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Marianne Aubry

De
211 pages

Chaque année, au retour du printemps, là famille de Liancourt se rendait à un ancien château de Normandie. Malgré les progrès du luxe et de l’élégance, on avait su conserver dans le château des habitudes de simplicité ; le parc, l’ameublement, les domestiques mêmes, tout y annonçait une suite d’idées et de goûts dans ceux qui avaient successivement habité les Ormeaux.

Pendant l’hiver, la garde du château était confiée à Marianne, la nourrice de mademoiselle Jeanne de Liancourt.

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Julie Gouraud

Marianne Aubry

Histoire d'une servante

PRÉFACE

« Le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir.. » Cette seule parole devait suffire pour ennoblir et agrandir le service dans tous les sens du mot.

Aussi le mot est-il noble dans notre langue. Quand on dit en français qu’un homme est au service, on veut dire qu’il est soldat, c’est-à-dire qu’il sert son pays de la façon que les hommes estiment la plus héroïque et la plus digne. Mais le même mot a son sens infime ou du. moins inférieur, et quand on dit qu’un homme ou une femme est en service, on veut dire qu’il est domestique, c’est-à-dire qu’il rend à un de ses pareils les offices, je ne dirai pas les plus bas, mais les plus simples.

Le mot est pourtant le même ; la pensée est la même. C’est toujours le service, ce mot inconnu aux langues de l’antiquité : le devoir rendu, la prestation féodale, la dépendance, mais la dépendance légale, régulière, limitée, honorée même. Le service de table, comme le service des armes, était une partie de l’hommage féodal. L’échanson, comme l’homme d’armes, payait sa dette à sa manière ; l’un et l’autre faisaient acte de vasselage ; l’un et l’autre satisfaisaient à ce principe de la subordination chrétienne, par laquelle le supérieur était honoré, sans que pour cela l’inférieur fût avili.

Dans la féodalité réformée par le Christianisme, il y a eu, malgré toutes ses violences et tous ses excès, il y a eu du moins cette grande chose, que l’obéissance a été ennoblie, que la sujétion est devenue conciliable avec la dignité de l’homme, qu’un abîme a séparé la dépendance de la servitude. Dans le paganisme, au fond de toutes les relations d’homme à homme, de tous les commandements et de toutes les obéissances, il y.avait l’esclavage. Dans le Christianisme, il y a eu tout autre chose : l’égalité primitive toujours sensible et toujours marquée, temporairement et partiellement modifiée par la nécessité sociale de la hiérarchie, mais sans aucun détriment pour l’honneur, pour la dignité, pour la conscience de l’homme.

De là, le caractère supérieur de la domesticité dans les âges chrétiens. Ces mots domestique, servitude, service, valet même, avaient leur dignité chevaleresque et féodale ; aucun d’eux n’était avilissant. Tout seigneur avait des gentilshommes à son service ; tout marquis voulait avoir des pages, c’est-à-dire des enfants de bonne maison rendant, à un maître les offices que des gens salariés nous rendent aujourd’hui. Au XVIIe siècle encore, Senet, procureur général au parlement de Dijon, s’avouait domestique du prince de Condé.

Cette différence dans le principe produisait une différence dans les habitudes. Le serviteur appartenait à la maison du maître comme autrefois l’esclave, mais à un autre titre. Il était de la famille ; il en était pour ainsi dire un membre inférieur, mais essentiel ; moins élevé en dignité, mais aussi ancien par la date. Il était né dans la famille, il y vivait, il y devait mourir. Ce n’était pas un salaire, minime quand il y en avait un, qui l’y retenait : il n’eût pu, il n’eût pas su vivre ailleurs, le renvoyer eût été le chasser de chez lui. De là une race de serviteurs à peu près éteinte aujourd’hui, qui appartenait à la maison plus qu’au maître, à la famille plus qu’au père de famille lui-même, qui s’identifiait avec elle ; ces fonctionnaires, nés de ce petit Etat qui n’aurait pu marcher sans eux, avaient leur département qu’ils gouvernaient presque sans contrôle ; s’intéressant plus aux affaires de la maison, mais par cela même les faisant davantage à leur guise ; plus sûrs, moins maniables ; rendant une obéissance plus dévouée, par suite plus raisonnée, et par là même plus gênante ; conseillant, délibérant, grondant même ; en retour, brusqués parfois et maltraités, sans se décourager ni se désaffectionner pour cela ; vieillissant avec leurs maîtres, et prenant avec eux, comme aussi supportant de leur part, les quintes et les défauts de la vieillesse ; souvent murmurant, souvent repris ; jamais renvoyés, mais aussi ne s’en allant jamais.

En voici un exemple au XVIIIe siècle, et chez un homme bien empreint des vices de ce siècle. « Il avait (M. de Besenval) un vieux domestique appelé Blanchard qui l’avait vu naître, ayant servi son père. Cet homme, un peu cassé par l’âge et les infirmités, était dans la maison sur le pied d’un vieil ami plutôt que d’un ancien domestique. Il ne mangeait plus à l’office, mais chez lui. Son appartement était au midi ; son service se réduisait à des détails qui pouvaient l’occuper, le distraire sans le fatiguer, comme d’arroser quelques gradins de fleurs, de nettoyer des bagues, des boites. On lui donnait par jour une commission facile au dehors, pour qu’il fît le peu d’exercice-nécessaire à sa santé... Un jour, on apporte à M. de Besenval un beau jasmin du Cap, qu’il destinait à la reine : il sortait, -il le confie à Blanchard en lui recommandant de l’arroser. Voilà le bon homme occupé de la fleur ; mais son attention ne le préserve pas d’une maladresse. Le pot glisse, tombe, se brise ; là tige, la fleur, tout est en morceaux ! M. de Besenval rentre en ce moment ; il court à son jasmin. A la vue de ce désordre, il entre dans une colère qui bientôt se change en fureur ; le vieillard veut fuir, son maître le retient et l’accable de reproches.

« La journée se passe, et la fureur de M. de Besenval se passe encore plus vite. Il envoie plusieurs fois à la porte de Blanchard pour savoir de ses nouvelles, on lui répond qu’il est couché ; cela l’inquiète, le tourmente toute la nuit. Le matin, il sonne ; Blanchard entre dans sa chambre et lui dit : « Monsieur le baron, je viens vous demander une grâce ; c’est la permission de me retirer chez mes parents.

 — Comment ! répond M. de Besenval avec emportement, vous voulez me quitter ! Vous resterez, monsieur ; nous devons vivre et mourir ensemble. — Non, monsieur le baron ; je sens que je vous deviens odieux. Je vieillis trop ; je ne puis qu’exciter, par mes lenteurs, la violence de votre caractère... Vous m’avez comblé de biens, de bontés ; je vous verrai sans cesse. Mais ne logeant pas ici, n’étant plus chargé de rien, nous éviterons tous les deux ces scènes qui nous tuent. — Eh bien, monsieur, répond le baron les larmes aux yeux, c’est donc un parti pris ? il faut nous séparer ? Vous étiez à mon père, votre femme m’a nourri, vous êtez plus ancien que moi dans la maison ; c’est à moi de m’en aller. Je reviendrai quand vous pourrez supporter mes défauts. » A ces mots, il prend sa canne, son chapeau, quitte la chambre et veut sortir. Mais bientôt le bon Blanchard, touché de ce trait inattendu, se précipite à ses pieds devant la porte. Son maître le relève, le serre dans ses bras : ils fondent en larmes, et jurent tous deux de ne jamais se quitter. »

Il faut en convenir, les conditions de la domesticité ne sont plus les mêmes aujourd’hui. Le domestique n’est plus l’esclave des siècles païens ; ce n’est pas non plus le serviteur, le vassal des siècles féodaux. Il était, aux âges chrétiens, l’égal de son maître devant Dieu ; et cette égalité, quoique tempérée par la loi de la hiérarchie sociale, apparaissait néanmoins dans cette réciprocité de lien, de devoir, d’affection qui ne nuisait pas à la subordination, et que la subordination ne rompait pas. De nos jours le domestique est l’égal de son maître devant la loi. C’est un citoyen qui a traité avec un autre citoyen, qui lui a loué ses services pour une somme fixée. Il y a aussi obligation réciproque, mais le dévouement, le zèle, l’affection, la reconnaissance n’y entrent pour rien. Il y a obligation de servir d’un côté et de payer de l’autre. Le marché peut s’exécuter honnêtement et loyalement, mais toujours sans le moindre prétexte à un sentiment du cœur quel qu’il soit. Il y a plus : les gens qui font marché ensemble étant toujours, si honnêtes qu’ils soient, plus ou moins adversaires puisqu’ils ont chacun un intérêt opposé à défendre, l’hostilité, la défiance, le combat s’établit, plus ou moins vif, plus ou moins à découvert. Et comme le contrat, pour me servir de l’expression des jurisconsultes, est toujours résoluble à la volonté des parties, si par hasard la lutte fatigue ou ne porte pas les fruits qu’on s’en promettait, le citoyen engagé rompt ses liens avec le citoyen payant, ou le citoyen payant avec le citoyen engagé ; et ils se quittent avec un égal regret, un égal attendrissement et une égale estime l’un pour l’autre.

Mais il y a une chose remarquable. Cette situation semble au premier coup d’œil devoir grandir le serviteur, puisqu’elle lui assure la liberté de sa personne. Il en est pourtant tout autrement. La domesticité n’a jamais été aussi libre, et cependant elle n’a jamais été moins estimée. Le laquais a beau se faire appeler homme de confiance, et la servante femme de confiance ; il a beau fréquenter le club des gens de maison et y déclamer des phrases républicaines contre la tyrannie du maître ? il a beau être, comme la loi le considère, un monsieur ayant affaire avec un autre monsieur, il ne se relève pas pour cela davantage ni aux yeux de son maître, ni aux yeux du monde, ni à ses propres yeux ; sa livrée, dont autrefois il se faisait honneur, l’humilie et l’embarrasse, et l’ouvrier sale, déguenillé, grossier de geste et de parole, regarde avec mépris le laquais élégamment vêtu qu’il voit passer à côté de lui, et l’insulte du haut de son indépendance.

Et pour le serviteur lui-même, être libre, avoir une vie indépendante, être chez soi, avoir ses meubles, n’avoir plus de maître, vivre d’un petit commerce qui finira par le ruiner : c’est la chimère de toute sa vie. Il aura un habit bien plus pauvre ; il sera couché, logé, nourri tout autrement qu’il n’était chez son maître. Mais il ne sera plus au service ; il aura effacé la tache qui t’humiliait ; il sera l’égal de ces ouvriers mal vêtus, qui le coudoient dans la rue et le salissent. Il aura une pauvre blouse ; mais il aura dépouillé sa livrée qui le préservait mieux du froid et lui faisait honte. Il aura un pain sec au lieu de vivre de la chère de son maître. Mais ce pain sera à lui. En place de ses gages régulièrement payés, il aura un gain modique, précaire, incertain ; ce qu’il aura épargné au temps de son service, il le dépensera en un jour pour acheter et s’il se peut assurer son indépendance ; il se ruinera, il sera pauvre, il tendra la main : peu importe ; cette perspective, que l’exempte des autres lui fait prévoir, ne le détourne pas de sa pensée, et en ce siècle où tant de gens se plaignent d’être des prolétaires et crient contre les misères du prolétariat, il n’aspire qu’à une seule chose, à devenir un prolétaire.

Le mal tient-il ici uniquement aux conditions que les révolutions ont faites à la société ? Je ne le pense pas car il faudrait dire alors que le mal est irrémédiable. La société ne remontera pas aux lois du vasselage et de la subordination féodale ; elle ne refera pas de la domesticité ce que la domesticité était autrefois : une sorte d’appendice de la famille, acceptant la dépendance comme le fils l’accepte vis-à-vis du père, mais la dépendance, comme pour le fils, tempérée par l’affection. Il est bien difficile que la domesticité ne demeure pas ce que les révolutions l’ont faite : un libre contrat, formé d’égal à égal, dans lequel chacun a ses obligations à remplir, et rien au delà ; que l’un peut rompre comme l’autre ; et cela avec tous les inconvénients, tous les périls, toutes les difficultés d’un marché. En thèse générale ; sauf des exceptions nombreuses sans doute, c’est là le principe qui doit dominer.

Mais il y a une puissance à laquelle il appartient d’adoucir, de tempérer, de corriger toutes les relations humaines, pourvu qu’elles ne soient pas mauvaises en principe : c’est la puissance du Christianisme. La domesticité ne peut plus être, je l’accorde, la domesticité féodale et patriarcale d’autrefois ; elle peut toujours être la domesticité chrétienne. Le contrat peut subsister, le marché n’être toujours qu’un marché ; mais l’esprit de charité, allant de l’un à l’autre, peut en adoucir les aspérités ; en aplanir les difficultés, en faire évanouir les périls. Le domestique chrétien ne sera pas moins libre envers son maître, ni le maître chrétien moins libre envers son serviteur : tous deux cependant ne se quitteront, ni aussi facilement, ni aussi vite, parce qu’ils auront trouvé, l’un, équité, assistance, douceur, affection ; l’autre, conscience, fidélité, respect, attachement. On n’aimera peut-être plus son serviteur comme un membre de sa propre famille : on l’aimera comme un membre de la grande famille humaine et chrétienne qui vous est particulièrement confié. Autrefois il vous appartenait dès son enfance, et on le considérait un peu comme un enfant ; aujourd’hui, en traitant avec lui d’égal à égal, on le considère plutôt comme un frère.

Le modèle qui est mis en action dans les pages suivantes appartient peut-être plus au passé qu’à l’avenir, à la génération de serviteurs qui s’éteint plutôt qu’à la génération nouvelle que l’influence chrétienne peut être appelée à faire naître. Mais peu importe ; il faut peser davantage sur le côté de la balance qui s’abaisse le moins. Quand le serviteur s’éloigne de plus en plus de la famille, il est bon de montrer le serviteur identifié le plus possible à la famille, accepté par elle et traité à la fin comme un de ses membres. Du reste, le public a déjà lu, il a goûté ce livre, et on ne lui offre aujourd’hui que ce qu’il connaît et apprécie depuis longtemps.

 

Franz DE CHAMPAGNY,

CHAPITRE PREMIER

LE CHATEAU DES ORMEAUX

Chaque année, au retour du printemps, là famille de Liancourt se rendait à un ancien château de Normandie. Malgré les progrès du luxe et de l’élégance, on avait su conserver dans le château des habitudes de simplicité ; le parc, l’ameublement, les domestiques mêmes, tout y annonçait une suite d’idées et de goûts dans ceux qui avaient successivement habité les Ormeaux.

Pendant l’hiver, la garde du château était confiée à Marianne, la nourrice de mademoiselle Jeanne de Liancourt. Marianne avait atteint sa retraite après dix-huit années de dévouement ; elle gouvernait les autres domestiques, demeurait seule, mangeait à part. Cette retraite honorable était pour elle une source de nouveaux devoirs ; sa reconnaissance se témoignait par une activité égale à celle qu’elle avait montrée dans les premières années de son service.

A sa vive sollicitation, madame de Liancourt lui envoyait de Paris du linge à blanchir, ce qui aidait beaucoup Marianne à supporter l’absence de ses chères maîtresses. Quelquefois il lui échappait un soupir en voyant les lettres initiales de mademoiselle Jeanne. La bonne nourrice mettait du scrupule dans l’exactitude de ses envois, et elle ne manquait jamais d’y ajouter quelque souvenir pour sa jeune maîtresse, ne fût-ce qu’une lettre proprement écrite.

Ordinairement les pauvres voisins d’un riche château deviennent tristes lorsque les feuilles tombent : c’est le signal du départ. Les fenêtres vont rester fermées jusqu’à la saison nouvelle, et le chien n’annoncera plus la visite du vieillard habitué à recevoir le morceau de pain qu’il demande.

Aux Ormeaux ce n’était point ainsi. Marianne, à elle seule, savait faire supporter l’absence de ses maîtres. Le château était silencieux, mais on voyait quelques vitres briller, la fumée s’échapper dans l’air, la porte s’ouvrir au malheureux ; l’aumône avait son cours, en hiver comme dans la belle saison.

Survenait-il un accident, on courait aux Ormeaux ; et Marianne trouvait dans sa pharmacie ce qui était nécessaire au monde. On allait là par habitude, certain d’y trouver des secours. Dans toute affaire sérieuse, la vieille domestique était consultée, et sa présence était un gage des bienfaits de la famille de Liancourt.

Ceux qui vivaient dans son intimité ne comprenaient point un zèle semblable ; car pour beaucoup de gens la retraite est un temps de paix et de repos.

Marianne avait sa chambre : un lit à ciel avec ses rideaux bleus à flammes, une commode antique, un miroir, quelques ustensiles de cuisine, suspendus à la muraille en guise de tableaux, un rouet avec sa quenouille, entourée d’un ruban donné par mademoiselle Jeanne, des images pieuses, un bénitier de faïence grossière, en faisaient l’ornement. Sur un rayon étaient quelques livres dont la couleur rembrunie, les titres presque effacés, le gros signet, attestaient la piété de Marianne.

Un mois avant l’arrivée de la famille, la vieille servante redoublait d’ardeur ; elle ouvrait les fenêtres, battait les meubles, rangeait l’office, renouvelait les rideaux. Lorsque tout était disposé, elle se promenait dans les vastes appartements pour jouir d’un si beau coup d’œil.

La basse-cour attirait aussi son attention ; et tandis que sa présence y excitait des ébats et des cris de joie, Marianne pressentait à regret les sentences fatales. qu’elle aurait bientôt à prononcer.

Madame de Liancourt, restée veuve à un âge où le monde semblait devoir lui plaire encore, concentra toutes ses affections dans sa fille. Elle la prit des bras. de sa nourrice pour ne plus la quitter. Une bonne éducation et le profond sentiment de ses devoirs assuraient l’œuvre de cette mère dévouée. Elle eut la joie de voir sa fille telle que son cœur la désirait : de l’intelligence, d’heureuses dispositions, un aimable caractère, une physionomie qui exprimait toutes ces qualités.

Marianne n’imaginait rien au monde de plus accompli que Jeanne. Son cœur et son orgueil étaient devenus maternels.

Mademoiselle de Liancourt était dans sa dix-huitième année ; elle avait pour sa nourrice des sentiments de fille. Mais en l’admirant, nous conviendrons pourtant que c’est chose naturelle dans une âme élevée : comment ne pas aimer sa nourrice, la respecter et la reconnaître partout ?

Avec quelle joie la fidèle Marianne voyait fleurir les pommiers ! Le jour désiré étant enfin venu, elle allait au-devant de ses maîtresses le plus loin possible, et pressait sur son cœur son enfant chérie.

Jeanne n’avait pas de secrets pour sa nourrice : le jour même de son arrivée, elle lui annonça que son cousin Henri reviendrait d’Afrique dans six mois et qu’alors rien ne s’opposerait à leur mariage. Cette confidence en amena beaucoup d’autres ; mais je crois qu’il serait indiscret de pénétrer dans tous les secrets de mademoiselle Jeanne.

Elles restèrent seules une partie du jour, occupées à ouvrir les malles : « Voyons, Jeanne, ce que vous avez apporté de Paris. Qu’avez-vous fait ? Contez-moi cela. »

Alors la jeune fille étalait aux yeux de sa nourrice ébahie d’élégantes robes, des couronnes de fleurs, des parures de bal, qu’elle essayait quelquefois devant elle avec une complaisante coquetterie.

On arrivait à la caisse contenant les dessins et les peintures. La vue d’un tète bien faite, un paysage, étaient des phénomènes inouïs pour la simple Marianne. Lorsque, après avoir examiné plusieurs tableaux, elle vit le portrait frappant de Jeanne, la bonne femme pensa perdre l’esprit. Le modèle n’était plus rien ; elle voulait tenir ce portrait dans ses mains : on eût dit celui d’une amie perdue sans retour. Imaginez donc, si vous le pouvez, sa surprise et sa joie, en entendant que ce portrait était destiné à orner sa chambre ! Il fallut sans tarder désigner la place du portrait et le suspendre.

Aux Ormeaux, l’ancienne domestique reprenait tous ses droits. « Votre femme de chambre de Paris aura la bonté de me céder sa place, disait Marianne avec un certain air d’autorité. Je n’en sais peut-être pas autant qu’elle ; n’importe, c’est moi qui nouerai encore cette belle chevelure ; je déciderai votre toilette comme autrefois. »

La nourrice ne réussissait pas toujours du premier coup. La plupart du temps, certaines explications étaient nécessaires ; selon son habileté, elle approuvait ou critiquait la mode nouvelle.

Tout le monde respectait cette intimité. Il n’était pas jusqu’aux gens de la maison qui aimassent la nourrice. Elle savait donner un conseil à propos, parlait peu, prévenait une faute et n’usait de son crédit que pour faire le bien. Ses privilèges étaient reconnus ; son bonheur donnait de l’émulation sans exciter l’envie.

Marianne aimait la musique ; il fallait que Jeanne lui jouât ses airs favoris, chantât les rondes bretonnes qu’elle-même lui avait apprises. Quelquefois elle là priait de lui faire des lectures de piété ; mais je ne sais vraiment si elle en profitait beaucoup : le son de la voix de Jeanne était un concert qui absorbait toute l’attention de Marianne.

Ah ! c’est qu’elle n’était point une femme vulgaire ; elle avait des sentiments élevés, du bon sens et de l’esprit naturel. Ces qualités la rendaient chère à ses maîtresses.

Pendant les heures de peinture, Marianne s’occupait auprès de madame de Liancourt et de sa fille à filer ou à broder au métier. Quelquefois elle suspendait son travail pour mieux écouter Jeanne ; elle aimait aussi à considérer sa main habile animant la toile. Elle préparait les palettes, nettoyait les pinceaux ; ce qui lui donnait l’illusion de n’être pas absolument étrangère au succès des tableaux.

Mademoiselle de Liancourt était moins gaie que les années précédentes. Marianne voyait avec inquiétude’ la mélancolie répandue sur ce charmant visage. Elle soupirait de façon à provoquer une confidence de sa jeune maîtresse. Elle n’attendit pas longtemps. Marianne s’associait de son mieux aux pensées de Jeanne, et, loin de les contrarier, elle cherchait à leur donner un cours qui lui permit de continuer ses conseils.

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