Mathias et la Révolution

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– Mais dites-nous pourquoi ces émeutes, dit Luca.
– Pour moi, dit Myriam, la question n'est pas pourquoi des émeutes, mais plutôt pourquoi pas d'émeutes.
Le président de l'Assemblée nationale se réjouit qu'il n'y ait pas d'envie dans le pays, le ministre de l'Intérieur persécute les Roms puis devient Premier ministre, la ministre de la Santé détruit l'hôpital et veut interdire l'inconscient, la ministre de la Culture n'a pas le temps de lire, le ministre de l'Économie regrette la mort du roi, le président de la République gouverne en bureaucrate...
Mathias et ses amis pensent autrement.
Publié le : vendredi 1 janvier 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782818037232
Nombre de pages : 256
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« – Mais dites-nous pourquoi ces émeutes, dit Luca. – Pour moi, dit Myriam, la question n’est pas pourquoi des émeutes, mais plutôt pourquoi pas d’émeutes. » Le président de l’Assemblée nationale se réjouit qu’il n’y ait pas d’envie dans le pays, le ministre de l’Intérieur persécute les Roms puis devient Premier ministre, la ministre de la Santé détruit l’hôpital et veut interdire l’inconscient, la ministre de la Culture n’a pas le temps de lire, le ministre de l’Économie regrette la mort du roi, le président de la République gouverne en bureaucrate… Mathias et ses amis pensent autrement.
Leslie Kaplan
Mathias et la Révolution
P.O.L
e 33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6
Pour Atlas et pour Zeev
I
« Le bonheur est une idée neuve en Europe », dit à voix haute, très fort même, Mathias, il venait de la Bastille et tournait sur le quai, Oui oui je vous parle à vous, vous n’avez jamais entendu ça, hein, il regardait une jeune femme qu’il croisait, vous n’en avez pas beaucoup entendu, des phrases comme ça, hein, il répétait hein exprès, c’était pénible. La jeune femme l’ignorait et passait sans le regarder. Elle se dirigeait vers l’Institut du monde arabe. « La révolution est glacée », continuait Mathias, il avait envie de pleurer. Je suis seul. Il donna un coup de pied dans une pierre. Il leva la tête, regarda le ciel. Le ciel est vide, dit Mathias. C’est atroce. Je m’en fous, mais c’est atroce. Personne ne mérite ça. Je ne mérite pas ça. Mérite m’irrite, m’irrite mérite, mérite m’irrite, m’irrite mérite, dit Mathias, très vite, il s’étonnait, les mots sortaient tout seuls. Je rêve, dit Mathias, je rêve. La révolution… « On ne peut point régner innocemment. La folie en est trop évidente. » Régner est une folie. Mais moi je règne. À ma façon. Je règne. J’adore ce mot. Régner. Quand on règne, quand on règne… Régner, rêver. Respirer. On respire. On s’étire. On rêve. Rêver, régner. Je suis maître de moi comme de l’univers. Tu parles, Charles. Il était arrivé au pont d’Austerlitz. Il s’arrêta, juste le temps de regarder un métro aérien qui passait au loin, et soupira. J’aime tellement les métros aériens. On dirait des jouets. Il traversa le quai, entra dans le Jardin des Plantes et marcha un peu en direction de Censier. Au bout d’un moment il s’assit sur un banc et considéra une feuille qu’il tira de sa poche. Ce n’est pas une feuille, dit Mathias en s’adressant à l’arbre à côté de lui, c’est une carte de Paris. Un plan. Voilà les rues. Voilà les institutions. Voilà le monde. Voilà moi. Tout tient ensemble, c’est ça qui est… qui est… bizarre. Comment est-ce possible. Est-ce que tout tient vraiment ensemble ? Qu’est-ce que ça veut dire, que tout tient ensemble. La pomme de Newton. Je n’ai jamais vraiment compris, je veux dire :comprisla gravitation universelle. Si tout tenait vraiment ensemble, on serait dans un livre. Comme dans un livre. Entre deux couvertures. Ou est-ce que tout part en morceaux. Est-ce que moi je pars en morceaux ? Peut-être. Pas sûr. De toute façon, je ne le dirai pas. Je ne dirai pas, Je pars en morceaux. Quand on dit un mot, ça fait exister la chose. Tout le monde le sait mais tout le monde ne le croit pas.
Il y en a trop, des cyniques. Les cyniques ne croient pas aux mots. Ils croient qu’ils peuvent manipuler les mots sans que ça ait un effet sur eux. Ils sont cons. Ils se trompent. « Les malheureux sont les puissances de la terre. » Faut voir. Faut voir. Je ne délire pas, j’ai envie de délirer. C’est différent. Il s’étira, ferma les yeux, pencha la tête et s’endormit d’un seul coup. Il se réveilla deux minutes plus tard, devant lui une image, une tête coupée avec du foin dans la bouche. Le contrôleur général Foulon, dit Mathias, quand on a montré sa tête à son gendre l’intendant Berthier. Mathias vit en même temps les écriteaux pendus au cou de Berthier, il connaissait toutes les phrases, « Il a volé le roi et la France », « Il a dévoré la subsistance du peuple », « Il a été l’esclave des riches et le tyran des pauvres », « Il a bu le sang de la veuve et de l’orphelin ». Après Berthier a été tué par la foule, commenta Mathias. Je sais, je sais, dit Mathias. Le 22 juillet 1789. « Les maîtres, au lieu de nous… civiliser… je crois que c’est ça, civiliser… nous ont rendus barbares, parce qu’ils le sont eux-mêmes. Ils récoltent et récolteront ce qu’ils ont semé. » La roue, dit Mathias, dans un murmure. L’écartèlement. Le bûcher. La torture. Il se leva, regarda autour de lui. Personne. Seulement le silence.
Le silence se voyait. Huit heures du matin, belle journée déjà. Mathias brusquement heureux. J’aime ce jardin, dit Mathias, j’aime tous les jardins, mais j’aime ce jardin plus que tout. En le disant il se demandait si c’était vrai, et si ce ne l’était pas, pourquoi il le disait. Il haussa les épaules. Mathias leva la tête. Le ciel parfait, sans fond. L’Incorruptible, dit Mathias, en prenant plaisir au RRRR, « rrrruptible », il regardait Robespierre droit dans les yeux. Tout d’un coup il pensa à Sylvie, elle était blonde, tellement blonde, tous ces cheveux et des petites bouclettes partout, elle ressemble à Marie-Antoinette, s’entendit penser Mathias, qui s’arrêta net et dit à voix haute, Ah non, pas ça, ah non, pas ça. Il se concentra sur les fleurs. Sortit un carnet et un crayon, nota quelques noms, les oublia aussitôt. Les plates-bandes. Les fleurs. Les serres, verre et fer. Les bâtiments, la grande galerie. Fermée à cette heure. La petite colline, le labyrinthe. Mathias comme toujours y grimpa. Ensuite il se dit, je n’aime pas cet endroit, il est faux, mais j’aime le nom, labyrinthe. Il redescendit. Les arbres. Les pancartes.
Le zoo. Lui aussi encore fermé. Qu’est-ce qu’on peut voir ? Les flamants roses, gracieux, gracieux. Sylvie, rêva à nouveau Mathias. Il sortit du Jardin et prit la direction de la rue des Écoles.
Mathias avançait dans la rue Monge et il pensait à Monge, Gaspard Monge, né en 1746, fils d’un marchand forain, à quatorze ans il inventait la pompe à incendie. Mathias s’arrêta et leva les yeux. Le ciel se déployait toujours parfait, bleu léger, attirant. Les inventions humaines, dit Mathias, pas fort mais à voix haute. Toutes les inventions humaines. Une vitre, inventée. Le commerce, inventé. La peinture, les couleurs, inventées. Le béton, il passait la main sur le mur, inventé. La roue, le caoutchouc, tous les moteurs – un autobus le dépassait bruyamment sans l’interrompre –, inventés, inventés. Comment ne pas croire à la Révolution, dit Mathias, il s’adressait à un passant, pressé, qui fronça les sourcils. Les réverbères, inventés. Le gaz, inventé. Les égouts, inventés. Les livres, il passait devant un antiquaire, des livres étaient alignés dans un bac, tous les livres, inventés, inventés, inventés. Il prit un livre et lut, Le siècle avait deux ans, Rome remplaçait Sparte/Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte. Les mots, dit Mathias, les phrases. Inventés. Mathias traversa la rue, entra dans le petit square qui longeait l’École Polytechnique, et s’assit sur un banc. À l’autre bout du banc un homme dans un manteau trop chaud pour la saison écoutait un transistor qu’il tenait collé à son oreille. – Bonjour, dit Mathias. L’homme ne répondit pas. – Bonjour, dit à nouveau Mathias. J’admire votre square. – C’est pas mon square, dit l’homme. Moi je suis seulement de passage. C’est le square de Rémi, il tendit son transistor vers un vieux qui se tenait plus loin, près de la petite fontaine, c’est lui qui vit ici. – Ah, dit Mathias, déçu. Vous ressemblez beaucoup à Gaspard Monge. – Connais pas, dit l’homme. – Mais si, dit Mathias, mais si. Vous connaissez. C’est lui qui a créé l’École Polytechnique. Avec son ami Pache il a fait inscrire « liberté, égalité, fraternité » sur le fronton des établissements publics. Il a trouvé comment mettre la chimie et la physique au service des armées révolutionnaires. La poudre, les canons. Gaspard Monge. – Je m’appelle pas Gaspard, dit l’homme. Je m’appelle Ernest. Moi j’aime pas l’armée. Personne peut me dire quoi faire, il brandissait son transistor. Ils essaient, remarquez, ils essaient. La liberté, ça n’arrête pas d’en parler là-dedans, il montrait le transistor. Liberté par-ci, liberté par-là. C’est du flan, c’est pour mieux t’obliger. L’égalité, ils y croient pas. Tous les jours, je demande. Un peu d’égalité, messieurs dames, juste un peu. J’y crois pas non plus, remarquez, c’est seulement pour voir. C’est pas le moment, paraît-il. On me dit que c’est pas le moment. Et la fraternité, il partit d’un rire aigu. La fraternité… bon pour les poules.
Ou pour les vaches. Moi je viens de la campagne. C’est pas la civilisation, pas comme la ville. Mais des fois je regrette. Mathias se leva. – Faut que j’y aille, dit Mathias. Au revoir. Ernest ne dit rien, agita seulement son transistor.
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