Mémoires d'un guerrier

De

Septembre 1997 : la rencontre entre plusieurs hommes débouche sur la création d’une organisation secrète, calquée sur le modèle militaire. Servie pas des hommes n’ayant rien à perdre et dotée d’une technologie hors normes, elle va croître, évoluer, et au fil des années s’imposer dans le monde comme une puissance de premier plan, tout en restant largement inconnue du grand public. L'histoire de ses membres est faite de combat et d'héroïsme, de pleurs et de sang, d'honneur et d'amitié. Elle continue encore de nos jours.

Jean-Louis Bruneau est consultant informatique en région parisienne. Quand il ne crée pas des mondes imaginaires, il se consacre à ses autres passions que sont le rock et la course à pied. Il signe ici son premier roman.


Publié le : lundi 18 avril 2016
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EAN13 : 9791025202173
Nombre de pages : non-communiqué
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Jean-Louis Bruneau

Mémoires d’un guerrier

Table des Matières

La tuerie

Le grand exil

Un immense espoir

Un mythe fondateur

Le prix du sang

Le protocole Anchise

Le dernier combat

Au bout du monde

La destitution

Du fond de l’enfer

Le miracle

Une décision nécessaire

Le flot

La folle semaine

Au bord du gouffre

Une soirée mémorable

Reprendre pied

Puissance et effroi

Cas de force majeure

La visite

Le discours

L’aube du jour

Une question d’honneur

Ombre et lumière

Effet tunnel

Surtension

Le sang de nos soldats

Ordalie

Guerre et paix

Il s’est levé

Leurre

Conjuration

Exocet

Fort Chabrol

Jeu de guerre

Au seuil du temps

Option nucléaire

Merci Seigneur

Un monde nouveau

En abyme

Mastermind

Vivre ou mourir

La lumière du Christ

Les fantômes du passé

La tuerie

Date : printemps 2004

Lieu : base principale – centre de commandement et défense extérieure

Le technicien était en train de travailler dans un local technique aux abords du centre de commandement lorsqu’il entendit des bruits étouffés par les cloisons blindées. Sans s’inquiéter plus que de raison compte tenu du fait qu’il se trouvait dans le lieu le plus sécurisé de la base principale, il termina tranquillement son travail avant de ressortir de la pièce. Ce qu’il vit alors lui glaça le sang.

« Mon Dieu… »

Le centre de commandement n’était plus qu’une nécropole. Partout l’on voyait les cadavres des informaticiens, affalés sur leur console ou traînants sur le sol, baignant dans leur sang. Le plus tragique était le regard idiot ou béat que la plupart d’entre eux arboraient dans la mort. On ne voyait aucune trace de lutte, comme si pas un n’avait essayé de se défendre. Sur l’immense écran mural occupant tout un pan de la pièce, se détachait la frêle silhouette du vaisseau étranger flottant au large de la base, filmée en temps réel par l’une des caméras extérieures. De l’autre côté de la salle, les émissaires étrangers arpentaient en riant le centre de commandement, abattant les derniers hommes encore debout. Ceux-ci ne cherchaient même pas à se défendre, se présentant à genoux en attendant avec délices le moment où ils pourraient être comblés en recevant la balle en pleine tête. Les émissaires allaient de l’un à l’autre, s’appliquant à satisfaire chacun de ces hommes. Et ils riaient. Et ils riaient. Et ils riaient. Toute la salle était remplie de leur joie juvénile.

Au bout de plusieurs secondes qui parurent durer une éternité, le technicien parvint à s’arracher à la fascination pour cette vision atroce. Se couchant sur le sol, il rampa silencieusement vers son local technique. Étant parvenu à refermer la porte et à la verrouiller sans être repéré, il s’autorisa à vomir toute l’horreur qui lui tenaillait les entrailles dans un coin de la pièce. Pendant un long moment, il fut incapable de bouger, assailli par l’avalanche de questions qui se bousculaient dans sa tête. Pourquoi les émissaires avaient-ils commis ce massacre ? Pourquoi les informaticiens, bien que désarmés, ne s’étaient-ils pas défendus ? Les officiers, le colonel et le commandant en second étaient-ils encore en vie ? Le commandant en second. Comment le commandant Bruno, d’habitude si réfléchi, avait-il pu être abusé à ce point ? Pourquoi avait-il ignoré les mises en garde de plus en plus pressantes du service analyse ? Pourquoi avait-il donné l’ordre de laisser entrer les émissaires sans les fouiller ? Pourquoi avait-il donné l’ordre de désactiver la caméra du centre de commandement, empêchant ainsi que l’alerte ne soit donnée ? Pourquoi ?

L’alerte. Oui. Il fallait donner l’alerte. Cette évidence se fit jour dans le cerveau du technicien, dopé par l’adrénaline que ses glandes surrénales pulsaient à jets continus. Rassemblant ses esprits, toujours le plus silencieusement possible, il ouvrit une armoire électrique et se mît à manipuler les fibres optiques par où transitaient les flux vidéos. Au bout de quelques minutes, il était parvenu à brancher les caméras du centre de commandement sur les écrans du quartier général du premier groupe de combat (ancêtre des futurs régiments de choc). Dix secondes plus tard, une sirène stridente résonnait dans toute la base.

YIIIIII !! YIIIIII !! YIIIIII !!

« AUX ARMES !! DÉFENSE EXTÉRIEURE, FEU À VOLONTÉ !! »

Tous les records de délai de réaction furent battus ce jour-là. Brutalement déniaisés par la vision d’apocalypse qu’ils venaient de découvrir, sortant en une fraction de seconde de la langueur morbide de ces derniers mois, les hommes se ruèrent dans leurs casemates et réactivèrent les systèmes de défense. En quelques instants, l’enfer se déchaîna sur le vaisseau étranger qui flottait toujours à proximité de la base. Les détonations des pièces d’artillerie à cadence rapide alternaient avec le cliquetis des chaînes d’alimentation qui faisaient monter les obus-flèches des soutes à munitions. Mobilisant toute leur phénoménale puissance de calcul, les ordinateurs de tir croisaient les informations envoyées en temps réel par les scanners de combat avec les téraoctets de données des bases informatiques, faisant virevolter les canons sur leurs ergots pour ajuster les tirs sur les points sensibles du vaisseau étranger avec une précision décimétrique. Le contraste était total entre le commandement stratégique anéanti et la défense opérationnelle qui manœuvrait comme à la parade, entre le cœur nécrosé du système et ses muscles chargés à bloc.

Très rapidement, assailli par une puissance de feu dix fois supérieure à la sienne, le vaisseau étranger rompit le combat et prit le large, tandis qu’un commando réinvestissait le centre de commandement que ses émissaires avaient quitté. Mais il était beaucoup trop tard. Bien que disposant toujours de sa formidable capacité de combat, le système était vidé de sa force spirituelle. De cette dichotomie fondamentale découle beaucoup des événements qui allaient se produire par la suite.

Le grand exil

Date : 27 Septembre 2004

Lieu : base principale

Cela faisait maintenant plusieurs jours que la base avait basculé dans l’anarchie la plus totale. Depuis que la mutinerie de plusieurs des unités d’élite avait éclaté, la situation était devenue très confuse. Des bandes d’hommes armés rodaient dans les couloirs. Le centre de commandement, dévasté, avait été abandonné par les officiers. Le plus grave était la disparition des officiers supérieurs commandants la base. On disait qu’ils avaient été capturés par les rebelles, ou qu’ils étaient morts, ou encore qu’ils avaient été évacués. Un homme disait avoir entendu dire que quelqu’un avait vu le colonel dans un couloir, une balle dans la jambe, protégé par plusieurs unités d’un groupe encore fidèle. Personne ne connaissait le fin mot de l’histoire, mais à ce moment peu importait. Il fallait prendre des décisions et il fallait les prendre vite.

Dans la soirée, plusieurs petits groupes d’hommes, silencieux, commencèrent à se diriger vers une petite salle à la périphérie de la base. Pas l’une des grandes salles de conférence du centre de commandement, non. Une simple salle de réunion, comportant juste des tables disposées en arc de cercle et quelques chaises. On comptait quelques officiers, un certain nombre d’officiers subalternes et de simples soldats, ainsi que quelques personnes chargées de la maintenance. Le technicien qui avait donné l’alerte lors de l’invasion était parmi eux, impressionné de se retrouver ainsi au milieu des vétérans et des gradés. Mais c’était grâce à lui qu’un désastre complet avait pu être évité, son avis avait donc toute sa place dans la prise de décisions qui allait suivre.

Après un échange de courtes paroles, la réunion commença. Les hommes prirent places autour de la table, deux d’entre eux restant près de la porte pour surveiller le couloir. Chacun avait le visage grave, conscient des conséquences des décisions qui allaient être prises.

La première de ces décisions fut la neutralisation de toutes les unités combattantes, ainsi que la mise en sommeil pure et simple des activités opérationnelles. Seuls les systèmes vitaux seraient maintenus en fonction, les autres seraient stoppés à partir des accès secondaires. Les unités loyalistes seraient mises en disponibilité, les hommes de la maintenance également. Rendue nécessaire par les événements, cette décision était lourde de conséquence. Lorsqu’elle fut votée, l’abattement se lisait sur les visages. Les hommes connaissaient les conséquences de leur vote. Mais pas une main ne trembla. Il est de ces situations où l’esprit de responsabilité l’emporte sur les états d’âme.

Mais tout cela était finalement secondaire, car d’ordre matériel. Le principal problème, celui qui donna lieu aux débats les plus longs, fut celui portant sur les protocoles de combat et la doctrine d’emploi des forces. Comment le système, malgré sa phénoménale puissance de feu, avait-il pu être terrassé par un adversaire d’apparence aussi faible, disposant de ressources largement inférieures ? Ce point devrait être éclaircit par la suite, mais en attendant, la preuve était faite que les protocoles de combat étaient inefficaces sur le terrain ou l’affrontement avait eu lieu. En attendant d’en savoir plus et afin d’assurer la sécurité des centres vitaux, un cloisonnement étanche fut établi entre les champs d’action habituels et celui ou l’attaque avait été portée. L’ensemble du modèle précédemment créé fut effacé, et les accès ayants permis l’infiltration de l’ennemi verrouillés hermétiquement. Seule une information fut maintenue, une seule donnée que l’opération avait permis de valider. Cette fois, quelques mains tremblèrent au moment du vote. Cette certitude, la seule qui restait au milieu du monceau d’illusions perdues, de données obsolètes, de croyances évanouies et d’espoirs envolés, fut isolée et placée sur une banale puce mémoire au centre de la base de données, dont seuls les participants à la réunion connaissaient l’emplacement. Il était impossible de la trouver, à moins de savoir exactement ou la chercher. Cette information, d’apparence insignifiante, allait permettre d’assurer la survie du système. Peu importait que ses capacités d’action soient réduites à néant, pourvu que son âme survive. Dans les temps obscurs qui commençaient à poindre, ce maigre souvenir, cette unique information, allait remplir le rôle de veilleuse. Fugace, intermittente, mais toujours présente à la consciente. Cent fois le système menaça de flancher, cent fois cette veilleuse permis de le sauver. Rappelant qu’il avait existé une ère de lumière avant les ténèbres, elle entretenait l’espoir qu’un jour, les ténèbres se dissiperaient et que la lumière reviendrait.

La réunion se termina. Les participants se levèrent lentement. Ils se saluèrent dans un silence religieux, échangeant à peine quelques phrases entrecoupées de murmures. Les yeux exprimaient ce que les lèvres taisaient. Ces hommes avaient conscience qu’ils ne se reverraient probablement pas avant de longues années. Dans le chaos qui régnait, c’était déjà un miracle que la réunion ait pu avoir lieu. Après que les deux hommes qui montaient la garde se furent assurés que la voie était libre, ils sortirent en silence dans le couloir, puis partirent chacun de leur côté. Sans se retourner.

Un immense espoir

Date : Vendredi 29 Septembre 2006, 18h00

Lieu : base principale

Le soir avait commencé à tomber. La plupart des unités étaient étendues sur leur couchette, se reposant après une journée d’entraînement harassante. Une fin de journée comme une autre. Rien ne laissait présager de ce qui allait suivre.

Aujourd’hui encore, personne ne sait réellement comment les choses ont commencées. Ce dont certains se souviennent, ou croient se souvenir, c’est d’un sentiment d’appel. Pas une voix, non, mais un sentiment très fort, leur intimant de se lever et de se mettre à marcher. Aujourd’hui encore, ce souvenir reste extrêmement diffus.

Les hommes se levèrent de leurs couchettes, et se mirent à marcher vers la grande place de regroupement. Ils furent suivis par d’autres, puis d’autres, et d’autres encore. Bientôt, ce furent de longues files humaines qui se déplaçaient dans les couloirs de la base secrète. Tous ce souviennent de l’extraordinaire sentiment de recueillement qu’ils éprouvaient ce soir-là. Parmi ces centaines d’hommes en mouvement, pas un ne parlait. Certains souriaient, d’autres pleuraient, un grand nombre souriaient et pleuraient en même temps. Nul ne savait exactement où ils allaient ni pourquoi ils y allaient, mais tous se souviennent d’avoir ressenti le même sentiment intime d’un évènement extraordinaire. Ils n’auraient su dire pourquoi, mais ils savaient que rien ne serait jamais plus comme avant.

Les longs rubans humains arrivèrent dans la grande salle, dans le plus grand silence. Personne n’avait encore prononcé un mot. Les unités se rassemblèrent par groupe respectif. Bientôt tous furent arrivés et placés. Chacun retenait son souffle.

Les porte-paroles de chaque groupe s’avancèrent dans les allées, chacun portant l’emblème de son groupe, et convergèrent vers l’estrade au centre de la place. Lorsqu’ils l’eurent tous atteinte, les porte-paroles rapprochèrent leurs drapeaux les uns des autres, les tenants à bout de bras. C’est alors que le phénomène se produisit.

Un éclair de pure lumière jaillit des drapeaux réunis. En un instant, toute la salle fut irradiée. Pendant de longues secondes, on ne put rien distinguer. Lorsque les unités parvinrent enfin à rouvrir les yeux, elles découvrirent le résultat.

Sur l’estrade centrale, il n’y avait plus qu’un seul drapeau, portant les marques de tous les précédents. Un seul étendard. Une seule bannière. Un seul groupe. Une seule unité. Le 8e choc. Le huitième régiment de choc Delta, dont la bannière claquait au vent.

Du cœur des unités, un chant commença alors à s’élever. Une psalmodie. D’abord timide, très faible. Puis, doucement, le chant devint plus fort. Plus hardi. En même temps, il commença à remonter le temps. Ce furent d’abord les heures précédentes, puis les semaines, puis les mois, enfin les années. Le chant devenait plus fort, plus rageur aussi, à mesure que le temps défilait. Enfin, il se fixa sur une image : celle de l’enfant blessé, le corps couvert de bleus, dont les yeux pleins de larmes réclament vengeance. L’image se fixa simultanément dans l’esprit des unités, qui psalmodiaient maintenant de façon rageuse. Les sensations, remontant du passé, refirent surface, ressenties par tous. Pour la première fois, elles furent regardées en face, sans faiblir, par des unités unifiées, sures de leur force, sures de leur puissance. La combinaison de cette image et de cette puissance, unies par-delà l’espace et le temps, allait produire un cocktail explosif, pour le meilleur et pour le pire.

Un moment, l’état-major avait craint une nouvelle crise, une mutinerie telle que celle qui avait amené aux décisions extrêmes prises deux ans plus tôt. Ce fut le contraire qui se passa. Sans cesser de psalmodier, les hommes se groupèrent derrière leurs chefs de sections. Les sections derrière leurs chefs de compagnies. Les compagnies derrière le commandant du nouveau régiment. Les officiers supérieurs avaient devant eux un corps de bataille soudé, d’une Foi absolue en ses chefs maintenant qu’il savait pourquoi il se battait.

Au cœur du tumulte, le commandant vibrait à l’unisson de ses hommes. Dès le début de cette soirée, en une fraction de seconde, il avait compris. Il avait TOUT compris. Tout, jusqu’au moindre détail.

Quarante-huit heures plus tard.

Le colonel Johnson entra dans le centre de commandement, au son des tambours qui n’avaient cessé de battre aux cours de ces deux jours de folie. À son arrivée, les opérateurs présents se levèrent pour le saluer. Il nota bien le regard de rage incandescente qui se lisait sur chaque visage, ce regard qui n’avait fait que s’amplifier au cours de ces deux derniers jours. La seule exception était El Commandante. À son poste habituel, le numéro trois arborait comme toujours un air égal. Bien que les deux hommes tentaient de n’en rien laisser paraître pour ne pas troubler l’euphorie ambiante, chacun compris que l’autre avait les mêmes doutes. Le colonel pris la parole le premier.

« Quelle est la situation ? »

Le numéro trois saisit une télécommande sur son bureau et pressa plusieurs bouton. Les images de plusieurs caméras de surveillance apparurent sur les écrans muraux. L’un montrait une section en train de faire des pompes. Une autre faisait du jogging au pas de course sur le terrain de sport. Une troisième, autour d’un groupe de véhicules flambants neufs, compulsait ce qui ressemblait à des modes opératoires. Enfin, un écran géant affichait successivement des vues de diverses salles de la base, dans lesquelles des hommes rivés à leurs ordinateurs ingurgitaient fiévreusement des dizaines et des dizaines de pages web. Tous arboraient sur leur poitrine l’écusson du nouveau régiment. Le 8e choc. Le huitième régiment de choc Delta. Ce régiment écrivait les premières pages d’une histoire qui serait grande. Ils le sentaient. Dans leurs tripes.

Après un long moment passé à contempler ce spectacle, El Commandante pris la parole.

« C’est de la folie. La puissance de feu du dispositif militaire a doublé en quarante-huit heures, et les études de mes services laissent à penser que nous n’en sommes qu’au début. Nous n’avons aucune idée du potentiel de croissance. »

Le colonel hésita, se demandant s’il devait faire part de ses doutes à son adjoint. Dans l’état actuel exacerbé des choses, tout autre que lui dans la base les eu trouvé obscènes, mais la gravité du regard du numéro trois le décida à parler.

« C’est trop rapide. La plupart des hommes n’ont été réintégrés au service actif qu’il y a un mois. Le risque de dérapage est très élevé. »

El Commandante hocha la tête imperceptiblement, mais pas assez pour que son supérieur ne le remarque. Tentant de garder la tête froide, le colonel continua.

« Quel est l’état d’esprit des hommes ? »

Posément, El Commandante lui répondit.

« Ils veulent en découdre. »

Le colonel resta silencieux de longues secondes, méditant ces paroles. Il n’entendit pas le commandant qui entrait, silencieusement comme à son habitude.

« On ne peut leur en vouloir, colonel. »

Les deux hommes pivotèrent. La frêle silhouette de l’enfant se détachait en contre-plongée dans la clarté mordorée du soleil couchant. Ses joues et ses yeux gardaient les traces des larmes qui y avaient coulées en abondance au cours de ces dernières vingt-quatre heures. Mais plus que cela, ils exprimaient un sentiment qui n’avait jamais été rendu de manière si poignante. L’espoir. Un IMMENSE espoir.

« Il est légitime que les hommes veuillent leur revanche. Ce qui s’est passé avant-hier change tout. Les hommes n’ont plus à avoir honte. Ils n’ont plus à avoir peur. Ils n’ont plus à s’excuser. Plus jamais nous ne baisserons la tête. Plus jamais. »

Le colonel le regarda alors d’un regard triste. Il prit la parole en sachant d’avance que ce qu’il allait dire ne servirait à rien.

« Commandant, les stratèges ont à peine commencé à refondre le corps de doctrine de l’organisation. Il n’est sans doute pas utile de précipiter les choses en déclenchant une guerre tous azimuts. »

Le commandant Bruno fit quelques pas autour des deux hommes. On sentait le ressentiment qui brûlait dans ses yeux.

« Je vous rappelle que lorsque nous avons pris la décision de désactiver le bridage du système il y a un mois, tous les avis étaient défavorables. J’ai assumé cette décision envers et contre tous. Les hommes ont souffert du sevrage lors de l’arrêt de l’effet camisole, mais ils ont tenu. Personne ne leur a fait confiance à part moi. C’est moi qui ai eu raison. Ce sont eux qui ont eu tort. »

Le commandant Bruno fit encore quelques pas, puis pivota vers les deux officiers et les pointa d’un doigt fébrile.

« Le passé est le passé. Je veux bien croire que c’était avec les meilleures intentions du monde. Mais que les choses soient claires : à partir de maintenant, toutes les décisions concernant l’organisation seront prises par nous trois et par nous trois seuls. Je n’ai aucune leçon à recevoir de la part de ceux qui nous ont laissé dans la merde. Aucune. Depuis deux jours, une phrase entre autres n’a cessé de me trotter dans la tête : nous ne pouvons compter que sur nous-même pour assurer notre propre sécurité. Ceux qui se sont plantés dans les grandes largeurs n’ont qu’une seule chose à faire : fermer leur gueule. Et s’ils n’en sont pas capables, on engagera le 8e choc. »

Le colonel le regarda avec un sourire teinté de fatigue. Il ne pouvait lui en vouloir. Il savait que d’un certain point de vue, ce qu’il disait se défendait.

Le commandant Bruno s’approcha de la console principale et cliqua successivement sur plusieurs icônes. Le roulement de tambour caractéristique de Larry Mullen claqua dans la pièce sur fond du coucher de soleil incandescent de ce dimanche soir qui enflammait les baies vitrées.

Le lendemain matin, le colonel Johnson donnait son nouvel Ordre Général.

« Offensive générale. On attaque sur tous les fronts. »

Un mythe fondateur

Date : Mars 2007

Lieu : base principale

« Ça va être dur sergent. Très dur. »

« Ouais. Je sais. »

« Et on va devoir se battre seul. Aucun soutien extérieur à espérer, si j’ai bien compris ? »

« Comme d’habitude, quoi. »

Le caporal Masta venait de retrouver le sergent de Mazo qui sortait de la réunion des sous-officiers. D’habitude les deux hommes appréciaient de discuter ensemble, mais ce soir-là l’ambiance était lourde à la base. Ils repartirent d’un pas rapide vers l’entrée principale, afin de coordonner les derniers préparatifs du dispositif qui se mettait en place.

Cela faisait maintenant une semaine que la fidélité avait été officiellement refusée. L’ultimatum posé pour la reddition complète était sur le point d’expirer. La décision de se battre avait été prise à la quasi-unanimité. Malgré la terreur qu’éprouvaient les hommes, ils étaient confiants dans la puissance des nouveaux régiments de choc créés au cours des mois précédents et soumis depuis à un solide entraînement. Les dernières heures avaient été mises à profit pour mettre la base en état de siège. À présent, chacun attendait l’assaut dans un mélange de peur et de détermination.

Le soleil venait de se coucher lorsque l’ennemi se présenta devant l’accès principal de la base. Toutes les unités étaient sur le qui-vive, dissimulées derrière les barricades. Les officiers avaient reçu des ordres très stricts : interdiction absolue de se rendre, sous peine de mort. Cette discipline de fer, malgré sa cruauté, était le seul moyen de contenir la peur qui tenaillait de nombreuses unités, en particulier au sein du 7e régiment. Surnommés «les féodaux» en raison de leur fidélité aux anciens principes, ses membres étaient plus vulnérables que ceux des nouveaux régiments de choc.

L’assaut fut précédé d’une nouvelle exigence de fidélité. Pardon et protection furent offerts à tout homme qui accepterait de déposer les armes et de jurer fidélité. En guise de réponse, le capitaine Mustapha, à la tête du 8e régiment de choc, donna l’ordre d’ouvrir le feu. Ce fut le début de l’un des combats les plus sanglants qui fut jamais mené.

Les troupes ennemies se ruèrent sur les premières lignes de défense avec une rage hystérique, frappant sans pitié. Les unités de choc, dont beaucoup étaient tenaillées par la peur, esquissèrent un mouvement de recul.

« TROUPES DE CHOC, TENEZ LE CHOC !! »

Lancé par Mustapha, leur cri de ralliement surgit en un écho rageur de la poitrine des hommes du 8e régiment. Regroupés en rangs serrés autour de leur chef, ceux-ci se battirent pied à pied malgré leurs pertes, bien décidé à faire payer à l’ennemi chaque mètre carré de terrain perdu. Mais la pression était extrême. Le refus de la fidélité était un crime impardonnable, qui ne pouvait rester impuni. Malgré leur bravoure, malgré l’entraînement intensif auquel le colonel les avait soumis ces derniers mois en prévision de cette bataille, les hommes du 8e régiment durent reculer. Pas à pas. À leur coté se retrouvèrent ceux du 7e régiment, dont beaucoup se battaient comme des zombies, les jambes flageolantes, les yeux hagards.

Soudain, une jeune recrue rompit les rangs, les nerfs brisés par la pression. Elle laissa son arme tomber à terre et s’avança en pleurant vers les troupes ennemies.

« Je demande pardon, je demande pardon ! J’accepte la fidé… »

BANG !

Les hommes qui défendaient le passage n’eurent pas le loisir de contempler longtemps le pistolet encore fumant du sergent de Mazo, car les attaques étaient permanentes. Longtemps après, celui-ci se réveillerait encore la nuit, couvert de sueur, se remémorant le visage juvénile de cette recrue, prénommée Antoine, mascotte du 7e régiment, qu’il avait abattu de sang-froid. Malgré la loi d’amnistie votée par la suite pour blanchir toutes les actions menées lors de la guerre d’indépendance, le futur capitaine ne pourrait jamais oublier que ce jour-là, il avait tué beaucoup, beaucoup plus qu’un homme. 

Mais pour l’instant, le sergent n’avait pas le loisir d’avoir des états d’âme. La défection de l’un des leurs avait eu raison de la résistance morale du 7e régiment, qui commençait à se débander. Voyant le désastre qui se profilait, le caporal Masta du 8e régiment resta immobile quelques secondes dans un mélange de rage et d’hébétude, en proie à un violent conflit intérieur. Soudain, la décision se fit jour dans son esprit.

« Je ne peux pas laisser faire ça. »

Entraînant ses hommes à sa suite, le caporal bondit à l’endroit où se trouvait le capitaine qui commandait le 7e régiment quelques instants plus tôt et récupéra son mégaphone de commandement.

« REPRENEZ VOS POSITIONS ! TENEZ LA LIGNE, C’EST UN ORDRE !! 8e CHOC, MANŒUVREZ ! BOUCHEZ LES TROUS ! »

Réussissant par miracle à faire manœuvrer les unités, le caporal Masta parvint de justesse à redresser la situation. Mais ce ne fut qu’un répit provisoire. Les informations qui tombaient à intervalles rapprochés sur l’Intercom étaient toutes les mêmes : les unités reculaient partout, à certains endroits dans le désordre le plus total. La plus grande partie de la base était déjà tombée entre les mains de l’ennemi, qui avançait méthodiquement en détruisant froidement tous les centres de résistance. Le système défensif était à deux doigts de s’effondrer. Grâce à un sursaut de volonté de ses hommes, le 8e régiment parvint néanmoins à se replier en bon ordre.

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