Mélanges de politique et de littérature, extraits du "Spectateur politique et littéraire"

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Impr. de Migneret (Paris). 1818. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °.
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Publié le : jeudi 1 janvier 1818
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MÉLANGES
DE
POLITIQUE ET DE LITTÉRATURE,
EXTRAITS
DU SPECTATEUR POLITIQUE ET LITTÉRAIRE,
À PARIS,
1818.
En m'associant aux honorables Piédacteurs du
Spectateur politique et littéraire, je ne m'étais
d'abord chargé que des articles concernant le Théâ-
tre. Je ne fus pas long-temps sans m'apercevoir
que , dans cette partie de la rédaction, je n'aurais
pas souvent l'occasion d'aider mes amis dans le
noble projet qu'ils avaient conçu ; celui de défendre
les doctrines monarchiques contre l'envahissement
des doctrines révolutionnaires. Ne voulant point
demeurer inutile dans une si louable entreprise,
je me déterminai à faire quelques articles poli-
tiques. Une maladie longue et grave est venue sus-
pendre mes essais, et j'ignore si je pourrai les re-
prendre.
Dans cette incertitude, j'ai réuni en une seule
brochure ceux de mes articles qui m'ont paru le
moins indignes du Journal où ils ont été insérés.
Je n'y ai fait aucun changement, ni aucune addition.
J'aurais cru manquer de sincérité envers mes lec-
teurs (si j'en ai), et j'aurais très-certainement
manqué d'égards envers mes collaborateurs qui les
ont jugés et approuvés , comme étant l'expression
plus ou moins fidèle des principes et des sentimens
qu'ils professaient eux-mêmes.
MÉLANGES
DE
POLITIQUE ET DE LITTÉRATURE,
EXTRAITS
DU SPECTATEUR POLITIQUE ET LITTERAIRE.
ELOQUENCE MILITAIRE.
(5.e Livraison, Avril 1818.)
LES historiens de l'antiquité nous ont transmis
fidèlement les belles harangues qu'ils font pronon-
cer en plein vent aux généraux, avant de livrer ba-
taille. Quelques-uns de nos historiens modernes ont
imité en cela leurs vieux modèles , autant qu'ils ont
pu le faire sans trop blesser la vraisemblance. Mais
aucun rhéteur grec, romain ou français, ne s'était
encore avisé de considérer ces harangues comme
formant un genre particulier d'éloquence que l'on
dût appeler éloquence militaire. Ces rhéteurs pen-
saient apparemment que l'occasion de haranguer
une armée n'était pas assez commune, pour qu'on
prît la peine d'établir à cet effet des règles spéciales,
comme pour parler à la tribune, au palais, ou dans
(2 )
la chaire de vérité. Ils présumaient qu'en supposant
que les circonstances de lieux, de temps ou de per-
sonnes , permissent à un général d'adresser un dis-
cours à ses soldats , la connaissance des règles géné-
rales dé l'art oratoire pouvait lui suffire ; peut-être
même allaient-ils jusqu'à croire que , le devoir du
soldat étant d'obéir sans examiner pourquoi il
obéit, ce pouvait être une chose assez ridicule pour
un général que d'étudier spécialement l'art de con-
vaincre et de persuader le soldat.
Il était réservé a notre siècle de produire une
rhétorique nouvelle a l'usage particulier de nos
généraux. Ce chef-d'oeuvre , annoncé d'avance avec
emphase par un journal qui se connaît en orateurs
du peuple, va bientôt paraître en deux petits
in-8.° de 400 pages , sous le titre de l'Eloquence
militaire , ou l'Art d'émouvoir le soldat. Une idée
heureuse en enfante rapidement une autre. Un de
nos correspondans. nous donne avis qu'il va publier
un ouvrage d'une utilité au moins égale, ayant
pour titre : l' Eloquence du soldat, ou l' Art de faire
mouvoir un général. Quand cet ouvrage aura pro-
duit tout l'effet qu'on doit en attendre, nous pour-
rons alors véritablement nous flatter d'avoir une
Eloquence militaire.
Jusques-là, je crains bien que les théories ne
soient incomplètes et leurs succès fort douteux.
C'est pourtant d'après l'autorité et sous les aus-
pices d'un homme qui fut grand orateur dans ses
tragédies et grand auteur tragique a la tribune ,
que va paraître le premier des deux ouvrages que
nous annonçons.
Un peu embarrassé de classer le talent littérale
de Buonaparte , dans le Tableau de la littérature
française qu'il était chargé de faire, M. Chénier
avait en effet imaginé de faire un chapitre de l'Elo-
quence militaire dans lequel le grand homme trou-
vât sa place. Les gens qui ne connaissaient pas bien
M. Chénier, regardèrent cette nouvelle flatterie
comme une platitude. Mais de plus avisés y virent
une malice. Il n'y avait pas long-temps que l'élo-
quent militaire avait harangué son armée à Saint-
Cloud , et qu'à la suite de sa harangue, les soldats
avaient marché au pas de charge sur la représenta-
tion nationale. Il y avait, à ramener les souvenirs
sur cette journée , à vanter l'éloquence militaire de
Buonaparte, presqu'autant de perfidie qu'à faire
jouer Cyrus pour faire siffler le couronnement.
On ne se douterait jamais de toutes les ruses que les
indépendans comme M. Chénier emploient pour
décrier le pouvoir. Ils le plaignent quelquefois et
vont souvent jusqu'à le louer.. Pessimum inimico-
rum genus laudantes.
Buonaparte ne s'y méprit point. Il ne crut point
à l'éloquence militaire , ou du moins à la sienne, et
tout le monde fut de son avis.
(4)
PROSPECTUS POUR LA GARANTIE DES AUTEURS.
( 5.e Livraison , Avril 1818.)
EN lisant cette annonce, nos lecteurs vont croire
qu'il s'agit de l'établissement d'une compagnie d'as-
surance pour les pièces nouvelles, ou du perfec-
tionnement de l'entreprise générale des succès dra-
matiques, fondée par l'illustre famille de M. Claque.
Ce n'est point des auteurs de tragédies ou de co-
médies qu'il est ici question , mais tout bonnement
des auteurs de libelles qui se trouveraient tant soit
peu brouillés avec la justice, et dont, cette déesse
anti-libérale aurait saisi les écrits, ou même la per-
sonne.
Trouvant ce singulier Prospectus imprimé tout
au long, quoique sans signature, dans certain libelle
intitulé le Postscriptum, nous nous disposions à en
relever sérieusement l'audacieuse inconvenance,
lorsque la lettre suivante, écrite à l'un de nous ,
nous a démontré jusqu'à l'évidence que ce Prospec-
tus n'était qu'une plaisanterie de mauvais goût,
une méchante mystification, indigne d'une réfuta-
tion sérieuse. Le lecteur en jugera.
MONSIEUR,
On a fait circuler dans Paris , et sans doute aussi
dans les départemens, un Prospectus annonçant
une souscription au profit des malheureux écrivains
qui, consultant plus le zèle que la prudence, se se-
(5)
raient compromis avec la police correctionnelle. Le
nom de plusieurs pairs de France et de quelques
riches députés figure à la suite de ce Prospectus
que d'honnêtes pamphlétaires ont eu la bonté de
copier dans leur feuille.
Compromis moi-même, Monsieur, par l' erreur ,
l'injustice, ou du moins l'excessive sévérité d'un
tribunal, dans l'application d'une loi d'exception
(ce sont les propres termes du Prospectus), jugez
de ma joie quand cette bienheureuse souscription
est venue à ma connaissance ! Bon ! me suis-je dit,
je ne serai plus réduit, pendant ma détention , à
brocher en cachette quelques misérables articles pour
la Bibliothèque historique, les Lettres normandes ,
ou le Vrai libéral de Bruxelles qui se fournit à Pa-
ris. Grâces à ces bons pairs de France, à ces braves
représentans , je vais nager dans l'abondance. Je
pourrai faire à loisir, à moi tout seul, un ouvrage
bien soigné, bien nourri, qui fera ma fortune ; car
il me rangera parmi ces écrivains à caractère qu'on
est forcé d'acheter.
A quoi pensez-vous, Monsieur, qu'ait abouti un
si beau rêve? J'ai réclamé ma part dans la boîte à
Perrette, auprès de ceux que l'on en disait déposi-
taires. Ils ont répondu qu'on les avait calomniés ;
qu'ils ne savaient ce que c'était qu'une pareille
souscription, et qu'ils aimaient mieux consacrer
les secours personnels dont ils pouvaient disposer,
au soulagement des pauvres malades de leur pa-
roisse ou de malheureux artisans sans ouvrage,
qu'au soutien de méchans ouvriers littéraires et po-
litiques tels que moi.
Je n'en veux pas , Monsieur , à ces braves gens
de me refuser ainsi ; mais convenez que l'auteur du
Prospectus est un vilain homme de tromper ainsi
le pauvre monde. Le fait est (je l'ai vérifié depuis),
que nous autres politiques, victimes de l'erreur ou
des préjugés des tribunaux , ne trouvons aucun se-
cours dans notre parti, et que les indépendans, qui
ont la bourse pleine, ont le coeur très-sec. Croiriez-
vous, quand la souscription au profit des incendiés
de l'Odéon produira je ne sais combien de mille
francs , que mon confrère écrivain, qui a passé
trois mois en prison, n'a reçu pour tout secours
qu'une misérable somme de 200 fr. , et pourtant
c'est une tête, celui-là , c'est un de nos coryphées ,
quoique, de l'avis de bien des gens, il soit un peu
ennuyeux. Tant d'égoïsme me fait peur et me dé-
goûte de tous ces soi-disans libéraux qui ont si peu
de libéralité.
Je ne doute point que ce Prospectus auquel je
me suis laissé prendre comme un sot, n'en ait séduit
beaucoup d'autres. S'ils pouvaient lire cette lettre -,
ils cesseraient bien vîte d'exposer leur repos pour
des ingrats. Quant à moi , Monsieur , j'y renonce ;
et j'aurais bien fait de suivre plus tôt vos sages con-
seils à cet égard. Je ne nie pas qu'il n'y ait quelque
gloire à se compromettre avec la justice ; mais en-
core faut-il qu'il y ait aussi quelque profit.
J'ai l'honneur d'être, avec considération, mais avec
indépendance ,
Monsieur,
Votre très-humble et très-
obéissant ser viteur,
LE FRANC.
(7)
SPECTACLES.
(6.e Livraison, Avril 1818.)
LE Roi a donné asile, dans le plus beau quartier
de Paris, aux propriétaires incendiés de l'Odéon,
et a décidé, le même jour, la reconstruction de la
belle salle du faubourg Saint-Germain et l'établis-
sement d'un second théâtre Français.
En rendant cette bienfaisante ordonnance, com-
battue vivement, dit-on, par les voeux contraires de
quelques intéressés, le Roi a mis le comble à la re-
connaissance d'une société laborieuse et infortunée,
d'un quartier de Paris menacé de sa ruine, et de
tous les amis de l'art dramatique.
Il est permis de présumer que le caractère per-
sonnel de M. Picard, la loyauté de la conduite de
toute sa vie, la prodigieuse activité de son zèle, de
son esprit et de son talent, la fécondité de son imagi-
nation et de sa verve comique, n'ont pas peu contribué
à faire triompher le voeu général, des intrigues parti-
culières , et les espérances des auteurs dramatiques,
de la despotique indolence de MM. les comédiens
Français. Ainsi nous ne devrons pas seulement à
M. Picard un répertoire presque complet de bonnes
comédies faites et à faire par lui; nous lui devrons
encore, du moins en grande partie:, la jouissance
d'un répertoire d'anciennes comédies et tragédies ,
négligées, oubliées, inconnues peut-être de leurs
( 8)
propriétaires actuels. Nous vous reverrons spirituel
Dufresny, joyeux Regnard, fécond et divertissant
Dancourt, et vous aussi Poisson , Legrand, Haute-
roche , etc. Nous ne serons plus condamnés à n'ad-
mirer que cinq ou six tragédies, sur plus de cin-
quante ou soixante que l'on nous cache, et à les voir
jouer constamment par les mêmes acteurs. Les tra-
gédies modernes ne seront plus reçues pour n'être
pas représentées, et le grand nombre de jeunes au-
teurs qui annoncent du talent pour la comédie , ou
qui en ont fait preuve, ne seront plus forcés d'aller
porter et perdre ce talent au Vaudeville ou au Bou-
levard Montmartre. Ajoutez à tous ces avantages
nés de l'établissement du second théâtre Français ,
que le danger de la concurrence va réveiller la va-
leur endormie du premier ; que celui-ci va sentir
la nécessité de mettre un terme aux congés de six
mois et aux rhumes de six semaines , que ces mes-
sieurs iront moins souvent à la campagne , et ces
dames plus assiduement aux répétitions ; qu'on ap-
prendra des rôles et même qu'on les saura, ( ce qui
commence à devenir rare ) , qu'il ne sera plus or-
donné à une débutante d'être laide ou sans talent,
sous peine de n'être pas reçue , que les premiers
sujets joueront quatre fois la semaine, et qu'il sera
défendu aux doubles de se faire doubler. Que de
nouveautés , sans compter les pièces !
En applaudissant à la création d'un second théâtre
Français, gardons-nous d'accueillir le projet d'un
second théâtre d'Opéra-Comique , car ce serait tuer
les deux théâtres Français. On peut attribuer à di-
verses causes la décadence de l'art de la déclamation
(9 )
en France ; la plus certaine est la vogue de l'Opéra-
Comique. A Dieu ne plaise que je m'amuse à cri-
tiquer un genre de spectacle où Sedaine, Marmon-
tel et Marsollier, où MM. Duval, Etienne et quel-
ques autres , associant leur esprit et leur talent à la
mélodie gracieuse et variée des Monsigny, des Gré-
try, des Daleyrac, des Méhul, des Nicolo et des
Boyeldieu, nous ont procuré et nous procurent en-
core des jouissances si vives! mais il est de fait que
la Comédie Française est tombée à mesure que l'O-
péra-Comique a pris l'essor. Voltaire s'en plaignait,
dans les plus beaux temps de sa muse tragique.
Qu'aurait-il dit de nos jours? Jamais Mérope aurait-
elle eu le succès de Cendrillon ? Loin de déprécier
la comédie mêlée d'ariettes, entretenons avec soin
ce genre agréable ; mais renfermons-le dans un
seul théâtre. Les succès y sont trop faciles et trop
lucratifs pour les acteurs qui s'y adonnent. Tous les
jeunes sujets, heureusement nés pour la comédie,
s'y précipiteraient, et le théâtre Français manque-
rait de comédiens. Que l'on examine depuis qua-
rante ans, c'est-à-dire depuis les débuts de Fleury,
lequel des deux théâtres s'est le plus enrichi de bons
acteurs. Croit-on que Clairval, Caillot, Elleviou ,
Gavaudan, mesdames Dugazon , Carline et Saint-
Aubin , n'eussent pas été d'excellens comédiens
Français ? Ils ont vu qu'ils auraient aux Italiens
beaucoup moins d'études à faire , et beaucoup plus
d'argent à gagner ; ils y ont couru. Ne multiplions
pas ce genre de séduction. Où en est d'ailleurs la né-
cessité? Est-ce pour les auteurs dramatiques, est-ce
pour les compositeurs de musique qu'on désire un
( 10)
second théâtre d'Opéra-Comique? il me semble que
les uns et les autres ont de quoi exercer leurs ta-
lens, soit au grand Opéra, s'ils sont propres au
genre sérieux, soit à Feydeau, s'ils préfèrent le
genre mixte ou le genre bouffon , soit enfin au Vau-
deville , s'ils ne peuvent s'élever au-dessus de la ro-
mance et du couplet.
Enfin, quelque nombreux que soit le répertoire
de l'Opéra-Comique, il l'est trente fois moins que
celui du théâtre Français. Il ne remonte pas, comme
celui-ci, à cent quatre-vingts ans : il n'y a pas , je
crois, de musique qui puisse subir une pareille
épreuve. Le théâtre Feydeau actuel suffit à l'ancien
et au nouveau répertoires. Lui donner une annexe,
ce serait le ruiner, sans profit pour personne. At-
tendons pour créer un second théâtre d'Opéra-
Comique, que celui que nous avons regorge de
chef-d'oeuvres, et il n'y a point d'apparence qu'il
en soit là.
VARIÉTÉS.
(6/ Livraison , Avril 1818.)
" IL ne faut pas se faire illusion : il n'y a dans
» ce moment, en France , aucune liberté de la
» presse. »
Où lisons-nous cela ? dans la Quotidienne ? dans
les Débats ? dans un journal soumis à la censure?
non vraiment, c'est dans la Minerve. Oui; dans la
( 11 )
Minerve. Elle se répand à ce sujet en gémissemens,
en lamentations tout-à-fait comiques, et d'autant plus
comiques que tout le numéro dément ce prétendu dé-
faut de liberté. N'écrivez plus, crie-t-elle aux écri-
vains, n'écrivez plus! Il n'y a maintenant ni pru-
dence, ni utilité, ni dignité à écrire. Ni prudence ,
car le terrible M. Marchangy est là , armé de la loi
du g novembre ; ni utilité, car on a tout dit sur la
liberté, et cela n'a servi de rien ; ni dignité , car il
sied fort mal, quand on est dans les fers, de se
donner des airs d'indépendance.
O Minerve ! soyez prudente tant que vous vou-
drez , digne et utile quand vous pourrez. Mais n'em-
pêchez pas d'écrire ceux qui ne redoutent point les
tribunaux. Criez à l'oppression tant qu'il vous plaira ;
mais laissez-nous croire que nous avons encore
quelque ombre de liberté. Permettez-nous de pen-
ser que la charte et la justice du Roi sont des sûre-
tés , des garanties suffisantes pour des écrivains
dignes de ce nom, et que la loi du 9 novembre ne
doit pas plus nous empêcher d'écrire, que les lois
contre les vagabonds n'empêchent les honnêtes gens
de voyager.
— J'entends par-tout blâmer le discours de M. Bi-
gnon, et féliciter la Chambre des Députés d'avoir
rappelé à l'ordre l'orateur. Je suis ne contrariant :
je suis charmé du discours et j'aurais voté contre le
rappel à l'ordre. Que pouvions-nous en effet desirer
de mieux que cette déclaration, que cette profession
de foi politique, si manifeste et si naïve ? Plût à Dieu
qu'elle eût été énoncée il y a un an! Beaucoup d'in-
crédules auraient dès-lors ouvert les yeux, et n'au-
( 12)
raient pas secondé, par leur faiblesse ou leur aveu-
glement, les progrès de pareilles opinions. On n'au-
rait pas vu, dans le sanctuaire même, les vrais élus
du Seigneur, fornicantes cum diis alienis, se lever,
se confondre et voter avec les ennemis de leur culte.
J'avoue qu'il était difficile à la Chambre d'entendre
avec sang-froid certaines propositions de l'orateur ;
elles ont dû naturellement soulever ses adversaires
par leur audace et ses amis par leur imprudence
ou leur intempestivité. Mais c'est vraiment dom-
mage. Outre que leur paisible développement au-
rait pu nous offrir encore quelques importantes le-
çons, en nous révélant quelques bons petits secrets,
qui sait si le silence politique de la Chambre n'au-
rait pas encouragé quelque autre orateur à nous en
dire davantage ? Nous n'avons vu que le bout de
l'oreille, et il y a peu-être encore de bonnes gens
à qui cette première découverte ne suffit pas.
—Les journaux Anglais de l'opposition sont pleins
de railleries amères, de diatribes violentes contre
les tribunaux. Ils n'omettent pas une seule occasion
d'insinuer que les juges, et même les jurés, sont
vendus à la tyrannie. Ils justifient, que dis-je? ils
louent tous les prévenus, tous les condamnés sans
distinction.
« Tous les gens querelleurs , jusqu'aux simples mâtins ,
» Au dire de chacun, sont de vrais petits saints. »
« Ils feignent d'ignorer, dit le Courrier, que le
" respect dû aux tribunaux est une des plus fortes
» garanties de nos libertés publiques et privées , que
» la révolution a commencé en France, le jour où
( 13 )
» la justice y fut avilie ; que les magistrats sont les
» véritables sentinelles de l'édifice social, et que là
» où l'on ne respecte pas l'autorité de la chose ju-
» gée, il n'y a bientôt plus rien de sacré. »
SPECTACLES.
(8.e Livraison , Avril 1818. )
THÉÂTRE FRANÇAIS.
Le Susceptible par honneur.
IL n'est pas vrai, comme l'ont dit quelques jour-
naux , que le Susceptible de M. Picard ait été sifflé.
Il eût été plus exact de dire qu'il n'a eu qu'un très-
médiocre succès. L'auteur l'a confessé lui-même
dans une préface qui renferme d'excellentes idées
sur la comédie en général et sur le Susceptible en
particulier-, préface que j'aimerais mieux , je crois,
avoir faite que le Susceptible par honneur.
« Ce caractère, dit M. Picard, en même-temps
» qu'il est vrai, est plus triste que comique. Ou
» peut rire dans la société de quelques traits de
» susceptibilité. Rassemblez-les sur un même
" homme, mettez cet homme au théâtre, et on sera
» plutôt tenté de le plaindre que d'en rire. Le sus-
» ceptible, comme le musard, peut être un homme
» de mérite, un honnête homme, un bon homme ;
" je vais plus loin ; souvent il n'est susceptible que
(14 )
» par suite d'une excessive sensibilité. On s'amuse
» de la faiblesse du musard, on s'afflige de celle du
" susceptible. Il est malheureux et il rend malheu-
» reux tous ceux qui lui sont attachés, etc. ,etc. »
J'ignore si ce sont ces difficultés qui ont arrêté
l'auteur de la pièce nouvelle. Mais il est de fait qu'il
ne nous a point représenté un susceptible. Quand il
aurait, suivant son premier projet, intitulé sa pièce
la crainte de l'opinion , le titre ne serait pas plus
juste. Son DAINVAL ne craint l'opinion qu'une seule
fois et sur un seul point, dans tout l'ouvrage. Cette
crainte de l'opinion n'est donc pas le véritable sujet
de sa pièce. On croirait plutôt que c'est la réinté-
gration de VERNEUR dans un emploi qu'une dénon-
ciation lui a fait perdre, et que le but de l'auteur
est la critique des épurations. Mais cette critique
vient un peu tard.
Il est difficile, au reste , de juger à quelle époque
de notre histoire appartiennent la plupart de ses
personnages.
Je cherche en vain dans quel temps et dans quelle
ville il s'est trouvé de pareilles moeurs, à moins ce-
pendant que ce ne soit dans quelques-unes de ces mai-
sons que Boileau reprochait au satirique Régnier
d'avoir un peu trop fréquentées.
Où l'auteur peut-il avoir vu un aussi ennuyeux
faquin que M. Dericourt, une ingénue aussi formée
que mademoiselle Alphonsine, une intrigante aussi
sottement déhontée que madame de la Morlière,
une caricature aussi ignoble que son mari ?
C'est pourtant l'opinion de ces personnages que
redoute Dainval. L'auteur n'a pas réfléchi combien
(15)
cela diminuait l'intérêt qu'aurait pu inspirer celui-
ci. Craindre l'opinion publique, ou du moins ce
qu'on prend pour elle, est, suivant les cas, un tort
ou une vertu qui peut rendre amusant ou intéres-
sant un personnage de comédie ; mais il n'y a qu'un
sot qui tremble devant les caquets des sots.
Ceci me conduit à relever un vers de la pièce
qu'on a fort applaudi et dont je crois l'idée fausse et
même dangereuse. Il s'agit du pouvoir de l'opinion
et du frein qu'elle impose au vice.
« Le magistrat qui juge, à son tour est jugé. »
J'en demande pardon à l'auteur et aux applaudis-
seurs, mais le magistrat qui, avant de juger, son-
gerait au jugement que l'opinion publique va porter
sur lui-même, et se déciderait en conséquence, se-
rait un magistrat indigne de ses fonctions. Sans
compter qu'il y a tel siècle où l'opinion publique
(si toutefois il y en a une) , est la plus mauvaise de
toutes les opinions, un magistrat doit-il consulter
un autre juge que sa conscience? Où en serions-
nous , bon Dieu ! si l'opinion publique, ce tribunal
si variable, si indéfinissable, que dis-je? si introu-
vable , devenait l'arbitre de la vie et de la fortune
des citoyens? Ce qui servait aujourd'hui vertu, de-
main deviendrait crime, et tel serait aujourd'hui
conduit à l'échafaud, à qui demain on regretterait
de n'avoir pas élevé des autels.
Ah ! que la conscience d'un juge est un tribunal
bien autrement sûr, équitable, inflexible! et com-
bien il me serait facile de prouver que, si des er-
reurs, des injustices ont été commises par des ma-
( 16 )
gistrats, c'est presque toujours parce qu'ils ont mé-
connu la voix intérieure qui devait les guider,
pour écouter de préférence cette voix publique si
incertaine et si trompeuse ; c'est parce que
Le magistrat qui juge A CRAINT d'être jugé.
Plusieurs autres vers du Susceptible par honneur
auraient besoin d'être ainsi retournés pour être
justes. L'auteur assurément a de l'esprit ; mais il pa-
raît quelquefois manquer de cette logique sans la-
quelle on ne peut, ni concevoir, ni développer une
idée dramatique. C'était en effet un homme de beau-
coup de sens, et il ne faisait point une question ri-
dicule , ce mathématicien qui, après avoir écouté
une pièce de théâtre , demandait qu'est-ce que cela
prouve ? Il faut qu'une comédie prouve quelque
chose, et que chaque scène soit un argument parti-
culier qui conduise à la démonstration d'un fait ou
d'une vérité quelconque. C'est ce que Molière a fait
dans toutes ses pièces, c'est ce que La Fontaine a
fait dans ses Fables, qui sont de véritables petits
drames.
Qu'est-ce que veut prouver l'auteur du Suscep-
tible par honneur ? qu'il faut redouter l'opinion pu-
blique ? Mais l'homme de bien, le raisonneur de la
pièce , se moque de cette opinion , il triomphe à la fin
des scrupules de celui qui la redoute, et le specta-
teur est de son avis.
Est-ce au contraire la thèse du Raisoimeur que
l'auteur a voulu prouver ? Cela ne peut se supposer,
d'après tout ce que dit et fait le personnage auquel
l'auteur a voulu nous intéresser, et dans la bouche
( 17 )
duquel on pourrait croire, en conséquence, qu'il a
mis ses propres idées.
Non, le Susceptible ne prouve rien, sinon que
l'auteur s'est trompé cette fois complètement.
VARIETES.
(8.e Livraison , Avril 1818.)
Errata de M. E. et de M. A., rédacteurs-respon-
sables de la Minerve.
A Messieurs les Rédacteurs du Spectateur politique
et littéraire.
MESSIEURS,
PUISQUE vous avez fait un appel à tous les bons
citoyens qui voudraient répondre par des faits aux
petits errata innocemment échappés à la distraction
bien naturelle de quelques - uns de nos profonds
publicistes, vous ne refuserez peut-être pas d'insé-
rer dans le Spectateur, la réponse suivante à un ar-
ticle de la Minerve (7.e livraison).
« L'état des finances de la ville de Paris , dit le
» rédacteur, est un mystère pour tous ses habitans.
» Vous n'imaginez pas, cependant, tout ce que
» perçoit le fisc dans cette capitale : les voitures pu-
» bliques et particulières, les livrets d'ouvriers,
» les bureaux de placement, les commissionnaires,
» les colporteurs, les crieurs publics, les vendeurs
2
( 18)
» de vieux habits, les bateleurs , les charlatans ,
» tout cela est obligé de payer un droit
» Il n'est pas une enseigne de marchand qui ne doive
» un tribut ; il n'est pas une goutte d'eau dans les
» fontaines , dans les bains et dans les tonneaux
» ambulans qui ne soit assujettie à un impôt : ajou-
» tez le mesurage des bois et charbons, les per-
» missions de fêtes et spectacles forains , les éta-
» lages mobiles, les bateaux qui stationnent sur la
» rivière , le nettoiement des rues , et mille autres
» choses que je ne saurais nommer d'une manière
» décente, et vous pouvez vous faire une idée de
» ce que doit être l'actif du budjet de Paris. »
L'air d'assurance et le ton tranchant de cette
lettre, signée d'ailleurs d'un rédacteur-responsable,
m'a d'abord imposé, je l'avoue , et quelques bonnes
gens y auront été pris comme moi. Mais réfléchis-
sant que, malgré la confiance due à un écrivain
connu par sa véracité, il pourrait se faire , à la
rigueur , que cet économiste de fraîche date fût
tombé , malgré lui, dans quelques méprises , et
qu'il n'y eût rien d'illégal, ni de mystérieux dans
les recettes de la ville de Paris , je me suis hasardé
à prendre quelques renseignemens, et vous allez
voir si j'ai été mal-avisé.
Les voitures publiques, c'est-à-dire les fiacres et
les cabriolets de louage, payent un droit, il est vrai ;
et ce droit qui représente la location des places de
stationnement, qui leur sont accordées sur la voie
publique qui n'est la propriété d'aucun particulier ,
est perçu en vertu d'un décret du 9 juin 1808.
Les voitures particulières, les cabriolets bour-
( 19 )
geois ne sont soumis à aucune espèce de droit. Les
derniers seuls prennent à la Préfecture de Police un
numéro qui leur est donné gratuitement , sauf
55 centimes avancés par la Police à l'Enregistre-
ment , pour prix du timbre appliqué à la déclara-
tion du propriétaire.
Les livrets d'ouvriers, établis par la loi du 12
avril 1805, coûtent 75 centimes qui ne couvrent
qu'à peine les frais de confection et d'impression,
Les commissionnaires , colporteurs , crieurs ,
vendeurs de vieux habits , bateleurs, chanteurs et
charlatans, sont tenus à se pourvoir d'une permis-
sion dont ils ne payent rien autre chose que le
timbre.
Il en est de même des fêtes et spectacles forains,
des étalages mobiles et des bateaux stationnant sur
la rivière.
Jusqu'ici ( les voitures publiques exceptées ),
aucun des articles compris dans la liste du rédac-
teur-responsable , n'est un objet de revenu pour la
ville , puisque les droits de timbre ont été préala-
blement versés par elle dans la caisse de l'Etat.
A sa douzième citation , l'auteur de la lettre ren-
contre un peu plus juste. Les enseignes de mar-
chands payent en effet un droit de petite voierie
fixé à 4 fr., par un décret du 27 octobre 1808, et
dont le produit est versé chaque mois dans la caisse
du receveur municipal.
Un droit est également établi, non sur toutes les
fontaines, mais sur quelques-unes dont l'établisse-
ment et l'entretien sont à la charge de la ville. Il
en est de même des bois et charbons qui se ven-
( 20 )
dent sur des marchés fournis par la ville et entre-
tenus à ses frais.
J'arrive à l'article du nettoiement des rues de
Paris. Ce serait en effet une recette immense, si par
malheur, ce service , au lieu d'être productif, ne
coûtait à la ville de Paris, la somme de 404,000 fr.,
par année.
M. E. a occupé long-temps et avec fruit des em-
plois supérieurs où il aurait pu mieux Connaître
tous ces détails. Mais quand il échappe à un illustre
financier un erratum de quatorze cent millions, il
est bien permis à un homme de lettres de se tromper
de quelques centaines de mille francs.
Un erratum un peu plus grave, c'est celui qui me
reste à relever. Il appartient à M. A., autre rédac-
teur-responsable, de la Minerve ; mais ce n'est point
dans la Minerve que je l'ai trouvé, c'est dans une
brochure intitulée de la Justice et de la Police.
L'auteur y dit (pages 14 et 17) : que le hasard
voulut qu'un chef de bureau de la police fut appelé
comme juré dans l'affaire de Charles Monnier, et
que le hasard ramena encore ce même chef de bu-
reau dans le jury de l'Epingle noire , procès qui se
liait à celui de Monnier. Or, il est bon que vous
sachiez, Messieurs, que dans les soixante-douze jurés
de ces deux affaires, non-seulement il ne s'est pas
trouvé un seul chef de bureau de la police, mais
même une seule personne appartenant à quelque
titre que ce fût, à cette administration.
Est-ce par hasard, que M. A. a fait cet erratum
dont ses lecteurs ont pu tirer de si funestes consé-
quences ? J'aime à le penser, et j'y suis d'autant plus
( 21 )
disposé, que dans la 11.e livraison de la Minerve ,
M. A. vient de traiter de la Malveillance, et de dé-
montrer qu'il n'y a plus du tout de Malveillans.
J'ai l'honneur d'être,
Messieurs,
Votre , etc.
SAINT-CLAIR.
INSTITUT ROYAL DE FRANCE.
( 9.e Livraison, Avril 1818. )
Le 24 avril, jour anniversaire de la rentrée en
France du meilleur et du plus éclairé des Rois, les
quatre académies composant l'Institut Royal, se
réunissent en séance publique. Chacune d'elles fait,
à son tour, les honneurs de la salle ; mais elles font
ensemble et d'un commun accord les honneurs de
la fête.
M. de Rossel, président de l' Académie des Scien-
ces , a ouvert la séance de vendredi dernier, par
quelques mots sur l'heureux retour dont cette so-
lennité consacre et perpétue le souvenir. On a re-
connu dans ce peu de mots, ces sentimens vraiment
français, qui n'ont jamais abandonné ce savant na-
vigateur ; et qui semblent, au contraire , s'être for-
tifiés par l'absence et par les voyages : M. de Rossel
peut dire :
Plus je vis l'étranger, plus j'aimai ma patrie.
( 22 )
M. Biot a pris place ensuite à la tribune.
Les opérations exécutées jusqu'à nos jours par
les astronomes étrangers , ou Français, pour déter-
miner avec précision la figure de la terre ; tel est le
sujet principal que M. Biot avait à traiter. On sent
tout ce que pouvait avoir d'aride une pareille dis-
sertation , pour une assemblée en grande partie
Composée de jolies femmes à qui il importe fort
peu que notre planète soit, ou non , aplatie vers les
pôles, pourvu qu'elles s'y plaisent, ou (ce qui re-
vient au même) , pourvu qu'on y cherche à leur
plaire. Heureusement pour elles et pour quelques
hommes qui sont un peu femmes, M. Biot n'est
point de ces savans exclusifs, tout hérissés de cal-
culs et de formules, qui ne savent jamais sacrifier
aux grâces. Il possède au contraire éminemment
l'art de se faire pardonner sa supériorité, et le ta-
lent de rendre la science aimable. Au lieu d'un récit
purement technique, il nous a fait un récit élégant,
varié, plein de mouvement. Quoiqu'il n'ait guères
été donné jusqu'ici qu'à Montagne et à Rousseau ,
d'intéresser en parlant long-temps de soi, M. Biot a
trouvé le secret de parler long-temps de lui-même ,
sans qu'on ait eu l'idée de lui en faire un reproche.
On le suivait avec anxiété dans ses voyages noctur-
nes , à travers les rochers ou les flots écumeux,
dans ses observatoires ambulans et fragiles, dans
les marais et sous le ciel nébuleux des îles Shetland.
On partageait toutes ses émotions ; on partageait
sur-tout sa reconnaissance profonde et si noblement
exprimée pour le gouvernement Britannique et les
savans de l'Angleterre et de l'Ecosse dont l'accueil
( 25 )
hospitalier favorisa si puissamment son entreprise.
Rien n'annonce mieux la civilisation d'un peuple et
son amour pour l'ordre et la paix , rien n'honore
plus une réunion d'hommes que cet hommage pu-
blic rendu aux vertus et aux talens des étrangers.
Si quelques digressions sur les moeurs , les lois ,
les habitudes et le triste bonheur des Shetlandais,
n'avaient pas refroidi l'attention, le succès de
M. Biot eût été complet. Mais l'impatience commen-
çait à gagner cette partie légère et sautillante des
auditeurs qui, comme dit je ne sais quelle chanson,
Veuleut des pantalons
Très-longs,
Et veulent des discours
Très-courts.
M. Quatremère de Quincy, secrétaire-perpé-
tuel de l'Académie des beaux-arts , qui a remplacé
M. Biot à la tribune , loin d'encourir le reproche
d'être trop long , s'est attiré universellement le re-
proche de ne l'être pas assez. Depuis les lectures de
M. Delille à l'Académie, on n'a pas souvenir d'un
succès plus brillant et plus mérité.
Dissertation sur le principe élémentaire de l'imi-
tation , et sur la cause première du plaisir qu'elle
nous procure ! Ce titre, qui annonçait un sujet un
peu abstrait, semblait ne promettre que des idées
générales sur lesquelles l'attention a peu de prise ,
que des principes élémentaires privés de cet intérêt
que donnent seuls les développemens. Le titre nous
a trompés, et l'intérêt de cette lecture a été tou-
jours croissant. Nous l'affaiblirons beaucoup en ne
donnant à nos lecteurs qu'un abrégé de ce morceau,
( 24 )
qui n'est lui-même qu'un abrégé d'une théorie très-
étendue. Nous en demandons d'avance pardon à
M. Quatremère.
L'auteur s'est attaché d'abord à montrer, au milieu
des différentes manières d'imiter qui sont propres à
l'homme, le caractère particulier de l'imitation dans
les beaux-arts, et la différence qui existe entr'elle et
l'imitation qui appartient aux arts mécaniques.
Ceux-ci, dans les ouvrages qui se reproduisent sous
leur action avec des apparences semblables , n'imi-
tent réellement pas un objet ; ils ne font que le répé-
ter avec les mêmes élémens ; ils ne donnent point
l'image des choses, ils en redonnent la réalité ; imi-
ter, au contraire, dans les beaux-arts, c'est produire
la ressemblance d'une chose , mais dans une autre
chose qui en est l'image. Il y a donc la ressemblance
par identité, et la ressemblance par image. Mais la
première , qui est. mécanique dans son principe ,
ne nous affecte jamais du plaisir que donne la res-
semblance par image.
D'où vient cela ( et ici se trouve la raison pre-
mière du plaisir de l'imitation ) ? C'est que les res-
semblances identiques ne sauraient nous apprendre
quel est le modèle et quelle est la copie. Ainsi,
deux vases sortis de la roue du potier, ne sont pas
deux Arases, mais deux fois le même vase. Dès-lors
mon esprit n'a rien à comparer, et l'action de la
comparaison ne saurait à quoi se prendre. La res-
semblance par image , au contraire , étant, de toute
nécessité, distincte de son modèle, présente à l'es-
prit les deux points séparés dont il a besoin pour
exercer la faculté de comparer. Notre esprit, qui
( 25 )
veut juger en voyant, comparer pour juger, et
jouir de son jugement, veut, par conséquent, que
l'imitation lui offre une différence sensible entre le
modèle et ce qui en devient la copie , et comme c'est
le plaisir de la comparaison qu'il cherche, il jouit
d'autant moins que les points de parallèles sont plus
rapprochés , et il jouit d'autant plus qu'il y a plus
loin du modèle imitable au mode d'imitation. L'au-
teur trouvera par la suite dans cette idée simple , à
rendre raison et de la primauté des beaux-arts en-
tr'eux, et de la supériorité du plaisir qu'on y
éprouve, à mesure que le modèle semble être plus
distant des moyens employés pour l'imiter.
Mais d'abord il s'applique 'à montrer les erreurs
nées de la confusion entre les deux sortes d'imita-
tion. Un sentiment trop commun et facile à expli-
quer , porte et l'artiste et le public à demander à
l'imitation un degré de ressemblance qui la rappro-
che de l'identité et une illusion hors de sa sphère,
et les méprises de ce genre les plus dangereuses ne
sont pas , dit-il, celles qui accompagnent les pre-
miers essais de l'imitation dans l'enfance de l'art et
des sociétés ; celles-là, nées de la grossièreté de
l'instinct, ne valent pas la peine qu'on s'arrête à les
combattre.
Il n'en est pas ainsi , continue-t-il, des nombreu-
ses et plus subtiles erreurs de l'esprit, lorsque l'a-
mour de la nouveauté, la satiété du bon, et la re-
cherche outrée du mieux, portent l'artiste à placer
la perfection de l'imitation dans des effets qui riva-
lisent avec l'effet de la réalité, dans des moyens qui
tendent à identifier l'image avec son modèle , au
( 26 )
point de faire confondre la copie avec l'original.
C'est, dit l'auteur, revenir, par l'autre côté du
cercle , au vice même qui fut celui de l'enfance de
l'art. L'imitation ici manque son but en l'outrepas-
sant, et, lorsqu'elle cherche ainsi à nous tromper,
elle se trompe elle-même, comme on peut l'observer
dans ces badinages de l'art auxquels un esprit inat-
tentif se laisse quelquefois prendre , car dès que
nous avons pris l'oeuvre de l'imitation pour l'oeuvre
de la nature, l'action de l'art est comme non avenue
pour nous.
Delà il résulte que toute action imitative qui, par
des moyens illégitimes, s'efforce de nous faire
croire que l'image de la chose est la chose même,
tend le plus possible à nous frustrer du plaisir de
l'imitation, et que, dès qu'elle vise à ce but, elle
vise à ne plus paraître, et à vrai dire, à ne plus être
imitation.
L'auteur tire de cette théorie quelques applica-
tions générales propres à montrer de quelle ma-
nière l'artiste se trouve, dans chaque art, faci-
lement induit à enfreindre les conditions de la vé-
ritable imitation , à rechercher les suffrages de
l'instinct, plutôt que celui de l'intelligence, à trans-
gresser les limites du goût, en voulant étendre
celles de son art, et à croire augmenter son domaine
lorsqu'il l'appauvrit par de stériles conquêtes sur
le règne d'une réalité qui désenchante.
Plusieurs de ses exemples, pris de quelques abus
introduits dans les arts de l'esprit, dans la poésie,
dans l'art dramatique, nous ont rappelé les efforts
faits pour délivrer la poésie de la contrainte du vers,
les vers de la gêne de la rime, le drame de la su-
jétion des unités, la déclamation de la pompe du
débit, etc. etc.
Comment (a dit l'auteur) ne voit-on pas qu'en
effaçant, pour approcher davantage du vrai réel,
la ligne des conventions qui sépare l'imitation de la
nature, on n'a plus, ni la vérité de la nature, ni celle
de l'art? En délivrant celui-ci des entraves dont la
sujétion fait sa force, on dissout le principe même
de sa vertu. Autant vaudrait affranchir de la gêne
de la mesure, la danse dont le plaisir résulte préci-
sément de cette gêne.
Ne pouvant suivre l'auteur dans les développe-
mens qu'il donne à cette partie de sa théorie, et les
bornes de cet article nous prescrivant de choisir
parmi ces aperçus, nous nous hâtons d'arriver à
un corollaire assez nouveau, résultat du principe
qu'il a posé-, savoir, que le plaisir de l'imitation
étant celui de la comparaison, il doit y avoir d'au-
tant plus de plaisir pour l'esprit, que l'esprit a plus
à comparer. L'auteur conclut que l'ordre de pri-
mauté assigné aux beaux arts dans l'échelle de l'i-
mitation , par le consentement général des hommes,
l'est effectivement dans le sens de sa théorie et sert
à la confirmer , qu'effectivement c'est sur la dis-
tance qui, dans chaque art., sépare le mode imitatif
du modèle imitable, sépare l'image d'avec la réalité,
que se mesurent et le plaisir que l'esprit reçoit de
l'imitation, et le rang que l'opinion commune affecte
aux différens arts.
Ici l'auteur parcourt tous les beaux arts, depuis
la poésie jusqu'à l'art mimique, et jusqu'à celui
même des jardins (si on veut l'admettre), et il fait
OS)
voir que l'art de la poésie qu'on place au premier
rang, est véritablement celui dont le mode imitatif
est le plus immatériel, et dont les images sont le
plus éloignées de la réalité du modèle, et le moins
susceptibles d'être confondues avec les objets imités.
Vient ensuite la musique qui, à cela près de la sen-
sation physique produite par les sons, le dispute à
la poésie dans la propriété de créer des images ,
sans couleur et sans forme. L'auteur classe ensuite
les arts du dessin , qui, employant la matière à re-
présenter la matière, créent des images qui ont une
sorte de contiguïté effective avec ce qui en est le
modèle. Les arts connus sous le nom d'orchestrique
et de mimique ont rang après ceux du dessin, selon
l'opinion reçue et selon la théorie de l'auteur. Et
c'est ici que commence à s'établir la confusion entre
le modèle, l'imitateur et l'image, ici que le règne
de la réalité se mêle à celui de l'imitation, puisque
c'est avec des êtres vivans qu'on représente des
êtres vivans, avec la vie et le mouvement qu'on
exprime le mouvement et la vie, etc. Enfin l'auteur
cite à la suite des beaux arts, l'art des jardins, où
l'image de la nature n'est que la nature même, où
l'image est de la réalité, où le but de l'art est qu'on
ne se doute pas qu'il y ait de l'art, pour faire voir
ce que devient l'imitation lorsqu'elle cesse d'être
et de paraître l'image d'un modèle, et prétend jouer
le rôle de la réalité.
Ces ingénieuses observations ne sont pas toutes
également neuves, et M. l'abbé Morellet en a pu-
blié quelques-unes d'à-peu-près semblables sur la
musique, dans le sixième volume des Archives lit-
téraires. Mais la théorie générale de M. Quatremère
n'en demeure pas moins une idée grande et féconde
en résultats.
A près une lecture si attachante, c'était une en-
treprise difficile que de faire écouter avec quelque
intérêt, un mémoire sur les déserts de la Tartarie.
M. Abel Rémusat y a toutefois réussi.
La poésie , suivant l'usage , a couronné cette
séance solennelle, et l'a couronnée dignement.
M. Raynouard, qui veut joindre une palme épique
à la palme tragique que lui ont acquise les Tem-
pliers , a lu deux fragmens d'un poëme de Ma-
chabée.
Dans la foule des beaux vers qui ont frappé l'as-
semblée , et provoqué plus d'une fois ses applaudis-
semens, nous avons distingué ceux-ci qui joignent
à une peinture fidèle des usages hébraïques , le mé-
rite d'exprimer avec élégance des détails très-peu
poétiques de leur nature.
Ardent Israélite, il a réglé d'avance
Du rit accoutumé la sévère observance.
Il donne le signal : chacun se place au rang
Que lui donnent les droits ou de l'âge, ou du sang.
Mais quel est leur dessein ? il semble qu'on s'apprête
Pour un prochain départ, et non pour une fête.
Tous sont debout , pensifs , graves, silencieux;
Le bâton voyageur est debout avec eux.
Autour des reins s'étend une large ceinture.
Ils prennent à la hâte un peu de nourriture.
Le vieillard leur disait : Le voilà donc ce pain
Que n'a pas profané le ferment du levain !
De cetazyme pur que chacun se nourrisse :
C'est le voeu de la loi : que la loi s'accomplisse.
La flamme du brasier a seule assaisonné
La chair de cet agneau sans tache et nouveau-né.
Nourrissez-vous aussi de ces herbes sauyages
De notre vie amère infidèles images.
(30)
NÉCROLOGIE.
(9.e Livraison, Avril 1818.)
M. de Roquelaure, évêque de Senlis , est mort le
24 de ce mois. Il avait 97 ans , et l'Académie fran-
çaise le comptait depuis quarante-sept ans parmi ses
membres. Il y fut reçu le 4 mars 1771 , par l'abbé
de Voisenon , alors directeur de la compagnie. La
réponse de celui-ci , au récipiendaire , fit beaucoup
plus de sensation que le discours de réception. C'est
Un monument scandaleux de cet esprit alors en vo-
gue , auquel on a donné le nom de persiflage, et
qui consiste à faire entendre le contraire de ce qu'on
dit , à louer de manière à faire rire aux dépens de
celui qu'on loue , genre d'esprit dont l'abus suppose
assez ordinairement le défaut de véritable esprit.
Quand même l'abbé de Voisenon ne se fût pas , an-
térieurement à cette époque , attiré le double et
injurieux sobriquet , à' arlequin de l' Académie
française , et d'archevêque de la Comédie Ita-
lienne , il l'aurait presque justifié par sa réponse à
M. de Roquelaure. On ne peut , sans l'avoir lue t
se faire une idée d'une aussi impertinente mistifica-
tion. Le récipiendaire y est loué comme évêque ,
parce qu'il est évêque ; comme magistrat, parce
qu'il siége au grand conseil, remplaçant le Parle-
ment exilé ; comme attaché à la cour , parce qu'il
est premier aumônier du Roi ; comme orateur, parce
(31 )
qu'il a célébré la feue Reine d'Espagne, et parce
qu'il doit incessamment prêcher aux Carmélites ;
enfin , comme savant, parce qu'il sait le latin !
Ce panégyrique curieux se termine ainsi : « Vous
» ne vous êtes pas borné à la langue latine. Vous
» avez voulu connaître les richesses de la langue
» italienne et de la langue anglaise : vous vous
» êtes mis à portée de découvrir tous les larcins ,
» et vous êtes aussi instruit que des princes étran-
» gers qui voyagent. »
Ce persiflage était trop peu déguisé pour n'être
pas compris par M. de Roquelaure , dont l'intelli-
gence était d'ailleurs fort secondée par les éclats de
rire de l'auditoire. Son humilité apostolique n'en
fut point déconcertée. « Vous vous êtes bien égayé
" sur mon compte , M. l'abbé ( dit-il, en sortant ,
» au directeur ) , et vous avez bien amusé le pu-
» blic. » Ah ! Monseigneur ( lui répliqua l'abbé
» de Voisenon ) , je ne suis que Crispin rival de
» son maître. »
On sait comment M. l'évêque de Senlis se vengea
de tant d'impertinences , lorsque , cinq ans après ,
recevant, en sa qualité de directeur de l'académie ,
M. de Boisgelin , archevêque d'Aix, nommé à la
place de feu l'abbé Voisenon, il eut occasion de
parler publiquement de celui-ci. Jamais prélat écri-
vain , y compris même Fénélon , ne fit preuve
d'une tolérance plus évangélique , d'un oubli des
injures plus complet et plus méritoire. « Son ame
» naturellement douce , ne sentait point l'amertume
» de la satire et de la critique. Il se laissait aller à
» son penchant. Ennemi de toutes querelles litté-
( 52 )
» raires , eût-on attaqué ses ouvrages , il eût con-
" seillé le censeur , eût-on attaqué sa personne , il
» eût pardonné ; et, ce que je viens de dire qu'il
» eût pu faire , est véritablement ce qu'il a fait. »
En lisant cet éloge de l'abbé de Voisenon, fait: par
M. de Roquelaure , qui ne croirait lire l'éloge de
M. de Roquelaure lui-même , et ce prélat n'a-t-il
pas mérité que nos lecteurs s'y méprennent ?
Sous le règne de Buonaparte , M. l'évêque de
Senlis fut fait archevêque de Malines. Un beau jour ,
un journal annonça sa mort, et le lendemain on ap-
prit que Malines avait un nouvel archevêque. La
mort de l'ancien fut démentie , mais le nouveau fut
apparemment forcé de garder l'archevêché , et M.
de Roquelaure eut en échange un canonicat à Saint-
Denis , qu'il a conservé jusqu'à la fin de sa vie. Si
M. l'abbé de Pradt, qui n'a pas conservé l'arche-
vêché de Malines, était, par hasard , nommé aussi
de l'Académie française, en remplacement de M. de
Roquelaure, il aurait du moins la consolation de
ne pas le remplacer de son vivant.
Les académiciens, comme les évêques, sont tenus
à résidence. M. de Roquelaure paraissait remplir
ce devoir avec plaisir. Il n'a manqué qu'à la der-
nière séance qui a précédé sa mort. Ses facultés
physiques et morales étaient fort affaiblies. Cepen-
dant il lui échappait de tems en tems quelques
mots qui supposaient encore, ou un grand sens, ou
de bons souvenirs. Lors des élections académiques
faites en 1816, un ministre s'était mis sur les rangs,
et n'avait point, au premier tour de scrutin, réuni
la majorité des suffrages. Il passera au second tour
(33)
(dit quelqu'un à M. de Roquelaure. ) " Oh! non,
répondit celui-ci, un ministre qui ne passe pas au
premier tour, ne passe jamais. »
JOURNEE DE MONT-SAINT-JEAN.
( 11 .e Livraison, Mai 1818. )
ajournée de Mont Saint- Jean, par Paul, tel est
le titre d'un des quinze ou vingt pamphlets qui ont
paru depuis dix jours : je l'ai choisi pour en rendre
compte, non qu'il soit le plus piquant, mais parce
qu'il est le plus court, et que ma corvée en sera
moins longue.
Quel est ce Paul, me direz-vous ? est-ce le dan-
seur de l'Opéra ? est-ce le chanteur-mécanicien de
Feydeau? — Je ne le pense pas ; il y aurait dans cet
écrit plus de grâce et plus de style.— Ce monsieur
Paul est donc un militaire?-—-Point du tout : il y
aurait plus de vérité dans son récit. — Mais qu'est-
ce donc qu'un auteur sans style et sans véracité, et
à quel propos publier en 1818 le bulletin d'une ba-
taille livrée en 1815.— C 'est qu'apparemment il n'au-
rait pas osé le faire en 1815.— L'auteur a donc été ac-
teur dans cette bataille ? —Je parierais que non : mais
il y aura peut-être assisté en amateur ! Il ne serait
pas le premier. J'en ai connu un ( mais ce n'est sû-
rement pas le même ) , qui s'est amusé à faire, en
cette qualité, toute la campagne de Dresde. Je ne
sais pas précisément s'il a contribué aux victoires
3

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