Marie, ou le Modèle de la piété filiale, et Pauline, ou le Repentir [suivi de : Jeunes héroïnes], par Mme J. Le Bassu

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Mégard (Rouen). 1852. In-18, 240 p. et planche.
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Publié le : jeudi 1 janvier 1852
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MARIE
ou
LE MODÈLE DE LA PIÉTÉ FILIALE
ET
PAULINE ET LE REPENTIR
PAR Mme J. LE BASSU
ROUEN
MÉGARD ET Cie, IMPRIM.-LIBRAIRES
BIBLIOTHÈQUE MORALE
DE
LA JEUNESSE
MARIE
ou
LE MODELE DE LA PIETE FILIALE
ET
PAULINE OU LE REPENTIR
PAR Mme J. LE BASSU
ROUEN
MÉGARD ET Cie, IMPRIM.-LIBRAIRES
AVIS DES ÉDITEURS.
Les Éditeurs de la Bibliothèque morale
de la Jeunesse ont pris tout-à-fait au sérieux
le titre qu'ils ont choisi pour le donner à cette
collection de bons livres. Ils regardent comme une
obligation rigoureuse de ne rien négliger pour le
justifier dans tonte sa signification et toute son
étendue.
Aucun livre ne sortira de leurs presses, pour
entrer dans cette collection, qu'il n'ait été au
préalable lu et examiné attentivement, non-seu-
lement par les Éditeurs, mais encore par les per-
sonnes les plus compétentes et les plus éclairées.
1 b
6 AVIS DES ÉDITEURS,
Pour cet examen, ils auront recours particulière-
ment à des Ecclésiastiques. C'est à eux, avant
tout, qu'est confié le salut de l'Enfance, et, plus
que qui que ce soit, ils sont capables de décou-
vrir ce qui, le moins du monde, pourrait offrir
quelque danger dans les publications destinées
spécialement à la Jeunesse chrétienne.
Toute observation à cet égard peut être adressée
aux Éditeurs sans hésitation. Ils la regarderont
comme un bienfait non-seulement pour eux-
mêmes, mais encore pour la classe si intéressante
de lecteurs à laquelle ils s'adressent.
MARIE
ou
LE MODÈLE DE LA PIÉTÉ FILIALE.
CHAPITRE I.
Arrêté sur la saillie d'un bois qui fait
partie de la chaîne des Pyrénées , M. Elvin
regardait sans les voir les grandes et su-
blimes images qui se pressaient sous ses
yeux : des rochers amoncelés les uns sur
les autres, d'une teinte monotone à leur
base et couronnés de neiges éternelles,
scintillant sous les flots d'or versés par le
soleil; quelques arbres çà et là, qui crois-
saient isolément sur les saillies des mon-
tagnes, et apparaissaient sur leurs vastes
8 MARIE.
flancs comme une pensée d'espérance au
milieu de sévères méditations; plus loin,
une forêt épaisse dont la verdure présentait
mille teintes nuancées par l'effet de la
lumière; puis des nuages d'argent fuyant
sous l'azur, la grande voix du torrent, le
son de la clochette attachée au cou du bélier
conducteur, le gémissement plaintif du vent
des montagnes. Tout cela était inaperçu
par M. Elvin : des réflexions tristes l'ab-
sorbaient entièrement; elles lui parlaient
de misère et de dépendance pour l'avenir.
Les parents de M. Elvin lui avaient laissé
une médiocre fortune, qui le faisait vivre
honorablement dans la petite ville d'Orthez,
lieu de sa naissance. Il atteignit l'âge de
trente-six ans sans avoir pu se décider à se
marier. A cette époque, il prit du goût
pour une jeune fille de dix huit ans, qui
raccommodait son linge. Rose était honnête
et jolie; mais ce n'eût pas été assez pour un
homme raisonnable; car il faut entre époux
des rapports d'humeur et d'éducation. Les
MARIE. 9
amis de M. Elvin lui firent inutilement les
plus sages représentations; il n'en tint pas
compte, et Rose reçut le nom de Mme Elvin.
Le blâme dont son mariage avait été
l'objet donnait peu d'envie à M. Elvin de
présenter sa femme dans la société; cepen-
dant il la conduisit dans quelques maisons
où il était intime. Les hommes furent polis
avec Mme Elvin; mais les femmes, qui
l'avaient connue ouvrière à la journée ,
marquaient à la pauvre Rose un dédain qui
lui fit prendre la résolution de ne pas s'ex-
poser à d'autres affronts. Pour la consoler,
son mari partagea sa retraite et renonça à la
société de ses amis.
Il s'arrangea assez bien pendant un an de
ce nouveau genre de vie; mais alors il com-
mença à y trouver de la monotonie. Rose
était d'une ignorance complète; son mari
voulut essayer de lui donner quelques con-
naissances; elle se prêta de bonne grâce à
ce qu'il désirait d'elle; mais la jeune femme
avait si peu d'aptitude pour les simples
10 MARIE.
notions que lui enseignait M. Elvin, que tous
deux se lassèrent promptement de cet essai.
« Sais lu , lui disait M. Elvin, qu'il y a
de la honte à ne rien savoir ?
— Mon ami, répondait-elle, il y en
aurait pour une femme née dans une autre
position que la mienne; mais moi , dont le
temps appartenait tout entier au travail,
je n'ai pas lieu de rougir d'être semblable
aux personnes de ma classe. Je ne pouvais
espérer un mariage tel que celui que je dois
à ta tendresse; si j'eusse épousé un ouvrier,
il n'aurait pas eu honte de moi, n'étant pas
mieux que sa femme. »
Cette réponse de Rose était une leçon
pour son époux. Il s'y mêlait un reproche,
mais si doux, que M. Elvin en fut touché ,
et dès ce moment il prit son parti de l'infé-
riorité de sa femme. Ce n'était pas assez :
l'indulgence de l'époux devait encore s'exer-
cer sur d'autres points. Rose , toujours oc-
cupée de son travail, n'avait pu prendre
l' habitude de l'arrangement dans l'intérieur;
MARIE. 11
la dépense augmentait d'une manière
effrayante, la jeune femme ne savait com-
ment faire pour contenter les goûts de son
mari et les siens, sans l'entendre se plaindre
des frais trop élevés de leur ménage! Igno-
rant qu'il faut prévenir ou du moins arrêter
le mal avant ses progrès, lorsqu'il arrivait
un accident à un vêtement, à un meuble,
Rose, au lieu de réparer promptement un.
léger dégât, laissa il s'agrandir le trou à sa
robe , se briser entièrement le vase qui au-
rait pu être raccommodé.
Le choix des aliments, la manière de les
préparer la trouvaient également incapable;
il s'ensuivait de fréquentes querelles avec la
domestique qui les servait et que l'on tyran-
nisait à force d'économie; non que Rose fût
avare ; mais , privée de l'esprit d'ordre
qui fait les véritables profits et voulant
s'éviter les remontrances de M. Elvin, elle
s'en prenait à la pauvre fille, qui pourtant
n'était pas responsable du désordre qui
régnait généralement dans la maison.
12 MARIE.
Les fréquentes altercations amenées par
l'état de gêne qui déjà se faisait sentir dans
l'intérieur altéraient l'affection des époux.
Pour dissiper le chagrin qu'elle éprouvait
du mécontentement de son mari, exprimé
parfois avec des formes un peu sévères ,
Rose courait chez ses voisins et passait à
faire des commérages le temps qu'elle aurait
dû employer utilement.
De son côté, M. Elvin, qui ne trouvait
aucun agrément d'intelligence dans la com-
pagnie de sa femme, et qui voyait de plus
son caractère perdre de sa douceur et de sa
gaîté, cherchait dans les cafés, au spec-
tacle, des distractions aux ennuis de son
ménage.
Cet état de choses dura trois ans. M. Elvin
avait pris successivement sur son capital,
maintenant réduit de moitié. Il fallait
changer à la fois de pays et de manière de
vivre : l'amour-propre de M. Elvin aurait eu
trop à souffrir de laisser connaître à ses
amis le dérangement de ses affaires.
MARIE. 13
Un parent de Rose, propriétaire de nom-
breux troupeaux dans un village situé au
pied des Pyrénées, fut l'homme auquel
M. Elvin s'adressa pour qu'il l'aidât à sortir
de la position fâcheuse où il se trouvait. Il
le pria de lui chercher une petite habitation
près de la sienne, ayant résolu, lui disait-
il , de vivre désormais à la campagne.
La réponse de M. Bucler fut qu'il croyait
avoir trouvé ce qui convenait à M. Elvin;
celui-ci alla voir la maisonnette dont il s'a-
gissait : elle était à une lieue du village,
dans un des sites les plus agrestes qui se
rencontrent aux alentours des Pyrénées.
Bucler aurait pu procurer un emploi à
M. Elvin., en partageant avec lui la surveil-
lance du nombreux bétail qui composait sa
richesse; il en dit quelques mots au mari
de Rose; mais celui-ci le remercia d'un
ton blessé , qui disposa mal Bucler en sa
faveur.
Rose retrouva son enjouement en revoyant
Mme Bucler, avec qui elle avait passé les
1.
14 MARIE.
années de son enfance. Celle ci l'accueillit
avec amitié et l'engagea à rester quelques
jours auprès d'elle avant d'aller s'enfermer
dans son ermitage : elle appelait ainsi la
maisonnette isolée dont M. Elvin était
devenu propriétaire. Le mari de Rose ne
voulut pas s'opposer au désir des deux
femmes; mais, comme il ne se plaisait
pas dans la société de Bucler , il annonça
qu'il irait prendre possession de sa nou-
velle demeure et emploierait à y faire cer-
tains arrangements le temps que Rose pas-
serait chez sa parente.
Depuis trois jours il habitait sa petite
propriété , et déjà il en avait exploré les
environs. Le changement de lieu , les
beautés pittoresques qui s'offraient à ses
regards captivèrent d'abord son attention,
puis il fit un retour sur lui-même et sentit au
fond de son âme les regrets que faisait naître
une union décidée par un caprice du coeur
et qui l'enchaînait pour toujours à un genre
de vie sans rapports avec ses goûts. Il re-
MARIE. 15
connaissait la justesse des reproches de ses
amis qui l'accusaient de n'avoir point d'em-
pire sur sa volonté et de se laisser dominer
par ses premiers mouvements.
« Oui, se disait il, si j'avais résisté au
penchant que j'éprouvais pour Rose , je
serais encore dans la position qui convenait
à mon caractère, et je n'aurais rien perdu
dans l'opinion de mes amis, tandis qu'il me
faut renoncer aux choses de mon choix , me
confiner dans cette solitude avec une femme
qui ne me comprend pas, et qui bientôt
peut-être cessera de m'aimer en perdant les
aisances de la vie dont jusqu'à présent je
l'ai fait jouir. »
Ces tristesréflexions accablaient M. Elvin.
Pour s'en distraire, il reprit sa gibecière ,
dans laquelle se trouvaient un livre et des
provisions, et se remit en marche.
Il gravissait la montagne, s'arrêtant par-
fois pour considérer l'agile chamois qui se
montrait subitement sur une saillie du roc
et s'élançait presque aussitôt sur un autre
9 6 MARIE.
point, d'où il semblait défier l'homme de
l'atteindre, ou bien encore l'aigle des mon-
tagnes prenant son vol jusqu'à son aire
inaccessible. Tout-à-coup, un cri faible et
plaintif se fait entendre. M. Elvin écoute:
c'est une voix d'enfant, ce sont des cris de
souffrances. Dirigé par ces accents qui l'é-
meuvent, il approche et voit sur un des
plateaux de la Maudite * un jeune enfant
pressant de ses petites mains le pis bien-
faisant' d'une chèvre complaisante. En
voyant M. Elvin , elle fit un bon et disparut.
L'époux de Rose prend l'enfant, que le
mouvement rapide de la chèvre a renversé
sur la terre; il l'enveloppe dans son vête-
ment.
« Pauvre petit, dit-il, quels méchants
ont pu t'exposer ainsi aux dangers qui le
menacent de toutes parts, après t'avoir dé-
pouillé pour te faire mourir plus vile sans
doute? Ah! ce n'est pas une mère qui t'a
* C'est le nom qu'on donne à une partie des Pyrénées.
MARIE. 17
jeté sur le chemin ; mais, quel que soit ton
assassin , je tromperai son attente : tu seras
pour moi l'enfant du Ciel trouvé sur la roche
Maudite. »
Et il souriait à l'enfant, qui lui rendait
ses sourires ; car le pauvre être se sentait
bien réchauffé sur la poitrine de son pro-
lecteur.
En descendant le roc, M. Elvin trouva
sur des broussailles un petit bonnet garni
de dentelles et marqué d'un C avec deux
étoiles; il jugea qu'il devait appartenir à
l'enfant.
Arrivé chez lui, il déposa le petit garçon
dans son grand lit, lui fît avaler quelques
cuillerées de lait; après cela l'enfant s'en-
dormit. M. Elvin se figurait la surprise de
Rose quand elle verrait ce nouvel hôte.
Elle vint le lendemain. M. Elvin était sur
le seuil de la porte.
« Tu m'attendais ? lui dit-elle.
— Oui, très-impatiemment.
— C'est bien aimable... Vraiment tout
18 MARÏE
est bien rangé ici, dit elle, en portant la
vue autour de la chambre.
— Regarde dans notre lit.
— Qu'est-ce que c'est? un enfant !
— Un enfant qui deviendra le nôtre.
— Je ne comprends pas ?
— Enfin , refuses lu d'être la mère de
ce charmant marmot ?
— Non ; mais encore il est bon de savoir
d'où il nous tombe. »
M. Elvin raconta à sa femme ce que nous
savons.
« Tu as raison, dit Rose, nous élèverons
ce pauvre petit comme notre propre enfant;
ce sera une occupation pour nous; car il
me semble que tu n'as pas choisi notre de-
meure dans un lieu très-gai. Il faut que je
t'apprenne qu'il n'y a pas à compter sur
la compagnie des Bucler, nous sommes
brouillés avec eux.
— Pour quelle raison ?
— Le mari de ma cousine croit, parce
qu'il a su faire fortune, que tout le monde
MARIE. 19
devrait agir d'après ses conseils ; il a trouvé
mauvais ton refus d'accepter un emploi dans
ses travaux et s'est exprimé sur ton compte
d'une manière qui m'a déplu; j'ai pris ton
parti, il m'a parlé vivement; moi j'ai ré-
pliqué plus vivement encore et les ai quittés
fâchés sans qu'ils aient cherché à me retenir
ou à s'excuser. Ainsi, nous ne songerons
plus à eux... Mais je vais réveiller cet enfant,
je veux voir la couleur de ses yeux et me
faire appeler maman. »
Elle prit le petit garçon pour le caresser.
il fit d'abord quelques cris, qui furent
bientôt apaisés par la nourriture qu'on lui
présenta. Rose était enchantée de sa petite
mine. Il fut convenu qu'on le nommerait
Théodore, qui signifie don de Dieu. Cet en-
fant paraissait avoir de dix à onze mois , et
son teint vermeil annonçait une bonne
santé.
Théodore devint le but dés pensées des
deux époux. Leur esprit étant détourné par
lui des sujets de leurs inquiétudes , ils re-
20 MARIE.
prirent l'un pour l'autre les sentiments
affectueux qui faisaient jadis l'agrément de
leur intérieur.
Un clos ensemencé de légumes et planté
d'arbres fruitiers que cultivait M. Elvin
fournissait en partie à leur subsistance. Rose
prodiguait à son nourrisson tous les soins
d'une mère, et Théodore se montrait vif,
gracieux, comme s'il eût déjà voulu payer
la bonté de ses parents adoptifs.
Il n'avait pas trois ans qu'il demandait
une bêche pour aider son père dans le jardin.
M. Elvin se hâta de lui en fabriquer une,
et ce fut le premier jouet de l'enfant.
Cinq ans s'étaient écoulés depuis qu'il
avait pris place entre Rose et son mari,
quand la première donna le jour à une
petite fille. Ses parents l'aimèrent avec ten-
dresse , sans que celte affection de la nature
diminuât en rien celle qu'ils portaient au
gentil Théodore.
Marie, la petite fille de Rose, était ché-
tive et souffrante; son visage pâle faisait
MARIE. 21
avec la figure animée de Théodore un con-
traste qui attristait sa mère. Cependant les
soins tendres et assidus de Rose parvinrent
à raffermir cette frêle constitution ; mais ce
fut aux dépens de sa propre santé.
M. Elvin allait souvent à la chasse, afin
de rapporter à la maisonnette quelque mets
plus délicat que la nourriture assez commune
qu'on prenait habituellement, Théodore
demandait à le suivre, et son père y con-
sentait lorsqu'il avait l'intention de ne point
étendre sa course.
L'enfant agile courait devant M. Elvin,
il grimpait sur la montagne, et serait
monté bien haut si la voix de son père ne
l'eût retenu. En voyant tomber les oiseaux
atteints d'un plomb mortel, Théodore cou-
rait les ramasser en disant :
« Voilà pour le dîner de maman et de
petite soeur. »
Son jeune courage ne nuisait point à sa
sensibilité : un jour il vit un lapin qui n'a-
vait été qu'effleuré par le coup de fusil de
22 MARIE.
M. Elvin. L'animal, palpitant de frayeur,
restait sans force sur la terre; le sang cou-
lait sur le poil blanc de sa poitrine.
Théodore s'approche et se met à pleurer
en le voyant souffrir.
« Père, dit il, il ne faut pas le tuer; je
vais l'emporter chez nous et je lui donnerai
de mon lait pour le guérir. »
M. Elvin y consentit. Théodore entra
d'un air triomphant, il posa le lapin sur les
«
genoux de Rose, et dit :
« Tiens, mère, caresse le petit lapin
blanc; moi je vais lui arranger un lit. »
L'animal ainsi chéri devint un commen-
sal de la maisonnette.
C'était surtout envers sa soeur que Théo-
dore se montrait aimable et bon ; elle com-
mençait à marcher seule, mais avec crainte ;
au premier signe de frayeur , Théodore lui
tendait les mains et marchait à reculons
devant elle. Il inventait mille jeux quand il
la voyait triste , et dévastait les fleurs du
jardin pour en faire des bouquets à Marie.
MARIE. 25
Plusieurs fois, au moment de sortir avec
son père, il était revenu près de sa soeur
qui lui tendait les bras.
« Ma bonne Marie, lui disait-il, tu as de
trop petites jambes pour venir avec nous ;
mais je te rapporterai des cailloux brillants,
des branches de feuillages. »
Si Marie continuait de s'affliger du départ
de son frère, il s'asseyait auprès d'elle,
essuyait ses pleurs en disant :
« Allons, allons , console-toi, je reste. »
Ces intéressants enfants ramenaient M. El-
vin aux inquiétudes du passé ; il sentait le
désir de leur faire un sort; à mesure qu'ils
deviendraient grands les dépenses seraient
plus considérables et les revenus bornés de
leur père ne suffiraient plus. L'ambition
aussi germait dans son coeur : il voulait
pour eux ce qu'il avait cessé de souhaiter
pour lui.
Après avoir longtemps réfléchi au parti
qu'il convenait de prendre, M. Elvin se
détermina à former une maison d'éduca-
24 MARIE.
lion; ce qui satisferait les désirs de beau-
coup de fermiers obligés d'envoyer leurs
enfants au loin.
Il parla de ce projet à Rose, qui l'ap-
prouva, comme c'était sa coutume pour
toutes les propositions qui ne touchaient
pas au régime de l'intérieur.
Cependant l'exécution de ce dessein né-
cessitait des frais que M. Elvin n'était pas
en état de faire. Il s'adressa à un ami avec
lequel il entretenait une correspondance,
rare il est vrai, mais qui néanmoins avait
empêché la rupture totale d'anciens liens. La
somme demandée était modique. M. Verrier
l'accorda en faveur des enfants de M. Elvin.
Un petit corps de logis fut ajouté à la
maisonnette; le mari de Rose fit activement
les démarches qu'exigeait l'emploi auquel
il se destinait, et en peu de temps le nouvel
instituteur fut en position de recevoir des
élèves. Des prospectus avaient été répandus;
ils amenèrent des écoliers, dont le nombre
s'accrut rapidement.
MARIE. 25
M. Elvin avait assigné à chaque écolier
une petite portion de terrain. Théodore
leur apprenait à l'ensemencer et à le faire
fructifier. Il marchait à leur tête dans les
jeux comme dans les études. A la course , à
la lutte, il était constamment vainqueur;
mais il y avait tant de simplicité dans ses
manières, tant de modestie dans son ton,
que tous l'applaudissaient de bon coeur,
sans éprouver la jalousie qu'eût fait naître
l'orgueil du succès.
Tandis qu'il croissait en force et en
vertu, Marie était faible, timide et mélan-
colique. Ses traits étaient charmants de
grâce et de délicatesse; mais la teinte blanche
qui les voilait leur ôtait cet éclat frais et
pur de la jeunesse. Ses parents, qu'in-
quiétait sa frêle santé, la retenaient, par
une tendresse mal entendue, dans cet état
de souffrance et d'inertie. On craignait de
l'exposer aux ardeurs du soleil, aux frai-
cheurs du soir; au lieu de fortifier son tem-
pérament par un exercice salutaire, on la
26 MARIE.
gardait dans une chambre bien close, et la
moitié de sa vie se passait au lit. Une ma-
nière d'être si énervante augmenta la dé-
bilité de Marie, et la tristesse de son
humeur suivit la délicatesse de sa santé.
Théodore venait d'accomplir sa quinzième
année; il contribuait puissamment à la
réussite de l'établissement. Vif, gai, obli-
geant, il se voyait l'ami de tous ces jeunes
gens, dont il était aussi l'émule et le modèle.
Presque toujours ils le choisissaient pour
arbitre des différends qui s'élevaient en-
tr'eux. Le pacifique Théodore trouvait
moyen d'arranger les choses à la satisfaction
de tous; car il avait de si bienveillantes
paroles pour celui qui n'obtenait pas gain
de cause, que les témoignages d'amitié
étaient la dernière impression qui restait
dans l'esprit de celui qui perdait.
M. Elvin rendit à son ami l'argent qu'il
lui avait emprunté; il s'applaudissait chaque
jour de son heureuse idée , en voyant pros-
pérer sa maison. Mais, hélas ! ce succès de-
MARIE. 27
vint précisément la cause de sa perte. Tant
que Rose n'avait eu à s'occuper que de
quelques élèves, elle était parvenue à main-
tenir en assez bon ordre le trousseau des
enfants; mais, à mesure que le nombre
augmentait et que, par conséquent, une
surveillance plus active, une attention plus
soutenue devenaient indispensables, Rose
apporta de la négligence. Elle s'étourdissait
dans ses occupations, oubliait le travail du
jour, et, en le retrouvant joint à celui du
lendemain , elle était prise de décourage-
ment ; elle entassait les choses détériorées,
remettant à un autre temps le soin de les
réparer. Son mari, entièrement: occupé des
études, ne pouvait s'apercevoir du désordre
qui régnait dans ce qui n'était pas de son
domaine.
Comme si la négligence de Rose n'eût
pas suffi pour ruiner la maison , elle y ajouta
le goût de la parure, et la vanité vint
imposer ses charges à côté de celles du dé-
sordre. En voyant les mères des élèves pa-
28 MARIE
rées de dentelles et de soie, lorsqu'elles
venaient visiter leurs enfants, Rose crut
qu'elle ne devait pas se montrer plus simple
qu'elles. M. Elvin eut la faiblesse d'entrer
dans les vues de sa femme; car ce n'était
pas pour elle seule qu'elle voulait de l'élé-
gance : Marie avait sa part dans les fourni-
tures du luxe; son père la trouvait plus char-
mante avec une toilette recherchée, et ce
plaisir lui faisait oublier le soin de calculer.
La mère d'un élève eut à retirer son fils ;
il fallut réunir le trousseau de celui-ci. Ce
fut un terrible embarras pour Rose. Après
d'inutiles recherches, elle dut avouer que
plusieurs pièces de ce trousseau se trou-
vaient perdues. Ceci se renouvela , la répu-
tation de la maison en souffrit. Quelques
écoliers apprirent à leurs parents qu'on prê-
tait de leurs effets à ceux qui manquaient
des leurs parla faute de M. Elvin. On se fâcha.
Rose, ne pouvant se justifier, donna de
mauvaises raisons ; des élèves s'en allèrent.
M. Elvin vit l'avenir de ses enfants me-
MARIE. 29
nacé; l'impossibilité de satisfaire à ses en-
gagements lui fit naître la pensée d'entre-
prendre dans ses courts moments de loisir,
et en prenant sur son sommeil, un abrégé
d'histoire à l'usage de la jeunesse.
Un jour qu'il cherchait dans une collec-
tion de journaux politiques la date d'un
événement contemporain, ses yeux tom-
bèrent sur un article ainsi conçu :
« La voiture où se trouvait Mme G..., qui
se rendait chez son père, a été arrêtée par
des voleurs, qui, après avoir tué le cocher,
ont dépouillé cette dame. L'un d'eux s'était
emparé de l'enfant de Mme C..., enveloppé;
dans de riches langes; il a disparu avec
lui en entendant le trot de deux chevaux
montés par des voyageurs que les cris de
Mme C... avaient attirés à son secours. Elle
a été conduite par eux chez son père, avec
la femme qui l'accompagnait. Les personnes
qui auraient quelques renseignements à
donner sur cet enfant sont suppliées de les
communiquer à Mme C. .. »
2b
30 MARIE.
Ici suivaient l'adresse et le nom de la per-
sonne à laquelle on devait s'adresser.
M. Elvin restait immobile devant ce jour-
nal : la date qu'il indiquait était la même
que celle du jour où il avait trouvé Théo-
dore ; l'initiale du nom se rencontrant sur
le petit bonnet, que M. Elvin jugea devoir
appartenir à Théodore, annonçait qu'il
était l'enfant réclamé.
Une vive agitation s'empara de M. Elvin ,
mille pensées contraires traversaient son
esprit. Devait-il renoncer à donner le doux
note de fils à Théodore, à cet enfant de son
adoption, qui faisait avec Marie sa joie et son
orgueil ? Le rendrait-il à sa famille en impo-
sant le deuil à la sienne? Quel coup ne
serait-ce pas pour Marie d'apprendre que
Théodore, si bon, si tendre frère, n'est plus
qu'un étranger qui doit porter ailleurs ses
précieuses affections!
Il marchait à grands pas dans la chambre ;
la justice lui disait de sacrifier les plaisirs
de sa tendresse au bien-être de Théodore,
MARIE 51
mais la crainte de sa propre douleur et de
ctte de sa famille l'emporta.
« Non, dit-il, Théodore restera mon
fils; n'ai-je pas rempli envers lui tous les
devoirs d'un pète? Le sien peut-être lui
procurerait des avantages de fortune que je
ne puis lui offrir; mais il ne le rendrait pas
plus heureux. Sa famille a dû renoncer à
l'espoir de le retrouver, et il serait bien
possible que son retour dérangeât bien des
intérêts. Mon Théodore, chéri, admiré ici,
pourrait être reçu avec froideur; qu'il garde
à jamais mon nom , à moins qu'un jour il
ne devienne l'époux de Marie. Alors, si
c'était un moyen de leur obtenir de la
richesse, je lui ferais connaître la vérité;
mais il ne cesserait pas de m'appeler son
père. »
Ce fut la détermination de M. Elvin. En
la prenant, il était loin d'être calme ; car sa
conscience ne s'en laissait pas imposer par
les subtilités d'un raisonnement qui s'ap-
puyait sur une tendresse égoïste.
32 MARIE.
Cependant il communiqua à sa femme la
découverte qu'il venait de faire. Elle parta-
gea les sentiments de M. Elvin. Il se remit
avec ardeur à la composition de son ou-
vrage , afin d'échapper aux reproches inté-
rieurs qui l'importunaient.
MARIE. 515
CHAPITRE II.
Par une riante matinée d'été, M. Elvin se
mit en marche avec la bande joyeuse des
écoliers qui lui restaient encore. On devait
faire une longue excursion dans les mon-
tagnes. Un océan de lumière dorée se ré-
pandait sur les flancs de granit des Pyré-
nées; mille incidents produits par la variété
du sol offraient aux yeux des tableaux diver-
sement coloriés. L'air transparent et pur
fuyait sous un ciel bleu, jetant au fond des
bois, dans le creux des vallées, des sons
plaintifs et doux comme ceux des harpes
éoliennes.
Théodore, qui possédait toutes les facul-
tés par lesquelles on sent, on admire , on
pense, s'était écarté de la troupe bruyante,
afin de recueillir dans son âme quelques-
unes de ces émotions augustes que fait
54 MARfE.
naître la majesté d'une nature fière et sau-
vage. Le vent qui descendait des monts im-
prégné de suaves fraîcheurs lui semblait, en
passant sur sa tête, y déposer des pensées
nouvelles qui accéléraient les battements de
son coeur, et lui révélaient les précieux
mystères de l'intelligence. De cette âme
simple et religieuse s'élevait une hymne
inspirée par le bonheur, et la poésie du
sentiment préparait celle de l'expression.
On fit une halte pour se reposer. Théodore,
dont l'humeur complaisante se prêtait tou-
jours avec grâce aux désirs des autres,
s'arracha à l'harmonie qui résonnait en lui,
pour se mêler aux jeux tout prosaïques de
ses compagnons.
Les bruyants éclats d'une joie tumul-
tueuse furent tout-à-coup interrompus par
des cris perçants, partis d'un ravin où se
trouvait un jeune berger avec son troupeau.
Le pauvre enfant, aidé de son chien fidèle,
se défendait contre un loup qui venait de
l'attaquer.
MARIE. 55
« Au secours! au secours! » s'écriait-il
d'un ton lamentable
Rapide comme l'éclair, Théodore se pré-
cipite de l'éminence où l'on était rassemblé.
Quelques écoliers effrayés se mettent à fuir,
d'autres demeurent immobiles de saisis-
sement, les, yeux attachés sur le berger et
suivant du regard Théodore qui court à lui.
Une horrible anxiété torture l'âme de
M. Elvin; il est responsable des enfants qui
l'entourent, et son cher Théodore va peut-
être devenir la victime de son humanité.
Hors de lui, les traits égarés, il rappelle les
fuyards, leur ordonne de rester avec ceux
qui n'ont pas quitté leur place, et se dispose
à aller au secours de son fils.
Un écolier sort des rangs et s'écrie :
« Mous irons avec vous ! »
Celle parole redouble, l'angoisse de
M. Elvin; d'un geste impérieux il retient
l'élève et dit :
« Un mois de prison pour celui qui fait
un pas!
36 MARIE.
— J'irai, monsieur! »
Et le généreux enfant s'élance du côté de
Théodore, qui combattait le loup avec un
admirable courage. Le chien, excité par le
petit berger, secondait merveilleusement
Théodore, et l'animal courroucé partageait
ses morsures entre ses deux antagonistes.
On le vit se dresser furieux, et ses dents
s'enfoncèrent dans l'épaule de Théodore. En
ce moment le loup se sentit déchiré par les
morsures du chien ; toute sa rage se tourna
contre lui. il reçut dans la gorge deux coups
de couteau portés par Théodore, il chancela
et se renversa sur le flanc. Théodore et le
berger lui portèrent les derniers coups.
M. Elvin et son petit compagnon arri-
vèrent pour soutenir dans leurs bras Théo-
dore, qui tomba évanoui.
Le petit berger, qui n'était que légère-
ment atteint, courut chercher de l'eau.
En voyant l'animal couché par terre, les
écoliers pensèrent qu'ils pouvaient rejoindre
M. Elvin ; ils vinrent auprès de lui et en-
MARIE. 3Tf
tourèrent Théodore avec des paroles d'ad-
miration.
L'eau fraîche que rapporta le berger ser-
vit à étancher le sang qui coulait de l'épaule
de Théodore et lui rendit ses sens.
Il rassura son père et lui dit qu'il se trou-
vait en état de marcher.
M. Elvin l'embrassa en versant des
larmes.
« Est ce bien vrai, lui disait-il, n'es-tu
pas blessé ailleurs?
— Non, je vous assure, il n'y a pas de
quoi vous inquiéter.
— Que vont penser ta mère et ta soeur
en te voyant ainsi pâle et ton habit taché
de sang?
— Je ferai cesser leurs alarmes en les
embrassant. »
Le père de Théodore n'avait pas remar-
qué l'absence d'un écolier qui, pressé de
raconter l'événement dont il venait d'être
témoin, s'était séparé de ses camarades et
avait pris sa course vers la maison pour
38 MARIE.
instruire Mme Elvin et sa fille de la terrible
aventure du loup , sans manquer d'y ajou-
ter encore quelques circonstances propres
à augmenter l'effet qu'il voulait produire.
Au récit de l'imprudent courrier, Marie,
qui chérissait son frère et qui manquait de
cette force morale que donnent la raison et
l'habitude de se maîtriser, fut saisie d'une
attaque de nerfs, et la pauvre mère, impa-
tiente de voler au-devant de Théodore, fut
réduite à partager ses craintes entre ses
deux enfants.
Quand le premier entra avec son père,
il vit Marie sans connaissance, réclamant des
secours comme lui, et l'on ne put songer
à la panser que lorsque sa soeur fut revenue
à elle et qu'on fut parvenu à la calmer.
Alors ce fut de part et d'autre les plus tendres
caresses; les deux femmes faisaient mille
questions, exigeaient mille détails auxquels
Théodore répondait avec des sourires qui
les tranquillisaient.
« Mon cher enfant, dit Rose, promets-
MARIE. 39
moi de ne plus t'exposer ainsi; car enfin tu
pouvais mourir.
- Ah! ma mère, vous ne voudriez pas
que votre fils eût un coeur lâche et sans
humanité?
— Non ; mais je veux aussi te conserver. »
Théodore embrassa sa mère et, par égard
pour sa craintive tendresse, il contint l'ex-
pression du noble courage qu'il sentait en
lui.
Depuis longtemps on désirait l'établis-
sement d'une cure qui permît aux habitants
de pratiquer les devoirs du chrétien, sans
être obligés de faire trois ou quatre lieues
pour leur accomplissement. Ce voeu, trans-
mis aux autorités locales, se trouva rempli.
Un presbytère fut bâti, et un pasteur en-
voyé pour porter la parole du Ciel aux culti-
vateurs des vallées.
L'homme accordé à ces lieux y venait
avec l'intention d'améliorer le sort du trou-
peau qui lui était confié, non-seulement par
la puissance de la religion, ce trésor de se-
40 MARIE.
curité et de mérite où se puisent la modé-
ration pour les heureux, le courage pour
les faibles, la patience pour les souffrants,
mais il se proposait encore d'obtenir l'au-
torisation de faire défricher des terres in-
cultes, et par ce moyen d'adoucir la misère
des indigents du pays.
M. Herton était entré dans les ordres
après la mort d'une épouse chérie qui lui
avait laissé une fille, seul fruit de leur hy-
men. Craignant que l'accablement où l'avait
jeté ce malheur ne nuisît aux soins que de-
mandait sa fille, il la remit à une de ses
parentes qui témoignait le désir de se char-
ger de l'éducation de Laure, et même de
l'adopter comme sa fille, si son père persis-
tait dans la résolution de se consacrer aux
autels.
Laure possédait toutes les grâces de l'en-
fance, un babil aimable, un caractère heu-
reux ; elle devint l'idole de Mme Befort,
dont le coeur valait mieux que le jugement.
On allait au-devant de tout ce qui plaisait à
MARIE 41
l'enfant; on lui évitait tout ce qui pouvait
la contrarier. Ainsi traitée, et malgré les
bons penchants qu'elle tenait de la nature,
Laure finit par devenir, grâce à son éduca-
tion, volontaire, capricieuse, personnelle,
exigeante. Quand elle avait dit : « Cela me
fait plaisir, » elle ne comprenait pas que
tous les obstacles ne tombassent pas devant
ce mot; il fallait en effet que ces obstacles
vinssent de toute autre part que de la volonté
de Mme Befort, pour exister encore après h»
manifestation des désirs de Laure.
Quand M. Herton, qui avait accompli
son dessein en recevant l'ordination, re-
connut les mauvais résultats de l'éducation
de sa fille, il en éprouva un profond regret,
et songea aux moyens de réparer la faute
du passé. Il n'en vit pas de meilleur que
ses propres soins. L'annonce de ce projet
causa une vive peine à Mme Befort; cepen-
dant elle n'avait ni le droit, ni le pouvoir
de s'y opposer. Il lui fallut se séparer de sa
chère Laure, qui, bien qu'elle aimât beau-
42 MARIE.
coup son père, ne put sans un grand cha-
grin quitter la maison où elle s'était vue
longtemps prévenue, idolâtrée.
Ce fut au presbytère que Laure fut ame-
née. Après l'installation du pasteur, et
lorsqu'il eut pris connaissance.des lieux et
de son habitation, il s'adressa en ces termes
à sa fille :
« En vous reprenant avec moi, ma chère
enfant, et vous amenant dans ce pays, j'ai
eu une autre pensée que celle de nous réu-
nir ; j'ai voulu d'abord remédier aux fu-
nestes conséquences de l'éducation que vous
avez reçue, et vous assigner une part dans
la mission de bienfaits à laquelle la Provi-
dence destine les hommes de mon état.
« Vous avez quatorze ans, Laure; à cet
âge on peut comprendre l'utilité dé la vie,
l'importance de la vertu, les raisonnements
de l'expérience. Dieu me garde de vouloir
diminuer la reconnaissance que vous devez
à la bonté de Mme Befort ; mais, sans rien
altérer des sentiments que vous lui portez ,
MARIE. 43
je dois rectifier les idées que vous avez dû
adopter en vous voyant l'objet des complai-
sances de toutes les personnes qui fré-
quentent la maison de Mme Befort. Avec une
âme sensible, vous n'avez jamais, j'en suis
sûr, songé à réprimer les caprices, les exi-
gences qui obligent les autres à se soumettre
à votre volonté. Flattée des éloges qu'on
vous donnait, vous ne vous êtes point de-
mandé si vous les deviez à l'indulgence des
amis de Mme Befort ou à votre propre mérite.
On vous a dit que la légèreté, l'étourderie
étaient les défauts de votre âge, que le temps
vous corrigerait. Or, pour ces défauts, pas
plus que pour vos autres imperfections,
vous n'avez essayé les nobles armes de la
résistance.
— Mon père, dit Laure en essuyant
quelques pleurs, j'ignore mes torts ; mais je
sens en moi le ferme désir de me corriger.
— J'en ai la conviction, ma fille, et
c'est la bonne opinion que j'ai de votre
caractère qui me fait vous parler avec cette
44 MARIE.
confiance. Votre genre de vie sera ici bien
différent de celui d'autrefois : plus d'oisi-
veté , de mollesse, de distraction mondaine ;
mais une existence utile, réglée par le de-
voir, animée par les bonnes actions, em-
bellie par les sentiments vrais et doux de la
nature. Il y a dans ce pays beaucoup de
malheureux; mes leçons , et surtout votre
coeur, vous apprendront à soulager leur
misère; au lieu de l'égoïsme qui naît de
voir tout le monde s'occuper de vous , le
bien être d'autrui deviendra votre pensée
habituelle, vous comprendrez ce que les
actes de bonté renferment de pures jouis-
sances. Oui, ma chère Laure, vous serez
l'ange de la contrée , on vous appellera dans
la souffrance, on vous désirera dans la joie,
vous serez aimée de ceux qui trouveront en
vous de la consolation , et la paix de votre
conscience, le contentement du coeur, le
plaisir de l'existence, résulteront d'une vie
ainsi ordonnée.
— Il me semble que je suis bien jeune,
MARIE: 45
mon père, pour exercer une si heureuse
influence!
— Je viens de tracer le tableau de l'a-
venir plutôt que du présent; néanmoins,
vous pouvez dès ce moment faire servir la
supériorité que vous donne l'éducation sur
des gens qui en sont absolument privés, à
préparer leurs âmes à la confiance par des
procédés bienveillants et en leur rendant les
services en votre pouvoir. On exécute le
bien de tant de manières quand on le veut
constamment; d'ailleurs, mon enfant, jet
voulais vous instruire de mes intentions ;
mais c'est à moi de vous diriger dans la
route que je vous ai montrée. »
Ces sages avis de la tendresse d'un père
furent religieusement recueillis dans l'âme
de Laure. La dignité de la vertu venait de
se révéler à elle; elle y aspirait avec le saint
enthousiasme d'un caractère généreux , et
les nobles élans de l'amour du bien lui
préparaient un victoire facile sur les fai-
blesses dont elle avait à se corriger.
46 MARIE.
Le pasteur fit une tournée chez les habi-
tants des environs ; il entra dans toutes les
chaumières, interrogea avec bienveillance,
s'informa des ressources du pays, et rentra
chez lui la tête remplie de projets de bien-
faisance.
Le presbytère était peu éloigné de la
maison de M. Elvin; celui-ci fut un des
premiers avec qui le curé établit des rela-
tions ; il pensait que le maître de pension
pourrait l'aider dans les choses dont l'exé-
cution lui présenterait des difficultés. Théo-
dore surtout lui plaisait singulièrement; il
y avait tant de raison , de candeur et d'affa-
bilité dans ses manières et son langage,
que M. Herton jugeait que le fils, non
moins que le père, contribuerait à la réali-
sation de ses desseins pour le bien du pays.
L'action courageuse de Théodore avait
fait du bruit; elle parvint aux oreilles du
préfet du département , accompagnée de
tant d'éloges sur la conduite du jeune
homme , qu'il voulut, dans l'intérêt du bon
MARIE. 47
exemple, récompenser publiquement cet
acte de dévouement. Une médaille de bronze
fut frappée en son honneur et envoyée au
curé avec injonction de la remettre à Théo-
dore. Cette commission fut très-agréable à
M. Herton ; il décida que la remise de la
médaille aurait lieu le dimanche suivant,
jour de la Fête-Dieu.
Le ciel était pur et radieux ; les paysans,
longtemps privés des solennités religieuses,
avaient fait des préparatifs pour celle-là.
Des branches de feuillages ornaient tontes
les cabanes devant lesquelles devait passer
la procession ; des tentures de soie verte et
de siamoise tapissaient les murs de l'église.
Sur l'autel, une quantité de vases en verres
bleus et en faïence renfermaient de frais
bouquets, qui parfumaient l'air et faisaient
de la piété un attrait. Un crucifix en cuivre
brillant surmontait les offrandes champêtres,
et sur la droite, la statue de la Vierge appa-
raissait ce jour là parée d'une robe de fleurs
due à la piété des jeunes filles.
48 MARIE.
Le pasteur est en chaire : après avoir
traité le texte du jour, il attire l'attention
des assistants sur les devoirs de l'humanité,
que relève et sanctifie le christianisme ; il
rappelle l'action de Théodore et annonce
la récompense qui lui est destinée. Tous les
yeux se tournent vers le jeune homme,
modestement embarrassé de ces éloges.
Deux jeunes filles à la tête des vierges,
vêtues de blanc, qui marchent sous la ban-
nière de Marie, regardent Théodore avec
admiration.
C'est Laure , qui comprend mieux que ja-
mais la beauté de la vertu ; c'est Marie , dont
la tendresse fraternelle anime le teint. Toutes
deux suivent Théodore des yeux lorsqu'il se
rend devant le sanctuaire, pour recevoir des
mains de M. le curé le prix de son courage.
« Ce gage de l'estime publique, dit
l'homme de Dieu , ne doit pas vous faire
oublier, mon fils, que les louanges des
hommes peuvent conduire à faire perdre
le mérite de la plus grande action , si l'or-
MARIE. 49
gueil prend pour lui ce qui appartient à
Dieu, la source féconde, éternelle, des
sentiments honorables, des inspirations
généreuses. »
Théodore répondit à cette recomman-
dation par un salut respectueux, et re-
tourna parmi ses condisciples.
Après en avoir obtenu l'autorisation,
M. Herton s'occupa de défricher le terrain
qui jusqu'alors avait été jugé incapable de
fertilité; ce qui procura du travail aux plus
misérables habitants. Les pierres et les
broussailles furent amoncelées et reculées,
la charrue se promena paisible et féconde
sur la terre où pesait jadis l'anathème de la
nature.
Un asile fut ouvert aux enfants des
pauvres cultivateurs, sous la direction du
pasteur ; ces jeunes enfants trouvèrent dans,
la surviellance d'une veuve respectable les
soins prévoyants de la tendresse mater-
nelle; ils apprenaient à être pieux , bons,
tempérants.
50 MARIE.
La propreté, la docilité, la franchise
étaient les conditions d'admission et de con-
servation .
Laure venait deux fois par semaine visiter
fa petite école, et, d'après la désignation
de la directrice, elle apportait de la part de
son père un petit cadeau à l'enfant qui
s'était montré le plus sage; c'était successi-
vement une image des saints, une paire de
sabots, des mouchoirs, des bas, un livre.
Ces modestes présents étaient reçus avec
reconnaissance par les parents, qui y
trouvaient un témoignage de la bonté de
leur pasteur et une preuve de la louable
conduite de leurs enfants.
Chez elle, Laure recevait à des heures
réglées les jeunes filles sans instruction;
elle leur faisait des lectures morales, leur
apprenait à lire, à écrire, ainsi que des tra-
vaux d'aiguille; elle leur enseignait encore,
de sa voix fraîche et pure, à chanter avec jus-
tesse et douceur les saints cantiques dont
on solennisait le dimanche. Que d'affections
MARIE. 51
elle avait gagnées par sa patience en donnant
des leçons, par ses paroles bienveillantes,
son indulgence pour les torts des autres !
Oh! que son père la jugeait bien en l'asso-
ciant à son ministère de paix, de conso-
lation, de pardon !
Elle avait vaincu les imperfections qui
jadis jetaient de l'ombre sur ses nobles qua-
lités, et l'amour de ses semblables, la piété
filiale, la reconnaissance envers Dieu occu-
paient entièrement cette belle âme. Le
charme des affections intimes venait se
joindre au bien-être que procure la pratique
des vertus. Marie et son frère étaient de-
venus ses amis,; les rapports d'éducation
établissaient entr'eux une sympathie de
sentiments et de pensées, qui excitait une
généreuse émulation de vertu. Cependant
Marie était toujours faible; cet état de lan-
gueur l'empêchait d'imiter l'activité méri-
toire de son amie; elle donnait à des rêve-
ries mélancoliques le temps consacré par
Laure à des actes de bonté ou d'amour.

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