//img.uscri.be/pth/4948ca453026cb67f499fe610ce1d00eb739a433
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

MEDECIN DE CAMPAGNE EN SYRIE

De
221 pages
Après plus de cinquante années de pratique frisant l'apostolat, le docteur Abdel-Salam Al-Ujayli, fils du pays, jouit parmi ses concitoyens d'une aura bien particulière. Trait d'union entre modernité et tradition, c'est ainsi qu'il parvient à imposer, non sans difficulté, une médecine moderne. Il fait partager au lecteur l'étrangeté des situations, tragiques parfois, cocasses souvent, qu'il a connues tout au long de sa vie professionnelle.
Voir plus Voir moins

ABD EL-SALAM AL-DJA YLI

Médecin

de campagne
Chronique

en Syrie

Traduit de l'arabe par

Hélène DARNE

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2001 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L' Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan, Hongrie Hargita u.. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-0525-1

Introduction

Raqqa, le bourg où je vis et où j'exerce mon travail, était un grand village lorsque j'y ouvris mon cabinet médical il y a plus de trente ans. C'était un village situé au nord de la Syrie, au bord de l'Euphrate, dont la population variait entre dix et quinze mille habitants, entouré par un vaste désert habité par diverses tribunes bédouines. Vu sa nature, sa composition démographique et son mode de vie, cette population était plus proche du nomadisme que de la vie citadine. Aujourd'hui, Raqqa s'est étendue et sa population s'est accrue, s'approchant ou dépassant les cent mille habitants. Mais la vie y a gardé son aspect rural et nomade. C'est dans cette ambiance provinciale avec son aspect bédouin que j'ai rencontré diverses sortes de gens et vécu divers événements au cours d'un tiers de siècle de pratique médicale. Trente années entrecoupées par de nombreux voyages et par l'action politique qui m'éloignaient momentanément de mon cabinet. Beaucoup d'événements vécus dans ce cabinet pourraient paraître étranges à celui qui n'aurait pas baigné dans l'environnement qui fut le mien et qui n'aurait donc pas eu les mêmes fréquentations. C'est ce qui m'a incité à décrire sous forme de courts chapitres que j'ai réunis dans ce livre, certains évènements que j'ai vécus dans le cadre de mon travail au cours de cette période. Je suis redevable à un collègue aujourd'hui disparu, le Docteur Sabri Al-Qabbani, d'avoir pu écrire ce livre. Il fut le fondateur de la revue Tabibouka (Ton médecin).Il avait insisté - Que Dieu bénisse son âme - pour que je

consacre une partie de mon activité d'écrivain aux différentes revues littéraires et culturelles lorsqu'elles touchaient à la médecine. C'est ainsi que j'ai publié dans sa revue plusieurs articles inspirés de la réalité sociale et des faits qui eurent lieu dans mon cabinet rural. A ces articles, j'en ajoutai d'autres de même nature qui n'avaient jamais été publiés auparavant, et ce fut ce livre. Je profite de cette occasion pour évoquer, dans cette introduction, la mémoire de ce regretté collègue que nous avons perdu alors qu'il était à l'apogée de son activité. Il était à l'avant-garde dans le domaine de la vulgarisation de la culture médicale et de sa diffusion auprès des masses arabes, qu'il initiait avec talent à la connaissance relative à la santé et à la beauté des corps. Ainsi, celui qui a eu l'occasion de suivre de près ma carrière littéraire et qui ne peut donc se plaindre de la quantité limitée de mes œuvres, sait que mes nombreuses publications, éditées avant ce livre, ont toujours eu comme source d'inspiration mes connaissances scientifiques et mes observations en tant que médecin rural. Mais les chapitres de ce livre, Médecin de campagneen Syrie - Chronique,sont différents de ceux publiés auparavant. Ce sont des descriptions de faits plutôt qu'une création née d'un travail artistique. C'est la transcription d'histoires vraies, même si certaines d'entre elles paraissent étranges. Je les ai reprises de la vie avec ses rires et ses drames. Certaines font honte mais d'autres réjouissent. S'il y avait dans ces histoires la trace d'un effort artistique, ce serait plutôt dans la manière de les raconter que dans le cours des événements. Le but 10

visé à travers leur relation, c'est l'appréciation de l'étrange, la présentation de l'inconnu et l'éveil de l'attention sur ce qui serait négligeable plutôt qu'une tentative pour passer le temps, se distraire et divertir.

Il

La rage ou l'ignorance?

Un jour, entra chez moi, accompagné de nombreux parents, un homme d'un certain âge, la soixantaine passée, les cheveux blancs et d'apparence robuste. Aucun signe de faiblesse ou de maladie ne transparaissait, si ce n'était une légère inquiétude dans le regard et le teint quelque peu grisâtre. Sa famille paraissait toute aussi soucieuse que lui, semblant cacher un secret dont elle ne souhaitait pas m'informer. Je le questionnai sur ce dont il se plaignait. Il répondit: - Rien; ma main gauche, jusqu'à l'épaule, est engourdie mais elle ne me fait pas souffrir. Je procédai à un rapide examen qui ne fut pas concluant quant à une éventuelle explication de ses maux. J'avais le sentiment, de par ma perception de médecin expérimenté, que l'origine de son mal ne provenait pas de la partie du corps que j'étais en train d'ausculter. - La faim et la soif m'ont tué, ajouta-t-il soudainement. Je n'ai ni mangé ni bu depuis cinq jours... Cela fait cinq jours que je n'ai pu avaler la moindre goutte d'eau! Ces mots m'ouvrirent la porte de son secret. Je demandai alors à l'infirmière de me donner un verre d'eau. Elle l'apporta et l'approcha de lui. Dès l'instant où ses yeux se posèrent sur le verre que tenait l'infirmière, son regard s'en détourna. Lorsque je m'approchai de lui, il se mit à haleter, sa respiration se fit davantage audible, commençant par un sifflement et s'achevant par un râle. L'homme bleuissait, les narines rétrécissaient puis 15

s'élargissaient, les membres vacillaient. Il tremblait de tout son être. A ce moment là, j'écartai rapidement le verre, étant alors certain de connaître sa maladie... Cet homme était atteint de la rage! Oui, il était bel et bien atteint de la rage. Quant à ses proches, non seulement ils se doutaient de la chose mais, bien plus, ils en étaient quasiment convaincus. S'ils ne se l'étaient pas dissimulée et ne s'en étaient pas détournés, s'accrochant à une faible lueur d'espoir, ils évitaient toutefois de prononcer le nom de ce mal effrayant et répréhensible à leurs yeux. Quand je leur fis comprendre la situation, ils me révélèrent le secret qu'ils tenaient caché et admirent ce qu'ils savaient déjà. Ils racontèrent que, cinquante-six jours plus tôt exactement, alors que cet homme était allongé sur son lit, il fut attaqué par un animal qu'il ne connaissait pas et qu'il ne put distinguer dans la pénombre. Cet animal le mordit à un doigt de la main gauche et en arracha un morceau de chair avant de disparaître dans le noir. Cela remontait à cinquante six jours. - Ne savez-vous pas qu'une telle morsure est quelque chose de dangereux? Pourquoi ne l'avez-vous pas fait voir à un médecin ou dans un dispensaire gouvernemental? demandai-je à la famille, après qu'ils eurent reconnu les faits. L'épouse de l'homme secoua la tête et répondit: - Allah ne récompense pas les gens de bien... On a abusé de nous... Nous ne l'avons pas montré à un médecin mais, en revanche, nous sommes allés chez les
J'ounaydat.. .

16

Les choses me parurent soudain claires et lugubres à la fois: dans l'obscurité de la nuit, la nuit du désert où vit cet homme, le malheureux fut victime d'une morsure d'animal fou et enragé. Cet animal était soit un chien, soit un renard, soit un chacal. Le renard et le chacal n'attaquent les gens que s'ils sont atteints de ce mal. La chauve-souris aussi, si elle est atteinte de la rage, est encline à mordre les gens. Cependant, dans tous les cas, la morsure en question n'était pas celle d'une chauvesouris. Il aurait été facile de sauver l'homme de cette effroyable maladie s'il en avait informé un médecin, n'importe quel médecin, au cours des deux premières semaines qui suivirent la morsure. Le médecin l'aurait alors transféré vers le dispensaire le plus proche qui est tenu de fournir gratuitement le traitement approprié, en l'occurrence un sérum quotidien contre la rage durant vingt et un jours consécutifs ayant pour effet d'arrêter le mal en incubation et de préserver ainsi l'homme de complications dangereuses et mortelles. Mais une fois passées les deux premières semaines, le virus de la rage se développe et paralyse le système nerveux, la guérison devient impossible et la mort inexorable. Notre malade n'avait pas consulté de médecin et, inversement, aucun médecin ne l'avait vu parce-que les gens de bien, comme les dénommait la femme, persuadèrent sa famille qu'il guérirait non pas chez un médecin, mais plutôt chez les
jounaydat.

17

LesJ'ounaydatconstituent une branche d'un clan où se trouvent des cheikhs1 . On attribue à ces derniers le pouvoir de guérir ceux qui sont atteints de tremblements nerveux; ils les guérissent par des lectures du Coran, des séances d'invocation de Dieu, des marquages au fer, des cautérisations ou encore des coups administrés à l'aide de sandales. Je ne savais pas par quels moyens les jounaydat avaient traité ce malheureux, victime d'une morsure d'animal enragé. Mais ce qui ne faisait aucun doute, c'était qu'ils l'avaient assujetti à leurs pratiques scabreuses et retenu à un point tel que l'occasion qui aurait permis au traitement d'être efficace était passée. De ce fait, ils le condamnèrent aux affres de la soif et de la peur de l'eau, à une excitation incontrôlable et aux souffrances de l'étouffement jusqu'à la mort inéluctable. - Ne vous était-il pas possible d'ajouter, au traitement des J'ounaydat,le traitement médical gratuit que fournit partout l'Etat, de bon gré, sans que vous ne dépensiez un centime? demandai-je à la famille du malade. Je disais cela tout en me remémorant les paroles de Omar Ibn Al-I<hattab qui, en passant près d'un musulman et en voyant ses chameaux atteints de la gale, lui demanda: - Avec quoi traitez~vous vos bêtes atteintes de la gale?

1 Titre donné à tout musulman respectable par son âge, sa fonction, sa sagesse... C'est aussi, chez les Arabes, un chef de tribu.

18

L'homme répondit qu'il faisait appel à Dieu. Omar que Dieu soit satisfait de lui - rétorqua: « Mettez, avec vos prières, un peu de goudron! » Il n'y aurait alors pas eu de mal si ces gens avaient ajouté, aux invocations des J'ounaydat, ces piqûres qui sauvèrent la vie de dizaines de milliers de personnes en différents lieux de la terre, depuis le jour où Pasteur fit la merveilleuse découverte du traitement de la rage! Cependant, ma question tombait au mauvais moment et au mauvais endroit. Le délai bénéfique à cet homme d'un certain âge, de constitution solide et apparemment en bonne santé, qui ne se plaignait de rien excepté d'une lourdeur dans le bras et que je savais condamné à une mort certaine après de terribles souffrances, s'était déjà écoulé. J'étais certain que, en dépit de sa bonne santé apparente et de sa pleine conscience, il ne lui restait que quelques jours à vivre ici-bas, trois ou quatre jours tout au plus. J'en informai la famille car je ne prétendais pas remplacer la science par le divin. C'est ce qui fut le cas puisque l'homme mourut deux jours après, victime de la morsure d'un animal enragé mais aussi de l'ignorance.

19

Des prescriptions du Hajj2 Najatn et de ses histoires

2 Titre donné à tout musulman ayant accompli le pèlerinage à la Mecque

Le Hajj Najam est un homme à l'esprit fin et au langage distingué, qui n'a de rapport ni avec la médecine, ni avec l'exercice de la médecine. Mais la large barbe qu'il a laissé pousser après avoir accompli le pèlerinage lui a conféré vénération et dignité et a fait que les gens recherchent auprès de lui la même autorité que celle qu'on retrouve chez les cheikhs: la bénédiction de leurs tâches et la guérison de leurs maladies. Je ne pense pas que le Hajj Najam se soit présenté un jour comme médecin ou comme cheikh pourvu de noblesse, mais sa délicatesse d'esprit l'a conduit à ne pas repousser ceux qui attendent une bénédiction ou une prescription contre le mal. L'oncle Abou Sadiq, un vieil homme souffrant de rhumatismes chroniques aux genoux, m'a demandé une fois: - Que penses-tu de cette ordonnance que m'a prescrite le Hajj Najam pour mes jambes? - En quoi consiste-elle? interrogeai-je. - Le Hajj Najam m'a conseillé de tremper deux larges bandes de feutre dans de la benzine jusqu'à ce qu'elles s'en imprègnent bien, puis d'en envelopper les jambes jusqu'aux genoux, répondit Abou Sadiq. Je fis remarquer que le Hajj Najam avait oublié une chose. Abou Sadiq demanda: - Quoi donc? Je répondis qu'il avait oublié de prescrire une allumette qu'il fallait enflammer à proximité des deux bandages imbibés de benzine, après en avoir enveloppé les jambes!

23

Je n'ai pas l'occasion de rencontrer souvent le Hajj Najam. Cependant, il vient me rendre visite une ou deux fois par an pour me demander de lui faire une piqûre intraveineuse qui répand une chaleur diffuse dans le corps; il prétend en effet qu'une telle piqûre est d'une efficacité que je ne saurais imaginer. Selon lui, elle raffermit les nerfs, adoucit les vaisseaux et chasse l'humidité du corps. Je satisfais toujours à sa demande et le pique volontiers, d'autant plus qu'il en paie chaque fois le prix. Il ne règle évidemment pas en espèces, mais plutôt au moyen d'histoires originales ou de belles plaisanteries qu'il me raconte ou qu'il raconte à l'ensemble des malades présents dans mon cabinet. Une fois, alors qu'il attendait dans le hall extérieur de mon cabinet que je sois disponible, je l'entendis raconter aux patients qui, dans la salle d'attente, l'entouraient, une histoire que je ne pus retrouver dans aucun des livres de contes hébraïques que j'avais lus au cours de mon enfance. Le Hajj Najam disait, dans son histoire, ce qui suit: « Alors que notre Seigneur Mussa était sur le Mont Sinaï en train de s'entretenir avec Dieu, une douleur retint son attention et interrompit l'entretien. Il dit au seigneur puissant: « Ô mon Seigneur et Maître, mon épaule me fait souffrir depuis deux jours! Pourrais-tu me guérir de cette douleur?» Le Tout-Puissant répondit: « Va chez Zayd, c'est l'un des médecins qui te donnera le remède pour guérir. » Comme Mussa était très curieux - son histoire avec le serviteur dans la sourate La Caverne est bien connue - il objecta: « Mon Dieu, tu es celui qui a créé le mal et le remède, tu m'as créé et tu as créé le 24

médecin Zayd, alors pourquoi m'envoies-tu à lui?» Le Très-Haut dit alors: «Bien, Mussa, va au plus bas de la vallée. Tu y trouveras un figuier, prends-en une feuille et mets-la sur ton épaule toute la nuit durant; en elle est ton remède. » Mussa descendit la vallée, comme le lui avait indiqué le Seigneur des Mondes, et prit de ce figuier une feuille qu'il posa sur son épaule trois nuits consécutives; il ne put, malgré cela, se libérer de la douleur. Lors de l'entretien suivant, il exposa sa plainte au seigneur Puissant: « Ô mon Dieu, la feuille du figuier ne m'a pas guéri! Que dois-je faire?» Le Très-Haut répondit: « Obéis-moi et va chez le docteur Zayd. » Mussa, cette fois, obtempéra: il alla chez ce médecin, le consulta et paya cinq livres, le prix de la visite. Et quel ne fut pas son étonnement d'entendre le médecin lui recommander d'utiliser l'une des feuilles du même figuier dont il s'était auparavant servi, mais qui ne l'avait pas guéri. Sa surprise fut plus grande encore lorsqu'il constata qu'en utilisant la feuille, cette fois, il guérissait bien et que son épaule redevenait saine et forte. Lorsqu'il pria le Créateur Tout-Puissant, sur le Mont Sinaï, d'expliquer clairement pourquoi la feuille du figuier l'avait guéri après qu'il eût consulté le médecin, alors qu'elle n'avait été d'aucun effet avant, le Tout-Puissant répondit: « Apprends, Mussa, que ta guérison ne résidait pas dans la feuille du figuier seule, mais dans la feuille du figuier et dans les cinq livres!... » » C'était là l'histoire que le Hajj Najam racontait aux malades et à leurs proches dans la salle d'attente. Il concluait l'histoire de ces mots: « Ainsi, Dieu a fait du 25

médecin un pont entre le mal et les remèdes, on n'arrive à rien si l'on n'a pas recours à lui. C'est la raison pour laquelle nos ancêtres, dignes de foi, prétendaient qu'un pays sans médecin est un pays qui ne doit pas être habité selon la loi. » Me trompè-je lorsque je dis que le Hajj Najam paie, pour les piqûres que je lui administre, largement le prix?

26