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Catherine Dufour — Mater Clamosorum
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Catherine Dufour — Mater Clamosorum
Retrouvez tous nos livres numériques sur e.belial.fr Discuter de ce livre, signaler un bug ou une coquille, rendez-vous sur les forums du Bélial’ forums.belial.fr ISBN : 978-2-84344-318-3 Parution : janvier 2011 Version : 1.0 — 26/01/2011 © 2011, le Bélial’, pour la présente édition
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Catherine Dufour — Mater Clamosorum
«Ma chandelle est morte, ma mère, Et de pain, il ne m’en reste guère.» Chanson du pont de Rosporden A. Le Braz, Légende de la MortC’ÉTAIT IL Y A LONGTEMPS, très longtemps, quand les hommes affrontaient la terre à mains nues, luttant pied à pied contre les fauves des forêts, les démons de leurs rêves et la faim. Une femme avait eu un fils. Ils vivaient tous deux à la lisière d’un bois, non loin du gué d’une rivière. Mais en ces temps déjà, les hommes ne se contentaient plus des gués et rêvaient de ponts arqués comme des épaules, forts comme des bœufs, éternels comme des chênes, bâtis dans le lit enragé des fleuves à grands frais de pierres et de vies humaines. En ces temps, les hommes n’avaient pas peur de mourir. Sitôt passé l’âge des premières sèves, quand la fatigue leur clouait les reins, que les dents commençaient à leur pourrir la bouche et que la vermine ne les quittait plus, ils pen-saient à la mort comme à un renouveau. Sitôt l’habit de chair ôté, ils savaient qu’ils passeraient dans un monde autre, jumeau du leur, mais moins âpre. La mère et son fils vivaient à l’écart d’un village, entre un feu de tourbe et une brebis percluse, avec l’aide de quelques poules à moitié sauvages et de toutes les baies, tous les lièvres, tous les oiseaux du bois. Elle lui apprit à reconnaître les fruits et le bon moment pour les cueillir, à siffler pour que les sansonnets volent autour de sa tête et se prennent les pattes dans ses cheveux, à se méfier des champignons, à attraper les écrevisses et les anguilles dans l’eau vive. Elle lui apprit à presser l’huile du millepertuis et à en verser de minces filets dans le courant, pour que le Diable panse ses brûlures et laisse venir le beau temps, à faire vieillir les oignons sous terre pour qu’ils aient du goût et à planter le millet, qu’elle servait dans de petits bols aux âmes errantes, le soir des Morts. Elle lui apprit aussi qu’il ne faut pas parler aux spectres, ni s’en moquer, et de quelle façon il fallait s’excuser quand, au hasard de ses courses, il les dérangeait dans un trou d’arbre.
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Catherine Dufour — Mater Clamosorum
Car en ces temps, les âmes erraient nombreuses le long des chemins. Aussi légères qu’une bruine, elles se pressaient dans les ornières, les fossés et les futaies basses. Elles flo-connaient, imperceptibles, aux branches des ormes et des sureaux. Elles dormaient dans les cimetières, allongées sur leur propre tertre, et processionnaient interminablement au cœur des nuits. Les vivants leur cédaient le pas, par respect pour leur éternité. Pourtant, éternelles, elles ne l’étaient pas. Certaines se distinguaient des autres, préférant la compagnie bruyante des vivants au fleuve silencieux de leurs pareils. Les unes se montraient tendres, revenant caresser leur nou-veau-né par-delà la tombe, et d’autres enragées, traînant une claie de hurlements dans les ravins, saisissant aux cheveux les passants attardés. La frontière entre la vie et la mort était alors si ténue qu’on vit des aïeux s’asseoir à côté de leur dépouille, et compter un sac de grain à la lumière de leur propre chandelle mortuaire. Et pourtant toutes les âmes, même celles-là, finissaient par oublier de revenir. La mère aimante se détournait du bébé grandi, l’âme en peine se lassait de ses propres plaintes, la clairière durement hantée retrouvait sa quiétude et de tout cela il ne restait que des histoires, qu’on racontait à la veillée. Les prêtres disaient de ces âmes enfuies qu’elles étaient parties pour tel endroit, ou tel autre, selon leurs mérites, selon des lois obscures, parfois ils parlaient d’un monde meilleur et souvent d’un monde bien pire, mais les hommes ne les croyaient pas. Ils croyaient à la faim qui ronge, au froid qui brûle les chairs, à la vermine qui dévore la peau, au travail qui fatigue les corps, à l’âge qui déforme les os, aux humeurs qui font suppurer le glacis délicat des gencives et des yeux. Pour tous les hommes, la vie des spectres, cette existence sans famine et sans la-beur, sans teigne et sans gel, sans fièvre et sans plaie, cette permanence de flocon blotti au coin d’une borne leur paraissait enviable, et ils pensaient faire leur Enfer sur Terre. On se racontait, le soir à la veillée, que les spectres semés le long des chemins s’éveillaient peu à peu du mauvais rêve de la vie, levaient lentement au ciel leurs yeux pâles et s’en allaient finale-ment, par grands vols qu’on confondait avec ceux des oies sauvages, se perdre dans le ciel et se chauffer aux étoiles. La mère veillait son fils, endormi dans une balle de foin, bénissant le printemps pré-coce et maudissant le temps qui passait. Car elle n’avait pas plus de vingt ans, mais néan-moins son terme approchait. Or son fils allait fêter ses cinq ans. Les hommes avaient réussi à bâtir un pont sur la rivière — une tâche si pénible que nombre des ouvriers s’étageaient désormais, diaphanes et somnolents, dans les branches des saules qui poussaient en aval. L’hiver suivant, le pont s’écroula. Au printemps, les hommes le reconstruisirent, n’épargnant ni leur peine ni leur vie, et dès la première crue une pile s’affaissa. Le tablier pencha lentement puis l’ouvrage tout entier s’en fut, répandant ses membres au pied des saules.
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Catherine Dufour — Mater Clamosorum
La colère prit le chef du village quand il vit trois de ses fils, transparents et rêveurs, se balancer dans les saules au-dessus des pierres éparses. Il saisit son bâton et partit vers les col-lines. Au creux de ces collines froides et stériles vivait une vieille sorcière, elle aussi stérile et froide. La vie collait à son corps ruiné comme une peste, elle balançait ses yeux aveugles au-dessus de la pierre fendue de son seuil. Sa méchanceté était grande comme la vieillesse. La mère chassa un hanneton qui courait sur la joue de son enfant. Elle ne le verrait pas prendre les épaules et la voix d’un homme, elle ne le verrait pas devenir plus grand qu’elle. Peu importe : à ce moment-là, il n’aurait plus besoin d’elle. Mais elle sentait une gêne, dans sa poitrine, emporter peu à peu sa vigueur, et bientôt ses forces auraient toutes décliné. Elle tua une puce qui mordait son fils. Quelle chance aurait-il de survivre si, comme elle le craignait, elle ne passait pas l’hiver ? Comment se défendre des loups et du froid, quand on est seul et qu’on n’a pas cinq ans ? La mère sortit pour pleurer à son aise. Prenant le pays à témoin, sous la lune, les nuées et face aux arbres, elle jura à haute voix que la mort elle-même ne l’empêcherait pas de veiller sur son fils. « Où que je sois, s’il a froid ou faim, s’il m’appelle, je viendrai. » C’était un serment fait à la Terre entière. Ce n’était pas prudent. Sa voix porta loin, réveilla des échos : « Tu reviendras, dirent-ils sur leur ton plaintif, tu reviendras vers ton fils aussi long-temps qu’il aura faim ou froid, aussi longtemps qu’il t’appellera. » En ces temps-là, comme aujourd’hui, la Terre était implacable. Le chef du village salua la vieille sorcière, lui offrit ce qu’il avait apporté pour elle et requit d’elle le conseil qu’il voulait. Elle le lui donna. Elle l’avait vue, la mère suivie de son fils, tandis qu’ils gaulaient du petit bois dans ses collines, l’enfant grandissant à mesure que la mère flétrissait. « Celui-là, dit-elle au chef, draine la vie des autres et s’en nourrit. » Le chef revint au village, le pas lourd. En arrivant devant chez lui, il brisa son bâton contre la pierre de son propre seuil. On vint dire à la mère que le chef du village devait lui parler, et que son fils pouvait al-ler jouer dans l’eau avec les autres enfants. « Vas-y, lui dit-elle, je te retrouve sur la rive, près du pont.
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– Oui », répondit-il simplement, car il était paisible et plein de confiance. Alors le chef du village parla à la mère. En parlant, il tendait un sac plein de morceaux d’ambre. Dès que la mère eut compris, quatre hommes furent nécessaires pour la tenir. Il fallut l’attacher et l’enfermer. Le chef vint poser près d’elle le sac qui renfermait le prix du sang, puis s’en alla rejoindre les autres près du pont. Elle hurla tout le temps qu’on déshabilla son fils. Puis tout le temps qu’on l’assit dans le chicot effondré de la première pile du pont. Puis tout le temps qu’on lui remit une chan-delle allumée et un morceau de pain. Puis tout le temps qu’on remonta la pile autour de lui. Elle hurla tout le temps qu’on redressa la seconde pile et la troisième, tout le temps qu’on empierra le nouveau tablier avec les restes de l’ancien. Ensuite, on la délivra. Des jours s’étaient écoulés, on n’entendait plus l’enfant pleurer. Elle courut au pont, se jeta au pied de la première pile et commença à gratter la pierre avec ses ongles. Elle hurlait toujours. Il fallut l’enfermer à nouveau. Une nuit, elle cessa de hurler. Quand on vint la voir, au matin, elle était déjà froide. Les poux et les puces quittaient le corps. La haine les suivait. La terre grouillait autour du cadavre, et buvait. La mère ne pouvait plus hurler, les saules, les bois et les nuées le firent à sa place : la tempête déferla sur le village. On était alors en train de laver la dépouille pour les funérailles. On la laissa seule, le temps d’affronter ce vent d’enfer qui emportait les toits. Au retour, on ne la trouva pas. « Es-tu là ? Es-tu là ? Réponds-moi ! » Elle tournait et tournait autour de la pile, piétinant la boue, ses doigts glissant sur la pierre. Son fils ne répondit pas. « Qui es-tu ? murmura le chef, qu’une longue agonie clouait sur son lit. Es-tu ce Diable dont me rebat le pasteur ? » Un sac de cuir tomba sur la poitrine de l’homme et répandit des cailloux d’ambre. L’homme mourut alors qu’il regardait la femme séchée penchée sur lui : « Ah, c’est toi… », murmura l’âme en s’exhalant par les lèvres entrouvertes. Entre ses mains décharnées, la mère saisit le fil qui liait l’esprit à la Terre et le brisa. Le spectre pâlit infiniment, et se dilua en soupirant de désespoir dans la sueur froide de sa propre peau.
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Catherine Dufour — Mater Clamosorum
En ces temps, déjà, on ne voyait plus beaucoup d’âmes errantes dans les échaliers, les tertres et les fossés. Les branches des arbres étaient vides et les hommes murmuraient entre eux que la mort, peut-être, existait. Il y eut encore une génération, ou deux, pour croire aux esprits semés le long des che-mins, au mauvais rêve de la vie, aux grands vols qu’on confondait avec ceux des oies sau-vages, et aux étoiles. Puis la croyance se perdit et les hommes restèrent seuls face au néant. Les pasteurs souriaient d’aise, dans l’ombre de leur cornette. Chaque nuit, après avoir moissonné les spectres du jour avec la faux implacable de ses mains, la mère revient près du pont. Toutes les nuits, un peu avant l’aube, elle tourne autour de la première pile du pont et gratte la pierre. Sans répit son âme revient à ce moment, bien des siècles auparavant, quand son fils s’est retrouvé nu, misérable dans le noir et le froid, ayant fini son pain et vu s’éteindre la chandelle, ne comprenant pas et l’appelant en vain. Depuis ce temps, les enfants courent dans les chemins, fuyant le silence des futaies, des fossés, des ormes et des sureaux, en chantant la chanson du vieux pont de Rosporden, qui se lamente comme au premier jour et répète sans cesse : « Ma chandelle est morte, ma mère, Et de pain, il ne m’en reste guère ».
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Catherine Dufour — Mater Clamosorum
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