Mes Épreuves (par l'abbé J.-B. Beaulieu)

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impr. de C. Hommais (Caen). 1869. Beaulieu. In-16, 124 p. et pl..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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ÉPREUVES!
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EPREUVES!
Cédant aux pressantes instances de confrères et
d'amis, qui m'avaient témoigné affection et dévouement
dans les tribulations, je me suis déterminé à ne point
publier Je volume que j'avais écrit uniquement dans le
bnt de faire connaître Mes Epreuves, et de les expliquer.
Toutefois, j'ai cru de mon devoir de livrer à l'impression
les EXTRAITS suivants.
UIS P JJlllNrS
A MES AMIS 1
s CEUX QUI ONT SOUFFERT
en me voyant si cruellement ÉPROUVÉ !
CURA. DE BONO NOMINE
Défendre sa réputation est un devoir impérieux.
— 3—
AVANT-PROPOS
§ 1er.
La Vie pour l'homme et surtout pour le Prêtre est
comme l'Océan pour le nautonnier voguant sur les flots
dans un voyage autour du monde. Parfois le calme ;
bien plus souvent la tempête !. Vraiment grand est
son bonheur s'il lui est donné de rentrer au port sans
avoir vu son cher navire sombrer en pleine mer, dans
la profondeur des abîmes, ou venir se briser même
contre les rochers du rivage !.
§ 2.
POURQUOI CET ÉCRIT ?
Aimant par caractère la solitude et le calme, j'étais
bien loin de prévoir qu'il viendrait un jour où je serais
comme forcé de recourir à la presse pour lui confier le
récit de mes épreuves. Mais dans ces derniers temps, il
s'est fait autour de mon nom un bruit si grand et sur-
tout si triste, non-seulement dans le diocèse de Bayeux,
mais encore bien au-delà, et cela grâce aux sombres
couleurs dont on a, comme à plaisir, cherché à me
noircir, que je considère comme un devoir de prouver
— 4 —
que mon passé n'est pas tel qu'on s'est efforcé de le dé-
peindre.
Et voilà pourquoi dans une première partie je ne par-
lerai guères que de mes souffrances endurées alors que
la haine et la calomnie ne s'étaient pas encore acharnées
contre moi, et qu'ainsi je pouvais opposer du moins ce
même passé pour plaider les circonstances atténuantes
en faveur d'une résistance, qui eût pu avoir pour moi
des conséquences si déplorables, s'il ne fût survenu un
de ces événements, qui souvent trompent les prévisions
de l'homme et renversent ses projets.
Après cela, le lecteur impartial pourra juger avec
pièces en main si l'on pouvait avec motif m'infliger les
titres de mauvaise tête, de prêtre rebelle, insoumis,
ayant déjà une fois mérité l'interdiction, et ne l'ayant
évitée que par un effet de la plus grande indulgence.
Car telles sont les qualifications qui m'ont été données,
et avec elles grand nombre d'autres marquées plus ou
moins au coin de la charité. la plus acerbe! Et cela
non-seulement par tels et telles affectant de se parer du
beau manteau de la dévotion, mais même par des
prêtres, qui loin de tendre une main secourable à un
confrère accusé, et d'essayer de mettre un voile sur sa
faute, pour le cas même où il eût été réellemeut cou-
pable, n'ont cherché qu'à découvrir et manifester au :
grand jour sa culpabilité. Comme si la religion eût eu
à gagner quand même son innocence n'aurait pas été
enfin reconnue !.
Et pourtant quelle était cette horrible accusation,
qui pesait sur moi ? Tout d'abord une simple chanson
copiée et prêtée : chanson qui, d'ailleurs, n'attaquait ni
— 5 —
la probité, ni même la moralité de la personne, qui
s'était crue offensée par elle. Il est vrai qu'elle s'en pre-
nait à son orgueil ! Et voilà le grand mal. Car chacun
sait que l'orgueil blessé ne pardonne jamais. surtout
quand celui ou celle qui en sont tourmentés auraient
nombreux motifs de pratiquer cette belle vertu d'humi-
lité tant recommandée par notre divin modèle à tous.
Lui, qui, par amour pour nous tous, pauvres et riches,
justes et pécheurs, n'avait pas craint de descendre des
hauteurs des deux, et de se faire si petit, lui si grand!.
et cela parce qu'il voulait dire un jour à ceux qu'il
nommerait ses frères : Apprenez de moi que je suis
doux et humble de cœur : qu'ainsi quiconque à mon
exemple s'abaissera sera lui-même un jour exalté ;
tandis qu'au contraire celui ou celle qui voudront in-
sulter à la faiblesse ou à la pauvreté de leurs frères
seront eux-mêmes, tôt ou tard, abaissés et tristement
humiliés !
Et voilà aussi pourquoi, renouvelant en petit l'his-
toire de ce fameux courtisan d'Assuérus, qui prétendait
faire courber tout un peuple devant lui, on s'était dit :
« Il faut qu'il succombe sous le poids des tortures au
c moins morales, sinon physiques, celui qui a osé se
c permettre de toucher à cette audacieuse chanson. et
« avec lui tous ceux qui seraient assez hardis, et même
« assez téméraires pour s'intéresser à sa cause et
« prendre même quelque peu sa défense !. » Mais com-
prenant toutefois que cette accusation, si elle restait
seule, ne devrait pas suffire pour consommer la perte
de l'incriminé, on avait jugé à propos d'en ajouter une
auLre à sa charge. Et voilà pourquoi on avait ensuite
— 6 —
fait crier par toutes les trompettes intéressées au
triomphe de la poursuite : « Oui, c'est bien lui!. Et,
« dès lors, il faut que son nom soit à jamais voué à
c l'ignominie, comme l'a été celui de Judas trahissant
« le sublime modèle de toutes les vertus ! »
Et c'est alors qu'avec le fiel et l'amertume dans le
cœur on s'était empressé de faire-appel à la calomnie et
à tous ses auxiliaires. Et cela avec d'autant plus de
succès , que l'on possédait en main la clef d'or , si pré-
cieuse et si puissante, surtout maintenant que mcssire
l'argent joue un si grand rôle dans le gouvernement de
toutes choses! Et c'est ainsi que l'on était parvenu à
amonceler tant de nuages sur ma tète !
Puis enfin il m'avait été dit :
Vous avouerez et vous signerez, sous trois jours, que
vous avez écrit et répandu non-seulement la chanson
ayant pour titre la Directrice de Langrune, mais encore
celle intitulée le Curé braconnier. sinon vous êtes
suspens de toutes vos fonctions sacerdotales.
Malgré cette affreuse perspective, j'avais répondu que
ma conscience et mon honneur me faisaient un devoir
rigoureux de ne point signer une déclaration fausse,
malgré les témoignages invoqués contre moi, et aussi
malgré les terribles conséquences devant résulter de
mon refus. Les événements survenus depuis ont prouvé
que ma résistance était légitime.
Et néanmoins, au lieu de reconnaître et d'avouer
qu'il y avait eu erreur dans le jugement porté contre
moi, et que j'étais loin d'être aussi coupable qu'on l'a-
vait cru tout d'abord ; l'on a continué à diriger contre
moi les attaques les plus criantes, et à vouloir absolu-
- 7 -
ment me rendre responsable de l'agitation des esprits.
En outre , les accusations les plus odieuses n'ont cessé..
de circuler sur mon compte et même sur celui de ma
bien-chère sœur, qui s'est vue elle-même déchirée par
les -plus indignes calomnies, qui auraient pu assurément
motiver une juste poursuite devant les tribunaux. Et
delà cette exaspération générale qui portait chacun à
dire dans un langage plus ou moins. énergique : « Est-
D il possible que tant de fiel entre dans des âmes , qui
a pourtant font si grande parade de piété et de dévo-
» tion !. »
Tantœne ani/mis cœlestibus iras !
)
Et voilà aussi pourquoi, après être resté longtemps
calme et en quelque sorte impassible, l'indignation m'a
enfin monté au front, et, me rappelant alors la recom-
mandation de l'apôtre : Cura de bono nomine; Veillez
à la garde de votre réputation, je me suis dit : puisque
la mienne continue ainsi à être si indignement atta-
quée, oui, il y a pour moi stricte obligation de prendre
la plume pour la défendre , et je me le dois à moi-mê-
me, à mon passé. Je le dois à tant d'élèves , prêtres
et laïques, qui m'ont donné nombreuses preuves de bon
souvenir. Je le dois à ces généreux confrères, à ces
amis fidèles , qui ont osé me témoigner publiquement
leur sympathie, malgré l'affreux orage grondant sur ma
tête ! Je le dois à cette pension , où depuis dix années
j'ai trouvé tant d'affection dans maîtres et élèves, et
surtout tant de dévouement alors même qu'on faisait
tant d'efforts pour la compromettre à mon sujet !. Je
le dois à mes bien chers parents , qui ont tant souffert
de mes souffrances ! Je le dois surtout à cette paroisse
— 8 —
bien-aimée, que l'on a aussi tant calomniée; et cela
parce que, sortant de son calme habituel, elle s'était
levée en quelque sorte toute entière pour protester
contre une accusation dirigée contre moi avec tant
d'acharnement, à ce point d'avoir tout tenté pour me
faire paraître devant les tribunaux !. Enfin, je le dois
même à ces nombreux étrangers, qui chaque année
viennent sur nos plages respirer un air pur et bienfai-
sant, et puiser dans l'onde amère et salutaire de nou-
velles forces pour attendre gaiement le retour de la
belle saison. Hélas ! autrefois tous se plaisaient à van-
ter l'esprit calme et paisible des habitants de ce cher
Langruue ; leur foi vive et éclairée ; leur piété vrai-
ment édifiante ; tandis qu'à leur dernière apparition
dans cette commune ils ont été' grandement étonnés du
trouble et de l'agitation qui y régnaient, et aussi du peu
d'empressement à prendre part à ces pieuses fêtes célé-
brées naguères encore avec tant de zèle et de recueille-
ment, et cela à ce point que chacun se sentait pressé de
s'écrier avec le poëte :
Que les temps sont changés!. Sitôt que du saint
jour
La trompette sacrée annonçait le retour.
Du temple orné partout de festons magnifiques
Le peuple saint en foule inondait les portiques.
L'audace d'une femme arrêtant ce concours
En des jours ténébreux a changé ces beaux jours !
D'adorateurs zélés à peine un petit nombre
Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre !
Le reste pour son Dieu montre un oubli fatal ;
— 9 —
Se dit prêt à courir aux autels de Baal.
Parce qu'il n'entend plus prêcher en ses mystères !
Le Dieu de Charité qu'ont invoqué ses Pères !
De plus, en voyant ce triste changement, tous se de-
mandaient avec surprise et même avec affliction quelle
en pouvait être la cause ? Et tous sont rentrés dans leurs
villes, voisines ou lointaines, avec cette conviction pour
les uns, que la responsabilité en devait retomber toute
entière sur moi ; pour les autres au contraire, et avec
raison , que j'étais moi-même l'objet et la victime d'o-
dieuses et mensongères accusations.
Or , dans ce volume , tous verront d'abord que mes
premières épreuves ne donnaient pas droit de présumer
ma culpabilité, relativement aux charges qui avaient
motivé mes secondes. Et ensuite que ces secondes
s'expliquent facilement par cette considération que M.
Noget avait été tout spécialement chargé de cette affaire,
dont les conséquences avaient été si terribles, non-seu-
lement pour moi, mais encore pour cette paroisse de
Langrune, qu'elle avait bouleversée, et même pour tout
le diocèse de Bayeux, qu'elle avait scandalisé !!!
PREMIÈRE PARTIE
-'--
AINÉE.::: lo04-iSôc
CHAPITRE PREMIER.
MES PREMIÈRES ALARMES !
1864
Jusqu'à cette aimée
Vie assez calme, et point trop éprouvée,
Même assez fortunée.
Mais hélas ! depuis.
Toujours de mal en pis !.
Aussitôt après sa nomination de Vicaire-général (1864;
Monsieur l'abbé Noget m'avait envoyé sa carte pour
m'annoncer son nouveau titre , et je m'étais empressé
de lui adresser une lettre de félicitation. Je croyais alors
devoir me réjouir de cette élévation , d'autant plus que
je l'avais eu pour supérieur en seconde année de philo-
sophie , à Bayeux.. Si j'avais pu lire dans l'avenir j'au-
rais compris combien grande était mon erreur !
En effet, quelques mois s'étaient à peine écoulés de-
puis ce jour , que j'avais salué avec une sorte de bon-
— l-i -
heur , lorsque je reçus la lettre suivante , qui devait
marquer pour moi le commencement des orages et
former le premier anneau d'une longue chaine d'épreuves
bien dures et bien cruelles !
Bayeux, 15 décembre 1864.
Mon cher monsieur BEAULIEI1,
Je crois devoir amicalement vous prévenir que Mon-
seigneur a l'intention de vous nommer curé.
Monseigneur voit avec une lrès-grande peine qu'un
ecclésiastique estimable et capable passe sa vie sans
rendre à l'Eglise aucun service sérieux , dans un temps
surtout où la mort a fait trop de vides dans le clergé
pour qu'il soit possible de les remplir tous. Vous laisser
inoccupé en de pareilles circonstances, ce serait, aux
yeux de Sa Grandeur , charger sa propre conscience.
On s'occupera de vous dans le prochain conseil : et il
est. plus que probable que vous serez chargé d'une pa-
roisse à desservir. Un refus de votre part mécontenterait
beaucoup Monseigneur, et vous pourriez bien n'y ga-
gner qu'un ordre sous peine de désobéissance. J'ai pré-
féré vous écrire afin que tout se passe en paix et avec
mutuelle satisfaction.
Votre affectionné serviteur,
A. NOGET-LACOUDRE,
vic.-gin,
Un affreux coup de tonnerre retentissant subitement à
mes oreilles par un ciel pur et sans nuages ne m'aurait
— L5-
puint causé une plus vive émotion que cette lettre m'ar-
rivant au moment où je m'y attendais le moins.
CIcàL qu'au sortir du séminaire de Caen, où ÿétais
reste 16 ai s, j'avais trouvé à la pension de M. Bertrand,
mon ancien élève, des coeurs géuéreux, et aussi cette
affection, qui dédommage amplement un professeur
des agacements et des ennuis trop souvent inséparables
deJîL carrière de l'ens&gnement. Et les six années déjà
passées dans cet établissement m'avaient rappelé mes
amiens beaux, jours , et ils me semblaient pour l'avenir
le gage-d'uue vie calme et paisible. Aussi quelle surprise
à la réception de cette lettre m'apprenant qu'il fallait
renoncer à tous ces beaux rêves r et ne plus les consi-
dérer que comme de douces illusions, qui allaient s'éva-
nouir au souffle violent des orages et des tribulations !..
Et voilà pourquoi sans différer je saisis la plume pour
adresser les lignes suivantes à M. NOGET que je regar-
dais encore comme pouvant êlre mon avocat et mon
sauueur !..
Caeu, 17 décembre 1864.
- Bien cher et vénéré monsieur le Supérieur.
Perm.ettez-moi encore ce nom que je ne puis oublier.
Je viens de recevoir votre lettre du 15 décembre, qui
m'a bien surpris , et qui me plonge en ce moment dans
une extrême anxiété , vu que j'étais bien loin de m'at-
tendre à la terrible nouvelle que vous m'annoncez. Je
croyais en effeLpouvoir être d'autant plus tranquille sur
ce point qu'en différentes circonstances, ayant manifesté
— Hi-
une assez grande répugnance pour accepter une paroisse
à desservir, j'avais été jusqu'alors exaucé, d'autant
mieux que je pouvais encore être utile d'une autre ma-
nière. C'est ainsi que tous les Dimanches, je vais. dire
la sainte messe à la chapelle de Luc, qui sans moi se-
rait fermée. De même, Je mardi et le vendredi de chaque
semaine, je remplace à la communauté de la Miséricorde,
M. Gallot, parti ces jours-là pour aller à sa cure de Cor-
melles, près Caen ; ce qui a lieu même les autres jours,
quand il y a pour lui nécessité de s'absenter. Je ne parle
point de mes autres occupations , qui asurémeui, nie
laissent peu de loisir. J'avais donc cru jusqu'à présent
que dans ces conditions , je pourrais être-plus utile que
je ne l'aurais été eu m'acquittant à contre-cœur d'un
ministère pour lequel ma répugnance primitive n'a fait
que s'accroître et est arrivée à un degré presque invin-
cible.
Aussi, mon cher monsieur le supérieur, vous qui me
connaissez depuis si longtemps, je viens aujourd'hui
vous conjurer de détourner cette terrible épreuve , qui
me menace en ce moment. J'avais été vraiment heureux
d'apprendre que Monseigneur vous avait donné toute sa
confiançe, et je m'en réjouissais et pour le diocèse, et
pour tous ceux qui comme moi, avaient eu le bonheur
de vivre au moins quelque temps sous votre paternelle
direction. Aujourd'hui, qu'il me soit permis à moi-
même d'invoquer la connaissance , que depuis longues
années vous avez de mes goûts et de mon caractère,
pour vous prier instamment de vouloir bien plaider ma
cause auprès de Sa Grandeur. Oh ! Vous savez bien que
ce n'est pas un caprice d'un moment. Bien des fois déjà
— 17 —
je me suis interrogé moi-même sur ce point, et je sens
que maintenant moins que jamais je serais apte à rem-
plir la plus petite place, qui me serait destinée. Je vous
conjure donc, bien cher Monsieur le supérieur, en ter-
minant, de vouloir bien encore une fois être mon
avocat auprès de Monseigneur, afin qu'il consente à
détourner l'orage, dont vous avez bien voulu me pré-
venir, et qui, en m'enlevant toute espèce de courage,
ne pourrait que faire le malheur d'une vie déjà bien
avancée. Oh ! si je puis obtenir que cette ardente prière
soit exaucée, comptez,
Cher et vénéré Monsieur le supérieur,
Sur la reconnaissance bien vive et bien sincère d'un
cœur, qui met en vous toute son espérance !
L'abbé BEAULIEU.
Huit jours. douze jours. s'écoulent. Point de
réponse encore à ma lettre ! Ma prière a-t-elle été en-
tendue? Ou bien a-t-elle été rejetée? On dit ordinaire-
ment: Point de nouvelles, bonnes nouvelles!. Et
pourtant chaque matin, à l'arrivée du courrier, le cœur
me bat de plus en plus fort !.
Bientôt l'année 1864 se terminera pour faire place à
une autre. Quels événements celle-ci doit-elle ap-
porter pour moi dans les plis de son manteau ?. Les
jours en seront-ils calmes ou agités? Joyeux ou lu-
gubres ?. Aux yeux de tous j'affecte toujours la plus
grande quiétude ; comme si rien ne devait me préoccu-
per. C'est que personne à la pension et chez noas, à
-18 -
Langrune, ne soupçonne encore l'affreux orage qui
gronde à l'horizon: et il m'en coûterait trop de leur
révéler mes angoisses ; car ce serait leur mettre à eux-
mèmes la torture au cœur ! Enfin, je pars pour les va-
cances du jour de l'an, me disant: Hélas! qu'appren-
drai-je à mon retour ?. Le coup fatal ne devait pas être
différé jusqu'à ce moment !
-19 -
CHAPITRE DEUXIÈME
1865
MES ÉTRENNES !
L'année 1865 prend naissance!. Son premier jour
s'annonce par un branlement joyeux de toutes les clo-
ches.Et les vœux, les souhaits, tous de plus en plus
gais, sont dans toutes les bouches. Mais hélas! que de
déceptions ! A moi aussi parents et amis me la souhaitent
bonne et heureuse cette année, qui commence par un
ciel gris et sombre, triste image des idées noires, qui
remplissent mon esprit alors même que le sourire est
sur mes lèvres!,.. Que de fois l'Océan lui-même n'a-
t-il point paru tranquille à la surface, tandis qu'au
fond de ses eaux il se trouvait agité par une affreuse
tempête, qui, peu d'instants après, éclatait avec furie,
et portait au loin la désolation et le deuil !.
Les trois premiers jours de janvier se passent ainsi
dans une alternative d'anxiété et d'espérance. Mais au
matin du quatrième jour (jour de bien triste souvenir!)
le facteur se présente avec la lettre suivante ayant pour
adresse : -
— 20 —
Monsieur,
Monsieur l'abbé Beaulieu, pension Bertrand,
Caen.
(faire suivre.)
Et elle m'avait, en effet, suivi. Et c'était à Lan-
grune, mon cher pays natal, qu'elle m'avait rencontré
au milieu de cœurs aimants et dévoués, qui étaient
bien loin de songer à toutes les souffrances que cette
lettre devait m'occasionner; la voici :
Bayeux, 2 janvier 1865.
Monsieur l'abbé,
J'aurais été heureux de vous voir, quand la propo-
sition vous en a été faite en mon nom, entrer dans le
ministère ordinaire, et accepter la direction d'une pa-
roisse. C'était, ce me semble, votre intérêt. Vous avez
une répugnance extrême pour ce genre de vie : je n'in-
siste pas ; quant à présent du moins ; mais dans la pé-
nurie extrême où nous nous trouvons j'ai besoin de
vous.
Nous avons besoin d'un prêtre à Pont-l'Evêque, tant
pour aider M. l'abbé Le Couvreur dans la direction de
son institution que pour dire une messe fixe le di-
manche à la paroisse. Je vous ai désigné pour cet emploi.
Vous aimez l'éducation : Vous avez consacré aux en-
fants toute votre vie sacerdotale, en acceptant ce poste,
qui vous laisse dans vos goûts et vos habitudes, vous
nous donnez la facilité d'employer un prêtre de plus au
ministère paroissial.
— 21 —
Je désire que vous vous concertiez sans délai avec
M. Le Couvreur, demeuré seul depuis Noël, pour
votre entrée dans sa maison.
Recevez, Monsieur l'abbé, l'assurance
de mon affectueux dévouement,
CHARLES, év. de Bayeux et Lisieux.
Telles étaient les étrennes qui m'étaient adressées de
Bayeux au commencement de cette année, qui devait
être si agitée et si triste !
Je crois devoir supprimer différents chapitres ayant
pour titres : Voyage à Bayeux, Retour sur le Passé, etc.
— 2?—
CHAPITRE HUITIÈME.
L'ORAGE APPROCHE!
Quelques instants après je quittais la ville de Bayeux
pour rentrer à Caen, le cœur brisé par cette pensée
qu'il fallait désormais me résigner à une vie de luttes
et de tortures !
Ces épreuves je les subissais le vendredi, 6 janvier,
et le lendemain matin même de ce jour je recevais la
lettre suivante :
Bayeux, 6 janvier 1865.
Monsieur l'abbé,
J'ai conféré avec Monseigneur et ses conseillers, de
la demande que vous avez faite de demeurer à Caen
dans la position que vous occupez.
Ce désir, que vous manifestez, ne paraît pas venir de
Dieu ; vous suivez en cela des inclinations trop natu-
relles, et moins vous paraissez disposé à les contrarier
et plus il importe au bien de votre âme de prendre une
résolution plus généreuse.
Monseigneur ne peut approuver les motifs qui vous
— 23 —
retiennent à Caen. Sa Grandeur a de bonnes raisons
pour vous envoyer à l'Institution Sainte-Croix, à Pont-
r Évêque, position analogue à celle où vous vous plaisez
tant, puisqu'il niy a pas moyen de vous faire accepter
une, cure. C'est pourquoi Monseigneur vous enjoint for-
mellement de vous rendre au plus tôt et pour dimanche
prochain, à moins d'obstacles insurmontables, à Pont-
rÉTêue où vous devrez dire le dimanche une messe à
la paroisse, et seconder d'ailleurs M. l'abbé Le Couvreur
dans son établissement. J'aime à croire que vous vous
souviendrez en cette occasion des obligations que
l'obéissance à votre Évêque vous impose et que vous
ne transigerez pas avec votre conscience.
J'ai l'honneur d'être,
Monsieur l'abbé,
Votre très-humble et très-dévoué serviteur,
A. NOGET-LACOUDRE,
vic.-gén,
Voici ma réponse :
Caen, 7 janvier 186G.
Monsieur le Supérieur,
Votre lettre de ce matin me met dans la plus triste
position où puisse se trouver un prêtre qui désire sur-
tout sauver son âme. Je vois d'un côté un avenir mal-
heureux, sans aucun courage pour mettre à profit les
dégoûts et les ennuis, qui m'accompagaeraient inévita-
blement dans cette nouvelle carrière que vous me pré-
sentez. D'un autre côté vous me montrez une déso-
béissance dont les conséquences doivent être terribles !
— 24 —
Cette pensée est vraiment écrasante quand on a de la
foi et du cœur !
Cependant puisqu'il faut ou être malheureux sans
aucun profit spirituel, que vous mettez avec raison en
première ligne dans cette affaire comme dans toute au-
tre, ou bien être accablé par le malheur des suites d'une
désobéissance, à laquelle je ne croyais pas devoir être
exposé, mais du moins avec la possibilité de mettre mes
souffrances et mes angoisses au pied de la Croix, je
préfère encore cette dernière et cruelle alternative.
Il est vrai qu'après plus de vingt années employées à
faire le bien dans la limite de mes forces (qu'il-me soit
permis de le dire !) j'étais loin de m'attendre à cet af-
freux avenir, qui semble me menacer ! Je comprends
que ce n'est pas à moi de raisonner et de dire que
grand nombre d'autres ont été beaucoup plus heureux
que moi en suivant leurs inclinations, et en entrant dans
des positions analogues sans avoir à subir les mêmes
terribles conséquences. Et encore moi, je n'étais entré
avec courage dans cette voie que parce qu'il m'avait été
dit : « Le seul moyen pour vous de ne pas être nommé
« curé, c'est de vous faire recevoir bachelier afin d'être
« utile au Séminaire et même peut-être nécessaire pour
a le cas où les évènements futurs l'exigeraient. D
En vous quittant, Monsieur le Supérieur, je vous
conjurai de me conserver votre bienveillance paternelle
et d'avoir pitié de moi en parlant encore quelque peu en
ma faveur. En terminant cette lettre, qui me coûte
horriblement à vous envoyer, je vous renouvelle cette
même prière, en me disant encore sinon obéissant, puis-
— 25 —
2
que dans les circonstances actuelles la chose paraît im-
possible, du moins,
Cher et vénéré Monsieur le Supérieur,
Toujours respectueux et soumis,
L'abbé BEAULIEU.
,.
Bayeux, 18 janvier 1866.
Mon cher Monsieur Beaulieu,
Monseigneur a soumis de nouveau à son conseil la
nomination qui vous appelait à Pont-l'Évêque auprès
de M. Le Couvreur, et le refus que vous avez fait de
vous y rendre. Le conseil a été unanime pour blâmer
votre résistance. Il a été décidé que votre nomination
devait être et était maintenue.
Cependant si vous ne voulez pas accepter une place
dans un établissement d'éducation, que Monseigneur
regarde comme institué par son autorité et placé sous
son patronage, en cas de refus, vous êtes nommé des-
servant de la paroisse Saint-Louet-sur-Seulles.
Pour vous montrer la condescendance dont on veut
user envers vous, si vous redoutez par trop l'isolement
d'un presbytère et le soin de tenir ménage, au lieu de
cette cure on vous nommera à un vicariat. Mais dans
le besoin de prêtres où le diocèse se trouve, Monsei-
— 26 —
gneur exige de vous les services auxquels il a droit à
plusieurs titres.
Je vous préviens que Monseigneur est très-mécon-
tent, et que son conseil est d'avis que des mesures de
rigueur devraient être employées à votre égard, si vous
vous obstiniez davantage dans le refus de remplir un
poste, qui vous serait assigné par votre évêque.
Ne nous mettez pas, je vous prie, dans la nécessité
d'user envers vous de mesures sévères, et ne donnez
pas à la ville et au diocèse le mauvais exemple de la
désobéissance.
Ayez la complaisance de m'adresser votre réponse
après avoir prié et demandé conseil, non pas à des
laïques qui vous flattent, ou à des ecclésiastiques d'un
jugement peu sûr, mais à des ecclésiastiques instruits
des devoirs du sacerdoce, prudents, sages et animés des
sentiments de soumission envers l'autorité épiscopale.
Dans l'attente d'une réponse dont votre conscience
n'ait pas ensuite à vous faire des reproches.
J'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-dévoué
serviteur,
A. NOGET-LACOUDRE,
vic.-gén.
1 ,.
— 27 —
CHAPITRE NEUVIÈME.
MA DERNIÈRE ANCRE A LA MER !
Caen, 23 janvier 1865.
Monsieur le Supérieur,
Vous me demandez une réponse définitive à votre
lettre du 18 janvier, je vous avoue qu'elle va me coûter
à vous envoyer autant que la dernière. Avec le carac-
tère que tous me connaissent, et que vous-même con-
naissez depuis si longtemps, je n'aurais jamais supposé
qu'après avoir durant plus de vingt ans donné des preu-
ves de bonne volonté et de soumission, il viendrait un
jour où je me trouverais dans la triste nécessité de lutter
avec cette autorité, que j'avais toujours aimée et res-
pectée.
Pour qu'il en soit ainsi il faut donc que ma répugnan-
ce à entrer dans cette nouvelle voie, qu'on me propose,
soit bien grande, et repose sur des motifs bien puis-
sants, motifs qui du reste ne sont autres que ceux-là
mêmes que vous invoquez, la nécessité d'opérer avant
— 28 —
tout mon propre salut. Je sens en effet que non-seule-
ment il me serait absolument impossible de travailler
avec fruit au bien des âmes, dans un état où je n'entre-
rais qu'avec un dégoût et un ennui mortels, mais que
de plus, dans cette disposition, outre que tout bonheur
serait perdu pour moi ici-bas, mes intérêts spirituels
eux-mêmes ne pourraient que s'en trouver gravement
compromis.
C'est qu'en effet, à mes yeux, le sacrifice qu'on me
demande est plus grand que celui qu'on exigerait du
premier curé de la ville, si on prétendait lui imposer
l'obligation de quitter sa cure pour aller au fond des
bois diriger une paroisse de cent habitants. Il est vrai
qu'il répondrait indubitablement qu'on lui demande
l'impossible, même au point de vue de la conscience, et
enfin pour dernière raison il se retrancherait derrière son
titre d'inamovible. Et pourtant, selon moi, ce sacrifice
devrait encore lui coûter moins qu'il ne m'en coûterait
à moi-même de quitter la voie où je suis entré d'abord
par obéissance, et cela pour en suivre une autre que
jusqu'à ce jour je m'étais insensiblement habitué à con-
sidérer comme ne pouvant pas être la mienne. Car enfin
ce qu'on réclamerait de lui ne serait qu'un sacrifice
d'amour propre et d'intérêts matériels, puisqu'il pour-
rait encore suivre sa vocation, et que même encore,
selon moi, il y gagnerait d'avoir moins d'embarras ad-
ministratifs et aussi moins de responsabilité, vu le petit
nombre d'âmes confiées à son zèle. Tandis que moi,
pour me consoler des deux premières épreuves (que du
reste je subirais avec résignation si elles devaient être
les seules), on m'impose pour compensation un fardeau,
— 29 —
que je regarde comme invinciblement au-dessus de mes
forces!
Vous me direz peut-être que mon raisonnement vous
parait peu sérieux, et que pour lui trouver même quel-
que valeur il faut avoir un travers dans l'esprit. Je
veux bien en convenir. Dans tous les cas c'est le
mien, et rien ne pourrait me l'ôter, vu qu'il m'est venu
par suite de l'habitude, qui, vous le savez, peut deve-
nir une seconde nature. Sans doute il y a obligation de
corriger les mauvaises habitudes ; mais cette obligation
existe-t-elle lorsque ces habitudes étaient bonnes dans
le principe, et qu'on a été encouragé à les considérer
comme telles ? Or pour moi ces habitudes ne me sont
venues que par suite d'une continuité d'actes d'obéis-
sance et de soumission, et qui date de mon entrée au
grand séminaire. Et à ce sujet permettez-moi, monsieur
le Supérieur, d'entrer dans quelques détails.
Vous vous rappelez que je fus au nombre des sept,
qui les premiers se virent dans la nécessité de faire une
seconde année de philosophie. Il est vrai, que loin de le
regretter, je m'en suis toujours réjoui par la suite ;
vous conviendrez cependant que sur le moment, cette
obligation dut un peu coûter non-seulement pécuniaire-
ment mais encore moralement à ceux qui n'y étaient
point préparés.
A moins de vingt deux ans mes études de théologie
étaient terminées: je n'avais pas été pris à la conscrip-
tion ; de plus je n'étais pas encore dans les ordres. Il
semble donc qu'alors je pouvais être pleinement libre
de mes actes. On me proposa d'entrer au Petit-Sémi-
naire de Caen, et j'acceptai. Cependant jusqu'à ce mo-
— 30 —
ment je n'avais nullement songé à la carrière de l'ensei-
gnement , et même lorsqu'à mon arrivée mon prédé-
cesseur (M. X.) m'annonça que c'était un enfer, où
j'entrais, je lui répondis que pour moi ce ne pourrait
être qu'un purgatoire, vu que je me promettais de n'y
rester que jusqu'au jour où il me serait possible d'entrer
dans le ministère. On m'y laissa encore une année après
mon Ordination. Puis M. l'abbé Boudard, mon ancien
directeur au grand-séminaire, m'ayant écrit qu'on allait
me nommer vicaire à Vaucelles de Cacn, je le priai de
m'obtenir, si cela était possible, de rester dans cette
carrière, qui, contrairement à mes prévisions, avait
maintenant pour moi beaucoup plus d'attrait que le
saint-ministère. Il me répondit que mes vœux étaient
exaucés et que désormais je pourrais être tranquille sur
ce point.
Au bout de quelques années la question de l'obliga-
lion d'avoir des bacheliers dans les séminaires ayant été
agitée, et M. l'abbé Jardin, alors supérieur, et mes au-
tres confrères n'étant pas disposés à se présenter devant
la Faculté de Caen, Mgr Robin me déclara en termes
formels que le seul moyen pour moi d'éviter les soucis
d'une paroisse à desservir c'était de me mettre en état
de subir cette épreuve, à laquelle pourtant jusqu'alors
je n'avais nullement songé. Et malgré toute ma répu-
gnance à paraître en scène devant nos élèves et ceux
des autres pensions, je m'y étais résigné, croyant que
par ce sacrifice j'aurais pour l'avenir un titre à faire
valoir pour rester dans la même voie; et j'avais même
payé les droits universitaires, qui alors n'étaient pas
exigibles pour moi.
— 31 —
Il est vrai que par suite de la Révolution de 1848,
mon titre n'a pas été nécessaire à ce séminaire, dont
le souvenir me sera toujours cher et où je suis resté
seize années. Cependant il n'en est pas moins une
preuve de bonne volonté et d'obéissance.
Et quand il fut arrêté que d'autres auraient la direc-
tion des séminaires, je me demandai avec effroi com-
ment je pourrais maintenant suivre ce goût que l'on
avait fait naître en moi ; et qui peu à peu s'était déve-
loppé au point de me faire appréhender le saint minis-
tère avec une sorte de terreur.
Aussi fut-il heureux pour moi le jour où Monseigneur
Didiot, dans sa bienveillance paternelle, voulut bien
m'autoriser à entrer dans cette pension, où depuis six
ans je n'ai cessé de trouver les soins et les sentiments
d'une famille toute dévouée. Et je croyais d'autant
mieux y rester que M. le curé de Luc ayant demandé
pour moi l'autorisation de dire la sainte messe dans sa
chapelle, sur le bord de la mer, il lui avait été répondu
qu'on me verrait avec plaisir lui rendre ce service, tan-
dis qu'en même temps je pourrais continuer à être
utile à M. l'abbé G-allot, chargé de la Miséricorde et de
Cormclles.
Voilà, monsieur le Supérieur, comment je suis arri-
vé insensiblement à cet éloignement pour le saint mi-
nistère, éloignemeut connu, non-seulement de ceux qui
m'entourent, je dirai encore de tous mes élèves anciens
et nouveaux, et par suite de tout le diocèse, éloigne-
ment enfin qui s'est révélé d'une manière particulière
en différentes circonstances.
C'est ainsi que dans les dernières années du séminaire
— 32 —
de Caen, l'ancien curé d'Hérouville-St-Glair, l'abbé
Bertaume, à qui je rendais quelques services durant sa
maladie, m'ayant proposé de me demander à Bayeux
pour lui aider à desservir sa paroisse, me donnant à en-
tendre que ce serait pour moi un titre à ajouter à la
demande que certain nombre de paroissiens étaient dis-
posés à faire en ma faveur pour après sa mort, je lui
répondis que bien que ce fût la seule paroisse du dio-
cèse, qui eût pu faire naître en moi quelque désir,
j'étais résolu à suivre mon autre carrière. De même
quelques mois avant notre sortie, M. Bréard, alors su-
périeur, ayant reçu ma nomination à Escoville, et con-
naissant d'ailleurs ma répugnance à accepter la direc-
tion d'une paroisse quelconque, l'avait renvoyée à
Bayeux, disant qu'il préférait qu'elle me fut adressée
directement à moi-même. Et cette nomination ne m'ayant
point été signifiée j'en avais conclu de nouveau que sur
ce point je pourrais être à l'avenir sans inquiétude, sur-
tout lorsqu'il m'eut été permis de suivre ma vocation
dans ma position actuelle, où j'espérais continuer à faire
quelque bien pour les autres et aussi pour moi-même
dans la limite de mes forces.
Encore si dans ma conduite quelque circonstance
avait pu motiver un changement dans ma position, je
devrais regarder ce changement comme une punition.
Mais permettez-moi de dire que jamais ma conduite n'a
été plus régulière que depuis mon entrée à la Pension,
mettant au défi de prouver le contraire.
Vous me recommandez de ne point écouter des
laïques, qui pourraient me flatter. D'abord je vous affir-
me qu'il est bien restreint le nombre de ceux que je
— 33 —
fréquente, surtout depuis ma sortie du séminaire. D'un
autre côté leur foi et leur piété vraiment exemplaires
sont trop bien connues pour avoir besoin de les défen-
dre contre la supposition d'un conseil dont les consé-
quences ne pourraient qu'être bien tristes au point de
vue du sentiment religieux, qu'eux aussi placent avant
toute autre considération. — Il est bien vrai que M.
Bertrand et Mrae Lechevalier pourraient avoir quelques
motifs pour me dire qu'après avoir trouvé chez eux
durant six ans amitié et dévouement, il était contraire
même à la Justice de les quitter subitement, au milieu
d'une année, sans les y avoir préparés, et cela pour en-
trer dans une autre institution. Mais hélas! ils ont eux-
mêmes été déjà bien trop cruellement éprouvés (1)
pour ne pas craindre d'influencer, même un tant soit
peu, ma liberté en cette circonstance où ils compren-
nent qu'il s'agit de mon bonheur ou de mon malheur à
venir, surtout lorsqu'ils se persuadent (à tort sans dou-
te), que le coup terrible, qui m'est porté, paraît avoir
un double but, me frapper tout d'abord et eux ensuite.
Mais je n'insiste pas sur ce point. (M. Pagny, alors
maître de pension à Caen, était beau-frère du père
Picot, supérieur des missionnaires de la Délivrande).
(Juant aux ecclésiastiques, qui pourraient m'encou-
rager, dites-vous, dans la triste lutte qu'il me faut sou-
tenir à ce moment, je vous déclare que je n'ai pris avis
d'aucun, pénétré de cette pensée que bien peu compren-
(1) M. Bertrand avait perdu l'année précédente sa jeune
épouse, fille de Madame Lechevalier, morte à l'âge de 27 ans,
laissant deux jeunes enfants ! -
— 34 —
draicnt toute la grandeur du sacrifice qu'on me deman-
de, et d'un autre côté étant convaincu que, si quelques-
uns pouvaient blâmer ma résistance, il n'en est aucun
qui ne lui trouvât quelque excuse, vu que cette résis-
tance ne repose que sur les motifs allégués ci-dessus,
jusqu'à preuve du contraire !
Au sujet du scandale que je dois donner, selon vous,
à la ville et au diocèse, ah ! il n'a certainement pas tenu
à moi qu'il n'existât point, du moins jusqu'à cette heu-
re, vu que je m'étais bien gardé de dire à personne la
terrible épreuve qui me survenait au commencement
de cette année, lorsque tout à coup la nouvelle, partie
de Pont-l'Evêque, étant arrivée à Caen me força, bien
malgré moi, à m'expliquer sur un évènement qui m'in-
téressait tant, et que néanmoins les autres connais-
naissaient même avant moi !
Il est vrai que dans votre dernière lettre vous pa-
raissez montrer un peu plus de condescendance en me
laissant le choix entre aller à Pont-I'Evêque ou être
desservant, ou bien, en dernier lieu, être vicaire.
Mais, en réalité, n'est-il pas vrai que la conclusion dé-
finitive serait toujours la même? Car, lors-même que
j'aurais pu prendre sur moi d'accepter le sacrifice
demandé, je sens que dans quelques mois, et même
peut-être dans quelques semaines, il me faudrait,
comme nécessairement, recommencer la lutte. Je pré-
fère donc dès-aujourd'hui, si cela est possible, arrêter
le triste bruit qui, hélas ! se fait autour de mon nom !
Oh ! monsieur le Supérieur, croyez bien qu'il m'en
coùte horriblement, pour parler ainsi, surtout quand je
songe aux angoisses que j'entrevois dans l'avenir pour
— 35 —
ces vieux parente qui, à cette heure, ne se doutent pas
encore des combats intérieurs et extérieurs qui me tour-
mentent si cruellement cl pour lesquels je vais briser à
tout jamais ce bonheur qui, jusqu'à ce jour, après Dieu,
avait occupé la première place dans mes pensées comme
dans toutes mes affections.
Hélas! lorsqu'autrefois j'entendais à chaque instant
répéter autour de moi : « Avec l'abbé Beaulieu il ne
saurait y avoir de non, » j'étais bien loin de prévoir
qu'il viendrait un jour où je me trouverais dans l'ab-
solue nécessité de le prononcer, ce terrible mot, et qu'à
ce moment-là même il aurait pour moi de si affreuses
conséquences!. Car, après qu'il m'a été déclaré, le
6 janvier, que l'on n'aurait pour moi ni indulgence, ni
pitié, je comprends qu'il ne me reste plus qu'à prier le
Ciel de m'accorder la grâce de la résignation filiale, afin
- que ne pouvant être victime obéissante, je puisse au
moins être victime résignée, soutenu encore par la pen-
sée que ceux qui me furent si chers aux heures de leurs
propres angoisses, auront eux-mêmes, à leur tour pitié
de moi, et ne m'abandonneront pas sous le poids d'un
malheur que j'avais pu si peu prévoir et qu'il m'est
comme impossible d'éviter, à moins que vous-même
n'exauciez enfin ma prière et ne laissiez votre cœur par-
ler en ma faveur !
En terminant cette lettre, que j'ai cru devoir faire
longue pour vous prouver que ma résistance ne repose
pas sur le caprice d'un moment, mais qu'elle s'explique
par toute rua vie passée, permettez, monsieur le Supé-
rieur, à un cœur brisé par le regret d'une sorte de dé,..
sobéissance, qui n'est pas dans la volonté, du moins par
— 36 —
la douleur de se voir dans l'impossibilité de donner,
comme par le passé, une preuve de soumission, per-
mettez, dis-je, à ce cœur maintenant si éprouvé et si
malheureux de vous offrir encore l'assurance de son
profond respect, et aussi d'une reconnaissance fondée
sur Je souvenir de jours plus heureux !!
Monsieur le Supérieur.
P. S. Cédant aux instances qui me sont faites, avant
de terminer ma lettre je reprends la plume pour vous
soumettre une idée, qu'on me suggère et qu'on me pré-
sente comme pouvant servir quelque peu à donner en-
core, même en cette circonstance, une preuve de bonne
volonté.
Comme vous semblez me laisser en déiinitive la li-
berlé d'opter pour un vicariat, s'il se trouvait aux envi-
rons de Langrune ou de Caen un curé qui voulût bien
et qui pût se contenter des services que je pourrais lUi
rendre en disant la. sainte Messe le dimanche, tout en
restant à la Pension les autres jours de la semaine, de
cette manière le motif, pour lequel vous me présentez
mon changement comme devenu nécessaire, n'existerait
plus, puisque par là il y aurait eu réalité un prêtre de
plus dans le ministère, et à la Pension de M. Bertrand
un prêtre de moins torturé par la souffrance et gémis-
sant sous le poids de l'épreuve.
Puis-je espérer que ce sacrifice, accepté malgré ma
répugnance, pourra plaider quelque peu en ma faveur,
et m'obtenir grâce pour cette résistance qui me brise le
cœur ? S'il en était ainsi, et que Monseigneur consentit
— 37 —
à m'accorder mon pardon et à me rendre sa bienveil-
lance paternelle, croyez,
Vénéré monsieur le Supérieur,
Que ma reconnaissance et celle de tous ceux, qui me
sont plus chers que la vie, vous serait acquise à tout
jamais !
L'abbé BEAULIEU.
P. S. Yeuilez me pardonner de mettre encore le nom
de monsieur le Supérieur au lieu du titre qui l'a rem-
placé ; cela vient de l'hahituùe. D'ailleurs il me rappelle
des jours si heureux. mais hélas ! si loin !!!
L'abbé BEAULIEU.
— 38 —
CHAPITRE DIXIÈME.
- *
UN COUP DE FOUDRE.
Cette lettre, je la mettais à la poste le lundi soir,
23 janvier, vers minuit, par un temps neigeux, et le
mardi suivant je tremblais de recevoir une terrible ré-
ponse; lorsque, tout à coup, se répand par la ville la
nouvelle que Monseigneur Didiot avait été, la veille,
frappé d'une attaque d'appoplexie foudroyante, et que
maintenant il se trouvait à la dernière extrémité !..
Et en effet pendant plusieurs jours la science lutte
avec énergie contre le mal avec des alternatives d'espé-
rance et de découragement. A la fin pourtant la vie
se trouve garantie, mais la maladie n'en continue pas
moins à faire sentir ses tristes effets sur le cerveau !..
Qnoiqu'il en soit, un des premiers effets résultant de
son état de santé c'est d'enrayer la grande roue du mou-
vement, qui tendait à remuer tout le diocèse, et de rendre
nn peu de calme et d'assurance à certain nombre de prê-
tres qui croyaient devoir trembler pour eux-mêmes.
Quant à moi, je parais heureusement un peu oublié,
par suite de toutes les préoccupations survenues à mon-
sieur Noget.
— 39 —
Je supprirnc trois chapitres.
A partir de ce moment, il m'avait été possible de
suivre paisiblement le cours de mes anciennes habi-
tudes ; semblable au pauvre marin qui, après avoir vu
son navire ballotté par la tempête et prêt à se briser
contre les écueils, se retrouve tout à coup, par un heu-
reux. concours de circonstances, lancé en haute mer et
pouvant de nouveau voguer à pleines voiles vers le but
de ses vœux I
Toutefois cet heureux calme ne devait durer que
trois ans, après lesquels il m'était réservé de me voir
encore une fois assailli par le plus affreux des orages,
et d'avoir à lutter contre tous les éléments déchaînés
contre moi !. Undique angustiœ!.
— 40 —
CHAPITRE QUATORZIÈME.
POURQUOI CE QUI SUIT?
Malheureusement pour moi, et aussi pour d'autres
encore, monsieur Noget avait conservé son titre de
Doyen du Chapitre et surtout celui d'Archidiacre de
Bayeux, ce qui devait lui permettre de reprendre la
poursuite d'une ancienne idée, et de remplir un rôle
bien important, pour ne pas dire Je principal, dans cette
déplorable affaire dont la conclusion devait être pour
moi une interdiction de trois mois!
Mais, avant d'en rapporter les principales circons-
tances, je crois devoir placer ici un discours prononcé à
la pension de M. Bertrand, quelque temps avant mes
premières épreuves, et aussi quelques pièces de poésie ;
et cela parce que les trompettes, non pas de la louan-
geuse renommée, mais de la haineuse détraction, ont
invoqué contre moi même ma prétendue facilité à faire
les vers, et qu'on a aussi fait grand bruit au sujet de lu
ressemblance de style entre mes écrits et les deux prin-
cipales pièces incriminées. Ressemblance signalée et
proclamée frappante en maintes et maintes occasions.
plus ou moins solennelles!.
VARIA SCRIPTA
ÉCRITS DIVERS.
DISCOURS
PRONONCÉ A LA PENSION BERTRAND, UN JOUR DE
DISTRIBUTION.
MESSIEURS,
Parmi les jours, dont on ne saurait dépeindre la beau-
té, les douces émotions, le bonheur, vos jeunes cœurs
ont sans doute placé au premier rang cette fête. de fa-
mille qui nous réunit en ce moment. Et cela avec d'au-
tant plus de raison que tout semble concourir pour ren-
dre belle et touchante la solennité qui, chaque année,
vient terminer le cours de vos études : et ces lauriers,
qui vont ceindre vos fronts pour vous récompenser de
vos travaux, et la présence de cette sympathique assem-
blée qui s'est empressée de venir applaudir à vos triom-
— 42 —
plies, et surtout, Messieurs, oui surtout la joie de ces
parents bien-aimés, dont l'absence pèse toujours tant au
cœur de l'enfant tendre et reconnaissant.
Toutefois, Messieurs, avant la distribution de ces
couronnes, que vous attendez avec tant d'impatience,
permettez-moi d'arrêter quelques instants vos pensées
sur cette précieuse vérité : Nécessité de la Religion
dans l'Education.
Le premier besoin de l'homme, Messieurs, c'est l'E-
ducation, qui a pour objet de développer ses facultés
intellectuelles et morales, et surtout d'en régler l'em-
ploi. L'homme en effet, vous le savez tous, malgré son
titre de roi de la création, n'est cependant à son entrée
en ce monde que faiblesse, impuissance et pauvreté,
n'apportant pas même avec lui une première idée, un
premier sentiment. Bien plus, incapable d'agir par lui-
même, il mourrait bientôt sans avoir vécu, si ceux qui
l'entourent ne lui prodiguaient les soins empressés, af-
fectueux qu'eux-mêmes reçurent autrefois. Mais, Mes-
sieurs, cet être si indigent et si faible, cet être, qui tout
d'abord ne connaît rien, possède néanmoins dès le pre-
mier moment de son existence une intelligence qui plus
tard pourra atteindre l'Infinie Perfection elle-même.
Cet être, qui n'aime rien, qui n'éprouve que le besoin
de vivre, instinct commun à tous les êtres animés, pos-
sède un cœur, qui dans la suite trouvera sa plus douce
jouissance, son vrai bonheur à aimer, à chérir le Bien
Suprême, la Beauté par excellence. Enfin cet être, qui
ne sait pas même user de ses organes pour la conser-
vation de son corps, il viendra un jour où avec leur
secours il pourra dominer même les éléments les plus
— 43 —
terribles, et, qui plus est, commander à ces mêmes or-
ganes les plus sublimes actions, leur imposer, au nom
de la Vertu, les sacrifices les plus héroïques, pourvu
toutefois que la direction imprimée à ces différentes fa-
cultés ait été bonne dès le principe.
Et voilà pourquoi, Messieurs, il est si important de
bien régler cette éducation première, dont le but prin-
cipal est de travailler pour l'avenir en formant ainsi
dans l'enfant l'homme de la société ; et cela non seule-
ment en cultivant son intelligence, et l'initiant aux
ciences et aux arts, mais encore, mais surtout en or-
nant.son cœur de toutes les qualités morales, et le pré-
munissant contre les dangers qui pourraient un jour
éprouver son inexpérience et sa légèreté. D'autant plus,
Messieurs, qu'il en est des impressions, que l'on reçoit
dans le premier âge, comme de ces caractères que l'on
trace sur un arbre naissant, et qui, grandissant avec lui,
deviennent ineffaçables.
Or, il est vrai d'affirmer qu'à la Religion seule appar-
tient cette sainte et sublime mission.
Elle seule en effet, Messieurs, s'insinuant dans le
cœur de l'enfant y porte la lumière avec les douces et
tendres affections qu'elle commande; seule, elle sait lui
parler un langage accessible à sa jeune intelligence, en
l'instruisant tout à la fois par des préceptes et des exem-
ples ; seule, elle peut comprimer efficacemen t son ar-
deur, modérer ses passions naissantes, les rendre dociles
au joug de la sagesse, et même les faire servir à des
actes de sublime vertu. Bien plus, c'est par elle, et elle
seule, que nous recevons les véritables idées d'ordre et
— 44-
de justice ; elle seule aussi sait imprimer, faire régner
dans le cœur l'amour pur, l'amour de ce qui est beau,
utile, honorable et glorieux, en un mot tous les senti-
m ents nobles et généreux. - Et pourquoi cela ?. Ali !
Messieurs, c'est qu'elle seule peut offrir à l'homme l'u-
nique Autorité capable d'imposer silence à l'orgueil de
sa raison, enchaîner l'indépendance de sa volonté, le
seul pouvoir auquel il ne peut échapper, même par la
mort, et aussi la seule Bonté en laquelle il puisse espé-
rer et trouver quelque vraie consolation, alors que l'âge
des rêves et des plaisirs est passé ! alors que toute joie
l'abandonne et qu'il se trouve seul avec l'Epreuve et la
Souffrance !
Malheur donc, Messieurs, malheur à la jeunesse et
par suite malheur à. la société tout entière si l'ensei-
gnement de la Vérité et de la Vertu ne s'appuyait plus
que sur le souffle mouvant des opinions, sur la Raison,
devenue l'idole de notre siècle, ou enfin sur la base si
fragile des bienséances, aujourd'hui surtout que trop
souvent la tendresse, pour ne pas dire la faiblesse, est
portée jusqu'à ses dernières limites. Car, n'en doutez
pas, Messieurs, tout édifice moral, élevé même par les
mains les plus habiles, ne pourrait manquer de tomber
au premier souffle des passions, du moment qu'il n'aura
pas été assis, fondé sur la pierre divine et immortelle :
vu qu'il sera toujours vrai de dire que si Dieu ne vient
parfois mêler ses sublimes leçons aux leçons humaines,
sa voix puissante à la voix des précepteurs de la terre,
il en sera des plus beaux préceptes de morale et de vertu
comme de cette semence que le vent emporte ; comme
de cet arbrisseau que la tempête flétrit et renverse ;
— 45 —
enfin, comme de cette plante objet de l'admiration, et
que les insectes rongent et dévorent perce qu'une main
vigilante et habile n'est point là pour la protéger et la
sauver !
Oui, Messieurs, la Religion est une législation su-
blime, qui ennoblit tout ce qu'elle commande ; un code
infaillible dont tous les articles sont des bienfaits, vu
qu'ils ont tous pour objet de développer, de perfection-
ner l'intelligence ou le cœur de l'homme. Car, en même
temps que seule elle peut résoudre l'énigme de notre
existence, qui sans elle serait inexplicable, elle aussi
peut donner un fondement solide aux connaissances
dans les sciences et dans les arts ; une base ferme, iné-
branlable à toutes les vertus privées et sociales, en sorte
que l'on peut dire qu'elle est comme le fanal posé par
la main divine sur le chemin de la vie, la colonne lu-
mineuse de la science, et même, permettez-moi le mot,
la boussole de la vérité, qui seule peut diriger le jeune
homme s'avançant vers l'avenir.
Heureux donc, Messieurs, oui heureux celui qui la
prend pour guide, non seulement durant ses jeunes an-
nées, mais encore durant le cours de cette navigation
plus ou moins longue, comme aussi plus ou moins
éprouvée par la tempête et que l'on appelle la vie ! Non
seulement elle lui donnera pour son bonheur le trésor
des saines doctrines, écartant pour lui toutes les fluc-
tuations, toutes les anxiétés du doute ; mais avec elle
il pourra parcourir sans danger des naufrages cet océan
d'erreurs, qui grossi de nos jours par tous les torrents
de l'impiété, tend à briser à chaque instant les barrières
de la Foi. Par elle il saura que cette Philosophie hu-
— 40 —
maine, qui prêche l'incrédulité, étonne plus qu'elle
n'instruit, éblouit plus qu'elle n'éclaire, n'élève l'homme
dans ces vains systèmes que pour l'avilir en réalité ;
enfin, ne lui ôte de prétendues entraves à sa liberté,
que pour lui arracher des espérances qui l'honorent, et
aussi le soutiennent au milieu de ses Epreuves !
De plus, Messieurs, confiant dans ses paroles il croi-
ra fermement que cette vie, dont l'aveugle ambition fait
un si triste usage, est le berceau d'une autre plus for-
tunée ; que d'un autre côté c'est dans cet espace si court
et pourtant si précieux que la Foi active enfante les
jours d'éternelles jouissances, et que, pour les mériter,
il faut travailler sans relâche et avec courage à devenir
meilleur. Il saura aussi que le premier pas dans la voie
de l'erreur peut fausser l'esprit le plus droit, de même
que le premier gage donné à la cause du crime peut dé-
grader, avilir le plus noble caractère et le précipiter
dans l'abîme : Culpa trahit cutpam. abyssus abyssum
invocat!. Une faute en appelle une autre; de même
que près de l'abîme souvent se creuse un autre abîme !.
Enfin, il sera convaincu que le mépris des saintes
croyances est le précurseur des révolutions ; que l'ou-
bli des maximes tutélaires fait pencher même les Etats
vers leur ruine, et qu'enfin l'anarchie, fruit du mépris
de toute autorité, conduit jusqu'à offrir des sacrifices
humains à la Fraternité, à l'Humanité, comme cela
ne s'est que trop vu, vous le savez tous, aux jours
d'une Révolution de sanglante mémoire !
Or, je le demande, messieurs, est-il possible qu'avec
ces croyances et ces sentiments, fruits d'une éducation
vraiment chrétienne, vraiment religieuse, un jeune
— 47 —
homme puisse s'égarer et devenir mauvais?. Est-il
possible au contraire qu'avec une telle éducation il ne
résume pas en lui toutes les qualités, qui honorent, qui
ennoblissent l'homme destiné à vivre en société ?.. Oui,
messieurs, je le dis avec conviction, et l'expérience est
là qui le prouve, le jeune homme ainsi élevé non-seu-
lement deviendra la joie et la gloire de sa famille, mais
il obtiendra encore l'estime de tous ceux qui le connaî-
tront, et qui lui donneront leur confiance, parce qu'ils
verront en lui un cœur pur, simple et franc. De plus,
aimable et vertueux au milieu des plus grands écueils,
ou du moins toujours docile à la voix amie de la Reli-
gion, qui le rappellerait, qui le sauverait encore de
l'abîme s'il venait à rencontrer en son chemin quelque
pierre d'achoppement, contrairement à ce qui se voit
trop souvent de nos jours il s'inclinera toujours avec
respect devant les cheveux blancs de son aïeul, et même,
messieurs, dans un âge plus avancé il se montrera en-
core tendre et soumis pour une mère bien-aimée dont il
fera la joie et le bonheur, et il deviendra même en quel-
que sorte l'ami, le soutien, le confident d'un père chéri
et vénéré, qui s'applaudira toujours de lui avoir donné
l'existence.
Ah ! messieurs, n'est-il pas vrai qu'il serait bien à
désirer que sur le sol de notre belle France il se succé-
dât une longue suite de générations ainsi élevées dès
l'enfance ? N'est-il pas vrai qu'on verrait bientôt toutes
les vertus privées et sociales prendre la place de ces
désordres, qui sans cesse viennent attrister les cœurs
encore droits et généreux ? Car on verrait alors une
jeunesse pleine d'avenir, brillante de candeur et de pu-
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reté, obéissante, humble, fière d'être vertueuse, n'ayant
honte que du mal, annoncer à la patrie des jours plus
heureux et plus tranquilles. Et quand cette belle jeu-
nesse serait parvenue à l'âge mûr la société recommen-
cerait les beaux siècles de la Foi et de la Charité chré-
tiennes, alors que ce cri d'admiration s'échappait même
de bouches ennemies : Voyez comme ils s'aiment les
uns les autres ! Ce ne serait plus, messieurs, ce ne se-
rait plus l'orgueil, l'ambition, la soif de l'argent, qui
seraient les mobiles des actions des hommes ! Mais les
hommes réunis au contraire sous la bannière de la mo-
destie, de la charité, du vrai désintéressement, et cela
par les liens sacrés de cette sainte concorde, que l'on
profane tant de nos jours, s'aimeraient alors vraiment
comme frères ! Et au lieu de ces basses jalousies, de
ces haines de partis, qui trop souvent désolent la société
et même les familles, et attirent sur elles de si terribles
calamités, tous les hommes vivraient unis dans la paix
par les liens si doux et si précienx d'une même foi et
d'un même amour.
Pour vous du moins, Messieurs, pour vous qui com-
prenez toute l'importance de cette divine Religion,
qu'une pieuse et tendre mère vous apprit à aimer dès
vos plus jeunes années, attachez-vous de plus en plus
à Elle : qu'elle soit toujours le brillant flambeau qui
vous éclaire et vous dirige au milieu des écueils de la
vie. Enfant, elle vous reçut dans ses bras. Au ber-
ceau, purifia votre front de la tache originelle, vous dé-
clara membre de la grande famille chrétienne. A l'âge
où vous êtes maintenant parvenus, c'est elle qui IOUS
apprend à tous à travailler sans consulter F œil du mal-
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tre, sans craindre les châtiments, et même parfois sans
espérer d'autre récompense que la conscience d'un de-
voir bien rempli. Bien plus, Messieurs, cette sainte
Religion veille encore là où F œil du maître ne peut pé-
nétrer ; car c'est une lampe toujours allumée, qui éclaire
les endroits les plus cachés, les plus obscurs, pour pré-
venir certains écarts dont les conséquences pourraient
devenir bien funestes a votre propre bonheur. Et, Mes-
sieurs, plus lard encore, alors que le monde au milieu
duquel la plupart d'entre vous sont appelés à vivre,
pourra vous dire qu'il suffit de fuir le déshonneur, qui
s'attache à l'improbité, la Religion ne cessera de vous
répéter, comme en vos tendres années, qu'il est un Juge
plus grand et plus redoutable, qui lit même dans le se-
cret des cœurs, qui voit dans les ombres de la nuit, et
qui punit ou récompense suivant les œuvres et même
suivant les intentions de chacun de nous.
N'oubliez donc jamais, Messieurs, les utiles leçons de
cette bonne Mère : croyez toujours, et cela avec raison,
croyez qu'elles vous sont données en vue de votre bon-
heur, non seulement à venir, mais même présent, et
qu'à Elle seule appartient d'éclairer vos intelligences,
même de vous procurer les plaisirs les plus vrais, les
jouissances les plus pures, et surtout les consolations les
plus douces, les plus précieuses au milieu des Epreuves
qui peuvent aussi vous survenir!.
Car, Messieurs, il faut bien vous l'avouer à vous si
jeunes encore, à vous que caressent mille rêves de bon-
heur, sur le chemin de cette vie, qui à cette heure sourit
tant à votre imagination, il pourra bien un jour croître
plus d'une épine. Pour vous aussi il pourra venir des
— ào -
jours tristes et nébuleux, de ces jours qui déchirent le
cœur et font couler des larmes !. Alors, Messieurs
les hommes pourront bien s'éloigner de vous. Car les
hommes n'aiment pas à voir pleurer. et comme l'a dit
le poëte :
Temporel si fuerinl nubila solus eris !
Or, Messieurs, vers qui pourrez vous tourner vos
yeux baignés de -larmes? sinon vers cette divine Reli-
gion, qui seule a le baume consolateur pour toutes les
blessures, pour toutes les douleurs, pour toutes les
souffrances, même les plus cruelles!.
Hélas ! Messieurs, durant cette même année, qui se
termine au milieu de la joie, du moins autant que cela
était possible, n'est-il pas vrai que cette sainte Religion
nous a été à tous bien utile, bien précieuse, au milieu
de cette terrible épreuve, qui est venue tout à coup je-
ter un voile de deuil sur tous vos jeux, sur tous vos
plaisirs, et briser à jamais ce bonheur sans nuage, que
l'avenir semblait promettre à ceux-là qui s'estimaient
si heureux de vous voir croître et grandir sous l'in-
fluence de leur autorité toute paternelle ?.. Sans doute,
Messieurs, il est bien dur pour moi-même de rappeler
à vos jeunes cœurs cet événement qui les a tous im-
pressionnés si vivement, si tristement, et qui restera
toujours gravé dans notre souvenir, à nous en particu-
lier, jjui avons connu dans l'intimité ce cœur si aima-
ble, si pur, si charitable ! Et pourtant, Messieurs, je
crois répondre à vos sentiments, à vos désirs, en expli-
quant comment il se fait qu'après une perte aussi
cruelle, aussi irréparable, le sourire et la joie aient pu

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