Mémoire trompeuse

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Claire, quinquagénaire, mène une vie tranquille dans une petite bourgade normande. Son quotidien est des plus ordinaires. Cependant, deux choses la passionnent : la Manche et « les Embruns », la demeure qui est dans sa famille depuis plus d’un siècle. L'héroïne est très attachée à ce patrimoine, mais craint de ne pouvoir le conserver. De cette maison et de ses occupants successifs, elle dispose néanmoins d'assez peu d'informations et s’en est toujours étonnée. Elle s’y installe. Le lourd silence autour de la maison commence à lui parler. La découverte d’objets insolites la pousse à chercher des réponses et la conduit à revivre son passé dans un flash-back parfois douloureux. Dans le même temps, une rencontre qu’elle croit fortuite va bouleverser sa vie. Que lui veut cet homme et qui est-il vraiment ?


Publié le : jeudi 8 octobre 2015
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EAN13 : 9782332992239
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ISBN numérique : 978-2-332-99221-5

 

© Edilivre, 2015

Prologue

C’est la Manche qui borde ces plages de Normandie, la Manche changeante et froide, témoin muet et fascinant des événements de juin 1944. Seul réceptacle et dernière demeure pour des milliers d’hommes.

Le soir va tomber sur cette petite station balnéaire de la côte de Nacre et en cette fin septembre, alors que sur le calendrier l’été va bientôt faire place à l’automne, de nombreux promeneurs flânent sur la digue. Courseulles-sur-Mer donne une fois encore, l’image d’une commune pleine de vie où il fait bon venir en villégiature.

Le temps exceptionnellement beau des dernières semaines permet aux professionnels de la restauration, en particulier, de réaliser une bonne fin de saison et rachète in extremis un été pourri. Les commerçants arborent enfin des visages réjouis alors que tous avaient fait grise mine en juillet et août, quand pluie et fraîcheur s’étaient invitées un peu plus souvent qu’il n’aurait fallu. Certains estivants avaient même choisi d’écourter leur séjour, ce qui avait fait craindre que la saison ne soit irrémédiablement perdue.

Ce samedi-là, vacanciers de la dernière heure, retraités, jeunes parents ou encore Parisiens, sont venus nombreux respirer l’air vivifiant de cette région du Calvados. Le soleil descend lentement vers la mer et ils se baladent tranquillement, dégustant crêpes, glaces, ou gaufres. Dans les camions et baraques installés sur le front de mer, les marchands s’activent de bon cœur, la demande est importante et les files de gourmands s’allongeaient. C’était l’occasion pour certains de découvrir la fameuse guigui, cette confiserie traditionnelle consistant en une sorte de guimauve dure et collant aux dents. Fabriquée sur place, elle demande des muscles, mais aussi un ustensile bien spécifique : un thermomètre de cuisine, mais aussi un certain savoir-faire. Spécialité de Basse-Normandie, ses arômes sucrés, vanillés ou fruités en faisaient saliver plus d’un. Car, comme chacun le sait, tout, en dehors de chez soi, semble meilleur et plus attrayant. Un des effets des vacances et du dépaysement sur les sens.

L’atmosphère spécifiquement maritime est marquée des puissantes fragrances de la Manche et du bruit incessant du ressac, lui-même parfois recouvert par les cris des goélands ; c’est son image de marque, sa spécificité. Tous les ingrédients sont réunis pour faire de ces quelques jours un moment réussi avant la reprise des activités pour les uns comme pour les autres, un dernier clin d’œil de l’été dont chacun compte profiter au maximum. Pour les prochaines heures de détente, il va falloir attendre la Toussaint, mais surtout Noël et ses festivités.

La région attire toujours davantage de touristes malgré une météo parfois capricieuse et déroutante. On les retrouve chaque année toujours en plus grand nombre, les amoureux des bocages et de vaches paisibles, des maisons de pays aux pierres apparentes et aux toits d’ardoise. On y rencontre également ceux qui aspirent à l’authenticité d’un lieu et la trouvent dans ce coin de Normandie. Sans oublier les passionnés d’Histoire, en l’occurrence, celle du Débarquement de 1944 dont toute la région est fortement imprégnée.

Celui qui se promène, anonyme et solitaire parmi les vacanciers, est là un peu pour toutes ces raisons, mais plus particulièrement pour ce qu’il estime être une dette à honorer. Conscient de s’y prendre tardivement, mais aussi du risque de voir sa quête se solder par un échec douloureux, il se sent pris entre deux feux et s’en inquiète depuis son arrivée sur le sol de France. Seulement, il est là et a la ferme intention de parvenir à son objectif. Cet homme, déambulant en apparence un peu nonchalamment, n’a pas oublié les événements qui se sont déroulés ici et qui appartiennent désormais à la grande Histoire. Pas plus que ceux constituant son histoire personnelle.

Il est déjà venu dans ce village, il y a longtemps de cela, alors qu’il n’était qu’un tout jeune soldat âgé d’à peine vingt ans. Il y a vécu les terribles heures du Débarquement avec des milliers d’autres, en des temps de violence et de peur. Des moments d’une telle intensité, qu’ils resteront à jamais gravés en lui, ainsi qu’en tous ceux qui les ont vécus et ont eu la chance de s’en sortir.

Et voilà qu’il revient en ces lieux, à l’hiver de sa vie, de retour pour la première fois dans cette petite bourgade dont il est parti cinquante-cinq ans plus tôt, quand jeune homme plein de fougue et inconscient de ce qui l’attendait, il avait quitté son pays natal, les terres lointaines du Québec, totalement convaincu que son devoir était d’être là, en France, tout simplement et tout naturellement. Dans un tonnerre de feu, de cri et de sang, il avait couru sur une plage dont à l’époque, il ignorait jusqu’au nom. Celle-là même qu’il longe en ce jour de septembre et qui faisait partie du secteur Mike de Juno Beach. L’endroit même où il a débarqué avec ses compagnons d’armes de la 3ème division d’infanterie canadienne. Tout y est à la fois semblable et totalement différent.

S’il n’y reconnaît pas grand-chose, il y revit par à-coups les terribles sensations de cette époque. Il ne sait pas, au moment de se replonger dans son passé, qu’un musée sera édifié tout près de l’endroit où il se promène, là-bas, juste en face, dans les dunes. Un lieu pour commémorer ces événements extraordinaires, préludes à la libération de l’Europe. Le Centre Juno Beach, musée canadien des plages du Débarquement sera fondé en 2003 par des vétérans et des bénévoles afin de rendre hommage au 45000 canadiens ayant perdu la vie pendant la seconde guerre mondiale.

Deux questions n’ont jamais quitté l’esprit de Bill. Pourquoi s’en est-il sorti, lui, plutôt qu’un autre ? L’autre question est également liée à cette période, mais de façon beaucoup plus intime. Que sont devenus les protagonistes de sa propre histoire ?

La première l’a hanté des années durant, puis au fil du temps, il avait réalisé qu’il n’obtiendrait jamais aucune réponse satisfaisante. Cette incapacité à comprendre le ramène sans cesse au jour du Débarquement, de son débarquement à lui, quand avec chaque homme, il n’avait eu qu’une seule idée en tête : atteindre la plage sans être touché. Pour ensuite, courir et courir encore et trouver l’ennemi pour lui faire ce qu’on lui a appris à faire et ce pourquoi il était venu, en tuer le plus grand nombre, tout en restant vivant ! Challenge hors du commun, mission qui ne fut rendue possible que par ces milliers de dons de chair et de sang.

Et il avait survécu, lui, Bill, Edouard, Arthur Clancy, tandis qu’à ses côtés, des amis, des copains ou des inconnus tombaient, beaucoup pour ne jamais se relever, certains blessés, d’autres atrocement mutilés. Alors qu’il sortait indemne de tous ces combats.

Comme beaucoup de survivants, après avoir savouré le bonheur d’être en vie, il s’était senti coupable de l’être, puis s’en était réjoui de nouveau, avant de se promettre de faire quelque chose de cette deuxième vie qui lui était offerte. Avec toujours en mémoire et parfois aussi dans ses cauchemars, les chairs déchiquetées, les hurlements et les membres arrachés, le sang. Infernal leitmotiv ! Il n’a pas réussi à oublier l’odeur non plus. Ah, l’odeur ! Ou les odeurs, plutôt. Bill a l’horrible sentiment, à la simple vue de la mer, qu’elles refaisaient surface à cet instant et le submergeaient. L’odeur du sang, de la peur, de la chair brûlée et des corps qui se vident.

Après avoir vécu ces horreurs sans nom et s’en être tiré sans une égratignure, il avait ardemment cherché la meilleure façon de faire de sa vie quelque chose d’utile, de grand… ! Il sentait qu’il le devait. Oui, mais quoi ? Comment ? Et pour qui ?

Et voilà qu’à la vue de cette plage, il se pose les mêmes questions sans être certain d’obtenir un jour le moindre début de réponse.

Il a laissé dans ce village une partie de lui-même et pas la moindre, celle qu’il a volontairement occultée pendant ces longues années et qui s’est rappelée à lui, presque à son insu.

Qui peut vraiment savoir pourquoi certaines choses s’imposent-elles un jour, sans raisons apparentes ? Quel rôle le subconscient joue-t-il dans le traitement de souvenirs longuement enfouis ?

Depuis son retour au Canada, son pays natal, en juin 1945, il n’avait donc jamais remis les pieds à Courseulles-sur-Mer, ni ailleurs en France. Pour être totalement sincère, jusqu’à très récemment, il n’y tenait pas et c’est à peine si l’idée l’a effleuré une fois ou deux.

Le besoin de revenir à cet endroit précis a surgi à l’occasion de son dernier anniversaire, le jour de ses soixante-quinze ans. Une nécessité qui s’était rapidement faite impérieuse. Il était là, entouré de sa famille et de ses amis, quand il avait senti un frémissement en lui, une sorte d’impatience dans le corps. Il avait alors compris que quelque chose l’appelait en France, en Normandie ; dans ce village où il avait vécu à la fois le pire et le meilleur. Il devait enfin se mettre à la recherche des certains acteurs de son passé, afin de leur raconter sa version personnelle d’une histoire à la fois banale et hors du commun. Il avait également besoin de découvrir les éléments lui faisant défaut. Il y a trop de blancs, d’omissions majeures dans le déroulement des événements qui ont succédé à son départ. Le film de sa vie qu’il n’a pu s’empêcher de se repasser à l’occasion de son anniversaire ne compte pas pour rien dans sa démarche. A l’âge des constats, comment ne pas se remettre en question ? Comment envisager sereinement la perspective de sa propre fin avec un tel poids sur la conscience ?

Et c’est pourquoi, Bill Clancy est de retour à Courseulles, en cette belle journée de septembre, flânant au milieu des vacanciers, tout comme l’un d’entre eux.

Sauf qu’il a fait le voyage pour retrouver une famille. Une femme plus précisément et qu’il a la ferme intention de mener sa quête à son terme. Il sait que cette femme est vivante et qu’elle n’habite pas très loin de cette plage, dans une maison qu’il connaît très bien. A la simple évocation de cette maison, surgit un doux visage… Une vision si brutale qu’il en a le souffle coupé et que les larmes lui montent aux yeux, sans qu’il ne puisse les contenir.

‘Arrête ça tout de suite, ne laisse pas le passé envahir le présent’, s’admoneste-t-il, exigeant de son esprit rigoureux qu’il reprenne le dessus. Chaque chose en son temps. Retrouve-là et le cas échéant, parle lui. Vois comment elle réagit, apprends à la connaître et attends !

Alors seulement, tu sauras si tu as bien fait d’écouter ton cœur et ta conscience en revenant ici.

N’est-il pas parfois préférable de laisser dormir le passé ?

Les Embruns septembre 2000

Je m’appelle Claire Eymar et je suis née le 27 juin 1946.

C’est en tout cas ce qui figure sur mon extrait de naissance et c’est ce que j’ai toujours cru, je n’ai jamais eu aucune raison d’en douter.

Je suis loin de m’imaginer, en ce matin de septembre, que dans quelques jours mon existence tout entière va basculer et que ce qui a constitué ma vie jusqu’à présent, va s’avérer n’être que mensonges et tromperies.

Que Claire Eymar existe… Et n’existe pas.

Je suis une enfant de l’après-guerre et mon enfance en a été imprégnée. La région tout entière en est marquée et multiplie musées et lieux de pèlerinage permettant de mieux comprendre le déroulement des événements qui se sont produits ici-même, à Courseulles-sur-Mer, la commune que j’habite. En cette année d’un nouveau millénaire, je venais d’atteindre un âge où le passé est plus long que l’avenir et commence à vous faire de drôles de clins d’œil en voulant à tout prix s’imposer. Qu’on le veuille ou non.

Une de mes journées avait commencé un peu inhabituellement, par de lointaines rétrospectives, tel un film que je me serais projeté. Cela ne s’était pas produit depuis longtemps, mais ne m’avait pas particulièrement inquiétée. Cependant, ce jour-là, le fil qui retenait les perles du collier de ma vie s’est brutalement rompu. Toutes se sont dispersées, cascadant bruyamment sur le plancher.

Incapable de bouger et impuissante à les retenir, je les ai regardées s’échapper, roulant ici ou là, verroteries aux milles couleurs ou perles plus rares, de toutes tailles et de toutes formes, symboles de ma vie qui défila tout à coup sous mes yeux.

Je n’ai pas tenté de les rattraper, je n’y tenais pas. La symbolique de cet événement m’échappa alors totalement.

L’automne venait d’arriver en Normandie. C’est ma saison préférée avec le printemps, j’apprécie moins l’hiver et l’été qui sont à mes yeux des saisons offrant trop de tout. J’en aime ses restes de douceur, ses clartés et ses couleurs, ses arômes de bois brûlé et de terre humide, mais aussi, ses fleurs aux corolles flamboyantes, sa rousseur et ses ors. Je raffole de ses brouillards et de ses brumes, de ses tempêtes et de ses pluies et aussi, comme ce jour-là, du pâle soleil matinal qui montait dans un ciel plus dégagé que n’est parfois celui de l’été.

Le vent soufflait un peu, jouant dans mes cheveux que je porte courts et ébouriffés et qui doivent leurs reflets dorés aux produits capillaires, ce que je n’ai aucune honte à admettre. Ma couleur naturelle qui a toujours été du châtain le plus banal qui soit, exige, à mon avis, ce petit coup de pouce obligeant. Je suis de taille moyenne, dans la moyenne de la femme française, dirais-je et qui a évolué ces dernières années, tout comme les morphologies d’ailleurs. J’avoue ne pas trop apprécier qu’on me qualifie de ‘petite’, surtout quand c’est énoncé avec un zeste d’ironie.

Je n’ai aucun signe particulier, si ce n’est que je suis un peu ronde. Trop à mon goût. Les diktats de la mode ne sont sans doute pas étrangers à ce sentiment récurrent de mal être. Ils m’ont trop souvent poussée à entreprendre des régimes qui se sont avérés plus frustrants et néfastes les uns que les autres, sans parler de leur inutilité à long terme. J’ai en effet toujours repris ce que j’avais perdu, pour ne pas dire plus dans certains cas. J’ai donc décidé, en abordant la cinquantaine, d’abandonner cette quête de l’impossible et de m’accepter telle que je suis, tout en me fixant certaines limites malgré tout. Je ne tiens pas à ce que ma généreuse silhouette ne devienne… Dispendieuse.

On me dit que j’ai du charme et dans mes bons moments, ceux où je ne doute pas trop de moi-même, je suis presque d’accord, sauf, qu’évidemment, je rêve d’être tout autrement. Comme chacun le sait, on a toujours envie de ce qu’on n’a pas et dans ce domaine, je ne fais pas exception. J’ai deux fantasmes, celui d’être grande et mince et de posséder de longs cheveux bouclés auburn.

Je conclurai ce rapide descriptif en disant que je suis un peu ‘Madame Tout le Monde’ ; ni belle, ni laide, plutôt quelconque. J’ai des yeux bruns, pailletés de vert qui pétillent facilement, devenant parfois un peu moqueurs, paraît-il. Là aussi, je me fie à ce qu’on m’en dit, mais j’avoue mettre ce constat à profit. C’est donc, sans aucun scrupule, que je prends un malin plaisir à accentuer cette expression moqueuse, principalement quand je suis mal à l’aise ou quand j’ai l’impression d’être traitée avec hauteur et condescendance. Ce petit travers m’a valu quelques ennuis, à l’époque du lycée. L’un de mes professeurs n’appréciait pas l’ironie manifeste du regard que je posais sur lui et me l’avait fait payer en me sacquant systématiquement, alors que j’étais douée dans la matière qu’il enseignait. Forcément, dès qu’il s’adressait à moi, je mettais le paquet dans ma façon de le regarder et il ne m’en détestait que plus.

Un de mes amis qui manie avec bonheur l’autodérision a trouvé une petite consolation dans ces propos : ‘nous avons été jeunes et beaux… A présent, nous ne sommes plus que beaux !’ J’en ai fait ma devise, convaincue que rire de soi-même permet de mieux supporter les inéluctables changements liés à l’âge. Cette lucidité ne m’empêche pas de faire le nécessaire, pour ‘réparer des ans l’irréparable outrage’ ! La lecture de ce vers de Racine, au temps lointain de ma jeunesse, et son évidente contradiction, m’ont fait comprendre que c’est mission impossible. Néanmoins, ne rien entreprendre du tout est tellement désespérant !

Plus sérieusement, en ce matin de septembre, mes préoccupations ne tournaient pas vraiment autour de mon aspect physique, ni même sur les méfaits de l’âge. Je me demandais avec angoisse combien de temps encore, Christian et moi allions réussir à conserver notre maison, sans avoir à entreprendre les inévitables travaux que nous n’avions justement pas les moyens de démarrer. Ces inquiétudes m’avaient prématurément sortie du lit et eurent sur moi d’étranges effets. Elles me conduisirent sur la route des souvenirs.

Le mois de septembre avait entamé sa deuxième quinzaine et me permettait, grâce à une météo exceptionnelle, de sortir tôt le matin et de faire le tour du jardin de ma chère maison, ‘les Embruns’. J’aime à m’y promener ainsi chaque jour, tout au moins quand le temps est de la partie, je ne suis pas maso ! C’est une sorte de rendez-vous quotidien que je veux manquer le moins souvent possible, une de mes addictions.

Par la suite, quand tout se sera inéluctablement mis en marche et que pour moi, rien ne sera plus jamais pareil, il me semblera que tout a débuté justement ce jour-là de la mi-septembre, quand ma déambulation matinale m’a conduite à de multiples incursions dans le passé. Je me suis souvent demandé, par la suite, pourquoi ce moment-là, plus qu’un autre, la contemplation de la maison, de son jardin et de ses parties un tantinet délabrées, ont déclenché en moi ce flot de souvenirs et fait défiler les visages du passé ? Je l’ignore, mais ce qui est certain, c’est qu’ils revinrent mes aimés et les autres aussi. Pierre, mon frère, Jules, mon grand-père, Valentin et Paulette mes parents, l’oncle René et Marie-Louise, ma terrible grand-mère ! Sans oublier l’oncle Oscar, même si je ne l’ai pas connu.

Rien de singulier n’est donc arrivé ce jour-là. Mais quand j’y repense, je ne revois pas seulement celle que j’étais. La femme qui émergera peu après s’y superpose déjà. J’ai presque mal alors pour l’ancienne qui ne soupçonne pas à quel point sa vie va changer. J’ai envie de lui dire, ‘Savoure ton bonheur tout simple, celui que tu ne sais pas toujours voir. Ne te prends pas la tête avec des problèmes qui n’en sont pas. Tu ne sais pas ce qui t’attend. Carpe Diem, ma fille, fais-en ton credo.’

Le soleil esquissait ses premiers rayons et malgré une angoisse diffuse, je me sentais bien. Comment n’ai-je pas senti la main de Dieu sur ma tête ? Je suis pourtant plus intuitive, d’habitude ! Mais quand bien même, aurais-je pu modifier le cours des choses ? Non ! Tout ce qui allait se produire était écrit, j’en suis convaincue.

Il faisait un peu frais à cette heure de la journée. L’humidité de la nuit avait laissé des traces visibles dans le jardin où quelques oiseaux se chamaillaient en piaillant joyeusement. Par moment c’était une véritable cacophonie qui me faisait sourire et me donnait envie de me joindre à eux. Mon regard se posait ici et là avec satisfaction, comme c’est le cas depuis que je suis venue vivre ici.

Je m’amusais à observer un merle dans sa jolie robe noire, qui de son bec jaune vif saisissait un ver dodu tout droit sorti d’une terre riche et grasse, puis l’avalait goulument. Les mésanges charbonnières pépiaient à tue-tête, tandis qu’un rouge-gorge, aux trilles plus discrets, les toisait avec dédain. Les moineaux semblaient en pleine assemblée législative et gazouillaient tous en même temps, donnant l’impression de ne jamais faire de pause et surtout, à l’image des politiques auxquels ils ressemblaient étrangement, de ne pas s’écouter mutuellement.

Les arbres encore bien fournis pour cette période de l’année accrochaient quelques rayons de soleil. Seules quelques feuilles étaient tombées ici et là et formaient de petits tapis qui craquaient sous mes pas. Malgré tout, quelques touches rousses ou dorées signifiaient clairement que l’été était bel et bien terminé. La belle écarlate de la vigne étreignant les murs et s’enroulant autour des volets, en était une des plus sûres prémices.

Dans la partie la mieux exposée du jardin, celle attenante au mur du fond, les roses que j’avais voulues à foison avaient entièrement répondu à mes attentes. Des roses anciennes, certainement plantées là par les premiers occupants de la maison et qui s’accrochaient élégamment au mur. D’un rose poudré, elles répandaient un parfum doux et léger, devenant lourd, presque capiteux après la pluie. A leur côté, dahlias, chrysanthèmes et autre pivoines, rivalisaient par la diversité de leurs coloris et penchaient leurs lourdes têtes, m’évoquant un groupe de commères en plein bavardage.

La pelouse avait conservé son vert intense, nous l’avions tondue et arrosée avec soin tout au long de l’été. Paradoxalement, dans cette région plutôt humide et fraîche, presque chaque été nous souffrons d’un manque d’eau. Parfois même, des arrêtés municipaux nous interdisent d’arroser les jardins et de laver les voitures. Cet été là, ça n’avait pas été le cas, il avait beaucoup plu et le beau temps n’était arrivé que depuis peu. D’où la luxuriance de la végétation. Quant aux murets de pierre sur lesquels je m’assois depuis ma plus tendre enfance, ils avaient été débarrassés au printemps de la mousse verdâtre qui s’y était déposée pendant l’hiver. Sur chacun d’eux, j’avais posé des pots de géraniums d’un pourpre profond.

En dépit de la beauté du jardin et de mon amour quasi inconditionnel pour ‘les Embruns’, j’avais pleinement conscience, de ce que, vue de l’extérieur, notre maison qui se dresse presqu’au bout de la rue du Docteur Tourmente, a de fragile et d’usé par le temps. J’aimerais rendre ses pierres apparentes et lui redonner ainsi ses lettres de noblesse. Ceci dit, elle peut se vanter de tromper son monde sur un point précis. Qui peut deviner en passant dans la rue et en longeant sa façade, que derrière ses murs, se cache un grand et beau jardin clos ? Rien en effet ne le laisse le supposer, à moins d’être de la région et de savoir que c’est chose fréquente dans ces vieilles demeures.

A l’instar de ceux qui l’ont aimée et occupée avant moi, cinq générations plus tôt, je la contemplais une fois de plus avec les yeux de l’amour. J’en étais fière malgré ces quelques signes de décrépitude et je ne pouvais me leurrer très longtemps encore, certains problèmes devraient être solutionnés ou bien, ils risquaient de l’être dans l’urgence.

Nous avions récemment repeint les volets dans un bleu à la fois lumineux et profond, une couleur oscillant entre lavande et outremer. Cette première réfection avait nettement contribué à redonner un petit coup de jeune à l’ensemble. Chaque année, lors de nos rencontres en famille, ce n’est pas l’inspiration qui nous fait défaut, ni les projets. Chacun y va d’idées plus imaginatives ou farfelues les unes que les autres, toutes destinées non seulement à embellir les lieux, mais aussi à les rendre plus confortables. Sans oublier les suggestions concernant l’entretien minimum, ce qui était justement ma préoccupation. Mais il nous manque toujours l’argent nécessaire, ou le temps, ou la main d’œuvre, ou les trois à la fois.

J’étais debout depuis près d’une heure et j’avais revêtu pour ma promenade, un vieux jeans confortable et un gros pull safran informe que j’affectionne particulièrement, même si pour rien au monde, je n’aimerais être surprise dans cette tenue. J’avais enfilé mes bottes en caoutchouc – indispensables dans la région – pour parcourir le jardin et je contemplais, légèrement dubitative, ma maison. Dans la main gauche une tasse de café, dans l’autre un sécateur. J’avais choisi de joindre l’utile à l’agréable.

Figaro, mon chat, m’avait suivie au dehors. Il se frottait contre mes jambes, miaulant plaintivement, dans l’espoir non dissimulé que je lui verse au plus vite sa première ration de la journée. Je l’avais caressé un peu distraitement, puis gratifié de quelques mots affectueux. Il m’avait en retour remerciée d’un bref miaulement de contentement, celui dont il a le secret et qui n’appartient qu’à lui. Je m’étais alors empressée de satisfaire ses désirs, remplissant une gamelle de ses croquettes préférées et lui versant de l’eau fraîche dans son vieux bol rouge ébréché, décoré d’un chat, bien sûr. Un chat noir tacheté de blanc, couché sur le dos, les pattes en l’air.

Figaro s’il a tout l’espace nécessaire pour se promener, courir grimper, sauter, possède toutes les caractéristiques du chat d’intérieur. Il aime son confort, principalement les longues siestes aux endroits les plus douillets de la maison. Il passe plus de temps à dormir, qu’à courir. Sa paresse n’a d’égale que sa voracité. Et je ne parle pas de son goût prononcé pour les bêtises de toutes sortes. Il tient la couleur de son pelage de son père, un chat plus ou moins siamois du quartier et coureur invétéré. Pour le reste, il a tout du chat de gouttière le plus banal. J’ai de tout temps aimé les chats et j’en ai toujours eu un, ou presque, au cours de ma vie. Je peux difficilement me passer de la présence de ce petit félin, même si trop souvent, le petit dernier en date dépasse les bornes et a tendance à me rendre folle. Je ne compte plus la quantité de bêtises qu’il arrive à commettre en une seule journée, sans parler de son aptitude à se cacher dans les endroits les plus malvenus où il sait très bien qu’il est interdit de séjour, tiroirs et armoires à linge. Cette propension à s’y blottir, m’oblige à ne jamais refermer une porte ou un tiroir sans avoir au préalable vérifié qu’il ne s’y trouve pas. Les quelques fois où je me suis fait avoir, je retrouve une quantité faramineuse de poils clairs adhérant sur les vêtements et ressortant particulièrement sur les plus sombres.

Il faisait jour depuis peu. Le ciel était bien dégagé, seuls quelques cumulus de beau temps couraient dans le ciel de Normandie. C’était une journée comme on les aime dans la région, proche de la perfection et me procurant un agréable sentiment de plénitude.

Quand je sors ainsi dans le jardin tôt le matin, j’aime prendre de grandes inspirations, humer l’air vivifiant et chargé d’iode de cette contrée du Calvados. Une atmosphère devenue indissociable de ma notion personnelle de bien-être. Un vrai parfum de terroir synonyme de bonheur.

Ce matin-là, j’en avais également apprécié chaque bouffée.

Les Embruns septembre 2000

Malgré l’aide de mes enfants, les doutes m’assaillent régulièrement. Je suis celle qui occupe la maison et de ce fait, je la vois se dégrader. Ce constat, je le fais quasiment jour après jour. Je sentais donc les problèmes arriver à grands pas et chaque sujet d’inquiétude passer et repasser dans ma tête.

A quand une infiltration d’eau par le toit ? Combien de temps tiendrait encore le chauffe-eau hors d’âge ? Avec quels fonds installer un mode de chauffage à la fois économique et efficace ? Sans parler de l’état des murs mitoyens formant l’enceinte de la propriété. L’un deux menaçant de s’écrouler, nous avions dû procéder à sa remise en état, pas plus tard que le mois précédent. Un autre commençait à présenter de sérieux signes d’érosion. Peut-être aussi, devrais-je me souvenir de l’âge de la maison et de sa capacité à faire front aux pires intempéries. Néanmoins, malgré sa robustesse et sa résistance, elle a droit à un minimum d’entretien.

Christian, mon petit frère, comme j’aime à l’appeler, est de quatre ans mon cadet. Il ne vient aux ‘Embruns’ que trois semaines par an, vivant à plus de huit cent kilomètres de là, en Suisse, le berceau maternel. Tout comme moi, il veut conserver notre maison et n’a pu imaginer un seul instant, quand la question a été abordée, qu’un jour, ‘les Embruns’ pourraient ne plus faire partie de notre patrimoine.

Lors des séjours de Christian aux ‘Embruns’ avec Matthieu, mon mari, nous en profitons pour partir en vacances, au soleil et au chaud de préférence, un changement climatique indispensable. L’occasion de faire le plein de ce cher soleil qui nous manque un peu ici et par là même, de l’indispensable vitamine qu’il offre. Nous laissons alors la maison à Christian selon l’accord que nous avons établi quand toutes les histoires de succession une fois réglées, nous avons décidé de nous installer à Courseulles.

Cette décision nous avait conduits à quitter le sud de la France, la Provence plus précisément, où rien ne nous retenait plus, si ce n’était mon profond attachement à cette douce et belle province. Décision difficile s’il en fut, mais que je ne regrette pas trop. Enfin, pas la plupart du temps. Parfois, malgré tout, une bouffée de nostalgie surgit brusquement alors que je ne m’y attends pas. Elle me coupe le souffle et me fait monter les larmes aux yeux. J’ai beaucoup aimé cette région et ça a été un vrai coup de cœur quand à l’époque je l’ai découverte et m’y suis installée. J’ai été heureuse d’y savourer pas loin de trois cents jours d’ensoleillement par an. J’y ai été charmée par l’ocre rosé de ses maisons et les rues d’Aix-en-Provence, une ville pétulante, fleurant bon l’ail et l’huile d’olive. Des arômes synonymes de vacances et de soleil. L’accent chantant des autochtones et leur bonne humeur étaient enchanteurs et m’encourageaient quand mon moral était en chute libre. L’atmosphère générale me donnait l’impression que rien de ce qui m’arrivait, ne pouvait être très grave. A chaque fois que j’y retourne, ces mêmes sensations m’envahissent de nouveau. Je crois qu’on peut aimer plusieurs endroits dans une vie et s’y sentir comme chez soi, même si on n’y a pas de racines.

La crainte de devoir se séparer de la maison s’est profilée à la mort de notre demi-frère Pierre, notre aîné, quand il a fallu composer avec ses héritiers. Christian et moi avons très vite compris que sans lui, la situation concernant les ‘Embruns’ allait se compliquer, pour bien des raisons et pas seulement matérielles.

Quelques années plus tôt, l’inéluctable diagnostic était tombé, frappant une nouvelle fois un des nôtres. Pierre avait un cancer.

Il devait mourir des suites de ce qu’on appelle parfois pudiquement, mais surtout avec crainte, une longue maladie. Et en effet, il souffrit beaucoup pendant quatre ans. Ce qui est long quand on endure mille maux, mais court quand on sait que la mort vous attend au tournant. Heureusement, il ne fut pas totalement conscient de ce qui l’attendait, ni par quel délabrement physique il allait passer. Je ne sais pas s’il aurait réussi à tenir tout ce temps.

Pierre était le troisième de notre famille à mourir de cette maladie, ce qui corrobora ma conviction que nous étions marqués. Trois générations d’hommes avaient déjà été touchées. Qui seraient les prochains ? Cette question revenait souvent dans nos discussions en famille, parfois sur un ton grave, mais à d’autres occasions, de façon plus légère, dans l’espoir peut-être, que cette malédiction prendrait fin si nous arrivions à nous en moquer. Tout comme Christian et moi-même, il aimait tout « des Embruns » et se laissait souvent guider par les sentiments qu’il lui portait. Notre imagination, des plus fertiles, je le reconnais, nous permettait de nous représenter nos ancêtres déambulant de pièces en pièces, se parlant et évoquant leur vie quotidienne. Nous en avions fait une sorte de feuilleton avec de multiples épisodes. Un meuble portait-il des traces, des stries, des rainures profondes ? Nous considérions celles-ci comme autant de cicatrices et nous restions là, à broder pendant des heures sur les circonstances qui avaient pu le marquer ainsi. Certes, mes frères et moi, nous ne connaissions pas la majeure partie de ce qui avait pu s’y dérouler, mais cela ne nous empêchait pas d’être persuadés que tout n’y avait pas été forcément simple, ni très heureux. Des convictions irrationnelles et peu cohérentes, il est vrai, pour ceux qui n’ont pas un esprit très imaginatif.

Ces vieilles demeures ont une âme, disions-nous, un lieu commun qui nous satisfaisait pleinement. La maison avait une entité forgée par le vécu de tous ses occupants et je pensais cela sans aucune arrière-pensée ésotérique, acceptant qu’il en soit tout simplement ainsi. L’essence même de la maison semblait s’être déversée dans nos veines et courir dans notre sang. Nous étions convaincus que joies, peurs chagrins, s’y étaient produits et nous brodions des heures entières sur ces sujets. Ce qui ne nous empêchait pas de nous y sentir bien.

Là où je me trompais, c’est en croyant que ce sentiment de bien-être occultait tout risque qu’il ait pu s’y produire, par le passé, quelque chose de terrible. Mais j’ignorais tout de ce que j’allais prochainement vivre dans la maison et des révélations qui m’y seraient faites.

Quand Pierre y séjournait, il se détendait, faisant resurgir l’homme qu’il était en réalité. Je le trouvais plus expansif, plus authentique que de coutume. Quand il revint y passer quelques jours à l’annonce de sa maladie, il parvint même à y puiser une certaine sérénité. Il y vécut des heures pleines et riches de tout ce que chacun de nous deux apporta, en dépit des ravages de la maladie et de l’immense fatigue qui l’accablait. Intense lassitude, liée non seulement aux dégâts commis par le mal qui le rongeait, mais aussi aux lourds traitements qu’il subissait. Nous avions sous les yeux et en réel, toute la problématique du cancer. La maladie vous ravage, les traitements vous anéantissent, quand ils ne vous achèvent pas. Il y revint tant qu’il le put, pour se ressourcer, mais aussi, pour vider son sac. Une délicate opération que nous avions entreprise en de trop rares occasions, juste nous trois, Pierre, Christian et moi, sans conjoints, ni enfants.

Pierre me parla beaucoup lors de ces dernières retrouvailles et je l’ai écouté avec attention, au cours de cet été rempli d’émotion. Le fait de se savoir atteint d’un mal incurable semblait avoir libéré quelque chose en lui. Il me sembla comme saisi par une véritable urgence. De fait, il avait intégré une douloureuse réalité. Il lui restait peu de temps pour exprimer ce qu’il ressentait, mais aussi pour me faire découvrir l’homme qu’il était vraiment.

Ce fut à l’occasion d’une rémission, la dernière, que se sentant un peu mieux, il décida, sur un coup de tête, de venir pour un court séjour aux ‘Embruns’. Je me souviens encore de ce jour précis où il m’appela. Je faisais quelques courses dans un supermarché du coin et mon téléphone avait sonné. Au bout du fil – façon de parler – Pierre m’avait simplement annoncé qu’il était en route et pensait arriver environ une heure plus tard.

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