Méphis (Tome 1)

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Maréquita, belle et talentueuse cantatrice espagnole, essaie d'oublier un mariage plus que malheureux avec le chevalier d'Hazcal. Âgée d'une vingtaine d'années au début du roman, elle ne croit déjà plus à l'amour et se condamne au spleen. Puis elle rencontre le fascinant Méphis. Ce fils d'un pauvre marin, élevé par une richeŠ Anglaise, cherche à se faire une place dans la société. Intelligent et beau, il souffre de ne pas être bien né. Nulle gratuité dans ce récit d'amours maudites. Que le lecteur ne s'y trompe pas, qu'il ne se montre pas plus naïf que Flora Tristan : à quoi bon écrire si ce n'est pour lutter ? Avant Eugène Sue et Les Mystères Šde Paris, l'écrivain s'engage dans la voie du roman social.
Publié le : samedi 1 mars 2014
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EAN13 : 9782336340692
Nombre de pages : 170
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MÉPHIS
TOME 1
Roman
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© INDIGO & Côté-femmes éditions 55 rue des Petites Écuries 75010 Paris http://www.indigo-cf.com
e Dépôt légal, 1 trimestre 1997 ISBN 2-907883-94-1
FLORATRISTAN
MÉPHIS
TOME 1 1838 Roman
Préface de Pascale Hustache
INDIGO & Côté-femmes éditions
PRÉFACE
Méphis, entre roman populaire et roman moral
Faut-il imaginer Flora Tristan relisantMéphissur son lit de 1 douleur ? Telle est pourtant bien l’image qu’en donne son «libraire-éditeur» dans l’avertissement au public : sans doute s’agit-il d’un des rares moments d’immobilité de la vie de l’écrivain. Quel besoin éprouve-t-elle, elle dont la vie est un roman, d’en écrire un? Flora, la femme pressée qui griffonne ses lettres à la diable, qui témoigne de sa vie avec lesPérégrinations d’une Paria, pourquoi donc sacrifie-t-elle au genre-roi ? Le roman lui permet de toucher un public qu’elle n’atteint ni par le récit, ni par l’enquête. De plus, l’univers populaire qu’elle côtoie est, le plus souvent, celui des militants politiques ou syndicaux, c’est-à-dire, somme toute, une élite. Comment atteindre le peuple, comment lui délivrer un message ou plutôt une morale? Comment l’instruire ? L’enjeu est important. La correspondance garde la trace de l’âpre combat qu’elle a livré pour la publication : — C’est d’abord la négociation du contrat avec un nouvel éditeur, 2 Charles Ladvocat . — Puis, le chapitre de «Girodet» qui, publié en avant-première, lui vaut ses premiers soucis ; un prote s’est permis des corrections. 3 Aussi fait-elle une longue lettre de rectification . — «Je ne sais si vous avez lu mesPérégrinationset dernièrement 4 monMéphis.?», écrit-elle encore à Louise Lemercier — «Vous aviez promis qu’on ferait un feuilleton sur mon 5 Méphisrappelle-t-elle à Louis Desnoyers.» , — Elle écrit, encore, à Charles Ladvocat qui vient de perdre un jeune enfant. Elle lui adresse de sèches et rapides condoléances, puis en vient à l’objet essentiel de sa lettre : «Faites donc des annonces pour Méphis – il en faudrait faire dans les principaux 6 journaux pendant une huitaine, autrement on va l’oublier» . — Ladvocat, toujours, dont elle se plaint à Hippolyte Delaunay:
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M É P H I S «Je vais vous faire remettre un exemplaire de Méphis, car cet éditeur ne veut en remettre à personne. Cela me fait le plus grand tort – je 7 suis bien fâchée d’avoir fait marché avec lui — Ladvocat, enfin, à qui elle s’adresse ainsi : «Il est bien heureux, mon cher Monsieur, que je marche toute seule car vous ne vous ruinez pas en annonces pour me faire connaître –Vous savez que le procès aura lieu le 10 janvier. Ce serait bien le moment de faire 8 quelques annonces dans les grands journaux Une telle obstination et un tel déploiement de forces au service de l’œuvre dessinent un trait de caractère que souligne Stéphane Michaud : «Mondanité et combat social ne s’excluent pas chez elle; elle sait tout à la fois risquer, défier, et solliciter presque petitement pour sa propre cause. Patiemment construits, ses succès littéraires sont autant dus à une originalité de plume qu’à une conquête 9 systématique des milieux journalistiques .» Il s’agit bien de patience, de ténacité aussi : l’œuvre, parce que novatrice, doit être lue. Elle porte une morale et engendre un système social dont le prolétaire devient la pierre angulaire. Le roman ne se contente pas de dénoncer un ordre établi, il veut enseigner, construire et guider. Quelle est donc l’intrigue de ce roman dense et riche ? Maréquita, jeune, belle et talentueuse cantatrice espagnole, essaie d’oublier un mariage plus que malheureux avec le chevalier d’Hazcal Âgée de vingt-deux à vingt-quatre ans, au début du roman, elle ne croit déjà plus à l’amour et se condamne au spleen. Puis elle rencontre Méphis. Il la fascine. Il lui raconte son histoire : fils d’un pauvre marin, élevé par une riche Anglaise, il cherche à se faire une place dans la société. Intelligent et beau, il souffre de ne pas être bien né. Bien entendu, il se prend de passion pour Maréquita, bien entendu aussi, les ennemis de celui qui se nomme «le prolétaire» n’ont de cesse que les amants soient séparés, que Méphis meure, et que Maréquita se consume dans le regret de l’être aimé.  L’œuvre nous invite à diverses lectures. La première se situe dans la vie même de Flora Tristan, vie assez romanesque pour y puiser matière à fiction : Maréquita, comme l’écrivain, connaît un mariage malheureux, mais, contrairement à Flora, elle ne se libère pas des préjugés de son époque. De la démarche intellectuelle de l’auteur s’inspire la vision du monde de Méphis. C’est, d’ailleurs, par la voix du prolétaire que Flora Tristan présente sa morale. Ainsi se dessine un mouvement de la vie à l’œuvre dont tout narcissisme n’est pas exclu.
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F L O R AT R I S TA N Quelles morales nous propose l’écrivain? Une morale du prolétaire, une morale de la femme, une morale du riche, une morale de l’utilité des arts – qu’il s’agisse de médecine ou de peinture. Une morale qui donne une unicité à l’univers, un sens à la vie de l’être humble. La démarche alourdit parfois l’œuvre car, à trop vouloir démontrer, construire un système, l’auteur en oublie le fil romanesque. Mais qu’importe, puisque le but premier est de démontrer ! Enfin, comment jugerMéphisà l’aune de la production populaire ? Qu’est-ce qui appartient à ce domaine ? Comment le genre est-il utilisé ? Quelle place octroyer à ce roman dans une production littéraire qui, si elle excelle à peindre le pauvre, l’opprimé, le bon et le méchant, n’incite jamais ou presque à la révolte, alors que le but avoué de ce roman est de proposer un autre système ? De la vie à l’œuvre, il n’y a, pour l’écrivain, qu’un pas, lequel est vite franchi. Une première ressemblance entre Maréquita et Flora Tristan apparaît dès la description de l’héroïne : «Sa physionomie, la teinte de sa peau et surtout sa magnifique chevelure dénotaient qu’elle était de la patrie de Cervantes : grande et svelte, elle paraissait, quoiqu’un peu maigre, jouir d’une santé robuste. Ses traits étaient irréguliers, mais le feu magnétique que laissait échapper comme par jets ses longues paupières produisait un tel effet, que les spectateurs ne pouvaient guère songer à la régularité plus ou moins parfaite de sa figure, fascinés qu’ils étaient par l’influence de son regard. Elle portait la tête légèrement penchée en arrière, ce qui donnait à sa belle physionomie de la fierté et un air tellement imposant que l’orgueil d’un roi se fût incliné devant 10 elle .» Le modèle s’incarne dans le personnage : les portraits passés à la postérité et les témoignages laudateurs des contemporains en font foi.  Autre ressemblance, encore, Maréquita épouse le chevalier Francisco d’Hazcal, anagramme de François Chazal, nom du mari de l’écrivain. Les lecteurs de l’époque, au fait des démêlés 11 conjugaux de Flora Tristan, comme le remarque Lucien Scheler , ne pouvaient pas ne pas comprendre l’allusion. D’autant plus que celle-ci est loin d’être gratuite : l’époux de papier, comme le réel, se comporte de manière ignoble. Flora et Maréquita se marient par nécessité, pour échapper l’une aux vicissitudes de la misère, l’autre au déshonneur. Le chevalier abuse la jeune et naïve Maréquita.
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M É P H I S Hazcal, espion à la solde du roi du Portugal, compromet Don Olivera, amant de Maréquita, dans un complot politique. Il s’engage à le sauver si la jeune fille se donne à un ministre. Dès lors, il ne pourra plus être question d’amour entre le fils d’une grande famille d’Espagne et une fille déshonorée. Et le chevalier, conscient du sacrifice de la jeune fille, promet de l’épouser ! La trahison, un des thèmes privilégiés du roman populaire, est aussi ici ce qui unit la vie au roman : don Olivera répond avec une grande froideur à la passion de la jeune fille ; plus celle-ci se comporte en amoureuse, plus il s’en détache. Cette première expérience semble une réminiscence de celle vécue par la jeune Flora qui écrit au sujet d’un de ses premiers amours : «(...) Le jeune homme qui avait été l’objet de mon entière affection, bien qu’irréprochable dans tout ce qui a trait à la délicatesse et à l’honneur de ses procédés avec moi, était un de ces êtres froids, calculateurs, aux yeux desquels une grande passion a l’apparence de la folie : il eut peur de mon amour, 12 il craignit que je ne l’aimasse trop Vérité ou embellissement dû à la mémoire ? Peu importe puisque le souvenir est matière à création. Maréquita à qui le généreux ministre a donné un enfant, une terre, une rente et un nom, quitte Hazcal dès qu’elle apprend comment ce dernier l’a trahie. Elle fuit de ville en ville pour échapper à un mari plus amoureux de ses biens que d’elle-même, tout comme Flora fuit de demeure en demeure pour se protéger de Chazal. L’une comme l’autre, encore, croient au magnétisme. Flora écrit à Olympe Chodzko : «Le pouvoir deseconde vueest la chose la plus naturelle – c’est tout. Simplement une âme qui a la puissance de lire ce qui se passe dans les autres âmes – le magnétisme n’est autre 13 chose que la supériorité des fluides d’un autre Maréquita et Méphis succombent au charme l’un de l’autre parce qu’il ne peut en être autrement. La connaissance est en fait reconnaissance : «Maréquita se laissa regarder, puis le regarda aussi. – Ces deux êtres cherchaient mutuellement à deviner ce qui se passait dans leur âme. – Ils sentaient instinctivement qu’ils étaient faits pour se connaître. Dès les premiers regards, il s’établit entre 14 eux des rapports magnétiques : tous deux souffraient Cependant, la comparaison s’achève dès lors qu’il s’agit de vivre la passion au grand jour. La vie de Flora commence là où celle de Maréquita finit. Alors que l’héroïne cède à la pression des préjugés,
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F L O R AT R I S TA N l’écrivain se libère de ce carcan pour vivre ses amours et ses idées. L’aristocratique paria choisit d’ignorer les convenances sociales tandis que son personnage se refuse à Méphis et lui propose la fuite : «Abandonnons l’Europe, où nous ne pourrions vivre l’un et l’autre qu’en parias ; – un bonheur clandestin nous serait seul permis... en un mot la vie nous serait un supplice de tous les instants... je ne me sens pas, je l’avoue, le courage de l’accepter à ce 15 prix, ni la force de la supporter Préférant les convenances au bonheur, Maréquita redevient une héroïne de roman des plus conventionnelles. Sa sentimentalité la pousse au sacrifice ; elle ne s’épanouit que dans le renoncement. Alors que la créature meurt du don de soi, la créatrice tire son énergie de la lutte pour la survie. L’héroïne de roman est vouée à être une victime. Est-ce la manière pour Flora Tristan d’affirmer à quel point son destin est exceptionnel ? Est-ce, beaucoup plus simplement, un sacrifice au genre populaire, dans lequel il faut que la femme amoureuse soit une victime ? Sans doute, Flora se sent-elle beaucoup plus en sympathie avec le personnage de Méphis? Comme lui, en effet, elle vit en perpétuel décalage entre sa naissance et sa place sociale. Le ressentiment du personnage déclassé ressemble à l’amertume de Flora : «Il faut s’être vu à Paris, sans fortune, sans parents, sans amis, pour se faire une juste idée 16 de ce qu’éprouve l’étranger pauvre et inconnu .», déclare le prolétaire tout comme aurait pu le dire l’auteur. Tous deux ont la même fierté et mettent leur point d’honneur à ne pas dépendre d’autrui. Tous deux, aussi, luttent avec une énergie farouche. Enfin, c’est par l’intermédiaire de Méphis, ce double masculin, que Flora Tristan délivre son enseignement au peuple.  Thérapie, roman à clés ? Pourquoi chercher dans l’œuvre la résonance de la vie ? Parce que Flora Tristan n’écrit pas en romancière. L’esthétique du genre ne l’intéresse pas ; aussi ne crée-t-elle pas, mais puise sa matière dans le vécu. Est-ce par conviction, par provocation, ou encore, par complicité d’écrivain avec son lecteur, qu’elle glisse ces quelques lignes au début du récit de Maréquita ? «Nier les maux réels peut être l’effet de l’erreur ; refuser d’y remédier est toujours de l’inhumanité. Voilà pourquoi tant d’histoires sont qualifiées de romanesques. Si on les admettait comme vraies, il faudrait bien s’occuper de redresser les maux 17 qu’elles signalent
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M É P H I S L’intrigue romanesque laisse souvent place à la morale. Et c’est alors Méphis, le porte-parole, qui délivre le message. Sa double nature pose un problème : tantôt ange déchu, perdu dans un univers hostile, tantôt porte-parole d’un avant-gardisme social, il participe d’une nature romantique et même gothique. L’écrivain joue de cette ambiguïté. Lorsque Méphis se révèle à Maréquita, il souhaite être connu à la fois en prolétaire et en Méphistophélès : «Ah ! si vous connaissiez toute la masse de misère qui accablent les esclaves de la propriété..., les douloureuses angoisses de ce peuple dont on parle tant et dont on s’occupe si peu, vous frémiriez à ce nom de prolétaire! vous seriez indignée de l’égoïsme du riche, et surprise de la patience du pauvre... – A la vue des haillons, des figures blêmes, des membres décharnés de cette foule de mendiants qui inondent les villes et les campagnes, vous comprendriez pourquoi les hôpitaux, les prisons et les bagnes se remplissent... ; pourquoi des êtres à qui Dieu avait départi l’énergie de l’âme et la sensibilité du cœur, pour servir leurs semblables, en deviennent le fléau et sont à trente-deux ans desMéphistophélèsqui passent les nuits, dans 18 l’agitation de la fièvre, à rêver le mal... ; les jours, à le faire... L’éloquence du discours sent son Méphistophélès, certes, mais aussi son prolétaire, c’est-à-dire l’homme du peuple, né de ceux qui n’ont rien d’autre à donner que leur force de travail. Et Méphis rêve d’insuffler sa force au monde. Sa destinée le situe donc entre l’humain et le divin. Sorte de démon, il connaît, devine tout et lit dans les âmes. Déclassé, il sert la seule cause qui lui paraisse noble, celle du peuple. Il prend une dimension messianique, lorsqu’il décide, à l’âge de vingt-deux ans, d’éduquer les prolétaires. Il invente une morale sociale dans laquelle l’ouvrier accède enfin à une place dominante : éduqué, aidé, guidé, celui-ci sortira de la misère, profitera du fruit de son travail et découvrira le bonheur. Mais quelle éducation peut donc régénérer l’humanité ? «Maréquita, la seule instruction qu’il faut donner au peuple, la seule dont il peut faire usage, c’est l’apprentissage des métiers ! 19 Voilà pour lui le plus utile de tous les enseignements En homme du peuple éclairé, Méphis sait trop ce que signifie ne pas avoir de place sociale. Aussi rêve-t-il d’ordonner la société. Tout peut et doit s’organiser. Rien ne paraît plus simple, peut-être trop ! Le roman prend parfois la tournure d’un catalogue : le peuple? Il faut lui donner des «travaux» et lui faciliter «l’apprentissage des 20 divers métiers», on réduira ainsi la criminalité ; les étudiants? La
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