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Mémoires mortes

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L’AIR NOCTURNE ETAIT tiède et chargé d’effluves fruitées, la lune en son plein versait sur le parc un doux argent trompeur. Allongée dans l’herbe, sous les branches fleuries d’un chèvrefeuille, Nylone sommeillait. Un phénix, descendu sans bruit du ciel étoilé, se posa près d’elle et caressa de ses ailes bleues le visage de la jeune fille. Nylone bâilla, étira longuement ses bras chargés de bijoux. La mousseline blanche de sa tunique était mouillée de rosée. Elle ouvrit paresseusement les yeux : sur l’horizon outremer s’élevaient les hautes tours de la cité de Tintagel, mille clochers lumineux au-dessus desquels se croisaient des étoiles filantes. L’oiseau magnifique replia ses ailes, ouvrit son bec doré :« BIP BIP BIP. »Nylone s’assit en grimaçant : « Putain ! Fait chier, ce beeper… »
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Catherine Dufour Mémoires mortes (Nouvelle extraite du recueilL’Accroissement mathématique du plaisir)
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Catherine Dufour — Mémoires mortes
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Catherine Dufour — Mémoires mortes
Retrouvez tous nos livres numériques sur e.belial.fr Discuter de ce livre, signaler un bug ou une coquille, rendez-vous sur les forums du Bélial’ forums.belial.fr ISBN : 978-2-84344-342-8 Parution : janvier 2011 Version : 1.0 — 26/01/2011 © 2011, le Bélial’, pour la présente édition
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Catherine Dufour — Mémoires mortes
L’AIR NOCTURNE ÉTAITtiède et chargé d’effluves fruitées, la lune en son plein versait sur le parc un doux argent trompeur. Allongée dans l’herbe, sous les branches fleuries d’un chèvrefeuille, Nylone sommeillait. Un phénix, descendu sans bruit du ciel étoilé, se posa près d’elle et caressa de ses ailes bleues le visage de la jeune fille. Nylone bâilla, étira longuement ses bras chargés de bijoux. La mousseline blanche de sa tunique était mouillée de rosée. Elle ouvrit paresseusement les yeux : sur l’horizon outremer s’élevaient les hautes tours de la cité de Tintagel, mille clochers lumineux au-dessus desquels se croisaient des étoiles filantes. L’oiseau magnifique replia ses ailes, ouvrit son bec doré : « BIP BIP BIP. » Nylone s’assit en grimaçant : « Putain ! Fait chier, cebeeper… » * * * « … mais le Veau d’Or est toujours debout et il a pour nom OwnDream ! Own-Dream ! Nouvelle Babylone ! Fléau de notre Temps, Invention Funeste du Démon pour pervertir notre Jeunesse… » Will Gram, le pasteur le plus médiatique de MTWBC1, bavait de haine. Pendant quelques minutes, Nylone, pelotonnée sur le canapé de ses parents, apprécia sa façon toute pastorale de prononcer les majuscules en frétillant des sourcils. Puis elle articula posément : « Ta gueule. » L’économiseur d’écran, un énorme requin sinuant silencieusement dans de virtuelles eaux saphir, remplaça les traits colériques et liftés du Père Gram. Que chaque génération invente une nouvelle connerie, ça n’a rien d’étonnant,songea Ny-lone.Faut bien s’occuper. Par contre, qu’il y ait toujours une face d’huître pour appeler la malé-diction divine sur la techno de papa après la minijupe de grand-mère et le jazz du trisaïeul, et maintenant sur les logiciels OwnDream, sans que jamais ne l’effleure le soupçon qu’il aura l’air d’une andouille à la face de l’Histoire, ça, j’aimerais bien qu’on m’explique. « On ne dit pas ta gueule », protesta GrandFrère, le petit terminal pédagogique posé au pied du grand écran familial. Nylone le regarda fixement : c’était fou ce que ce truc ressemblait à un pot de fleur à roulettes. « On ne dit pas ta gueule, répéta la voix idiote. – J’m’excuse, GrandFrère », dit Nylone. GrandFrère ronronna quelques félicitations et la ferma. Quelques années plus tôt, Nylone aurait préféré crever plutôt que d’obéir à ce mouchard, dont l’objectif utopique était de cultiver en Nylone et ForFron l’arbre touffu des interdits sociaux, et dont le résultat était de rappeler en perma-nence à la gamine et à son cadet que leurs parents avaient mieux à faire que de s’occuper
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d’eux. Mais Gueuss, le père, avait récemment réalisé que Nylone et ForFron n’étaient plus des bambins et que l’abonnement à PédagoRéseau coûtait cher. Il avait donc résilié le contrat en déclarant à ses deux rejetons : « Vous avez été très bien élevés, s’il ne vous en reste pas grand-chose ce n’est pas ma faute et je n’y peux plus rien, vous êtes trop vieux. » GrandFrère devait donc aller se faire réinitialiser sous peu, et Nylone se dit qu’il al-lait lui manquer. Cinq minutes, au moins. De plus, Nylone avait peut-être déjà quinze ans mais elle ne se sentait pas encore bien vieille. À la réflexion, c’était une maladie de famille : son grand-père jurait qu’il était aussi paumé que ses petits-enfants, papa Gueuss répétait qu’il s’assagirait d’ici vingt ans, au bas mot, et maman Ashlette ne voulait même pas en entendre parler : « Je ferai ce que je veux quand je veux jusqu’au bout de ma vie! radotait-elle en fauchant les combishortsde Nylone. Je préfère rester belle et rebelle que devenir moche et remoche ! » Et ça la fait toujours rire, cette vieille conne. « GrandFrère, je crois que j’ai mon œdipe qui me travaille », bâilla Nylone en se le-vant. Elle alla dans la cuisine et fit un signe au four, qui lui prépara un Ticket-tcho’stcho à l’autruche Chop Suey. « Œdipe ou pas, continua Nylone, il n’y a aucune raison qui empêche ma mère d’être à la masse du seul fait que c’est ma mère. Statistiquement, j’entends. – On ne dit pasà la masseen parlant de sa mère, marmonna GrandFrère. – J’m’excuse, GrandFrère. » Nylone indiqua à la porte du four qu’il était inutile de lui passer de vieux mangas en attendant que son plat chauffe. « J’aimerais bien qu’on m’explique la différence que Gueuss et Ashlette font entre “jeune” et “con”, ou entre “rebelle” et “dépourvu de personnalité”, marmonnait-elle en grattant une vieille tache de sauce sur la laque du mur. J’espère qu’en grandissant, je m’habituerai au fait qu’il y ait autant de jeunes rebelles sur cette planète. » Elle ouvrit la porte du four. « On ne dit pasconnon plus », piaula GrandFrère. Nylone goûta son Ticket-tcho’stcho et sourit : après son déjeuner, elle s’offrirait une nouvelle scéance sur OwnDream ou un bon pétard avec ForFronet alors,songea-t-elle, tous les jeunes du monde pourront aller se faire niquer la gueule. « Mille excuses, GrandFrère », rigola-t-elle au nez du petit ordinateur dérouté. Son repas sous le bras, son écran roulé sous l’autre et sa tablette interface entre les dents, Nylone alla s’installer devant la baie vitrée, sous le prunus d’intérieur. GrandFrère la suivit en faisantui ui— sa chenille gauche était grippée. « Allume ! » L’écran s’illumina : « MTWind’ vous souhaite la bienvenue sur son réseau ! Prochai-nement… »
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Nylone se fourra deux puces de baladeur dans les oreilles et avala lentement son casse-croûte en écoutant un morceau de Trip Core, le temps que MTWind’ fasse défiler le quota de publicités qui mettait l’accès réseau à un prix abordable. « C’est marrant, rumina Nylone entre deux bouchées, plus on est pauvre, plus on doit se farcir d’incitation à dépenser. Ne jamais subir de pub est un signe extérieur de richesse. Ça aussi, j’aimerais bien qu’on m’explique. » Faute de trouver dans ses circuits une réponse appropriée, GrandFrère se con-tenta de cliqueter vaguement. Nylone aurait pu tout bêtement baisser le son de son écran ou aller pisser, mais sa facture aurait grimpé d’autant : son abonnement à MTWind’ comprenait un petit mouchard vidéo. Elle but la sauce Chop Suey et replia en huit l’écopack vide de son Ticket-tcho’stcho. « MTWind’ vous souhaite un bon surf sur NetNéoRéseau ! » Les pubs étaient terminées. Nylone entra dans le réseau, appela le site de son frère : « Foe ? T’es là ? – Salut, vous êtes dans laroomde ForFron. Je suis pas connecté. Laissez votre message dans ma boîte. – Fuck ! » Ça faisait déjà une semaine que Foe jouait les courants d’air. Le dernier message qu’elle avait reçu de lui était carrément sibyllin. Nylone soupira, alla jeter l’écopack dans la colonne à plastiques usagés et enfila son casque. * * * La lune glissait lentement derrière les tourelles de Tintagel. Le prince Mordred était al-longé dans l’herbe des douves, à côté de Nylone. Couchée sur le dos, elle regardait les étoiles et lui, appuyé sur un coude, se penchait vers elle. Son souffle la brûlait, les effluves chaudes de son torse gainé de cuir et d’acier lui emplissaient la tête. « Ne t’inquiète pas de ce que font les autres, chuchota-t-il au creux de son oreille. Trace ta route et n’attends pas d’eux qu’ils t’expliquent quoi que ce soit, ni pourquoi ils sont aussi ab-surdes. » Nylone grimaça : à ce stade du logiciel, elle aurait préféré autre chose qu’une leçon sur la vie, l’univers et le reste, mais visiblement tous ses « j’aimerais bien qu’on m’explique » devaient la tracasser jusque dans ses rêves. Puis Mordred — hybride fatal de DJ Malek et de Koei le samouraï, avec sûrement un homosexuel soupçon de la footeuse Akira — se pencha un peu plus, et Nylone pensa enfin à autre chose. * * *
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Lebeeper avertit Nylone qu’à moins d’interrompre de suite son programme OwnDream, elle risquait l’épilepsie et la banqueroute. Elle enleva son casque, le posa à côté d’elle et se frotta les bras : elle avait toujours un peu froid, après. La dépense psychique, probablement. Des pubs translucides défilaient sur le plexiglass de la baie vitrée — un des trucs de Gueuss pour faire baisser le loyer. Nylone les regardait en souriant vaguement. C’est fabuleux, ce truc…Elle sourit aussi au prunus miteux. My deep own dream. * * * OwnDream n’était au départ qu’un logiciel de relaxation, traduire par : réalisation virtuelle des fan-tasmes les plus benêts. Officiellement, il se contentait de donner à chacun ce qu’il désirait. C’était déjà assez pour attirer, outre les foudres de toutes les censures, des milliards d’acheteurs, d’autant que la grande nouveauté d’OwnDream était son nouveau format .xtc : « le format multisensoriel, le format SEN-SU-EL ! » C’est-à-dire que la définition 3D n’avait d’égal que le réalisme fabuleux de la résolution olfactive et de l’effet-de-réel tactile, moyen-nant divers neuroimplants coûteux, bien sûr, mais dont seulement trois étaient vraiment indispensables. Nylone sentait encore sur sa peau les mains de Mordred. Elle se gratta furieusement la tête : « Va pas tomber amoureuse d’une concrétion fantasmatique, connasse ! » grinça-t-elle, déclenchant un torrent de protestations chez GrandFrère. Depuis quelques mois, des hordes de cyberfrustrés programmaient sur leur Own-Dream les clones virtuels de Tabita an Loach, Sam Dern et ses douze fils pubères ou Laura Lay et son chien loup, et dépensaient leurs euros — dollars, yens, eurolivres, africafrancs — en par-touzes homériques. Mais ça, c’était OwnDream 5.4 et Nylone en était à OwnDream 24.6. Et ça, ce n’était pas tout le monde. Seulement ceux qui connaissaient un bon hacker, qui lui-même devait aller roder dans l’Ethernet de… enfin, pas tout le monde. Et même si tout le monde y avait eu accès… La version 24.6 s’appelait Deep Space Mine. Malgré son nom, c’était le contraire d’une plaisanterie. Et tout le monde n’avait pas le temps de s’y connecter, ni la patience. Ni le courage. * * * Nylone et Mordred traversèrent au galop des forêts où le soleil jouait avec les ombres, franchirent une barre rocheuse aux flancs escarpés. Ils arrivèrent sur une grève où poussaient
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des buissons d’épineux couverts de fruits bleus. Des vagues étincelantes venaient se briser sur le sable blanc de la plage. Des algues tournoyaient dans le ciel pur. Des algues… Nylone brida son coursier avec brutalité : « J’ai une algue au plafond, moi ! » s’exclama-t-elle en scrutant l’azur. C’était bien de longues traînées de kelp et d’anémones de mer qui ondulaient là-haut, en bancs innombrables, noirs dans l’air bleu. Nylone remit sa monture au pas, regarda au-tour d’elle : Mordred avait disparu. Elle contourna un saule jaune dans lequel se rengorgeait un pélican. Derrière le saule, sur une souche moussue, était assis un… Un faune ? Un démon ?se demanda Nylone.Une silhouette humaine. Noire. Non pas noire comme un homme, mais noire comme une ombre. Une ombre de… Une ombre manifestement virile, comme on dit… Avec une érection à terrifier Tantra GangBang. L’ombre tourna vers elle son visage obscur : il était brillant de pleurs. L’ombre pleurait, pleurait, elle pleurait comme un homme qui vient d’enterrer ses cinq enfants, sa femme et son terminal. Ses traits étaient brouillés, pourtant Nylone les reconnut immédiatement : ForFron ! * * * Deep Space Mine était simplement un OwnDream enrichi. Enrichi à l’inconscient. Qui voulait créer son Deep Space Mine devait d’abord lui donner accès à toutes ses données légales, ainsi qu’à tous ses mouchards personnels : le connecter à sa cuisine, à son ordinateur médical, à sa veilleuse, à sonhome-net, à ses sites, logs et rooms. Mais Deep Space Mine était encore plus exigeant : il fallait, tous les jours, lui raconter les rêves de la nuit précédente. Chaque matin, Nylone enregistrait tous les rêves dont elle se souvenait. « Un sacré piège à con, avait clamé Gueuss en montrant les dents. Deep Space Mine revient à se remettre entièrement, inconscient compris, entre les pattes des publicistes capitalistes et des consortiums transnationaux ultralibéraux. Je ne veux pas te voir jouer à ça, Nyl. Ni toi, ni ton frère. D’accord ? » C’est un piège à con, Gueuss, exactement, avait pensé Nylone en faisant une jolie moue puérile. Mais je SUIS une conne, Gueuss. Et toi aussi. La différence entre nous, c’est que moi je le sais. Et range ton sourire complice : je t’emmerde. Pour que Gueuss sache que ses deux rejetons passaient l’essentiel de leur temps dans Deep Space Mine, il aurait fallu, d’après Nylone, qu’il soit un peu moins stupide. Ou un peu plus présent. Ou qu’il se paye un GrandFrère un peu moins obsolète. « Il aime pas OwnDream, le Gueuss, hein ? lui avait une fois demandé ForFron. – Non. – Et pourquoi ? – Parce qu’il veut faire semblant qu’on n’est pas encore complètement entre les pattes des publicistes de droite et des consortiums machins.
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Catherine Dufour — Mémoires mortes
– Il est vraiment niais. – Ouais. – C’est la vieillerie ? – Nan. Déjà tout jeune, il était comme ça. – Comment tu l’sais ?– Eh ! J’ai deux ans de plus que toi ! Je m’souviens très bien. »* * * Lebeeper prévint Nylone que la porte d’entrée venait de s’ouvrir : elle arracha son casque. « Nyl ? Nylone ! Réponds ! – Yes, Gueuss ! – Et parle français, tu veux ? » Nylone essuya rapidement ses larmes, glissa le casque sous le prunus et fila dans la cui-sine faire semblant de s’empiffrer de Tic-a-Toe. « Tu grandiras jamais, gloussa Gueuss en passant la tête dans la cuisine. – Bien passée, ta journée ? marmonna Nylone à travers un bâillon de sucreries dégueu-lasses. – Nulle. J’ai trente ficus qui ont le ver de fougère… » Gueuss était écoconservateur de plantes de bureaux et en tirait, outre des revenus middle-class, une inépuisable réserve de récriminations. « Où est Foe ? cria-t-il du fond du salon où il se servait un gin sans alcool. – Braille pas, Gueuss, tu sais bien que lehome-nets’occupe tout seul du volume, soupi-ra Nylone. – Il est où, ton Foe, sœur-poule ? » hurla Gueuss, vexé. * * * « Il est mort. – Comment ? – Votre fils est mort, monsieur Tebaldini. Je suis désolée. » * * * Ce que Deep Space Mine vous montrait, derrière un décor de créatures de rêves et d’aventures merveilleuses, c’était tout simplement vous-même. Vos angoisses. Vos questions. Et ces choses, très loin…
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