Mauvais Genre

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Paris est pour moi la ville de tous les possibles, je ne me suis jamais sentie femme, jamais sentie homme ; je ne me suis jamais sentie hétérosexuelle ou homosexuelle. Ce qui m’a été donné à voir sur ces premiers mois m’a conforté dans la certitude de ce que j’étais, j’y mets enfin un mot et un état. On ne devient pastranssexuel, on naît transsexuel.

De l’enfance à l’adolescence, j’ai appris tant bien que mal, à évoluer dans un genre qui n’est pas le mien, cherchant à aménager un terrain de vie que je trouve glissant, là où mes camarades d’écoles en pleine adolescence s’épanouissent. Ne me reconnaissant pas dans un rapport hétérosexuel, je découvre les plaisirs lesbiens. Ne me reconnaissant pas dans un jeu social où ma place est assignée de facto, j’engrange les poèmes des fous, faisant des recueils de poésies d’Antonin Artaud et d’autres, mes livres de chevets. À défaut de m’insérer dans « une normalité » j’appréhende la folie. À seize ans, le hasard me fait lire l’histoire d’une femme née homme et devenue avocate au barreau. J’acquiers la certitude que la notion de fatalité est un piège à cons.

Cet ebook est accompagné de deux portfolios photographiques.

(A)Men © Farrah Diod

Women in Revolt © Axel Leotard


Publié le : jeudi 12 novembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782372280976
Nombre de pages : non-communiqué
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Axel Léotard
MAUVAIS GENRE
Récit
Portfolio photographique :
Women in Revolt © Axel Léotard
(A)Men © Farrah Diod
Corridor Elephant éditions. Novembre 2015. www.corridorelephant.com Numéro isbn : 978-2-37228-097-6
Note de l’auteur
Mauvais genre a été édité en février 2009, Il était épuisé moins de 24 mois après. L’éditeur pris la décision de ne pas le ré-éditer. J’ai reçu au fil des années qui suivirent des mails de personnes me demandant si je pouvais leur envoyer le manuscrit en fichier PDF. Elles n’arrivaient pas à le trouver dans le commerce. 2009 était hier. Pourtant 2009 me semble si loin… J’ai relu le texte de ce livre avant de le voir éditer à nouveau. Je me dis que nous avons fait un pas de géant. Malgré cela, l’égalité des droits entre ce que l’on s’accorde de plus en plus à définir comme un troisième genre et le reste de la population est encore loin d’être acquise. Nous étions encore peu nombreux entre 2005 et 2010 à positionner le fait que quel que soit le genre que nous avions choisi ou qui s’était imposé à nous, nous ne perdions pas pour autant la mémoire de ce que nous étions à la naissance. Je suis heureux et fier de voir la génération présente, et celle qui arrive, se ré-approprier ce qu’elles sont contre vents et ersatz de bonne morale. Comme bien d’autres je présume, je suis reconnaissant à cette génération de porter et défendre ce qu’ils sont sans tomber dans le piège d’un binarisme trompeur. Je suis socialement un homme, mon genre est masculin mais je revendique pleinement le droit d’être née femme avec toutes les prérogatives qui en découlent. Ces prérogatives n’appartiennent qu’à l’être qui les détient et non à la norme d’une société. Ce récit déjà désuet fait partie d’une histoire et d’une mémoire collective kidnappée des années durant par des déraisons institutionnelles et médicales. Aujourd’hui, cette mémoire nous appartient, je veux croire qu’elle ne pourra plus être confisquée et que les mots qui ont construit ce livre comme d’autres resteront pareils à ces grains de sable qui font des montagnes. Il semblait important de joindre à cette édition un extrait du travail photographique réalisé au cours de ces années-là. La majeure partie des personnes qui apparaissent sur ces photos ont été informées de la publication et ont donné leur autorisation. Je n’ai pas retrouvé les contacts de certaines personnes prises dans la foule ou qui apparaissant au second plan. J’aimerais vous dire que j’ai choisi sciemment ces photos et que je suis heureux et fier de vous y voir. Une personne m’a accompagné pendant ces années, cette personne n’apparait jamais dans le manuscrit et pourtant... Farrah Diod, artiste, photographe, a été une des pionnières de l’image numérique en France. Qui se souvient du générique de l’oeil du Cyclone de Canal + ? À l’époque où Canal avait vraiment un plus… Farrah, c’est un peu l’autre côté du miroir. Farrah est née garçon comme je suis né fille. Nous partagions les mêmes rives. Lorsque mon premier roman a été publié quelques années après Mauvais Genre, j’ai eu besoin de photographies pour la presse. J’ai lui demandé si elle acceptait de faire la prise de vue. Elle y mit une condition : Une partie de la séance studio serait destinée à mes photos presse tandis que l’autre serait destinée à produire un travail sur la masculinité. Farrah rageait de savoir «Mauvais Genre» épuisé et je n’ai pas trouvé de plus belle façon de lui rendre hommage que de partager son travail. Farrah est décédée le 15 janvier 2012. Elle est de ces artistes qui ont marqué leur temps sans imposer leur nom. Elle est de ces humains qui m’ont appris que l’essentiel était de vivre, de créer et de transmettre.
Ayant la prétention de bien connaître “ma petite famille” je sais d’ores et déjà que cette ré-
edition fera parler et grincer des dents. À vous toutes et tous, je vous aime toujours autant.
Improbable préface
1987 : Elle. La mémoire ne retient que des impressions, des nuances. Ce ne sont pas des instantanés, des images clairement définies. Mémoire sensorielle. Un mouvement, peut-être une démarche. Étrange paradoxe que ses enjambées trop longues pour être féminines, mais à la fois un peu hésitantes. Larges foulées fragiles, comme si chaque pas tentait de demeurer à plat sur une corde raide. Petit déséquilibre qui peut aussi faire avancer. Elle, funambule qui se savait peut-être en péril, dans l’entre-deux, mais pour qui l’abîme semblait jubilatoire. Un regard, jamais baissé sur le fil tendu du passé au devenir. Regard scrutant le tréfonds de notre œil, comme cherchant un miroir en écho, une similitude ou, au contraire, l’équilibre de la différence. Regard qui embarassait parce qu’on n’a pas l’habitude de se savoir réellement observé, réellement mis à nu par la recherche d’une réponse. La franchise, la curiosité, l’intérêt vrais pour l’autre ne sont pas souvent de mise, pas souvent… Un geste peut-être aussi. Une rose d’hiver inattendue, étrange et matinale, pour l’heure, incompréhensible. Rose tendue, reçue, gêne sans doute dans l’interrogation qui flotte. Questions muettes qui ne trouveront de réponse que bien plus tard. « Comprenez-vous ? Non… Pourquoi ? » Silence. Puis une parole qui s’écoule petit à petit quand les statuts changent et que la présence enseignante, imperméable autant que possible, laisse place à la confidence. Déjà un passé. Plomb ancré, griffure, fêlure. Une famille, un parfum, des fourrures de douceur mitées d’absence. Une autorité chancelante dont on se méfie pour avoir eu mal. Être de trop, en trop, être « trop » quelque chose et ne pas entrer dans le cadre, dans la photo bien nette d’une institution des apparences. Mais cette parole qui déborde ne délivre pas, pas tout à fait, pas assez. Il ne suffit pas de se dire, il faudra se faire. Mais cela, le sait-on déjà ? L’idée, l’envie, se déposent-elles, lentement, comme une fine bruine, à peine visible sur les mots du passé ? Peut-être recouvre-t-elle opiniâtrement les silhouettes d’hier pour dessiner un autre décor, encore indéchiffrable.
2002 : Devenir ce que l’on est. Loin, trop loin pour te suivre, pour te voir décider, te voir changer. Loin, et puis, un jour, un appel, une voix différente. Une voix jeune, raffermie, affirmée. Les fleurs malignes s’étaient fanées après la fuite en avant. Celles du doute, celles de la charogne que l’on traîne au creux de l’âme, devenues poussière quasiment impalpable à présent. C’était cette voix qui sommeillait au fond de tous les bégaiements de ton passé, de ces va-et-vient entre la nuit de l’autodestruction et la lumière que tu savais pourtant possible. Si le meilleur avait été prédit pour « demain », il s’avérait commencer dès aujourd’hui, l’aujourd’hui de celui qui me racontait une histoire de réussite, malgré tout et malgré tous. Loin, de trop loin, on a du mal à imaginer, à reconstruire mentalement la silhouette, le visage que la mémoire a conservés. Difficile de les redessiner différents et semblables à la fois. Bien sûr, on peut esquisser, on peut deviner en filigrane ce qui était déjà là, en devenir. Il est possible de tracer, sur la page blanche de ce qui va éclore, les premiers traits pressentis il y a longtemps. Cette nouvelle voix, ces mots nouveaux seront justement ce fil tendu, cet écheveau qui m’aidera à remonter, par delà les méandres des souvenirs, vers le palpable, vers le visible. Loin, de très loin, la nouvelle tessiture, la musique des paroles convergeaient vers une idée, une évidence : le palimpseste. Reprenant le parchemin de l’existence, tu avais su effacer, griffer, gratter, amputer, ligne après ligne, ce qui t’avait été donné, pour réécrire une histoire nouvelle. Palimpseste, les traces passées demeurent, parfois lisibles, parfois
invisibles, mais elles laissent place à un autre champ des possibles, à un autre chant. On ne crée jamais à partir du néant.
Et caetera : Et la suite… Peu importent l’année, le mois, le jour. Peu importe la chronologie. Retrouver, revoir, reconnaître. Comme une boucle qui se renoue longtemps après, c’est encore la démarche que j’ai reconnue de prime abord, au milieu de la foule. La même longue foulée, moins fragile néanmoins, moins hésitante cependant. La surprise fut dans l’absence d’étonnement, justement. Comme si ce qui était avait toujours dû être tel que je le voyais désormais. Plus de gêne non plus, ni dans le regard, ni dans le geste, car l’artifice avait disparu et le masque était tombé. La maison suspendue pouvait accueillir la transparence, l’évidence. Il avait fallu se dire, puis se faire, demeurait l’étape suivante, s’écrire. Et le livre était là, main tendue, témoin généreux passé à tous ceux qui suivaient ou suivront un chemin similaire. Quatrième de couverture : « C’est écrit oscille entre le récit et roman d’apprentissage ». Je souris. Le balancier demeure-t-il, comme une preuve inaltérable de l’oscillation ? Veut-on toujours parler de l’entre-deux détestable ? On a du mal à définir le « genre » de « cet écrit », à la fois objectif, presque documentaire, mais où le vécu, le subjectif, déborde. Quel genre alors ? Clin d’œil au titre et à Gabriel. Une certitude cependant, l’humour, omniprésent, « omniparlant ». L’humour qui met un doigt sur les lèvres du tragique, du pathos. Il raille avec une férocité jubilatoire, une société qui se veut pourtant « développée », à la pointe du progrès, dépositaire d’une tradition de liberté, d’égalité, intarissable à propos des droits inaliénables de tout être humain. Cette formule récurrente dans le récit de Gabriel « hurler de rire » nous parle à la fois de la douleur et de son dépassement. L’humour donc, transcende le côté sombre d’un récit sans artifices, mais il annonce également la joie à venir, la dynamique d’un équilibre de la différence, acquis de haute lutte.
Dunia Ambatlle
1
Le train entre en gare, une voix métallique délivre dans un haut-parleur les dernières informations « Paris, terminus, tous les voyageurs sont invités à descendre ». Gare de Lyon, fourmilière grouillante et moderne. En ce début d’après-midi, la première chose qui me happe est un brouhaha que je ne connais pas, que j’apprendrai à apprivoiser ; un fond sonore fait de voix, de bruits de pas, de bruits de rues, propres aux grandes villes. J’éprouve une excitation face à l’inconnu qui se mêle à la peur. Il y a cette gare que je trouve immense, qui me laisse, les premiers instants, immobile sur le quai et dont je tombe immédiatement amoureuse. Il y a ce va-et-vient incessant des trains et, tout au bout du quai que je finis par longer, des escaliers qui mènent à une brasserie années trente. J’imagine un début de siècle de gants blancs et chapeaux hauts-de-forme, un début de siècle de femmes à la taille corsetée et aux visages fardés. Je cherche un aiglon déguisé en Sarah Bernhardt ou l’inverse. Je viens de passer quatre heures assise dans ce train à essayer de lire un livre d’Alberto Moravia sans pour autant en dépasser les cinquante premières pages. J’ai les jambes engourdies par le voyage et l’estomac à l’envers, je n’ai rien avalé depuis ce matin. Ce matin, il y a presque une éternité, j’ai rangé des souvenirs d’enfance tout au fond d’une armoire. Il n’y a dans mon sac que le strict nécessaire, de quoi me changer, une vingtaine de Cd, deux ou trois livres. Je voulais partir le bagage léger, presque vierge, avec la certitude de pouvoir retrouver, le moment venu, les morceaux de mon histoire. Nous sommes en 1988, j’ai vingt ans. Je ne suis plus une enfant, je ne suis pas une adulte, citoyenne lambda bercée par la rumeur de la mer ou par la plainte du vent dans les forêts près des cimes. Je suis française, je n’ai pas grandi dans ce pays, il est mien et pourtant il m’est étranger. Dans ce hall de gare, les gens se bousculent, me bousculent, se croisent, s’évitent de justesse, s’engouffrent dans des souterrains. La foule me soûle, les souterrains me font peur, je lève le nez, il doit bien y avoir un panneau indiquant la sortie ! Mes yeux me brûlent, l’excitation du départ a balayé le sommeil de ma dernière nuit. Dehors le ciel est bleu, il fait froid. J’ai dans la poche l’adresse d’un hôtel appelé avant de partir. Un de ces hôtels qui louent des chambres au mois, en attendant de trouver un studio. J’ai vingt ans, je n’appartiens plus qu’à moi-même. J’ai laissé à des kilomètres de là, le regard des miens, les bancs de la Faculté qui ont remplacé les bancs de l’école, les pinèdes et les plages à perte de vue. Gare de Lyon, des arrêts de bus et des taxis, des taxis et des arrêts de bus. Les voitures surgissent de nulle part, je regarde la rue qui s’ouvre à un carrefour, qui lui-même s’ouvre à d’autres rues. L’inconnu m’étourdit. Essayer d’être pragmatique : prendre un taxi, mettre mon sac en lieu sûr, après on verra. Le chauffeur de taxi s’amuse de me voir porter le regard de toutes parts. - C’est la première fois que vous venez à Paris, Mademoiselle? - Oui. - En vacances ? - Non, j’aimerais m’installer quelque temps ici, trouver un travail. Il roule vers l’adresse indiquée, il n’en finit pas de rouler, la ville s’étendrait-elle à l’infini ? Il me dépose devant un hôtel à la façade grise, me souhaite bonne chance. À l’hôtel, le réceptionniste me demande ma pièce d’identité, le mois est payable d’avance. Pas de cuisine dans les chambres (je n’y avais pas pensé) ; pas de visites non plus, ça tombe bien, je ne connais personne. Je lui demande comment s’orienter dans la ville, il me regarde, l’air ahuri. - Le plus simple serait d’acheter un plan dans un kiosque, vous en avez un en sortant de l’hôtel sur la gauche. Je m’exécute sans même prendre le temps de poser mon sac ou d’aller voir la chambre. J’achète un plan qui ressemble à un livre avec un arrondissement sur deux pages. Mon achat en main, je prends la clef de la chambre, la cent sept, sous le regard inexpressif du
réceptionniste. Le chez moi de passage est au premier étage, papier peint vieilli et lit défoncé mais propre. J’ouvre le plan, je cherche la rue de l’hôtel dans le dix-neuvième arrondissement, métro Laumière, ligne 5. Il y a treize lignes de métro, combien de temps me faudra-t-il pour faire le tour de cette ville? Lorsque je me souviens de ces premiers jours, la sensation qui s’en dégage s’apparente à un rail de cocaïne pris un jour de chance : je ne quitte un lieu que pour mieux en découvrir un autre, le jour laisse place à la nuit, la nuit au jour. Je ne maîtrise plus la vitesse à laquelle le temps s’écoule. L’architecture, le mélange ethnique des populations, les vitrines des magasins, les tabacs ouverts à pas d’heures, tout me fascine. Je passe la première semaine nez au vent ou dans mon plan, parce que je me suis encore perdue et que j’en ai assez de tourner en rond. Beaubourg m’étonne, je suis impressionnée par cet amas de tuyauterie multicolore, je mettrais des mois à y entrer, le temps de dompter la construction. Je découvre Pigalle et Montmartre, la pyramide inversée du Louvre. Le métro m’amuse, il a un parfum que je n’ai jamais senti ailleurs. Je suis enfin une anonyme parmi tant d’autre, cette liberté-là, j’en ai rêvé depuis l’adolescence. Je ne la touche plus simplement des doigts, je m’en emplis, je m’endors et je me réveille avec. J’achète le Figaro tous les matins, c’est à l’époque le quotidien dont la rubrique d’offres d’emplois est la plus fournie. Je n’ai pas d’idée précise sur le travail que je cherche, je suis bilingue espagnol, plutôt débrouillarde, je suis prête à faire quasi n’importe quoi pour peu que je gagne de quoi vivre. Un matin, je réponds à une annonce déposée par une compagnie aérienne qui recherche un agent d’escale bilingue espagnol. Je ne suis pas agent d’escale, mais je suis bilingue et je fais visiblement sourire le chef d’escale qui me reçoit. Le poste n’est pas un temps plein, il me permettra tout de même de répondre au quotidien et de payer la chambre d’hôtel. L’aéroport d’Orly est une ville dans la ville, un dédale de couloirs, fermé au public où des bipèdes, fiers de porter un uniforme, se croisent entre deux vols, deux enregistrements, deux décalages horaires. Orly de nuit ressemble à un tapis de lumières multicolores. Je suis affectée sur une ligne qui n’est pas encore ouverte : Paris-Saragosse. En attendant, le chef d’escale me fait passer un permis de conduire sur piste. Les quinze premiers jours, je transporte les équipages et les VIP directement aux avions. La guerre du Golfe n’a pas encore éclaté et les compagnies charters sont inexistantes. Nous sommes payés au lance-pierre, les dernières lettres de noblesse des grandes compagnies aériennes sont entretenues indirectement par le contribuable. Je suis habillée en Nina Ricci de la tête aux pieds et, si le prestige de l’uniforme ne paye plus, il amuse la gamine que je suis. Je regarde partir et j’accompagne parfois (nous n’avons pas de comptoir à l’aéroport de Saragosse) des passagers pressés et hagards. Saragosse est une ville industrielle et grise, l’avion s’y envole tous les matins à sept heures. Mes passagers, à cette heure-là, sont aussi gris que leur destination. On ne se rend à Saragosse que dans un cadre professionnel où parce que l’on a eu la malchance d’y naître. J’enfile le tailleur et les talons aiguilles comme on se drape d’un costume de théâtre. Je mets un point d’honneur à avoir une manucure impeccable (une couche de base, deux couches de vernis, une couche de fixateur). J’essaye de jouer au plus juste un rôle que je n’aurais jamais imaginé auparavant. L’image que je renvoie me fait sourire.
2
Il ne reste plus qu’à trouver un toit, je travaille en horaires décalés. A l’époque, seul un bus partant de Denfert-Rochereau mène à Orly. J’arpente le quatorzième arrondissement à la recherche d’un studio. Je n’aime pas cet arrondissement, ses petits vieux, ses grands boulevards, son odeur de naphtaline, mais il me rapproche de l’aéroport. Réflexe provincial, je m’arrête à toutes les boulangeries de quartier avec toujours la même question : - Bonjour, est-ce que vous savez s’il y a un studio à louer dans le quartier ? À défaut d’un studio, je finis par trouver une chambre à louer dans un appartement occupé par une femme d’un âge certain. Elle est veuve d’un militaire de carrière et ne supporte pas la solitude. Elle loue de préférence à des étudiants et j’ai l’âge d’être étudiante. Je peux maintenant courir la ville de jour comme de nuit. J’ai l’impression que des ailes ont poussées dans mon dos. Paris est une femme, Paris est une histoire d’amour. Paris est une pute ; Eiffel, un visionnaire. Derrière moi, de l’autre coté de la mer, j’ai abandonné des trop pleins où je cherchais un début d’équilibre. Aux yeux de mes parents, je suis une tête brûlée que ni les pensionnats ni les restrictions n’ont su assagir, de l’adolescence à cet âge presque adulte. J’ai grandi à cloche pied, cherchant, d’un mode de vie à l’autre, une accroche au monde qui semble naturel chez les autres. À défaut de la trouver sur un chemin que dessinent l’enfance et le cocon familial, j’ai pris des chemins de traverse, cherchant dans les drogues ou le corps des autres la réponse à des points d’interrogations dessinés par l’éducation. Je me suis fabriqué des familles d’adoption, loin du conformisme dans lequel la mienne semble s’épanouir. J’aime autant les femmes que les hommes, à une époque où l’on commence à peine à admettre que l’homosexualité n’est qu’une variante supplémentaire d’un échange amoureux. Je découvre un Paris lesbien où les préférences s’exhibent à hauteur de ce qu’elles sont cachées en province. Des couples de femmes ou d’hommes s’enlacent dans des cafés, se retrouvent dans des boîtes de nuit, achètent leur presse dans des librairies gays. Je ne me perds plus dans ce dédale de rues, je cherche le cœur de la ville au détour de ses nuits. Le Katmandou, lieu emblématique du saphisme, n’existe déjà plus mais sa grande prêtresse a ouvert le Privilège Kat qui communique avec la boîte de nuit le Palace, j’en respire les dernières poussières d’étoiles. Lieu de fête par excellence, comme il n’en existera plus, où une faune hétéroclite se mêle, s’entremêle et ne se sépare qu’au petit jour. Ici, on vient se souvenir d’orgies que je n’ai pas connues, on vient y trouver l’oubli du sida, faucheuse incontrôlable de ces années-là. Si le sida est une réalité parisienne, elle reste relative en province. Je découvre une maladie que l’on caractérise encore de cancer gay. Je me lie d’amitié avec des gens que je n’aurai pas le temps de découvrir, ils se feront dévorer dans le silence souvent honteux de leur famille. Le cœur de la France bat à gauche, depuis presque dix ans, les homosexuels ne sont plus considérés comme des malades mentaux et ne sont plus fichés par la police. Loin de passer pour des dégénérés au comportement caractérisé par la psychiatrie de déviant, ils sont devenus indispensables à une bourgeoisie moderne. Un grand couturier, un coiffeur ou un metteur en scène se doit d’abord d’être homosexuel. Cette reconnaissance, qui précéda de peu la pandémie, facilitera la naissance des associations de lutte contre le sida, qui prendront en charge autant la défense des malades que leur droit à la différence. Le téléphone sonne un soir dans l’appartement de la vieille dame, l’appel est pour moi, une voix me dit que Raymond est mort. Raymond, amant de passage, chanteur à la voix de castra de trois ans mon aîné, qui ne répondait plus à mes appels, ne monopolisait plus l’estrade du Scorpion, Raymond a gardé mon numéro téléphone sur lui. La personne qui m’appelle s’excuse, me dit ne pas connaître mon degré d’intimité avec le défunt mais peut être aimerais-je assister aux funérailles ? Raymond c’est une petite blonde décolorée, qui m’a bousculé dans mes acquis, de nos fins de nuits à son studio dans le dixième arrondissement, il est le premier à me chuchoter au creux de l’oreille qu’il aime ce garçon
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