Marthe / par Alfred Des Essarts

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E. Maillet (Paris). 1866. 1 vol. (502 p.) ; in-8.
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Publié le : lundi 1 janvier 1866
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MARTHE
PAR
ALFRED DES ESSARTS
PARIS
LIBRAIRIE FRANÇAISE
E. MAILLET, LIBRAIRE - ÉDITEUR
15, RUE TRONCHET, PRES LA MADELEINE
1866
MARTHE
PARIS. — DE SOYE, IMPRIMEUR, 2, PLACE DU PANTHÉON
MARTHE
PAR
ALFRED DES ESSARTS
PARIS
LIBRAIRIE FRANÇAISE
E. MAILLET, LIBRAIRE-ÉDITEUR
15, RUE TRONCHET, PRÈS LA MADELEINE
1866
1865
PREMIÈRE PARTIE
I
Marthe Kervalec à Louise de Verteil.
Il s'est écoulé bien des jours depuis l'époque où toutes
deux, dans l'épanchement de l'intimité, et avec cette con-
fiance que donne l'estime mutuelle, nous échangions nos
pensées les plus secrètes et laissions notre imagination er-
rer vers l'infini, dans ces espaces aériens ouverts aux rêves
d'avenir. Chère, chère Louise ! ma bonne compagne; j'es-
père que, malgré la distance, malgré la séparation, tu n'as
point perdu le souvenir de notre amitié d'enfance et de
ces causeries si longues et si douces faites à nous deux
dans la salle des novices. En ce temps-là, nos études
étant achevées, nous nous préparions l'une et l'autre à
l'enseignement; l'horizon ouvert devant nos yeux se limi-
tait aux murs de la Maison impériale de Saint-Denis. Nous
subissions le même sort, et par conséquent notre façon
de voir était la même. Egalement orphelines, nous avions
dans Saint-Denis notre famille unique. Notre pauvreté
faisait notre vocation. Mais on a tant de courage, tant de
— 4 —
force dans la jeunesse ! Où d'autres eussent pleuré, nous ne
trouvions que des occasions de rires fous ; souvent même
sans savoir pourquoi, nous étions bien heureuses.
Et pourtant, chère Louise, le vent de la liberté vint un
jour souffler sur mon coeur. J'éprouvai de ce contact une
secousse indéfinissable. A partir de ce moment, mes plai-
sirs simples d'autrefois perdirent leur saveur; je devins
indifférente à ce qui m'avait charmée ou consolée.
Je n'étais plus maîtresse de mon imagination ; un vague
besoin d'air extérieur me poussait vers le monde où me
manquerait cet appui sûr de l'amitié, le monde qui m'im-
poserait de si rudes expériences.
Ce qui avait été ma joie devenait mon tourment; le calme
que j'avais savouré ressemblait désormais pour moi à la
mort de l'esprit, à l'anéantissement de l'être. Que veux-tu,
Louise? J'eus le tort de te cacher en partie ce mal moral
qui m'eût rendue peut-être excusable à tes yeux, et plus
digne de compassion que de blâme. J'aimai mieux colorer
mon changement de prétextes spécieux. Oh ! je me le dis
bien à présent : Si j'avais parlé, si je t'avais dévoilé la
nostalgie qui s'était emparée de moi, tu eusses eu pitié,
tandis qu'au contraire tu m'as fortement accusée d'oubli et
d'imprudence.....
Il est cruel de laisser derrière soi l'accusation de ceux
qu'on aime. En entrant dans le monde, après avoir passé
le seuil de notre porte hospitalière, j'avais la triste certi-
tude d'aller chercher des indifférents, à la place des bons
êtres qui me regrettaient.
Pourquoi alors, me diras-tu, pourquoi nous avoir quit-
tées? Pourquoi, ma Louise ? Parce qu'il est des résolutions
qu'on prend sans presque les avoir méditées. On ne se dit
même pas qu'on veut une chose ; cette chose s'offre, on
tend la main. Je suis partie, après avoir écouté des propo-
sitions honorables qui m'appelaient en Touraine.
— 5 —
Te l'avouerai-je, Louise ? A peine avais-je fait un pas
hors de notre séjour commun, que déjà j'étais épouvantée.
Mais il n'était plus temps de retourner en arrière. — Tu
l'as voulu ! me criait la Nécessité ; marche ! marche ! Mon
nom de Marthe, symbole de la vie active, était donc, me
disais-je, une espèce de prédestination? Mais parce que je
m'étais soustraite à tes conseils je n'ai point osé t'écrire de-
puis ce temps. J'ai laissé deux années s'étendre entre nous,
et plus d'une fois sans doute tu as dû prononcer contre
moi un reproche d'ingratitude.
Chère Louise, quand on a aimé véritablement, l'oubli
ne peut venir qu'avec la mort; je ne t'avais pas oubliée, non
plus que nos amies qui, plus sages que moi, sont restées là
où le devoir est grave et obscur, mais où l'existence assu-
rée s'écoule sans bruit, sans orages et sans désir. Chères
images, je vous emportais dans ma mémoire, et vous n'a-
vez rien perdu de vos contours suaves ; ni la distance ni
le temps n'ont affaibli les parfums de jeunesse. Au con-
traire même, plus je m'éloignais, plus je m'efforçais de
me rattacher au passé ; car j'étais d'autant plus seule et
effrayée.
Il faut absolument que je m'explique une bonne fois avec
toi dont l'estime m'est si nécessaire. Je me suis tue jusqu'à
présent : mais je sens qu'il serait absurde de persévérer
dans un système de réserve sans profit pour personne et
de me diminuer dans ton opinion, lorsqu'un mot suffirait
pour me justifier complétement.
Non, mon amie, ce n'est pas le besoin de l'indépendance,
le désir de courir le monde, comme le pigeon de Lafon-
taine, qui m'a entraînée loin de notre cher nid ; un mo-
bile plus noble et moins personnel me poussait dehors.
J'avais des dettes à payer, les dettes de mon pauvre père.
Des réclamations m'avaient été faites : j'eusse pu, à la ri-
gueur, orpheline et dénuée de fortune, me soustraire à une
— 6 —
obligation qui n'était que volontaire; mais je n'ai vu
qu'une chose : épargner à la mémoire du vieux soldat
toute tache, tout affront. Je me suis liée par des promesses,
et comme il fallait être fidèle à ma parole, je n'ai plus eu
d'autre ressource que d'accepter des propositions conve-
nables et de me rendre comme institutrice chez la marquise
de Franzy qui vit toute l'année sur ses terres en Touraine,
et voulait me confier l'éducation de sa fille Céline et de sa
nièce Emma. — De cette manière, me disais-je, je m'ac-
quitterai par annuités.
Cet aveu achèvera, je l'espère, de me rendre ton coeur
et surtout ton estime. Trop longtemps je me suis résignée
à un blâme qui maintenant me pèserait. Mon père, j'en
suis sûre, me pardonnerait de t'avoir instruite de ses pe-
tits secrets, en considération du motif qui me guide.
Il y a deux ans de cela ; j'ai réussi à payer la majeure partie
des dettes ; mais combien j'ai eu à souffrir ! et combien sans
doute je souffrirai encore ! Je suis au moment d'entrer dans
une nouvelle famille, chez une madame Grimonpré, veuve
d'un très-riche armateur bordelais. Cette clame a une fille
dont l'éducation a été assez négligée. J'aurai donc fort af-
faire. Je ne me dissimule point que là, comme partout, je
rencontrerai des habitudes, des préjugés : à cet égard, mon
apprentissage est accompli. Un jour peut-être trouverai-je
la force de te raconter les peines quej'ai eu à subir, les humi-
liations, les froissements, les combats que j'ai traversés.
Cette force, je ne l'ai pas aujourd'hui ; et d'ailleurs, j'i-
gnore si mon récit serait le bienvenu. Tu n'as pas eu non
plus trop de bonheur dans la vie pour aimer à t'entretenir
d'images tristes. Je te fais donc grâce de mes élégies et me
borne à te demander un témoignage de bon souvenir.
Ta fidèle amie,
MARTHE KERVALEC.
— 7 —
II
Louise à Marthe.
Qu'elle m'a fait de bien, ta lettre inespérée, chère
Marthe ! J'y ai reconnu mot pour mot la parabole de l'En-
fant prodigue, et je me suis mise à la place du père de fa-
mille qui n'a au coeur que de la joie, sur les lèvres que des
paroles de pardon. J'avais perdu mon amie, et elle m'est
rendue !
Mais non ; je ne l'avais pas perdue. Je savais que partout
où se trouvait Marthe Kervalec, l'honneur était respecté,
le devoir religieusement accompli. Seulement, me pen-
chant au bord du nid comme une hirondelle inquiète, je
me demandais : « Vers quel point de l'horizon s'est envo-
lée cette chère âme ? » C'était là ce qui me tourmentait le
plus. J'avais besoin de te savoir heureuse. Ta lettre, hélas !
ne me rassure pas positivement à cet égard. A en tirer la
plus simple induction, je juge que tu as dû passer par
quelques-unes de ces épreuves dont j'ai souvent ouï par-
ler, et qui me font considérer notre grave Maison de Saint-
Denis comme une arche de salut. Là, sans doute, il nous
manque ces succès, ces enivrements, ces affections qui
charment l'existence; mais en revanche, on n'y connaît
pas ces luttes redoutables qui jonchent de débris les champs
de bataille de la vie ; on ne côtoie pas les piéges ; notre
modeste jardin ne conduit point à des abîmes.
— 8 —
Je n'ose t'interroger sur ces peines mystérieuses qui ont
assombri pour toi les deux dernières années. De l'intimité
sympathique, tu t'étais trouvée rejetée dans la multitude
des indifférents. Jamais je n'accusai ton silence et je ne crus
pas que tu voulusses mettre entre nous la mesure de l'ou-
bli, plus profonde et plus cruelle que celle du temps. Mais
plus d'une fois, en évoquant ton souvenir, je me suis
dit : « Marthe ne m'écrit point parce qu'elle n'ose pas
m'écrire. »
Tu as commencé la confidence : Veux-tu l'achever, mon
enfant ? Au moment où tu vas aborder des devoirs nou-
veaux, subir une tâche peut-être aussi lourde que les pré-
cédentes, mes conseils pourront être pour toi de quelque
utilité. Soit que tu m'ouvres ton âme, soit que tu te taises
par une réserve que j'apprécierai, je t'adresse tous mes
voeux.
LOUISE.
III
Marthe à Louise.
J'ai accepté ; une fois de plus je suis liée. Je vais encore
me trouver sous un toit étranger. Il me faudra subir des
visages nouveaux, étudier des caractères inconnus. Moi qui
vais enseigner j'aurai à apprendre d'abord, et que de choses
je devrai me faire pardonner ! L'apparence de la moindre
— 9 —
supériorité blesse chez la pauvre institutrice. On lui de-
mande des connaissances qu'elle aurait grand tort d'étaler ;
on veut qu'elle dirige ses élèves, mais on aspire à la diri-
ger elle-même. Elle est obligée de se faire deux rôles, deux
contenances. Tous les regards sont fixés sur elle ; et tandis
qu'elle est l'objet des exigences de la famille, elle se voit en
butte aux basses jalousies des valets. Son éducation la place
au niveau des uns, sa pauvreté semble la faire redescendre
vers l'échelon des autres. Elle se trouve donc ainsi dans un
milieu impossible. Ce salon, par exemple, où elle vit est
peuplé de gens qui n'ont rien de commun avec elle, ni pa-
renté, ni affection ; elle paraît toujours une visiteuse dans la
maison même qu'elle habite. A-t-on des secrets à se com-
muniquer ? On baisse la voix, et par le mystère on lui in-
flige un affront poli, qu'elle doit supporter sans se plaindre.
Des intérêts auxquels elle demeure complétement étran-
gère sont discutés devant elle, et souvent de manière à lui
prouver qu'on ne se soucie nullement de son opinion. En
bien des occasions, elle sent tomber sur elle le regard hau-
tain des dames de province, amies de la maison, et le dé-
dain qu'on affecte à son égard témoigne assez qu'on la con-
sidère comme une personne à gages. J'entrerai plus tard
dans le détail de toutes ces pensées : j'ai voulu te les
exprimer d'abord rapidement, afin que tu sois persuadée
que je ne poursuis pas ma pénible carrière sans connaître
toutes les amertumes dont elle est remplie. Si l'on y réflé-
chissait bien d'avance, peu de femmes se sentiraient le cou-
rage nécessaire pour accepter une telle responsabilité.
J'ai trois jours à moi avant de m'éloigner d'Orléans
où j'ai un précieux asile chez notre ancienne compagne,
Mme Des Barres. Cette excellente Eugénie ! si tu savais
quelle tendresse elle m'a montrée. Elle me rêvait pour
toujours auprès d'elle. Son enthousiasme imprévoyant m'a
fait sourire : Eugénie oubliait qu'elle ne s'appartient plus,
— 10 —
et que, femme d'un officier, il lui faut suivre son drapeau.
Je vais mettre à profit le temps qui me reste pour re-
cueillir mes idées confuses et te tracer le récit qui t'inté-
resse.
Tu m'as laissée partant pour ce brillant château de
Franzy où m'attendaient deux élèves, et où je devais passer
plusieurs années. J'étais si timide encore, que j'eus besoin,
avant d'entreprendre ce voyage, de rassembler toutes mes
forces et de bien me répéter à quel motif sacré j'obéissais.
J'arrivai. Il me semblait que le sol allait s'entr'ouvrir de-
vant moi. Rouge, interdite, la voix entrecoupée, j'abordai
en tremblant la fière marquise qui cependant daigna m'en-
velopper d'un sourire aimable et me dire que, selon toute
apparence, je lui conviendrais parfaitement. Elle me pré-
senta mes élèves, deux charmantes enfants dont la physio-
nomie me révéla une douceur et une délicatesse qui ne se
sont pas démenties une seule fois. Je jugeai aisément que
la marquise avait la direction suprême de son intérieur.
Les ordres qu'elle donnait ne souffraient point de réplique ;
à la manière dont sa fille et sa nièce paraissaient soumises
à ses volontés, je comprenais l'obéissance passive des do-
mestiques.
Mme de Franzy avait un type altier, et marchait toujours
du pas qu'elle eût mis à traverser les grandes galeries de
Versailles. Sa parole, quelle qu'elle fût, ressemblait à un
ordre; sa façon de remercier avait même quelque chose
d'impérieux. Elle n'aimait pas à encourager les gens, de
peur qu'ils ne devinssent familiers et ne perdissent cette
régularité méthodique qu'elle considérait comme la base
de l'ordre et de la discipline.
Telle était la personne qui désormais m'observerait dans
mes moindres actions et exercerait à mon égard un droit de
blâme auquel je ne pourrais me soustraire, même par la
docilité la plus absolue. Mon rôle était d'autant plus diffi-
— 11 —
cile que, tout en obéissant d'un côté j'avais à commander
de l'autre, et que ma soumission presque enfantine forme-
rait une contradiction flagrante avec les règles qu'il me fau-
drait prescrire à mes élèves. Comment faire cependant? Je
n'étais pas entrée dans cette maison avec le désir d'en sor-
tir, et je n'y pouvais rester qu'à la condition de ne contre-
dire en rien l'altière maîtresse qui ne voulait à peu près
que des esclaves. Je tâchais le plus possible de sauver ma
dignité. Hélas ! ma chère, la dignité pour le pauvre est un
mot à peu près vide de sens, surtout pour une femme de
notre condition, que sa naissance quelquefois et toujours
son éducation fait l'égale de ceux qui la paient, mais qui
dans la position inférieure où elle languit, doit subir mille
piqûres sans pouvoir s'en garantir.
Un autre sujet de mortification, c'est la malveillance
sournoise des domestiques. De cette espèce jalouse, l'ins-
titutrice n'a le droit d'attendre aucun égard. L'idée de lui
obéir en quoi que ce soit leur serait odieuse ; de la part de
leurs maîtres, ils supporteront des insultes; mais de l'insti-
tutrice, ils n'admettront même pas un bon conseil. Ils la
croient encline à les dominer ; ils la considèrent comme
un intermédiaire fâcheux disposé d'avance à les desservir,
autrement dit à dévoiler leurs petites fraudes. C'est pour
eux un oeil vigilant ouvert sur bien des actes qu'ils ont in-
térêt à cacher. Sont-ils tancés, c'est l'institutrice qui les a
vendus. Et puis, il leur répugne qu'une subalterne habite
le salon, dîne avec les maîtres, monte dans la calèche, par-
tage en un mot les prérogatives de la haute vie ; et ils
n'examinent ni le travail auquel elle a dû se livrer dès son
enfance, ni les tristesses qu'elle subit de son contact trop
immédiat avec la richesse.
J'eus tout de suite la mauvaise chance d'encourir la haine
de la valetaille. Cette animosité se décelait par une foule
de petites vexations qui, pour ne point se produire ouverte-
— 12 —
ment, n'en étaient ni moins amères ni moins persévérantes.
La fierté de mon esprit et mon amour de la liberté étaient
des griefs qu'on tournait habilement en crime auprès de
la marquise : celle-ci, il est vrai, prenait la plupart du
temps mon parti ; comme elle m'avait choisie, il lui sem-
blait que m'attaquer c'était l'attaquer elle-même ; j'étais
sa chose : en me défendant elle défendait ses priviléges.
Cependant elle pesait sur moi de tout le poids de son
humeur dominatrice ; elle contrôlait mes leçons, discutait
ma méthode, me reprenait sur mon maintien, me faisait
sentir fréquemment mon manque de fortune, et enflait
l'avantage précieux pour moi d'avoir trouvé une maison
telle que la sienne.
Tu le vois, chère Louise, il me fallait autant de patience
que de prudence pour me gouverner entre ces divers écueils.
Mais ce n'était rien encore : le marquis n'avait point paru.
Parmi les nobles de province il est des hommes que la
civilisation semble avoir à peine effleurés. Fiers de leurs
parchemins, de l'antiquité d'une race qu'ils sont loin d'il-
lustrer, ennemis par système de Paris (où ils craindraient
d'être confondus avec la foule et surtout éclipsés par le
mérite), ces nobles-là tiennent du paysan. Ils en ont la
rusticité d'allure, le visage fortement coloré, quelquefois
même le costume négligé. Loin de s'étudier à porter digne-
ment leur nom et à répondre par de bonnes manières à
l'éclat traditionnel de leur demeure, ils semblent se sentir
déplacés dans un milieu élégant. Aussi n'est-ce pas chez
eux, auprès de leur femme, de leurs enfants qu'on les ren-
contre habituellement, mais bien plutôt à cheval, sur les
routes ou dans les bois à la suite de leur meute.
Le marquis réalisait le portrait que je viens d'esquisser.
Rompu dès le bas-âge aux exercices violents, il n'estimait
que la force physique. Je doute qu'il eût jamais rien lu.
Le mot de Poésie et celui d'Art l'eussent fait sourire de
— 13 —
pitié ; ses mains nerveuses ne se plaisaient qu'à tenir une
carabine, et le plus grand honneur à ses yeux consistait
à dompter un cheval rebelle. En abdiquant sa dignité, il
avait de fait constitué la marquise maîtresse absolue dans
la maison. Mais s'il ne contredisait en rien les ordres qu'elle
donnait dans son intérieur, en revanche il ne permettait
pas qu'elle controlât ses plaisirs et ce qu'il appelait « ses
occupations nomades. » Tous deux s'étaient en quelque
sorte divisé leur petit royaume, à la condition de demeu-
rer indépendants et parfaitement séparés. Il n'y avait qu'un
sujet qui amenât parfois des contestations entre eux : je
veux parler des domestiques. Les plus bruyants, les plus
ivrognes étaient ceux que le maître soutenait le plus volon-
tiers, pourvu qu'ils donnassent du cor de chasse. Mais si
dans ces querelles le marquis se montrait violent, la mar-
quise triomphait par le sang-froid et l'opiniâtreté.
J'entends encore résonner le pas lourd de M. de Franzy
dans la pièce voisine du salon ; j'entends aussi sa voix
haute et sonore dire : « Ah ! ah ! cette institutrice est ar-
rivée ?... Quelque mijaurée comme l'autre. » A quoi la
marquise répondit froidement : « C'est mon affaire, per-
mettez-moi de croire que je sais prendre des informations
suffisantes quand il s'agit de ma fille et d'Emma. » Le mar-
quis ne répliqua rien, sentant peut-être qu'il s'était lancé
en braconnier sur un terrain qui lui était interdit ; mais sans
doute aussi pour satisfaire sa curiosité il pénétra dans le
salon où je lisais en attendant le dîner. Il entra de l'air
d'un homme plein de mauvaise humeur qui veut se borner
envers une inférieure à un salut étudié. J'ignore qnel effet
ma vue produisit sur lui. Ce qu'il y a de certain, c'est que
ce personnage brutal s'humanisa tout de suite ; et que s'il
s'abstint de me parler, du moins il n'affecta point à mon
égard une contenance hautaine. Il ne tarda pas à me témoi-
gner quelques attentions qui, de sa part, étaient presque
— 14 —
stupéfiantes. Je ne fus pas la seule à en faire la remarque.
Au lieu de passer dehors des semaines entières, comme pré-
cédemment, à courir les bois et à festoyer avec les gentils-
hommes du voisinage, le marquis sembla se plaire à
habiter le château. Si je me promenais dans le parc avec
mes gentilles élèves, j'étais à peu près sûre de le rencon-
trer, au détour d'une allée. Je n'avais aucune raison pour
l'éviter ; je n'en avais pas non plus le droit : il était chez
lui. — Mais cette persistance à m'aborder et son empres-
sement, le soir au salon, à m'adresser la parole et à me
vanter, m'avaient frappée et ne laissaient pas que de me
causer un peu de malaise. J'observais aussi que par-
fois la marquise interrompait sa broderie pour fixer les
yeux sur nous et qu'elle fronçait le sourcil. Je pressentais
un orage ; et si tu savais combien de fois et avec quelle
ferveur je suppliai Dieu de le détourner de moi !
Le marquis redoubla de prévenances ; je n'en fus que
plus effrayée. Autant que possible, je me dérobais à cette
amitié que mon instinct me disait dangereuse parce qu'elle
n'était pas naturelle. Déjà j'entendais les domestiques, —
ces impitoyables juges des maîtres, — gloser assez haut sur
la métamorphose du farouche Nemrod. — « C'est étonnant,
disaient-ils , Monsieur paraît dégoûté de la chasse. —
Monsieur monte à peine à cheval. » — Et autres com-
mentaires que l'expression de la voix et le sourire rendaient
assez transparents. Sans saisir exactement le sens méchant
de ces allusions, j'étais mal à l'aise quand elles arrivaient
jusqu'à moi : comme par un fait exprès, on avait l'air de
guetter mon passage pour lancer des traits envenimés.
Que pouvais-je faire , sinon me renfermer dans mes
devoirs, et déjouer la médisance par l'austérité de ma
vie? D'un autre côté, je craignais en évitant le marquis
avec trop d'affectation , d'accréditer davantage les bruits
qui couraient, et de paraître pour ainsi dire d'intelligence
— 15 —
avec lui. Déjà je m'apercevais d'un mécontentement sourd
chez Mme de Franzy. Bien certainement elle n'était plus la
même. Tandis que naguère, malgré sa réserve et sa fierté,
elle me témoignait une confiance sans limites, maintenant
elle m'observait, elle épiait mes démarches et gardait avec
moi un silence qui m'affligeait. A table, c'était à peine si elle
m'adressait la parole, tandis que son mari, qui n'avait ja-
mais pu se contraindre, m'accablait de politesses embar-
rassantes et se récriait d'un air d'admiration sur les moin-
dres mots que je disais. Les choses eussent pu se prolonger
dans cet état de fermentation qui précède la guerre ouverte,
sans un incident inattendu qui amena l'explosion.
La marquise fut appelée en toute hâte à Châtellerault,
près d'une de ses soeurs dangereusement malade. Elle
ne partit qu'avec une certaine répugnance, et non sans
avoir laissé tomber sur moi, au moment où elle montait en
voiture, un de ces regards froids et scrutateurs qui dé-
notent soit des griefs, soit des craintes. Peut-être n'avais-
je pas auparavant mesuré suffisamment les périls de ma
position et les précautions qu'il m'était nécessaire de
prendre pour ne pas offenser la marquise, même à mon insu.
Forte de ma bonne conscience, il m'avait semblé qu'il suffi-
sait de remplir son devoir, et je n'avais pas étudié certai-
nes convenances qui n'étaient à mes yeux que des subtili-
tés indignes de ma droiture. Mais ce dernier regard, comme
je le compris ! comme il alla au fond de mon coeur ! comme
il me fit mal !....
Je me dis alors : « La marquise devrait en me laissant
ici, penser qu'elle laisse une seconde mère pour ses en-
fants. Si elle est mal à l'aise vis-à-vis de moi, c'est donc
qu'elle ne croit pas à la sainteté de ma tâche ? Est-ce en
tremblant qu'elle me confie un dépôt précieux ? M'assimi-
lerait-elle à ces aventurières qui se glissent dans les fa-
milles et qui, sous le prétexte de donner à des enfants une
— 16 —
culture intellectuelle, ne pensent qu'à satisfaire leur désir
de plaire et leur ambition ? »
Je me promis bien, si c'était là le secret des pensées de la
marquise, de ne rien faire qui pût les confirmer. J'eus un
jour de tranquillité. M. de Franzy avait eu le bon goût de
s'éloigner et d'aller lui-même à Châtellerault prendre des
nouvelles de sa belle-soeur. Il revint le lendemain. Après
le dîner, il trouva moyen de me séparer de mes élèves et
d'amener une conversation que sans doute il roulait dans
son esprit depuis un certain temps. Il commença par me
demander, d'un air de compassion, si l'état que j'exerçais
n'entraînait pas pour moi de trop grandes fatigues.
— C'est fort triste , dit-il, lorsqu'on appartient à une
bonne famille, de passer obscurément sa vie à élever de
petites filles, souvent maussades ou inintelligentes.
— Je ne me trouve pas à plaindre, lui répondis-je. Je
suis satisfaite de mon sort.
— C'est merveilleux ! s'écria-t-il en se renversant dans
un vaste fauteuil et lançant au plafond la fumée de son
cigare ; c'est prodigieux ! Il est si rare qu'on soit content
de sa destinée. Je ne sais quel diable de poëte a écrit cela.
Quand j'étais au collége, on me le fit apprendre; mais,
depuis, j'ai eu soin de l'oublier. Je reconnais dans vos
protestations la grâce charmante de votre caractère ; ce-
pendant vous aurez beau dire, cette condition est rude ;
passe encore quand on est vieille et que, tous désirs du
monde s'étant éteints, on peut avec philosophie enseigner
la lecture à des enfants de village ; mais à votre âge et avec
votre beauté....
Je l'interrompis.
— Monsieur le marquis, je veux croire qu'il s'agit ici
d'un simple badinage, car vous devez penser que je ne me
suis point vouée à l'enseignement sans avoir réfléchi aux
— 17 —
conséquences de ma détermination. Je n'ai pu m'attendre
un seul moment à avoir les loisirs des femmes de la haute
société; mais j'ai espéré que la noble carrière à laquelle je
me vouais me vaudrait la considération et le respect de tous.
Le marquis parut prendre de l'humeur ; cependant il
sut se contraindre et jugea à propos de passer sur le ter-
rain de la plaisanterie :
— N'avez-vous pas deviné, dit-il, que mes appréhen-
sions pour vous n'étaient pas sérieuses? Nul doute que
votre mérite ne soit partout reconnu, et que votre titre d'é-
lève de la première Maison de France ne soit très-éloquent.
Toutefois je persiste à soutenir que vous n'êtes pas sur le
chemin de la fortune, et qu'il est pénible d'obéir quand on
devrait commander. Elle baisse les yeux!... devant moi,
son meilleur ami! Tenez, je serai franc, parce que la
franchise convient surtout à un gentilhomme. Au lieu de
mener une vie d'assujettissement, vous pourriez, si bon
vous plaisait, avoir à vous une toute jolie bastide aux por-
tes de Bordeaux avec un revenu convenable, un mobilier
élégant, valets et le reste. Celui qui serait fier de vous
offrir cette position assurée, ne demanderait pour récom-
pense que de venir quelquefois passer une journée en votre
adorable compagnie. Cette offre n'est pas, je pense, à
mépriser ; réfléchissez-y, ma chère demoiselle.
Je l'avais laissé parler pour savoir jusqu'où pouvait
aller cette audace d'homme riche, qui croit pouvoir trafi-
quer de l'honneur d'une pauvre fille, comme s'il s'agissait
de l'achat d'un cheval.
Je lui demandai froidement :
— Pourriez-vous me dire, monsieur le marquis, à quel
prix vous faites cette offre ?...
Il balbutia quelques mots que je n'entendis pas. Mon
regard indigné acheva ma question. Je me levai vive-
ment et me dirigeai vers la porte du salon. Le marquis
2
— 18 —
m'arrêta d'un geste moitié menaçant moitié suppliant.
— Je vois, dit-il, que vous n'avez pas compris mes
paroles, et j'en suis au regret ; car mon langage était celui
d'un ami. Ne vous abandonnez pas à une impression qui
m'est défavorable et veuillez, dans l'intérêt de votre ave-
nir, réfléchir à ma proposition.
— Encore!... m'écriai-je. Osez-vous bien, monsieur, la
renouveler, quand vous avez pu juger de l'horreur qu'elle
me cause !
M. de Franzy prit le parti de rire en disant :
— Vous ne m'étonnez pas, chère Marthe. Dans votre
situation l'on s'alarme aisément, et l'on traite volontiers
un galant homme comme on traiterait un faquin. Je sais
ce que c'est que les résistances de la pudeur. Mais vous
avez trop d'esprit et de raison pour ne pas vous amender.
Vous vous direz : « Après tout, le marquis est plein de
bonnes intentions à mon égard. Il ne veut que me voir
brillante, heureuse. » Il est impossible que vous ne me
rendiez pas tôt ou tard cette justice. Répondez, je vous en
supplie, et quittez cette petite moue qui ne vous enlaidit
pas mais qui trouble votre charmante sérénité.
J'étouffais, j'avais des larmes plein les yeux. Je ne pus
que murmurer :
— Laissez-moi, par pitié, monsieur le marquis ; j'ai be-
soin d'air !...
Et je sortis si précipitamment que, cette fois, il ne put
mettre obstacle à ma fuite.
Arrivée à ma chambre, je m'y enfermai à double tour
et j'allai tomber, à demi-morte, sur un vieux canapé. Je
demeurai longtemps dans un état de prostration presque
complète ; ma tête était vide, et lorsque les idées y revin-
rent, elles affluèrent brûlantes, confuses et s'entrecho-
quant.
Que faire maintenant ? quelle attitude garder désormais
— 19 —
devant le marquis? En restant au château j'encourageais
tacitement une poursuite honteuse; en m'éloignant, je fai-
sais planer sur moi des soupçons malveillants. Il y avait
danger presque égal à fuir ou à continuer la vie que j'avais
menée jusqu'alors. Un départ brusque m'eût peut-être
montrée d'accord avec le marquis dont les passions vio-
lentes étaient bien connues. Mais si je restais pour ne pas
mettre les préventions contre moi, n'avais-je pas à crain-
dre que le marquis n'interprétât la continuation de mon
séjour dans un sens favorable à ses desseins, qu'il n'en ti-
rât vanité et n'en fût que plus encouragé à me persécu-
ter?
De quelque côté que mon regard interrogeât l'horizon,
je ne rencontrais que périls, et déjà j'entrevoyais avec
épouvante ce monstre qu'on appelle la calomnie.
Désespérée, je versai des larmes abondantes. Mes élè-
ves, inquiètes de moi, vinrent frapper à ma porte et m'ap-
pelèrent à l'envi de leurs voix douces et gentilles. J'es-
suyai mes yeux à la hâte et allai ouvrir. Mais je ne pus
dissimuler à mes petites amies l'émotion poignante que
j'avais éprouvée. Leur regard vif et compatissant n'eut pas
de peine à distinguer ces pleurs mal séchés. Elles me sau-
tèrent au cou, m'embrassèrent, me prodiguèrent les noms
les plus tendres et me conjurèrent de leur confier le sujet
de mon chagrin. Je promenais ma vue avec douleur de l'une
à l'autre ; bonnes créatures qui me pressaient les mains
comme pour me retenir, et comme si elles prévoyaient une
séparation. En ce moment où je sentais d'avance l'étendue
de leur perte, elles m'étaient plus chères que jamais.
— « Hélas ! me disais-je, mes belles petites, il faudra
donc que je vous quitte bientôt! Ah! je regrette mainte-
nant de vous avoir connues. Je vous manquerai un jour
peut-être, mais avec la mobilité de votre âge vous ne tar-
derez pas à m'oublier. »
— 20 —
Cependant je m'efforçai de cacher à ces enfants la me-
sure de mon agitation : je m'imposai le devoir de paraître
rassérénée afin d'éloigner toute défiance de leur part ; et
dès qu'elles furent couchées, je ne m'occupai plus que des
moyens à trouver pour quitter honorablement le château ;
car il me semblait qu'y demeurer davantage ce serait souil-
ler le nom de mon père.
Un obstacle s'éleva devant mon voeu et grandit avec des
proportions énormes. Je dus m'avouer à moi-même que je
m'étais engagée principalement envers la marquise. C'é-
tait d'elle que j'avais reçu le dépôt de ses enfants ; c'était à
elle qu'il me fallait le remettre. Mais comment, Mme de
Franzy étant absente pour un temps dont je ne connaissais
pas la limite ?
Ces perplexités me causèrent une nuit d'insomnie. Je
passai cette nuit fatigante à tourner et retourner dans ma
tête le sujet de ma peine. Des projets plus bizarres les uns
que les autres se croisaient en tout sens et se détruisaient
réciproquement. Tantôt je voulais faire appel à la délica-
tesse du marquis et le conjurer d'abandonner ses idées de
conquête, tantôt je formais le dessein d'écrire à Mme de
Franzy et de la supplier soit de revenir immédiatement,
soit de m'autoriser à m'éloigner. Cette dernière idée ne me
parut pas praticable lorsque, le matin, je me trouvai plus
de sang-froid. Déranger la marquise au milieu de ses pé-
nibles préoccupations, lui donner de moi la plus étrange
opinion, avoir l'air d'un esprit mobile, léger, déjà las de sa
tâche, c'était pour ma dignité un sacrifice au-dessus de
mes forces. Je ne pus me décider à y souscrire. Il en coûte
trop d'être méprisée quand on n'a eu les yeux fixés que sur
l'honneur.
Le premier projet me sembla le meilleur. Après le dé-
jeuner qui fut un supplice pour moi, tandis qu'au contraire
M. de Franzy s'était montré parfaitement à l'aise et avait
— 21 —
conversé avec ses deux grands chiens de chasse qui occu-
paient la droite et la gauche de son siége, j'envoyai les en-
fants jouer au parc et restai sans affectation en compagnie
du marquis. Profitant du moment où les domestiques s'é-
taient retirés, après avoir desservi, j'abordai franchement
l'entretien.
— J'ai réfléchi, dis-je, à notre conversation d'hier....
— Tant mieux pour moi, mademoiselle, si vos réflexions
m'ont été favorables.
— Parlons sérieusement, monsieur le marquis.
— C'est ce que je demande, s'écria-t-il en ornant sa
phrase d'un gros juron de chasseur.
— J'ai pensé que vous aviez voulu plaisanter, et qu'il
ne vous fût jamais venu à l'idée de proposer à une pauvre
fille sa perte, son déshonneur. Il y a tant de créatures éhon-
tées qui s'applaudissent d'attirer l'attention d'un homme
riche !... Quel besoin auriez-vous de solliciter un coeur qui
ne pourrait se donner à vous que pour sa ruine ? Non, mon-
sieur le marquis, cela n'a été qu'un badinage, n'est-ce
pas? Vous ne sauriez outrager gratuitement celle qui, en
l'absence de Mme de Franzy, sert de mère à votre fille. Dé-
clarez-le-moi pour me rassurer envers ma conscience et afin
qu'il me soit possible de rester ici.
— Voyez-vous ça, dit-il en haussant les épaules ; made-
moiselle feint de n'avoir pas compris. Malepeste ! j'en ai
apprivoisé de plus sauvages que vous. J'y perdrai mon nom
ou vous serez à moi.
— Jamais!.. Quelle infamie!... Ah! que n'ai-je un
frère !...
— C'est bien heureux que vous n'en ayez pas. Je lui
logerais une balle dans le crâne, et vous n'en seriez pas
plus avancée. Voyons, chère Marthe, soumettez-vous ; ne
repoussez plus l'idée de posséder une charmante maison et
de devenir indépendante.
— 22 —
— Je vois trop, répondis-je, que vos paroles étaient l'ex-
pression de votre pensée. Epargnez-moi l'humiliation d'en
entendre davantage. Vous devez comprendre qu'il m'est
impossible de rester plus longtemps chez vous. Seulement,
je vous prie d'agir en sorte que je puisse attendre le re-
tour de madame la marquise.
Il fit quelques pas vers la porte d'un air furieux ; puis
avec la mobilité de son caractère il revint vers moi doux
et suppliant.
— Par pitié, dit-il à demi-voix, ne me condamnez pas
ainsi. Daignez m'excuser, me plaindre. Oui, c'est vrai, je
me suis déclaré bien brusquement. Mais est-ce ma faute si
en vous voyant j'ai été frappé ! Il a suffi d'un instant pom-
me mettre au coeur cette passion qui me dévore. Marthe,
soyez indulgente, soyez bonne et excusez les apparences.
Je suis marié; c'est l'argument le plus puissant à m'oppo-
ser : mais considérez combien la marquise est sérieuse,
altière et froide... Suis-je si coupable de m'ennuyer affreu-
sement auprès d'elle ?
— A tout cela, dis-je, je n'ai qu'une chose à répliquer :
c'est que je suis jeune, pauvre, orpheline; que je dois le
bon exemple aux enfants qui me sont confiés, et enfin qu'en
partant Mme de Franzy m'a laissée sous la sauvegarde d'un
gentilhomme.
Ces derniers mots parurent avoir rendu le marquis à lui-
même. Il releva la tête et s'écria :
— Le gentilhomme se souviendra de son devoir.
Une heure après cette lutte, M. de Franzy, en grand
costume de chasse, montait à cheval et s'éloignait, suivi de
ses piqueurs et de ses chiens.
De mon côté, je procédai à mes préparatifs de départ :
mon modeste bagage fut bientôt prêt. J'écrivis à la marquise
que j'attendais son retour pour lui faire mes adieux. Je ne
sais plus quel prétexte je donnai à ma résolution.
— 23 —
Je comptais sur une lettre pour le lendemain : à mon vif
étonnement, la marquise arriva. Avertie par le bruit de sa
voiture et par le mouvement qui régnait dans le château, je
me hâtai de descendre de ma chambre. Déjà la marquise
était au salon. Quand j'entrai, j'eus peine à soutenir son
regard sévère. Je m'aperçus qu'elle avait éloigné les
enfants.
— Eh bien ! mademoiselle, me dit-elle vivement, vous avez
donc l'intention de me quitter? J'avoue que cette brusque
détermination est de nature à m'étonner. Je croyais vous
avoir assuré une position assez bonne et vous avoir confié
deux élèves assez charmantes pour vous retenir jusqu'à la
fin de leur éducation. Mais voilà bien ces institutrices !
elles ne s'attachent nulle part, et elles se plaignent ensuite
de l'instabilité de leur sort !
Cette rude apostrophe me fit venir les larmes aux yeux.
— Le pire chagrin qui puisse m'accabler, madame, ré-
pondis-je, c'est de perdre votre estime. Je ne mérite pas
ces reproches.
— Comment, mademoiselle ! osez-vous bien...
— Non, madame, je ne les mérite pas, et je me trouve
malheureuse d'avoir à les subir.
— En vérité, est-ce moi qui suis coupable envers vous ?
Est-ce moi qui change ?
— Soyez certaine que si je m'éloigne de votre maison il
en coûte beaucoup à mon coeur. Vos enfants m'étaient déjà
chères ; je ressentais pour vous autant d'attachement que
de respect, et je gémis tout bas d'être forcée de rompre un
lien qui m'était plein de douceur.
— Eh ! mon Dieu ! qui vous y force ? Le motif que vous
m'avez allégué est puéril. Ecoutez, mademoiselle Marthe,
pour vous prouver combien je tiens à vous, mettons que
rien n'a été dit et restez.
— C'est impossible, répliquai-je les yeux baissés.
— 24 —
Je devinai l'orage qui fermentait dans le sein de la mar-
quise.
— Elle répéta : — Impossible ?.. sans ajouter un mot
de plus.
Un silence pénible s'était établi entre nous. Mme de Fran-
zy le rompit en me demandant avec amertume :
— Quand partez-vous ?
— Le plus tôt sera le mieux.
— C'est sûr. Vous êtes si avide de reprendre votre li-
berté !.. Peut-être êtes-vous attendue
Je bondis sous cette accusation, et toute ma fierté se ré-
veilla en moi.
— Madame, m'écriai-je, vous n'avez pas le droit de
m'insulter, de me calomnier...
— Les grands mots !.. Qui songe à vous insulter, à vous
calomnier ? Il est permis de chercher un sens à une aussi
incroyable résolution.
— Je n'ai pour tout bien que ma bonne réputation, et
je ne puis laisser tomber sur moi une tache qui la souille-
rait à jamais.
— Je connais ces belles protestations, et je n'en suis
pas dupe.
Un instant cette femme arrogante me fit pitié. Mais mon
honneur était en jeu; et dussé-je causer un certain frois-
sement à la marquise, je ne pus me décider à rester sous
le coup de ses imputations.
— Vous m'y obligez, dis-je avec énergie. Rappelez-vous
un jour, madame, que vous m'aurez arraché la vérité. Vous
allez bientôt comprendre quels motifs de délicatesse la re-
tenaient sur mes lèvres. Le séjour de cette maison est de-
venu impossible pour moi, parce qu'en votre absence il
m'a été fait une proposition déshonorante !
Toute ma force m'abandonna après ces mots. Je fondis
en larmes.
— 25 —
Je sentis que la marquise détachait mes mains de mon
visage et les pressait entre les siennes ; je sentis qu'elle es-
suyait mes yeux avec son mouchoir, puis qu'elle m'embras-
sait affectueusement.
— Pauvre Marthe! marmurait-elle ; je l'ai insultée!..
Pardon, mon ange. Je vous estime plus que jamais et je
vous remercie.
Je me jetai dans ses bras.
Les enfants entrèrent.
— Encore ! s'écria Céline ; elle pleure encore ! depuis
deux jours elle ne fait que cela !
Et les caresses de ces bonnes petites créatures recom-
mencèrent.
— Ah ! dis-je en sanglotant, ne me montrez pas tant
d'amitié; cela me brise le coeur. J'ai besoin d'être
forte.
— Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda Emma.
— Vous le saurez demain, répondit la marquise, me fai-
sant signe de me taire.
Le soir, je montai en voiture. La marquise me condui-
sit jusqu'au perron et me dit chemin faisant :
— Votre conduite a été admirable ; je le reconnais, à
travers l'humiliation que j'éprouve. Hélas! ma chère, le
marquis est un de ces maris du jour : il se jouaitavec deux
coeurs. Que peut-on attendre d'un homme inoccupé? ajou-
ta-t-elle. Encore une fois, je vous remercie, et je vous prie
de croire, mademoiselle, que vous me trouverez si jamais
vous avez besoin de moi. Adieu !
Elle m'embrassa. Je sentis avec chagrin que cet adieu
était irrévocable.
Le chemin de fer me ramena aux Aubraies, d'où je me
rendis à Orléans, sachant bien que notre ancienne et chère
compagne Des Barres m'y donnerait sa fraternelle hospi-
talité. Eugénie fut très-étonnée de me revoir sitôt : tu dois
— 26 —
penser que je ne lui avouai pas le véritable motif de mon
retour soudain.
Je restai chez elle un grand mois, très-découragée,
très-triste et ne trouvant de remède à ma nostalgie que
dans le travail. Enfin un jour mon amie, toute radieuse,
m'annonça qu'elle m'avait découvert une excellente po-
sition.
— Il s'agit, me dit-elle, d'aller passer quelques années
dans une famille anglaise, chez lord Dunworth, membre de
la Chambre haute et ultrà-millionnaire. Il a deux filles char-
mantes, lady Elina et lady Arabella. Son désir serait que
ses filles apprissent le français dans la perfection. Il offre
les meilleures conditions possibles : après quatre ans
d'exercice, une pension assurée.
J'acceptai. Que pouvais-je faire de mieux?.... Mais je
m'aperçois que ma lettre est devenue un volume, et je
m'arrête pour nous laisser respirer toutes deux. Au pro-
chain numéro la suite de mes aventures.
MARTHE KERVALEC
IV
Marthe à Louise.
Quand on suit les étranges vicissitudes par lesquelles passe
le pauvre Gil Blas de Santillane avant que son sort soit fixé,
on est tenté de croire que l'auteur exagère pour les besoins
de son récit. Et cependant, chère Louise, si moi la première
27
j'ai eu cette pensée, je dois avouer que ma propre expé-
rience l'a bien modifiée. A coup sûr, le héros du roman
espagnol est sans cesse et cruellement éprouvé : mais enfin
c'est un homme, et pour se défendre, pour se tirer d'affaire
il ne lui manque qu'un peu plus de résolution et de dexté-
rité. Nous, au contraire, pauvres filles jetées dans la vie sans
parents, sans protecteurs, il nous faut puiser toute notre
force en nous-mêmes. Le monde qui ne nous prête aucune
assistance, nous observe pourtant, et il est d'autant plus
sévère et exigeant que nous sommes plus faibles et plus
abandonnées. Tout nous est compté pour faute ou impru-
dence, ce qui revient au même, tandis qu'on daigne à peine
s'apercevoir de nos efforts, de nos sacrifices, de nos souf-
frances. Je ne te répéterai pas mon opinion sur la condition
fausse de l'institutrice ; il me serait trop cruel de te dire
qu'une femme de chambre est plus heureuse et souvent
mieux traitée que nous. C'est facile du reste à concevoir :
la camériste, admise au secret de la coquetterie d'une
grande dame sert et flatte sa vanité. Quant à nous, notre
tâche se borne à élever les enfants, à faire germer des ver-
tus, à développer des intelligences... C'est moins impor-
tant, n'est-ce pas ? que les détails de la coiffure et des toi-
lettes !
Tu vas me trouver bien pessimiste. Au lieu d'insister
davantage sur ces réflexions auxquelles tu répondrais en
m'objectant encore la fable des Deux Pigeons, je ferai
mieux de reprendre mon récit. Il faut que tu te trans-
portes à Hyères, site enchanteur que lord Dunworth avait
choisi pour sa résidence habituelle, d'après ce principe cher
aux Anglais que leur pays est le premier pays du monde,
mais qu'il n'est point nécessaire de l'habiter pour être bon
patriote. En arrivant, et toute brisée par la fatigue du
voyage, je fus assez désagréablement surprise de rencon-
trer deux jeunes filles qui, dans la froideur et la raideur
— 28 —
de leur attitude, laissaient percer une incroyable séche-
resse de caractère. Il me suffit d'un coup-d'oeil pour les
juger, et ce fut en soupirant que j'entrai dans la maison.
Le maître me parut un excellent gentleman plein d'urba-
nité et tout à fait simple de manières.
— Vous voyez, dit-il, un homme veuf à qui le ciel a
laissé la lourde charge de deux filles à diriger. Sur ce qu'on
m'a écrit de vous, mademoiselle, j'ai lieu d'espérer que
vous répondrez parfaitement à mon attente et serez comme
une seconde mère pour mon Elina et mon Arabelia. Elles
ont des qualités; vous aurez par exemple, à combattre en
elles un peu d'orgueil, mais vous en viendrez à bout, j'en
suis sûr.
Cet aveu m'affligea; il coïncidait avec mes remarques,
et la contenance des jeunes ladies ne fut pas de nature à
diminuer l'impression. Elles me toisaient sans dire mot,
mais en tenant abaissés les coins de leur bouche ; puis
elles échangeaient de ces regards muets et rapides qui,
pour la personne intéressée, ont une singulière éloquence.
Je ne pouvais m'y méprendre : il m'était trop facile de pré-
sager que jamais elles ne m'aimeraient. Ignorant où elles
en étaient de la langue française, je leur adressai d'abord
la parole en anglais. Aussitôt, lady Elina m'interrompant
brusquement, s'écria :
— Mademoiselle, veuillez nous parler en français seu-
lement ; tel est le désir de notre père. Nous n'avons pas
besoin d'apprendre l'idiome maternel.
— Oui, dit doucement lord Dunworth ; oui, ma chère
demoiselle, vous m'obligerez. Je souhaite que mes filles
deviennent de petites françaises.
— Oh! p'pa, répliqua lady Arabelia, j'espère que vous
voudrez bien nous laisser notre nationalité dont nous nous
faisons honneur par-dessus tout.
— Soyez tranquilles, dis-je, mesdemoiselles, j'observe-
— 29 —
rai le programme qui m'est tracé. Cependant permettez-
moi tout de suite de vous faire connaître ma pensée sur
nos obligations réciproques. Si j'eusse voulu rester à Saint-
Denis, j'y eusse trouvé un sort modeste mais assuré. Les
soins qu'on y a pris de moi m'ont fourni le moyen de me
tirer toujours d'embarras. Celle qui entre ici est une insti-
tutrice dévouée, une femme qui vous consacrera son temps,
sa peine, et qui en échange doit pouvoir compter sur votre
docilité et votre zèle.
Une fois encore, les jeunes filles se consultèrent du re-
gard. Je ne sais quel levain d'opposition fermentait dans
leurs âmes. Elles aussi voulaient poser des conditions, sans
doute pour s'affranchir le plus possible de la dure néces-
sité de m'obéir en quoi que ce fût. Hors l'étude, elles as-
piraient à ne me reconnaître aucune autorité. N'osant pas
se révolter ouvertement, elle se concertèrent par un de ces
signes qu'elles avaient adoptés entre elles, et ce fut Ara-
bella, grande et belle personne de seize ans, qui me répon-
dit en balançant la tête :
— Mademoiselle, nous tâcherons de vous satisfaire, si ce
n'est pas trop difficile. Notre père ne nous a point accoutu-
mées à une sévérité qui nous serait assez pénible, je l'avoue.
— Ma sévérité, répliquai-je, n'est pas redoutable. Si j'ai
le bonheur de gagner votre amitié, je serai plus avancée
qu'en vous faisant subir des représentations.
Les deux soeurs inclinèrent la tête sans répondre autre-
ment.
Lord Dunworth resta avec moi, et je fus extrêmement
touchée des soins qu'il prit pour effacer la première im-
pression et m'inspirer une meilleure idée de la vie que je
pouvais mener chez lui. Sans cesse il revenait sur le carac-
tère de ses filles, sur l'indépendance dont elles avaient
joui, sur les difficultés que le veuvage lui avait créées pour
élever ses deux enfants ainsi qu'il le rêvait.
— 30 —
— Ah! dit-il en soupirant et levant les yeux au ciel,
lourde a été ma tâche.
— Et elle n'est pas entièrement accomplie, Milord, dis-
je à mon tour.
— Non, reprit-il, non, pas entièrement.
Il se mit à rêver en balançant sa jambe droite.
Puis se levant avec vivacité :
— Il faut que je vous fasse connaître votre nouvelle de-
meure. Nous sommes ici bien à l'étroit. Si vous voyiez mon
domaine de Lothbury dans le Somersetshire !... Un parc
immense, des prairies, une forêt, des métairies, un monde
enfin!... Je crains que mes filles n'aient contracté cet
orgueil dans la vie princière de Lothbury. On devrait
laisser ces petits êtres dans l'ignorance de ce que leur
réserve l'avenir. La perspective d'une existence trop facile
ne s'accorde pas avec la raison et la modestie. Mais c'est
fait, ajouta-t-il en soupirant de nouveau, et je n'ai plus
ma chère Deborah pour comprimer des caractères peu
souples. Vous y emploierez vos efforts, n'est-ce pas,
mademoiselle?
— Je tâcherai, dis-je, mais je n'ose compter sur l'obéis-
sance.
Je vous seconderai, s'écria-t-il avec cette énergie des
gens faibles, qui est dans l'accent et non clans le caractère.
Nous visitâmes ensemble le jardin. Pendant ce temps,
les jeunes ladies procédaient à une toilette triomphante,
destinée évidemment à écraser ma simple robe de mérinos
que je porte été comme hiver, et mon chapeau de paille
attaché par un modeste ruban blanc. Une calèche magni-
fique nous attendait et nous conduisit vers la mer : à
droite, l'horizon nous montrait les îles d'Or, merveilleuse
perspective ; à gauche, des prairies coupées de bosquets,
des pâturages fermés par des haies vives, des vergers
d'oliviers, des vignobles et des jardins. Partout j'aper-
— 31 —
cevais des myrtes, des grenadiers en fleurs, des lentisques,
des tamarix aux élégants rameaux; les prés se nuançaient
de narcisses, de glayeuls et d'iris. Le sable même du rivage
servait de lit à l'asphodèle. Végétation puissante, variée
et pleine d'harmonie qui enchantait mes regards et m'ap-
portait une douce diversion.
J'avais grand besoin du secours de la nature; car mes
compagnes de promenade ne se donnaient guère la peine
de défrayer la conversation et de me faire les honneurs
du pays. Couchées en arrière sur les moelleux coussins de
la voiture, elles accordaient de temps en temps un coup-
d'oeil indifférent, nonchalant et blasé au splendide pano-
rama qui nous entourait.
— Déjà lasses ! me disais-je ; déjà dénuées de la faculté
précieuse d'admirer et du céleste don de l'émotion !
Ces deux figures de journal de modes me faisaient mal
à voir. Elina portait une robe à cinq volants, un mantelet
de dentelle de Chantilly, un chapeau amazone garni de
belles plumes flottantes, des gants lilas et des bijoux à
profusion. La toilette de sa soeur, bien que plus simple,
dénotait aussi l'excès du luxe et la prétention. Tout au
plus, à côté de ces merveilleuses, m'eût-on prise pour une
femme de chambre de second ordre. Je sentais que l'une
et l'autre lady s'amusaient à détailler du regard mon cos-
tume et qu'elles jouissaient du contraste de leur opulence
avec ma pauvreté. Mais j'eus soin de ne point leur fournir
la satisfaction d'une timidité qui les eût rendues trop heu-
reuses. Assurément je suis pauvre, mais je n'en étais
nullement honteuse, et je m'amusais à mon tour en pensant
que mes fières anglaises s'étaient mises en si grands frais
pour le sable du rivage et l'herbe des prairies. Quant au
père qui eût pu leur adresser quelques observations à ce
sujet, il n'y songeait même pas. Il est tellement riche, que
le luxe le plus étourdissant lui semble chose toute natu-
— 32 —
relie. Peu causeur quoique excellent homme au fond, il se
laissait aller à la rêverie, car il se reposait désormais sur
moi du soin de faire les frais de l'entretien. Cela n'était
pas facile; j'avais toutes les peines du monde à arracher
quelques monosyllabes à mes élèves. Elles avaient la
froideur et sans doute aussi la dureté de la pierre.
« Oh! pensais-je, où êtes-vous, ma bonne petite Emma,
ma douce Céline, gentilles créatures qui m'avez vue avec
tant de chagrin quitter le château de Franzy!... Comme
vous seriez heureuses de vous trouver ici ! De quels cris
d'admiration vous salueriez ces paysages enchanteurs
de la Provence !... Et moi, combien j'aimerais à m'unir à
votre joie, à redevenir enfant pour vous! Nous n'aurions
qu'un coeur pour sentir, qu'une voix pour remercier
Dieu ! »
Une larme me vint au bord des cils ; je me détournai
afin de la cacher ; mon émotion eût trop satisfait les ladies.
Cette promenade ne fut pas inutile; elle me permit d'ap-
précier complétement le caractère de mes nouvelles élèves
et de me dresser le plan de conduite que j'aurais à suivre
invariablement avec elles. Il faudrait me faire un visage
impassible, à l'imitation du leur, comprimer l'admiration
sous peine de devenir un objet de risée, en un mot ne
donner prise par aucun côté à une malveillance qui serait
d'autant plus alerte à s'exercer qu'elle viendrait compenser
un peu la dure nécessité d'une soumission forcée. Ce-
pendant ma dignité me défendait de copier leurs allures ;
et si je ne voulais pas engager une lutte ouverte avec elles,
du moins m'eût-il répugné d'être, à leurs yeux, leur fac-
simile vivant.
Cet exposé suffira pour te faire comprendre ce que j'ai
eu à souffrir durant dix-huit mois. Dix-huit mois, c'est
bien long ; mais les dettes paternelles parlaient plus haut
que mon ennui et mes humiliations. J'ai fait taire cent fois
— 33 —
les révoltes de ma fierté. Souvent j'étais prête à m'élancer
hors de cette maison où malgré tous les ménagements et
bien des concessions je n'avais pu réussir à gagner une
ombre d'amitié; mais vaincue par la nécessité, je me cram-
ponnais à cette position même intolérable, et j'attendais
que je fusse seule, le soir, dans ma chambre pour me
donner la triste consolation des larmes.
Ces larmes, j'eusse voulu en dérober la trace. Mais le
regard des jeunes ladies était habile à la découvrir. Il était
si agréable à ces coeurs secs et sans pitié de savoir que je
portais un chagrin secret, un mal intérieur. Elles n'en
sentaient que mieux leur précieuse indépendance. La vue
de l'esquif balotté par la vague et secoué par la rafale leur
rappelait délicieusement qu'elles se trouvaient au port.
Ma grande étude consistait à ne point leur fournir l'occa-
sion d'entrer en lutte avec moi, car j'étais certaine que j'y
succomberais. Toutefois je m'appliquais à ne pas céder
sur les points où, comme institutrice, je devais faire pré-
valoir mon avis et mon autorité fictive. C'était le terrain
où se livrait la bataille à coups d'épingles. On s'appuyait
sur les amies auxquelles on me peignait en noir, sur d'au-
tres anglaises du voisinage admises au chuchotement fron-
deur. Si j'entrais au salon, aussitôt on se taisait ou bien la
conversation se poursuivait à voix basse, et l'on avait soin
de laisser éclater sur cette sourdine des rires retentissants.
C'était une manière assez transparente de me désigner. On
eût pu traduire ainsi cette bruyante gaîté : « Ah ! la pauvre
institutrice! est-elle assez ridicule !... Voyez quelle mise,
quelle tournure! un col uni, des manchettes plates, une
robe noire, presque le costume d'une nonne ! » Et les
rires de recommencer en montant jusqu'au diapason le
plus aigu.
Toi seule, Louise, toi qui m'as connue, tu peux com-
prendre de quelle patience je m'armai contre ces puériles
3
— 34 —
mortifications. Une seule fois j'essayai de voir comment
les filles de lord Dunworth prendraient mes représen-
tations modérées. Leur réponse me révéla tant d'aridité
d'âme, tant d'impertinence que j'en restai révoltée.
— Allons, me dis-je, il est temps d'en finir.
Lady Arabelia n'avait pas craint de me dire :
— De quoi vous plaignez-vous? Mon père récompense
généreusement vos peines.
Je la regardai avec cette fixité fière que l'indignation et
le sentiment de ma dignité blessée peuvent me donner
quelquefois. Elle comprit son tort et, pour s'en faire ab-
soudre, courut trouver son père.
L'excellent lord était clans son cabinet, très-occupé à
digérer la lecture du Times. En voyant entrer brus-
quement sa fille préférée il fit ce : « oh ! » particulier à la
race britannique.
Arabella se jeta à son cou en l'étranglant quelque peu
et se mit à déclamer avec une étrange volubilité :
— Il est impossible que je vive plus longtemps ainsi,
mon bon p'pa. La mesure est comble. Je suis affreusement
malheureuse. Votre Marthe est une insolente qui m'ou-
trage à chaque instant. Elle contrôle toutes nos actions,
elle blâme notre toilette et nous trouve très-ridicules de ne
pas nous habiller en pauvresses comme elle... C'est
odieux ! Si c'est à cette condition que je dois achever d'ap-
prendre le français, je vous préviens que jamais je ne
parlerai cette langue.
Je ne te donne là qu'une faible idée des arguments
qu'elle employa, et je passe sous silence les épithètes mal
sonnantes qu'elle imagina à mon adresse, sans compter
qu'elle frappa du pied deux ou trois fois.
Lord Dunworth, très-ému et s'abritant de son mieux der-
rière l'immense journal, conjura sa fille de se calmer, en
ajoutant que peut-être les torts étaient égaux des deux côtés.
— 35 —
A cette supposition, l'orgueilleuse personne se redressa
et, séchant subitement des larmes fort peu sincères, elle
s'écria :
— Quoi ! mon père, vous admettez que cette créature
puisse avoir raison contre moi !
— Je n'admets rien, mon enfant; mais j'ai lieu d'es-
timer mademoiselle Kervalec et
Il s'arrêta comme effrayé de son audace ; mais je vis que
c'était ma présence qui avait causé son hésitation. En effet,
je m'était avancée à la suite de lady Arabella et j'étais
sur le seuil, calme et les bras croisés.
La jeune fille porta les yeux dans cette direction et, à
mon aspect, elle jeta un cri.
— Ah ! par exemple ! dit-elle ; voilà qui est trop fort !..
Mademoiselle était là ! elle nous espionnait !
Au mouvement que je fis, lord Dunworth s'élança vers
moi et dit en me prenant les mains :
— Chère demoiselle, excusez-la !
— Je lui pardonne, répondis-je ; des injures à la fois
indignes de son rang et de mon caractère ne peuvent
m'atteindre.
— Vous le voyez, mon père, s'écria-t-elle ; encore un
outrage !
— Je serais, dis-je, curieuse de savoir de quelle part
vient l'outrage. Arabella, je vous plains de ne pas con-
naître la loi des égards, du respect et de la pitié. Un jour
peut-être le monde vous revaudra-t-il ce que vous me
faites souffrir.
— Mademoiselle... murmura lord Dunworth d'un air
suppliant... — Ma fille, ma chère Arabella
— C'est inutile, repris-je. J'ai dévoré assez d'affronts,
Permettez, milord, que je sorte de votre maison.
— Non, non, dit-il avec chagrin, non, je n'y consentirai
— 36 —
pas. — C'est impossible. Ces enfants-là me feront mou-
rir. Voyons, mademoiselle Kervalec, il doit y avoir un
moyen d'arranger l'affaire.
— Il n'y en a qu'un qui se concilie avec ma dignité :
c'est que je m'éloigne.
Ici je vis sur les traits de milord un éclair qui passa
rapidement et m'étonna. Jamais il ne m'avait regardée
ainsi. Il détourna presque aussitôt les yeux et dit en
les fixant sur le jardin :
— Accordez-moi jusqu'à demain. J'ai besoin de me
remettre.
Je m'inclinai, je sortis et je remontai chez moi.
A l'heure du dîner, je prétextai un mal de tête pour ne
pas me rendre à la salle à manger. Lord Dunworth me fit
porter un grand plateau que je renvoyai avec un remer-
ciement. Je croquai du chocolat, et jamais repas ne me
fit plus de plaisir, assaisonné comme l'était celui-ci par
l'espérance de la liberté.
La lumière du soleil commençait à s'éteindre dans un
nuage violet et orange ; j'ouvris la fenêtre et m'accoudai,
toute mélancolique, contre le balcon de fer. Là, perdue
dans ce vague délicieux qui est le demi-sommeil de la
pensée, le rêve éveillé, je me laissais aller aux visions
d'une vie nouvelle , plus digne, plus indépendante et
surtout plus calme, lorsque l'on frappa doucement à ma
porte.
J'ouvris aussitôt, croyant qu'un domestique avait à me
parler. De quel étonnement ne fus-je pas saisie en recon-
naissant dans la pénombre lord Dunworth lui-même !
Son visage régulier était éclairé de cette bienveillance
qui ne le quitte jamais. A cette expression habituelle se
joignait une émotion que je m'expliquai par la scène vio-
lente qui avait eu lieu dans l'après-midi.
Lord Dunworth entra avec une sorte d'hésitation, comme
— 37 —
s'il craignait d'être aperçu. Il me dit d'abord, d'un accent
ému :
— J'espère ne pas vous déranger, mademoiselle.
— Comment donc, milord ! N'êtes-vous pas chez vous ?
— Non; ici s'arrête mon autorité...
Il soupira en répétant : « Mon autorité ! »
Ce grand seigneur m'inspirait de la compassion. De
nous deux peut-être était-ce moi qu'il fallait le moins
plaindre. Je partais pauvre comme j'étais venue, et j'allais
me retrouver en butte aux incertitudes du sort ; j'étais seule
dans la vie, cherchant en vain un appui, un guide ; et
cependant je me jugeai comparativement plus heureuse
que cet opulent gentilhomme qui s'était assis timidement
devant moi, le front baissé, les yeux pleins de soucis, le
visage contracté. Je savais que pour lui les peines étaient
dans les objets même les plus chers et que ce qui eût dû
le consoler faisait son tourment. Il lut la pitié dans mon
regard.
— Je vous comprends, dit-il, vous m'accusez tout
bas de faiblesse.
— Ce n'est pas impossible, dis-je en souriant.
Il se tut et soupira. Je me tournai vers la campagne. En
quelques minutes il s'était opéré dans le ciel un change-
ment complet : le ton de l'horizon avait passé au gris ; des
vapeurs blanchâtres s'élevaient des champs ; une brise
assez forte agitait la cime des arbres. L'heure était mélan-
colique.
— Ainsi vous nous quittez ? reprit milord.
— J'y suis obligée. Vous me mépriseriez vous-même si
je n'avais le soin jaloux de ma dignité.
— C'est irrévocable?
Je fis un signe de tête affirmatif.
— Ah ! vous ignorez combien cela me chagrine.
— Vous, milord!... m'écriai-je étonnée.
— 38 —
Et j'ajoutai avec une certaine amertume :
— Je croyais que les gens riches, les puissants de ce
monde trouvaient dans les splendeurs et les hommages qui
les entourent une compensation plus que suffisante aux pe-
tits ennuis qui peuvent survenir dans leur existence. De
quoi ont-ils à s'inquiéter? Toute chose s'offre à leurs voeux ;
ils n'ont qu'à désirer pour être exaucés.
— Ah! mademoiselle Marthe, vous vous trompez étran-
gement. Ceci est une erreur générale ; on refuse toujours
de croire aux douleurs des riches. Et pourtant les riches
aussi bien que les pauvres paient leur tribut aux épreuves
de la vie. Quand le malheur vint trouver Job, Job était un
riche de ce monde. Nos souffrances à nous sont morales,
et ce sont les plus aiguës. Le remède se cache ; on meurt
lentement de son mal. Vous m'avez plaint, je l'ai senti....
et je vous en remercie. Peut-être me plaindriez-vous da-
vantage si je vous avouais à quel point je vais être seul
quand vous m'aurez privé de votre charmante compagnie.
Je te le confesse, chère Louise, bien qu'appréciant chez
lord Dunworth une certaine sympathie pour moi, je ne m'at-
tendais pas à une semblable déclaration. Je demeurai in-
terdite et sans voix.
Plus encouragé peut-être par mon silence qu'il ne l'eût
été par des paroles de remerciement banal, milord poursui-
vit avec chaleur :
— Voilà un an et demi que vous êtes ici et que sans en
rien témoigner je vous observe et vous étudie. C'est ma
manière à moi, — la manière anglaise. Plus d'un an, oui,
que je vous vois bonne, patiente, douce, résignée, appliquée
à vos devoirs, ne négligeant rien pour les accomplir,
simple, sans ambition, désintéressée, parfaite enfin.— Oui,
parfaite.— Un idéal. — Oh! oui. — Je vous dis que je vous
ai beaucoup étudiée. J'ai travaillé à cela. Il est plus ins-
tructif d'arriver à lire couramment dans un coeur que dans
— 39 —
vingt livres. J'ai pris l'habitude de votre société : au déjeu-
ner, au dîner, le soir j'étais content, vous étiez là ; quel-
quefois je fermais les yeux pour entendre vos mouvements.
Votre voix me faisait une musique. C'était bien agréable.
J'oubliais de temps en temps les peines que me cause le
caractère altier de mes filles... Je les adore ces enfants-là,
les enfants de ma pauvre Deborah ; mais leur avenir m'ef-
fraie.
Il avait dit tout cela sur un ton de grave psalmodie,
comme un écolier qui récite sa leçon. L'excellent homme!
les paroles jaillissaient de son coeur, j'en suis bien sûre.
Je continuais de me taire, mais mon sein était oppressé.
Une vague inquiétude me tenait en suspens. Cependant je
croyais bien encore qu'il ne s'agissait pour lord Dunworth
que de chercher à me retenir.
Il reprit alors la conversation qu'un moment de silence
et d'émotion avait suspendue. Permets-moi de me borner
à analyser ses paroles beaucoup trop flatteuses à mon
égard.
Milord me dit que la vie solitaire lui était insupportable ;
qu'il s'était trompé sur le caractère de ses filles et avait
trop présumé des consolations qu'il pourrait recevoir d'elles ;
que chaque jour loin de diminuer leur orgueil, leur rai-
deur, semblait l'accroître; qu'elles n'aspiraient qu'au
moment où le mariage leur conférerait à chacune un titre
de duchesse et leur ouvrirait à deux battants la porte du
monde ; qu'elles se croyaient des divinités dignes d'inspi-
rer tous les respects et dispensées envers autrui des plus
simples égards. Après cette plainte amère, il se peignit
isolé, sans affections véritables, entouré d'un peuple de
valets et invoquant vainement une voix amie. Il en vint à
parler de ma position qu'il jugeait analogue à la sienne.
Moi aussi je lui semblais méconnue, en butte à l'inclémence
du sort; eh bien ! victimes tous deux, pourquoi ne pas
— 40 —
nous unir? pourquoi ne pas demander à un lien sacré une
force que séparément nous ne pouvions trouver ? Egale-
ment libres, pourquoi ne pas faire un échange de nos
coeurs?...
C'était ma main qu'il sollicitait pour continuer de me
voir, pour posséder une amie, une compagne !
Assurément lorsque le marquis de Franzy m'avait fait
l'aveu de son amour coupable et y avait ajouté des propo-
sitions déshonorantes, je m'étais sentie interdite. Mais je
ne le fus pas moins, bien que ressentant la plus vive re-
connaissance, quand j'entendis un des premiers personna-
ges d'Angleterre mettre en rougissant à mes pieds son
nom, son rang, sa fortune immense. Une pauvre fille qu'on
veut faire grande dame a bien de la peine à se défendre
d'une sorte d'éblouissement.
Ensuite arriva le tour de la raison. Alors ce qui m'avait
fascinée ne me causa plus que de la douleur.
Je suppliai lord Dunworth de m'entendre avec calme,
sans m'interrompre. Il m'en fit la promesse, mais ses yeux
étaient pleins d'anxiété.
Je commençai par le remercier avec une effusion qui ne
pouvait lui laisser aucun doute sur l'étendue de ma grati-
tude. Puis j'essayai, en m'armant de toute l'éloquence
possible, de lui faire comprendre la distance énorme qui
séparait nos rangs.
Son mouvement m'indiqua que, dans ses idées, cette
distance n'était qu'un préjugé et que le mariage pouvait
la combler.
Je lui dis, après cela, que l'obstacle insurmontable était
le caractère de ses filles ; que jamais Elina et Arabella ne
consentiraient à accepter une belle-mère, qu'elles voue-
raient la haine la plus féroce à l'étrangère qui se-
rait ainsi entrée dans leur famille, qu'elles ameuteraient
contre elle tous les parents, qu'elles créeraient le vide au-
— 41 —
tour de la nouvelle lady Dunworth ; que ce serait une lutte
de tous les instants, lutte terrible et acharnée qui rejailli-
rait jusque sur le père et empoisonnerait sa vie ; que je ne
voudrais pas acheter l'opulence au prix de si tristes condi-
tions ; qu'il valait mieux être pauvre et libre que riche et
tourmentée. Enfin je déclarai à milord que mon amitié
pour lui ne ressemblait en rien à de l'amour, et que je ne
comprenais pas le mariage si d'abord le coeur ne s'était
donné.
J'avais mis dans le prononcé de cet arrêt une fermeté
qui me coûta beaucoup. La manière dont je venais de
m'exprimer ne laissa pas à milord un seul doute possible.
Il n'objecta rien ; il passa sa main sur ses yeux, murmu-
ra : « Ainsi je reste seul ! » puis se leva et sortit de la
chambre après m'avoir saluée respectueusement.
Le lendemain même je partis, sans avoir revu les deux
jeunes filles qui affectèrent de jouer sur leur piano de
brillantes fanfares, apparemment pour témoigner de leur
joie
Au moment où j'allais quitter ma chambre, un domes-
tique m'apporta de la part de lord Dunworth un paquet
assez volumineux.
C'était une boîte gaufrée contenant une liasse de bank-
notes avec ce simple billet :
« Chère demoiselle Kervalec, veuillez en souvenir de nos
« relations amicales accepter le petit dédommagement ci-
« joint. Cela pourra vous être utile jusqu'à ce que vous
« ayez trouvé une autre condition qui soit digne de vous.
« Je forme mille voeux pour votre bonheur, quoique vous
« ayez refusé de faire le mien. Adieu ; n'oubliez pas
« Votre vieil ami,
« William DUNWORTH. »
Je répondis par quelques lignes de reconnaissance;
— 42 —
mais j'eus soin de renvoyer les bank-notes. Je me jugeais
assez riche de ce que j'avais gagné loyalement.
Telle a été ma seconde aventure. Plus heureuse que la
première fois, j'ai emporté de chez lord Dunworth le sou-
venir d'un coeur généreux et la conviction que la grandeur
d'âme existe encore en ce monde.
J'espère, ma chère Louise, que tu ne me blâmeras point
d'avoir refusé la fortune. Les conditions qui y étaient atta-
chées ne me permettaient pas de l'accepter.
J'ai grand besoin de ton indulgence et de ton amitié, au
moment de poursuivre ma rude carrière. Que vais-je trou-
ver?
Je t'embrasse tendrement et, à l'imitation du bon lord
Dunworth, je signe
Ta vieille amie,
MARTHE.
V
Louise à Marthe.
Tes deux lettres — ou tes deux volumes, — comme il
te plaît de les appeler, m'ont causé de vives émotions.
Je les ai dévorées, je les ai relues, je les sais par coeur.
Ma pauvre Marthe ! que t'avais-je prédit? et comme j'a-
vais raison ! Je ne prétends pas faire trop valoir mes argu-
ments d'autrefois : ce serait une cruauté inutile. On ne
— 43 —
refait pas sa vie. Mais le passé même doit servir d'avertis-
sement. A l'avenir, examine bien ce qui te sera offert, et
n'accepte qu'après mûres réflexions. Quelque chose me
dit, du reste, que tu auras lieu d'être contente de tes
relations avec Mme Grimonpré.
Je ne saurais te peindre ma colère contre le marquis de
Franzy. Sa conduite est odieuse à tous les points de vue.
Je t'engage à persévérer dans une sainte haine contre lui :
ou plutôt, oublie-le, comme s'il ne s'était jamais trouvé
sur ta route.
Quant à lord Dunworth, je pense tout autrement de lui ;
et autant ses filles me déplaisent, autant j'éprouve d'estime
et d'affection pour cet excellent homme. Sans l'avoir jamais
vu je devine ce qu'il peut être. Si je fais un portrait de
fantaisie un peu trop flatté, laisse-moi mon erreur. Lord
Dunworth est mon héros. Que les vieilles filles sont enthou-
siastes ! Il réalise pour moi ces types de Richardson, sym-
boles de toutes les vertus impossibles... Je me suis éprise
de ton admirateur, et j'ai d'abord regretté un peu que tu
l'aies traité si mal. Mais bientôt la réflexion m'a éclairée ;
je n'ai pu m'empêcher de te donner raison.
Ce mariage n'était pas possible. Tu fusses entrée dans
un tourbillon ; adieu toute paix, en face de deux créatures
violentes qui se fussent acharnées à te reprocher comme
une usurpation ton titre d'épouse. Lord Dunworth, partagé
entre les deux camps et pris à partie, n'eût pu te défendre
qu'en condamnant ses filles ; tu eusses joué malgré toi le
rôle de marâtre ; et qui sait si l'on n'eût pas réussi à te
perdre dans l'opinion générale ! Va, tu l'eusses payé bien
cher cet or si généreusement offert. Je le répète, tu as agi
sagement de conserver une pauvreté simplement vêtue de
la robe d'indépendance.
Chère, chère enfant ! Tout cela ce sont des épreuves,
des secousses, des blessures. Puisses-tu n'y pas consumer
— 44 —
tes forces. Ah ! que je voudrais t'avoir près de moi !.. Re-
gret stérile que je dois cesser de formuler afin de ne plus
t'attrister. N'aie pas de pressentiments fâcheux au sujet de
la place nouvelle que tu vas occuper. J'en conçois de
grandes espérances : tu n'as que deux ans à passer
dans cette maison pour perfectionner l'éducation d'une
jeune fille qui par son âge serait presque ta compagne. Ce
serait chose étonnante si vos caractères ne s'accordaient
pas. Accepte donc mes voeux et mes bons présages, et
désormais ne laisse plus s'écouler des siècles sans m'écrire.
LOUISE.
VI
Marthe à Louise.
Je pars. Mon coeur se serre. J'ai peur. Ne me traite pas
de folle, et plains-moi plutôt de ne pouvoir, quand j'ai be-
soin de toute mon énergie, m'arracher aux idées sombres
qui me dominent. J'ai déjà trop expérimenté la vie pour
en attendre autre chose que des alternatives de courtes
joies et de longues douleurs. Mais je suis prête à tout sup-
porter. Crois-moi, Louise: tes exhortations ne seront point
perdues pour moi ; je les emporte comme ma sauvegarde
la plus sûre et la plus précieuse.
Ta MARTHE for ever.
— 45 —
VII
Une grande conférence.
Dans la plus belle rue de Bayonne, — la rue du Gou-
vernement, — il y a vers l'extrémité opposée au quai une
maison élégante que plus d'un voyageur peut avoir remar-
quée. A l'extérieur, l'édifice étale ses fines arabesques, ses
balcons de fer artistement ouvrés en fleurs, rinceaux et
volutes ; au dedans, un escalier de bois à pans carrés se
déroulant sur une vaste cage et figurant avec ses balustres
de chêne des pièces d'échiquier, conduit à des paliers très-
amples, éclairés d'en haut par une vitrine qui verse une
lumière harmonieuse. Chacun des appartements est re-
haussé d'or et tendu en un style particulier. Au rez-de-
chaussée est une immense salle à manger toute revêtue de
boiseries où un habile artiste, de passage dans le Midi, a
laissé des peintures imitées de Lancret et de Vanloo. Au
premier, le salon de réception dont le meuble est soigneu-
sement couvert de housses. A côté de la salle à manger
est une pièce plus petite où la maîtresse de la maison reçoit
ses intimes. Au second, sont les appartements particuliers ;
et enfin les combles, dévolus aux domestiques.
Il y a peu d'années encore, cette maison était habitée par
Mme veuve Grimonpré. C'était là que cette dame était née ;
et après avoir fait réparer à grands frais son berceau, elle
avait trouvé quelque consolation à venir y fixer sa demeure.
Mme Grimonpré était une de ces maîtresse-femmes qui
trouvent moyen d'accorder la parcimonie avec le faste, le
— 46 —
chagrin avec le goût du monde. Depuis la mort de son
mari, elle n'avait pas quitté le noir ; elle paradait dans la
douleur avec une componction qui édifiait le public ; cepen-
dant la tristesse ne l'empêchait pas de s'entourer de com-
fort et de compter rigoureusement avec ses métayers. Il est
vrai qu'elle disait avoir la responsabilité bien lourde de la
fortune de ses enfants. Mais sa tendresse pour son fils et sa
fille admettait des accommodements avec sa personnalité,
et la bonne veuve s'était arrangée pour dominer de la
manière la plus étroite ces deux créatures qui après tout ne
la contrôlaient guère. Lassé de cette domination sourde et
obsédante, ainsi que des phrases lacrymales de Mme Gri-
monpré, qui semblait toujours prononcer une oraison funè-
bre, Charles avait saisi le prétexte de ses études de droit
pour s'envoler vers Paris. Quant à Emmeline, jeune fille
douce et passive, elle n'avait pas de volonté ; vivant auprès
de sa mère, elle était habituée à la consulter en toute chose
et à l'écouter religieusement. Emmeline avait eu jus-
qu'alors trop d'incertitude dans l'esprit pour concevoir et
garder des idées à elle. On eût eu peine à la croire fille de
ce brûlant Midi qui colore le teint de tons chauds et légère-
ment bistrés ; rien non plus n'indiquait en elle cette ardeur,
cet enthousiasme parfois exagéré qui emporte ses compa-
triotes. Dans sa conversation il n'y avait pas un seul point
d'exclamation. Ainsi ni les traits, sauf la couleur brune des
yeux, ni le caractère, ni le maintien, rien chez Emmeline ne
dénotait ce climat qui nous fascine de ses fleurs, de ses
parfums, de sa poésie, et nous attire invinciblement nous
autres fils du Nord. Elle avait même une réserve modeste
et timide qui, après tout, ne déplaisait pas à sa mère. Si
dans la maison deux avis se fussent trouvés en présence,
un choc n'eût pas manqué d'avoir lieu. Mme Grimonpré
était soupçonnée d'avoir été la très-obéissante et humble
servante de son mari, bien que maintenant elle fît sonner
— 47 —
si haut la bonté, la douceur exquise du défunt. Artémise
n'éternisa pas davantage ce Mausole que la postérité ne
connaît que par un tombeau. Cependant les langues acé-
rées disaient que l'armateur avait possédé au plus haut
degré le goût du commandement absolu, et qu'il n'avait
jamais cédé à personne qu'à la Mort, cette éternelle victo-
rieuse. On ajoutait que Mme Grimonpré avait profité de son
veuvage pour se créer une volonté à elle. Cela lui avait paru
agréable sans doute, et bientôt elle s'était arrangée de
manière à faire revivre toutes les traditions de feu M. Gri-
monpré. C'était peut-être aussi une façon pieuse de témoi-
gner sa vénération aux mânes adorés. On copie volontiers
ceux qu'on aime.
On voit donc d'ici, et très-facilement, se dessiner Mme Gri-
monpré et Emmeline. Le Midi représenté par la mère qui
va, vient, ordonne, change, améliore, s'ingénie à mille
projets; le Nord, idéalisé par la jolie petite créature aux
cheveux châtain-clair, à la peau blanche, à la taille fine,
aux mains délicates, à la voix de soprano. Emmeline est
toute grâce, toute confiance. Seulement, le défaut de ses
qualités un peu négatives, c'est une certaine nonchalance
rêveuse et mystique dont s'indigne fort Mme Grimonpré.
— Concevez-vous cette petite fille? disait la mère à trois
personnes que nous nommerons tout-à-l'heure et qu'elle
tenait dans son parloir, la concevez-vous ? Elle ne sait rien
faire par elle-même. Il faut toujours qu'on la pousse, qu'on
la presse. A peine puis-je obtenir d'elle chaque semaine
une rédaction d'histoire. Et c'est si beau, l'histoire ! Pour
son piano même mollesse. Cela fait bouillir le sang dans
les veines. Voilà deux mois qu'elle baîlle sur une Fantaisie
de Prudent.
Parmi ces trois personnages il y en avait un seul, d'un
caractère indépendant, et qui eût le courage de son opinion.
C'était M. Bolot, ancien notaire de Dax, retiré à Bayonne,

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