Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 4,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Mario et le magicien

De
160 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Thomas Mann. Le prestidigateur de foire dont il est question dans "Mario et le magicien" est un inquiétant hypnotiseur, une sorte de docteur Mabuse ou Caligari qui, jouant de sa séduction comme d'une arme, parvient à exercer sur le petit public familial d'une station balnéaire de l'Italie mussolinienne un pouvoir comparable à celui d'un dictateur. Interrogation sur les puissances de l'irrationnel, l'exercice de l'autorité et les limites de la liberté individuelle, "Mario et le magicien" — dont le décor et l'atmosphère ne sont pas sans rappeler ceux d'un autre texte célèbre de l'auteur: "Mort à Venise" — ainsi que le compte-rendu "Expériences occultes", sont reliés par un thème commun qui fait fonction de symbole d'une époque de crise, et de prodrome du fascisme: celui de l'occultisme et de l'hypnose. Dans un sens élargi, celui de l'annihilation de la volonté et du libre-arbitre, ils constituent une métaphore de la montée du fascisme dans l'Allemagne des années 20, dont Thomas Mann a su saisir très tôt le développement à travers la vogue de l'obscurantisme et le déferlement de courants irrationels à prétention philosophique.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

THOMAS MANN
Mario et le magicien
Traduit de l’allemand par André Gailliard
suivi de
Expériences occultes
Traduit de l’allemand par Louise Servicen
La République des Lettres
MARIO ET LE MAGICIEN
Torre di Venere(1)m’a laissé le souvenir d’une atmosphère désagréabl e. Il y
avait dans l’air, dès le début, de la contrariété, de l’irritation, de la surexcitation, et
puis, pour finir, survint le choc avec ce terrible Cipolla(2), en qui toute la malignité
environnante sembla s’incarner et se concentrer dan gereusement, figure néfaste et
très impressionnante pour des yeux humains. La fin fut effroyable (il nous parut
après coup qu’elle était déterminée d’avance dans l a nature des choses) et le
malheur voulut encore que les enfants y assistassen t ; ce fut une triste situation,
assez choquante en soi, mais qui provint d’un malen tendu causé par les
fallacieuses promesses de ce curieux homme. Ils n’o nt pas compris, Dieu merci, où
finissait le spectacle et où commençait la catastro phe et on les a laissés dans
l’heureuse illusion que tout avait été du théâtre.
Torre se trouve à environ quinze kilomètres de Porto-Clemente, une des plages
les plus fréquentées de la mer Tyrrhénienne. D’une élégance citadine, comble
pendant des mois, Porto-Clemente offre une rue bariolée de bazars et d’hôtels, le
long de la mer, une large plage, couverte de tentes , de châteaux pavoisés et
d’hommes bronzés, et l’animation bruyante des divertissements. Comme la plage,
bordée de bois de pins, que dominent à faible dista nce les montagnes, garde tout le
long de la côte son sable fin et sa largeur accueil lante, il n’est point étonnant qu’un
peu plus loin une concurrence plus calme se soit établie de bonne heure déjà :
Torre di Venere, où d’ailleurs on cherche en vain d epuis longtemps la tour à laquelle
cet endroit doit son nom, est, en tant que lieu de villégiature, un surgeon de la
grande station voisine ; pendant quelques années, p our quelques gens, ce fut un
lieu idyllique, un refuge pour les amis de l’élémen t marin sans mondanités. Mais,
comme il arrive toujours, la paix dut quitter Torre pour se rendre un peu plus loin le
long de la côte, à Marina Petriera, ou Dieu sait où ; le monde, comme chacun sait,
cherche la paix, et la chasse en se jetant sur elle avec une ridicule passion, dans
l’illusion qu’elle peut s’unir à lui et rester là o ù il est ; et même, alors qu’il a déjà
monté sa foire quelque part, il est capable de s’im aginer qu’elle y est encore. C’est
ainsi que Torre, bien qu’encore plus contemplatif e t plus modeste que Porto-
Clemente, est très recherché des Italiens et des étrangers. On ne va plus à la
station balnéaire mondiale, dans la mesure cependan t où elle reste une station
mondiale bruyante sans une chambre libre ; on va à côté, à Torre, c’est même plus
distingué, en outre c’est meilleur marché, et la fo rce d’attraction de ces qualités
continue à s’exercer alors que les qualités elles-m êmes ne subsistent déjà plus.
Torre a maintenant son Grand Hôtel ; de nombreuses pensions, luxueuses ou plus
simples, se sont établies ; les propriétaires et lo cataires des villas estivales et des
jardins de pinedas au bord de la mer n’ont plus la tranquillité sur la plage ; en juillet,
en août, le tableau n’y diffère en rien de celui de Porto-Clemente : cela grouille de
petits baigneurs qui crient, piaillent et se querel lent, sous l’ardeur forcenée d’un
soleil qui leur pèle la nuque ; des barques plates peintes de couleurs crues se
balancent sur l’azur étincelant, avec des enfants p our équipage, tandis que les
mères inquiètes les cherchent des yeux et font rete ntir les airs de leurs prénoms
sonores ; et les marchands d’huîtres, de boissons, de fleurs, de parures de corail et
decornetti al burro(3)marchent sur les membres de gens allongés, et crie nt leurs
marchandises, eux aussi, avec la voix pleine et fra nche du Midi.
Tel était l’aspect de la plage de Torre lorsque nou s arrivâmes. C’était assez joli,
nous trouvâmes cependant que nous étions venus trop tôt. A la mi-août, la saison
italienne battait encore son plein ; pour des étran gers, ce n’est pas le bon moment
pour apprécier les charmes de l’endroit. Quelle fou le, l’après-midi, dans les jardins
des cafés de la promenade, — à l’"Esquisito »(4), par exemple, où nous allions de
temps en temps, et où nous étions servis par Mario, ce même Mario dont je parlerai
plus loin ! C’est à peine si l’on y trouve une tabl e, et les orchestres, sans rien vouloir
savoir l’un de l’autre, se coupent réciproquement l e chant. D’ailleurs l’après-midi il y
a tous les jours des renforts de Porto-Clemente ; c ar Torre est naturellement pour
les hôtes turbulents de cette ville de plaisirs un but favori d’excursion, et les voitures
Fiat qui passent et repassent couvrent les buissons de laurier et d’oléandres au
bord de la route d’une épaisse poussière blanche — spectacle curieux mais
repoussant.
Sérieusement, c’est en septembre qu’on doit aller à Torre di Venere, lorsque la
station balnéaire s’est vidée du grand public, ou b ien en mai, avant que la mer ait
atteint le degré de chaleur qui décide le Méridiona l à s’y plonger. Pendant l’avant et
l’arrière-saison ce n’est pas d’ailleurs vide, Torre, mais c’est alors plus calme et
moins national. Sous les parasols des tentes et dan s les salles à manger des
pensions, on entend alors surtout l’anglais, l’alle mand, le français, tandis qu’au mois
d’août, l’étranger trouve les hôtels — du moins le Grand Hôtel, où, faute d’adresses
personnelles, nous avions retenu des chambres — entièrement aux mains de la
société florentine et romaine, au point qu’il se se nt isolé et qu’il peut par instants se
paraître un hôte de second ordre.
C’est l’expérience que nous fîmes avec un peu d’enn ui le soir de notre arrivée,
lorsque nous nous rendîmes pour dîner dans la salle à manger et que nous nous
fîmes indiquer une table par le maître d’hôtel. On ne pouvait faire à cette table
aucun reproche, mais nous étions captivés par la vu e de la véranda voisine, dont
les vitres donnaient sur la mer ; elle était aussi pleine que la salle, mais n’était pas
comble, et sur les petites tables y brillaient des lampes chapeautées de rouge. Les
enfants se montraient ravis de cette splendeur et n ous déclarâmes purement et
simplement que nous préférions prendre nos repas da ns la véranda ; cela ne fit que
témoigner de notre ignorance, à ce qu’il parut, car on nous apprit, avec une
politesse un peu gênée, que cet endroit intime étai t réservé « à notre clientèle »,ai
nostri clientis n’étions pas des. A nos clients ? Mais nous étions des clients. Nou
passants, des éphémères, nous allions faire partie de la maison pour trois ou quatre
semaines, nous étions pensionnaires. Nous nous disp ensâmes d’insister pour
éclaircir la différence entre les gens comme nous e t cette clientèle qui pouvait
manger devant de petites lampes rouges, et nous prîmes lePranzo(5)à notre table
de la salle, éclairée de la lumière commune, — dîne r bien moyen d’ailleurs, schème
d’hôtel sans caractère et de peu de goût ; nous avo ns par la suite trouvé bien
meilleure la cuisine de la pension Eleonora, à dix pas plus avant dans les terres.
Car c’est là que nous nous sommes établis, avant mê me d’être vraiment
installés au Grand Hôtel, au bout de trois ou quatre jours, — et ce ne fut pas à
cause de la véranda et de ses petites lampes ; les enfants, tout de suite amis avec
les garçons et les chasseurs, pris par les plaisirs de la mer, eurent vite oublié
l’attrait des abat-jour de couleur. Mais il survint sans tarder, avec certains clients de
la véranda — ou plutôt seulement avec la direction de l’hôtel, qui se confondait
devant eux en complaisance —, un de ces conflits qu i peuvent dès le début imposer
à un séjour la marque du désagrément. Parmi cette c lientèle se trouvait de la haute
noblesse romaine, un Prince X. avec sa famille ; et comme les chambres de ces
gens étaient voisines des nôtres, la princesse, gra nde dame et en même temps
mère passionnée, avait été effrayée par les restes d’une coqueluche qui avait
atteint peu auparavant nos enfants, ensemble, et do nt de faibles échos tardifs
interrompaient encore de temps en temps, pendant la nuit, le sommeil
généralement imperturbable du plus jeune. La nature de cette maladie est mal
expliquée, et il reste sur cette question place à l a superstition ; aussi nous n’en
avons jamais voulu à notre élégante voisine de ce q u’elle ait cru l’opinion si
répandue selon laquelle la coqueluche est contagieu se par simple acoustique et
qu’elle ait craint ce mauvais exemple pour ses peti ts.
Avec le plein sentiment féminin de sa considération , elle se plaignit auprès de la
direction, et celle-ci, en la personne du fameux ma nager en redingote, s’empressa
de nous signifier avec maint regret que dans ces co nditions il était inéluctablement
nécessaire de nous loger à l’annexe de l’hôtel. Nou s eûmes beau protester que la
maladie de l’enfant se trouvait au dernier stade, q u’elle devait être considérée
comme terminée, et qu’elle ne présentait plus aucun e sorte de danger pour
l’entourage, tout ce qu’on nous accorda, ce fut de porter le cas devant le forum
médical, et d’en référer pour la décision au médeci n de la maison — seulement à
celui-ci, non pas à un autre que nous aurions pu de mander. Nous acceptâmes cet
accord, convaincus qu’ainsi la princesse serait ras surée et qu’en même temps nous
éviterions l’ennui d’un déménagement. Le docteur vi ent et se révèle un loyal et
sincère serviteur de la science. Il ausculte le petit, déclare l’évolution du mal
achevée, et nie le moindre danger. Nous nous croyon s déjà en droit de considérer
l’incident comme terminé : mais voilà que le manage r déclare que même après les
constatations du médecin, il nous faut quitter les chambres et nous loger à l’annexe.
Ce byzantinisme nous révolta. Il est invraisemblabl e que l’opiniâtreté félone à
laquelle nous nous heurtions ait été celle de la princesse. L’hôtelier servile n’avait
sans doute pas même osé lui faire part de l’avis du docteur. En tout cas nous lui
donnâmes à comprendre que nous préférions quitter tout à fait l’hôtel, et,
immédiatement, nous fîmes les malles. Nous pouvions agir ainsi d’un cœur léger,
car entre-temps nous avions déjà lié en passant des relations avec la pension
Eleonora, dont l’aimable aspect intime nous avait p lu de prime abord, et nous
avions fait, en la personne de sa propriétaire, Sig nora Angiolieri(6), une
connaissance très sympathique. Mme Angiolieri, grac ieuse dame aux yeux noirs, de
type toscan, qui pouvait bien être au début de la trentaine, au teint d’ivoire mat des
Méridionales, et son mari, homme soigneusement habi llé, silencieux et chauve,
possédaient à Florence un hôtel assez grand et ne d irigeaient qu’en été et au début
de l’automne la filiale de Torre di Venere. Mais au trefois, avant son mariage, notre
nouvelle hôtesse avait été dame de compagnie, costu mière et même amie de la
Duse(7), temps qu’elle considérait évidemment comme la gra nde et l’heureuse
époque de sa vie et dont elle commença à nous racon ter des souvenirs avec
animation dès notre première visite. Les petites ta bles et les étagères de salon de
Mme Angiolieri étaient ornées d’innombrables photog raphies de la grande actrice,
d’affectueuses dédicaces, et de bien d’autres souve nirs de la vie commune
d’autrefois. Et bien qu’on pût penser que le culte de son intéressant passé était
aussi un peu destiné à accroître l’attrait de son e ntreprise actuelle, c’est avec plaisir
et intérêt que, tout en suivant Mme Angiolieri à travers la maison, nous l’écoutions
raconter, en son toscan saccadé et chantant, la bon té dolente, le génie du cœur et
la profonde tendresse de son immortelle maîtresse.
C’est donc là que nous fîmes porter nos affaires, a u grand regret du personnel
du Grand Hôtel qui, selon la coutume bien italienne , aimait beaucoup les enfants ;
l’appartement qu’on nous donna était indépendant et agréable, — le contact avec la
mer était facile, par une allée de jeunes platanes qui menait à la promenade de la
plage ; la salle à manger, où chaque jour Mme Angio lieri servait la soupe de ses
propres mains, était fraîche et propre, le service attentif et complaisant, les aliments
excellents, et nous trouvâmes même des amis de Vien ne avec lesquels nous
pûmes bavarder devant la maison après dîner et qui nous firent faire d’autres
connaissances, si bien que tout aurait pu être pour le mieux, — nous étions
parfaitement heureux du changement et rien ne manqu ait pour un séjour
satisfaisant.
Cependant nous ne pouvions nous y plaire tout à fai t. Peut-être étions-nous
poursuivis par la sotte raison de notre changement de demeure ; pour moi,
personnellement, j’avoue que je m’accommode diffici lement de tels heurts avec les
usages trop humains, tels que l’abus naïf de la pui ssance, l’injustice, la corruption
rampante. Ils m’ont préoccupé trop longtemps, m’ont jeté en des réflexions irritées,
qui doivent leur stérilité au caractère par trop fa cilement admis et naturel de ces
phénomènes.
Cependant nous ne nous sentions même pas brouillés avec le Grand Hôtel. Les
enfants continuaient à y entretenir leurs amitiés, le portier leur réparait leurs jouets,
et de temps en temps nous buvions le thé dans le ja rdin de l’établissement, non
sans rencontrer la princesse, qui, les lèvres rehau ssées de rouge corail,
apparaissait d’un pas gracieusement assuré, pour vo ir ses enfants chéris, confiés à
la garde d’une Anglaise ; elle ne soupçonnait pas m ême notre dangereux voisinage,
car dès qu’elle se montrait il était strictement in terdit à notre petit de toussoter si
peu que ce fût.
La chaleur était excessive, dois-je le dire ? Elle était africaine ; dès qu’on se
détachait des bords de la fraîcheur bleue, le règne de la terreur solaire était
tellement inexorable que les quelques pas pour alle r de la plage à la table du
déjeuner, même si l’on n’était qu’en pyjama, devena ient une entreprise pénible à
vous faire soupirer d’avance. Aimez-vous ça ? Aimez -vous ça pendant des
semaines ? Certes, c’est le Midi, c’est le temps cl assique, le climat qui a vu fleurir la
civilisation humaine, le soleil d’Homère(8), etc. Mais au bout de quelque temps, je
ne peux m’empêcher d’être un peu tenté de trouver c e climat stupide. Le vide
brûlant du ciel, à la longue, me devient pénible ; il est vrai que la vivacité des
couleurs, la monstrueuse naïveté de la lumière et s on intégrité éveillent des
sentiments joyeux, donnent de l’insouciance et vous rendent à coup sûr
indépendant des caprices et des surprises du temps ; mais, sans que l’on s’en
rende compte au début, cette clarté laisse insatisfait des besoins plus profonds et
plus complexes de l’âme nordique, et elle finit par inspirer quelque chose comme du
mépris. Vous avez raison, sans cette sotte histoire de toux de coqueluche, je
n’aurais pas eu la même impression ; j’étais agacé, je voulais peut-être le ressentir
et, à demi inconsciemment, je saisis un motif spiri tuel tout préparé, sinon pour
produire ce sentiment, du moins pour le légitimer e t le renforcer. Mais si vous nous
imputez de la mauvaise volonté, — il ne peut en être question pour ce qui concerne
la mer et les matinées passées sur le sable fin, de vant son éternelle splendeur ;
cependant, contre toute attente, même sur la plage, nous ne pouvions nous trouver
bien, nous trouver heureux.
C’était trop tôt, trop tôt. La plage était aux main s de la classe indigène
moyenne — type d’humanité agréable, évidemment, là encore vous avez raison ; on
voyait parmi les jeunes beaucoup de charme physique et de grâce saine ; mais on
était inévitablement aussi entouré de médiocrité hu maine et de sottise bourgeoise,
ce qui, avouez-le, n’est pas plus charmant lorsque cela porte la marque de ces
régions que sous notre ciel. Quelles voix ont ces femmes ! Parfois on a peine à
croire qu’on se trouve dans la patrie du chant occi dental : « Fuggièro(9)! » J’ai cet
appel encore aujourd’hui dans l’oreille, l’ayant en tendu pendant vingt matinées
retentir cent fois tout près de moi, impudemment ra uque, affreusement accentué,
avec un è ouvert très marqué, poussé avec une sorte de désespoir mécanique.
« Fuggièro !Rispondi al mèno !» Lespétait prononcé à la mode populaire comme
schpil y avait en soi de quoi vous irriter quand par a illeurs régnait déjà la mauvaise
humeur. Ce cri était destiné à un affreux garçon, q ui avait entre les épaules une
plaie répugnante causée par le soleil, et qui repré sentait à l’extrême ce que j’ai
jamais rencontré en fait de désobéissance, de sotti se et de méchanceté ; en outre
c’était un grand lâche, douillet au point d’ameuter toute la plage par de révoltantes
lamentations. Un jour, dans l’eau, un petit crabe l ui avait pincé les orteils ; il poussa
pour ce petit ennui des plaintes dignes des héros a ntiques, qui vous auraient remué
jusqu’à la moelle et qui produisaient l’impression d’un terrible malheur.
Apparemment il se croyait atteint de la blessure la plus venimeuse. Ayant rampé
jusqu’à la terre, il se tordait dans des souffrance s qui paraissaient insupportables,
hurlait : Ohi(10)! et Ohimè ! et repoussait, en donnant des coups d e tous côtés des
bras et des jambes, les tragiques adjurations de sa mère et les exhortations
d’autres assistants. La scène attirait le monde de toutes parts. On alla chercher un
médecin, celui-là même qui avait porté sur notre co queluche un jugement si sensé ;
de nouveau s’avéra sa loyauté scientifique. Tout en consolant gentiment le gamin, il
déclara le cas nul et sans importance et recommanda simplement au patient de
retourner dans l’eau pour rafraîchir la petite meurtrissure. Mais au lieu de l’écouter,
on emporta Fuggièro de la plage, comme un blessé ou un noyé, sur une civière de
fortune que suivit un grand cortège. Le lendemain m atin, en feignant de le faire par
mégarde, il recommençait à détruire les châteaux de sable des autres enfants. En
un mot, une horreur.
En outre, ce garçonnet de douze ans appartenait aux principaux représentants
d’un état d’âme public difficilement saisissable qu i était dans l’air, et qui nous gâtait
un séjour si charmant en le rendant peu rassurant. L’atmosphère manquait en
quelque manière d’innocence, il y avait trop de con trainte ; ce public se surveillait,
on ne savait tout d’abord pas bien en quel sens, ni dans quel esprit ; il plastronnait,
affichait pour lui-même et devant les étrangers, de la gravité, de la tenue, un amour
de l’honneur continuellement en éveil, — pourquoi ? On ne tardait pas à
comprendre qu’il s’agissait de politique, que l’idé e de la nation était en jeu.
Effectivement, la plage grouillait d’enfants patrio tes, phénomène anormal et
affligeant. Les enfants ne constituent-ils pas une espèce humaine et une société
pour soi, pour ainsi dire une nation propre ? En ra ison de leur forme commune de
vie, ils s’unissent facilement et nécessairement, m ême si leur petit vocabulaire
appartient à des langues diverses. Les nôtres ne ta rdèrent pas à jouer avec les
enfants italiens, ainsi qu’avec d’autres d’origine différente. Mais manifestement ils
subirent de mystérieuses désillusions. Il y avait d es susceptibilités, des expressions
d’un sentiment d’orgueil, qui semblait trop épineux et trop doctrinaire pour mériter
entièrement son nom, des querelles de drapeau, des différends de considération et
de préséance ; les grandes personnes s’y mêlaient m oins pour concilier que pour
décider et sauvegarder des principes ; il était que stion de la grandeur et de la
dignité de l’Italie, discours sans sérénité qui gâtaient les jeux. Nous voyions nos
deux petits se retirer sans comprendre, vexés, et n ous avions de la peine à leur
expliquer dans une certaine mesure la situation : c es gens, leur disions-nous,
traversaient une période, un état un peu analogue à une maladie s’ils voulaient,
peut-être pas très agréable, mais nécessaire.