Marseille, Nîmes et ses environs en 1815, par un témoin oculaire. - Marseille, Nîmes et ses environs en 1815, par M. Durand, témoin oculaire. 2e partie. - Marseille, Nîmes et ses environs en 1815. 3e et dernière partie. Lettre à M. Benjamin de Constant sur les troubles du Gard, par M. Charles Durand, avocat. Partie 3

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les marchands de nouveautés (Plancher) (Paris). 1818. 3 parties en 1 vol. in-8° , portrait.
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Publié le : jeudi 1 janvier 1818
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ET SES ENVIRONS,
TROISIÈME ET DERNIÈRE PARTIE.
LETTRE
A M. BENJAMIN DE CONSTANT;
SUR LES TROUBLES DU GARD,
PAR CHARLES DURAND, AVOCAT.
A PARIS,
CHEZ PLANCHER, LIBRAIRE, RUE POUPÉE, N° y,
1818.
Les cinq exemplaires voulus par la loi ayant été déposas à
la Direction de la Librairie , je poursuivrai, selon la rigueur
des lois, les contrefacteurs et débit ans de la première, de la
seconde et de cette troisième partie.
PLANCHER, Libraire , rue Poupée, no- 7.
A MONSIEUR
BENJAMIN DE CONSTANT.
MONSIEUR ,
J'AI retrace , dans un ouvrage intitule :
Marseille, Nîmes et ses environs en 1815,
les malheureux évènemens qui ont affligé ces
villes à l'époque d'une réaction sanglante
dont on voudrait perdre le souvenir. Mes
récits étaient pleins de modération, j'ose le
croire, et pourtant j'ai reçu des reproches
de la part de ceux que j'attaquais et de ceux
dont j'embrassais la défense; les uns m'ont
accusé d'avoir trop parlé , les autres se sont
plaints de ce que je n'avais pas tout dit ; celte
critique de, part et d'autre sera peut être à
vos yeux une preuve de mon impartialité ,
Marseille. IIIe. partie. 1
( 2 )
et il est indispensable que je la rapporte,
pour que vous puissiez prononcer sur quel-
ques questions que j'ai à vous soumettre.
Aucune de ces questions n'est relative à
Marseille. Les deux terribles journées du 25
et du 26 juin ont été le résultat des circons-
tances , et les troubles qui ont éclaté dans
cette ville ayant été dirigés principalement
contre des militaires qui n'y sont plus, il est
évident que la cause de ces funestes atta-
ques a dû cesser après la retraite de ceux
contre lesquels on les avait dirigées.
Il n'en est pas de môme de Nîmes et du
département du Gard tout entier. Les ca-
tholiques et les protestant y sont en paix au-
jourd'hui, mais ils sont en présence , et le
gouvernement qui a su prendre les plus sa-
ges mesures pour y rétablir le calme , ne se-
rait pas fâché sans doute que dés écrivains
recommandables par leurs lumières fissent
connaître leurs opinions sur les causes de ces
troublés et sur la manière dont on doit les
prévenir pour toujours.
Il faut, si je ne me trompe, trouver dans
l'homme à qui l'on veut confier cette noble
tâche, de profondes connaissances en poli-
tique et l'amour sincère de l'humanité ; vos
(3)
ouvrages et vo.tre dévouement au malheu-
reux Wilfrid Regnault nous sont garans que
vous réunissez ces qualités. S'il s'était agi
seulement de trouver un bon citoyen, notre
choix,aurait été difficile , la France en offre;
partout à nos yeux ; mais-il fallait encore des
lumières , de l'impartialité, et cet ascendant
que donne sur l'opinion publique une répu-
tation acquise par des travaux utiles à la pa-
trie ; veuillez donc nous excuser , monsieur,
si nous avons cru devoir nous adresser à
vous. Je dis nous, parce qu'interprète de
tous les habitans du Gard amis de l'ordre et
de la paix, c'est plutôt en leur nom qu'au
mien que je vous écris, et c'est à ce titre
seul que j'ose espérer que vous m'honorerez
d'une réponse.
i°. Je parlerai d'abord de l'esprit général
qui règne dans le département du Gard.
2°. Je rappellerai nos derniers troubles*"
et prouverai exactement les faits à mesure
que je les raconterai.
3°. Je hasarderai quelques réflexions sur
les causes probables de ces troubles;
4°. Et je résumerai dans quatre questions
principales les choses sur lesquelles vous
aurez à prononcer.
(4)
Ce n'est point pour vous tracer un cadre ,~
monsieur, que j'entreprends de diviser ainsi
les matières que j'ai à traiter ; ce plan n'est
formé que pour guider ma propre faiblesse,
afin que je ne prenne +moi-même , dans un
sujet si vaste , que ce qu'il convient de sou-
mettre à votre jugement. C'est à vous ensuite
de suppléer à ce que j'aurai oublié de dire ,
de corriger ce que je n'aurai pas bien dit :
j'aurai rempli mon but, si je suis parvenu
à vous intéresser en laveur de mes compa-
triotes qui me sont chers et qui sont malheu-
reux.
CHAPITRE PREMIER.
Esprit général des habitons du déparlement dit
Gard.
LE Gard, borné au nord par les Cevenues, à
l'orient par le Rhône, au midi par la Méditerranée,
et à l'occident par la rivière du Vidourle et le dépar-
tement de l'Hérault, peut se diviser en deux parties à
peu près égales ; savoir : celle du nord et de l'occi-
dent, habitée généralement par une population pro-
testante , et celle du midi et de l'orient, presque
entièrement catholique. La ville de Nîmes, située
sur la ligne qui sépare ces deux contrées, tient égale-
ment de l'une et de l'autre, et réunit dans son sein des
hommes séparés dans les aulres villes du départe-
ment; là, toujours en présence, toujours sûrs d'être
appuyés de la partie du Gard habitée par leur co-
religiouaires, les Nîmois, catholiques ou protestans
nourrissent en secret, depuis un temps infini, cette
inquiétude, celte haine qui doivent naturellement
animer deux classes d'hommes également puissantes
parleur nombre ou par leur richesse,également in-
dustrieusee, et dout la force et l'activité ne peuvent
(6)
parvenir à faire enfin dominer l'une sur l'autre. Ce
désir de domination se fait remarquer autant chez
les catholiques que chez les protestans. Demandez à
un bourgeois de Nîmes de l'une et de l'autre de ces
deux sectes ce qu'il pense de l'autre, il ne vous
répoudra qu'avec mépris, et vous aurez la même
réponse d'un homme de la secte opposée (I).
Lequel a tort ? lequel a raison ? Grande question
continuellement agitée dans le département, où l'on
trouve plus de cent mille hommes toujours prêts à ex-
cuser, à justifier les excès présens par les excès pas-
sés, fournissant ainsi à leurs adversaires des armes
pour l'avenir; question facile à résoudre, lorsque,
cherchant de bonne foi la vérité , et découvrant dans
l'histoire des torts de. part et d'autre , ou appelle la
raison et la philosophie au secours de l'humanité
méconnue ; mais la philosophie et la raison ne sont
pas le partage du plus grand nombre. Sous un ciel
pur, dans un pays heureux, favorisé par la nature
et riche de son industrie, dans un pays qui n'aurait
(I) Je préviens le lecteur, une fois pour toutes, que je me
sers indifféremment dans cet écrit des mois culte, religion,
secte , afin de ne pas répéter toujours le même, sans préten-
dre attachera aucun la moindre idée défavorable. C'est ainsi
que, pour exprimer la division qui règne entre les habitans,
je parle de l'un et de l'autre parti, de l'esprit de parti, etc Je
devais cette explication à ceux qui s'attachent aux mots plutôt
qu'aux idées.
(7)
point son égal dans la France entière si la pais; et la
concorde y régnaient, une multitude d'hommes ai-
gris par les vengeances ou les revers, répcle sans
cesse des accusations que les habitans du Nord ont
peine à concevoir, parce que les faits sur lesquels
elles reposent sont du domaine de l'histoire, et sem-
blent devoir être oubliés pour toujours- Ici, c'est
la St .- Barthélémy et les dragonnades ; là, ce sontles
troubles de la révolution connus sous le nom de
Sagarre, Partout on s'y souvient de ces guerres et
de ces malheurs qui précédèrent ou suivirent la ré-
vocation de l'édit de Nantes. Le père qui, par pru-
dence, n'ose point manifester tout haut ses seuti-
înens de haine, les inspire en secret à ses enfans,
à ses amis , à tout ce qui l'entoure ; jetant un voile
épais sur les fautes ouïes crimes de son parti, il dé-
signe à leur indignation les maux que lui firent souf-
frir les hommes qui suivirent d'autres bannières, et
prépare ainsi, en attisant le feu des guerres civiles,
des assassins ou des victimes pour d'autres troubles
dans l'avenir.
J'ai dit qu'une moitié du département était com-
posée de catholiques, et l'autre de protestans ; il me
semble nécessaire de développer un peu plus ce que
je viens d'avancer. Je vais donc parler des habitans
qui professent les deux cultes ; je dirai un mot de
l'esprit qui les anime, et pénétrant ensuite dans
les murs de Nîmes , j'examinerai sou état actue|,
ses sociétés ; je rappellerai les maux qui ont désolé
(8)
le Gard ; je le ferai avec justice , impartialité ,
et j'aurai l'honneur, monsieur, de vous soumettre
en même temps quelques idées relatives, non au ré-
tablissement, mais au maintien de la tranquillité pu-
blique , rendue enfin aux habitans par les soins du
ministère et des autorités locales.
Dire qu'une moitié de la population est proles-
tante ou catholique , et qu'elle occupe telle partie
du Gard que je désigne , ce n'est point vouloir faire
entendre qu'il n'y a là aucune fusion des diff'rens
cultes, c'est indiquer seulement celui que professe
la majorité des habitans. Après cette explication,
vous ne serez point étonné que je parle tantôt de la
portion catholique, et tantôt de la portion protes-
tante du département.
La première s'élend depuis le Pont-Saint-Esprit
Jusqu'à Aiguës-Mortes, en suivant les bords du Rhône
et de la mer.
La seconde comprend le nord et la partie occi-
dentale du Gard; les Cevennes, les bords du Vi-
dourle et du Gardon se trouvent dans celte parlie qui
se compose de la Vannage et de la Gardonenque ;
le milieu du département offre un graud nombre de
communes contenant plus on moins d'habitans de
la religion réformée, selon qu'elles se trouvent éloi-
gnées on rapprochées de ces lieux qui en sontlecenlre.
La population d'Aiguës Mortes et'de Beaucaire,
et celle de beaucoup de villages qui entourent ces
villes, est tout entière composée de catholiques,
(9 )
ou du moins ils s'y trouvent partout eu très-grande
majorité. Fidèlement attachés à la cause des Bour-
bons , ils furent toujours les premiers à gémir de
leur absense et à fêter leur retour ; pourquoi faut-il
que ce soit surtout chez ces hommes amis de nos
rois que les auteurs de la réaction la plus sanglante
aient trouvé leur.asyle et leurs principales forces ?
Je suis loin de blâmer les devoirs de l'hospitalité que
les habitans de Beaucaire exercèrent envers les mal-
heureux qui allèrent s'}' réfugier à l'époque des cent
jours ; mais on ne peut se rappeler sans douleur que
lorsque des temps plus heureux pour la cause royale
succédèrent on vit sortir des murs de celle ville,
cette armée dévastatrice qui, au mépris des ordres
de ses chefs , vint désoler par les meurtres et par le
pillage une ville amie qui attendait des auxiliaires et
non des assassins.
Il est des villages aux environs de Beaucaire et
de Nîmes dans lesquels on peut à peine compter
quelques individus qui n'aient point pris part aux
horribles événemens dont cette dernière ville a éléie
théâtre ; je rappellerai plus bas quelle fui la conduite
de ces monstres dont j'ai rapporté quelques traits ;
je dois seulement à présent peindre l'esprit et le
caractère des catholiques en général. Incapables de
juger par eux-mêmes , ils reçoivent de ceux de Nî-
mes l'impulsion que ceux-ci veulent leur commu-
niquer; presque tous cultivateurs pauvres et labo-
rieux, ils attendent, pour servir la cause royale, le
(10)
ordres de ceux qu'ils en croient étre.les plus fermes
soutiens. Les ultra royalistes de Nîmes, ennemis ar-
dens de cette charte qui protège tous les cultes, en
cachent jusqu'à l'existence à ces hommes ignorans
avec qui eux seuls communiquent, ou la leur pré-
sentent comme une de ces mesures passagères que
dictent prudence et le besoin du moment, et qui
doivent, bientôt après, tomber dans le plus pro-
fond oubli. Ainsi sont méconnus par les amis les plus
zélés du Roi, les bienfaits du Roi même; ainsi,
le don le plus précieux qu'un monarque puisse faire
à son peuple est traité comme un acte de la plus
absurde timidité !
Comment les tirer de cette erreur qu'ils ont embras-
sée de bonne foi?comment leur persuader que ce
n'est point M. de *** qui doit les diriger, mais le
gouvernement, le Roi lui-même , ennemi du sang et
des réactions, sage, tolérant, juste, également ami
du protestant et du catholique, du riche et du pau-
vre , du noble et du paysan ? Le tems les éclairera
peut-être et les détrompera sur le caractère de leurs
agitateurs ; mais il est un moment que l'ami de la
patrie et de l'humanité appelle, et qui n'est point en-
core venu, c'est celui où ces hommes apprendront
qu'ils ont eu tort de piller et d'assassiner.
Croiriez-vous, monsieur, que des mesures les
plus sévères employées par le gouvernement pour
arrêter le cours des désordres , une grande partie
a été entièrement illusoire par le soin que l'on met-
( 11 )
tait à répandre chez le peuple des bruits qui de-
vaient en anéantir tous les effets ? Il n'est que trop
vrai. Si le Roi s'irritait contre les habitans de Nî-
mes, lors de l'assassinat du brave général Lagarde,
on apprenait tout bas à ces hommes crédules que le
premier moment passé, le Roi s'était repenti de son
ordonnance ; que les princes étaient loin d'avoir ap-
prouvé les mesures qu'elle contenait; que le minis-
tère seul avait tout fait, et qu'on allait bientôt le
remplacer, et mille autres fables ridicules aux yeux
de tous ceux qui pensent, mais terribles par le ré-
sultat qu'elles devaient avoir sur l'esprit de la popu-
lace, toujours prête à reprendre le cours de ses san-
glantes vengeances, quand elle y serait de nouveau
invitée ?
Crédules et confians dans l'impunité qu'on leur
promettait en secret, tels étaient, tels sont encore
aujourd'hui ces hommes heureusement surveillés
par u»e autorité ferme et sévère ; ce n'est poiut par
conjecture que j'en parle ; interrogez-les, ils diront
ce que je viens d'écrire ; je n'ai fait que le répéter.
Parcourez la France du nord au midi , écoutez
partout les opinions du peuple , comparez-les, vous
ne trouverez nulle part une différence aussi graude
que celle qui existe entre celles des hommes dont je
viens de parler, et de ceux qui habitent la partie
protestante du département, Il n'est peut être pas inu-
tile, pour la reconnaître, de jeter ne coup d'oeil sur
les Cevennes, pays pauvre et riant, asyle des refu-
( 12 )
giés, principal séjour des habitans du Gard qui pro-
fessent la religion réformée ; ce que je dirai des Ce-
vennes peut s'appliquer à toutes les parties du pays
protestant.
Vous avez présentes à l'esprit, monsieur, les
guerres de religion qui eurent lieu dans le Langue-
doc à différentes époques ; vous savez quelle était
la force des protestais, et vous avez peut-être ad-
miré comme moi le boulanger Cavalier traitant d'é-
gal à égal avec un des plus illustres généraux de son
siècle. Vous n'ignorez point ce qu'étaient les Ceven-
nes dans ce temps ; voici ce qu'elles sont aujour-
d'hui :
Un peuple doux, paisible et religieux habile ces
montagnes ; l'union la plus touchante , la force et la
sobriété sont ses principales vertus. Avec le fer, il
fut presque toujours invincible ; on le ramena tou-
jours par la persuasion qui gagne les hommes et qui
ne les aigrit pas. Quelques petites villes, situées à
peu de dislance les unes des autres, renferment les
plus riches habitans ; les autres occupeut de nom-
breux villages épars sur les montagnes ou dans des
vallons arrosés par des rivières. L'étranger qui
parcourt ces lieux se croit transporté dans la Suisse ;
il trouve même dans le caractère des Cevennois
quelque ressemblance avec celui des anciens habitans
de l'Helvétie. Accoutumés à la fatigue, petits el ro-
bustes, nourris sur ces monts qu'ils abandonnent ra-
rement, ils passent souvent la journée à travailler
( 13 )■
dans leurs bois de châtaigniers. Le fruit de ces arbres
est leur principale nourriture; il n'est pas rare d'en,
trouver qui n'ont jamais mangé de pain fait avec du
blé.
■ Cette vie solitaire et laborieuse n'exclut pas de
chez eux l'éducation , qui y est soignée autant que
partout ailleurs ; les enfans sont instruits par des,
maîtres d'école de village, et plus tard par les minis-
tres. Assidus au temple où se rendent régulièrement
leurs parens , ils apprennent à devenir comme eux
actifs et pieux. On trouve généralement chez ces
paysans plus d'urbanité, plus d'esprit naturel que
chez leurs autres compatriotes du Midi ; ils saluent
l'étranger , et ne répondent que le chapeau à la main
au voyageur qui les interrige; l'on entend quelquefois
s'échapper naturellement de leur bouche des repar-
ties que bien des gens d'esprit ne craindraient point
d'avouer. Parmi les familles aisées, on rencontre
rarement des femmes qui n'aient point une conver-
sation et même un style agréable. Elles ignorent les
usages des grandes villes ; leurs moeurs, leurs pa-
rures sont simples, mais leur esprit est presque tou-
jours heureusement cultivé.
La paix qui règne dans ces contrées se concilie
peu avec l'idée effrayante que se font les habitans de
la plaine de ces hommes qu'ils ont vus plusieurs fois
les armes à la main. Comme eux pourtant les Ceven-
nois sont doux , paisibles, iguorans en politique et
inspuciaus sur tout ce qui ne concerne pas leurs in-
( 14 )
féréls. Mais une nouvelle imprévue peut faire cesser
cette tranquillité, et répandre dans ces moutagnes une
alarme universelle. Nos coreligionnaires sont mena-
cés. Tel est le cri auquel ils ont manqué rarement
de répoudre , et qui peut les rendre terribles peur
leurs ennemis intolérans . Propriétaires , artisans i
ouvriers, cultivateurs -, tous deviennent soldats.
Leurs fusils de chasse les arment, des hommes qui
ne sont pas plus qu'eux les guident, et malheur à
celui qui va les attaquer dans leurs montagnes. Que
l'on ne me cite point l'exemple des troupes autri-
chiennes qui les ont traversées ; le nom du Roi, sa
volonté seule a pacifié ce pays. S'il en avait été autre-
ment, ce n'est point à deux mille hommes , mais à
vingt mille qu'on aurait osé résister.
Les désarmemens opérés a celte-époque ne les ren-
daient ni plus faibles ni moins à craindre. J'ai vu,
dans un jour où on les avaient imprudemment me-
nacés, des escadrons innombrables se former comme
par enchantement, une infanterie s'organiser spon-
tanément et se joindre à eux , le peuple déterrer des
armes enfouies, dont quelques-unes,rongées parla
rouille et d'une forme gothique,annonçaient qu'elles
reposaient dans la terre depuis longtems. Vieillards,
hommes, enfants, tout allait marcher , pour mettre
fin à des vexations inouies , à des assassinats sans
nombre, lorsqu'eclairés tous à coup -par les sévères,
dispositions du gouvernement contre les'ennemis de
'l'ordre et de la-paix, ils se retirèrent d'un commute
( 15 )
accord et retournèrent à leurs travaux. La tolérance^,
la liberté, la vie de leurs frères, voilà ce qu'ils vou-
laient obtenir ; ils durent se rendre à la voix du mo-
narque qui courait au- devant de leurs veux. La force
n'aurait rien pu coutr'eux ; elle les eût aigris et dé-
sespérés. On enlevait leurs armes, enlevait-on aussi
Je bois de leurs arbres et les pierres de leurs mon-
tagnes ? ces armes leur suffisaient (1)
Tout est calme aujourd'hui et pour long-tems
Sans doute; mais pour assurer ce repos, serait-il
inutile que les uns sentissent que la Charte existe ,
qu'elle n'est point illusoire et qu'elle existera toujours
contre leurs espérances; que les autres bannissent
leurs craintes et apprissent à compter sur la parole
des rois ? Le seul moyen d'arriver à ce but serait,,
ce me semble, que des hommes impartiaux éclai-
rassent les uns et les autres sur leurs intérêts , qui
■sont ceux de la patrie et ceux du gouvernement.
Nous avons parcouru les pays catholique et pro*
(I) Je me souviens qu'à Tépoque de ce départ en masse,
les maires des communes résolurent de retenir quelques hom-
mes , afin que tous ne partissent pas. Une commune devait eu
fournir trois cents; il s'en échappa quinze cents. Le maire
envoya quelques hommes pour rappeler ceux qui étaient partis
sans ordres ; ces hommes envoyés se réunirent à la troupe. Un
tambour était à la tête, il battait la charge et marchait le plus
vîte possible ; ceux du premier rang, impatiens d'être gênés
par lui , le renvoyèrent sur le derrière, et le bataillon se mit
presque à courir pendant l'espace de plusieurs lieues.
( 16 )
testant ; entrons dans Nîmes, où les partis sont eu
présence, et examinons l'état de celle ville et les
améliorations qu'il pourrait éprouver.
J'ai dit dans mon précédent ouvrage que la classe
la plus riche des commerçans nîmois était générale-
ment protestante ; que la majorité catholique était
plutôt dans la classe des négocians de second ordre
et des ouvriers. Il s'ensuivait de cet état de choses
que la garde nationale, dans son origine, devait être
principalement composée de protestaus. Autant
qu'il m'en souvienne pourtant les deux partis y
étaient en nombre à peu près égal. Le plus grand
ordre, la discipline lapins exacte régnaient dans ces
rangs composés de tout ce qu'il y avait de gens aisés
dans la ville. A l'époque de la restauration , tous'■■,
sans aucune différence de cultes-, applaudirent avec
transport aux retour de nos rois. Les protestaus té-
moignèrent comme les catholiques la part qu'ils pre-
naient à la joie qu'inspirait le nouvel ordre de choses,
et Ton ne distingua alors aucun mécontent. Il est
donc à présumer que si à l'époque des cent jours ils
montrèrent quelque partialité, quelque préférence
pour leurs coreligionnaires, s'ils laissèrent percer
dans leurs actions une défiance réelle pour le parli
catholique, ce n'était point parce que ceux- ci
avaient applaudi avec trausport au relour des Bour-
bons (l'ivresse chez eux avait été aussi unanime)
mais c'était sans doute parce qu'ils croyaient avoir
à se plaindre des procédés qu'on avait eus à leur
(17)
égard depuis la première rentrée du Roi , jusqu'à
^arrivée de Napoléon à Paris. Voyous si ce reproche
était fondé.
Je me suis permis , dans l'ouvrage dont je parle,
de raconter que les ouvriers catholiques se réunis-
saient le soir sur l'esplanade (avant les cent jours),
pour chanter des chansons infâmes, où, sans savoir
si les protestans auraient des torts dans la suite, on
parlait déjà de se laver les mains dans leur sang. Le
Père Michel l'a répété sur la foi de mon récit, et
l'on m'assure que c'est un des passages qui ont- fait
arrêter son livre. Loin de craindre d'être moi-même
poursuivi pour le narré de ce fait qu'on lui deman-
dera sans doute de prouver , je déclare plus haute-
ment encore, s'il est possible, que j'ai vu ces group-
pes effrayans, que j'ai entendu ces vociférations dé-
goûtantes, ces chansons sanguinaires, que je les ai
entendues plus de cent fois , que ceux qui les
Avaient faites et ceux qui les chantaient ou les écou-
taient, répétaient après leurs chants ces cris sinistres :
les Bourbons ou la mort! cris auxquels on savait
bien qu'ils donnaient une signification différente de
Celle qui leur est naturelle. J'aurai pour le prouver à
mon tour, s'il le faut, des milliers de témoins , et
s'il faut encore quelque chose de plus authentique ,
je produirai le procès-verbal d'une scène scandaleuse
qui fut la suite et le résultat de ces réunions. Un
jeune homme, M. C , rentrait chez lui ; il entend
des imprécations horribles contre les protestant que
Marseille: IlIe. partie. 2
( 18)
l'on appelait des impurs (1). Il s'approche, et veut se
permettre quelques observations; on l'entoure, ou
le menace, et ses jours étaient en danger sans l'in-
tervention d'un commissaire de police connu ; ce
jeune homme est catholique. Je m'offre à prouver
ce que j'avance.
On dit que ce fut l'opinion politique seule, et non
l'opinion religieuse, qui poussa dans la suite vers lé
crime des hommes avides de vengeance. Je soutiens
que la politique ne fut que très- accessoire, que la
jalousie et le fanatisme furent les causes premières
de ces désordres, et j'en donne encore une preuve.
Lorsqu'au milieu dé tant de maux, les protestans
accablés suspendirent l'exercice de leur culte et fer-
mèrent leurs temples , son altesse royale le duc d'An-
goulême donna aux autorités l'ordre de lés faire
rouvrir. A peinél'exercice divin fut-il commencé ,
que la foule catholique se précipita au-devant de
l'édifice, et fit entendre encore ses horribles impré-
cations ; les protestans sont assaillis, ils se sauvent.,
plusieurs sont blessés à coups de bâtons ou de pierres;
le général Lagârdê tente en vain de les protéger, et
tombe assassiné lui-même par lès brigands. Si de pa-
reils traits n'appartiennent point à l'histoire du fana-
tisme , où doit-on les placer?
Je me suis écarté dé mon sujet pour rendre en
(1) La pureté du royalisme de ceux qui prodiguaient de pa?
reilles épithètes est aujourd'hui connue.
(19)
passant un hommage à la mérité ; j'y reviens en tra-
çant la situation actuelle de Nîmes.
Il est peu de sociétés dans cette ville dont les
membres soient choisis au hasard parmi les hommes
des différens cultes; je crois même qu'il n'en existe
pas dans ce genre; pourrait-il en exister ? j'ai pres-
que appris à en douter. J'ai parlé dans mon ouvrage
de deux cercles particuliers , l'un placé dans la mai-
son Bolze, l'autre dans le jardin Grailhe ; en di-
sant que le premier était composé en grande partie
d'ultrà-royalistes, j'ai fait entendre que tous ses
membres étaient catholiques; en désignant ceux qui
composent le second comme constitutionnels , j'ai
presque dit qu'ils étaient à peu près tous protestant
D'où vient que les hommes qui composent cette
seconde société ne comptent point parmi eux, quoi-
qu'ils soient tous riches, un seul individu qui soit
admis dans {a garde nationale? La raison en est sim-
pie, c'est qu'ils étaient tous de cette garde nationale
dans les cent jours. Il faut enfin, une .fois pour
toutes, apprendre à la France entière qu'avoir été
membre de la garde urbaine sous Bonaparte est un
crime qui ne se pardonne pas à Nîmes; et que, dé-
sarmés depuis long-temps par cette seule et unique
raison, ces citoyens estimables sont privés d'un
droit que leur accorde la loi, et que n'ont pu encore
leur rendre les autorités. Que l'on me prouve que j'en
impose, je ne demande pas mieux.
Etrange contradiction ! le même homme que l'on
(20)
refuse d'admettre dans la garde nationale, à Nîmes,
vient-il se fixer à Paris ? il est puni de l'amende et
de la prison s'il n'en fait pas partie ! (I) Les lois qui
régissent un peuple peuvent-elles ainsi, selon les loca-
lités, êTre susceptibles ou non d'exécution ? Il m'est
permis de faire cette question, jusqu'à ce qu'à notre
Code général on en ajoute un particulier pour le dé-
partement du Gard ; poursuivons. Si l'organisation
de la garde nationale est vicieuse, à Nîmes com-
me on ne saurait en douter, puisque beaucoup d'in-
dividus non coutribuables ont remplacé ceux qui
l'étaient, que dira-t-on de celle de plusieurs com-
munes habitées par les protestans en majorité, et
où l'on n'admet aussi que des catholiques ? Partout
où les protestans sont les plus nombreux et les plus
riches, ils doivent être aussi les plus nombreux dans
la garde nationale; ainsi le veut la loi, mais le dé-
partement du Gard ne s'y est point jusqu'ici con-
formé.
A Dieu ne plaise que mon intention soit de faire
tin reproche à ce sujet aux autorités actuelles ; on
sait trop que dans de tels pays le bien ne peut arri-
ver que par degrés, lorsque le mal est si rapide; il
faut du temps, de la persévérance, de la modération,
et les autorités, je me plais à le reconnaître, sont
(I) D'où je conclus qu'il est permis aux protestais de garder
toutes les propriétés , hors les leurs.
(21)
sages, formes et prévoyantes ; espérons , et ne nous
décourageons pas.
De cette malheureuse ligne de démarcation tra-
cée à Nîmes entre les catholiques et les protestans,
il résulte pour chacune de ces deux sectes un iso-
lement bien plus dangereux qu'il ne paraît l'être d'a-
bord. Une rixe particulière s'élève-t-elle? des sociétés
séparées reçoivent les plaintes des offensés, et les
torts de leurs adversaires rejaillissent ainsi sur tout
leur parti ; il n'est pas d'action indifférente à laquelle
on ne donne pour mobile la politique ou la religion,
et pourtant, il faut en convenir, ce n'est que dans
les jours mêmes des troubles, qu'il a été question
de religion et de politique.
La société Bolze croit sans cesse que le cercle
Grailhe conspire , lorsqu'on ne s'y occupe qu'à
jouer ou à lire les journaux ; ce dernier croit à son
tour que la première ne se réunit que dans le but
de renouveler des persécutions auxquelles sans doute
ses membres sont loin de songer.
Comment les éclairer sans les rapprocher, ou plu-
tôt , comment opérer ce rapprochement ?
Le seul moyeu paraissait être de former une garde
nationale bien composée, qui réunit dans sou sein l'é-
lite des deux partis; mais deux ennemis peuvent se re-
connaître dans uu corps-de-garde ;tous les deux sont
armés, tous les deux sont appuyés par des hommes de
leur secte, presqu'étrangers les uns aux autres.... et
une catastrophe en amènerait cent autres inévitables.
(22)
Ainsi, de deux partis également puissâns, l'un est
toujours oprimé par l'autre ; ainsi, dans une des con-
trées les plus riantes et les plus fertiles du royaume,
s'entretient le germe dangereux et terrible des guer-
res civiles- ainsi, les plus tendres désirs du mo-
narque ne peuvent être exaucés, et l'heureux rappro
chement des esprits est encore loin de s'opérer,
quand les bons citoyens le réclament, et qu'il est
un des plus pressans besoins de la pairie,
(23 )
CHAPITRE II.
Troubles du Gard.
JE vais aborder une matière délicate ; la bonne
foi que je mettrai à la traiter me rassure contre des
interprétations défavorables ; car je suis loin de me
ranger dans la classe des hommes dont a voulu parler
M. de Marchangy, quand il a dit : Tous les libellistes
sont de mauvaise foi . Si je me trompe dans mes con-
jectures , elles n'auront du moins rien d'offensant
pour personne , et si je me livre à quelques mouve-
mens d'indignation en retraçant ce que j'ai vu moi-
même , on excusera aisément ce que doit inspirer
l'horreur du sang et du pillage à tout honnête hom-
me , à tout bon Français.
Il y a eu souvent des guerres civiles dans le Lan-
guedoc, et surtout dans le département du Gard ;
l'histoire les a retracées. D'autres plus modernes put
désolé depuis peu de temps ces contrées; j'en ai été
témoin,et je les ai racontées. Ce n'est point manquer
au respect dû à l'autorité du gouvernement que de
dire : De tels abus ont causé ces guerres; ces abus
subsistent encore en partie , hàtez-vous de les dé-
(24)
truire pour prévenir d'autres troubles dans les temps
futurs. La conduite du ministère qui a arrêté les dis-
cordes ne peut qu'être admirée ; elle a été le résultat
des renseignenjens qui lui ont été donnés par des -,
hommes que n'égarait aucune des passions du mo-
ment. Ajoutons .d'autres renseignemens encore à
ceux qui out éclairé les ministres et les autorités, et
loin de nous accuser de contrarier leurs vues , on
nous applaudira peut-être de les avoir heureusement
secondées.
Je parle en faveur des protestans, et je suis catho-
lique ; je plaide la cause de ceux qui furent ruinés
dans ces troubles, et je n'ai rien perdu. Aucun ne
me fait agirl'intérêt seul de mon pays me guide,
et mon libraire dira si c'est.par spéculation que j'év
cris.
Je n'accusé point les autorités d'avoir protégé les
auteurs des crimes qui ont affligé le Midi.Si pourtant
je démontre que plusieurs ont été commis en plein,
jour, sur des places publiques , sans que les assas-
sins aient seulement été réprimandés , ou me per-
mettra d'imputer quelque négligence à ceux qui
pouvaient le faire. Si, dans ces momens d'efferves-
cence , les malheureux qui fuyaient la mort ont été
retenus dans leurs foyers par la crainte de voir leurs
biens séquestrés, on ne s'étonnera pas,que j'accuse
d'imprudence les autorités qui ont pris de pareilles
mesures. Ainsi donc, me mettant d'avance sous, la
protection des lois que je veux déféndre, et non atta-

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