Mémoires d'une institutrice, par Émilie de Vars

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Librairie internationale (Paris). 1867. In-18, 304 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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MÉMOIRES
D 'tSE
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EMILIE DE VARS
LIIÎIÎA n; i M :NT ;:;; NATIONALE
A. LACRCIX, vi r. r-ri^c ;'.!'OVLI. fe C. É:;ir:,ur;3
MEMOIRES
D'UNE
INSTITUTRICE
P.iRIS. —''IMP. L. POUPART-DAVYL, 30, BUE DU BAC.
MÉMOIRES
D UNE
INSTITUTRICE
PAR
EMILIE DE VA££
TA%IS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
15, BOULEVARD MONTMARTRE
A. LACROIX, VEBBOECKHOVEN & C, ÉDITEURS
&? 'Bruxelles, à Leipzig et à Livourne
186.7 ,
Tous droits de traduction et de reproduction réservés
MÉMOIRES
, D'UNE
INSTITUTRICE
I
PREMIÈRES ANNÉES ,
Je voulais dater ces mémoires du jour où j'ai
p>osé le pied sur le territoire russe. Mes amis n'ont
pias voulu me le permettre; et, comme je n'ai écrit
aes pages que d'après leurs instances réitérées, il
rrn'a bien fallu céder à leur volonté et donner à mes
lecteurs quelques détails sur ma première jeunesse
elt sur les causes qui me déterminèrent à partir
sceule, à dix-neuf ans, pour la Russie.
J'ai pourtant obtenu de ne pas commencer mon
nécit ab ovo. On a bien voulu me dispenser d'ex-
pSliquer comment les Mac-F descendent d'un
aincien chef de clan écossais, dont les exploits se
. racontent, comme une merveilleuse légende, dans
les chaumières de l'Ecosse, pendant les longues
soirées d'hiver \ comment mes ancêtres embrassè-
rent le presbytérianisme, et comment leur nom se
i
1 MEMOIRES D UNE INSTITUTRICE
trouve dans tous les récits de ces désastreuses
guerres de-religion qui troublèrent si longtemps et
si profondément les trois royaumes.
C'est à M..., charmante petite.bourgade située
sur les bords de la mer, et dans la maison de mon
grand-père paternel, que j'ai passé les dix premières
années de ma vie, et.les seules parfaitement heu-
reuses.
Mon grand-père avait été élu, par le voeu una-
nime de ses coreligionnaires, pasteur- de l'Eglise
presbytérienne de M..., dissidente de l'Église pres-
bytérienne officielle salariée par l'État.
Pendant trente ans, il fut l'appui, le conseil, le
père de la population de M... ; "sa mémoire y est
encore l'objet d'une pieuse vénération.- . . . .
Mon père avait une intelligence remarquable et
l'esprit éminemment organisateur; Il passait sa vie
à faire des calculs et à combiner des plans d'entre-
prises industrielles où rien n'était oublié, sinon le
moyen pratique de faire réussir ces projets si sa-
vamment conçus : pour mon père, il n'y avait pas
d'obstacle insurmontable.
La sagesse de mon grand-père, l'influence qu'il
exerçait dans sa famille, en raison de son double
titre de père et de. pasteur, avaient été pour l'ar-
dente imagination de son fils un puissant modé-
rateur \ mais, peu de temps après la mort de mon
aïeul, mon père, qui méditait une entreprise dont
Tes résultats, selon lui, ne pouvaient manquer d'être
PREMIERES ANNEES 5
magnifiques, décida que l'exécution de ce nouveau
projet nécessitait sa présence à Londres.
Ma mère ne partageait pas ses illusions; mais
elle savait que toute opposition de sa part était
inutile; elle se soumit, et le jour de notre départ
fut fixé.
Cette décision me causa une grande joie; j'avais
déjà le goût des v^ages, et voir Londres était un
de mes rêves.
En y arrivant, j'éprouvai ma première dé-
ception.
Le temps était brumeux ; une boue noire couvrait
les pavés; je ne pouvais me croire au terme de
mon voyage; je regardais autour de moi, et je me
demandais comment il était possible qu'on parlât
avec tant d'admiration de cette ville, placée près
d'une mer aux flots noirâtres (car je prenais la Ta-
mise pour la mer), si différente de celle qui baignait
le rivage de M... Je me sentais assourdie par le
roulement des voitures et par ces mille bruits qui
grondent comme un orage dans une grande cité.
L'immensité de Londres, l'activité fiévreuse de son
port, cette autre ville flottante sur son large fleuve ;
tout cela me surprenait, mais n'excitait pas mon
enthousiasme. Aussi, la détermination de mes pa-
rents de se fixer à D..., à trois milles de Londres,
me combla de joie. Là, je retrouvai des arbres, des
fleurs; je pus courir et jouer en liberté avec mes
frères ; je me sentais revivre.
4 MEMOIRES D'UNE INSTITUTRICE
J'étais encore une enfant, et j'avais, semblait-il,
bien des années à passer insoucieuse du présent et
de l'avenir ; il n'en fut pas ainsi.
Les espérances de mon père ne se réalisèrent
pas : il engloutit son héritage dans cette entreprise
dont il pensait avoir calculé toutes les chances. Le
jour où les fonds manquèrent, il fallut vendre un
matériel immense à vil prix. En l'achetant un ca-
pitaliste tripla sa fortune, là où mon père s'était à
peu près ruiné. Celui-ci ne s'arrêta pas pour cela ;
il forma d'autres projets ; quelques-uns eurent du
succès ; notre position s'améliora pendant quelque
temps, temps bien court, après lequel elle s'em-
pira tous les jours davantage.
Un quatrième enfant arriva au moment où il
fallut réduire à une seule fille de service le nombre
de nos domestiques. Je me trouvai en quelque
sorte chargée de la direction de la Nursery. J'ai
toujours aimé passionnément les enfants, et mon
beau baby faisait mon orgueil et ma joie ; mes au-
tres frères, âgés l'un de six ans et l'autre de huit,
n'étaient pas aussi faciles à conduire. Pour diriger
ces enfants, il fallait cesser d'être enfant moi-même.
Ma mère le sentait ; mais, obligée de seconder mon
père dans ses entreprises, de tenir ses écritures, de
lutter avec lui contre la mauvaise fortune qui nous
écrasait de plus en plus, il lui fallut me jeter brus-
quement dans la vie réelle, me faire passer, sans la
transition de l'adolescence, de l'enfance à l'âge mûr.
PREMIERES ANNEES D
L'intelligence et le coeur de ma mère me condui-
sirent dans cette voie difficile. La religion presby-
térienne, que nous professions, impose au père et à
la mère une espèce d'apostolat. L'habitude de la
prière, de la lecture de la Bible, de l'explication du
livre sacré par le chef de la famille donne au carac-
tère de celui-ci quelque chose de solennel qui frappe
l'imagination des enfants, et cette éducation reli-
gieuse assurait à ma mère un grand ascendant sur
moi. '
Mon cher baby avait deux ans ; mes frères pre-
naient l'habitude de se laisser diriger par la soeur
aînée ; mon père commençait à espérer un meilleur
avenir; une nouvelle spéculation, et cette fois on
avait écouté les conseils de la prudence, devait
mettre un terme à celte vie de privations à la-
quelle nous étions condamnés. Le courage de mon
père n'avait jamais faibli, pas plus que celui de ma
mère. Ils étaient dans la force de l'âge, et se
voyaient au moment de triompher par leur énergie
des derniers obstacles. L'aisance, sinon la richesse,
habiterait leur modeste demeure. Un cinquième
enfant venait de naître; je me rappelle encore l'im-
pression profonde que je reçus lorsque, le matin de
la naissance de ce frère, mon père le prit devant
nous dans ses bras, appela les bénédictions de Dieu
sur sa tête, et répéta ces paroles du prophète-
roi :
« Vos enfants seront autour de votre table
6 MEMOIRES D UNE INSTITUTRICE
comme de jeunes plants d'olivier. Ainsi sera béni
l'homme qui craint le Seigneur. »
Nos espérances, dont l'enfant semblait être le
gracieux messager, ne devaient pas se réaliser.
Mon père fut atteint, d'un mal subit; on ne put
en déterminer la cause. La douleur physique eut
pour effet immédiat de briser la force morale.
Un médecin fut appelé; il nous rassura. Rien
dans l'état de mon père ne semblait présager une
maladie sérieuse. Dix jours se passèrent ainsi; le
mal ne paraissait pas s'aggraver.
Mais le onzième jour, une crise terrible se dé-
clara. Mon père comprit qu'il allait mourir :
— Vous êtes tous là? dit-il, c'est bien. Je suis
heureux de vous voir. Je vous bénis. Pauvre Clary,
ajouta-t-il en s'adressant à .ma mère, je te lègue
un lourd fardeau à supporter; puisse l'amour de
tes enfants te le rendre léger! Dieu est bon : il
nourrit le passereau ; il donne au lis des champs
sa parure; il ne vous abandonnera pas.
Et, serrant une dernière fois la main de sa com-
pagne, il expira.
. Ma pauvre mère fut anéantie par ce malheur si
imprévu. Debout devant ce lit de mort, sans voix,
sans larmes, elle le regardait fixement et semblait
rivée à cette place fatale. Effrayée de ce muet dé-
sespoir, j'oubliai un instant ma propre douleur.
Mes prières pour entraîner ma mère loin de là
étaient inutiles; j'eus la pensée de mettre dans ses
PREMIERES ANNEES 7
bras son petit enfant; en l'embrassant, ses pleurs
coulèrent enfin avec les nôtres.
Après la mort de mon père, nous nous trouvâmes
en face de toutes les horreurs de la misère. Nos pa-
rents, et quelques-uns étaient fort riches, se mon-
trèrent envers nous prodigues,, surtout de conseils.
Ils ne nous épargnèrent pas les récriminations;
quelques-unes nous blessaient d'autant plus cruell-
ement qu'elles attaquaient la mémoire vénérée du,
chef de la famille. On blâmait les imprudences de
mon père, ses entreprises audacieuses; on ne se
souvenait pas qu'on les avait quelquefois encoura-.
gées, et l'on crut avoir rempli toutes les obligations
qu'imposent les liens du sang, en nous empêchant
de mourir de faim.
Pendant deux ans,,j'eus à soutenir le courage de
ma mère, complètement abattu par la douleur et.
l'adversité. Elle reprit enfin par degrés sa première,
énergie et le sentiment de ses devoirs envers nous.
La rentrée de quelques sommes, que nous considé-
rions comme perdues, nous assura, pendant quelque
temps, le plus grand de tous les biens, l'indépen-
dance.
On le comprend, avec l'existence qu'une inexo-
rable nécessité m'avait faite, mon éducation avait
été fort négligée ; ne pouvant avoir de maîtres, j'en-
trepris de travailler seule. Souvent l'amour de l'é-
tude me fit oublier des devoirs plus impérieux. Ma
mère me faisait quelques reproches; ils étaient si.
8 MEMOIRES D'UNE INSTITUTRICE
doux et si tristes qu'il m'était facile de deviner com-
bien il lui en coûtait de contrarier un attrait qu'elle
eût plutôt voulu encourager. "
Je pris alors sur mon sommeil le temps néces-
saire à mes études. Sans doute l'absence de mé-
thode les rendait très-incomplètes, mais mon intel-
ligence, obligée de se développer seule, y gagna
beaucoup. Il me fallait réfléchir, et je mis ainsi
dans ma tête plus d'idées encore que de mots.
Quant à mon éducation religieuse, elle fut com-
plète; ma mère lui donna tous ses soins : faire de
mes frères et de moi des chrétiens fut le but de
toute sa vie; jamais elle ne manqua de lire tous les
jours avec nous quelques passages du livre sacré.
Elle nous enseignait à y trouver la règle de notre
croyance et celle de notre conduite; elle en appli-
quait les différents passages à notre situation pré-
sente. Le vent de l'adversité soufflait-il avec plus
de violence sur notre pauvre demeure, ma mère
nous rassemblait autour d'elle, ouvrait au hasard
l'Évangile, en lisait à haute voix quelques versets,
nous en expliquait le sens, et toujours la consola-
tion et la paix descendaient dans nos coeurs. Nous
avions si souvent pratiqué cette pieuse coutume,
que pas un de nous n'en contestait l'efficacité.
Parmi mes chers souvenirs, il en est un que je ne
puis me rappeler sans sourire et sans être émue.
Mon plus jeune frère, William, charmant enfant
de cinq ans, avait éprouvé, pour je ne sais plus
PREMIERES ANNEES Ç)
quelle cause, un de ces chagrins bien amers à cet
âge, car pendant quelques minutes on est persuadé
qu'on ne se consolera jamais. William pleurait,
et ni les caresses de ma mère ni les miennes ne
pouvaient réussir à le calmer. L'enfant, habitué
à voir ma mère chercher dans le livre saint ses con-
solations, lui dit, tout à coup, avec un redouble-
ment de sanglots : — Mais, maman, lisez-moi donc
l'Évangile! Ma mère échangea avec moi un sou-
rire; elle prit le livre, parla de Jésus enfant à son
petit affligé. Celui-ci l'écoutait gravement; ses
larmes se séchèrent et, après avoir reçu encore
quelques baisers maternels, il alla jouer avec ses
frères; le grand chagrin était oublié.
II
FANATISME
Ma mère était excessivement tolérante. Elle
croyait que l'église presbytérienne comprenait mieux
que toute autre le véritable esprit de l'Évangile;
mais elle ne jugeait avec sévérité ni la religion offi-
cielle ni les autres assemblées dissidentes. — Toutes,
disait-elle, reconnaissent la Bible comme base de
leur croyance; la droiture du coeur suffit. A Dieu
seul appartient le droit déjuger les âmes. —Cette to-
lérance est loin d'exister dans toutes les églises chré-
tiennes qui se sont formées et qui. se forment en-
core; et le fanatisme de quelques-unes étonnerait
beaucoup ceux qui, ne voyant que l'admirable li-
berté politique et religieuse de l'Angleterre, croient
que tous les sectaires sont tolérants parce qu'ils y
sont tous tolérés.
On reproche aux protestants leurs dissidences,
leurs sectes nombreuses. Ces dissidences prouvent
au contraire quelle place tiennent chez nous les idées
religieuses. L'indifférentismeen Angleterre s'est ré-
FANATISME 11
fugié dans la religion officielle. Hors de là, on se
passionne pour les questions dogmatiques et mo-
rales, parce que là est la vie de l'âme; mais cette
passion, cette exaltation ont aussi, j'en conviens,
leurs inconvénients. Arrivées à leur plus haut de-
gré de puissance, elles conduisent au fanatisme, à
'l'intolérance; et c'est ce que nous voyons dans
quelques Eglises dissidentes, les méthodistes wes-
leyens, par exemple.
Il m'est arrivé, avec ces honorables et excellents
chrétiens, une aventure dont les détails feront con-
naître les aberrations où peut conduire l'exaltation
des sentiments les plus vrais et les plus saints.
Nous habitions un cottage à trois milles de
Londres; j'avais alors seize ans, et j'allais souvent
dans cette ville voir une de mes amies beaucoup
plus âgée que moi, et mariée depuis six ans à un
méthodiste. Mistress Louisa Musgrowe était an-
glicane; mais, pour plaire à son mari, elle assistait
quelquefois aux réunions des méthodistes.
M. Musgrowe, dans les premières années de son
mariage, n'en était pas encore arrivé à l'excès d'aus-
térité que les prédicateurs méthodistes développè-
rent plus tard en lui; il se contentait de suivre, avec
le plus grand zèle, leurs assemblées et de prier avec
ferveur l'Esprit de descendre dans son âme. Je trou-
vais le mari de Louisa fort ennuyeux ; son ton de
prédicant enthousiaste, ses invocations me parais-
saient assez déplacées dans des conversations farni-
12 MEMOIRES DUNE INSTITUTRICE
lières. « Il y a temps pour tout, » dit saint Paul;
j'étais tentée de le rappeler à M. Musgrowe, quand
il se jetait dans ses pieuses homélies.
Son frère, méthodiste beaucoup plus avancé que
lui, arriva à Londres avec un pasteur de sa secte,
un des elders (anciens) ; et la maison de mistress
Musgrowe devint un véritable synode au petit pied,
où son mari, son beau-frère et le ministre devi-
saient tout le jour sur les effets de la grâce, la régé-
nération par l'Esprit, et la certitude du salut.-Le
mari de Louisa achevait de perdre là le peu de
cervelle que la Providence lui avait octroyée.
Cela dura un mois. .Louisa m'écrivit, elle me
parla de l'ennui profond qu'elle éprouvait; mais
enfin son beau-frère et le ministre avaient fixé le
jour de leur départ au 28 octobre, et elle m'atten-
dait le 29. Elle avait besoin de moi pour reposer
son esprit de toutes ses fatigues morales.
Ma mère consentit à me laisser partir pour quel-
ques jours.
C'était un jeudi, car toutes les circonstances de
mon étrange aventure sont restées dans ma mé-
moire. Selon ma coutume j'avais fait la route à pied,
et je me trouvais plus fatiguée qu'à l'ordinaire. En
entrant dans le salon de mistress Musgrowe je ne
vis pas, sans un certain plaisir, qu'on avait avancé
l'heure du thé ; il était là, fumant dans la bouilloire,
au milieu de sandn>ichs et de gâteaux.
— Ta présence est pour moi le plus grand des
FANATISME l3
bonheurs, me dit Louisa, et pourtant je suis pres-
que fâchée aujourd'hui de te voir arriver.
— Et pourquoi cela ?
— Mon .beau-frère et le ministre se sont mal-
heureusement décidés à rester ici encore huit jours.
Il s'agit de former une nouvelle réunion de douze
à quinze adhérents au méthodisme, et mon mari
est le leader (chef) de cette classe.
Tu sais, continua Louisa, combien je regrette de
le voir s'engager, tous les jours davantage, dans
la secte des méthodistes les plus exaltés. Connais-
sant l'influence de mon beau-frère sur l'esprit de
mon mari, je ne le vois pas arriver ici sans terreur :
car à mesure que M. Musgrowe progresse dans la
perfection, son rigorisme sombre et atrabilaire pèse
de plus en plus sur sa famille, et surtout sur moi,
pauvre imparfaite ! Je n'obtiens la paix qu'au moyen
d'une obéissance passive dont le fardeau est bien
lourd, surtout quand mon beau-frère nous honore
de ses visites. Ainsi, aujourd'hui, tu ne devinerais
jamais quelle est la réforme qu'il a conseillé d'in-
troduire dans la maison ; et le, conseil a été suivi.
— A coup sûr, dis-je en regardant la table à thé et
les gâteaux, il ne s'agit pas de revenir à là pratique
du jeûne et de l'abstinence que, dans leurs com-
mencements, quelques méthodistes voulaient re-
mettre en faveur.
— Oh ! pour cela, non ! et je t'assure que mon
beau-frère ne nous conseillera jamaisde retrancher
14 * MEMOIRES DUNE INSTITUTRICE
quelque chose sur le service de la table. Le saint
homme ne semble pas se douter que certaines re-
cherches sensuelles puissent être des imperfections.
Les réformes sont tombées sur mes enfants.
— Sur tes enfants, dont l'aîné n'a pas six ans
encore ? /
-— Oui, Maiy, sur mes enfants! Ma mère a
donné à ma fille une belle poupée en habit de bal ;
mon beau-frère a trouvé là je ne sais combien de
sources d'immoralités, de vanités et de pompes de
Satan. Mon fils avait un cheval de bois, une trom-
pette et un tambour; tout cela était encore con-
traire à la perfection évangélique. — Ned pouvait
battre du .tambour un dimanche, crime abomi-
nable s'il en fut! Il fallait habituer les enfants, dès
l'âge le plus tendre, à la sévérité de la vie chré-
tienne. Le résultat de tous ces beaux discours a
été que, malgré les pleurs de Ned et de Claudy, —
et j'aurais volontiers pleuré de colère avec eux, —
on a jeté au feu la poupée, le cheval, le tambour
et la trompette; déplus, les pauvres, petits ont
été fouettés pour leur révolte contre cette belle exé-
cution ; et mon mari m'a signifié qu'il ne voulait
plus de joujoux dans la maison : — Des enfants
doivent apprendre à devenir des saints et non des
fils de Bélial.
J'ai gardé le silence, continua Louisa, mon pre-
mier besoin c'est la paix ; les luttes me brisent.
L'exaltation religieuse de mon mari est devenue
FANATISME l5
une véritable monomanie. Tu es restée près de six
mois sans venir ici, tu pourras juger des progrès du
mal. Ma maison devient un tombeau ; et quelque-
v fois je me prends à désirer d'en voir sceller la
pierre et que tout soit fini. C'est mal, bien mal à
moi, chère Mary, de t'attirer ici pour te faire par-
tager mes tristesses. Mon beau-frère étant là, il
nous sera difficile de trouver quelques instants pour
causer. Il te faudra subir trois ou quatre sermons
par jour ; il ne lui en faut pas moins pour entrete-
nir son talent dexhortateur.
— Sois tranquille, je les écouterai avec patience;
je puis y trouver quelque chose d'utile pour moi.
— Dieu le veuille, Mary ! au reste, tu as une
piété sincère. Pour moi, malheureusement, il n'en
est pas ainsi. Dans ma position il me fallait ou de-
venir folle, ou sentir se refroidir dans mon coeur
l'esprit chrétien. Que veux-tu? j'ai craint la folie;
ne voulant pas être une sainte à la manière de
mon mari, mon coeur est devenu de glace pour tout
ce que je vénérais autrefois.
J'allais tenter de combattre cette disposition d'es-
prit de ma chère Louisa, lorsque M. Musgrowe
entra avec son frère Francis et là commença l'é-
trange scène dont j'ai à faire le récit.
Le mari de Louisa était très-grand, très-maigre;
son front bas fuyait en arrière, ses yeux bleus et à
fleur de tête étaient surmontés d'énormes sourcils,
ses lèvres étaient pâles et pincées, le menton
10 MEMOIRES D UNE INSTITUTRICE
n'existait presque pas ; ' tout l'ensemble de cette
physionomie bizarre indiquait une absence com-
plète d'intelligence.
M. Francis était laid pour le moins, autant que
son frère, mais d'une autre manière. Entre eux tout
était contraste, et cependant ils se ressemblaient.
Le front bombé de M. Francis Musgrowe se pro-
jetait en avant, et son menton, fortement accusé,
indiquait l'énergie. Cet homme avait au plus haut
degré possible l'instinct de la domination; il l'exer-
çait avec d'autant plus de succès sur le mari de
Louisa, que celui-ci ne se faisait pas illusion sur
son infériorité. Son frère était pour lui un oracle
dont les décisions étaient sans appel possible ; il su-
bissait ses lois et les faisait subir à sa femme avec
cette obstination des esprits étroits, qui se cram-
ponnent à une idée et ne l'abandonnent plus.
Ces deux messieurs étaient entrés dans le salon
avec cet air solennel qui indique des natures accou-
tumées à s'élever dans les sublimes régions de la
perfection.
— Ah ! vous voilà, miss Ma^, me dit M. Mus-
growe, je suis très-enchanté de vous voir, permet-
tez-moi de vous présenter mon frère Francis Mus-
growe.
M. Francis me salua avec gravité et me dit :
— Miss, êtes-vous bien avec vous-même?
Je ne compris pas cette question. Je le regardai
avec un peu de surprise.
FANATISME
Il répéta sa phrase dans les mêmes termes :
— Miss, êtes-vous bien avec vous-même?
— Je vous remercie, dis-je enfin, je me porte
très-bien.
— Il ne s'agit pas de la santé de ton corps, jeune
fille, reprit-il d'une voix caverneuse. Le corps n'est
rien; il s'agit de ton âme, et je te le demande :
es-tu bien avec ton âme?
— Je ne vous comprends pas.
— Tu ne me comprends pas, enfant! tu ne me
comprends pas!
Et il levait les mains au ciel.
Et son frère, lui aussi, levait les mains et répétait
avec des intonations lugubres que je ne lui connais-
sais pas encore :
— Elle ne te comprend pas !
Ce que je commençais à comprendre, c'est que
Louisa, vivant avec ces deux énergumènes, avait
eu raison de craindre de devenir folle. Je la regar-
dais d'un air éperdu, comme pour implorer son se-
cours. Mais elle, placée de manière à ne pas être
vue de son seigneur et maître, et de son terrible
beau-frère, se contentait de protester par un haus-
sement d'épaules peu respectueux.
Voyant que je n'avais rien à attendre de ce côté-
là, je repris courage et je dis aux deux Mus-
growe :
— Eh bien ! non, je ne vous comprends pas; pour-
quoi ces questions?
]8 MÉMOIRES D'UNE INSTITUTRICE
— As-tu la certitude du salut? As-tu entendu
la voix de l'Esprit dans ton coeur? Te sens-tu régé-
nérée en Christ? Possèdes-tu ce don qu'on ne peut
plus perdre quand une fois on l'a reçu ?
Pendant que Francis Musgrowe m'interpellait
. ainsi d'une voix menaçante, le mari de Louisa ré-
pétait les paroles et les gestes de son frère. Plus
tard, en rappelant mes souvenirs, j'ai pensé que
tout cela devait être très-comique; dans le moment
je n'avais aucune envie de rire. J'éprouvais une vive
impatience et je ne sais quelle inquiétude vague. Je
me taisais.
— Malheureuse enfant ! reprit M. Francis, elle
ne peut lire dans son propre coeur, son âme est en
danger! Il faut la ravir à Satan, la sauver : prions
pour elle!
Dans ce moment, le pasteur méthodiste arrivé à
Londres avec sir Francis entra. C'était un person-
nage important, nnpresiding elder (président des
Anciens). Au premier regard qu'il jeta sur les deux-
fanatiques, il comprit qu'il y avait quelque chose
de grave. On le mit au fait, et il convint avec les
deux frères que mon âme était évidemment en
danger.
Et tous trois répétèrent : Son âme est en danger :
prions ! Et, se mettant à genoux, ils invoquent le
Père par Christ et supplient l'Esprit de dissiper mes
ténèbres.
Cette scène ridicule finit par agir sur mes nerfs.
FANATISME IÇj
Je fondis en larmes; ils entendirent mes sanglots, '
et tous les trois s'écrièrent :
— La grâce l'a touchée, elle sera sauvée! elle
sera sauvée! Prions! prions encore !
Je continuais à pleurer de colère. Heureusement
pour moi l'odeur du thé parfumé et celle des min-
cepies que Louisa mit sur k table rappelèrent
M. Francis Musgrowe à des pensées plus terres-
tres. Il se leva en observant, très-judicieusement,
que les mincepies devaient être mangées très-
chaudes. Le ministre fut de cet avis; on remit à
un moment plus opportun les prières pour le salut
de mon âme.
Après le thé, le ministre rappela qu'il était temps
de se rendre à la réunion des méthodistes. J'étais
persuadée que ces réunions, à quelques différences
près, ressemblaient aux nôtres. Je proposai moi-
même à Louisa de l'y accompagner. Un pasteur
écossais devait prêcher, et cela seul excitait ma
curiosité et mon intérêt.
Le ministre et MM. Musgrowe partirent les pre-
miers. En arrivant je me plaçai entre Louisa et
son mari.
On chanta le psaume quarante-deuxième; et, je
m'en apercevais très-bien, MM. Musgrowe ap-
puyaient avec force sur les versets qui leur parais-
saient convenir à ma situation.
« L'ennemi a tourmenté mon âme... Seigneur,
« hâtez-vous de m'e.xaucer, car mon esprit tombe
20 MEMOIRES D UNE INSTITUTRICE
' « dans la défaillance! Montrez-moi la voie que je
« dois suivre... Délivrez mon âme de la tribula-
'« tion, etc., etc. »
Ces pieuses applications du Psalmiste ranimèrent
mon irritation; et pourtant je regardais le choix de
ce psaume comme un effet du hasard.
Le ministre écossais monta en chaire. Il était
encore plus grand, plus décharné que MM. Mus-
growe. C'était le Temps en robe noire et en rabat
blanc, et tenant la Bible au lieu de faux.
— Mes frères, dit-il d'une voix tonnante et en
dirigeant son regard et ses gestes du côté du banc
des Musgrowe, une âme dans cet auditoire est bien
près de sa perte, je la recommande à vos prières;
elle est ébranlée, il est vrai, mais Satan la retient
encore captive; priez, mes frères ! Prions tous!
Et à l'instant les cinquante ou soixante personnes
qui composaient l'assemblée se prosternent et se
mettent à prier à haute voix. Chacun suit son ins-
piration, on s'exalte; les uns pleurent, les autres
crient : — Sauvez cette âme ! Sauvez cette âme !
Et tout en criant, gémissant, hurlant, on regarde
autour de soi pour deviner quelle peut être la bre-
bis rebelle.
Je me croyais au milieu de fous furieux. Louisa
me disait tout bas de prendre patience; mais, ef-
frayée, irritée, je ne pouvais retenir mes larmes.
Sans doute le ministre s'en aperçut, car, étendant
FANATISME 21
ses grands bras vers moi, il réclama le silence de
ses convulsionnaires, et s'écria :
— Réjouissez-vous, l'Esprit est descendu sur cette
âme, la voyez-vous ? Elle est terrassée comme saint
Paul sur le chemin de Damas; vos prières ont mis
en fuite l'esprit du mal. Babylone a été détruite ;
la grande prostituée est vaincue; et la bête aux
sept têtes menaçantes a reçu une blessure mor-
telle. Cette âme est à nous! Elle est sauvée! elle
est sauvée!
Ma situation devenait intolérable, je me sentais
mourir de honte et de douleur ; je pris résolument
mon parti.
— Monsieur Musgrowe, dis-je, je veux sortir
d'ici.
— Non, miss, il ne faut pas sortir, il faut vous
laisser sauver; sans nous vous étiez perdue.
— Soit! mais je vous préviens que, si vous ne
m'ouvrez pas la porte du banc, je l'escalade et je
fais un scandale de plus.
Sans doute M. Musgrowe lut sur ma physiono-
mie que j'étais bien déterminée, il me laissa sortir.
Dans mon exaspération, et par un instinct ma-
chinal, je repris la route de D..., sans réfléchir com-
bien il était choquant pour une jeune fille de seize
ans de se trouver seule, aussi tard, sur une grande
route. Je ne pensais qu'à fuir ce sabbat religieux,
dans lequel j'avais eu lé malheur de jouer le pre-
mier rôle. On peut juger de la surprise de ma
22 MÉMOIRES D'UNE INSTITUTRICE
mère en me voyant arriver éperdue, les )reux gon-
flés de larmes, à neuf heures du soir. Je lui racointai
tout ce qui s'était passé. Depuis ce jour, je n'allai
chez les Musgrowe qu'accompagnée parmamère((i ).
(i) Monsieur Çucheval-Clarigny a publié, dans la Revue des
Deux Mondes, un article très-remarquable sur les méthodistes-
wesleyens.
III
LES JEUNES FILLES PHILOSOPHES
J'avais pour amies à D... presque toutes les
jeunes personnes de mon âge. Celle que je préférais,
celle qui devait avoir sur ma destinée une si grande
influence, se nommait Sarah Dawis.
Elle était plus âgée que moi de trois ails. Soi!
esprit était sérieux et réfléchi; elle était par carac-
tère ce que j'étais devenue par position.
Nous n'avions ni les idées ni les goûts de notre
âge, Nos entretiens roulaient toujours sur nos lec-
tures, sur la morale; nous faisions de la philoso-
phie sans nous en douter.
Dans un de ces entretiens, nous élaborâmes un
projet dont l'exécution, malgré les nombreuses dif-
ficultés que nous eûmes à surmonter, réussit au
delà de toutes nos espérances. Ce fut un événement
à D... et dans les environs, et probablement on en
conserve encore le souvenir.
Presque tous les dimanches, je me rendais chez
24 MEMOIRES DUNE INSTITUTRICE
Sarah Dawis, et je passais avec elle la plus grande
partie de la journée.
Nous faisions ensemble de longues promenades
dans la campagne ; c'est là que nos conversations
devenaient plus intimes, et qu'elles prenaient sur-
tout un caractère de gravité. J'aimais tendrement
Sarah. Son esprit, très-supérieur, était une véri-
table séduction pour moi. J'étais orgueilleuse de la
distinction qu'elle établissait entre moi et mes com-
pagnes; ce n'était qu'avec moi qu'elle aimait à se
jeter dans les dissertations morales, religieuses, lit-
téraires, politiques même, car nulle question sé-
rieuse ne paraissait devoir nous rester étrangère.
Je suis encore très-persuadée que dans ces en-
tretiens il n'y avait nul pédantisme, nulle affec-
tation; nous ne cherchions pas à poser vis-à-vis
l'une de l'autre; nous ignorions qu'une convention, .
assez généralement reçue, interdit aux femmes de
s'occuper des questions qui touchent à ce qu'il y a
de plus intime dans l'âme humaine, aux besoins de
la société, à samoralisation ; si nous l'avions connue,
il est à croire qu'alors nous nous serions insurgées
contre elle.
Par un accord tacite, nous ne parlions jamais de
ce qui nous était personnel. Je ne cherchais point
à lire dans le coeur de Sarah. Mon affection pour
elle était mélangée d'un certain respect, je dirais
presque d'une crainte qui annihilait en moi le désir
d'épancher mon coeur dans le sien. Je la voyais
LES JEUNES FILLES PHILOSOPHES 2 3
absorbée dans ses sublimes conceptions, et je n'osais
lui avouer que toutes mes pensées n'appartenaient
pas aux plans de perfectibilité humaine que nous
faisions ensemble. Quelquefois, pourtant, je me
sentais le désir de pénétrer dans cette âme, dont la
virilité me paraissait étrange, d'y chercher si, au
milieu de ses rêves philosophiques, il ne s'en glis-
sait pas quelques autres semblables à ceux que je
faisais moi-même, rêves confus, dont je n'osais
m'avouer encore ni l'importance ni l'objet. D'où
venaient ces émotions que j'éprouvais toutes les
fois qu'un nom était prononcé par Sarah ? Y avait-
il à Londres, à Bath, où elle allait souvent, un
nom qui réveillât en elle des émotions semblables ?
Comment le lui demander? Cela m'était impossible,
et je continuais à philosopher avec elle.
Sarah avait un frère, Henri Dawis; il était atta-
ché à la rédaction d'un journal littéraire, de Lon-
dres, où s'élaboraient des questions de philosophie
et d'économie sociale et politique. Il traitait ces
mêmes questions dans des ouvrages spéciaux, et
son nom commençait à obtenir une juste célébrité.
Il Venait souvent à D... voir sa mère et sa soeur,
presque toujours le dimanche. On comprend avec
quel intérêt, Sarah et moi, nous l'écoutions quand
il développait devant nous ses théories.
— Il me semble, me dit un jour Sarah, dans
une de nos promenades du dimanche, et, ce jour-là,
noas nous étions plus que jamais jetées dans les
2
26 MÉMOIRES D'UNE INSTITUTRICE
aspirations vers un monde idéal, il me semble que
nul être sur la terre n'est dispensé d'être utile à ses
semblables. Tous se doivent à tous; c'est là la
grande idée chrétienne que Henri développait ce
matin.
— Ce n'est pas pour nous que ton frère parlait
ainsi Sarah; peut-être même ne s'apercevait-il
pas de l'intérêt avec lequel nous recourions.
— Tu te trompes, me répondit Sarah ; Henri
le sait bien, nous ne sommes plus des enfants; je
suis, — il est vrai que j'ai trois ans de plus que
toi, — une amie pour lui autant qu'une :soeûr; et,
d'ailleurs, son opinion sur nous n'est pas ce qu'il
nous iniporte de connaître.
Je ne pensais pas ainsi, mais je n'osais point le
dire à Sarah.
— Nous devons nous approprier^ continua-t-elle,
les pensées de mon frère et ses généreuses aspi-
rations. Si tous se doivent à touSj il s'agit de cher-
cher quel est le bien qu'on est appelé à réaliser,
et puis, ceci posé, marcher résolument vers son
but, sans se laisser arrêter par les obstacles. Cher-
chons donc, Mary. Quelle pierre pouvons-nous
apporter à la construction du grand édifice de la
perfectibilité humaine ?
— Nos mains sont trop faibles^ Sarafy pour en-
treprendre un tel labeur.
■ — On ne connaît jamais toute sa force ; d'ailleurs,
quand on ne peut placer une jxierre dans l'édifice,
LES JEUNES FILLES PHILOSOPHES
-/
on y apporte quelques grains de sable. Le sable a
son utilité, il cimente : sans lui, les pierres les plus
admirablement taillées se disjoindraient.
— Prise à ce point de vue, la question me pa-
raît plus facile à résoudre; et, je te l'avouerai, ce
matin les paroles de ton frère réveillaient en moi
un désir qui, bien des fois, a traversé mon esprit.
■— Et ce désir ? -
— Le voici : je vois autour de nous un grand
nombre d'enfants privés de toute espèce d'instruc-
tion morale et religieuse. La plupart sont employés
clans les manufactures. Le dimanche et les jours
où l'ouvrage manque, ils sont complètement aban-
donnés à eux-mêmes.
Aujourd'hui, nous avons vu les enfants de Wal-
ker, de Barkis; ils étaient là, devant leur porte,
pâles, mourant de faim. D'autres, plus misérables
encore, avaient suivi leurs parents dans la taverne;
ils s'enivraient de gin avec eux, et ils seront bientôt
victimes de leurs excès précoces. Tu as donné quel-
ques pences à Peggy et à Molly pour acheter du
pain; c'est bien, sans doute, de soulager une cruelle
souffrance, mais il me semble que l'âme de ces en-
fants souffre encore plus que leur corps. Ils ont
sous les yeux des exemples déplorables : ce qui
choque nos regards et notre délicatesse leur paraît
une chose très-naturelle. Ils n'ont nul souci de leur
âme : savent-ils seulement s'ils en ont une? Je vou-
drais le leur apprendre ; je voudrais pouvoir les
28 MÉMOIRES D'UNE INSTITUTRICE
réunir, au moins tous les dimanches, autour de
moi, me faire leur maîtresse d'école, et jeter dans
leur esprit quelques germes de morale religieuse.
— Eh bien ! me dit Sarah avec la gravité qui
ne l'abandonnait jamais, tu as trouvé le but vers
lequel tu dois tendre, au moins quant à présent ;
car ce but peut changer ou se modifier selon les
circonstances, le temps, les ressources dont on dis-
pose. Ce n'est point en vain qu'une inspiration se
fait jour en nous ; c'est une vie nouvelle qui se ma-
nifeste, et nous n'avons pas le droit de la détruire.
Tu as dix-sept ans, et j'en ai vingt, et te voilà
plus avancée que moi. Ce moyen d'être utile à nos
semblables, je le cherchais ; mais toi, tu l'as trouvé.
Pourquoi ne m'en avais-tu jamais rien dit ?
— C'étaient plutôt des rêveries vagues qu'un
projet arrêté, et je ne sais si ce désir pourrait se
réaliser.
— Nous en trouverons les moyens.
— Tu consentirais donc à me seconder?
— Sans doute ! Notre puissance d'action est au-
jourd'hui trop limitée pour qu'il né soit pas né-
cessaire d'unir nos forces. Souviens-toi de ce
qu'Henry nous disait, il y a huit jours, sur les
merveilles de l'association.
Je n'avais rien oublié de ces paroles. Chaque mot
était resté gravé dans mon esprit, et, disons-le fran-
chement, dans mon coeur; Sarah était le reflet de
la pensée de son frère, et cela m'explique comment
LES JEUNES FILLES PHILOSOPHES 20,
j'avais pu m'attacher à un caractère si complète-
ment opposé au mien.
— Il s'agit à présent, continua Sarah, de s'en-
tendre sur la marche que nous devons suivre.
Voyons, Mary, tu as réfléchi là-dessus ; c'est à toi
d'ouvrir un avis.
— Eh bien ! dis-je à Sarah, pour commencer, pre-
nons tous les dimanches, pendant quelques heures,
les enfants les plus abandonnés. Nous leur ensei-
gnerons à prier, à lire; nous les tirerons de leur
engourdissement. Je les ai quelquefois interrogés;
tu ne peux te figurer, Sarah, quelle est leur igno-
rance. La plupart des mots dont nous nous ser-
vons n'ont aucun sens pour eux.
— Tu n'éprouves aucune répugnance à te mettre
en contact avec ces enfants couverts, de haillons, à
la figure barbouillée et aux mains sales?
— J'aime trop les enfants pour éprouver ces ré-
pugnances. Il faut si peu de chose pour les rendre
charmants : leur laver les mains et le visage, passer
le peigne dans leurs cheveux, qui seraient si beaux
s'ils n'étaient pas toujours en- broussailles. Sois
tranquille, si nous pouvons les réunir, tu ne verras
autour de toi que de jolies petites filles blanches et
roses; leurs traits ne seront plus couverts de suie,
de terre et de tous les ingrédients que ces chères
créatures trouvent partout, et dont elles seraient
bien fâchées de ne pas mettre un échantillon à leurs
00 ME.M0IRES D'UNE INSTITUTRICE
joues et à leurs mains : ce sera une véritable trans-
formation.
—- Tu me décides à te seconder, me dit Sarah
en souriant, pourvu que tu sois la fée chargée de
ce prodige. Je l'avoue, j'aime peu les enfants; je
ne pourrais, comme tu le fais de si bonne grâce, les
garder autour de moi des journées entières ; leurs
exigences, leurs caprices, le besoin de mouvement
qui est en eux me les rendent insupportables.
— Et quand tu seras mariée, si tu...
— Je ne me marierai jamais, interrompit brus-
quement Sarah.
— Jamais !
— Non, jamais ! La vie de famille, c'est de I'é-
goïsme concentré sur un petit nombre d'individus.
Il y a quelque chose de préférable à la famille, c'est
l'humanité. Dans le catholicisme, les soeurs de cha-
rité comprennent cela; et si j'étais catholique, je
serais soeur de charité. Tu le sais, j'ai de grandes
espérances de fortune; à la vérité elles sont éloi-
gnées, et, en attendant, une humble médiocrité est
mon partage. Qu'importe! J'attendrai, je resterai
libre pour réaliser un jour, sans obstacles et sans
entraves, le bien que je me sens appelée à faire. Je
réfléchis beaucoup avec toi, plus encore seule avec
moi-même. Tu es trop jeune pour que je puisse
m' 1 expliquer davantage...
J'aurais bien voulu pénétrer dans les sublimes
■profondeurs de l'âme de Sarah. Quel malheur de
LES JEUNES FILLES PHILOSOPHES . 3 I
n'avoir que dix-sept ans! Combien je désirais
vieillir, pour voir s'ouvrir devant moi ce sanctuaire
et admirer les trésors qu'il renfermait !
— Où réunirons-nous ces enfants? dit Sarah
après quelques instants de silence, pendant lesquels
je.la considérais avec autant d'admiration que de
respect; dans nos maisons, c'est impossible.
— Voilà une première difficulté.
— .Nous en trouverons d'autres, il faut nous y
attendre.
— Il }' a bien la taverne de Smith, il ne trouve
pas à l'affermer; elle nous conviendrait parfaite-
ment ; mais, deuxième difficulté, nous n'avons pas
d'argent.
— Ayons recours à l'association , dit Sarah.
Louisa, Harriet, Charlotte, bien qu'elles aient l'es-
prit frivole, ont le coeur excellent. Proposons-leur
de s'unir à nous, et puis après on verra, on dé-
cidera.
Nous parlâmes à nos amies ; elles adoptèrent,
notre plan avec cette vivacité, cet élan généreux de
la jeunesse, que le temps plus tard modifie. On de-
vient prudent, et l'on en vaut beaucoup moins.
L'expérience m'a toujours paru un avantage très-
contestable ; elle nous ôte presque autant de qua-
lités que d'illusions.
Le prix de location de la taverne n'était pas très-
élevé, et pourtant il fut au-dessus des ressources de
l'association. Henry Dawis, notre seul confident,
32 MÉMOIRES D'UNE INSTITUTRICE
vint à notre secours ; il paya le premier trimestre.
Le second dimanche de juillet 184., nous allâmes
chercher nos petites protégées et nous les condui-
sîmes à la taverne, située à un demi-mille de D...
Nos compagnes amenèrent une douzaine d'en-
fants; et nous commençâmes à remplir notre rôle
d'institutrices avec la conscience de la hauteur
de notre mission. Certainement, Sarah et moi
nous ne doutions pas que notre tâche n'eût son
importance dans la grande oeuvre de la perfecti-
bilité humaine rêvée par Henry Dawis. Cette pensée
éleva Sarah au-dessus d'elle-même : elle lui fit
oublier qu'elle parlait à des enfants. Nos petites
filles ne comprenaient rien à son éloquence ; elles
ouvraient de grands yeux,' roulaient dans leurs
petits doigts les coins de leur tablier ou de leur mou-
choir; quelques-unes finirent par s'endormir. Plus
tard, Sarah s'aperçut que, mieux qu'elle, je savais
captiver l'attention des enfants, et que si Louisa,
Charlotte, Harriet n'étaient pas des philosophes,
elles avaient la patience nécessaire pour enseigner
à nos élèves les lettres de l'alphabet. Elle se sentait
trop supérieure à nous pour nous envier ces petits
triomphes, et le conseil réuni me confia la direc-
tion de l'enseignement.
Le premier dimanche, nous avions réuni vingt
enfants dans notre école. En moins de trois mois,
ce nombre s'éleva à près de cinquante.
Ce succès nous encourageait, et nous redoublions
LES JEUNES FILLES- PHILOSOPHES 33
d'efforts, mes compagnes et moi, pour donner à
notre oeuvre toute la perfection désirable. Il nous
fallait lutter contre bien des obstacles dont la cause
principale pouvait se résumer dans ces trois syl-
labes : pas d'argent.
Nous étions douze fondatrices, et les plus riches
étaient reçues avec des acclamations de joyeuse sur-
prise, quand, le jour de la réunion (deux fois par
mois), elles pouvaient mettre à la masse deux ou trois
shillings. Quelques-unes, hélas! j'étais du nombre,
n'avaient jamais eu à leur disposition ce bienheu-
reux shilling que la loi anglaise laisse au cadet
déshérité par son père. Un ou àtuxpennfs étaient
le maximum de notre offrande, et pourtant il fallait,
avec nos faibles ressources, acheter des livres, du
pain et quelques comestibles, pour donner à nos
petites filles une collation qui les encourageât à
venir nous trouver.
Sarah et moi, nous avions la mission spéciale de
distribuer de temps en temps à nos élèves quelques
vêtements indispensables : -=un mouchoir, un petit
bonnet, etc., etc.
Acheter des étoffes, les ressources de l'associa-
tion ne le permettaient pas. Il nous fallait faire des
miracles d'adresse pour utiliser les défroques, mises
au rebut, qu'on parvenait à se procurer. Heureu-
sement, malgré notre philosophie et nos aspirations
vers l'idéal, nous savions très-bien au besoin des-
cendre aux détails vulgaires de la vie positive. Sa-
04' MEMOIRES D UNE INSTITUTRICE
rah avait vraiment des doigts de fée, et je travail-
lais assez bien moi-même pour mériter ses éloges.
Il nous eût été difficile de ne pas éprouver un peu
d'orgueil, en faisant'admirer à nos compagnes tout-
ce que nous pouvions faire avec des objets bons tout
au plus pour la hotte du chiffonnier.
• A mesure que le nombre des enfants augmentait,
les difficultés devenaient plus grandes. Dans une
oeuvre aussi complètement désintéressée que la
nôtre, les ressources devaient rester stationnaires,
tant que nous serions réduites à notre bonne vo-
lonté et à nos seules forces.
Henry Dawis était là pour payer le second tri-
mestre. Grâce à lui, Sarah avait eu la gloire d'ap-
porter quelquefois cinq ou six shillings à l'associa-
tion; mais le travail d'Henry ne donnant encore
que le nécessaire pour lui et pour sa famille, Sarah
ne pouvait pas lui demander de plus grands sacri-
fices. Il nous fallut aviser au moyen de sortir d'em-
barras. Le conseil fut convoqué extraordinairement;
et, après avoir beaucoup délibéré, il fut convenu
que chaque associée ferait un appel dans sa famille.
Jusqu'à ce moment, tout s'était passé entre nous.
On savait bien, confusément, qu'on réunissait le
dimanche quelques petites filles, mais on ne s'en
occupait pas.
L'appel fait par l'association ne produisit pas un
très-beau résultat au point de vue de la caisse;
quand je dis caisse, il est bien entendu que je parle
LES JEUNES FILLES PHILOSOPHES 35
au figuré. Une bourse en soie verte, brodée par
Sarah, était plus que suffisante pour contenir notre
petit trésor.
Mais nos demandes attirèrent l'attention sur
notre école; on en parla au pasteur, le révérend doc-
teur C... Il vint la visiter, questionna les élèves et
les fondatrices. Nous dîmes simplement ce que nous
avions fait, ce que nous aurions voulu faire encore,
et le bon révérend nous promit son appui. Huit
jours après, nous reçûmes vingt-cinq livres.
On nous donna un local plus vaste, et notre
oeuvre se trouva tout à coup, arrivée à un degré de
prospérité inouïe. Nous eûmes une masse d'enfants,
non-seulement les dimanches, mais encore tous
les jours. L'école reçut les petites filles trop jeunes
pour aller dans les ateliers, et celles qui n'y trou-
vaient pas d'ouvrage. Cette population manufactu-
rière, jusque-là d'une immoralité effrayante, en-
trait dans la voie de la régénération morale. Le
grain de sénevé avait grandi, il était devenu un
arbre.
J'aimais à me rappeler cette comparaison de l'É-
vangile, en entendant dans notre école gazouiller
tous ces chers petits oiseaux du bon Dieu.
Il fallut prendre une gouvernante à raison de
cinquante livres par an. La caisse avait cessé d'être
une fiction, et Sarah avait accepté l'emploi de tré-
sorière.
Notre écoie fut nommée par le révérend doe-
36 MÉMOIRES D'UNE INSTITUTRICE
teur C... Ann's place School. Le gouvernement
nous offrit son appui. Le conseil s'assembla; il y
eut de ma part et de celle de Sarah une forte op-
position. Nous ne voulions pas aliéner notre indé-
pendance. Toutefois la majorité l'emporta; seule-
ment, en acceptant l'appui qui nous était offert,
nous déclarâmes ne pas vouloir de l'intervention
d'un ministre de la religion officielle. Cette condi-
tion fut acceptée, et je fus nommée superintendant
de l'école.
IV
HENRY DAWIS
Depuis qu'Henry Dawis s'était associé à l'oeuvre
de la moralîsation des enfants pauvres, il s'oc-
cupait beaucoup plus de moi qu'il ne l'avait fait
jusqu'alors. Dans la conversation, il en appelait
à mon jugement et semblait quelquefois le mettre
au-dessus de celui de sa soeur.
Sarah aimait extrêmement son frère; je m'aper-
çus bientôt qu'elle était jalouse de la bienveillance
qu'il me témoignait. Je me sentis blessée par cette
injustice, sans pouvoir prendre sur moi de m'ex-
pliquer là-dessus avec Sarah. Il n'y avait jamais,
dans l'intimité de cette singulière personne, de ces
moments d'abandon où le coeur s'épanche sans
l'avoir prévu. Elle voulait être aimée,, mais à sa
manière, dans de certaines limites qu'elle ne per-
mettait pas de franchir; et pourtant les rapports
avec Sarah étaient très-faciles. Ede était, dans tous
les petits détails de la vie, d'une extrême condes-
cendance. Elle sacrifiait à ses amis ses goûts, sa
3
38 MÉMOIRES D'UNE INSTITUTRICE
volonté, si simplement, qu'on ne songeait pas à lui
en faire un mérite. J'aimais Sarah pour les côtés
charmants de son caractère si égal et si doux ; mais
il me semblait toujours qu'il 3^ avait entre elle et
moi quelque chose qui nous empêchait de nous bien
comprendre.
Deux années se passèrent; l'affection de Sarah
semblait se refroidir de plus en plus, et je m'en af-
fligeais. Sarah était pour moi bien plus que je n'é-
tais pour elle. C'était la soeur d'Henry Dawis, et
depuis six mois j'étais la fiancée d'Henry sans que
personne se doutât de nos engagements, pas même
Sarah, J'aurais voulu les lui confier. Henry s'y
opposait, sans qu'il me fût possible de deviner ses
motifs. Quand j'insistais là-dessus, il me répon-
dait :
—■ Je vous en prie,, chère Maty, laissez-vous,
dans cette circonstance, guider par moi.
Souvent Henry me disait :
— Il y a dans l'homme quelque chose d'étrange ;
il possède parfois une force de volonté à laquelle
rien ne semble devoir résister. Cette force, je la sens
en moi arrivée à sa plus haute puissance, et j'é- '
prouve pourtant d'incroyables faiblesses. Je me
sens capable de soulever le monde, et je suis ar-
rêté par un-grain de sable; je ne serais pas lié par
des chaînes de fer, je puis l'être par un léger fil. Je
me suis trop étudié moi-même, chère Maiy, pour
ne m'être pas demandé le secret de ces contradie-
HENRY DAWIS 3 g
tiions; je ne l'ai pas trouvé. En regardant autour
d<e moi, je les ai rencontrées, non-seulement comme
maladie morale de quelques individus, mais dans
l'ihumanité tout entière, résumée par les tj'pes lé-
gendaires d'Hercule et de Sainson : partout la fai-
bllesse unie à la force. Est-ce le résultat de la na-
ture incomplète ou dégénérée de l'homme? Est-ce
um contre-poids à son orgueil? Je ne sais. Quant
à moi je me sens bien moins orgueilleux de ma
fo>rce qu'humilié de ma faiblesse.
Je vo}rais dans les paroles d'Henry plutôt une
disposition naturelle à s'occuper de mystères psy-
chologiques, qu'un retour sur lui-même, et pour-
taint la conversation ainsi dirigée me jetait dans une
vague tristesse.
V
LE SERMENT
Le moment arriva où Henry a3'_ant assuré, par
son travail, à sa mère et à sa soeur un avenir exempt
des soucis de la vie matérielle, put enfin penser au
nôtre. Il fut décidé que nous ferions connaître à
nos.deux familles les engagements que nous avions
contractés.
Avec quel bonheur je fis cette confidence à ma
mère ! Le plus beau rêve qu'elle pût faire pour sa
chère Mary était, je le savais bien, de la voir la
femme d'Henry Dawis.
— Chère fille bien-aimée, me dit-elle, Dieu te
récompense du courage avec lequel tu as supporté
les jours mauvais. Je le bénis de m'avoir réservé
cette consolation après tant d'adversités.
Trois jours après, c'était un dimanche, Sarah
ne parut pas à l'école. Les enfants congédiés, je
me rendis, comme j'en avais l'habitude depuis
quatre ans, chez mistress Dawis; je trouvai Sarah
LE SERMENT 41
seule dans le salon. Son visage était encore plus
grave qu'à l'ordinaire ; son regard me glaça.
Je lui tendis la main, elle me donna la sienne,
mais sans répondre à mon étreinte. Terrifiée par
cet accueil, mon coeur se serra; je balbutiai quel-
ques mots :
— Ta mère n'est pas ici?... Elle n'est pas malade,
j'espère...
— Ma mère, me dit Sarah en accentuant lente-
ment ses paroles, selon son habitude, quand elle
voulait dominer ou dissimuler ses impressions, ma
mère ne quittera pas sa chambre aujourd'hui, elle
souffre... Elle était loin... Elle ne pouvait pas s'at-
tendre...
Ici Sarah s'arrêta.
— Ta mère souffre! Elle était loin de s'attendre!
Que veux-tu dire, Sarah?
— Ah! tu ne le sais pas encore! Eh bien! ma
mère n'était nullement préparée à la possibilité du
départ de mon frère pour les Indes.
Et Sarah attachait sur moi un regard froid et
railleur; et sa voix stridente semblait vouloir me
faire une blessure de chaque syllabe qu'elle pronon-
çait.
— Parti! Henry! parti! et pour longtemps?
— Je l'ignore, me répondit Sarah, il a dû s'em-
barquer hier à Plymouth. Il voyagera pendant un
an, deux ans, je ne sais. Au reste, Mary, je me suis
chargée d'une lettre pour vous, la voici :
42 MEMOIRES D UNE INSTITUTRICE
Je pris la lettre. Je sortis sans dire un seul mot
à Sarah. J'avais hâte de fuir cette femme, devenue
mon ennemie implacable, qui semblait jouir de
mon trouble et d'une douleur que je ne pouvais
dissimuler.
Rentrée chez moi, je lus cette lettre.
Henry Dawis à Mary Mac-F...
« Pardon, Mary, chère Mary, pardon ! Je me sé-
pare de vous, non pour toujours, cro3rez-le bien,
Sarah elle-même me rappellera; et, si vous le vou-
lez encore, chère Mary, nous pourrons enfin être
heureux.
« Mary, il est un secret que j'aurais voulu
vous laisser ignorer; il faut à présent vous l'ap-
prendre.
« Vous savez à quel point Sarah m'est chère;
depuis notre enfance une conformité de goûts, d'o-
pinions, nous a unis l'un à l'autre encore plus que
les liens du sang. Il y a eu entre nous deux un
échange continuel de pensées; nous avons vécu en-
semble de la vie intellectuelle. Sarah croyait me
devoir le développement de son intelligence; mes
inspirations me semblaient venir de cette soeur si
tendrement aimée. Nous ne nous comprenions pas
l'un sans l'autre. Dans un moment d'exaltation,
nous jurâmes de ne jamais séparer nos destinées,
de nous vouer au culte de la vérité, à la recherche
LE SERMENT 43
du beau idéal, et, pour cela, de rester libres l'un et
l'autre.
<t Je jurai, chère Mary. J'étais tellement absorbé
par l'étude, que je ne croyais pas à la possibilité de
regretter un jour d'avoir fait un semblable ser-
ment.
<t Vous arrivâtes à D...; ma soeur vous connut,
et, avec cette puissance d'intuition qui la distingue,
elle devina tout de suite votre valeur. Elle avait eu
des compagnes, elle eut en vous une amie, et moi,
Mary, je vous aimai, je vous aimai longtemps avant
d'oser vous le dire.
« J'espérais que l'affection de Sarah pour vous
la disposerait à me rendre une parole imprudente;
qu'elle comprendrait combien un pareil engagement
était, à notre âge, un acte insensé.. Mary, il n'en a
pas été ainsi. Aux premiers mots que j'ai pronon-
cés, Sarah m'a montré une indignation doulou-
reuse ; elle a invoqué la sainteté du serment ; elle en
a appelé à mon honneur.
« —On place ses résolutions, m'a-t-elle dit, sous
la garde d'un serment solennel, précisément parce
que l'on croit possibles les défaillances du coeur et
de la volonté. Sans cette triste prévision, quelle
serait la signification, la nécessité du serment?
L'épreuve est arrivée pour vous, et vous en êtes'
troublé; elle peut arriver pour moi, je le sais, et
je la recevrai comme un ennemi contre lequel on
a pris ses précautions. Briser les barrières qu'on
44 MEMOIRES DUNE INSTITUTRICE
a élevées soi-même pour protéger sa faiblesse est
une lâcheté.
« Rien n'a pu fléchir cette logique implacable.
J'ai supplié, mes supplications ont irrité Sarah. Elle
m'a juré qu'elle se séparerait à jamais de moi,
qu'elle renoncerait à mes dons, qu'elle irait deman-
der, s'il le fallait, à la condition la plus humble, un
moyen d'existence. Choisissez, m'a-t-elle dit, entre
le respect qu'un honnête homme doit à sa parole
et le parjure; choisissez entre Mary et Sarah!
Il vous faut ou renoncer à elle ou renoncer à
moi.
« Mary, je n'ai pas-eu le courage de briser, d'un-
mot, les liens si chers auxquels j'ai dû vingt années
de bonheur. Je ne puis faire un choix entre vous et
ma soeur. Je le sais trop, l'obstination de Sarah
s'irriterait par la lutte. Je m'exile pour quelque
temps, pour un temps bien court, je l'espère. Elle
me rappellera, so}rez-en sûre.
« Je comprends, Mary, combien votre coeur
sera blessé. Vous accuserez le mien de faiblesse, et
pourtant, Mary, je vous aime, je vous aime ardem-
ment. Si l'univers entier était entre vous et moi, je
me sentirais fort contre l'univers entier. Mais ce
grain de sable dont je vous parlais il y a quelques
jours, il est là devant moi, il m'arrête; ce fil léger,
il me retient, et je ne saurais le briser. Mary,
Mary, je suis malheureux ! ayez pitié de moi, ne me
LE SERMENT 45
rejetez pas avec mépris, permettez-moi d'espérer
dans l'avenir ! »
Les espérances d'Henry ne pénétrèrent pas dans
mon coeur. Malgré moi, mon admiration pour son
caractère s'affaiblit, et de toutes mes illusions ce fut
celle que je regrettai le plus.
Ma mère fut indignée de ce qu'elle appelait la
lâcheté du coeur d'Henry; elle ne pouvait com-
prendre l'ascendant irrésistible que Sarah exerçait
sur ceux dont elle voulait être aimée.
Cet ascendant était tel, qu'au moment où Sa-
rah brisait sans pitié mon avenir, je ne me sentais
nulle colère, nul ressentiment contre elle; je pleu-
rais à la fois deux affections perdues ; et ces deux
amertumes étaient parfaitement distinctes l'une de
l'autre. Je confondais depuis longtemps le senti-
ment que j'éprouvais pour le frère et celui qua
m'inspirait la soeur. Sarah les avait violemment
séparés, mais elle ne les avait pas anéantis. Je
crois que, si je l'avais rencontrée, je n'aurais pu
m'empêcher de tomber dans ses bras, de lui de-
mander pourquoi elle ne m'avait pas jugée digne de
devenir sa soeur, et comment il était possible que
mon coeur se fût si fortement attaché au sien, sans
fondre cette glace dont j'avais toujours ressenti
l'impression. Oui, j'aimais encore Sarah, malgré
les douleurs qu'elle m'imposait. Il m'était pénible
d'entendre ma mère l'accuser d'un odieux égoïsme.
3.
46 MÉMOIRES D'UNE INSTITUTRICE
J'étais tentée de la défendre, même contre moi.
Aussi éloignais-je tout ce qui pouvait rappeler ce
triste sujet de conversation.
Morne, silencieuse, je souffrais cruellement.
Comme toutes les natures douées d'une grande
sensibilité, j'éprouvais le besoin de m'épancher.
Mais, dès mon enfance, il avait fallu m'habituer
à dominer toutes mes impressions, aies concentrer
en moi sans en rien laisser pénétrer; et quand il
m'eût été si doux et si utile de répandre mon
pauvre coeur, d'en montrer les plaies saignantes, je
me sentais arrêtée par je ne sais quelle crainte. Le.
fait est que je ne savais comment m'y prendre :
j'aurais eu besoin d'encouragement : il aurait fallu
qu'on devinât et mon mal et le remède au mal. Ma
mère elle-même, absorbée par le travail et les sou-
cis de la famille, n'avait pas eu le temps d'étudier
■mon caractère. Elle ne me comprenait pas toujours.
Ce fut bien des années plus tard que nous fîmes,
pour ainsi dire, connaissance; il nous fallut pour
cela subir l'épreuve d'une longue séparation, et que
le bonheur de se retrouver nous apprît ce.que nous
étions l'une pour l'autre. Alors seulement nous
commençâmes à jouir du bonheur d'une confiance
mutuelle; mais, à cette époque dç ma vie, il n'en
était pas ainsi, je ne savais que souffrir et me taire.
Ma mère prit, ou voulut prendre, mon silence pour
de la résignation, et elle crut devoir éloigner de
nos conversations tout ce qui pouvait rappeler des

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