Mémoire au roi des Français sur les affaires du temps, la crise actuelle, ses causes, ses effets et les remèdes à apporter promptement, par A.-G. Claveau,...

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Delaunay (Paris). 1830. In-8° , 110 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1830
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MEMOIRE
AU
ROI DES FRANCAIS,
SUR
LES AFFAIRES DU TEMPS,
LA CRISE ACTUELLE, SES CAUSES, SES EFFETS,
ET LES REMÈDES A APPORTER PROMPTEMENT ,
PAR A. G. CLAVEAU,
AVOCAT A LA COUR ROYALE DE PARIS,
« Tous les gouvernemens qui se sont succédé
» depuis quarante-deux ans ont péri parce qu'ils
ont essayé de mentir à la révolution. »
Page 47 du Mémoire.
PARIS.
DELAUNAY , LIBRAIRE , AU PALAIS - ROYAL ;
LEVAVASSEUR, LIBRAIRE, AU PALAIS-ROYAL;
HOUDAILLE, LIBRAIRE, RUE DU COQ-ST.-HONORÉ , N°. 6.
2 NOVEMBRE 1830.
AVANT-PROPOS.
PENDANT trois mois j'ai été aussi affligé que sur-
pris de la conduite qu'a tenue le ministère nommé
à la suite des événemens de juillet. Il sembla sur-
le - champ avoir honte de son origine, et
il a bientôt essayé de déclarer la guerre à sa
mère, à la révolution. Dans son ingratitude il
se crut seulement appelé à continuer la restau-
ration un peu rajeunie et ornée des couleurs
tricolores. Il n'a presque rien donné, et d'un ré-
gime odieux et aboli il a retenu tout ce qu'il a pu
garder. Il n'y a pas jusqu'à cette basse et sale police
façonnée à l'usage d'un arbitraire mesquin, tra-
cassier et hypocrite, qu'il ne se soit efforcé de
maintenir, et qui ne pèse, à l'exception de quel-
ques noms, sur la population au préjudice
de la liberté, de l'industrie et du commerce.
iv
On a craint jusqu'ici de toucher au moindre
de ses règlemens.
Aussi, grâce à cet absurde préjugé, nous
avons été balotés au milieu de toutes les in-
certitudes. Puis ont fini par arriver des trou-
bles, cortège nécessaire de toute allure indécise
de la part d'un gouvernement quelconque ; car
une résolution forte et éclairée a seule le droit
de subjuguer les opinions, et d'entraîner les
masses. On a joué à la vérité aux bagatelles
de la révolution; mais au bout de quarante-
deux ans de tristes expériences, des mots, des
phrases, des promesses et des images libérales
ne sauraient tromper personne. Des millions
d'aunes de rubans tricolores arrangées en tro-
phées, ne passeront jamais pour les réalités que
la France poursuit de ses voeux : ce sont tout
au plus des sujets de chants oratoires pour
ces ambitieux qui naguère prêchaient la liberté,
et embrassent aujourd'hui le pouvoir ; qui cé-
lébraient l'égalité, et se jettent sur les cordons ;
qui vantaient le désintéressement, et se gorgent
de l'or des plus hauts emplois. Au peuple il faut
autre chose.
Puis on a été amené à douter de tout, et les
affaires sont tombées dans une langueur presque
mortelle. Plus d'échanges, plus de commerce,
plus de mouvement ; l'argent tout entier est des-
cendu comme par enchantement dans les caves,
et on n'a laissé en évidence que les choses qu'il a
été impossible de cacher. Cependant nous n'avions
rien perdu ; et ni l'étranger ni le rebelle ne
songeaient à venir nous disputer nos richesses,
les armes à la main. Pourquoi donc ces en-
fouissemens ? Le voici : On n'avait pas la foi,
cette croyance mystérieuse qui participe autant
du sentiment que de la conviction. Et toutes
les jongleries ne la donneront pas au peuple
le plus subtil de l'univers, doué d'un instinct
admirable, et devinant alors qu'il ne sent pas
encore. Avec lui la ruse devient inutile, quand
elle n'est pas dangereuse.
Nous nous rendions à l'abîme, quand notre
nouveau Roi a vu et compris le péril, et appe-
lé un second ministère qu'il a chargé sans doute
de réparer les fautes de l'ancien ; car, si celui-ci
n'avait pas cette mission, à quoi bon serait-
il substitué au précédent ? Un changement de
cabinet n'est pas dans les gouvernemens re-
présentatifs un vain essai d'hommes ; c'est l'as-
surance positive d'une marche contraire : on dé-
truit alors pour créer.
Mais que va faire le nouveau ministère? Il
n'a donné véritablement jusqu'à ce jour aucun
signe de vie. Etudie-t-il ? Pour moi, je croyais
que lorsqu'on montait au pouvoir, il fallait y
arriver avec des idées, des vues et des résolutions
fixes et arrêtées. On a amassé des matériaux dans
la solitude comme dans le monde , et au timon
de l'Etat on les met en oeuvre ; on a médité jadis,
on agit maintenant ; on n'est là que pour admi-
nistrer. Cependant, attendons encore avant d'ac-
cuser.
Quoi qu'il en soit, j'avais enregistré quelques-
unes des fautes du précédent ministère ; j'avais
VIJ
tenu note aussi des améliorations et des réformes
dont la réflexion m'avait fourni le sujet ; et du
tout, j'avais ensuite formé une sorte, d'ensemble,
un ouvrage entier, un Mémoire sur les affaires
du temps , que je m'étais proposé d'adresser au
Roi. Je le lui ai soumis, en effet, il y a peu de
temps.
Mais aujourd'hui, je me hasarde à livrer ce
travail à la discussion publique, me persuadant
qu'il renferme des choses véritablement utiles.
C'est le propre, le besoin, le devoir, de chaque
citoyen, dans les gouvernemens libres, d'exposer
ce qu'il regarde comme susceptible de procurer
quelques avantages à son pays. On l'écoute, on
l'apprécie, on le juge; s'il a raison, on ap-
prouve ses vues et on finit par réaliser ses pro-
jets; s'il s'est trompé, on l'oublie.
Pour moi, quel que puisse être le faible mérite
de cet écrit consciencieux, je dois craindre pour
son sort. Quoique familier avec les discussions du
barreau , je débute dans la carrière de la polé-
viij
mique, et tous les essais politiques sont généra-
lement ou dédaignés, ou jugés avec une grande
rigueur : on doute long-temps de l'homme sans
nom. C'est là un de ces inconvéniens que tous
les artifices oratoires ne sauveront pas.
La matière que j'ai traitée est vaste et hérissée
de difficultés; c'est presque l'histoire de la révolu-
tion de 1830. Voici mon plan : j'ai décrit ses
causes, ses oeuvres, et surtout ses véritables au-
teurs. J'ai montré de prétendus hommes d'Etat,
accourant après la victoire, et uniquement oc-
cupés du soin de se partager les emplois ; après
quoi ils ont crié que quiconque les blâmerait se-
rait un républicain qui aurait dans sa poche
une pétition pour demander une place. J'ai
prouvé facilement ensuite que la majorité d'en-
tre eux avait le projet, autant qu'il aurait dé-
pendu de ses faibles moyens, de faire rétrogra-
der le mouvement populaire, et de nous rendre
tous les débris du régime renversé, avec quel-
ques vaines promesses d'améliorations mesquines
et lointaines, afin d'avoir le loisir de se reposer,
ix
comme leurs devanciers, sur l'édredon du pou-
voir. Enfin, après avoir raconté leur demi-
chute , qui a été précédée de calamités dont le
contre-coup se fait encore sentir, j'ai exprimé ce
que je croyais utile pour en prévenir le retour.
J'ai signalé les réformes qui sont dans les voeux
et les besoins urgens du pays, telles que l'organi-
sation définitive de la garde nationale, des élec-
tions larges et franches, l'administration dépar-
tementale et communale remise aux citoyens,
la suppression des emplois inutiles, la réduction
des grands traitemens, l'abaissement du budget
aux proportions des dépenses de famille, l'abro-
gation des règles cruelles ou contraires à nos
moeurs, qui déshonorent nos codes, la réforma-
tion de la magistrature, la loi sur la responsa-
bilité des agens de l'autorité, la conduite à ob-
server envers le clergé, et une foule d'autres
points non moins importans. A chaque chose,
j'ai annexé un projet réglementaire qui me pa-
raît comprendre les objets principaux, et qui
est le fruit de longues réflexions. Puissé-je avoir
signalé quelques aperçus vraiment utiles ! Mais,
pour que je puisse être compris entièrement, il
ne faudrait pas me juger sur quelques lambeaux
détachés; mon écrit est un ensemble dont les
diverses parties se correspondent et s'éclairent.
J'ai fait un ouvrage; je n'ai pas laissé tomber
des articles : dans mon livre tout s'enchaîne et se
lie.
AU ROI
SIRE ,
Daignez permettre à un citoyen qui croit à
l'alliance de la royauté et de la liberté, de vous
soumettre les idées qui lui ont été inspirées par
les circonstances graves au milieu desquelles se
trouve la France. La loi m'autorise à publier mes
opinions sur les affaires générales du pays, et
j'use aujourd'hui de ce droit parce que l'exercice
m'en paraît utile ; je tâcherai de mesurer toutes
mes paroles.
Sire, vous venez de changer votre ministère
au moment où je prenais la plume pour jeter
mes idées sur le papier. Tout autre à ma place
se serait peut-être arrêté en présence de ce mou-
vement, qui indique un changement prochain
dans la marche des affaires ; mais j'ai pensé au
contraire que je ne devais supprimer aucun des
matériaux que j'avais préparés. Les hommes
12
varient, les choses vraies, justes et raisonnables
demeurent. Qui oserait répondre que déjà quel-
ques-uns des hommes nouveaux que vous sortez
de revêtir de votre autorité, n'ont pas senti flé-
chir les résolutions généreuses qu'ils avaient prises
en acceptant le pouvoir ? Il y a dans les sommités
je ne sais quel vertige qui empêche soudainement
de regarder et de distinguer au-dessous. Je crois
donc que cet écrit, dans lequel je retracerai avec
franchise les fautes du passé, et dans lequel aussi
je consignerai les avertissemens de l'avenir, ne
sera pas tout-à-fait sans utilité. Puisse l'amour
du bien public qui m'anime ne m'avoir pas
égaré ! Heureusement, mes erreurs ne sont pas
susceptibles de devenir dangereuses ; je ne pro-
voque de mesures de rigueur contre qui que ce
soit.
Je désire être lu. Mais qui suis-je pour essayer
de vous importuner ainsi? Mon nom n'est peut-
être jamais parvenu jusqu'à vous, quoique de-
puis que je me connaisse, je lutte au barreau
pour la cause de la liberté. Tant d'autres en ont
fait autant !
J'avais prédit la chute du trône des Bourbons.
Et quel homme raisonnable n'a souvent formé
une semblable prévision ? Les partisans de la
dynastie renversée ou riaient, ou menaçaient,
quand ils entendaient nos avertissemens.
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Elle est tombée cependant avec une rapidité
qui tient du prodige. Mais sous quels coups?
Sous ceux des dernières classes populaires; il faut
le publier, parce que telle est la vérité que
tous les artifices ne changeront pas. Seules elles
ont saisi des armes, seules elles ont combattu ,
seules elles ont triomphé. Que l'on apporte, si
l'on veut confondre le témoignage des yeux,
des habits brodés criblés de balles de juillet ;
alors on permettra à ces gens qui nous entre-
tiennent tant de leurs périls de se vanter. Pour
moi, j'ai dégoût de tous ces faux braves qui
pullulent, et j'éprouve toujours le besoin de
leur demander des comptes.
Toutefois, je dois le confesser, tandis qu'on
s'égorgeait dans les rues, il y a eu quelques réu-
nions dans des maisons particulières; on y a
discuté sur l'issue du combat, il y a même été
question assez long-temps d'accommodemens et
de transactions. D'un autre côté, quelques jeunes
gens courageux, qui s'étaient introduits, ont
crié dès le second jour qu'il fallait organiser un
gouvernement provisoire, marcher à l'Hôtel-de-
Ville et se placer à la tête du mouvement popu-
laire. Ils n'ont pas été écoutés.
Le peuple a triomphé le troisième jour, alors
que l'on délibérait encore, et quelques hommes
ont commencé à sortir.
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On a prononcé votre nom, Sire. Vous étiez
véritablement le seul prince auquel on pût alors
proposer la couronne; mais heureusement aussi
vous étiez le plus digne de la porter. Chacun a'
applaudi. Je ne vous dissimulerai pas néanmoins
que moi-même, par un reste de respect pour
l'ordre de l'hérédité, redoutant tout-à-la-fois les
troubles intérieurs et la guerre étrangère, stu-
péfait peut-être de la grandeur de l'événement
auquel j'assistais, je me suis hasardé à confier à
deux hommes d'état les voeux que je formais en
faveur d'un auguste et malheureux enfant. Mais
en même temps je déclarais le séjour de sa
famille sur notre sol incompatible avec notre
repos; j'exigeais des garanties constitutionnelles
plus énergiques que celles qui depuis ont été
accordées; je voulais le rétablissement des
couleurs tricolores, et je vous demandais comme
le chef réel de la nation, sous le titre de Ré-
gent du royaume. Mais je n'ai pas tardé à com-
prendre, en réfléchissant bien , que la générosité
et une espèce de culte pour tout ce qui ressemble
à la loi m'avaient égaré dans cette grande crise
politique; j'ai confessé sur-le-champ mon erreur
et je me suis rallié franchement à la dynastie
nouvelle, que le bon sens de la multitude avait
embrassée avec ardeur. Vous étiez déjà le Roi de
tous avant d'avoir été proclamé ; car tous avaient
15
compris d'une manière admirable que vous étiez
enchaîné à jamais à nous par une foule de liens :
votre jeunesse patriotique, vos combats répu-
blicains , votre noble exil, votre retour modeste,
votre haine du joug étranger, votre éloignement
pour les transfuges, l'adoption si franche de nos
moeurs, votre attachement à nos droits, l'éduca-
tion libérale de vos enfans, les récompenses accor-
dées aux talens, la magnificence s'alliant à l'ordre
et à l'économie, des vertus privées d'une rare pu-
reté , une loyauté à toute épreuve, des connais-
sances supérieures, et, par-dessus tout, un dé-
voûment absolu à notre cause, qui avait encore
des ennemis à redouter. Votre vie, celle de votre,
épouse, de votre soeur, de vos enfans, de la plus
belle postérité dont jamais père ou prince puisse
s'enorgueillir, vous nous avez tout livré.
Vous êtes Roi. Mais,.Sire, vous avez une rai-
son trop généreuse et trop forte pour n'avoir
pas aperçu ce qu'il y avait eu de nécessaire-
ment incomplet dans votre élévation, considé-
rée à son origine. Toutefois, quel grand pou-
voir sur la terre n'a commencé par une irré-
gularité plus ou moins apparente? Quoi qu'il en
soit, la raison publique, qui apprécie chaque
chose à sa juste valeur, ne tarde pas à l'approu-
ver et à le ratifier, quand il a pour fondement
l'intérêt général ; les adhésions individuelles se
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multiplient, et le temps, en s'écoulant, finit par
lui imprimer le respect et la magie de sa sanc-
tion. Ainsi se sont formés la plupart des pactes
qui existent aujourd'hui entre les peuples et les
monarques. Quant à ces contrats dans lesquels
une nation d'un côté et un chef de l'autre sont
censés débattre de point en point les conditions
de leur association, de la même manière qu'en
agissent entre eux deux commerçans qui veulent
s'unir pour travailler ensemble; ce sont là de ces
rêves dont l'absurdité ne trompera jamais per-
sonne. Les plus forts dictent les lois; les au-
tres les subissent avec plus ou moins de
grâce. Heureux les hommes qui, comme dans
notre crise, ayant besoin d'improviser un souve-
rain , ont choisi le plus digne : le bonheur pu-
blic absoudra leur audace.
Vous êtes donc notre Roi; et, chaque jour,
en travaillant avec nous à la confection des lois,
à l'administration de nos affaires, à la prospérité
de notre patrie, les liens qui nous unissent déjà
se resserreront et se fortifieront. D'un autre
côté, vos vertus.civiques, la noble simplicité de
votre famille, le mélange de vos enfans avec les
nôtres nous rendront de plus en plus cher et res-
pectablel'arrangement de la fin de juillet, que
vous n'aviez pas cherché.
Soyons plus francs : il nous fallait absolument
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un Roi, car nous ne sommés pas nés pour la dé-
mocratie, et d'un autre côté, dans notre der-
nière crise, nul n'y avait songé sérieusement.
Trop de partis grondent en France, trop de
vices nous accablent, trop de passions nous
agitent pour que nous ne recourions pas perpé-
tuellement, à titre de sauve-garde, à un pouvoir
élevé, suprême, majestueux, et assez grand
pour vaincre tous les périls. Cependant, et il
faut se hâter de le proclamer en même temps, en
donnant une couronne, la nation n'a prétendu
répudier aucun des avantages du gouvernement
populaire; elle les veut tous. La monarchie re-
présentative n'est dans la réalité quel'alliance
heureuse, sincère et énergique de la démocratie
et de la royauté. « Et, Sire, » comme l'a dit l'il-
lustre et vertueux vétéran de notre cause, « vous
êtes la meilleure des républiques. »
Quand il a été question de vous faire Roi,
tout dans l'ordre social était par terre. Les pou-
voirs vaincus de la restauration se sont alors
présentés devant vous, ont eu l'art de se grouper
autour de votre autorité naissante, et vous ont
affirmé qu'ils étaient aussi légaux que nécessaires.
Quel parti fallait-il donc prendre avec eux? De-
vait-on les reconnaître tous sans exception, ou
les déclarer nuls, comme émanés d'une dynastie
renversée? De graves difficultés surgissaient en
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foule de cette question extraordinaire. Elles ef-
frayèrent; on la laissa sans solution.
Pour moi, je pensai avec plusieurs hommes
sages, qu'il était à propos de conserver provisoire-
ment la plupart des anciens pouvoirs, par res-
pect pour la paix publique, et aussi parce que je
ne concevais pas un pays sans société, sans règles
et sans chefs. On ne se battait plus, on se serait
dévoré. Que seriez-vous devenu vous - même,
Sire, sur un trône nouveau, et manquant de
toute espèce d'appuis ? L'urgence a donc légitimé
l'intervention momentanée de divers rouages or-
ganisés, quoique avilis par la victoire populaire.
Mais les mesures indispensables prises et exé-
cutées, et la tranquillité rétablie, ne devait-on
pas travailler franchement à l'oeuvre des amé-
liorations et des réformes réclamées par la der-
nière révolution, et ne garder du passé que ce
qui serait véritablement bon et utile? Qu'est-il
advenu au contraire? Les anciens pouvoirs, déli-
vrés de la peur, ont repris leur morgue, et il a
fallu souvent transiger avec eux : on a été même
obligé de descendre jusqu'à la prière, quand on
a voulu écarter quelques-uns de ces noms qui à
eux seuls étaient un outrage au peuple.
Ainsi la pairie, quoique presque composée de
l'émigration ou d'illustrations douloureuses à la
patrie, quoique décimée, quoique sans popu-
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larité, se croit certaine aujourd'hui de conserver
le dogme pourri de l'hérédité.
Ainsi la magistrature, cette oeuvre à laquelle
la restauration travailla avec tant de zèle, pen-
dant seize ans, se regarde comme permanente,
et à l'abri des lois nouvelles.
Ainsi les députés, élus sous un gouvernement
ennemi, enfantés par des lois restrictives des
suffrages, antipathiques en grand nombre à l'in-
stinct national, ont fini par se persuader qu'ils
étaient destinés à achever le mandat qu'ils ont
reçu d'une dynastie déchue. Ils ont été jusqu'à
croire qu'ils seraient appelés à opérer lentement
la régénération politique de la France, telle
qu'ils la conçoivent. Ainsi la Patrie, au bout de
quarante - deux ans d'épreuves douloureuses,
serait obligée de conserver pour législateurs,
ou des vieillards, débris usés de toutes les tyran-
nies, ou dès émigrés hostiles, ou quelques jon-
gleurs de la Restauration , avec un petit nombre
d'hommes dévoués et fidèles à la liberté.
Mais, Sire, je ne me suis pas tant proposé de
traiter actuellement de l'avenir que de ce qui a
été fait; je vais d'abord examiner la marche de
l'administration qui a été créée à la suite de la
révolution de juillet. A-t-elle été conforme à son
origine populaire?
Sire, vous aviez besoin d'un ministère. Nou-
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veau sur le trône, vous avez accepté celui qui
s'est offert, et qui a fait le plus de promesses.
Il nous a sauvés des troubles intérieurs.et de
la guerre étrangère, va-t-il crier aussitôt; soit.
Mais après la victoire de juillet, de tous les par-
tisans du pouvoir déchu, les uns ne rougissaient-
ils pas d'avoir été indignement trahis , les autres
ne tremblaient-ils pas ? Ces derniers se figuraient
dans le délire de la peur, que les horreurs de 93
étaient de retour. Ils ont été stupéfaits quand
ils ont vu le peuple dédaigner la vengeance et
tendre franchement la main à ses ennemis. Ils
se sont alors résignés sans regret. Jamais peut-
être l'obéissance ne se montra plus facile, plus
empressée, plus affectueuse. Quant aux rois de
l'Europe ils avaient assez d'affaires chez eux
pour n'avoir pas songé un seul moment à venir
demander des comptes à notre dernière révolu-
tion, fille de celle qui jadis fut attaquée avec
tant d'imprudence, et qui coûta tant de larmes
et tant de sang. Ils la regardèrent et la virent
appuyée sur. la plus large et la plus solide base ,
l'opinion publique; ils se hâtèrent tous d'en-
voyer saluer son chef populaire. Et pourquoi en
aurait-il été autrement ? Nous ne demandions rien
aux autres Etats. Mais chez nous nous sommes
les arbitres souverains de notre destinée. Car ne
savons-nous pas mieux que qui que ce soit ce
21
qui nous convient? Le temps des interventions
armées est d'ailleurs passé.
Quoi qu'il en soit, par la composition de votre
premier ministère on comprit aisément en France
qu'il n'accomplirait pas la haute mission qu'il
avait briguée ; car il se montra sur-le-champ irré-
solu et irrita les masses. Dans ses mains tout de-
vait donc avorter. En révolution on ne saurait se
passer un seul moment du peuple.
M. CasimirPerrier, long-temps athlète infati-
gable, était malade; on jugea qu'il ne pourrait
se livrer avec ardeur aux affaires publiques, et
on se figura, à tort ou à raison, qu'il ne voyait
la France qu'à travers les nuages que la douleur
élevait autour de lui. On le plaignit, on ne
l'accusa pas.
M. Dupin aîné avait été faible pendant le
péril; il dut être incertain après la victoire. On,
l'attaqua vivement. D'ailleurs on crut remar-
quer qu'il avait soif des dignités et peur des épi-
grammes ; l'opinion publique décida tout de suite
qu'il ne serait jamais un véritable homme d'Etat.
Il restera le premier des orateurs.
M. de Broglie est un écrivain politique mé-
diocre, auquel on avait essayé de faire une ré-
putation. Il a échoué complètement. On aurait
dit un disciple de Necker, avec la famille duquel
il a contracté des alliances. Il a suffi d'un trait
22
mordant parti de la tribune de la pairie pour
l'accabler sans retour.
M. Molé est un nom de l'empire ; car à au-
cune époque on n'a pu s'accoutumer à voir en
lui l'héritier de ses graves et illustres aïeux.
Napoléon l'a essayé vers la fin de son règne. Sous
la Restauration il a occupé divers emplois ; fai-
sant quelquefois une opposition bénévole, et
toujours apte à un ministère quelconque. La ré-
volution de 1830 l'a trouvé en état de disponi-
bilité, et pour son entrée aux affaires étrangères
il nous a donné comme ambassadeur à Londres
M. de Talleyrand, le déserteur de l'ancien régime,
de la révolution, de l'empire, de la restauration et
du sacerdoce ; car cet homme extraordinaire a
joué avec tout sur la terre, et un pied dans la tombe
il essaie encore de salir notre dernière victoire.
M. Louis est le diacre de la révolution, si
M. de Talleyrand en est le prêtre. Tous deux
revêtus d'un caractère sacré, tous deux ayant
essayé en vain de le quitter, tous deux cons-
tamment faciles à changer de parti, tous deux
grandissant au milieu de nos désastres, tous deux
présens à nos troubles, tous deux éternels. Du
reste, financier admirable, qui a laissé tomber
nos fonds, et qui pour remplacer l'impôt sur
les boissons n'a su qu'inventer un projet de loi
qui grève deux fois la marchandise, d'abord dans
23
les mains du producteur, ensuite sur les routes !
M. Guizot qui avait le ministère le plus im-
portant n'a pas tardé à en être écrasé. Sa phrase
n'est pas tout-à-fait aussi obscure que celle de
M. Royer-Collard, son chef de doctrine; mais
sa. pensée est constamment douteuse et embar-
rassée de nuages. Tantôt il parle comme inspiré
par la révolution; tantôt on dirait un orateur
de la légitimité et du droit divin. Il a à la vé-
rité satisfait à divers individus en leur accor-
dant des places ; mais il a mécontenté et irrité
la population par un défaut absolu de plans ,
sans accord avec lui-même, administrant au
jour le jour, faisant de la politique avec l'histoire
d'un autre pays, mesquin dans ses aperçus ;
véritable homme de collège au timon de l'Etat.
Restent quatre hommes que vous avez cru de-
voir conserver dans votre nouveau cabinet. Je
suis loin de nier leur capacité politique ainsi que la
netteté de leurs vues ; cependant me sera-t-il in-
terdit de vous exprimer ce que je pensais sur eux
avant la modification du ministère qui paraît une
mesure décisive. Nous ne nous trouverions pas véri-
tablement sous un gouvernement représentatif, où
la discussion de la vie publique des fonctionnaires
est non seulement un droit, mais un devoir, si
par quelques vaines considérations je retenais ac-
tuellement l'expression de mes sentimens.
24
M. Dupont ( de l'Eure ), si pur et si ferme, a
été comme annulé jusqu'à ce jour par la loi de
la majorité ; quand ses collègues avaient pro-
noncé , il fallait bien qu'il se résignât. On a be-
soin de croire, que plus à l'aise dans le nouveau
cabinet, il sera plus en état de développer ses
plans et de les mettre en action. Le département
de la justice, qui lui est particulièrement confié ,
appelle de grandes améliorations qui ne sauraient
plus être ajournées. Il y a des réformes urgentes
à opérer dans diverses parties de notre législation.
M. Laffitte est un financier consommé. Puisse-
t-il se montrer homme d'Etat aussi remarquable
qu'il a été spéculateur habile et heureux! Puisse-
t-il aussi dans ses frottemens journaliers avec la
noblesse, ne pas oublier que la révolution de
1830 a été faite afin que la liberté et l'égalité
fussent sincèrement appliquées aux diverses classes
de la société. Il a adopté le fils de Ney, le jeune
prince de la Moscowa, pour l'indemniser des ri-
gueurs du sort et de la politique. Exemple admi-
rable de l'emploi des richesses ! Hélas ! pourquoi
les parens indigens de Dugommier, de Marceau,
de Kleber , et de tant d'autres héros, martyrs de
notre cause sacrée, n'ont-ils pas encore trouvé des
banquiers qui leur accordassent leurs filles avec
des millions !
Quant à M. Sébastiani, depuis long-temps il
21)
était dans les rangs de l'opposition. C'est sans
contredit un général distingué, un orateur noble
et grave, un homme d'Etat de haute portée.
Mais ne doit- il pas s'attacher plus fortement en-
core que par le passé à faire oublier qu'il n'a
embrassé publiquement la cause nationale qu'après
la perte des brillans emplois qu'il occupait sous
Napoléon? D'un autre côté, ne conviendra-t-il
pas qu'il dépouille plus clairement le courtisan
impérial et militaire? Ses formes superbes ne
vont pas toujours à notre époque franche et
sévère. Qu'il vous imite , Sire; vous savez allier
la noblesse à la simplicité, la popularité à la
grandeur, les moeurs civiques à la majesté royale.
Quant à M. Gérard, il a été général cité avec
éclat sous l'empire ; il s'est montré depuis député
énergique et loyal, et actuellement il remplit les
fonctions de ministre de la guerre avec la volonté
ferme d'exécuter le bien. Heureux s'il avait été
constamment entouré d'une manière digne de lui !
Il sert aujourd'hui la cause nationale avec l'ar-
deur que jadis il avait déployée sur les champs
de bataille, et qu'il retrouverait encore aux
jours de la guerre et du péril. Cependant il a
commis une faute grave, qu'on aura le droit de
lui reprocher pendant long-temps. A peine par-
venu au pouvoir, il a sollicité ou accepté le
premier grade militaire de l'armée. N'a-t-on pas
26
dû craindre qu'il ne fût plus ambitieux que pa-
triote? C'est à lui à répondre par ses actes à des
soupçons qui peut-être sont injustes; la liberté
est toujours ombrageuse.
Trois ministres nouveaux viennent d'entrer
dans votre Conseil. La France les connaît, et ne
saurait certainement désapprouver leur choix.
Qu'ils viennent donc grossir le nombre des dé-
fenseurs de la cause nationale auprès du trône,
et travailler à nous procurer promptement la
jouissance de tous les bienfaits de notre dernière
révolution. Assez et trop longtemps on a cher-
ché à les ajourner ou à les refuser, sous des pré-
textes méticuleux et indignes de la nation !
M. Maison pendant long-temps a figuré dans
les rangs de l'opposition. Songrade de maréchal,
il le doit à ses travaux, à ses services, et à une
espèce de honte qui a saisi la dernière cour. Ja-
mais non plus il n'a désavoué la gloire de son
pays, et le dernier dans la grande lutte de l'Eu-
rope contre la France, en 1814, il a posé les
armes. Il les reprendrait, s'il le fallait. Qu'il se
montre donc aujourd'hui le digne représentant
du peuple et du Roi auprès des nations étran-
gères. Nous voulons la paix, la force et la di-
gnité de la patrie.
M. de Montalivet est le fils d'un ministre dis-
tingué de Napoléon, et il va occuper le poste
27
qu'avait rempli son père. Déjà dans plusieurs oc-
casions, il a manifesté des sentimens généreux,
patriotiques. Quoique appartenant à la noblesse,
il paraît aussi exempt de préjugés. D'ailleurs il est
jeune, et il a compris notre époque. Qu'il soit
donc fidèle à son premier début dans la carrière
politique. Mais que de difficultés l'attendent dans
la vaste administration qu'il va être obligé de
remuer ! L'homme le plus fort en serait effrayé,
et hésiterait.
M. Mérilhou, le dernier des nouveaux mi-
nistres, présente encore plus de garanties que
ses collègues. Il a une instruction variée et
forte, sa tête est grave et pleine, son coeur noble,
son but assuré. Il poursuit le triomphe de la
révolution et de ses conséquences. Il ne peut
transiger, il se perdrait.
Mais, Sire, que fera le cabinet ainsi modifié?
Il faut espérer qu'il voudra le bien et qu'il saura
l'exécuter; cependant on ne doit croire qu'après
l'événement. Tant d'hommes ont manqué à leurs
engagemens! L'histoire de tous nos ministres est
un long récit de promesses magnifiques et de
violations honteuses.
Et pour revenir encore aux actes du dernier
cabinet, quels ont-ils été dans la réalité? A les
voir, qui aurait soupçonné qu'un trône était
tombé sous la colère populaire, et qu'un gou-
28
vernement nouveau, ouvrage de la volonté gé-
nérale, s'était élevé sur ses ruines? Les balles
seules gravées sur nos monumens rappelaient
qu'une grande révolution avait passé par-là.
Retraçons ici pour l'instruction de l'ave-
nir quelques-uns des actes du premier minis-
tère. Ce tableau ne sera peut-être ni sans intérêt
ni sans utilité. Comment donc avait-il répondu
aux voeux de la France?
On avait demandé avant tout l'amélioration
réelle du sort des classes maltraitées par la for-
tuné. Qu'a-t-on fait pour elles? On leur a ac-
cordé quelques misérables secours. Mais ce ne
sont pas des aumônes qu'il leur faut ; c'est une
distribution plus équitable des fonds du trésor
public; c'est un débouché constamment ouvert
au travail; c'est une éducation forte et commune
à tous les membres du corps social.
On avait promis des récompenses aux braves,
et on a donné la croix d'honneur à des avocats
et à des médecins.
On avait déclaré que les places seraient ex-
clusivement distribuées aux hommes courageux
qui luttent depuis long-temps pour le triomphe
de la cause nationale, et la plupart ont été li-
vrées à des créatures inconnues à la liberté.
On avait annoncé que d'importantes écono-
mies seraient opérées dans les dépenses de l'ad-
29
ministration publique , et l'on s'est borné à ex-
pulser les aumôniers des prisons qui recevaient
de modiques traitemens, et qui étaient de pau-
vres vieillards accablés d'années.
A l'égard des communes, on avait promis que
les citoyens seraient consultés avec soin , en at-
tendant la formation de la loi, et on a laissé
quelques individus envahir les municipalités.
Ceux-ci se sont nommés eux-mêmes; car nul en
France ne songeait à eux. Ce sont dans les gran-
des villes surtout la plupart des anciens direc-
teurs des collèges électoraux, hommes ordinai-
rement sans instruction et sans capacité. Dans
plusieurs endroits ils appartiennent exclusive-
ment au négoce; là les marchands se sont coa-
lisés et ont jugé à propos de répudier les autres
classes de la société. Ainsi à l'aristocratie des
noms, a succédé parmi nous véritablement celle
du commerce qui est cent fois plus intolérable
que l'autre; car celle-ci du moins a pour elle la
puissance des souvenirs, le prestige des mots,
et la magie de l'histoire. Voilà comment on a
entendu l'égalité dans les comptoirs et dans les
magasins.
On avait déclaré aussi que les suffrages seraient
parfaitement libres dans la nomination provisoire
et néanmoins si importante des officiers de la
Garde nationale, en attendant la loi de l'organi-
30
sation définitive, et le commerce encore, en se
hâtant et en se liguant, a surpris presque tous
les grades. Les autres citoyens convoqués à l'im-
proviste, et en petit nombre à dessein, ont de-
mandé inutilement quelques jours pour se recon-
naître ; on s'est peu soucié d'eux, et on a passé
outre. Mais quels ont été les fruits de tant de pré-
cipitation ? Une certaine froideur s'est glissée
dans les rangs, on a murmuré, des individus se
sont retirés, et les chefs, dépourvus d'influence
morale, se rendent assez souvent dans des postes
à-peu-près déserts : parfois sur trente hommes
commandés, quinze répondent. Aussi pourquoi
n'a-t-on pas veillé sur une opération dont les con-
séquences étaient si graves?
On nous avait dit en outre que ces qualifications
qui offensent la dignité humaine étaient suppri-
mées sans retour, et au bout de quelques jours,
nos nouveaux hommes d'Etat, fatigués de la
brièveté de leurs noms, ont imaginé de les rem-
placer par un titre superbe que la flatterie leur
jette sans cesse à la tête. Ce trait d'orgueil peut
d'abord sembler fort peu de chose; mais en
l'examinant de près, il a sa gravité dans nos
moeurs. Il n'y a pas en France d'atteinte indif-
férente au principe chatouilleux de l'égalité :
car nous ne pouvons nous habituer à l'idée
de la moindre prétention à une supériorité quel-
31
conque. Moins de liberté, si l'on veut; mais ne
souffrons aucune distinction qui humilie les uns au
profit des autres : voilà le cri véritable du pays.
N'est-ce donc pas assez de ce vocabulaire orgueil-
leux d'une noblesse avouée par les lois, sans que
l'on y ajoute encore sans droit, des formules
de suprématie qui bientôt des ministres descen-
draient à d'autres personnes ? L'amour-propre est
si ingénieux dans notre France, qui est à propre-
ment parler la patrie de la vanité ! Les citoyens
consentent à n'être comptés pour rien, qu'à con-
dition que leurs voisins se soumettront à cette
annullation. Dans cette contrée, ne ployons en
murmurant que sous l'ascendant irrésistible du
talent et de la vertu. Telle est exactement la
situation actuelle des esprits parmi nous.
Nous sommes loin cependant de décliner la ma-
jesté royale. Nous la saluons toujours avec respect,
surtout quand elle s'unit comme dans votre au-
guste personne au courage, à la loyauté, à la gran-
deur d'âme et au patriotisme. Nous croyons alors
véritablement nous honorer plutôt que nous hu-
milier en récompensant vos efforts par des homma-
ges et des acclamations dont la réflexion s'étend
jusqu'à votre noble et généreuse famille. Mais ce
tribut légitime soldé, nous ne consentons à voir
auprès ou loin du trône, que des citoyens nos
égaux. S'ils sont magistrats, militaires ou civils,
32
nous les accompagnerons de nos égards dans
l'exercice de leurs utiles fonctions; hors de là,
nous ne les connaissons plus.
Et à ce sujet, ne convient-il pas de rappeler
aussi que nous avons été menacés pendant quelque
temps du rétablissement, comme emblêmes na-
tionaux, des signes contre lesquels la colère du
peuple s'était déclarée aux jours de combat ?
Pour nous, nous n'avons pas voulu seulement
être impartiaux et indulgens dans une simple
question d'armoiries, et nous avons dit : « Elles
» ne pareront plus les drapeaux de l'Etat, les
» monumens de la patrie, les temples de la Jus-
» tice ; rien dans la France ne s'en décorera. Elles
» rappellent trop de fraudes, de pleurs et de
» sang. » Sire, vous étiez digne d'entendre ce
langage et vous l'avez compris.
On avait annoncé d'un autre côté que d'im-
portantes modifications seraient apportées à la
Charte, qui était alors par terre. On l'a relevée,
et on a dit que désormais il faudrait appeler' re-
ligion de la Majorité, celle qui avait nom de re-
ligion de l'Etat ; en second lieu, on a abaissé l'âge
des électeurs et des éligibles, et on leur a ordonné
d'être toujours riches. Qui le croirait ? Là se sont
bornés les travaux de la réformation; on avait
même une telle hâte de finir, qu'en révisant la loi
constitutionnelle, on a déclaré nettement aux
33
importuns qui se plaignaient, qu'on la voterait
sans la lire tout entière, afin de finir plus tôt.
Il avait été décidé, en outre, après la plus
rapide discussion, que la magistrature de la res-
tauration serait conservée, quand le trône, au
nom duquel elle avait administré la justice, était
renversé. Il a fallu se soumettre. Va-t-on du
moins balayer les parquets de ces gens du Roi,
qui heureusement étaient amovibles et révoca-
bles , et qui s'étaient montrés naguère agens si
empressés de l'oppression ? On les a chassés dans
les provinces; on les a gardés presque tous à Paris.
Ainsi a été méconnue l'équité aussi bien que la po-
litique. Et qu'importent en effet les substituts des
petites villes? Ce n'est que dans la capitale que
s'agitent les grands intérêts. Là aussi pèse de
toute sa force le ministère public , redoutable ou
salutaire, selon les mains auxquelles il a été
remis.
Quelques lois sont-elles du moins venues nous
indemniser un peu? On a nommé trente com-
missions pour préparer et rédiger des projets
dont les principales dispositions sont depuis
long-temps signalées par la raison publique, et
aucun n'a encore vu le jour. On dirait qu'on a
recommandé de suspendre ou de cacher tous les
travaux.
Les plaintes réitérées des citoyens sont parve-
3
34
nues toutefois à arracher quelques chapitres de
la loi sur l'organisation de la garde nationale.
Mais quand seront-ils soumis à la discussion et
votés? On l'ignore; nul ne serait assez hardi
pour essayer d'indiquer une époque quelconque.
Comme si une législation certaine, quoique in-
complète, n'était pas préférable à un provisoire
équivoque! Que répondrait-on par exemple à
des individus qui refuseraient de contribuer à un
service qui manque de toute espèce de sanction
pénale? On les censurerait en vain.
Mais s'il n'y a pas eu encore de ces mesures
générales, grandes et fortes de la part du dernier
ministère; par contre, on a fait jouer malheu-
reusement mille petites manoeuvres pour savoir
jusqu'à quel point la révolution nous était chère,
et pour tâcher de la faire rétrograder dans sa
marche. On a été jusqu'à tâcher de lui ôter
les noms glorieux dont nous l'avions saluée à son
berceau. On a même prétendu qu'il était temps
d'en terminer avec elle.
Aussi l'on nous a dotés dans ce sens d'un Conseil-
d'Etat entièrement semblable à l'ancien : mêmes
travaux, mêmes fonctions, mêmes droits ; seu-
lement des créatures nouvelles pour les exercer.
Fallait-il donc crier pendant seize ans contre
l'institution pour la rétablir quelques jours
après son renversement? En vérité on ne con-
35
çoit pas tant de contradictions entre les doc-
trines et les actes. A-t-on voulu nous jouer
jadis ou aujourd'hui? Qu'on s'explique.
On nous a donné également, à titre d'é-
preuve, une petite loi, dite transitoire , afin de
faire renommer les députés promus à des fonc-
tions salariées; aussi l'on s'est bien gardé de chan-
ger en quoi que ce soit les conditions principales
d'élection et surtout celles du cens. Au reste quels
ont été les résultats? Les citoyens, parfaitement
convaincus que l'éloignement de quelques mem-
bres ou l'appel de quelques autres, ne déran-
gerait en rien une majorité compacte; ont
donné un vote auquel ils n'ont attaché aucune
espèce d'importance. Et puis, il ne faut pas
craindre de le proclamer, la moitié peut-être
des électeurs de la France a manqué soit à l'ins-
cription, soit au scrutin.
Dans tous les pays libres, les citoyens jouis-
sent du droit de s'assembler paisiblement et sans
armes, sauf à répondre de leurs actes devant
la justice, Ici quelques personnes ont essayé de
s'associer pour s'occuper en commun de diverses
questions politiques ; et à l'instant on a imaginé
de créer antour d'eux un tumulte factice. On a
crié à l'anarchie, on a sollicité les baïonnettes, et
la plus paisible des réunions a été dissipée par la
force. Plus tard à la tribune de l'Etat on a
3..
36
presque reconnu en riant que la faculté de s'as-
sembler était légitime et incontestable.
Un rêveur, tourmenté par une espèce de mala-
die dans laquelle il y a de la philantropie mal en-
tendue, de l'amour si naturel de la célébrité et de
l'ambition (l'événement l'a prouvé, car il a au-
jourd'hui une haute place), nous poursuit depuis
quelques années avec une utopie, renouvelée de
toutes les métaphysiques, contre la peine de mort.
Dernièrement on l'a poussé, on l'a pressé, on
l'a excité (il n'était pas difficile à enflammer en
faveur de sa croyance), et il a lancé à la tri-
bune de l'Etat une pétition dans laquelle il de-
mandait l'application immédiate de sa préten-
due doctrine. Sur-le-champ des mains officieuses
ont été mendier auprès des blessés de juillet
des apostilles éloquentes, dans lesquelles on les
a priés de jurer qu'ils faisaient à la patrie le
sacrifice de leurs souffrances, et sollicitaient
l'abolition instantanée du supplice capital, à com-
mencer par les auteurs de leurs maux. Ces pièces
sont arrivées ; on s'est troublé, on s'est ému ,
et on a poussé des cris d'admiration. C'était
parmi nos hommes d'Etat à qui déploierait de
la grandeur d'âme ; on aurait dit un torrent de
générosité qui débordait
Mais le bon sens public n'a pas été long-temps
dupe de cette singulière scène; on a craint
37
aussitôt que tant de magnanimité ne fût une
affaire de calcul et de frayeur. La date seule
de la pétition et des apostilles a suffi pour
trahir l'intention, et les auteurs premiers de cette
jonglerie se sont trouvés malheureusement avoir
aggravé le sort des prisonniers qu'ils avaient
voulu sauver. De viles passions se sont soule-
vées , des cris atroces ont été proférés, et à
la porte du donjon de Vincennes, on a demandé
le sang des captifs qui attendaient sous la pro-
tection de la foi publique et des lois. Tout
était-il sincérité néanmoins dans ces clameurs
homicides? Il est permis de douter encore.
Quoi qu'il en soit, je confondrai à jamais dans
mon mépris, et les égorgeurs fanatiques et les
assassins simulés.
Quels ont été au reste les fruits de cette in-
prudente provocation ? La capitale a été troublée
par d'horribles vociférations, et des attroupemens
furieux se sont formés. Heureusement la garde
nationale, examinant le péril, et non pas la
faute, est intervenue avec énergie et a dissipé
les factieux; et le ministère,honteux de sa géné-
rosité mal entendue, s'est hâté de revenir sur ses pas.
Mais quelle démarche était capable de lui rendre
une popularité qu'il n'avait jamais eue? Chacun
a jugé dès-lors qu'il était perdu sans ressources.
Quoi qu'il en soit, ce grand et triste procès va
38
s'agiter. Pourquoi les hommes d'Etat, qui exer-
çaient l'autorité au commencement du triomphe
dé la révolution, alors que tout était trouble,
confusion, et en même temps magnanimité,
n'ont-ils pas fait courir après les fugitifs pour
leur ordonner de précipiter leur départ? Si ces
ennemis insensés avaient osé résister, il aurait
fallu, au nom du salut public, les saisir et les lan-
cer avec force au-delà des frontières ; car alors nul
ne s'occupait d'eux. Mais enfin les signataires des in-
fâmes ordonnances ont été arrêtés sur notre terri-
toire; ils habitent une prison à côté de nous, et ils a t-
tendent l'arrêt qui doit décider de leur sort. Quel
sera-t-il ? Dieu seul tient dans ses mains le secret
de ce grand événement. Les rois de l'Europe ne
s'intéresseront-ils pas aux amis de leurs propres
ministres? Les pairs, qui furent ou leurs compa-
gnons, ou leurs flatteurs, seront-ils muets devant
tant d'infortune? Plusieurs ne se retireront-ils
pas, ou par pudeur, ou par effroi, ou par calcul,
dans le cours des débats? Qui nous garantira en-
fin que les accusés ne se trouveront pas tout-à-
coup devant une minorité de juges qui seront
sans droit comme sans pouvoir?
Honte aux imprudens qui nous ont préparé de
tels embarras ! Qui nous dira aussi que la pairie,
qui n'a pas eu le temps de pousser des racines
profondes dans l'opinion, ne succombera pas
39
au milieu de ce grand événement? On frémit
quand on songe que la royauté peut se trouver
tout-à-coup devant une assemblée unique et po-
pulaire.
Encore une fois, blâme terrible et accablant
aux hommes sans prévoyance qui ont pu éviter
une catastrophe et qui se sont endormis ! Que fe-
rait-on alors, je le demande actuellement, de
quatre accusés qui seraient subitement sans tri-
bunal ? Les viles passions n'essaieraient-elles pas
de rugir encore, et ne nous faudrait-il pas lutter
une seconde fois? Nous, citoyens, armés pour
l'ordre, le droit, l'honneur et l'humanité, nous
triompherions de nouveau. Mais de combien de
larmes cette triste victoire ne serait-elle pas ar-
rosée?
Mais je me hâte, Sire, de détourner les yeux de
ce sombre tableau, et de revenir à la description de
notre situation actuelle. Je crois la connaître entiè-
rement, parce que je l'ai étudiée avec scrupule. Le
sort de ma patrie m'occupe beaucoup, car je l'aime;
et d'un autre côté, pour mieux observer, j'ai tou-
jours eu soin de me placer convenablement : je n'é-
tais ni trop haut ni trop bas, et, par conséquent,
ma pensée n'a pu ni se troubler dans les sommités;
ni s'avilir et se dégrader dans les lieux infimes.
J'ai remarqué d'abord qu'il y a généralement
dans toutes les classes un désir, un instinct:, un
40
besoin d'ordre; car chacun se sent pénétré d'in-
dignation au seul nom de troubles et d'anarchie.
Aussi à la nouvelle du moindre bruit tumultueux,
les citoyens écoutent, se jettent sur leurs armes,
et sortent. Chaque habitant se croit utile et né-
cessaire à la paix du pays. Voilà la première
vérité qu'il faut se hâter de reconnaître et de
constater.
Le peuple, d'un autre côté , aspire au réta-
blissement de la confiance publique, qui seule
sait créer, multiplier, et faire circuler les ri-
chesses; car chacun a la conviction intime que
sans elle, tout se flétrit et s'éteint. Que l'autorité
apporte donc tous ses soins pour tâcher de la
rappeler parmi nous. Mais hélas ! c'est une puis-
sance idéale qui partage toutes les vicissitudes
de la fortune des États. Sont-ils sagement admi-
nistrés, elle croît et s'élève; souffrent-ils dans
des mains inhabiles, elle s'évanouit. Ni cris, ni
prières, ni menaces, ne sont susceptibles de la
fléchir : elle ne reparaît qu'avec la félicité géné-
rale ; c'est sa compagne constante et fidèle :
quant au malheur , elle le fuit.
Une autre vérité de notre époque, c'est que
chacun éprouve le besoin de travailler. Honte à
l'oisiveté ! Elle est pour jamais flétrie parmi nous.
Mais en retour, tous les citoyens veulent recueil-
lir un certain bien-être pour prix de leurs efforts ,
41
de leurs sueurs et de leurs veilles; on est décidé
même à se contenter du strict nécessaire, sous la
condition qu'il ne manquera pas. Soit raison , soit
injustice, on exige donc que le fruit du labeur soit
assuré, et que chaque jour amène son pain. On
va plus loin; on a la prétention de rendre les
gouvernemens, quels qu'ils soient, responsables
des infortunes et des disettes particulières. Et
malheureusement cette manie de s'en prendre
à l'autorité quand on a faim n'est pas nouvelle ;
dans tous les pays le peuple donne tort à ses
magistrats, quand il souffre : il les croit vérita-
blement institués pour le nourrir.
En quatrième lieu, la nation aspire à l'égalité
en tout; on la lui a promise. Et je dois le dire
aussi, en cette matière elle est douée d'un ins-
tinct admirable, qui sait lui révéler sur-le-champ
une particularité quelconque qui aura été tentée
au bénéfice soit d'une classe, soit d'un individu,
et par conséquent au préjudice des masses. Elle
calcule aussi bien quand on donne une place, ou
gratifie d'un sac d'or, que quand on remet un
cordon. On peut la dépouiller encore, l'opprimer;
on ne la trompera plus. Son éducation est faite
en matière de distribution de grâces.
Le peuple aspire en outre à la jouissance de
véritables droits civiques en échange des charges
qu'il acquitte chaque jour à divers titres;
42
car chaque citoyen a compris parfaitement la
loi de la réciprocité. La faculté de parler, d'é-
crire, de circuler est, sans contredit, quelque
chose de fort beau. Mais l'homme placé dans
une société policée a besoin réellement de
plus de choses. Il demande instamment à.agir
et à prendre une part dans l'administration des
affaires de son pays ; il sait fort bien que ce sont
les siennes aussi. Dans plusieurs contrées, les
citoyens sont depuis long-temps appelés à déli-
bérer sur les intérêts généraux. Croit-on que les
diverses classes de la société en France ne con-
naissent pas l'existence de cet ordre de choses, ne
l'approuvent pas, et ne doivent pas en réclamer
impérieusement l'équivalent en leur faveur? Au
bout de quarante-deux ans d'expériences, nous
sommes mûrs pour le gouvernement municipal,
ou nous resterons dans une enfance perpétuelle.
D'un autre côté, le mouvement qui a éclaté
en 1789, qui a eu ses excès ainsi que ses inter-
ruptions , et qui, néanmoins , n'a jamais été ab-
solument comprimé, a fait surgir de nouvelles
générations qui sentent leur force et qui cherchent
à en user. Il y a donc une noble ambition qui
fermente dans tous les coeurs , et qu'il importe de
satisfaire et de régler promptement, sous peine
de la voir déborder. Et, d'ailleurs, quels si graves
inconvéniens y a-t-il à ce que , par exemple , la
43
population libre d'une commune vote sur l'élec-
tion de ses officiers municipaux et sur d'autres
objets d'intérêt public et local ?
Pas d'aristocratie nobiliaire , bourgeoise, mar-
chande ou autre; voilà encore le voeu énergique
du peuple. Napoléon, qui nous connaissait bien ,
et qui ne nous estima pas toujours assez , a dit
quelque part aux jours du repentir : « Les Fran-
» çais ont plus besoin d'égalité que de liberté. »
Paroles profondes et qui nous caractérisent par-
faitement. En effet, nous nous sentons toujours
prêts à nous soulever contre toute espèce de pré-
tention à la suprématie ; nous avons des habitudes
véritablement républicaines, et l'on peut dire de
nous, que nous sommes possédés de la manie du
nivellement social. Entrons dans les réunions-,
pénétrons dans les fêtes, allons prier dans les
temples; partout on verra un homme disputant
avec un autre qui a essayé de prendre le pas sur lui.
Notre vie est un long Combat de l'amour-propre,
qui lutte afin de rétablir autant qu'il est en lui
l'équilibre général.
Ah ! qu'on cesse, à propos de nos derniers évé-
nemens, de nous parler des Anglais, de leur aris-
tocratie, et de leur l'évolution de 1688 ! Sire ,
enfant de Paris, soldat de Jemmapes, proscrit de
votre patrie dans laquelle vous êtes rentré au
bout de 25 ans, Roi par les fautes d'une famille,
44
et par le choix des citoyens, vous n'êtes pas
Guillaume, et vous n'avez pas épousé la fille de
Jacques. Et nous, descendans des patriotes de
1789, nous qui avons joué dès le berceau avec les
couleurs tricolores, nous qui depuis tant d'années
livrons une guerre implacable à tous les privilèges,
nous qui en haine de quelques prêtres avons presque
oublié le culte de Dieu, que trouvons-nous dans
notre longue tourmente qui rappelle à nos sou-
venirs l'aristocratie populaire de la Grande-Bre-
tagne , ses guerres religieuses et son sombre fana-
tisme ? Dans leur délire , des Français ont jadis
dansé sur les autels, et au mois de juillet 1830
on a vu encore quelques individus se parer par
dérision des ornemens de l'archevêque de Paris.
Y eut-il jamais rien de semblable par-delà le
détroit ? D'un autre côté, à Londres, les nobles n'é-
taient-ils pas pour la nation, tandis qu'à Paris, un
grand nombre se sont pendant assez long-temps
déclarés contre nous? Ajoutons aussi que des prin-
cipes , des moeurs et des sentimens opposés ont
présidé aux deux commotions que nous essayons
de comparer entre elles. La première était un en-
gagement violent entre des sectes insensées qui se
disputaient dans un coin du globe ; la seconde ,
au contraire, a été dès son origine l'annonce
d'un nouvel évangile politique qui, fondé sur la
raison et la dignité humaine, a été créé ou plutôt

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