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Mémoires d'une pétroleuse

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260 pages

Ma mère, n’en déplaise à ceux qui me croient d’une race à part, portée au mal depuis nombre de générations, était une douce et honnête créature. C’est du moins ce qui me fut dit, car je n’avais que trois ans lorsqu’elle mourut, donnant le jour à ma sœur, et je ne conservai d’elle aucun souvenir.

Je ne pourrais, hélas ! rendre le même témoignage de mon père. Si l’exemple de ma sœur prouve qu’il ne m’infiltra pas le vice avec son sang, son influence ne m’en fut pas moins funeste ; c’est à elle que je suis redevable d’un genre de vie dans lequel j’étais exposée à succomber presque fatalement.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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A. Teram

Mémoires d'une pétroleuse

AVANT-PROPOS

Ce livre est un roman ; mais la fiction ne porte que sur la trame, et la plupart des scènes qui s’y déroulent sont empruntées à la mémoire de l’auteur bien plus qu’à son imagination.

Initié depuis bien des années aux mystères de cette population indigente qui abonde dans toute grande ville, et particulièrement dans notre capitale, il lui a été facile de ne présenter aux lecteurs que des personnages dont il avait étudié sur le vif et le caractère et là physionomie.

De plus, ayant eu le triste privilége d’examiner de très-près les acteurs du grotesque drame de la Commune, il s’est attaché à leur prêter de préférence les faits et gestes dont il avait été personnellement témoin.

Ainsi la confession publique attribuée au père Lorin est celle d’un héros de Belleville ; les moindres détails sur son genre de mort et sur son agonie sont de la plus rigoureuse exactitude. Ses dernières paroles ont été notées durant qu’il les prononçait. L’auteur a cru bon de montrer, par l’exemple de cet homme qui se croyait dévoré par les sergents de ville, comment la haine contre les agents de l’autorité tient lieu parfois d’opinion politique.

Le convoi du commandant a été pour ainsi dire photographié à son défilé sur les boulevards. Le club de Saint-Sulpice, dans la séance du dimanche 14 mai, avec les orateurs également applaudis malgré leurs contradictions ; la panique produite dans l’assistance par la frayeur prématurée de l’entrée des troupes ; les deux grands chefs de la Commune, rencontrés dans la rue du Jardinet, et dont l’un avait un costume si démocratique ; les femmes officiers ; les capitaines marchands de légumes au tas ; les personnes arrêtées pour avoir haussé les épaules devant des proclamations ; les bouteilles et les verres apportés à la vue des bons de réquisition ; la roue détachée aux voitures de maîtres, tout est de la plus scrupuleuse vérité historique.

Il n’y a pas jusqu’à la lettre de l’aumônier du Val-Fleury, au doute qu’elle fit naître parmi les gardes les moins égarés du bataillon du Gros-Caillou, et à leur manière d’agir envers la personne appelée à la leur communiquer, qui ne soient d’une authenticité parfaite.

CHAPITRE PREMIER

Ma mère, n’en déplaise à ceux qui me croient d’une race à part, portée au mal depuis nombre de générations, était une douce et honnête créature. C’est du moins ce qui me fut dit, car je n’avais que trois ans lorsqu’elle mourut, donnant le jour à ma sœur, et je ne conservai d’elle aucun souvenir.

Je ne pourrais, hélas ! rendre le même témoignage de mon père. Si l’exemple de ma sœur prouve qu’il ne m’infiltra pas le vice avec son sang, son influence ne m’en fut pas moins funeste ; c’est à elle que je suis redevable d’un genre de vie dans lequel j’étais exposée à succomber presque fatalement.

Ouvrier décorateur, adroit et leste à la besogne, mon père avait le déplorable défaut de boire. Le produit de sa journée se montait souvent à dix et douze francs ; mais il les dépensait en moins de rien chez le marchand de vin, et lorsqu’il rentrait au logis, il était rare qu’il lui restât une obole pour subvenir aux dépenses du ménage. Encore si l’effet de ses libations s’était borné à perdre le produit de son travail avec l’usage de sa raison ! Mais la boisson l’animait et le mettait dans un état de rage des plus effrayants : alors il frappait et brisait tout ce qui lui tombait sous la main.

C’est à ces emportements qu’au dire de mon aïeule était due la mort de ma mère. Celle-ci souffrait depuis son mariage d’autant plus que son caractère était calme et doux. Jamais elle n’avait su résister à son brutal mari. Absent, elle vivait dans les transes de le voir revenir ; présent, elle le voyait mettre en pièces son chétif mobilier, battre son enfant sans motif, se livrer sur elle-même à des sévices atroces. En mettant au monde une nouvelle victime, elle manqua de force, et mourut le surlendemain de la naissance de ma sœur.

Devenu veuf, mon père proposa à sa belle-mère de se charger de ses enfants : il promettait de payer bien exactement les mois de nourrice pour ma sœur et une bonne gratification pour moi. Il gagnait tant que cela lui aurait été très-facile ; mais ma grand’mère connaissait trop son penchant à l’ivrognerie pour se fier à sa parole.

Elle nous prit néanmoins toutes les deux. Bien que veuve et déjà aux prises avec les infirmités de l’âge, elle ne pouvait nous livrer à son gendre. Nous étions tout ce qui lui restait de sa fille bien-aimée, il lui aurait été trop dur de nous voir abandonnées par les rues.

Sans trop réfléchir comment avec le faible produit de son travail elle arriverait à nous élever, elle commença par nous emmener chez elle. Comme beaucoup de vieilles femmes de ce temps-là, elle avait des idées de religion : elle croyait que Dieu n’abandonne jamais le plus petit des siens. Avec une pareille confiance on peut prendre à sa charge six enfants aussi bien que deux.

Il sembla tout d’abord que la Providence vint effectivement lui donner raison. A peine rentrée avec nous dans son réduit, elle préparait un biberon pour ma sœur et de la bouillie pour moi, lorsque deux sœurs de charité frappèrent à la porte. Averties de sa douleur et de son embarras, elles venaient chercher ma petite sœur qu’elles mirent de suite en nourrice.

Le départ de la petite allégea de beaucoup la tâche de ma grand’mère ; avec moi qui marchais bien seule, elle pouvait, à force de travail et d’économie, se tirer d’affaire.

Toute ma première enfance se passa près de cette pauvre vieille, et c’est dans sa petite chambrette, dans cet intérieur si restreint et si paisible, que je vais rechercher mes plus lointains souvenirs.

Je me vois encore lorsque j’avais huit ou neuf ans. Ma soeur, revenue de nourrice, était spécialement confiée à ma garde. Le matin, je la levais, je la faisais manger, je la conduisais à l’asile en me rendant à l’école, et je la ramenais le soir à la maison que nous habitions alors dans la rue Saint-Jacques. Une fois rentrée, mes leçons apprises, je me mettais au ménage, pendant que ma grand’mère continuait de rempailler des chaises. C’était son état, et elle se proposait plus tard de me l’apprendre. Souvent, lorsqu’elle était allée reporter son ouvrage, je me dépêchais à faire la soupe, toute fière de lui montrer mes précoces talents. La marmite était bien un peu lourde, mais les voisines venaient volontiers m’aider à la soulever pour la placer sur le poële, et je donnais tant d’attention à mettre dedans tout ce qu’il fallait, que la soupe était toujours bonne. Ma sœur, stimulée par l’exemple, se prêtait aux mêmes soins.

Son retour avait été doublement heureux pour nous. La dame, trouvée par les religieuses pour payer les mois de nourrice, continuait de se charger d’elle, et, au lieu de la placer dans un orphelinat, elle avait préféré la rendre à sa grand’mère, en donnant à celle-ci les vingt-cinq francs par mois réclamés partout ailleurs. Ce revenu fixe était une fortune pour nous ; il permettait de payer régulièrement le terme. Aussi, sans mon père, depuis l’arrivée de cette chère petite, la misère aurait fui ; mais, à partir de la mort de ma mère, la débauche s’était jointe chez lui à l’ivrognerie. Il avait quitté son état, et, loin de remplir ses engagements envers ma grand’mère, il venait parfois lui emprunter de l’argent, qu’elle devait donner, sous peine de nous voir battre ma sœur et moi, et de l’entendre jurer qu’il allait nous emmener.

Lorsque la pauvre femme venait de toucher le prix de quelques rempaillages, elle le sacrifiait en soupirant pour nous débarrasser de lui. Mais obligée, comme elle l’était, d’acheter de la paille, de faire un peu de crédit à ses pratiques, enfin de nous nourrir, ses poches étaient souvent vides. Alors notre père nous brutalisait tellement toutes deux qu’il nous fallait appeler à notre secours quelques honnêtes ouvriers du voisinage.

Bien que ses visites ne fussent pas très-fréquentes, les coups qu’il me donnait, le tumulte que sa brutalité occasionnait, me causaient une telle impression, que je tremblais dès que des pas d’homme se faisaient entendre dans notre couloir. Parfois, lorsque je sortais avec ma grand’mère, je me cachais tout d’un coup la tête dans son tablier, en m’écriant : Voilà papa ! Cette appréhension était le seul point noir de mon existence. Ma sœur était si gentille, mon aïeule si bonne, la religieuse de ma classe si douce ! J’aimais l’école à l’égal de la maison. J’apprenais mes leçons très-facilement, j’avais chaque jour des bons points, le samedi je rapportais souvent la croix. Ma joie était alors bien grande ; mais je crois que celle de ma grand’mère l’était davantage encore. La brave femme, qui prenait invariablement congé de toutes occupations le dimanche, passait une grande partie de cette journée à l’église : elle était toute fière de m’y conduire avec une décoration qui paraissait mieux sur ma plus belle robe que sur le sarreau de tous les jours. Je me vois encore placée près d’elle sur un de ces bancs de paille qu’on trouve adossés au mur intérieur, près du grand portail de l’église Saint-Séverin. C’est là que la bonne vieille égrainait son chapelet.

Tous ces petits détails sont bien insignifiants, mais ils contrastent tant avec ma situation présente, que je ne crois pas inutile de les rappeler. J’éprouve d’ailleurs un certain charme à en réveiller le souvenir. Dans quelques égarements qu’on ait pu tomber, quelque changement qui se soit opéré ensuite dans les sentiments, il est toujours doux de constater qu’on a été innocente et pieuse, ne serait-ce qu’à neuf ans : aussi, ma main tremble en traçant ces lignes et mes larmes mouillent mon papier.

Un jour que ma grand’mère, ayant fini ses rempaillages de bonne heure, était partie laver le linge au bateau, je me mis comme d’habitude à préparer le souper ; mais à peine l’eau commençait-elle à frissonner dans la marmite que la pauvre vieille rentra tout épuisée. Elle éprouvait beaucoup de difficulté à rapporter son linge. Elle voulut m’aider au ménage, ses forces trahirent de nouveau son courage. Elle dut se mettre au lit. J’appelai les voisines, on profita de l’eau chaude pour lui faire de la tisane ; rien ne semblait plus lui être agréable. Elle demeura six jours, toussant, tremblant la fièvre, avec de grandes douleurs dans l’estomac et dans la tête. Le médecin et le prêtre vinrent la visiter. Le septième jour, on lui mit le drap sur le visage et on me dit qu’elle était morte. Je me refusai d’abord à le croire, elle m’avait toujours raconté que c’étaient les colères de papa qui avaient tué ma mère. Nous avions été sages, ma sœur et moi ; comment grand’mère avait-elle pu mourir ?

Il fallut pourtant me faire à la réalité ; on m’enleva de sa chambre, on me mit au cou un petit fichu noir, coupé dans son tablier du dimanche, et on me conduisit à son convoi. Je le suivis encore plus effrayée que triste. Mon père nous accompagnait et si je ne me rendais pas bien compte de mon malheur, je comprenais néanmoins que ma pauvre grand’mère n’était plus là pour me soustraire à ses coups.

Au retour du convoi, mon père commença par fouiller tous les meubles de notre chambre pour chercher l’argent. On venait de payer le terme, la maladie avait coûté ; il ne trouva que trois francs déposés la veille par la sœur de charité. Il s’attendait à beaucoup plus, il soupçonna les voisins d’avoir volé et se mit à les injurier. Ces pauvres gens avaient été si bons ! Ils avaient veillé et soigné ma grand’mère, ils nous avaient nourries, toutes les deux, durant plusieurs jours ; c’était bien dur de les entendre traiter de voleurs. Mais bientôt mon père ne se contenta plus de crier contre les voisins, il s’en prit aux meubles et commença de les briser. J’étais morte de peur, je voyais ma petite chaise, le lit de ma sœur, le chauffoir de bonne maman, la marmite, tout cela voler en éclats. Sur ces entrefaites, la religieuse qui faisait ma classe entra. Elle venait dire que la dame qui s’occupait de Claire, c’était le nom de ma sœur, l’envoyait chercher pour la mettre dans une pension, et que sa supérieure avait trouvé une autre dame pour se charger de moi.

A la vue de ma maîtresse, je m’étais jetée sur elle, cachant ma tête dans son tablier comme j’avais l’habitude de le faire avec ma grand’mère ; mais un bras vigoureux m’arracha bien vite. Mon père ne laissa pas à la religieuse le temps de s’acquitter de sa commission, et se prit à crier, avec force jurements, que ce n’était pas sans raison si depuis longtemps il détestait ses pareilles, qu’elles avaient mission de soustraire les enfants aux familles pour les corrompre et leur remplir la tête d’une foule de niaiseries, qu’elles étaient des sangsues, qu’elles avaient sucé tout l’argent de sa belle-mère, enfin il vomit tant d’horreurs contre la religion, contre les prêtres et les religieuses, enfin contre elle-même, que la pauvre sœur s’enfuit sans oser me regarder.

Lorsqu’il ne trouva plus rien à briser, la colère de mon père parut un peu se calmer. Il alla chercher un vieux marchand d’habits, lui vendit pour deux francs cinquante tout ce que nous avions d’effets, sembla se réjouir, à la vue du mobilier détruit, du bon tour qu’il venait de jouer au propriétaire, puis nous fit signe de marcher devant lui.

Bien que Claire eut déjà six ans, elle ne marchait pas vite, surtout pour descendre ; ses jambes avaient été cerclées en nourrice. Une fois sur l’escalier, mon père, impatienté de sa lenteur, la poussa rudement du pied ; la pauvre petite tomba et jeta des cris d’autant plus forts qu’elle les contenait depuis plus longtemps sous l’empire de la terreur. Les voisins ouvrirent leur porte, mais ils n’osaient avancer. Ma soeur néanmoins profita de leur bonne volonté à nous porter secours et se sauva chez l’un d’eux. Mon père voulut courir à sa poursuite, il trébucha ; puis réfléchissant probablement à l’embarras que lui causerait une enfant aussi jeune et aussi peu ingambe, il dit à celui chez lequel elle s’était enfuie : « Ma foi, puisque vous l’avez, gardez-la ; si elle vous gène, vous n’aurez qu’à la conduire à cette affreuse béguine de tout à l’heure. Je vois bien qu’elle n’est bonne à rien. Elle s’entendra mieux à marmotter des prières qu’à gagner sa vie à la course. » Là-dessus il m’entraîna brusquement avec lui.

C’est ainsi que je me séparai de ma soeur et de nos bons voisins.

CHAPITRE II

A peine dans la rue, mon père entra chez un marchand de vin pour boire l’argent ramassé dans notre pauvre réduit. Je restais là, debout et de plus en plus effrayée, au milieu de tous ces hommes qui buvaient et vociféraient. Mon père racontait qu’il était volé, que cela ne l’étonnait pas, que sa belle-mère était une femme méprisable qui avait essaya maintes fois de lui arracher de l’argent ; puis il baissa la voix pour dire en confidence à son voisin que les prêtres étaient là-dedans. Au signe d’assentiment de son auditeur, je compris qu’il était de son avis et qu’il en savait encore plus long que lui sur ce point. Il y avait probablement là quelque chose au-dessus de la portée de ma jeune intelligence.

Après avoir bien cherché dans sos gousset pour s’assurer qu’il ne lui restait plus rien, mon père, moitié chancelant, s’en alla. Il avait sans doute oublié ma présence, car il ne me dit rien et m’aurait laissée, si, tremblante de me trouver au milieu de tous ces hommes à demi ivres, je ne m’étais hâtée de le suivre. Je marchais dans la même direction que lui tant bien que mal. Il quittait sans cesse le trottoir pour aller encombrer la chaussée de ses nombreux zigzags. Quand les cochers impatientés le rappelaient brutalement à l’ordre, il prétendait que c’était ma faute, moi qui n’osais m’éloigner des maisons. Enfin, vers le soir, après de longues heures de marche, durant lesquelles il regrettait de n’avoir plus d’argent pour boire, et évitait les sergents de ville avec une certaine frayeur et une habileté difficile à expliquer chez un homme qui paraissait privé de sa raison, il finit par s’arrêter devant la porte d’une maison de la rue des Amandiers, à Belleville. J’ignorai si c’était sa demeure, car il ne se donna pas la peine d’y pénétrer avec moi. Il s’avança au bas de l’escalier et de sa voix rauque appela à plusieurs reprises : Claudine, Claudine !...

Après quelques minutes d’attente, une femme descendit précipitamment et lui adressa la parole dans un jargon que je ne compris pas. Seulement je crus saisir que mon père lui expliquait qu’il avait laissé ma sœur parce qu’elle était idiote, ce dont la nommée Claudine paraissait fort contrariée. Quand il s’éloigna, il me dit de suivre cette femme.

Je gravis avec elle les escaliers jusqu’au quatrième étage. Là, elle me fit entrer dans une chambre sombre, éclairée par une seule porte vitrée. Cette pièce était si différente de celle de grand’mère que ma frayeur augmenta en y pénétrant : pas de meubles, sur le sol d’énormes tas de chiffons, quelques gobelets en fer battu, trois ou quatre assiettes du même métal encore pleines de détritus de viande qui semblaient avoir été dédaignés par les chats, un monceau d’os dans un coin, quinze ou vingt peaux de lapins retournées pour sécher et suspendues au mur. Je crus d’abord que j’étais chez un de ces marchands de chiffons comme j’en avais vus fréquemment rue de la Parcheminerie, et qu’il fallait traverser le magasin pour se rendre à la chambre ; mais non, la femme qui me précédait me désigna ce lieu comme celui que j’allais habiter, et me montrant un tas de loques des plus sales, elle ajouta :

« Tiens, tu vois, j’ai pensé à toi ; ton lit est fait. »

Je la regardais afin de voir si elle ne disait pas cela pour rire, mais son visage était si dur que je fis involontairement la moue et je me tus.

« Eh bien ! est-ce que tu n’es pas contente, répliqua-t-elle. Il aurait peut-être fallu que je te couche dans du duvet, petite vermine. Apprends d’abord à savoir procurer de l’argent. Aujourd’hui il se fait tard, je ne te réclame rien ; mais demain tu iras avec les autres, et gare à toi, imbécile, si tu ne sais pas ramasser. Ton père m’a donné plein pouvoir sur toi, ainsi fais attention. »

Puis se radoucissant :

« Tu vas avoir une sœur et un frère. Ils rentreront bien tard ce soir. Garde-toi de leur montrer ta mine refrognée. Pas de doléances, tu entends ; quitte vite tes yeux en dessous et ton air maussade. Tu n’es plus au couvent, tu n’as plus besoin d’être dissimulée ; il faut être naturelle. Si tu as faim, ramasse une de ces assiettes ; tu vois, la nourriture ne manque pas ici. Pourboire, cherche dans cette bouteille cassée, il doit y avoir encore de l’eau. Allons, dépêche-toi, fainéante, je ne suis pas ici pour te servir. »

Là-dessus elle ouvrit la porte vitrée et disparut.

J’étais stupéfaite : cette femme me faisait peur autant que mon père. Elle était cependant jeune encore : environ de trente à trente-trois ans. Son costume offrait un singulier contraste de richesse et de délabrement : une jupe de soie rayée, déteinte et fanée ; un corsage de cachemire noir, fortement déchiré sous les bras ; un fichu de tricot de laine rouge ; des bottines fines à hauts talons, et à ses oreilles des diamants d’un grand prix. Une chevelure noire, un peu crépue, lui couvrait le front et tombait en mèches longues sur son dos. Ses traits étaient vulgaires : des petits yeux d’un gris noirâtre très-vifs, mais dont les éclairs exprimaient la dureté plus que l’intelligence, un nez relevé aux narines ouvertes, une bouche grande, avec des lèvres minces ombrées par de légères moustaches, les joues maigres, la peau mate et jaunâtre ; enfin, sur tout le visage, une expression d’intrépidité, de confiance en elle-même, et de dédain pour la faiblesse d’autrui. On voyait que cette femme, toute laide qu’elle était, pouvait être attrayante pour les natures vigoureuses, disposées à la lutte, ou pour les natures abruties, réduites forcément à la soumission ; mais pour les enfants, pour les êtres faibles et délicats, elle était effrayante. A peine fut-elle entrée dans la pièce à côté que je l’entendis crier d’une voix aigre qu’elle s’efforçait d’adoucir :

« Mes petits amours, mes petits chéris, avant de vous endormir, venez vite baiser votre maman. Voilà du sucre, des biscuits pour demain à votre réveil. Approchez, vous le voyez, elle ne sait rien vous refuser. »

Ses enfants étaient donc là ? Quels étaient alors ce frère et cette sœur qui ne devaient me rejoindre que tard dans la soirée ?

Il va sans dire que je ne touchai pas à cette nourriture si généreusement offerte ; j’avais faim cependant, mais pas encore assez pour nettoyer de pareilles assiettes. J’étais même forcée d’en détourner mes regards ; leur vue jointe à l’odeur exhalée par le tas d’os m’avait donné mal au cœur. Bientôt je n’entendis plus bouger dans la pièce à côté ; j’étais seule, abandonnée, et dans quel lieu ? Je restai ainsi de longues heures, l’obscurité était venue ajouter son poids à l’horreur de ma situation, je tremblais de tous mes membres. Vers une heure du matin, la porte s’ouvrit, des pas se firent entendre, puis une voix qui disait :

« Allons, est-ce que tu n’as pas le bout de chandelle que le marchand de marrons t’a donné ? Tu sais, aujourd’hui, il y a du nouveau ; nous ne pouvons nous coucher dans l’obscurité ; il faut bien voir si les camarades n’ont pas pris nos lits.

  •  — Attends donc, ils ne nous mangeront pas ; du moment que tu ne marches pas sur eux, ils n’ont rien à dire. Je ne trouve pas mes allumettes.
  •  — Tu ne les trouves pas parce que tu ne le veux pas ; tiens, je les sens, elles sont dans ta poche.
  •  — Je te dis que non.
  •  — Laisse-moi les prendre.
  •  — Non. »

Tout à coup les assiettes et les gobelets roulent sur le pavé et ajoutent leur bruit métallique à celui que font deux corps en tombant. Les os dégringolent et les chiffons s’éparpillent en m’envoyant leur poussière dans les yeux. Ce fut un vacarme, un désordre général. Seules les peaux de lapins, vu la hauteur où elles étaient accrochées, demeurèrent immobiles. Mais chose plus étrange, voilà qu’au milieu de tout ce train un violon se fait entendre, je croyais être chez les sorciers. Enfin, il y eut une exclamation de joie : « Vois-tu, je les tiens, » et la lumière parut.

Je vis alors, étendus sur le carreau, une petite fille et un petit garçon à peu près de mon âge, sales et plus déguenillés que ceux que je voyais parfois sur le parvis de l’église. Je n’aurais osé les toucher.

Ils commencèrent par regarder dans les chiffons, puis n’y trouvant pas ce qu’ils cherchaient, le garçon s’écria :

« Tant mieux, elles ne sont pas là ; elles lui auront échappé. J’aime bien lorsqu’elle est attrapée.

  •  — Mais non, tiens, en voilà une, dit la petite fille en me montrant.
  •  — C’est vrai ! Porte vite la chandelle, que je voie quelle mine elle a. Oh ! qu’elle est propre ! La patronne n’a pas eu encore le temps de lui ajuster l’uniforme. Pourquoi restes-tu là, ma petite ? Est-ce que tu es de bois ? Tu as peur ? Attends, je vais te jouer un air. »

Et il se baissa pour ramasser son violon.

« Finis donc, dit en tremblant la fille, tu ne penses pas aux voisins. Pour le coup, demain le martinet secouerait la poussière.

  •  — C’est vrai. Il faut pourtant apprivoiser la petite ; elle tremble comme un pierrot auquel on coupe les ailes. Elle est gentille, sais-tu ; on dirait qu’elle a des sous dans sa poche.
  •  — Imbécile, crois-tu que la patronne n’a déjà pas eu le temps de la fouiller.
  •  — Oh ! ce n’est pas que je veuille qu’elle m’en donne ; seulement je dis qu’elle est gentille comme celles qui en ont.
  •  — Tiens ! vois-tu, ce qu’il nous faut faire, c’est de la coucher ; elle n’ose, eh bien ! prends-la par les pieds, moi par la tête, et mettons-la sur le tas.
  •  — Prends garde, tu vas l’effrayer ; ce n’est pas élevé comme nous dans l’ordure, il faut des précautions.
  •  — Belles précautions, elle ne dormira pas comme cela. Allons ! »

Et tous les deux de se précipiter sur moi, de me tirer, de me traîner ; je crus qu’ils m’étranglaient. Ils étaient parvenus à grand peine, non pas à me coucher sur les chiffons, mais à les faire rouler sur moi, lorsque la mort du bout de chandelle les laissa dans l’obscurité. Ils crièrent encore quelques secondes, puis se turent. Probablement ils dormaient. Pour ma part je n’en étais pas fâchée. Je tâchai de me débrouiller des chiffons, et vaincue par la fatigue et le manque de nourriture, je ne tardai pas à les imiter.

Vers les sept heures, lorsque je m’éveillai, mes compagnons n’avaient pas encore bougé. Je pus alors mieux les voir.