Mater Clamorosum

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(...) en ces temps, les âmes erraient nombreuses le long des chemins. Aussi légères qu’une bruine, elles se pressaient dans les ornières, les fossés et les futaies basses. Elles floconnaient, imperceptibles, aux branches des ormes et des sureaux. Elles dormaient dans les cimetières, allongées sur leur propre tertre, et processionnaient interminablement au cœur des nuits. Les vivants leur cédaient le pas, par respect pour leur éternité. Pourtant, éternelles, elles ne l’étaient pas.
Publié le : jeudi 27 janvier 2011
Lecture(s) : 220
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782843443190
Nombre de pages : 11
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Catherine Dufour

Mater Clamosorum

(Nouvelle extraite du recueil L’Accroissement mathématique du plaisir)














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ISBN : 978-2-84344-318-3

Parution : janvier 2011
Version : 1.0 — 26/01/2011

© 2011, le Bélial’, pour la présente édition
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Extrait de la publicationCatherineDufour—MaterClamosorum





« Ma chandelle est morte, ma mère,
Et de pain, il ne m’en reste guère. »
Chanson du pont de Rosporden
A. Le Braz, Légende de la Mort



C’ÉTAIT IL Y A LONGTEMPS, très longtemps, quand les hommes affrontaient la terre à
mains nues, luttant pied à pied contre les fauves des forêts, les démons de leurs rêves et la
faim.


Une femme avait eu un fils. Ils vivaient tous deux à la lisière d’un bois, non loin du
gué d’une rivière. Mais en ces temps déjà, les hommes ne se contentaient plus des gués et
rêvaient de ponts arqués comme des épaules, forts comme des bœufs, éternels comme des chênes, bâtis
dans le lit enragé des fleuves à grands frais de pierres et de vies humaines.
En ces temps, les hommes n’avaient pas peur de mourir.
Sitôt passé l’âge des premières sèves, quand la fatigue leur clouait les reins, que les
dents commençaient à leur pourrir la bouche et que la vermine ne les quittait plus, ils
pensaient à la mort comme à un renouveau. Sitôt l’habit de chair ôté, ils savaient qu’ils passeraient dans
un monde autre, jumeau du leur, mais moins âpre.


La mère et son fils vivaient à l’écart d’un village, entre un feu de tourbe et une brebis
percluse, avec l’aide de quelques poules à moitié sauvages et de toutes les baies, tous les
lièvres, tous les oiseaux du bois. Elle lui apprit à reconnaître les fruits et le bon moment pour
les cueillir, à siffler pour que les sansonnets volent autour de sa tête et se prennent les pattes
dans ses cheveux, à se méfier des champignons, à attraper les écrevisses et les anguilles dans
l’eau vive. Elle lui apprit à presser l’huile du millepertuis et à en verser de minces filets dans
le courant, pour que le Diable panse ses brûlures et laisse venir le beau temps, à faire vieillir
les oignons sous terre pour qu’ils aient du goût et à planter le millet, qu’elle servait dans de
petits bols aux âmes errantes, le soir des Morts.
Elle lui apprit aussi qu’il ne faut pas parler aux spectres, ni s’en moquer, et de quelle
façon il fallait s’excuser quand, au hasard de ses courses, il les dérangeait dans un trou
d’arbre.


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Extrait de la publicationCatherineDufour—MaterClamosorum
Car en ces temps, les âmes erraient nombreuses le long des chemins. Aussi légères
qu’une bruine, elles se pressaient dans les ornières, les fossés et les futaies basses. Elles
floconnaient, imperceptibles, aux branches des ormes et des sureaux. Elles dormaient dans les
cimetières, allongées sur leur propre tertre, et processionnaient interminablement au cœur
des nuits. Les vivants leur cédaient le pas, par respect pour leur éternité.
Pourtant, éternelles, elles ne l’étaient pas.
Certaines se distinguaient des autres, préférant la compagnie bruyante des vivants au
fleuve silencieux de leurs pareils. Les unes se montraient tendres, revenant caresser leur
nouveau-né par-delà la tombe, et d’autres enragées, traînant une claie de hurlements dans les
ravins, saisissant aux cheveux les passants attardés. La frontière entre la vie et la mort était
alors si ténue qu’on vit des aïeux s’asseoir à côté de leur dépouille, et compter un sac de grain
à la lumière de leur propre chandelle mortuaire.
Et pourtant toutes les âmes, même celles-là, finissaient par oublier de revenir. La mère
aimante se détournait du bébé grandi, l’âme en peine se lassait de ses propres plaintes, la
clairière durement hantée retrouvait sa quiétude et de tout cela il ne restait que des histoires,
qu’on racontait à la veillée.
Les prêtres disaient de ces âmes enfuies qu’elles étaient parties pour tel endroit, ou tel
autre, selon leurs mérites, selon des lois obscures, parfois ils parlaient d’un monde meilleur et
souvent d’un monde bien pire, mais les hommes ne les croyaient pas. Ils croyaient à la faim
qui ronge, au froid qui brûle les chairs, à la vermine qui dévore la peau, au travail qui fatigue
les corps, à l’âge qui déforme les os, aux humeurs qui font suppurer le glacis délicat des gencives et
des yeux. Pour tous les hommes, la vie des spectres, cette existence sans famine et sans
labeur, sans teigne et sans gel, sans fièvre et sans plaie, cette permanence de flocon blotti au
coin d’une borne leur paraissait enviable, et ils pensaient faire leur Enfer sur Terre.
On se racontait, le soir à la veillée, que les spectres semés le long des chemins s’éveillaient
peu à peu du mauvais rêve de la vie, levaient lentement au ciel leurs yeux pâles et s’en allaient
finalement, par grands vols qu’on confondait avec ceux des oies sauvages, se perdre dans le ciel et se
chauffer aux étoiles.


La mère veillait son fils, endormi dans une balle de foin, bénissant le printemps
précoce et maudissant le temps qui passait. Car elle n’avait pas plus de vingt ans, mais
néanmoins son terme approchait.
Or son fils allait fêter ses cinq ans.


Les hommes avaient réussi à bâtir un pont sur la rivière — une tâche si pénible que
nombre des ouvriers s’étageaient désormais, diaphanes et somnolents, dans les branches des
saules qui poussaient en aval. L’hiver suivant, le pont s’écroula. Au printemps, les hommes le
reconstruisirent, n’épargnant ni leur peine ni leur vie, et dès la première crue une pile
s’affaissa. Le tablier pencha lentement puis l’ouvrage tout entier s’en fut, répandant ses
membres au pied des saules.
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Extrait de la publicationCatherineDufour—MaterClamosorum
La colère prit le chef du village quand il vit trois de ses fils, transparents et rêveurs, se
balancer dans les saules au-dessus des pierres éparses. Il saisit son bâton et partit vers les
collines.
Au creux de ces collines froides et stériles vivait une vieille sorcière, elle aussi stérile
et froide. La vie collait à son corps ruiné comme une peste, elle balançait ses yeux aveugles
au-dessus de la pierre fendue de son seuil. Sa méchanceté était grande comme la vieillesse.


La mère chassa un hanneton qui courait sur la joue de son enfant. Elle ne le verrait pas
prendre les épaules et la voix d’un homme, elle ne le verrait pas devenir plus grand
qu’elle. Peu importe : à ce moment-là, il n’aurait plus besoin d’elle. Mais elle sentait une
gêne, dans sa poitrine, emporter peu à peu sa vigueur, et bientôt ses forces auraient toutes
décliné.
Elle tua une puce qui mordait son fils.
Quelle chance aurait-il de survivre si, comme elle le craignait, elle ne passait pas
l’hiver ?
Comment se défendre des loups et du froid, quand on est seul et qu’on n’a pas cinq
ans ?
La mère sortit pour pleurer à son aise. Prenant le pays à témoin, sous la lune, les nuées
et face aux arbres, elle jura à haute voix que la mort elle-même ne l’empêcherait pas de veiller
sur son fils.
« Où que je sois, s’il a froid ou faim, s’il m’appelle, je viendrai. »
C’était un serment fait à la Terre entière.
Ce n’était pas prudent.
Sa voix porta loin, réveilla des échos :
« Tu reviendras, dirent-ils sur leur ton plaintif, tu reviendras vers ton fils aussi
longtemps qu’il aura faim ou froid, aussi longtemps qu’il t’appellera. »
En ces temps-là, comme aujourd’hui, la Terre était implacable.


Le chef du village salua la vieille sorcière, lui offrit ce qu’il avait apporté pour elle et
requit d’elle le conseil qu’il voulait. Elle le lui donna. Elle l’avait vue, la mère suivie de son
fils, tandis qu’ils gaulaient du petit bois dans ses collines, l’enfant grandissant à mesure que la
mère flétrissait.
« Celui-là, dit-elle au chef, draine la vie des autres et s’en nourrit. »
Le chef revint au village, le pas lourd. En arrivant devant chez lui, il brisa son bâton
contre la pierre de son propre seuil.


On vint dire à la mère que le chef du village devait lui parler, et que son fils pouvait
aller jouer dans l’eau avec les autres enfants.
« Vas-y, lui dit-elle, je te retrouve sur la rive, près du pont.
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Extrait de la publicationCatherineDufour—MaterClamosorum
– Oui », répondit-il simplement, car il était paisible et plein de confiance.
Alors le chef du village parla à la mère. En parlant, il tendait un sac plein de morceaux
d’ambre. Dès que la mère eut compris, quatre hommes furent nécessaires pour la tenir. Il
fallut l’attacher et l’enfermer. Le chef vint poser près d’elle le sac qui renfermait le prix du
sang, puis s’en alla rejoindre les autres près du pont.
Elle hurla tout le temps qu’on déshabilla son fils. Puis tout le temps qu’on l’assit dans
le chicot effondré de la première pile du pont. Puis tout le temps qu’on lui remit une
chandelle allumée et un morceau de pain. Puis tout le temps qu’on remonta la pile autour de lui.
Elle hurla tout le temps qu’on redressa la seconde pile et la troisième, tout le temps qu’on
empierra le nouveau tablier avec les restes de l’ancien.
Ensuite, on la délivra.
Des jours s’étaient écoulés, on n’entendait plus l’enfant pleurer.
Elle courut au pont, se jeta au pied de la première pile et commença à gratter la pierre
avec ses ongles. Elle hurlait toujours. Il fallut l’enfermer à nouveau.
Une nuit, elle cessa de hurler. Quand on vint la voir, au matin, elle était déjà froide.


Les poux et les puces quittaient le corps. La haine les suivait. La terre grouillait autour
du cadavre, et buvait.
La mère ne pouvait plus hurler, les saules, les bois et les nuées le firent à sa place : la
tempête déferla sur le village.


On était alors en train de laver la dépouille pour les funérailles. On la laissa seule, le
temps d’affronter ce vent d’enfer qui emportait les toits.
Au retour, on ne la trouva pas.


« Es-tu là ? Es-tu là ? Réponds-moi ! »
Elle tournait et tournait autour de la pile, piétinant la boue, ses doigts glissant sur la
pierre. Son fils ne répondit pas.


« Qui es-tu ? murmura le chef, qu’une longue agonie clouait sur son lit. Es-tu ce
Diable dont me rebat le pasteur ? »
Un sac de cuir tomba sur la poitrine de l’homme et répandit des cailloux d’ambre.
L’homme mourut alors qu’il regardait la femme séchée penchée sur lui :
« Ah, c’est toi… », murmura l’âme en s’exhalant par les lèvres entrouvertes. Entre ses
mains décharnées, la mère saisit le fil qui liait l’esprit à la Terre et le brisa. Le spectre pâlit
infiniment, et se dilua en soupirant de désespoir dans la sueur froide de sa propre peau.
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Extrait de la publicationCatherineDufour—MaterClamosorum
En ces temps, déjà, on ne voyait plus beaucoup d’âmes errantes dans les échaliers, les
tertres et les fossés. Les branches des arbres étaient vides et les hommes murmuraient entre
eux que la mort, peut-être, existait.
Il y eut encore une génération, ou deux, pour croire aux esprits semés le long des
chemins, au mauvais rêve de la vie, aux grands vols qu’on confondait avec ceux des oies
sauvages, et aux étoiles. Puis la croyance se perdit et les hommes restèrent seuls face au néant. Les pasteurs
souriaient d’aise, dans l’ombre de leur cornette.


Chaque nuit, après avoir moissonné les spectres du jour avec la faux implacable de ses
mains, la mère revient près du pont. Toutes les nuits, un peu avant l’aube, elle tourne autour
de la première pile du pont et gratte la pierre. Sans répit son âme revient à ce moment, bien
des siècles auparavant, quand son fils s’est retrouvé nu, misérable dans le noir et le froid,
ayant fini son pain et vu s’éteindre la chandelle, ne comprenant pas et l’appelant en vain.
Depuis ce temps, les enfants courent dans les chemins, fuyant le silence des futaies, des
fossés, des ormes et des sureaux, en chantant la chanson du vieux pont de Rosporden, qui se
lamente comme au premier jour et répète sans cesse :
« Ma chandelle est morte, ma mère,
Et de pain, il ne m’en reste guère ».

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