maîtres ce jour-là, cl le lundi devait rigoureu-
sement être chômé.
Le lundi ! c'est-à-dire pour l'homme mûr et
l'adolescent la joie, le plaisir à distance du toit
désolé où gémissent leurs épouses, leurs mères,
leurs enfants; le lundi! c'est-à-dire l'orgie à
l'écart, en tête-à-tête, la honte, la misère, la
dépravation!
Guillaume.était donc un de ces insensés qui
des premiers dans R*** avaient interverti l'ordre
des jours de la semaine. Devenu par ses vices
indifférent à la voix de la religion, aux devoirs
et aux joies de la famille, il s'obstinait a tra-
vailler le dimanche, sauf à entrer le lundi, loin
de l'oeil des siens, dans un repos ignoble qui se
prolongeait jusqu'au mercredi.
Et voici ce qui arriva le lundi qui suivit la
scène révoltante dont nous avons parlé.
Quittant la taverne où il avait passé la mati-
née entière avec quelques camarades, il rega-
gnait seul sa demeure, chantant à tue-tète d'a-
bominables couplets, entremêlés de jurements
—35—
d'imprécations selon le nombre des obstacles
contre lesquels son pas mal assuré et ses jambes
chancelantes le faisaient heurter presque à cha-
que instant. Parvenu à la croix du village, une
pierre mal fixée dans le sol fut cause qu'il
tomba; se redressant avec colère et le blas-
phème à la bouche, il se disposait à poursuivre
son chemin, lorsqu'une seconde pierre l'arrête
et le renverse encore.
Mais celte fois, il ne se releva pas. La tête de
l'infortuné donnant droit dans l'angle aigu du
piédestal de la croix, avait été brisée!...
Porté bientôt dans sa chaumière, la face et
les vêtements ensanglantés, il fut pour sa pau-
vre femme et pour Marguerite l'objet des soins
les plus empressés. Que ce spectacle dut être
horrible et navrant !
Toutefois, malgré sa douleur profonde, celle-
ci n'oublia pas l'âme de son malheureux père.
Oh ! quelle consolation pour elle, si avant de
mourir il avait le temps de se reconnaître, de
demander pardon à Dieu, et de recevoir les
sacrements !
Ce fut elle qui courut en bâte chez le curé,
elle qui épia le moment où la miséricorde di-
vine qu'elle implorait avec ardeur accorderait
au moribond la grâce suprême de comprendre
enfin la voix d'un ministre de Jésus Christ.
— 37 —
Et lorsque Guillaume obtint celte grâce,
lorsqu'il écouta avec calme les recommandations
affectueuses du prêtre qu'il n'avait jamais en-
core voulu voir ; lorsque frappant amèrement
sa poitrine, et demandant pardon à tous de son
impiété et de ses scandales, il reçut avec piété
l'onction des mourants., quelles saintes larmes
découlèrent des yeux de l'admirable enfant,
qui contribuait tant à cette merveilleuse trans-
formation d'un coeur si longtemps endurci.
L'agonie de Guillaume dura deux jours, et
pendant tout ce temps Marguerite ne quitta pas
e chevet de son père. Nulle soeur de charité
ne montra alors plus de calme, plus de piété,
plus de dévouement, plus d'amour. Aussi Dieu
lui accorda-t-il de gagner tellement l'estime et
la vénération de Guillaume, que jusqu'à son
dernier soupir, il ne cessa pas d'adresser à
Jésus et à Marie les.courtes et ardentes invoca-
tions qu'elle lui suggéra ; avec et par elle il
traça sur ses lèvres blasphématrices cent et
cent fois les signes de la croix, dont elle lui
redisait la puissance souveraine.
Tout cela se passait quelques jours après la
communion de Marguerite.
Dites, est-il rien de plus admirable, de plus
édifiant qu'une telle conduite. Et encore, re-
marquez-le bien, nous ne faisons que vous ex-
— 38 —
poser en quelques mots très sommaires les ebo-
ses qui nous ont été racontées dans les plus
intéressants détails. On nous citait ses colloques,
ses exhortations, ses démarches, ses ferventes
démonstrations de piété en cette circonstance.
Toutefois, c'en est assez. Ce premier pas
dans la vie de notre pieuse paysanne ne vous
indique-t-il pas suffisamment les saintes riches-
ses de son coeur ! Déjà si courageuse et si forte
dans l'épreuve, que ne devons-naus pas atten-
dre d'elle pour les nouvelles tribulations que,
vous le voyez bien, elle va avoir à soutenir.
V
Marguerite mère de famille.
Nous sommes en 1784; Marguerite a dix-sept.
ans ; son frère cadet seul a franchi sa quator-
zième année. Il n'y a que lui qui soit es état
d'aider un peu Marguerite, acceptant tout le

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