Mario et le magicien

De

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Thomas Mann. Le prestidigateur de foire dont il est question dans "Mario et le magicien" est un inquiétant hypnotiseur, une sorte de docteur Mabuse ou Caligari qui, jouant de sa séduction comme d'une arme, parvient à exercer sur le petit public familial d'une station balnéaire de l'Italie mussolinienne un pouvoir comparable à celui d'un dictateur. Interrogation sur les puissances de l'irrationnel, l'exercice de l'autorité et les limites de la liberté individuelle, "Mario et le magicien" — dont le décor et l'atmosphère ne sont pas sans rappeler ceux d'un autre texte célèbre de l'auteur: "Mort à Venise" — ainsi que le compte-rendu "Expériences occultes", sont reliés par un thème commun qui fait fonction de symbole d'une époque de crise, et de prodrome du fascisme: celui de l'occultisme et de l'hypnose. Dans un sens élargi, celui de l'annihilation de la volonté et du libre-arbitre, ils constituent une métaphore de la montée du fascisme dans l'Allemagne des années 20, dont Thomas Mann a su saisir très tôt le développement à travers la vogue de l'obscurantisme et le déferlement de courants irrationels à prétention philosophique.


Publié le : mercredi 23 septembre 2015
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EAN13 : 9782824902722
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Thomas Mann
Mario et le magicien Traduit de l'allemand par André Gailliard suivi de Expériences occultes
Traduit de l'allemand par Louise Servicen
La République des Lettres
Mario et le magicien
Torre di Venere (1) m'a laissé le souvenir d'une atmosphère désagréable. Il y avait dans l'air, dès le début, de la contrariété, de l'irritation, de la surexcitation, et puis, pour finir, survint le choc avec ce terrible Cipolla (2), en qui toute la malignité environnante sembla s'incarner et se concentrer dangereusement, figure néfaste et très impressionnante pour des yeux humains. La fin fut effroyable (il nous parut après coup qu'elle était déterminée d'avance dans la nature des choses) et le malheur voulut encore que les enfants y assistassent; ce fut une triste situation, assez choquante en soi, mais qui provint d'un malentendu causé par les fallacieuses promesses de ce curieux homme. Ils n'ont pas compris, Dieu merci, où finissait le spectacle et où commençait la catastrophe et on les a laissés dans l'heureuse illusion que tout avait été du théâtre.
Torre se trouve à environ quinze kilomètres de Porto-Clemente, une des plages les plus fréquentées de la mer Tyrrhénienne. D'une élégance citadine, comble pendant des mois, Porto-Clemente offre une rue bariolée de bazars et d'hôtels, le long de la mer, une large plage, couverte de tentes, de châteaux pavoisés et d'hommes bronzés, et l'animation bruyante des divertissements. Comme la plage, bordée de bois de pins, que dominent à faible distance les montagnes, garde tout le long de la côte son sable fin et sa largeur accueillante, il n'est point étonnant qu'un peu plus loin une concurrence plus calme se soit établie de bonne heure déjà: Torre di Venere, où d'ailleurs on cherche en vain depuis longtemps la tour à laquelle cet endroit doit son nom, est, en tant que lieu de villégiature, un surgeon de la grande station voisine; pendant quelques années, pour quelques gens, ce fut un lieu idyllique, un refuge pour les amis de l'élément marin sans mondanités. Mais, comme il arrive toujours, la paix dut quitter Torre pour se rendre un peu plus loin le long de la côte, à Marina Petriera, ou Dieu sait où; le monde, comme chacun sait, cherche la paix, et la chasse en se jetant sur elle avec une ridicule passion, dans l'illusion qu'elle peut s'unir à lui et rester là où il est; et même, alors qu'il a déjà monté sa foire quelque part, il est capable de s'imaginer qu'elle y est encore. C'est ainsi que Torre, bien qu'encore plus contemplatif et plus modeste que Porto-Clemente, est très recherché des Italiens et des étrangers. On ne va plus à la station balnéaire mondiale, dans la mesure cependant où elle reste une station mondiale bruyante sans une chambre libre; on va à côté, à Torre, c'est même plus distingué, en outre c'est meilleur marché, et la force d'attraction de ces qualités continue à s'exercer alors que les qualités elles-mêmes ne subsistent déjà plus. Torre a maintenant son Grand Hôtel; de nombreuses pensions, luxueuses ou plus simples, se sont établies; les propriétaires et locataires des villas estivales et des jardins de pinedas au bord de la mer n'ont plus la tranquillité sur la plage; en juillet, en août, le tableau n'y diffère en rien de celui de Porto-Clemente : cela grouille de petits baigneurs qui crient, piaillent et se querellent, sous l'ardeur forcenée d'un soleil qui leur pèle la nuque; des barques plates peintes de couleurs crues se balancent sur l'azur étincelant, avec des enfants pour équipage, tandis que les mères inquiètes les cherchent des yeux et font retentir les airs de leurs prénoms sonores; et les marchands d'huîtres, de boissons, de fleurs, de parures de corail et decornetti al burro(3) marchent sur les membres de gens allongés, et crient leurs marchandises, eux aussi, avec la voix pleine et franche du Midi.
Tel était l'aspect de la plage de Torre lorsque nous arrivâmes. C'était assez joli, nous trouvâmes cependant que nous étions venus trop tôt. A la mi-août, la saison italienne battait encore son plein; pour des étrangers, ce n'est pas le bon moment pour apprécier les charmes de l'endroit. Quelle foule, l'après-midi, dans les jardins des cafés de la promenade, — à l'"Esquisito" (4), par exemple, où nous allions de temps en temps, et où nous étions servis par Mario, ce même Mario dont je parlerai plus loin ! C'est à peine si l'on y trouve une table, et les orchestres, sans rien vouloir savoir l'un de l'autre, se coupent réciproquement le chant. D'ailleurs l'après-midi il y a tous les jours des renforts de Porto-Clemente; car Torre est naturellement pour les hôtes turbulents de cette ville de plaisirs un but favori d'excursion, et les voitures Fiat qui passent et repassent couvrent les buissons de laurier et d'oléandres au bord de la route d'une épaisse poussière blanche — spectacle curieux mais repoussant.
Sérieusement, c'est en septembre qu'on doit aller à Torre di Venere, lorsque la station balnéaire s'est vidée du grand public, ou bien en mai, avant que la mer ait atteint le degré de chaleur qui décide le Méridional à s'y plonger. Pendant l'avant et l'arrière-saison ce n'est pas d'ailleurs vide, Torre, mais c'est alors plus calme et moins national. Sous les parasols des tentes et dans les salles à manger des pensions, on entend alors surtout l'anglais, l'allemand, le français, tandis qu'au mois d'août, l'étranger trouve les hôtels — du moins le Grand Hôtel, où, faute d'adresses personnelles, nous avions retenu des chambres — entièrement aux mains de la société florentine et romaine, au point qu'il se sent isolé et qu'il peut par instants se paraître un hôte de second ordre.
C'est l'expérience que nous fîmes avec un peu d'ennui le soir de notre arrivée, lorsque nous nous rendîmes pour dîner dans la salle à manger et que nous nous fîmes indiquer une table par le maître d'hôtel. On ne pouvait faire à cette table aucun reproche, mais nous étions captivés par la vue de la véranda voisine, dont les vitres donnaient sur la mer; elle était aussi pleine que la salle, mais n'était pas comble, et sur les petites tables y brillaient des lampes chapeautées de rouge. Les enfants se montraient ravis de cette splendeur et nous déclarâmes purement et simplement que nous préférions prendre nos repas dans la véranda; cela ne fit que témoigner de notre ignorance, à ce qu'il parut, car on nous apprit, avec une politesse un peu gênée, que cet endroit intime était réservé "à notre clientèle",ai nostri clienti. A nos clients ? Mais nous étions des clients. Nous n'étions pas des passants, des éphémères, nous allions faire partie de la maison pour trois ou quatre semaines, nous étions pensionnaires. Nous nous dispensâmes d'insister pour éclaircir la différence entre les gens comme nous et cette clientèle qui pouvait manger devant de petites lampes rouges, et nous prîmes lePranzo (5) à notre table de la salle, éclairée de la lumière commune, — dîner bien moyen d'ailleurs, schème d'hôtel sans caractère et de peu de goût; nous avons par la suite trouvé bien meilleure la cuisine de la pension Eleonora, à dix pas plus avant dans les terres.
Car c'est là que nous nous sommes établis, avant même d'être vraiment installés au Grand Hôtel, au bout de trois ou quatre jours, — et ce ne fut pas à cause de la véranda et de ses petites lampes; les enfants, tout de suite amis avec les garçons et les chasseurs, pris par les plaisirs de la mer, eurent vite oublié l'attrait des abat-jour de couleur. Mais il survint sans tarder, avec certains clients de la véranda — ou plutôt seulement avec la direction de l'hôtel, qui se confondait devant eux en complaisance —, un de ces conflits qui peuvent dès le début imposer à un séjour la marque du désagrément. Parmi cette clientèle se trouvait de la haute noblesse romaine, un Prince X. avec sa famille; et comme les chambres de ces gens étaient voisines des nôtres, la princesse, grande dame et en même temps mère passionnée, avait été effrayée par les restes d'une coqueluche qui avait atteint peu auparavant nos enfants, ensemble, et dont de faibles échos tardifs interrompaient encore de temps en temps, pendant la nuit, le sommeil généralement imperturbable du plus jeune. La nature de cette maladie est mal expliquée, et il reste sur cette question place à la superstition; aussi nous n'en avons jamais voulu à notre élégante voisine de ce qu'elle ait cru l'opinion si répandue selon laquelle la coqueluche est contagieuse par simple acoustique et qu'elle ait craint ce mauvais exemple pour ses petits.
Avec le plein sentiment féminin de sa considération, elle se plaignit auprès de la direction, et celle-ci, en la personne du fameux manager en redingote, s'empressa de nous signifier avec maint regret que dans ces conditions il était inéluctablement nécessaire de nous loger à l'annexe de l'hôtel. Nous eûmes beau protester que la maladie de l'enfant se trouvait au dernier stade, qu'elle devait être considérée comme terminée, et qu'elle ne présentait plus aucune sorte de danger pour l'entourage, tout ce qu'on nous accorda, ce fut de porter le cas devant le forum médical, et d'en référer pour la décision au médecin de la maison — seulement à celui-ci, non pas à un autre que nous aurions pu demander. Nous acceptâmes cet accord, convaincus qu'ainsi la princesse serait rassurée et qu'en même temps nous éviterions l'ennui d'un déménagement. Le docteur vient et se révèle un loyal et sincère serviteur de la science. Il ausculte le petit, déclare l'évolution du mal achevée, et nie le moindre danger. Nous nous croyons déjà en droit de considérer l'incident comme terminé: mais voilà que le manager
déclare que même après les constatations du médecin, il nous faut quitter les chambres et nous loger à l'annexe.
Ce byzantinisme nous révolta. Il est invraisemblable que l'opiniâtreté félone à laquelle nous nous heurtions ait été celle de la princesse. L'hôtelier servile n'avait sans doute pas même osé lui faire part de l'avis du docteur. En tout cas nous lui donnâmes à comprendre que nous préférions quitter tout à fait l'hôtel, et, immédiatement, nous fîmes les malles. Nous pouvions agir ainsi d'un cœur léger, car entre-temps nous avions déjà lié en passant des relations avec la pension Eleonora, dont l'aimable aspect intime nous avait plu de prime abord, et nous avions fait, en la personne de sa propriétaire, Signora Angiolieri (6), une connaissance très sympathique. Mme Angiolieri, gracieuse dame aux yeux noirs, de type toscan, qui pouvait bien être au début de la trentaine, au teint d'ivoire mat des Méridionales, et son mari, homme soigneusement habillé, silencieux et chauve, possédaient à Florence un hôtel assez grand et ne dirigeaient qu'en été et au début de l'automne la filiale de Torre di Venere. Mais autrefois, avant son mariage, notre nouvelle hôtesse avait été dame de compagnie, costumière et même amie de la Duse (7), temps qu'elle considérait évidemment comme la grande et l'heureuse époque de sa vie et dont elle commença à nous raconter des souvenirs avec animation dès notre première visite. Les petites tables et les étagères de salon de Mme Angiolieri étaient ornées d'innombrables photographies de la grande actrice, d'affectueuses dédicaces, et de bien d'autres souvenirs de la vie commune d'autrefois. Et bien qu'on pût penser que le culte de son intéressant passé était aussi un peu destiné à accroître l'attrait de son entreprise actuelle, c'est avec plaisir et intérêt que, tout en suivant Mme Angiolieri à travers la maison, nous l'écoutions raconter, en son toscan saccadé et chantant, la bonté dolente, le génie du cœur et la profonde tendresse de son immortelle maîtresse.
C'est donc là que nous fîmes porter nos affaires, au grand regret du personnel du Grand Hôtel qui, selon la coutume bien italienne, aimait beaucoup les enfants; l'appartement qu'on nous donna était indépendant et agréable, — le contact avec la mer était facile, par une allée de jeunes platanes qui menait à la promenade de la plage; la salle à manger, où chaque jour Mme Angiolieri servait la soupe de ses propres mains, était fraîche et propre, le service attentif et complaisant, les aliments excellents, et nous trouvâmes même des amis de Vienne avec lesquels nous pûmes bavarder devant la maison après dîner et qui nous firent faire d'autres connaissances, si bien que tout aurait pu être pour le mieux, — nous étions parfaitement heureux du changement et rien ne manquait pour un séjour satisfaisant.
Cependant nous ne pouvions nous y plaire tout à fait. Peut-être étions-nous poursuivis par la sotte raison de notre changement de demeure; pour moi, personnellement, j'avoue que je m'accommode difficilement de tels heurts avec les usages trop humains, tels que l'abus naïf de la puissance, l'injustice, la corruption rampante. Ils m'ont préoccupé trop longtemps, m'ont jeté en des réflexions irritées, qui doivent leur stérilité au caractère par trop facilement admis et naturel de ces phénomènes.
Cependant nous ne nous sentions même pas brouillés avec le Grand Hôtel. Les enfants continuaient à y entretenir leurs amitiés, le portier leur réparait leurs jouets, et de temps en temps nous buvions le thé dans le jardin de l'établissement, non sans rencontrer la princesse, qui, les lèvres rehaussées de rouge corail, apparaissait d'un pas gracieusement assuré, pour voir ses enfants chéris, confiés à la garde d'une Anglaise; elle ne soupçonnait pas même notre dangereux voisinage, car dès qu'elle se montrait il était strictement interdit à notre petit de toussoter si peu que ce fût.
La chaleur était excessive, dois-je le dire ? Elle était africaine; dès qu'on se détachait des bords de la fraîcheur bleue, le règne de la terreur solaire était tellement inexorable que les quelques pas pour aller de la plage à la table du déjeuner, même si l'on n'était qu'en pyjama, devenaient une entreprise pénible à vous faire soupirer d'avance. Aimez-vous ça ? Aimez-vous ça pendant des semaines ? Certes, c'est le Midi, c'est le temps classique, le climat qui a vu fleurir la civilisation humaine, le soleil d'Homère (8), etc. Mais au bout de quelque temps, je ne peux m'empêcher d'être un peu tenté de trouver ce climat stupide. Le vide brûlant du ciel, à la
longue, me devient pénible; il est vrai que la vivacité des couleurs, la monstrueuse naïveté de la lumière et son intégrité éveillent des sentiments joyeux, donnent de l'insouciance et vous rendent à coup sûr indépendant des caprices et des surprises du temps; mais, sans que l'on s'en rende compte au début, cette clarté laisse insatisfait des besoins plus profonds et plus complexes de l'âme nordique, et elle finit par inspirer quelque chose comme du mépris. Vous avez raison, sans cette sotte histoire de toux de coqueluche, je n'aurais pas eu la même impression; j'étais agacé, je voulais peut-être le ressentir et, à demi inconsciemment, je saisis un motif spirituel tout préparé, sinon pour produire ce sentiment, du moins pour le légitimer et le renforcer. Mais si vous nous imputez de la mauvaise volonté, — il ne peut en être question pour ce qui concerne la mer et les matinées passées sur le sable fin, devant son éternelle splendeur; cependant, contre toute attente, même sur la plage, nous ne pouvions nous trouver bien, nous trouver heureux.
C'était trop tôt, trop tôt. La plage était aux mains de la classe indigène moyenne — type d'humanité agréable, évidemment, là encore vous avez raison; on voyait parmi les jeunes beaucoup de charme physique et de grâce saine; mais on était inévitablement aussi entouré de médiocrité humaine et de sottise bourgeoise, ce qui, avouez-le, n'est pas plus charmant lorsque cela porte la marque de ces régions que sous notre ciel. Quelles voix ont ces femmes ! Parfois on a peine à croire qu'on se trouve dans la patrie du chant occidental: "Fuggièro (9) !" J'ai cet appel encore aujourd'hui dans l'oreille, l'ayant entendu pendant vingt matinées retentir cent fois tout près de moi, impudemment rauque, affreusement accentué, avec un è ouvert très marqué, poussé avec une sorte de désespoir mécanique. "Fuggièro !Rispondi al mèno !" Lespétait prononcé à la mode populaire commeschpil y avait en soi de quoi vous irriter quand par ailleurs régnait déjà la mauvaise humeur. Ce cri était destiné à un affreux garçon, qui avait entre les épaules une plaie répugnante causée par le soleil, et qui représentait à l'extrême ce que j'ai jamais rencontré en fait de désobéissance, de sottise et de méchanceté; en outre c'était un grand lâche, douillet au point d'ameuter toute la plage par de révoltantes lamentations. Un jour, dans l'eau, un petit crabe lui avait pincé les orteils; il poussa pour ce petit ennui des plaintes dignes des héros antiques, qui vous auraient remué jusqu'à la moelle et qui produisaient l'impression d'un terrible malheur. Apparemment il se croyait atteint de la blessure la plus venimeuse. Ayant rampé jusqu'à la terre, il se tordait dans des souffrances qui paraissaient insupportables, hurlait: Ohi (10) ! et Ohimè ! et repoussait, en donnant des coups de tous côtés des bras et des jambes, les tragiques adjurations de sa mère et les exhortations d'autres assistants. La scène attirait le monde de toutes parts. On alla chercher un médecin, celui-là même qui avait porté sur notre coqueluche un jugement si sensé; de nouveau s'avéra sa loyauté scientifique. Tout en consolant gentiment le gamin, il déclara le cas nul et sans importance et recommanda simplement au patient de retourner dans l'eau pour rafraîchir la petite meurtrissure. Mais au lieu de l'écouter, on emporta Fuggièro de la plage, comme un blessé ou un noyé, sur une civière de fortune que suivit un grand cortège. Le lendemain matin, en feignant de le faire par mégarde, il recommençait à détruire les châteaux de sable des autres enfants. En un mot, une horreur.
En outre, ce garçonnet de douze ans appartenait aux principaux représentants d'un état d'âme public difficilement saisissable qui était dans l'air, et qui nous gâtait un séjour si charmant en le rendant peu rassurant. L'atmosphère manquait en quelque manière d'innocence, il y avait trop de contrainte; ce public se surveillait, on ne savait tout d'abord pas bien en quel sens, ni dans quel esprit; il plastronnait, affichait pour lui-même et devant les étrangers, de la gravité, de la tenue, un amour de l'honneur continuellement en éveil, — pourquoi ? On ne tardait pas à comprendre qu'il s'agissait de politique, que l'idée de la nation était en jeu. Effectivement, la plage grouillait d'enfants patriotes, phénomène anormal et affligeant. Les enfants ne constituent-ils pas une espèce humaine et une société pour soi, pour ainsi dire une nation propre ? En raison de leur forme commune de vie, ils s'unissent facilement et nécessairement, même si leur petit vocabulaire appartient à des langues diverses. Les nôtres ne tardèrent pas à jouer avec les enfants italiens, ainsi qu'avec d'autres d'origine différente. Mais manifestement ils subirent de mystérieuses désillusions. Il y avait des susceptibilités, des expressions d'un sentiment d'orgueil, qui semblait trop épineux et trop doctrinaire pour mériter entièrement
son nom, des querelles de drapeau, des différends de considération et de préséance; les grandes personnes s'y mêlaient moins pour concilier que pour décider et sauvegarder des principes; il était question de la grandeur et de la dignité de l'Italie, discours sans sérénité qui gâtaient les jeux. Nous voyions nos deux petits se retirer sans comprendre, vexés, et nous avions de la peine à leur expliquer dans une certaine mesure la situation: ces gens, leur disions-nous, traversaient une période, un état un peu analogue à une maladie s'ils voulaient, peut-être pas très agréable, mais nécessaire.
Ce fut de notre faute, c'est par notre négligence qu'on en vint à un conflit avec cet état de choses, que nous avions pourtant reconnu et jugé; encore un conflit: il sembla que les précédents n'avaient pas été tout à fait les résultats de hasards distincts. En un mot, nous portâmes atteinte à la morale publique. Notre fillette, âgée de huit ans, mais paraissant une bonne année de moins par son développement physique, maigre comme un moineau, avait repris son jeu sur la plage en costume mouillé, après un bain qui avait été assez long, comme le permettait la chaleur. Nous lui permîmes d'aller encore une fois à la mer rincer son costume tout raidi de sable collé, pour qu'elle pût le remettre et se garder de le salir à nouveau. Toute nue, elle court jusqu'à l'eau, éloignée de quelques mètres, secoue son maillot et revient. Aurions-nous pu prévoir la vague de raillerie, de scandale, de protestation que suscita sa conduite, notre conduite donc ? Je ne vous fais pas ici une conférence, mais dans le monde entier, l'attitude envers le corps et sa nudité a subi pendant les dernières dizaines d'années un changement fondamental qui a transformé les sentiments. Il y a des choses auxquelles on n'attribue plus d'importance. Telle était la liberté accordée à ce corps de petite fille qui n'avait rien de provocant. Pourtant cela fit ici l'effet d'une provocation. Les enfants patriotes se mirent à crier. Fuggièro sifflait dans ses doigts. Nous entendîmes une conversation animée entre des gens de notre voisinage; elle ne promettait rien de bon. Un monsieur en habit de ville, le chapeau melon, peu fait pour la plage, penché sur la nuque, assure ces dames indignées qu'il est décidé à donner une leçon; il s'avance devant nous, et nous subissons une philippique dans laquelle tout le pathos du Midi sensuel se met au service d'une décence et d'une morale les plus prudes. L'atteinte à la pudeur, dont nous nous étions rendus coupables — nous disait-on —, était d'autant plus condamnable qu'elle équivalait à un abus ingrat et injurieux de l'hospitalité de l'Italie. Nous n'avions pas seulement contrevenu à la lettre et à l'esprit des prescriptions publiques concernant le bain, mais nous avions en même temps lésé criminellement l'honneur de son pays, et lui, le monsieur en frac, il prendrait soin, pour défendre cet honneur, que notre offense à la dignité nationale ne restât pas impunie.
Nous fîmes de notre mieux pour écouter cette semonce en hochant la tête de façon pensive. Contredire cet homme surexcité, c'eût été sans aucun doute tomber d'une faute dans l'autre. Nous avions mainte chose sur le bout de la...
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