Mémoires d'Aurélien (érotique gay)

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Mémoires d’Aurélien

Pierre Dubreuil

Gay pulp de 230 000 caractères.
Dans la Guadeloupe du XIXe siècle, l’histoire d’amour d’Aurélien, fils d’un grand planteur, et de Toussaint, son esclave et frère de lait. Lorsque leur liaison est découverte, Toussaint s’enfuit pour échapper au châtiment. Aurélien abandonne alors sa vie facile pour le suivre dans son évasion. Ils trouveront d’abord refuge chez les « marrons », esclaves en rupture de ban cachés dans la forêt tropicale, puis à la Dominique, l’île voisine dont les montagnes inaccessibles servent d’abri à bien des fuyards. Dans cette île anglaise où l’esclavage a déjà été aboli, où la société est plus libre et plus multiraciale, réussiront-ils à faire taire les préjugés et à vivre au mieux leur amour ?
Du même auteur : Soufrière, retour vers le passé, Antoine 30 ans après et La saga de L’Odyssée d’Achille : Le lit du roi, La route des îles et Pirates et barbaresques.


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Publié le : mardi 5 juin 2012
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EAN13 : 9782363073358
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Mémoires d’Aurélien

 

 

(230 000 caractères)

 

 

Pierre Dubreuil

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Parvenu au grand âge, je regarde en arrière, je vois ma vie défiler, et je me rends compte qu’elle n’a pas été celle du commun des mortels. Non que j’aie vécu des aventures extraordinaires, oh ! non, loin de là ! Mais j’ai délibérément choisi la voie étroite, j’ai refusé de renier ma personnalité, de rentrer dans un rang où je n’avais que faire. Et si j’ai résolu, aujourd’hui, de mettre mes souvenirs par écrit, c’est dans l’espoir que certains jeunes gens, dans les générations à venir, pourront tirer profit de ce témoignage. Peut-être leur donnera-t-il le courage de s’accepter tels qu’ils sont, et surtout d’essayer de faire accepter ce qu’ils sont. J’ai aussi écrit ce texte pour qu’on se souvienne de choses qu’il faut pardonner, mais pas oublier…

Je m’appelle Aurélien Saint-Éloi. Je suis né le 28 juin 1828 à l’habitation des Eaux-Belles, non loin du village de Matouba, sur les hauteurs de Basse-Terre, à la Guadeloupe. Dans nos îles, nous appelons « habitation », ce que vous désignez généralement par le terme « plantation » au pays de France : un important domaine agricole. Les Eaux-Belles, ce sont trois cents hectares qui cascadent au flanc du volcan, de Matouba à la mer. Canne à sucre presque partout, mais aussi, çà et là, café, banane et ananas. En ces temps où la betterave sucrière en était encore à ses balbutiements, on s’arrachait en Europe le sucre des Antilles, et mon père, Jean Saint-Éloi, était un homme riche. Sur l’habitation travaillaient une cinquantaine d’esclaves. L’esclavage commençait à faire polémique dans une société qui, jusque-là, l’avait considéré comme coulant de source. La Révolution, il est vrai, l’avait aboli dès 1789, mais n’était parvenue à faire appliquer la loi que cinq ans plus tard, et Bonaparte s’était empressé de le rétablir en 1802. Mais au pays de France, des députés s’insurgeaient contre ce système. Leur nombre allait croissant, et l’on se doutait bien que l’abolition définitive serait votée tôt ou tard. Mon père s’insurgeait contre ce qu’il considérait comme une ingérence dans nos affaires privées : c’était un partisan acharné de l’esclavage. Pas tant à cause de l’aspect financier – on payait si peu les travailleurs libres que donner un salaire à tous ses ouvriers n’eût guère diminué ses revenus – que par principe : né juste avant la Révolution, il ne parvenait pas à pardonner les frayeurs subies dans son jeune âge, les affres de la fuite, les huit années d’exil aux États-Unis. Les esclaves, les noirs en général n’étaient pourtant en rien responsables de ses malheurs, mais « abolition » restait, dans son esprit, lié à « révolution ». Quant à moi, ces choses m’étaient encore étrangères : je n’étais qu’un enfant. Je ne me posais pas de questions et trouvais tout naturel d’avoir autour de moi ces serviteurs à la peau sombre, nombreux et empressés.

Je n’ai pas l’intention de raconter en détail ma petite enfance. Mais il est certains faits que je dois faire connaître car ils sont en rapport avec les événements qui ont déterminé le cours de ma vie. J’étais le fils aîné de mes parents. À l’instar de tous les enfants de grands planteurs, j’avais été confié, dès ma naissance, à une esclave qui venait aussi d’avoir un bébé, et dont la seule tâche était de s’occuper de moi. Une nourrice, une nounou, dit-on chez vous. Ici, on dit une « mabo ». Dès son entrée en fonction, « Mabo » devient son nom, et c’est ainsi que toute la famille l’appelle.

À l’époque de l’esclavage, c’était un grand privilège de devenir mabo. Non seulement l’élue quitterait avec sa famille la « rue cases-nègres », le quartier des esclaves, pour s’installer dans un petit appartement jouxtant la nursery, à l’intérieur de la grand-case, résidence des maîtres ; non seulement elle serait bien nourrie, bien vêtue, bien traitée, recevrait, selon la tradition, à l’anniversaire de chacun des enfants, l’un de ces fameux « grains d’or » dont, à la longue elle se ferait un collier ; mais encore et surtout, ni elle ni les siens n’auraient en principe plus jamais à entrer dans les champs de canne. La culture, l’entretien et la récolte de la canne étaient des tâches extrêmement pénibles : travailler toujours courbé brisait le dos, les feuilles des roseaux, coupantes comme des rasoirs, lacéraient les membres, et les insectes piqueurs ou mordeurs qui, attirés par le sucre, regorgeaient dans les champs, causaient de douloureuses blessures difficiles à guérir sous notre climat humide.

La mabo s’occupait uniquement des enfants : elle les nourrissait, les gardait, faisait leur toilette, prenait soin de leur linge.Son mari devenait en principe domestique à la grand-case, ou jardinier, ou était employé à quelque tâche pas trop lourde. Ses enfants, lorsqu’ils seraient en âge de travailler, resteraient eux aussi près de la famille.

Ma mabo à moi s’appelait Charmelle. Mabo Charmelle. Je lui vouais un amour presque filial : elle était bien plus proche de moi que ma mère, prise toujours par ses obligations, et que je voyais assez rarement. Mabo Charmelle avait eu, juste avant ma naissance, un petit garçon nommé Toussaint, qui fut mon frère de lait et grandit avec moi. Dans la bonne tradition des mabos, elle ne me donna pas moins d’amour qu’à son propre fils. Nous menions une vie insouciante, à l’ombre tutélaire de la grand-case. C’étaient les jours heureux. Deux ans plus tard, naquit mon frère Alexandre. Mabo eut au même moment une petite fille qui mourut en bas âge, elle fut donc en mesure de le nourrir comme elle avait fait pour moi. Et lui aussi, elle l’entoura d’amour.

Toussaint et moi étions inséparables, nous formions vraiment une paire d’amis. Nous ne permettions guère à mon frère de participer à nos jeux : il nous semblait beaucoup trop petit pour cela. Toute la journée, nous nous ébattions ensemble sur l’immense pelouse. Parfois, échappant à la surveillance de Mabo, nous nous faufilions jusqu’aux communs ou même jusqu’à la lointaine rue cases-nègres. C’était bien sûr strictement interdit, et Mabo ne tardait pas à venir nous chercher par le fond de la culotte. Le soir, lorsqu’il fallait aller se coucher, c’était pour moi un véritable déchirement de quitter Toussaint. J’avais essayé d’obtenir qu’il partageât notre chambre, mais ma mère avait refusé catégoriquement : jouer avec le fils de sa mabo, c’était naturel, tous les petits Créoles le faisaient, mais de là à faire coucher un esclave dans la chambre des maîtres, il y avait un abîme. Car bien sûr Toussaint, enfant d’esclaves, appartenait à mon père comme lui appartenaient les agneaux de ses brebis…

Lorsque j’eus six ans, mon père engagea un précepteur qui se chargerait de mon éducation jusqu’à ce que je pusse aller au lycée : il n’y avait pas d’école à Matouba, la ville de Saint-Claude n’était pas encore fondée, et Basse-Terre était trop distante pour s’y rendre chaque jour. J’aimais les études, et j’aurais bien voulu que Toussaint fût autorisé à assister aux leçons avec moi, et là ce fut mon père qui s’interposa : comme la plupart des maîtres d’habitation, il refusait que l’on donnât à ses esclaves la moindre éducation. Ils ne savaient même pas lire : c’est tellement plus facile de maintenir les gens en servitude lorsqu’ils sont illettrés… Toussaint et moi ne pouvions donc plus nous voir aussi souvent, et cela nous manquait beaucoup. Mais nous nous retrouvions aux récréations, le soir, le jeudi, en fin de semaine et éprouvions d’autant plus de plaisir à nous réunir que nous avions été séparés. Pendant mes heures d’étude, on donnait à Toussaint des tâches légères : s’occuper des poules, des moutons, des chèvres, ratisser les allées… La besogne ne manquait pas. Toussaint n’y rechignait pas, et l’on trouvait naturel, à cette époque-là, qu’un enfant de six ans travaillât plus que certains adultes : n’était-il pas esclave ?…

Les années passèrent… Nous étions devenus des adolescents. Quatorze ans ! Toussaint était un grand jeune homme bien découplé, à la musculature déjà développée. Planté sur des jambes longues et solides, il avait de larges épaules et une taille incroyablement fine. Sa peau couleur d’ambre témoignait de mystérieux métissages, comme ses cheveux bouclés, aux reflets mordorés, dépourvus de toute crêpure. Son nez légèrement épaté, aux narines ouvertes et ses lèvres charnues respiraient la sensualité. Et ses petites fesses musclées, bombées, rondes, tressautantes, portées bien haut, à la fermeté presque tangible !… Il suffisait que je regarde Toussaint pour que mon sexe s’agite dans mon pantalon, et je me demandais pourquoi. Bien sûr, je goûtais depuis longtemps aux joies de la masturbation, et je savais bien pourquoi le sexe se redresse en certaines circonstances, mais mon éducation tout en pruderie ne m’avait pas enseigné qu’un homme pût en désirer un autre. Je ne comprenais pas. Pourtant je pris l’habitude de penser à Toussaint lors de mes plaisirs solitaires, et cela me les rendit plus délicieux encore…

Je garde de mon quinzième anniversaire un souvenir ébloui. Le cadeau – un joli cheval pommelé – dépassait certes toutes mes espérances, mais ce furent surtout certains arrangements pris par mon père qui me comblèrent : j’intégrerais à la rentrée le lycée de Basse-Terre, et m’installerais pour cela dans la maison que nous y possédions. Mabo Charmelle m’accompagnerait pour me surveiller, tenir le ménage et préparer les repas. Nous regagnerions l’habitation toutes les fins de semaine et pour les vacances. Toussaint serait du voyage : un jeune Créole de qualité se devait d’avoir un valet ; il serait le mien ! Je me demande comment j’ai réussi, ce jour-là, à ne pas exploser de joie…

Mais avant ce grand départ, deux mois et demi de vacances aux Eaux-Belles s’étendaient devant nous, et nous étions bien résolus, Toussaint et moi, à en profiter au maximum. Le lendemain, nous décidâmes d’aller pique-niquer à la chute du Galion. J’avais fait monter Toussaint derrière moi sur le cheval. Il posa ses mains sur mes hanches et aussitôt mon sexe durcit : quel magnétisme il y avait dans ces mains-là ! Les sentir sur moi me rendait fou ! Je me demandais ce qui m’arrivait : j’éprouvais donc du désir sexuel pour un garçon ? Je savais, bien sûr, que cela existait : depuis que je m’étais rendu compte du trouble que Toussaint éveillait en moi, j’avais pillé la bibliothèque de mon père, et rafraîchi mes connaissances, notamment sur l’Antiquité. La plupart des héros grecs aimaient les hommes autant que les femmes : Achille, Hercule, Zeus lui-même… Dieu, selon la Bible, avait détruit Sodome parce que ses habitants se livraient à cette pratique… Mais alors aujourd’hui, cela existerait donc encore ?! Il est vrai que Jean II, Henri III et ses mignons, Louis XIII, Philippe d’Orléans, pour ne citer qu’eux !… Cependant, de nos jours, un tel comportement était vil, il attirait sur ses adeptes la réprobation universelle, il suscitait en moi des images que je me forçais à trouver répugnantes… Pourquoi m’arrivait-il une telle chose, à moi ? Je ne le voulais pas, je m’insurgeais contre ce coup de la destinée… Et pourtant, il fallait bien l’avouer, quand je m’imaginais avec Toussaint, en train de nous caresser mutuellement, je n’y trouvais rien de répugnant, bien au contraire !

Nous quittâmes l’habitation et traversâmes Matouba. Peu après, nous longions le camp établi par l’amiral Jacob et qui devait donner naissance, quelques années plus tard, au bourg de Saint-Claude. Nous nous engageâmes sur le sentier menant au volcan. C’était une trace très peu fréquentée, la végétation, par endroits, barrait le passage ; un cheval pouvait tout juste s’y frayer un chemin. Personne ne risquait de nous voir. Comme s’il m’avait entendu penser, Toussaint se serra contre mon dos, et ses mains se posèrent à plat sur ma poitrine. Je sentais ses longs doigts bouger imperceptiblement, effleurer le bout de mes tétons. Je défaillais presque tellement j’étais bien ; mon érection, timide jusque-là, prenait des proportions que je n’avais encore jamais connues. Je n’osais plus ni bouger ni parler. Je me demandais si l’attitude de Toussaint était due à l’étroitesse du chemin, à la nécessité de mieux se tenir, ou si lui aussi ressentait du désir pour moi. Après la source chaude de Bains-Jaunes, nous entrâmes sur une autre trace, qui serpentait à flanc de montagne, à l’orée de la forêt dense. Désormais, jusqu’à la chute, nous ne rencontrerions âme qui vive, c’était certain. Je sentis les mains de Toussaint se poser sur mes cuisses, tout en haut, et ses doigts se mettre à me caresser délicatement l’entrejambe, comme en un geste machinal. Il ne touchait pas à mon sexe. Il massait doucement du bout des doigts l’intérieur de mes cuisses, frôlant juste de temps à autre un testicule au passage. C’était divin. J’en devenais fou. Je me penchai en arrière et me collai à son buste ; lui, dans le même temps, s’inclina vers l’avant. Nos têtes se rencontrèrent, ses lèvres se posèrent sur mon cou, puis sur ma joue, puis sur le coin de ma bouche. Voyant que je semblais répondre à ses avances, Toussaint s’enhardit et, posant les mains sur ma braguette, se mit à cajoler l’énorme bosse qu’il y trouva. Je poussai un gémissement. Je me sentais prêt à exploser. Sur une impulsion, je mis le cheval au trot. Aussitôt, Toussaint s’éloigna de moi et reprit la position correcte, mains sur mes hanches. Immédiatement, je regrettai mon mouvement et son contact me manqua. Je murmurai d’une voix rauque :

— Reste contre moi, je t’en prie.

Il revint se blottir contre mon dos, croisa les bras sur mon abdomen, posa les lèvres sur mon cou. Nous poursuivîmes notre chemin ainsi enlacés, ballottés par le pas du cheval.

Dès notre arrivée à la chute, Toussaint sauta à terre et m’aida à descendre en me prenant par la taille. Il me serra contre lui et embrassa mes lèvres. C’était délicieux, mais j’étais un peu gêné, je ne savais pas quoi dire, la situation était si étrange. Je me libérai de son étreinte en riant et proposai :

— Allons nous baigner avant de déjeuner !

Nos vêtements s’envolèrent et je me précipitai dans le premier trou d’eau venu pour tâcher de dissimuler mon érection. Toussaint lui, marcha lentement vers la rivière, me laissant tout le temps d’admirer son pieu fièrement dressé, ce qui fut loin de remédier à mon état. Son sexe, presque noir, beaucoup plus foncé que sa peau, jaillissait d’une abondante toison. Il ne se dressait pas simplement vers l’avant, comme le mien, mais s’arquait avec orgueil vers le ciel. Et quelle taille ! Et ce gland, violacé, turgescent, étonnamment gros par rapport à la tige ! Et son sac, bien rond, bien ferme, qu’on devinait plein de sève ! Quel bel homme c’était ! Je pris soudain conscience que, bien que nous eussions le même âge, Toussaint était déjà un homme, alors que j’avais encore une morphologie d’adolescent.

Il traversa en courant le bassin et s’élançant sur les pierres glissantes, commença à remonter la rivière.

— Viens ! cria-t-il, nous allons prendre une douche !

Il franchit lestement les quelques mètres qui nous séparaient de l’endroit où la chute vient se fracasser sur les pierres et se plaça en riant sous la trombe. Je le suivis. La fraîcheur de l’eau ne calma même pas nos ardeurs. Elle tombait avec une telle force que c’en était douloureux, et nous prîmes bientôt la fuite. Toussaint désigna une vaste pierre plate au milieu du courant.

— Installons-nous là ! Le soleil va nous réchauffer.

Nous nous assîmes, serrés l’un contre l’autre. Toussaint se tourna vers moi, mit un bras autour de mes hanches et posa sur ma cuisse une main qui se mit à remonter doucement, doucement… Il effleura mon sexe, le caressa, et je me mis à trembler. Puis ses lèvres rencontrèrent les miennes, sa langue les ouvrit et vint jouer délicatement dans ma bouche. À ce moment-là, par la chaleur, par la tendresse de ce baiser, je compris, comme une révélation, que ce n’était pas un simple désir charnel que Toussaint éveillait en moi : j’étais amoureux de lui. Cette découverte m’enhardit, je pris son sexe dans la main, et le serrai. Comme c’était bon de sentir palpiter, là, sous mes doigts, cet orgueilleux gourdin, et de savoir que c’était pour moi qu’il se dressait ainsi, dans toute son ampleur ! Comme il était chaud ! Comme il était dur, dur et doux à la fois ! Je m’éloignai un peu de Toussaint, le regardai dans les yeux, et murmurai :

— Je t’aime.

— Je sais, Aurélien, il y a longtemps que je l’ai compris. Toi, ça vient juste de te tomber dessus. Je l’ai compris parce que, vois-tu, moi aussi, je t’aime…

Paradoxalement, cette déclaration, qui aurait dû me combler, me glaça le cœur.

— Qu’est-ce que nous allons faire ?

— Mais rien. Que veux-tu que nous fassions ? Je suis l’esclave, tu es le maître. Et en plus, nous sommes deux hommes. Il n’y a aucun avenir pour nous. Nous pourrons seulement profiter des instants heureux qui, de temps en temps, se présenteront. Comme celui-ci. Ne le gâche pas à parler, à penser à des choses tristes. Viens !

Il m’embrassa de nouveau et me fit allonger sur la pierre. Il s’installa près de moi, couché sur le côté. Son corps tout entier touchait le mien, je sentais contre ma cuisse son sexe dressé. Jamais je n’avais connu pareille plénitude. Il resta immobile quelques instants, la tête appuyée sur la main, comme s’il me contemplait, puis il se mit à me caresser. Le bout de ses doigts courait sur ma peau. Cela m’électrisait. Je ne savais plus où j’étais. Je fermai les yeux et me laissai emporter par la vague de douceur qui avait pris possession de tout mon être. Je sentais ses lèvres se promener sur mon corps, goûter mon cou, mes tétons, mon abdomen. Sa langue virevolta dans mon nombril, ses dents mordillèrent mon ventre. Puis il s’attaqua à mon sexe. Sa bouche s’en empara et je poussai un cri. Lorsqu’il entreprit de jouer de la langue sur la tige, sur le gland, mon plaisir devint si intense que mon corps tout entier s’arc-bouta. Je n’étais plus qu’un gémissement, qu’une jouissance. Toussaint cajola ainsi longtemps ma virilité, puis il me souleva légèrement, cala mes cuisses sur ses bras, et sa bouche goba mes testicules, ses lèvres massèrent mon périnée, sa langue chatouilla mon anus. Elle s’y attarda longuement, le choya, le mouilla, introduisit sa pointe en lui. J’étais au paradis. Lorsqu’un doigt pénétra mon intimité, cela me parut le prolongement évident de tout ce que Toussaint venait de me faire. Je ne ressentais aucune douleur, au contraire, j’avais envie de ce doigt en moi, je voulais qu’il aille et vienne en moi. Et c’est ce qu’il faisait, ce doigt, celui qui vint ensuite, et le troisième aussi. Toussaint mouilla encore abondamment de salive cette porte des délices, puis il plaça mes jambes sur ses épaules. Je sentis son gland contre mon anus, et je crus que j’allais m’évanouir tant cela faisait palpiter mon cœur et mon sexe. Cette chose énorme et chaude entrait en moi, la douleur me déchirait, mais cette douleur était une merveille ! Petit à petit, presque imperceptiblement, le membre glissait dans mes entrailles. Quand il y fut tout entier, Toussaint se pencha vers moi et m’embrassa avec fougue. Ce baiser charriait tout : remerciements, amour, extase. J’avais mal, très mal, mais cela ne diminuait pas mon plaisir, c’en était indissociable, mon sexe tendu à se rompre en témoignait. Puis Toussaint se mit à remuer, et la douleur s’envola peu à peu. Mon anus en spasmes était le centre de mon corps, je ne sentais plus que lui, lui et Toussaint, énorme, en moi.

Cela ne dura pas très longtemps : nous étions tous les deux si jeunes et si excités ! Je sentis bientôt la liqueur brûlante de Toussaint se précipiter en moi, s’écraser contre les murs de cavernes ignorées. Sa jouissance déclencha la mienne et mon sexe, entre nos torses joints, se changea en volcan…

 

***

 

— Ce n’était pas la première fois que tu faisais ça, n’est-ce pas ? demandai-je à Toussaint, avec une pointe de jalousie, lorsque nous eûmes un peu repris nos esprits.

— Si ! Enfin, non, pas exactement… Il y a eu une fille, à la rue cases-nègres… Elle m’a entraîné, elle m’a presque forcé. Mais ça ne m’a pas plu du tout… J’ai pensé à toi tout le temps, j’imaginais que j’étais avec toi… D’ailleurs, c’est comme ça que je me suis rendu compte que j’étais amoureux de toi…

Nos sexes, à ces paroles, reprirent de la vigueur, bouches jointes nous nous enlaçâmes, et nous laissâmes la déferlante du désir nous emporter à nouveau.

 

***

 

Lorsque, dans l’après-midi, nous reprîmes le chemin de l’habitation, je songeai que, parti adolescent pour cette promenade, homme j’en revenais. Une vague nostalgie se mêlait à mon immense bonheur… Elle ne le gâtait pas, au contraire.

 

***

 

Il y eut, au cours de ces vacances, bien des journées semblables à celle-ci. Notre jeune désir était toujours en éveil, rien ne parvenait à l’éteindre. Nous aurions voulu faire l’amour sans arrêt, mais hélas ! à l’habitation, il fallait prendre grand soin d’être discrets : je n’osais même pas imaginer ce que mon père aurait fait s’il eût appris notre liaison… Mais dès que nous étions loin, nous rattrapions le temps perdu. Toussaint avait une science innée de l’amour et une sensualité à fleur de peau. Il fut mon maître en la matière. Je crois que je ne fus pas un trop mauvais élève… Il insista pour que je le possède aussi, ce qui, la première fois, me surprit un peu. Mais le sentir en moi me procurait de telles jouissances que je ne voulais pas le priver des mêmes, et je m’exécutai. C’était aussi très agréable, j’en tirais beaucoup de plaisir, et le visage extasié de Toussaint tandis que je m’activais en lui était la plus belle récompense qu’on pût imaginer. Pourtant, je préférais nettement l’autre rôle, et ce fut le cas toute ma vie.

Nous n’arrivions pas à concevoir de la honte à éprouver et à vivre sans retenue cet amour que la morale et la société condamnaient et condamnent encore : il était trop vif, trop pur, trop dépourvu de vice et de perversion pour être mauvais. Bons chrétiens tous les deux, nous nous refusions à croire que Dieu pût le blâmer. À Sodome régnait la débauche ; elle n’existait pas entre nous…

À la rentrée, nous nous installâmes à Basse-Terre, Mabo, Toussaint et moi, dans la maison de ville de mes parents, une belle demeure de pierre aux balcons de fer forgé, dans le quartier du Carmel. Nous y menions une véritable vie de couple : chaque soir, à peine sa mère couchée, Toussaint me rejoignait dans ma chambre, et ne la quittait que le lendemain, juste avant que Mabo ne vînt m’éveiller. Quel bonheur de dormir une nuit entière dans les bras de l’homme qu’on aime ! Et de savoir qu’il en irait de même le lendemain, le surlendemain, et tous les autres jours ! Je crois que c’est au cours de cette période que notre amour prit toute son ampleur : nos sens satisfaits nous laissaient le loisir d’apprécier notre présence mutuelle, de comprendre à quel point l’un avait besoin de l’autre et ne vivait que pour et par sa présence. Il m’arrivait assez souvent de prétexter une invitation chez tel ou tel camarade pour ne pas rentrer aux Eaux-Belles en fin de semaine. Nous avions alors deux jours entiers pour nous, et nous les savourions comme un présent divin. J’avais insisté pour que nous prenions nos repas ensemble : en principe, passé l’enfance, les barrières sociales reprenaient leurs droits, et les mabos ne mangeaient plus guère avec leurs...

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