Mes histoires parallèles

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Marc Ferro a eu mille vies. Historien et homme engagé, il est à la fois témoin et acteur de ce siècle tourmenté que fut le XXe: la Résistance, l'Algérie française, la décolonisation, le retour du gaullisme, Mai 1968, les courants intellectuels qui ont marqué la France. Il enseigne à Oran dans les années 1950, dirige aux côtés de Fernand Braudel les Annales, revue phare d'une époque brillante, varie les champs de recherche, décore et analyse les racines du totalitarisme en URSS, se passionne pour les deux guerres mondiales, invente la discipline "Cinéma et Histoire" en ce siècle d'images, fabrique aussi des documentaires et anime pendant douze ans, sur La Sept puis Arte, Histoire parallèle, série d'émissions devenue culte dans laquelle il dévoile et commente des archives filmées de la Seconde Guerre mondiale. Ce sont ces mille vies que livre ici Marc Ferro, avec moult portraits et anecdotes personnelles. Son œuvre et ses principaux terrains de recherche servent de fil rouge à cette traversée d'un siècle passionnant où il déambule à sa façon, entre naïveté et empathie.
Publié le : vendredi 29 avril 2011
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EAN13 : 9782355360466
Nombre de pages : 192
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À mon deuxième fils : Gilles, mon gendre,
et à tous les siens…

Dans le cadre du récit de vie, la biographie est sans doute le genre le plus éloigné des Mémoires. La biographie, surtout si elle n’est pas autorisée ou si elle est historiquement fondée1, cherche à se défaire du discours tenu par son objet. Elle se doit de dépasser les propos officiellement tenus, l’autojustification. Il lui faut chercher ailleurs que dans l’apparence, et autrement, la vérité de la personne dont elle cherche à restituer la vie. La vie, c’est d’ailleurs ce qui intéresse le biographe. Ce dernier postule en général, ce que les structuralistes comme Barthes ont fortement contesté, que la série d’événements et de rencontres – personnelles et intellectuelles – ayant marqué la vie d’une personne permet de mieux comprendre l’œuvre.

C’est ce même postulat qui est à l’origine de l’entreprise d’ego-histoires initiée par Pierre Nora2 pour un livre consacré à sept historiens3 à qui l’éditeur avait demandé de « se faire l’historien de soi-même », moyen de déterminer la subjectivité, donc les biais subliminaux, forcément subliminaux, présents dans leurs travaux. La part des éléments de vie et celle des éléments de travail variaient d’ailleurs selon les auteurs, Georges Duby déclarant privilégier l’« ego-faber » sur l’ego-ego.

Le livre que je présente ici se situe au croisement de ces genres. Il est signé par Marc Ferro : les propos qui y sont tenus lui appartiennent donc en propre, mais sa liberté d’auteur – évidemment totale – était guidée par mes questions. Certains choix ont été effectués ; Marc Ferro m’en a laissé la liberté ainsi que l’organisation finale de son témoignage. Y sont mélangés des récits et confidences concernant sa vie personnelle (autobiographie), des témoignages sur les périodes qu’il a vécues et sur les personnalités qu’il a rencontrées (Mémoires). Mais surtout, ce livre emprunte à un autre genre, que Denis Roche, éditeur au Seuil, a inventé pour Roland Barthes en 1971 : la présentation par un écrivain de sa propre œuvre4. Sous forme de fragments, Roland Barthes propose lui-même dans un livre, Roland Barthes par Roland Barthes, la quintessence de son travail. Sa vie n’y est pas absente, elle s’expose sous forme de photos. Mais contrairement à la démarche biographique ordinaire, c’est sa pensée, son aventure intellectuelle, l’imaginaire de Barthes qui parlent de sa vie et non pas sa vie qui éclaire son œuvre.

C’est ce que j’ai essayé de faire avec ce livre d’entretiens avec Marc Ferro. Marc a en effet été un témoin de ce xxe siècle qui n’en finit pas de subir les conséquences de la Grande Guerre. L’interroger sur sa vie, ce n’est pas éclairer de manière mécanique son travail mais c’est tout d’abord mieux le connaître, mieux le comprendre. Donner une large place à son travail, à ce que le chercheur qu’il n’a jamais cessé d’être a trouvé, à ce que le découvreur a découvert, c’est aussi révéler l’homme, tant les deux ne se distinguent pas. Et, comme disent les Anglais : « Straight from the horse’s mouth. »

Le genre « livre d’entretiens » n’est pas sans frustration. Il comporte les mêmes défauts que les récits écrits à la première personne : transformation de la poésie du souvenir en faits historiques, prudences à l’égard des vivants et pudeur vis-à-vis des disparus. Et surtout, il ne donne pas d’espace à l’auteure pour écrire comme le faisait Jacques Le Goff en 1995, à propos de Marc Ferro : « Il est toujours jeune, frais, vif, intelligent, ouvert, profond, toujours historien, informé, authentique et de classe5. » Pourtant, j’aurais aimé écrire cette phrase. Elle est toujours exacte. Comme sont également justes les mots utilisés par le grand médiéviste pour parler du contemporanéiste : « Si l’historien est immense, le citoyen et l’homme sont d’une générosité sans bornes. La gentillesse, mieux la bonté, mieux l’ouverture, l’équanimité font de Marc un interlocuteur, un enseignant, un conférencier, un collègue, un ami d’autant plus charmant au sens fort que sa gentillesse n’est ni faiblesse, ni manque de personnalité6. »

Le mélange de tendresse et d’admiration que je porte à Marc Ferro est à l’origine de ce livre. « J’adore Marc depuis trente ans. Pourtant, je ne suis pas une de ses élèves ni même une disciple », avais-je écrit pour commencer le portrait publié par Libération en 2008. J’avais, après la parution de cet article, reçu de nombreuses approbations des termes bienveillants utilisés. Antoine Prost7 en particulier m’avait longuement entretenue sur les qualités exceptionnelles d’historien de Marc Ferro. Il trouvait que justice n’était pas, d’une manière générale, assez rendue à ses mérites de « découvreur », à son flair, à son instinct de chercheur. L’idée du livre flottait. J’acceptai avec enthousiasme l’offre de Carnets nord de la mettre en actes. Marc a bien voulu réaliser, avec moi, l’objectif que se fixaient les frères Goncourt pour écrire leur célèbre Journal : écrire une « biographie parlée, celle qui a la liberté, la crudité, le débinage, l’enthousiasme sincères de la conversation intime8 ». À deux. Je serais son complice, et la maïeutique notre méthode. Les faits, les souvenirs sont les siens, les analyses, les synthèses que Marc Ferro développe sur ses principaux domaines de recherche également. Mes questions guident le récit, permettent de préciser ou de déplacer certains éléments. Dans la vingtaine d’entretiens réalisés, j’ai fait ensuite des choix et proposé une organisation dans laquelle l’aventure de la vie se mêle à l’entreprise intellectuelle. Mes interventions sont celles d’aujourd’hui. Elles sont marquées par ma culture et par mon appartenance à une génération où tout était politique – c’est-à-dire marquée par le clivage droite-gauche. Marc n’a pas ces œillères, les miennes l’ont surpris. Je viens de l’histoire comme lui, puis je me suis intéressée, en politologue, à la communication médiatique, c’est-à-dire à l’image, c’est-à-dire aux travaux de Marc Ferro. J’ai apprécié sa liberté méthodologique et sa rigueur intellectuelle. Je l’ai rencontré pour qu’il me raconte – déjà –, en tant que témoin, sa participation à des émissions historiques que j’étudiais pour ma thèse.

Une vie, une œuvre

Éviter l’écueil du déterminisme, garder l’ouverture d’esprit qui permet de distinguer la part de hasard, de chances et de malchances dans le déroulement d’une vie, d’une œuvre. « L’homme est condamné à être libre », disait Sartre. Partir de ce point de vue permet de penser l’individu en dehors du groupe. Replacer la vie du chercheur devant les choix qui se sont offerts à lui, le resituer dans son temps mais aussi devant son destin singulier, considérer que ses sujets de recherche et d’enseignement ne sont pas forcément des choix délibérés, ni des décisions guidées par une enfance ou un milieu, c’est-à-dire une logique interne, mais souvent par les hasards de la vie et des rencontres, une logique externe. La liberté s’exprime dans le traitement que chaque homme fait de l’inattendu et de l’intempestif. Marc Ferro en a fait son miel.

Sa vie n’est pas inscrite en effet dans cette origine juive qu’une étoile jaune et la disparition d’une mère adorée lui imposent. Pourtant, des années plus tard, ses émissions sur la Seconde Guerre mondiale, ses livres sur Pétain ou sur les tabous de l’histoire, comme des échos assourdis de cette jeunesse bouleversée, traduisent les capacités d’objectivation du chercheur. Les liens entre la vie de Marc Ferro et ses travaux ne sont pas évidents : pourquoi étudier l’histoire ? Rien dans sa famille ne le prédestinait à cela. Pourquoi choisir de faire sa thèse sur la Révolution russe ? Il n’est pas communiste, ni spécialiste de russe, pas de liens familiaux. Pourquoi travailler sur le cinéma et sur l’image ? À une époque où le cinéma est considéré comme un « divertissement d’ilotes » et où la télévision n’est reçue que dans une minorité de foyers ? Des hasards, des rencontres et à chaque fois la capacité de se servir de son expérience directe, de sa faculté d’analyse et d’observation pour faire le lien entre ses différentes vies : Algérie/nationalités russes, colonisation/décolonisation ; voir derrière l’image ce qu’elle cache à force de montrer ; utiliser l’image télévisée pour faire réfléchir presque en interaction avec le public de la télévision sur les actualités (Histoire parallèle), la propagande, le mensonge mais aussi l’enthousiasme, la souffrance que révèle l’image.

Mais Marc Ferro n’est pas un homme à rester au bord de la route de l’histoire en train de se faire, il n’est pas de ceux qui restent sur leur Aventin et dédaignent l’engagement. Il est un acteur et un témoin direct de nombre des grandes aventures politiques françaises de la deuxième partie du xxe siècle : la Résistance, la décolonisation, le retour du gaullisme, Mai 1968, l’alternance socialiste, le stalinisme et la Perestroïka, mais aussi des courants intellectuels qui ont marqué notre pays : l’école des Annales dont il est un des responsables depuis 1963, le structuralisme avec lequel il fait un bout de chemin (Roland Barthes), et la psychanalyse. Il croise même le gauchisme pour un ou deux brefs épisodes. Marc Ferro est surtout un inventeur de concepts : « cinéma et histoire », l’« histoire expérimentale », il initie des ouvertures significatives entre les disciplines des sciences sociales ; il est un des seuls à comprendre que le totalitarisme soviétique porte en lui les ferments de sa désintégration. Il ouvre le livre noir du colonialisme et s’interroge sur le rôle des médias pendant les guerres. Enfin, il fabrique des documents audiovisuels : des documentaires, des émissions de recherche, un scénario de fiction ; il initie des livres : c’est un directeur de collection ouvert et exigeant. Merveilleux professeur, voyageur infatigable, Marc Ferro a eu mille vies.

Les rivages qu’il a abordés paraissent souvent éloignés et les monomaniaques de la recherche se méfient parfois de cet éclectisme. Les liens existent pourtant, nombreux, inattendus, que ce livre décrit. Autour de ces différents espaces intellectuels, se sont agrégés des chercheurs venus d’horizons différents. Quel rapport en effet entre cet universitaire qui travaille sur le cinéma pendant la Seconde Guerre mondiale et celui-ci qui étudie la Perestroïka ? Ce sont des étudiants de Marc Ferro. Donc des admirateurs et des amis fidèles. Celui qui a tout lu sur le cinéma et ses relations avec l’histoire ne sait peut-être rien de ce que Marc a écrit sur la Russie et inversement. Dans ce livre, ils pourront prendre les chemins de traverse, ils devront le faire pour mieux connaître et comprendre leur maître et ami.

1. Je pense au Pétain de Marc Ferro, cf. bibliographie.

2. Pierre Nora (textes réunis et présentés par), Essais d’ego-histoire, Gallimard, Paris, 1987.

3. Maurice Agulhon, Pierre Chaunu, Georges Duby, Raoul Girardet, Jacques Le Goff, Michelle Perrot, René Rémond.

4. Dans la vénérable collection « Les Écrivains de toujours », Roland Barthes avec son Roland Barthes par Roland Barthes, publié en 1975, inaugure une série qui devait s’ouvrir aux contemporains.

5. De Russie et d’ailleurs. Feux croisés sur l’histoire. Pour Marc Ferro, Collection historique de l’Institut d’études slaves, Paris, 1995, p. 7.

6. Ibid., p. 11.

7. Historien de la société française au xxe siècle, professeur à la Sorbonne.

8. Edmond et Jules de Goncourt, Journal, 1872, p. 887.

Prologue

Marc Ferro

Si je n’avais pas été sollicité par Isabelle Veyrat-Masson et les éditions Carnets Nord, je ne me serais jamais interrogé sur mon parcours d’historien et de citoyen, alors qu’à l’École des hautes études en sciences sociales j’avais bien été à l’initiative d’une série de films sur le parcours intellectuel de mes maîtres ou collègues qui ont fait la grandeur de l’École française en Histoire ou dans les autres sciences sociales.

Pourtant, ayant été secrétaire de rédaction, puis co-directeur des Annales depuis 1963, il est sûr que m’incombe une sorte de « devoir de mémoire », comme on dit aujourd’hui, pour rendre compte de mes activités, là ou ailleurs.

Il est clair, rétrospectivement, que, dans mon cas, le titre choisi par l’éditeur est légitime, car se sont croisées dans ma vie l’histoire en train de se faire et l’histoire, cette discipline que les Annales m’ont appris à analyser.

La guerre, et plus encore l’expérience algérienne, ont transformé la passion pour l’histoire que j’avais dès l’enfance en observation critique du comportement des sociétés.

Mes responsabilités aux Annales m’ont initié à une approche constamment renouvelée des problèmes de l’histoire. En ce sens, il s’agit bien d’une école de pensée, même si on s’en défend – et dont une des caractéristiques est la défiance vis-à-vis de toutes les figures de l’histoire officielle, qu’elle émane de l’État, de l’Église ou d’un parti. La défiance également vis-à-vis des constructions théoriques. Celles-ci sont sans doute de bonne prise, elles n’en sont pas moins des prisons dont les enivrantes vapeurs paralysent et pré-conditionnent la liberté d’analyse.

Il est sûr également qu’après l’expérience politique vécue, et après avoir assimilé l’enseignement des Annales, la découverte de l’image m’a ouvert un champ de recherche inédit ; il s’est croisé, au départ, avec celle que j’effectuais sur les révolutions en Russie.

Ignorées et méprisées à leurs débuts, ces observations sur la nature et la fonction du film et du cinéma ont finalement brisé bien des tabous, et, aujourd’hui, on en retrouve la trace à tous les étages : comme ces études « from below », vues d’en bas, sur la Révolution russe ou sur les mentalités dont j’ai essayé de trouver l’une des racines en analysant, dans chaque pays, comment on raconte l’histoire aux enfants.

Mais voilà que je m’égare et que s’esquisse ce que je me suis toujours interdit de faire, de l’ego-histoire.

Or, si celle-ci a quelquefois le dessus dans les pages qui suivent, prenez-vous en à la responsable, Isabelle Veyrat-Masson, ou plutôt à ses pertinentes questions.

Première partie

Les épreuves de lhistoire

La jeunesse

Commençons par le commencement. D’où viens-tu Marc Ferro ?

 

Je suis né le 24 décembre 1924 au 47 rue du Rocher à Paris dans le 8e arrondissement.

D’où vient ma famille ? Diable ! Je me suis posé la question très tôt, après la mort de mon père en 1930. Je me rappelle que, dans les Pyrénées, je dormais dans un grand lit avec mon père et ma mère. Ma grand-mère Perle, qui habitait avec nous, disait le matin : « Jacques, c’est l’heure, lève-toi ! » Mon père me cachait sous les draps en riant. À la troisième injonction, il se levait. Il lui disait « basta mamma, basta ». La famille de mon père se disait d’origine grecque de Corfou.

Or, vers le milieu des années 1930, je me suis dit : « Mais “basta” ce n’est pas du grec, c’est de l’italien ! » Pourquoi mon père se disait-il grec ? Alors j’appelle son frère, l’oncle Albert. Il m’explique que la famille venait de Corfou qui était grecque mais ils étaient sans doute des Italiens de Corfou. Comme la famille travaillait dans la finance – mon père était courtier de banque, je crois – et qu’en France, les Italiens passaient pour des ouvriers-maçons, ils préféraient se dire grecs. Dans la banque, les gens étaient toujours bien habillés, en faux-col avec des guêtres – signes de distinction sociale à laquelle ils tenaient.

Moi, je me serais plutôt senti d’origine grecque, si cela avait eu un sens, mais c’était totalement artificiel. En 1940, quand la guerre a éclaté entre l’Italie et la Grèce, mon cœur était certes du côté des Grecs… Et je me réjouissais qu’après notre défaite et le succès des Grecs en Albanie, les Niçois aient écrit sur une pancarte à la frontière italienne : « Grecs, arrêtez d’avancer, ici, c’est la France ! » Mais c’était à la défaite de mon pays, la France, que mon cœur saignait.

Mon père est mort de tuberculose quand j’avais 5 ans. Et je n’ai eu que peu de relations ensuite avec cette branche de ma famille. Pourtant, à chaque fois que je faisais une bêtise, ma mère me disait : « Ne fais pas comme Michel… » ; ce galopin, devenu accro au jeu, était un cousin du côté de mon père.

 

Tu as été élevé par ta mère ?

 

Ma mère était première modéliste chez Worth. Elle était élégante, très belle. J’allais souvent la retrouver chez Worth. J’assistais à tout : j’ai vu les mannequins, les essayages, les robes magnifiques. J’ai appris des tas de choses. Ma mère faisait les modèles directement sur les clientes. Elle a même habillé la femme du président de la République madame Lebrun. Il se trouve que j’étais présent lors de sa première visite chez Worth et je me rappelle très bien la scène qui a suivi. Madame Lebrun était assez forte et, avec un bon sourire, elle a porté son choix sur un tissu à grosses fleurs. Ma mère a essayé de la dissuader en lui montrant une belle étoffe à rayures verticales. Mais elle en a préféré une troisième, à rayures horizontales, cette fois.

Alors, ma mère en riant lui a dit gentiment : « Madame la Présidente, il ne faut pas choisir une robe qui vous plaît mais une robe qui vous va. »

Ce conseil, je l’ai gardé pour moi toute ma vie – et précisément quand je suis devenu historien –, j’y ai toujours pensé : ce thème, ce sujet te convient-il ? Seras-tu capable de le traiter, correspond-il à ce que tu sauras faire au mieux ? C’est ce conseil qui m’a guidé quand on m’a proposé d’être réalisateur à la télévision : je me voyais bien scénariste de films documentaires, dialoguiste, mais pas réalisateur. J’ai refusé.

J’ai vécu, enfant, dans le milieu de la haute couture, à une époque où la règle était « à chacune sa robe ». D’où les discussions, à la maison, entre ma mère et son frère aîné qui travaillait dans la confection et son frère cadet, professeur de danse de salon, qui optait pour le sur-mesure et ma tante Yvonne, couturière qui n’avait pas le droit de se mêler à la conversation.

La famille de cette grand-mère, m’a-t-on dit après coup, venait d’Ukraine. De temps en temps, elle utilisait des mots que je ne comprenais pas. Depuis, je pense qu’elle parlait yiddish, je l’entendais dire « gefilte fish1 »

par exemple. Je pensais que c’était du patois, comme ce que j’avais entendu dans les Pyrénées où mon père était mort. Langue que je ne comprenais pas non plus. Ils étaient, sans doute, israélites, mais ils n’ont jamais mis les pieds dans une synagogue. On ne parlait pas de religion à la maison. Pas de pratique ni de discours sur la religion. La religion, ça n’existait pas. Quand il y avait des conflits dans la famille, ils portaient sur la haute couture, la confection et la danse.

Mes tantes, elles, étaient catholiques. J’allais à l’église avec la bonne parfois, qui l’était également. Mais je ne savais pas très bien me comporter dans cette enceinte, je ne savais pas quand il fallait se lever ou s’asseoir. J’avais 12-13 ans.

 

Comment se sont passées tes années d’école ?

 

J’étais en classe au lycée Racine, lycée mixte jusqu’en 8e. Avec mon ami Doudou, André Bordessoule, mon ami de cœur. Puis, à 9 ans, j’ai rejoint un an l’école communale, plus populaire mais plus près de chez moi. L’instituteur était en blouse grise. J’étais alors un très bon élève.

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