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MEMOIRES
D' UN TERMITE
POUR SERVIR
A L'ÉDIFICATION PUBLIQUE
SE VEND
AU PROFIT DE L'ASSOCIATION DE CHARITÉ
ÉTABLIE A MONTCHAMP
50 centimes
A L'IMPRIMERIE PHARISIER
LE PUY, IMPRIMERIE PHARISIER.
1870
MÉMOIRE
D'UN TERMITE
POUR SERVIR
A L'EDIFICATION PUBLIQUE
DANS SON PAYS
Mon cher Monsieur,
Vous m'avez fait l'honneur de m'adresser la
lettre suivante :
" Bien cher ami, il y a trois jours, dans une
réunion dont je faisais partie, la conversation
est tombée sur les oeuvres de l'esprit, et à ce
propos, l'on a parlé de typographie et des re-
présentants de la presse départementale. Chacun
à son point de vue, a présenté ses observations
sur la ligne politique suivie par les divers or-
ganes de la publicité. Comme vous le pensez
bien, il y a eu des blâmes et des éloges. Mais
il n'y a eu qu'une voix pour qualifier d'injus-
tifiable certain jugement qui aurait été pro-
noncé contre vous. Comme ces choses se di-
saient entre gens instruits de l'affaire, tout s'est
réduit à quelques observations générales, dont
je n'ai pu saisir la véritable portée. De là, pour
moi, une inquiétude qui m'a poursuivi depuis
lors, et que je vous prie de calmer, en me met-
— 2 —
tant au courant de ce qui s'est passé. Bon ou
mauvais, tout ce qui vous touche m'intéresse
au plus haut point; et je vous renouvelle les
offres de service de votre tout dévoué.».. . .
Puis-je me refuser aux désirs d'un ami tel
que vous? Certes non; et quoique ce récit re-
nouvelle en moi un dépit mal éteint, je veux
vous mettre de moitié dans mes déconvenues,
tout en vous priant de me réserver pour des
circonstances plus funestes, s'il est possible,
l'appui de vos bons offices.
Vous savez qu'en 1862, un traité de fusion
de journaux était intervenu entre Marchessou
et moi. Par ce traité je m'interdisais la fonda-
tion, l'édition, la publication et l'impression de
tout journal politique et d'annonces durant
l'espace de 10 ans.-C'était dire que, person-
nellement ou par mes ayants-cause, je ne pouvais
fonder, éditer et publier un journal politique, et
que mon établissement typographique ne pou-
vait servir à l'impression dudit journal. C'était
clair comme le jour; et sous l'empire de la
Constitution de 1852, qui exigeait une autori-
sation ministérielle pour fonder un journal po-
litique, il n'y avait pas de risque que Marchessou
pût rencontrer sur sa route un concurrent; du
moment surtout que le traité avait été conclu
avec l'agrément de l'administration préfectorale,
qui jubilait d'éteindre sans coup-férir un organe
de l'opposition. De mon côté j'étais bien aise
de noter dans l'acte ces bonnes grâces qui me
réservaient formellement, à la résiliation du
traité, des droits égaux à ceux que je possédais
au moment de la cession.
— 3 —
Jusqu'en 1868, de véritables nuages n'étaient
point venu assombrir le ciel de notre traité,
malgré quelques criailleries intéressées et in-
tempestives de Marchessou , à rencontre de la
publication du bulletin agricole que je m'étais
formellement réservé, et que j'intitulai le Pro-
pagateur. Marchessou ou Markessou, comme
l'appelait toujours Emile Paul, s'était tellement
enflé de la faveur préfectorale, que, comme la
grenouille de la fable, il disait sans cesse à ses
compères en parlant de son importance. . . .
typographique : Y suis-je? — Non, répondait
le compère, il vous manque la publication de
l'Annuaire. Et il s'enflait. — N'y suis-je pas
encore? — Pas encore; faites l'édition des anti-
quités du Velay. Et il s'enflait. —Mais enfin je
dois y être? — Pas tout-à-fait, il faut y joindre
la publication de l'Ordo, et le mandement de
l'année néfaste 1866.
Si bien il fit, le bonhomme, que sa pau-
vre tête, déjà lestée, perdit son aplomb au
point de s'imaginer qu'en dehors de lui-même,
Markessou, le département ne pouvait rien en-
fanter de bon. Pour un moment laissons-le à
ses lubies.
En 1868, le Corps législatif, mû sans doute
par un mouvement généreux., vota la loi qui
permettait à tout citoyen, jouissant de ses
droits civils, de fonder un journal sans autori-
sation, sauf à faire une simple déclaration à
la préfecture : c'était un pas immense dans la
voie du progrès libéral ; et c'était aussi une
terrible brêche faite dans le mur de la cita-
delle du despotisme. Aussi, quand vint, en 1869,
— 4 —
le renouvellement de la Chambre autoritaire,
les courages ardents se mirent résolument à
l'oeuvre : nombre de feuilles bien ou mal pen-
santes se fondèrent, chacune apportant à l'édi-
fice du libéralisme le bloc de marbre qu'elle
avait façonné à l'image de ses convictions.
La ville du Puy, comme vous le savez,
trouva aussi ses adeptes : et le journal l'Avenir
de la Haute-Loire sembla tout à coup poin-
dre à l'horizon, mais seulement comme une
nébuleuse. Cette nébuleuse s'affirma de plus
en plus avec les heures : le décret de dissolu-
tion la fit définitivement éclore : une société
en commandite venait de se fonder pour battre
en brèche les candidatures officielles.
Quelque faible que fut cet effort il surprit
encore nombre de gens. On ne pouvait pas
s'imaginer que, sans une sûre perspective de
bons revenus, des citoyens allassent, dans l'ar-
rondissement, ouvrir leur bourse et dépenser
leur temps au service d'une opinion.
Ces bons citadins de la ville du Puy ! ces
perles inaltérables du bon ordre ! Voyez-les,
chaque matin, en mettant leur pantalon, cal-
culer avec les doigts les profits probables de
la journée. Telle somme placée au denier
vingt, me fera tant ce soir ; telle autre au
denier quinze, tant.. . . Bah ! l'on fait tout de
même ses petites affaires ; l'on s'est mis à
l'abri du besoin,. . . avec de l'ordre. . . .
C'est la préoccupation matinale qui fera
place, un peu plus tard, à des soins autrement
importants, à la critique des faits et gestes de
— 5 —
l'administration départementale et municipale
durant la promenade hygiénique de neuf heu-
res ; et puis à onze heures, et pour le dîner, le
flair sensuel d'un morceau de choix, à bon
marché ; et puis après, comme couronnement
à la digestion du morceau susdit, la fine
demi-tasse tendrement arrosée d'une larme
de fine-champagne : tandis que sous l'influence
de cette salutaire absorption, l'on se lance à
pleines voiles sur l'océan orageux de la politi-
que. Ah ! ils l'ont connu, cet océan, le jour
où la populace en fureur vint renverser les
barrières, et éparpiller sur la voie publique les
feuillets arrachés des registres de l'octroi.
Heureusement ils étaient là, veillant sur la
barque de l'Etat; et d'un coup de rame vi-
goureux, ils la ramenaient saine et sauve sur
le rivage de l'ordre. Hélas! répètent-ils, la
génération qui nous suit semble rester de plus
en plus indifférente à ces grands efforts de
leurs aînés : les dévouements s'en vont ; les
caractères s'affaiblissent; les hommes d'éner-
gie disparaissent; que nous réserve l'avenir!
Ainsi s'exclament ces généreux citoyens, tout
prêts encore à sacrifier une ardeur virile au
service de l'ordre, si quelques écervelés
osaient compromettre la sécurité de leur posi-
tion. Comment voulez-vous, Monsieur, que
des hommes de cette trempe soupçonnent
même des sacrifices d'argent pour la vulgari-
sation d'un système idéologique?
Aussi bien la bourse de ces messieurs se
tint aussi hermétiquement close pour les actions
de l' Avenir que pour les 45 centimes de 1848,
— 6 —
ce fameux champ de bataille des énergumènes
de la politique. Mais les jeunes suppléèrent à
leur défaut En quelques heures la société fut
fondée ; en quelques jours les actions étaient
souscrites; et l'on se mettait à l'oeuvre avec un
capital de 25,000 francs. Sans doute c'était
peu, si l'on envisage les sacrifices que s'im-
posent les industriels des grandes villes pour
le triomphe de leurs opinions. Cependant voir
se présenter presque instantanément, dans l'ar-
rondissement du Puy, cinq cents souscripteurs
animés de la même foi démocratique; c'était
une manifestation qui n 'avait pas encore eu de
précédents, et qui étonna la placide génération
des pères conscrits de la localité. Elle se retran-
cha dans une indifférence calculée ; fit sem-
blant même de ne pas comprendre ; sauf, en
petit comité, à faire des gorges chaudes sur
l'entraînement irréfléchi de ces jeunes évaporés.
Les évaporés toutefois n'étaient pas sans souci
pour la réussite de leur oeuvre. La mise de
fonds ne donnait pas une grande latitude aux
dépenses ; et les premiers frais d'établisse-
ment sont toujours considérables. Que faire?
Je ne pouvais pas me charger de leur impres-
sion, conformément à mon traité. S'adresser
ailleurs, à Saint-Etienne par exemple, ces
messieurs du comité y songèrent, mais ils
comprirent vite les difficultés qu'entraînerait
ce déplacement de publication, et ils aban-
donnèrent ce projet pour s'en tenir à une fon-
dation d'imprimerie.
Durant cet intervalle une idée lumineuse
avait jailli du cerveau de Markessou (selon
_ 7 —
M. Emile-Paul). Qui l'empêchait, lui, homme
d'expédient de faire passer cette somme de
25,000 francs de la poche de ces messieurs
dans la sienne? N'a-t'-il pas des caractères et
des presses qui n'ont rien à voir avec la poli-
lique? N'est-il pas industriel avant tout ? A ce
titre ne peut-il pas ce que peuvent les Du-
buisson à Paris, c'est-à-dire imprimer des
journaux de la plus évangélique blancheur ou
du pourpre le plus foncé?
Ainsi donc, messieurs du comité, va-t-il leur
dire, j'ai trouvé votre affaire : ne vous cassez
pas la tête à chercher, je suis votre homme :
table ou cuvette, comme il vous plaira. —
Mais, lui répondent-ils stupéfiés, et l'adminis-
tration? — Est-ce que je me moque de
l'administration? elle fait ses affaires, je fais
les miennes: j'imprime un journal administra-
tif, c'est-à-dire que je prête mes caractères à
ce labeur, comme je puis et je veux en prêter
à un labeur différent.
Jusque là il était parfaitement dans son rôle
de limousin ; il bâtissait à la façon de son
pays, parement bien aligné de face, gravois à
l'intérieur. — Après tout, dit-il, si l'adminis-
tration n'est pas satisfaite, je me fiche de l'ad-
ministration .
Certes l'argument était péremptoire. Il ne
fallait pas moins qu'un grand coeur uni à un
grand amour du gain pour aller jusque là. La
chose fut tentée, d'abord auprès de M. le
préfet, qui écarquilla ses deux yeux sur l'auteur
d'une aussi profonde conception, et ne voulut
pas prendre sur lui la résolution du problème
— 8 —
posé. On en appela au ministre autoritaire de
Forcade, qui répondit, lui, suivant la prétresse
de Cumes : « Les choses sont ce qu'elles sont ;
aveugles ceux qui ne les voient pas; l'oracle
n'assuma jamais de responsabilité.»
Or vous savez qu'au plus habile l'interpréta-
tion des paroles sacrées : donc Markessou
était destiné à remplir l'emploi d'augure : l'ins-
pection des entrailles de la victime le confirma
dans l'idée que la victoire était à lui; et, à
l'exemple de César prenant possession de la
terre d'Afrique, il embrassait avec ardeur le
feuillet ministériel qui ouvrait un nouvel hori-
zon à ses destinées. Donc il court auprès de
M. le préfet, élevant dans les airs son éten-
dard protecteur : Voilà, dit-il, en s'essuyant
le front ; l'oracle a parlé ; inclinez-vous devant
les arrêts du destin.
Malheureusement il passe quelquefois, même
dans la tète de préfets, des velléités d'opposi-
tion aux arguments les plus spécieux. Cicéron
se moquait des augures; le préfet crut voir dans
la réponse de l'oracle que Markessou se mo-
quait de lui; et il se contenta de l'avertir cha-
ritablement que son ardeur à la curée dépas-
sait les bornes de la convenance ; que lui, pré-
fet, n'entendait pas prêter au ridicule par une
bienveillance déplacée. Aïe! mais alors! adieu
ces semblants d'indépendance à l'endroit de
l'administration, s'il faut abandonner une grosse
branche de profits ! Voyez-vous ça ? au mo-
ment où Markessou allait réaliser le plus beau
rêve de sa vie, être tout à la fois l'organe au-
torisé du gouvernement, et l'organe plus auto-
_ 9 —
risé encore de l'irréconciliabilité; crac! un
caprice du préfet, et tout tombe dans l'eau.
C'est jouer de malheur!
Figurez-vous la mine patibulaire de tous ces
compères évincés ; et les déclarations dolentes
de celui qui, un peu plus, allait passer à la
postérité la plus reculée : et les sarcasmes ca-
chés des roués de l' Avenir, qui déjà se frot-
taient les mains dans l'espoir de se trouver nez-
à-nez avec les fiers-à-bras de la Haute-Loire!
c'eût été cocasse! Et ces malins qui virent
s'évanouir en un clin-d'oeil les espérances qu'ils
nourrissaient, ne soupçonnaient même pas
qu'ils étaient le jouet de plus malin qu'eux,
spéculant sur le temps pour les mettre dans
l'impossibilité de publier à l'heure leur feuille
démocratique.
Ce qui le prouve c'est que ces messieurs, qui
étaient alors en si bons termes avec Markessou,
et qui redoutaient tant de fonder une impri-
merie, auraient bien pu lui proposer un arran-
gement avec nous, au moyen duquel nous au-
rions imprimé leur journal en compte à demi.
Tout le monde y aurait gagné. Mais cela ne
réalisait pas les calculs de Markessou, qui, de-
puis assez longtemps, avait l'espoir de leur
coller une vieille machine, et qui ne l'aurait
pas pu sans cela.
De plus, il nous semble qu'il y avait une
raison plus puissante encore pour éloigner tout
arrangement amiable; et la voici dénuée de
tout artifice.
Il se rencontre quelquefois dans le monde
des hommes nés avec un caractère ombrageux
— 10 —
et dissimulé, qui portent envie à tous ceux que
la fortune a favorisés dès leur naissance, parce
qu'elle les avait traités en marâtre ; usant de
toutes les circonstances pour se la rendre favo-
rable, peu scrupuleux du reste sur les moyens;
employant tour à tour et la médisance, et l'as-
tuce, et la lâcheté pour perdre ceux qui leur
font ombrage; ne reculant même pas devant
des sacrifices d'argent pour acheter des com-
plices ou des protecteurs. Ces hommes-là, qui
heureusement ne sont pas nombreux, sem-
blent nés pour faire tache dans la société ; car
leur orgueil ne souffre pas d'égaux, et leur
raison leur parle sans cesse de leur infériorité.
Nous ne ferons pas à Markessou l'injure de
dire qu'il naquit sous cette étoile : mais comme
personne, plus que nous, n'a été à même de
l'apprécier, par les manoeuvres qu'il a em-
ployées en toutes circonstances contre nous,
cela nous autorise à dire que, du jour ou l'im-
pression du journal l'Avenir aurait pu nous
être utile ou du moins nous sourire, c'en était
assez pour qu'il s'y refusât : et il a préféré tout
perdre que de prêter les mains à une combi-
naison favorable à tout le monde, mais surtout
à nous-même.
Il est de fait, que l'orgueil de tout publier au
Puy,et l'ambition de tout gagner lui fit entrepren-
dre ces inqualifiables démarches qui aboutirent
à un si ridicule fiasco, comme nous le disions,
mais par contre à la vente de sa vieille mar-
chandise, et à l'impossibilité, pour le comité
de rédaction, de prendre toutes les mesures de
publicité nécessaires en semblable circonstance.
— 11 —
Cela s'appelle tirer prestement son épingle
du jeu.
S'il eût réussi, qui aurait été le plus attrapé?
Je ne parle pas de M. Victor Robert qui s'était
employé de si bonne foi à la réussite de cette
ridicule combinaison !
Mais les Dieux protégeaient les irréconcilia-
bles; les caractères d'imprimerie étaient fondus
d'avance à Paris ; la presse gisait inactive sous
les hangards de Markessou ; un rédacteur au
bec d'oiseau de proie préludait à ses mélodies
éthérées dans les jardins de Lechevalier....
Bref la période électorale s'ouvrait avec un
nouvel organe de publicité dans la bonne ville
du Puy. Nous assistions, indifférent, à l'ap-
proche de ces luttes animées. Puisque Dieu
nous avait accordé des loisirs, nous en profi-
tions pour noter une à une les escarmouches
auxquelles allaient se livrer les combattants.
La rédaction de la Haute-Loire, représentée
par la correspondance Havas, trouva sans
doute peu séant de répondre par la plume
impersonnelle de A ou de P Marchessou, ce
trompe l'oeil qui ne peut tromper que des
badauds. On lança sur l'arène un chevalier
croisé, armé de pied-en-cap du nom de Paul
de Léoni. Ce fier lion ne mentait pas à son
origine; il frappa d'estoc et de taille, si bien
que son trop d'ardeur le fit s'embourber dans
les marais de Saint-Paulien ; et il ne sortit de
là que le visage meurtri et le dos couvert
d'ecchymoses: il fut la risée des enfants; les
femmes lui dédièrent un couplet gouailleur :
c'était bien fait.
— 12 —
La défroque du lion, parti pour le désert,
tomba sur les épaules d'un piètre ourson sorti
des parages de la Chine, de la ville, dit-on,
de Ti-Kiou-Ludow. D'après les relations des
bons missionnaires jésuites, les rues de cette
ville se distinguent par leur malpropreté, et la
multitude de roquets hargneux qui pataugent
dans la fange. Ils aboient après les passants,
et les salissent de leur museau bourgeonné.
Cet athlète nouveau ne mugissait pas comme
le lion du désert; il glapissait, ainsi que les
renards, ou croassait comme les batraciens de
nos étangs. Par un beau crépuscule d'été,
lorsque la récolte électorale fut engrangée, on
lui signifia que la saison des pluies était pas-
sée, et aussi disparues les mares d'eau bour-
beuse.
Le ciel de la politique se rassérénait; tout
rentrait dans le calme de l'atonie. Il va sans
dire que la correspondance Havas ne cessait
d'illustrer les colonnes du journal la Haute-
Loire : seulement il y avait un point noir sur
l'horizon de son budjet qui assombrissait con-
sidérablement depuis 1862 l'humeur de son
propriétaire, c'était le traité qui avait été passé
entre nous, et dont celui-ci cherchait, per fas
et nefas, à se débarrasser. L'occasion tant dési-
rée ne se présentant pas, il la fit naître. Voici
comment.
Le comité de l' Avenir, après avoir longtemps
cherché un local propice à l'installation du
journal, fit choix d'un atelier de sculpture au
bas de la cour de la cité Avinene. Nos ateliers
se trouvaient à un autre angle de cette vaste
— 13 —
construction. Nous ne crûmes pas devoir pro-
tester contre cette prise de possession, parce
que ce n'était ni dans notre droit ni dans nos
réserves. Le journal parut au moyen de son maté-
riel et par les soins de ses ouvriers d'abord deux
fois par semaine, tant que dura la période
électorale ; puis devint hebdomadaire quand la
polémique cessa d'être orageuse. Le principal
ouvrier du journal, nommé Desbenoit, se trou-
va dès lors privé d'une partie de sa rémunéra-
tion, puisqu'il était payé au numéro paru : il
chercha à utiliser ses loisirs, et vint nous offrir
ses services. Je lui proposai la cession de notre
établissement à certaines conditions de garan-
tie, les mêmes que j'avais exigées d'un autre
ouvrier typographe quelques temps avant.
Mais, comme à ce dernier, il lui fut impossible
de me les fournir : et alors nous convînmes
qu'il prendrait la direction de notre imprime-
rie, et ferait le travail sous notre couvert jus-
qu'à ce qu'il serait à même de satisfaire aux
exigences que je réclamais; qu'alors la cession
deviendrait définitive et le transfert des bre-
vets aurait lieu en son nom.
Il fut spécialement entendu que notre éta-
blissement ne servirait à la publication et à
l'impression d'aucun journal politique jusqu'en
1872, époque de l'expiration de notre traité de
4862 . C'était du reste une superfétation ; puis-
que le journal l' Avenir avait son atelier à part,
avait paru jusqu'alors au moyen de son ma-
tériel exclusif, et que ses caractères étaient
fondus à une hauteur différente des nôtres.
Mais j'étais bien aise d'en faire l'observation
— 14 —
expresse, afin de ne donner prise ni à la mal-
veillance ni à la mauvaise foi.
De ce jour Desbenoit prenait la direction de
notre établissement et devenait l'ouvrier im-
primeur de nos travaux de ville, comme il res-
tait l'ouvrier imprimeur du journal l' Avenir.
Cette connexité de travaux, jointe aux récla-
mes faites par Desbenoit dans l' Avenir et aux
prospectus adressés à la clientèle de la ville
firent supposer que Desbenoit était devenu
mon cessionnaire véritable. Certes, c'eût été le
plus ardent de mes désirs, s'il avait pu rem-
plir les conditions ordinaires de vente ; je n'en
avais jamais fait mystère, puisque je m'étais
servi de la voie de la publicité pour l'annon-
cer urbi et orbi. Ce que j'avais fait en impres-
sions ou publications depuis 1862, tout autre
pouvait le faire sans malversation à ma place.
Desbenoit, quoiqu'il fut l'ouvrier de l' Avenir,
non seulement pouvait devenir mon ouvrier,
mais aussi mon cessionnaire. La preuve en est
dans les termes du traité de 1862, ainsi conçus:
« Pharisier ou ses ayants-cause s'interdisent
le droit durant dix ans de fonder, d'éditer, de
publier ou imprimer tout journal politique et
d'annonces, sous la réserve expresse de tous
autres travaux ressortissant à l'imprimerie, tels
que...» Donc le traité est exclusif, et son
interprétation se renferme dans les termes de
cette exclusion, en dehors de laquelle moi et
les miens avions pleine liberté d'action. Fonder,
éditer, publier, sont ici trois termes identi-
ques, se rapportant à toute action personnelle
qui fait naître et qui engage la responsabilité
— 15 —
du producteur. Imprimer n'est pas ici l'action
de l'ouvrier qui applique la feuille de papier
sur la lettre, mais bien l'industriel qui prête
ses caractères et le matériel de son établisse-
ment typographique à la production d'un ou-
vrage de l'esprit. Toute autre interprétation
est inacceptable et entachée de mauvaise foi.
Or qui a fondé, édité, publié le journal
l'Avenir? Est-ce Desbenoit ou bien les ac-
tionnaires de la société, et par eux le comité
directeur? Qui a fait la déclaration de fonda-
tion ? Est-ce Desbenoit ou le comité ? Desbe-
noit vit-il des bénéfices de l'entreprise, ou bien
ne reçoit-il qu'un émolument proportionnel à
son travail manuel ? A cet égard nul doute
ne peut exister, après les déclarations des
fondateurs de l' Avenir. Il n'est donc pour rien
dans la fondation et la publication du jour-
nal.
Halte-là! s'écrie Markessou; il est pour
quelque chose dans la publication du journal,
puisqu'il signe : Le secrétaire de la rédaction,
Desbenoit.
— Par la sembleu ! me voilà pincé ; je suis
pris dans le traquenard de la logique de
mon adversaire! Je ne me serais jamais douté
chez lui de cette vigeur de conception, de cet
enchaînement de déductions philosophico-po-
litiques qui ont fait la gloire du journal la
Haute-Loire, et qui le placent au rang des
publications les plus autorisées. Et vous pen-
seriez que son propriétaire n'est pour rien
dans cette splendeur? Et vous oseriez croire
que les rayons de son génie ne s'enchevè-