Mes Souvenirs / par Mme Élisabeth de Bonnefonds

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Lecoffre (Paris). 1869. 1 vol. (293 p.) ; in-18.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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MES SOUVENIRS
H. Al'KKAU. — IMPRIMERIE DE IAOXY.
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MES SOUVENIRS
CHAPITRE I
Au centre de là France, dans un pays monta-
gneux mais pittoresque, on remarque la petite ville
do Saint-Sornin. Bâtio sur le penchant d'une col-
line, elle s'étend jusqu'à la rivière dont le courant
rapide alimente les écluses des moulins, des fila-
tures et des fabriques de draps qui se trou-
vent sur ses bords. Les rues de cette ville sont
étroites, montueuses et mal alignées. Quel-
ques tours ruinées, restes de ses fortifications
détruites, attestent son ancienneté ; on prétend
même que cette cité était fondée avant l'arrivée de
César dans les Gaules. Plus tard, l'attachement
des habitants de Saint-Sornin ta la foi catholique
ne se démentit jamais, môme au moment on l'iié-
i
2 MRS SOUVENIRS
résie do Calvin envahissait tous les pays d'alen-
tour. Au contre de la cité s'élève majestueusement
le beau clocher gothique de l'église paroissiale,
qui domine tous les édifices; la croix qui surmonte
sa flècho élancée rappelle à l'unie les promesses
divines et fait renaître dans les coeurs brisés l'es-
pérance, fille du ciel.
Tout près de la vieille collégiale et abritéo sous
l'ombre protectrice de son clocher, se trouve une
ancienne maison de construction irrégulière; une
cour l'isole de la rue, et, derrière, un jardin im-
mense s'étend jusqu'à la campagne. C'est dans
cette antique demeure que mes yeux s'ouvrirent
pour la première fois à la lumière de ce monde. Le
bonheur semblait avoir présidé à ma naissanco, et,
chose bien rare en ce siècle, quatro générations
penchées sur mon berceau épiaient mon premier
sourire et so disputaient mes caresses enfantines.
Deux années plus tard, Dieu m'envoyait une soeur
à aimer. Enfants, Marie et moi, nous avons par-
tagé nos jeux et nos études, nous ne nous sommes
jamais quittées, et l'amitié qui nousunit a toujours
été l'adoucissement de nos peines.
Parmi ces grands-parents si heureux do nous
aimer et si prompts à satisfaire nos moindres ca-
prices, mon coeur a principalement gardé le sou-
venir de mes deux aïeuls et de mon excellente
grand'mère.
MES SOUVENIRS ^ 3
Mon bisaïeul paternel, à l'époque où je l'ai con-
nu, était un beau vieillard do quatre-vingts ans,
dont l'âge n'avait pas affaibli l'intelligence, ni
courbé la haute taille. Sa figuro était belle, quoiquo
sos traits ne fussent pas d'une régularité parfaite;
son nozétait unpeufort, sa bouche grande, sa lôvro
supérieure un peu épaisse; son front était largo et
bien dévoloppé, ses grands yeux noirs étaient bor-
dés de longs cils, son regard intelligent était ordi-
nairement sombre et sévère ; maïs, quand il par-
lait, les sentiments de son âme se reflétaient sur sa
figure, qui exprimait la bienveillance, il portait ha-
bituellement une redingote, et sa tôte veiiérablo
était couverte d'un bonnet de soie noire d'où s'éi
chappaient quelques boucles dô cheveux blancs.
Mon bisaïeul était le chef de la famille et habitait
notre rriaisôn s il était né en 1751; ses parents ap-
partenaient à ce qu'on appelait albrë la petite
bourgeoisie; son père s'occupait de négocô ci son
travaille mettait à râêftië d'élever sa ttônibrêuéë fà-^
mille. Eii Voyant lés dî^bsiiiorië précocesdô rnon
bisaïenlî ses parenté lui firëht faire ses études afin
de lui ouvrir une carrière libérale, puis à Quinze
ans on le ttidria à tinè frMëimignbMë enfant dé
douze a,hs ;• ïnais, stiivâiit l'Usage dô cetteéjioqûè^
quelques jbtirs à|)rès Uî Célébration dti tfiariàgë^
oh séparapôùïio^elqiiëtëmj^iëjeuneioMagël
Mon bisaïeul 6llà-à (âef mont pour y àch'Mvër ïèè
4 MES SOUVENIRS
humanités, et sa femnio alla passer le temps de
son absence dans une succursale de la célèbre ab-
bayo do Fontovrault.
Deux ans après, les jeunes époux rovinront dans
la maison paternelle. Mon bisaïeul, pour qui
l'étude du droit avait toujours eu beaucoup d'ut-
trait, résolut de devenir avocat, et pour cela il alla
étudier chez le président de lachAtelleniedo Saint-
Sornin, qui était le jurisconsulte le plus savant du
pays. Levé chaque matin avant le soleil, il travail-
lait toute la journée avec son maître, et le soir il
se retrouvait avec bonheur au foyer paternel. Sa
jeune femme était douée du plus heureux carac-
tère : gaie, vivo et spirituelle, elle animait la vieille
maison ; la vie, auprès d'elle, n'avait que des sou-
rires; sa douceur et sa bonté tempéraient et
amoindrissaient la rudesse et la rigidité du carac-
tère de son mari. Après quelques années, plu-
sieurs enfants s'ébattaient joyeusement autour
d'eux et resserraient la douce chaîne do leur
commune affection. Cependant les intimes réu-
nions du soir étaient parfois troublées par le récit
des événements dont la capitale était le théâtre,
l'orage politique grondait au loin, et tous envisa-
geaient l'avenir avec terreur. Bientôt la révolution
brisa ses digues impuissantes, l.es jours néfastes
de 93 commençaient, l'heure suprême du sacri-
fice avait sonné, la France devait expier dans.le
MBS SOUVKNIRS 5
sang et dans les larmes la corruption do ses
moeurs ot l'impiété do ses philosophes. Notre
pays ne ressentit d'abord que faiblement le contre-
coup des grands événements qui s'accomplis-
saient; mais un ordro émané de la commune de
Paris mit en mouvement les passions révolution-
naires, et les proscriptions commencèrent. Là tôto
du président de la cbâtellenie fut mise à prix, et il
dut chercher son salut dans une prompte fuite.
Mon bisaïeul vit ses études interrompues par le dé-
part précipité de son docte maître, dont il ressentit
un vif chagrin} mais il était jeune et son âme ar-
dente aspirait à J& liberté ; 11 J*avait rêvée noble et
pure, faisajatallianco avec la vieille monarchie.
Bientôt g^jti$>le coeur endétesta la licence et les
expèj^ëyrp détourna plein ,de dégoût dû spec-
tacle exigeant que présentait la France/
Depuis qùelijuèsrnXois mon bisaïeul étâiïchef de
sa fajniUe par Suite de la'mort de ses IrârWts, Mal-
gré èés ijoiivéaMdeYûirlrilnôvoûlut jmâ s'endor-
mir dan^iîft égoïste tionheûrynlreplier le5poids
des affaires pûbl^ties^ Ses options royalfsles bien*
connues inVU'emp^chè),6ni^ i$a$' i*étfè nôhinié
ihembi-e de l$f Société prdpûîaifé de Sàtm-Soriiîrt,
Acepditë ditricilej il"fêndUd'îrâÈfôrlaïîts service
sayhQîitô;|ii(eliigeWcà'JéCsôh e^ér$qiîë volonté m
vaîèïiviiipo'sirïé loiïâîJxîplusîfèrottchéi' wfc
ristlsrêtWnlâlô^
0 MBS SOUVKNIRS
lui arrachait des victimes. Les ollaires publiques
n'absorbaient cependant pas tout le temps do cet
hommo infatigable : il so donnait aussi à sa fa-
mille et continuait seul ses études chéries. Quand
tous autour do lui so livraient au sommeil, il tra-
vaillait à la clarté de la lampe et prolongeait fort
avant dans la nuit sa laborieuse veillo. Cepondant
les temps devenaient meilleurs, et, après plusieurs
époques do transition, l'Empire s'imposa à la
Franco par la victoire, les églises so rouvrirent
alors et la justice reprit son cours régulior.
La révolution et la guerre avaient fait bien des
vides dans les rangs de la magistrature et du bar-
reau; les hommes versés dans lascienco du droit
étaient rares. Le talent incontestable de mon bis-
aïeul fut bientôt apprécié de tous : il exorca pen-
dant do longues années, à Saint-Somin, la profes-
sion d'avocat; plus tard il acheta une charge
d'avoué. Administrateur habile, chaque annéo la
fortune do la famille s'augmentait du fruit de son
travail; tout prospérait entre ses mains. Il maria son
fils aîné à une jeune filloissuo d'uno des meilleures
familles du pays ; les jeunes époux habitèrent sa
maison, et il transmit à son filssa charge d'avoué.
Malgré les modifications nombreuses que le temps
accomplissait autour de lui, mon bisaïeul n'en
conserva pas moins jusqu'à sa mort le gouverne-
ment de sa famille et la direction des affaires de la
MES SOUVENIRS 7
maison; il employait les loisirs quo lui faisait
son âge avancé à surveiller la culture de ses vastes
propriétés, et tous s'inclinaient avec respect devant
son énergiquo volonté. La prospérité toujours
croissante do sa fortune ne devait pourtant pas
mettre mon bisaïeul bien-aimé à l'abri do ces
coups soudains qui parfois abattent les plus fiers
courages. La famille, qui est la source do nos joies
les plus saintes et les plus intimes, est aussi cello
do nos plus poignantes tristesses. La mort fit
autour do lui des vides bien douloureux ; sa fille
aînée mourut à vingt ans, au moment où elle allait
épouser un jeune homme digne d'elle ; puis un
jour sa femme, pour laquelle il avait la plus vivo
tendresse, fut frappée à ses côtés : une attaque
d'apoplexie paralysa son corps et obscurcit son
intelligence. Pendant plusieurs années, il la soi-
gna avec le dévouement le plus absolu, voyant
chaque jour le spectacle de celte mort intellec-
tuelle venuo avant l'autre, et qui n'avait laissé à la
douce compagne do sa vie qu'un sentiment, celui
do la souffrance. Enfin un jour, après avoir repris
connaissance pendant quelques instants, elle s'é-
teignit doucement entre les bras de son époux
bien-aimé. L'année suivante, son fils, mon grand-
père, mourut subitement encore dans la force do
l'âge, et quelques mois après sa femme inconso-
lable le suivait au tombeau. Mon bisaïeul était
8 MES SOUVENIRS
alor3 arrivé à la vieillesse; le vide s'était fait clans
sa maison et dans son coeur; toute une génération
venait de disparaître : il ne lui restait que son pe-
tit-fils, sa jeune femme et leurs enfants, sur les-
quels se reporta encore plus vive l'affectueuse
tendresse du vieillard, dont la grande Ame ne fut
pas abattue partant de pertes successives; il sup-
porta toutes ces épreuves si dures pour son coeur
aimant avec la grandeur d'Ame d'un chrétien et
d'un sage. Dieu n'avait jamais perdu ses droits
sur cette Ame d'élite, et les pieuses pratiques de la
religion qu'il n'avait point abandonnées, malgré
les difficultés des temps orageux que notre patrie
venait do traverser, étaient pour lui la source des
plus douces consolations.
Ce vieillard, dont le moindre désir était une loi
pour tous les membres de sa famille, s'était fait
le serviteur et l'esclave des enfants de son petit-
fils. Ma soeur et moi nous mettions fréquemment
sa complaisance à l'épreuve. Quelquefois il nous
racontait pendant de longues heures l'histoiro
merveilleuse du Petit Poucet, et no se lassait ja-
mais do répondro à nos interminables questions.
Souvent il nous préparait d'agréables surprises.
La veille do No6l, nous placions nos petits souliers
dans sa cheminée; à l'heure de minuit le petit Jé-
sus faisait sa rondo nrystérieuso; le lendemain,
notre première visito était pour le bon grand"
MKS SOUVENIRS 9
père : nous retrouvions notre chaussure remplie
de bonbons et de gâteaux, présents aimables de
l'enfant Dieu. Le jour de saint Joseph, il nous
conviait à un grand festin qui avait lieu, nous di-
sait-il, à l'occasion de la noce des oiseaux qui se
célébrait ce jour-là. 11 nous amenait, Marie et moi,
dans un pré peu éloigné de la ville, il nous mon-
trait une grande pierre sur laquelle se voyaient
encore quelques miettes de pain, restes dédaignés
du repas. Quant aux convives ailés, ils avaient
disparu depuis longtemps, et, seules, quelques
mésanges effrayées par notre babil enfantin s'en-
fuyaient à tire-d'aile en nous apercevant.
Mon bisaïeul possédait, à une lieue environ de
la ville, une charmante maison de campagne à la-
quelle il tenait beaucoup, à cause des souvenirs
de sa jeunesse qu'elle lui rappelait. Cetto habita-
tion et les terres qui en dépendaient composaient
l'héritage patrimonial do sa femme, et depuis
plusieurs siècles elle appartenait à notre famille.
Quand on avait quitté la route départementale,
une belle allée do hêtres conduisait à la maison
d'habitation, qui avait conservé la rustique si m"
plicité d'autrefois. Au rez-de-chaussée, une vaste
cuisine dans laquello étaient deux lits en chêne
en forme de coffres avec des rideaux do serge
verte; l'immense cheminée était en pierre, et sur
le devant un artiste novice avait sculpté une croix,
i.
10 MES SOUVENIRS
au-dessous de laquelle était gravé le nom de celui de
nos ancêtres qui avait fait bâtir la maison. D'un côté
de la porto d'entrée on voyait un immense buffet,
et de l'autre une vaisselière dont les rayons sup-
portaient des plats et des assiettes de faïence
rangés symétriquement, et sur lesquels on avait
peint des fleurs aux éclatantes couleurs. Au-des-
sus de la cuisine était uno chambre d'égale gran-
deur dont les murs étaient recouverts d'une anti-
que boiserie de chêne; les fenêtres étaient petites
et avaient de larges embrasures. Deux lits à la
duchesse avec des rideaux d'indienne à person-
nages, quelques chaises de paille et une table
composaient tout le mobilier de cette chambre,
qui était avec la cuisine le seul appartement habi-
table de la maison. Derrière cette rustique habita,
tion, il y avait un jardin, un verger; plus loin de
grands bois couvraient de leur ombre mystérieuse
les coteaux d'alentour.
Ma soeur et moi nous nous plaisions beaucoup
à la campagno ou on nous laissait uno entière
liberté ; chaque année nous y passions avec lo bon
grand'pèro la plus grande partie de la belle saison.
Là tous les plaisirs étaient nouveaux et variés,
nous aimions à suivre les troupeaux dans les bois
ou sur les montagnes couvertes de bruyôro fleu-
rie; et, quand le temps do la moisson était venu,
nous nous mêlions à la troupe joyeuse des mois-
MES SOUVENIRS 11
sonneurs. Quand les gerbes étaient engrangées,
maîtres et serviteurs se livraient à la joie et venaient
s'asseoir à la table du festin, couverte d'une nappe
bien blanche et de mets plus abondants qu'à l'or-
dinairo. On y voyait d'énormes pâtés, des quartiers
do veau ou de mouton rôtis, do la crème et des
gâteaux do cerises sauvages. Un vin généreux
circulait autour de la table; uno honnête gaieté se
communiquait à tous ; l'expansion devenait géné-
rale : les vieillards parlaient des années écoulées,
les jeunes gens de leurs espérances. Le repas
champêtre se prolongeait fort avant dans la nuit, et
en se retirant les moissonneurs faisaient retentir les
bois des joyeux refrains do leurs naïves chansons.
Dans uno chaumière voisine do notre habitation
des champs vivait un véncrablo patriarche entouré
d'une nombreuso postérité. Ce laboureur avait
déjà vécu plus d'un siècle, et son corps robuste,
fortifié par le travail, no connaissait ni les infir-
mités ni les défaillances de la vieillesse. Lo vieux
Jacques et mon bisaïeul, malgré la différence d'ago
et do position, étaient liés d'une étroite amitié;
car ils avaient traversé ensemble bien des jours
mauvais. Cette affection mutuelle se traduisait par
un échange réciproque do services. Chaque année
le centenaire venait aider aux moissonneurs do
mon bisaïeul, et, quand on rentrait la récolto,
lui-mêmo il plaçait les gerbes une à uno dans
lï MES SOUVENIRS
l'immense gerbier. Cependant il vint un moment
où ses forces s'épuisèrent; on était à la veillo de
serrer la récolte : il sentit que le lendemain il no
pourrait se livrer à son travail ordinaire, mais il
no voulut avouer à personne son impuissance. Le
matin il sortit do bonne heure avec son troupeau,
et ne reparut pas de la journée. Chacun comprit
le motif do sa disparition. Un jeune travailleur fit
son ouvrage. Le soir mon bisaïeul sortit seul
de la maison pour aller à la recherche de son
vieil ami. Après une heure de marcho il l'aperçut
sur la lisière d'un bois. Le centenaire était assis
tristement au pied d'un arbre; son chien fidèle
était à ses côtés; do grosses larmos coulaient sur la
figura vénérable du vieillard : il pleurait ses forces
disparues, son ardeur à jamais éteinte. Mon bis-
aïeul s'approcha du vieux Jacques. « Pourquoi,
mon ami, lui dit-il, t'affliger ainsi? Dieu n'cst-il
pas le maître do nous forcer au repos ?Tu as fait le
bien pendant touto ta vie, tu as beaucoup travaillé,
viens, nous t'attendons pour prendra lo repas du
soir. » Lo centenaire, doucement ému, suivit son
ami sans résistance, et, quand les deux vieillards en-
treront dans la salle du festin, tous se découvrirent
avec respect. Mon bisaïeul fit asseoir le vieux Jac-
ques à côté do lui, et le repas fut encore plus gai
que do coutume. Mais ces marques d'ostimo et
d'affection que lui donnait son ami devaient être
MES SOUVENIRS 13
les dernières joies du vieux paysan : quelques
mois après il s'endormait dans lo Seigneur, et le
printemps suivant le gazon fleurissait pour la pre-
mière fois sur la tombe du centenaire.
Ou ne voit plus dans notro siècle de caractères
aussi fortement trempés que celui de mon bisaïeul
paternel dont je viens d'esquisser bien imparfaite-
ment le portrait. La volonté est une faculté que
presque tous laissent inactive ; nous no savons pas
diriger nos voies et encore moins commander aux
autres. Les hommes se laissent emporter par le
courant d'une vie facile et inoccupée ; la jeunesse
n'aspiro plus à la vertu, à l'honneur, à l'amour
fort et généreux; mais ollo rèvo lo bien-ôtre ma-
tériel et do voluptueuses consolations. La famille
môme, ce sanctuairo où se réfugièrent si souvent
les vertus domestiques, est menacéo d'uno ruine
prochaine : do bonno heuro les enfants veulent
l'indépendance, l'amour filial leur pèse, l'obéis-
sance les humilie. Lo monde dévoyé va de système
en système, et ne peut découvrir nullo part le
secret du mal dont il meurt. Dieu, quo nous avons
chassé de nos lois, de notre civilisation, de nos
moeurs, so vengo do ses ennemis en les abandon-
nant à leur orgueil et ù leurs stériles rechorches.
Rendons à co divin exilé la place d'honneur qui
lui est duo, et tout rentrera dans l'ordro : il est
la source d'où découlent l'énorgie moralo et le
respect do l'autorité.
CHAPITRE II
Si mon bisaïeul paternel était un typo accompli
de fermeté, de dévouement au devoir, de loyauté et
d'honneur, mon bisaïeul maternel, quoiqu'il pos-
sédât aussi ces qualités essentielles, personnifiait
surtout la gaieté, l'ancienne urbanité française
Son nom de famille était Lacoste; mais ses onfants
et ses petits-enfants lo désignaient généralement
sous lo nom do bon-papa que justifiaient pleine-
ment sa bonté et son affabilité.
Cetaimablo vieillard était do l'âge do mon bis-
aïeul paternel. Sa taille était moyenne, sa figuro
irrégulièro plaisait cependant; son nez était grand,
son teint frais, son front large ; ses yeux étaient
MES SOUVENIRS 15
bleus ; son regard intelligent exprimait la bonté, la
bienveillance; sa tôto dénudée depuis longtemps
était couverte d'une perruque de cheveux châtains,
devenus un peu roux par le long usage ; il portait
habituellement une redingote en drap bleu avec
des boutons en métal.
La famillo do bon-papa était richo et considé-
rée, il était (ils uniquo et son pèro était notaire ;
aussi, à peine âgé do vingt ans, il épousait une
dos filles du président do la chàtellenio de Saint-
Sornin, et il était déjà marié depuis plusieurs
années quand la révolution de 93 éclata : le jeune
ménage ne pouvait échapper a la proscription qui
frappait tous ceux qui avaient do la vertu, de l'hon-
neur, do9 sentiments délicats. D'ailleurs le prési-
dent de la chdtellenio avait été obligé do fuir pour
éviter le sort funosto qui l'attendait ; ses deux fils
servaient dans l'armée de Condé, et lo jeune mé-
nage devait bientôt partager la triste destinéo do
toute la famille. Un jour les membres de la société
populaire do Saint-Sornin envahirent la maison où
mes grands-parents cachaient, aux yeux de tous,
leur bonheur conjugal: on les arracha violemment
à cet asile béni, et mon bisaïeul bien-aimé, sa
fommo et leur fils atné, âgé de dix ans, furent con-
duits sous bonne escorto h un château voisin bâti
comme un nid d'aigle au sommet d'une hauto
montagne et entouré d'un bois touffu. Le proprié-
10 MKS SOUVKNIIIS
tairo de cette demeure seigneuriale avait depuis
longtemps émigré avac toute sa famille ; la com-
mune avait confisqué à son profit le vaste domaine
et transformé le château inhabité en une prison.
Là se trouvèrent bientôt réunies un grand nombre
île personnes ; les unes appartenant aux classes
êlovées de la société, les autres d'une condition
plus modeste, suspectées d'incivisme, expiaient,
dans une réclusion pénible, le dévouement
de l'amitié poussé jusqu'à l'héroïsme, leur fidé-
lité à garder intacte la foi de leurs pères, et leur
attachement inaltérable à la monarchie.
Bon-papa passa bien des mois avec sa famille
dans cette résidenco froide et sauvage; malgré sa
gaieté naturelle il fut atteint d'une sombre tris-
tesse ; l'incertitude où il était sur le sort do son
beau-père et des autres personnes do sa famillo
remplissait son àmo d'une angoisse inexprimable.
Bientôt la nouvelle de la mort du roi retentit dou-
loureusement dans le coeur des prisonniers, l'ho-
rizon devint plus sombre encore, et il semblait qu'on
no pouvait espérer un meilleur avenir. Le soleil do
mai éclaira la terre de ses rayons vivifiants et fit
croire encore à l'honneur, à l'amour, à la liberté,
les arbres se couvrirent de fouilles et les prairies
do fleurs printanières ; en mémo temps la sur-
veillance soupçonneuse des gardiens se relâcha, les
captifs purent, ù leur aise, se promener dans les
MES SOUVENIRS 17
allées majestueuses dû parc, parler ensemble des
joies perdues et aspirer l'air suave et balsamique
des champs. Une disette affreuse désolait alors la
France, les prisonniers souffriront bien des pri-
vations, les vivros étalent d'une qualité détestable,
et, de plus, ils étaient distribués avec Une grande
parcimonie. Un jour lo pain leur manqua s ils
crurent que leur dernière heure était arrivée
et se recommandèrent à Dieu. Le secours de la
Providence arriva enfin: deux femmes pieuses de
la ville se souvinrent des reclus et leur appor-
tèrent une abondante et saine nourriture pour
plusieurs jours. D'autres fois les bruits et les agi'
tations do la cité venaient troubler lés malheu-
reux dans leur retraite ; du haut de l'antique
donjon seigneurial; ils entendaient < avec anxiété
les cris injurieux du peuplé, le son des cloches
sonnant lo tocsin, ou bien lo bruit du tambour qui
appelait les citoyens à l'assemblée populaire.
Enfin, le jour dp là délivrance arriva :' le neuf
thermidor, la Franco s'affranchit du joug sangui-
naire qui pesait depuis si longtemps sur elle ; les
prisons s'ouvrirent, les.captifs purent,apprécier
retondue dos portés qu'ils avaient faites ot as-
piror avec bonhôurTaliV-pUf et vivifiant de la
liberté; ■<-', *• ^; - 7 <,-.- ■ '■■, ■*, . * .-..=, - - - :
Mon bisaïeul maternel' revint alorâ avec sa
femme et SéâjôUnôS ônfflnte à SatntrSôrntoj 11 fen*
18 MES SOUVENIRS
tra dans sa maison qui portait encore les traces
hideuses de l'invasion populaire. Le président de
la chàtellenio et les autres membres de sa famille
avaient été assez heureux pour échapper à la mort ;
mais sa fortune personnello et celle do sa femme
avaient été englouties dans la tourmente révolu-
tionnaire.Cette pauvreté relative n'effraya pourtant
pas bon-papa dont l'âme généreuse s'était fortifiée
par une longue adversité. Son père était mort de-
puis deux ans, il obtint de le remplacer comme no-
taire. Bientôt il eut l'entière confiance de ses con-
citoyens, son travail consciencieux le mit à même
d'élever sa nombreuse famille ot de réparer les
brèches faites à la fortune do sa maison. Pendant
toute la duréo do l'Empire, bon-papa, tout entier
à ses nouveaux devoirs, resta enseveli dans l'obs-
curité de la vie privée. Chaque fois qu'une nou-
velle victoiro venait s'ajouter à la gloiro militaire
de la France, il tremblait en regardant ses fils,
craignante chaquo instant do payerenfincettodetto
du sang qu'on réclamait à do si courts intervalles.
Nos aigles victorieuses, après avoir promené leur
vol triomphant à travers l'Europe, connurent
aussi la défaite et la honte, l'Empire ne put résis-
ter à tant d'onnemis qui avaient conjuré sa perto,
ni sauver la Franco de l'invasion étrangère. Lo
rôvo du plus grand capitaine des temps modernes
était anéanti, lo frère du roi martyr s'assit sur le
MES SOUVENIRS 19
trône séculaire de saint Louis, et octroya à la
Franco une Charte constitutionnelle comme pré-
sent de joyeux avènement. En général, on accueil-
lit les Bourbons avec bonheur; tout le monde était
las do la guerre qui avait décimé plusieurs géné-
rations ; dans toutes les familles il y avait des
places vides que les mères regardaient en pleu-
rant. Le peuple aspirait au repos, il fit éclater
sa joio avec transport. Bon-papa, qui avait un
attachement profond pour la vieille monarchie,
fut heureux de s'associer à l'allégresse générale
Le nouveau gouvernement s'occupa bientôt avec
activité à réorganiser les diverses administrations ;
il fit un appel à tous ceux qui, par leurs talents ou
leur caractèro, pouvaient l'aider à cicatriser les
plaies do la France. On jeta les yeux sur mon
bisaïeul maternel, et malgré sa modestie et la sim-
plicité do sa vie un décret royal le nomma maire
de notre ville. Jamais homme ne justifia mieux
la confiance du souverain que lo nouveau maire
de Saint-Sornin: son administration fut sage, ha-
bilo ot éclairée ; il sut concilier bion des intérêts
opposés ou ennemis et accomplir d'utiles réfor-
mes. Accessible à tous, sa bonté, son affabilité lui
gagnèrent rapidement l'affection do ses conci-
toyens. D'illustres, do nobles amitiés l'encoura-
geaient dans les moments de lutte et l'aidaient à
réaliser lo bien.
CO MES SOUVENIRS
L'année 1817 fut désastreuse pour In France,
la récolte était insuffisante, le froid extrêmement
rigoureux, la misère devint générale, le blé se ven-
dait au poids de l'or. La disette fournit une arme
à l'opposition libérale : on accusa le gouvernement
d'imprévoyance, on disait qu'il voulait affamer lo
peuple. Ces discours portèrent bientôt leurs fruits,
et des émeutes sanglantes attristèrent plusieurs
départements. La petite ville de Saint-Sornin ren-
fermait dans son sein une nombreuse population
ouvrière ; cependant elle ne connut ni les horreurs
de la faim ni les luttes fratricides, grâce à l'acti-
vité et au dévouement de son premier magistrat.
Mon bisaïeul fit conduire une grande quantité
de grains dans lo grenier communal, et lui et ses
amis vendaient aux ouvriers, à des prix extrême-
ment réduits, le blé provenant do leurs récoltes.
Tous les jours un grand feu était allumé dans la
salle de l'hôtel de ville, et les pauvres venaient y
réchauffer leurs membres engourdis par le froid.
On faisait aussi do copieuses distributions do pain
et do bouillon, l'ardente charité du maire savait
trouver dos ressources. Lui-mêmo il s'occupait
des plus minces détails et veillait à tout. Il venait
parler aux indigents, s'informait do leurs besoins,
et savait dire de bonnes et consolantes paroles
qui, sorties do son coeur bienfaisant, trouvaient
un écho dans le leur.
MES SOUVENIRS SI
Par un jour do décembre, sombre et froid, mon
aïeul sortit de grand matin do sa demeuro pour
se rendre à l'hôtel de ville afin d'y surveiller l'exé-
cution des ordres donnés la veille. La neige
couvrait la terre d'une couche épaisse ; le vent
du nord, intense et glacial, en soulevait par inter-
valle des masses énormes ; mais sa violence
mûino ne ralentissait pas la marche du mairo
pressé d'arriver au but de sa course. Soudain il
tressaille, il croit avoir entendu des gémissements
plaintifs, et il se dirige aussitôt du côté d'où ils
partent. Il aperçoit enfin, à demi-ensoveli sous la
noigo, lo corps inanimé d'une jeune femme ; près
d'ello s'agitait un enfant âgé à peine de quelques
mois. Depuis plusieurs jours la pauvre mèro souf-
frait sans pouvoir se résoudre à tendre la main ; en-
fin, la maigreur toujours croissante de son enfant
devait la décider à recourir, elle aussi, à la charité:
un matin ello le prit entre ses bras avec la sombre
énergie du désespoir pour se rendre à la mairie,
afin d'avoir sa part des secours qu'on distribuait
chaquo matin aux indigents ; mais ses forces tra-
hirent son courage, ello s'évanouit à peu de dis-
tance du but désiré et laissa échapper son cher
fardeau, lion-papa appela du secours, on trans-
porta la pauvre femme dans la salle commune où
on lui donna tous les secours que réclamait son
état. Puis il prit le petit enfant entre ses bras, et
» MES SOUVENIRS
avec toute la tendresse d'uno mère, il réchauffa
ses membres engourdis par le froid, et lui fit
avaler un breuvago fortifiant. Quand les portes
do l'hôtel do villo s'ouvrirent à l'heure accoutu-
mée pour laisser entrer la foule des indigents, la
jouno femmo avait recouvré ses sons et balbutiait,
à travers ses larmes, quelques paroles do recon-
naissance ; ot l'enfant du peuple s'était endormi
calmo et souriant entre les bras du maire.
La saison doyint enfin moins rigoureuse, la mi-
sère diminua graduellement, et uno abondante
récolte répara les maux do l'année précédente
Lo maire de Saint-Sornin dirigea sa sollicitude
d'un autre côté et accomplit une réforme impor-
tante qu'il méditait depuis longtemps. Notro villo
depuis longtemps possédait un collège, fondé au
temps do la réforme pour sauvegarder les in-
térêts catholiques ; cet établissement fut confié à
l'habile direction des religieux Dominicains, ot
bientôt, des provinces les plus éloignées do la
France, on y plaça des enfants qui venaient y
apprendre la scienco et la piété. La révolution
dispersa les religieux, et la commune do Saint-
Sornin mit à leur place des professeurs imbus
des doctrines impies du dernier siècle: sous cette
administration le collège vit s'évanouir son an-
cienne splendeur, et en 1820 il était arrivé à uno
réelle décadence : les études y étaient faibles et la
MES SOUVENIRS 23
discipline mal observée. Lo mairo résolut, mal-
gré l'opposition violonto qui so produisit à cotto
occasion au sein du conseil municipal, do mctlro
10 mouvement intellectuel de la cité qu'il dirigeait
sous la sauvegarde de l'Égliso et do la religion. 11
céda à l'administration diocésaino l'usufruit do
l'ancien collégo, et l'évôquo s'engagoa à donner
l'instruction gratuite aux enfants pauvres do la
ville.
Mes deux bisaïeuls étaient liés d'une étroite
amitié qui se resserra encore par le mariago do
leurs enfants, la fille préférée de bon-papa s'unit
au fils aîné de mon bisaïeul paternel. Mon grand-
père était d'un caractère doux, aimable ; sa propre
personnalité s'effaça toujours devant celle de son
père; marié,père de famille, il ne répudia pas da-
vantage sa direction et ses sagos conseils, sa vie tout
entière se passa à obéir. Cependant le coeur do ce
jeune homme, comprimé au foyer domestique par
une volonté plus forte que la sienne, était acces-
sible à l'amour, à l'amitié, à tous les sentiments
délicats qui s'épanouissent dans les âmes d'élite.
11 aima d'un chaste amour uno jeune fille douée
des dons les plus rares de l'intelligence et de la
beauté, ils so jurèrent une fidélité inviolable; mais
des obstacles insurmontables empochèrent cette
union à laquelle s'opposèrent les parents de la
jeune fille. Peu de temps après elle accepta un
2i MES SOUVENIRS
autre époux. Cet abandon imprévu blessa profon-
dément lo coeur généreux de mon grand-pèro et
répandit sur sa vie des ombres mélancoliques.
Quand son père voulut l'établir, il lo laissa faire ;
mais il reçut avec indift'ércnco la femme qu'il lui
présentait. Ma grand'mèro ne possédait pas la ra-
dieuse beauté de celle dont son mari pleurait en-
core l'abandon ; néanmoins elle n'était pas dé-
pourvue de ces avantages extérieurs qui suffisent
si souvent aux femmes pour assurer leur empire.
Elle était grande, bien faite; ses yeux bleus avaient
une expression indéfinissable de douceur et d'in-
telligence, et ses beaux cheveux, d'un blond cen-
dré, encadraient l'ovalo gracieux do son visage.
La jeuno épouse comprit sa délicate mission;
dans son coeur elle trouva assez do tendresse pour
cicatriser l'inguérissable blessure do son mari.
Leur amour, né après le mariage, fondé sur l'es-
time mutuelle, n'en fut quo plus fort, plus pro-
fond, et quand la mort enleva subitement mon
grand-pèro à l'affection de sa compagne bien-ai-
mée, elle fut inconsolable Le chagrin altéra visible-
ment la santé de notre grand'mère : elle eut besoin
d'un repos absolu, et ma mère prit la direction du
ménage ; néanmoins cette femme, qui avait tou-
jours eu une vie si active, ne pouvait se résoudre
à cette inaction forcéo ; ma soeur et moi nous
fûmes confiées à son inquiète et tendre sollicitude :
MES SOUVENIRS 20
notre présenco continuelle adoucissait ses amers
regrets et comblait lo vide que la mort venait
do fairo autour d'elle. Bon-papa multipliait ses
visites afin do consoler le veuvago de sa fille chérie,
il nous aimait aussi beaucoup, surtout Marie qui
était sa filleule. Tous les jours, après son dîner,
l'aimable vieillard venait à la maison, et toute la
famille se réunissait alors dans la chambro do ma
grand'mèro, appartement un peu sombre quoique
situé au midi et qui no portait pas encore l'em-
preinte du luxe moderne.Les murs étaient recou-
verts d'une vieille tapisserie représentant des
bergers et des bergères entourés de leurs trou-
peaux. La cheminée très-élevée était en pierre ;
elle avait pour tout ornement un petit miroir de
Venise. Au-dessus était un tableau de médiocre va-
leur artistique, représentant le Christ bénissant
les enfants. Dans une alcôve s'élevait un lit à la
duchesse avec ses amples rideaux rouges en da-
mas de soie ; près du lit était suspendu un bénitier
en faïenco orné d'un rameau de buis bénit ; une
table en bois de chêne, des chaises et des fauteuils
de paille complétaient cet ameublement austère.
Aussitôt que bon-papa était arrivé, ma soeur et
moi, nous nous emparions de lui, nous grimpions
sur ses genoux, nous l'accablions de caresses et
de baisers; quelquefois un petit chardonneret
apprivoisé que ma grand'mère aimait beaucoup
56 MES SOUVENIRS
se mettait de la partie et nous assourdissait par
son ramage, il allait voletant de l'un à l'autre;
lorsque nous mangions quelques friandises, il ve-
nait so percher sur notro main, nous demandant
sa part d'un air suppliant. Mario était vivo, espiè-
gle et extrêmement remuante. Un jour cllo s'était
hisséo, non sans peine, derrière le fauteuil sur
lequol était assis l'oxcellent vieillard, et de cette
placo élovéo elle lo couvrait do chauds baisers.
Bon-papa alors l'engagea à lui tirer un peu les
cheveux. L'étourdie d'abord ne voulut pas y con-
sentir ; il insista, elle prit de l'assurance, et après
quelques efforts, la perruque céda et resta entre
les mains de la charmante enfant dont la surprise
et la stupéfaction ne peuvent se dépeindre ; car
elle apercevait pour la premièro fois la tète chauve
de notre bisaïeul maternel.
Bon-papa, aimable et gai, aimait les nombreuses
réunions ; jamais il n'était si heureux que quand
il était entouré do ses parents et de ses amis. Cha-
que année, à l'époque du carnaval, toutes les fa-
milles avaient leur jour de réception. Qui ne se
rappelle ces plaisirs dont lo coeur faisait tous les
frais; ces repas aux mets abondants, mais peu
recherchés, où le plus petit enfant avait sa place?
Cependant un jour mes parents voulurent dé-
roger à cette ancienne habitude : on devait dîner
le jeudi suivant chez un de mes oncles, on décida
MES SOUVENIRS 27
unanimement quo Mario, dont la surveillance était
très-difficilo, resterait à la maison. Mon bisaïeul
maternel fut attristé devoir sa filleulo exclue do la
fête; intérieurement ilsoproinitdecasserl'arrêtqui
lui faisait tant de peine. Le jour du diner arriva en-
fin; bon-papa prétexta une affaire pressée, et laissa
partir avant lui ses enfants et les autres personnes
de la famille ; puis, après leur départ, il se rendit à
la maison en toute hâto. Ma soeur se consolait de
sa solitude forcée en faisant le plus de bruit possi-
ble ; on appela la bonne qui fit la toilette de Marie
avec promptitude. Chez mon oncle on attendait
impatiemment le vieillard et on so demandait
avec inquiétude la cause d'un retard qui lui était si
pou habituel : son arrivée mit fin à toutes les sup-
positions. Il paraissait rayonnant, il tenait par la
main ma soeur dont le costume était irréprocha-
ble : l'espiègle relevait la tète avec fierté et sou-
riait d'un air malin à l'assemblée entière. « Mario
a promis d'être bien sage, et je l'ai amenée avec
moi, » dit mon bisaïeul; puis, se tournant vers
mon oncle, il ajouta tout bas : « Est-ce que j'au-
rais pu être gai et content sans cette petite ? »
Après cette scène charmante, le repas fut joyeux ;
je n'ai pas besoin d'ajouter que ma soeur ne tint
qu'à demi les promesses qu'elle venait de faire.
Pourquoi notre siècle égoïste a-t-il répudié la
gracieuse tradition de ces fêtes de famille, dont
38 MHS SOUVENIRS
le souvenir, après tant d'années écoulées, remuo
délicieusement notre coeur? Pourquoi l'amour du
luxe et des jouissances matérielles a-t-il remplacé
l'amour plus pur et plus généreux du pays natal
et du doux nid où s'abrita notre enfance? Lo bon-
heur auquel notre Ame aspiro ne se trouve ni
dans les satisfactions do l'orgueil ni mémo dans
la réalisation des doux rêves do notre coeur, et la
félicité est une fleur ignorée qui no so cueille pas
en ce monde. Revenons donc au foyer domestique,
dans ce sanctuairo délaissé si souvent : là, entourés
des objets chéris de nos affections, le devoir pour
nous n'aura rien do pénible, l'amour nous ap-
prendra le dévouement, la loyauté et l'honneur.
CHAPITRE III
Au commencement de l'annéo 1830, mon bis-
aïeul maternel commença à ressentir les infirmités
de la vicillosse, il yit qu'il ne pouvait pas porter plus
longtemps le poids des charges publiques et rési-
gna ses fonctions municipales ; mon père lui suc-
céda comme maire de Saint-Sornin. L'horizon poli-
tique commençait à s'assombrir, on prévoyait une
crise prochaine; mais le nouveau maire ne laissa
pas faiblir son courage, il n'avait dans le coeur
qu'un désir, celui de faire le bien ; il était jeune et
ne désespérait pas de l'avenir de son pays. Mon
pèro ceignit pour la première fois l'écharpe
blanche afin d'assister au Te Deum qui rendait
80 MKS SOUVENIRS
grAco à Dieu de la priso d'Alger. Quelques jours
aprèsl'émeute triomphait à Paris; trois journées do
sanglants combats décidaient du sort do la royauté
légitime, et les fils d'Henri IV et de saint Louis re-
prenaient, pour la troisième fois, la route de l'exil.
Le gouvernement do la Restauration a été diver-
sement jugé : loué sans mesure par les uns, il a été
vilipendé par les autres, et nous no savons si nous
devons croire à l'amour ou à la haine. Cependant
depuis plusieurs années les passions politiques so
sont éteintes ou amorties, et la raison et la justice
nous montrent le bien immense réalisé par la mo-
narchie. Plusieurs révolutions accomplies depuis
1830 n'ont donné à la Franco ni lo bonheur ni la li-
berté, et je ne pense pas que les gouvernements qui
so sont succédé depuis cette époque aient réalisé
l'idéale perfection que les libéraux exigeaient de la
royauté légitime. La main de fer do l'empire avait
comprimé longtemps l'essor de l'intelligence hu-
maine, on ne connaissait quo le style officiel des
bulletins do l'arméo, on n'entendait que la voix du
canon. Pendant les années do paix qui suivirent le
retour des Bourbons il se manifesta une magnifique
florescence intellectuelle, la France salua avec
transport le réveil do la pensée humaine et accueillit
avec enthousiamo les oeuvres de ses prosateurs et
de ses poètes. D'un autre côté la tribuno politique
était rendue à la liberté, et dans nos assemblées
MES SOUVENIRS 31
délibérantes retentissaient les mâles accents do
nos orateurs, revendiquant les droits du peuple et
ceux non moins inaliénables de la religion et do
la royauté. Ces pacifiques combats de la parole
n'avaient pas fait répudier les traditions militaires,
la victoire ne fut pas infidèle au drapeau fleurde-
lisé. Notre armés franchissait les Pyrénées, et
après plusieurs combats glorieux rendait à la
liberté Ferdinand VII et le délivrait du joug révo-
lutionnaire des Cortès. Notre flotte, par la brillante
victoiro de Navarin, assurait l'indépendance de la
Grèce. Enfin, pourvengerl'injuro faite à notre con-
sul par le doy d'Alger, on lui déclara la guerre.
Le repaire do la piraterie ne put tenir long-
temps contre la valeur do nos troupes comman-
dées par le général de Bourmont : après quolques
jours de siège Alger tombait en notre pouvoir.
Avant de succomber, la monarchie légitime dotait
la France d'une riche province et réalisait le rôve
impuissant de Charles-Quint.
Mais tout ce qui est humain est imparfait et in-
complet, nous ne pouvons nous affranchir du
milieu dans lequel nous vivons et nous subissons
presque toujours l'influence do l'amitié et du dé-
vouement. La Restauration fit des fautes: elle eut
le tort, dans un temps où les passions politiques
étaient ardentes, de favoriser bien des réactions.
D'ailleurs d'autres causes contribuaient à miner lo
33 MHS SOUVENIRS
nouveau gouvernement. Deux invasions successi-
ves, amenées par l'ambition de ltonaparto, avaient
fait une profonde hlessuro à l'orgueil national.
On accusa la royauté d'être la cause do notre
abaissement, do nos malheurs, et ce reproche im-
mérité fut la source de son impopularité toujours
croissante. La constitution octroyée à la France
avait beaucoup do rapports avec la constitution
anglaise et ne convenait qu'imparfaitement à
notre pays. La révolution avait bouleversé pro-
fondément les intelligences, obscurci les notions
les plus élémentaires du droit et de la justice, et
détruit le respect do l'autorité. Le Fiançais, d'un
caractère mobilo et inconstant, aspirait à changer
do maître et n'avait pas appris a user sagement de
la liberté. Les luttes parlementaires et les excès de
la presse républicaine suscitèrent do nouveaux
ennemis à la monarchie. Les philosophes du der-
nier siècle et les mécontents do tous les partis
vinrent grossir les rangs do l'opposition libérale ;
tous jurèrent haine éternelle au trône et à l'autel.
Le duc d'Orléans, oublieux du devoir sacré de la
reconnaissance, avait recueili l'héritage paternel:
il conspirait dans l'ombre, et savait utiliser au
profit de son ambition personnelle les mauvaises
passions du peuple. Aussi après les sanglantes
journées de Juillet, il fut nommé d'abord lieu-
tenant général du royaume ; quelques jours après
MES SOUVENIRS 83
il acheva la spoliation do la branche atnéo, et
s'assit sur un trôno usurpé pour y inaugurer lo
règno mesquin do la bourgeoisie. La révolution
do Juillet fut essentiellement antireligieuse, les
prêtres furent injuriés, les croix abattues, les
églisos pillées et profanées.
Mon père, au début do sa carrièro administra-
tive, trouva bien des difficultés. Saint-Sornin était
fortement travaillé par les passions révolution-
naires: plusieurs des meneurs do 93 vivaient en-
core ; d'autres, en mourant, avaient légué à leurs
fils leurs idées voltairiennes, leurs principes éga-
litaires : tous obéirent avec bonheur à l'impulsion
do la capitale. Les ouvriers étaient sans ouvrage,
la misère commençait à so faire sentir : il no fut
pas difficile d'abuser lo peuple, de lui faire croire
que les prôtres étaient les ennemis irréconciliables
do son bonheur, de sa liberté. L'éYÔquo avait été
obligé de fuir do savillo épiscopale et do quitter
son palais menacé par des bandes insurgées ; il
était venu à Saint-Sornin demander un asilo dans
son petit séminaire. La présence du premier pas-
teur du diocèse activait la haine et rendait la mis-
sion du maire plus difficilo et plus délicate Mon
père cependant, grâce à sa popularité, à son dé-
vouement, parvint à dominer la révolution. 11 or-
ganisa la gardo nationale; l'exercice journalier,
les revues, la parade militaire, occupèrent les loi-
34 MES SOUVENIRS
sirs des gens désoeuvrés, et donnèrent un autre
cours aux idées populaires. Les libéraux voyaiont
avec peine le mal qu'ils rêvaient devenir impossi-
ble, et par tous les moyens qui étaient en leur
pouvoir ils essayèrent de soustraire les ouvriers à
l'influenco salutaire do mon père. Un soir cepen-
dant, le peuple, oxcité par dos meneurs habiles,
se porta en masse devant le petit séminairo; toutes
les mauvaises passions étaient déchaînées, on
n'entendait quo des blasphèmes et des menaces
de mort. L'évêquo, entouré de ses prêtres, s'était
mis en prière ; mais lo bruit sourd do l'orage po-
pulaire arrivait jusqu'à lui et glaçait son âme de
terreur. La porte du petit séminaire allait céder
sous les efforts réunis de la multitude, quand mon
père, averti de ce qui se passait, arriva sur
le théâtre do l'émeute ; sa présence ralentit
le courage des plus exaltés; quelques instants
après sa voix autorisée faisait taire les cris sédi-
tieux : il rappelait au peuple le sentiment méconnu
de sa dignité, il lui demandait compte do sa vio-
lence, de ses menaces, au nom de la raison, do la
justice. Lafoule, devenue silencieuse, était sous le
charme de l'éloquence de son premior magistrat;
les meneurs s'en aperçurent et se retirèrent sans
bruit. Les ouvriers, rendus alors à eux-mêmes,
eurent honte de leur conduite : ils abjurèrent leur
haine, leur impiété, et ne pensèrent plus à leurs
MES SOUVENIRS 85
projets incendiaires} Us acclamèrent mon pore
avec enthousiasme, puis, sur un signe do sa main,
les groupes menaçants se dispersèrent. L'ôvêque
écrivit aussitôt a mon père pour le remercier de-
voir sauvé son petit séminaire d'un pillage certain
et protégé sa sûreté personnelle. Cepëridahiunë
tranquillité au mbins relative était rétablie, les pas*
sions révolutionnaires étaient moins vives; lo
maire de Saint-Sornin donna alors sa démission :
il ne Voulait pas servir le nouveau, gouvernement
ni prostituer son serment, il conservait intact dans
son coeur un attachement inviolable jioUr là mo-
narchie légitime. ^
Mon père, en rentrant dans la vie privée, em-
porta de sa courte earrièro adnmiïstratïverlë sou-
venir fortifiant dû bien qU'il avait fait) de nbblei,
dé saintes amitiés, riéèSdeâ servicesî reiidiis, lui
restèrent côiiftnë là nfêilléttrë récompense iîé Son
dévouement à lia ëaiilè de l'ordre et Ho la rëllgio|ù
Le Vénérable évéqtibY èhàt|Uë fbià ^U*it Véttttit à
SaiÀt-SôrAiiiy dérobaitf qtïiël^ûoi;ïiiïsfaills;' à' êëï
nombMusÉ bfàùpliibns pb%r ~ nous visiter j etj
fidèle à, ïa^ÉéinbjM du^iâifc il Voûf = lïfïr sip
cère- ftfteëtibn à céfui cjul avait- eti le'bbhîiëUr d©
protégérW retraite éôjiirëik tiiiriéèl rèfblûliip* -
nàirés.* Mbïï&ï^eW4des MHèbrl^* ^éiiï^iï-
hoMftfô ' rAfftiDiétp ^tâït^lïi^ftèiAtéà^îi^
toùtêtai^rs^lïa^Mi
86 MES SOUVENIRS
races d'autrefois: sa taille était élevée, sa dé-
marche majcstueuso, les traits de sa figure
d'une régularité parfaite ; sa bouche était petite,
son nez aquilin, son front large ; ses grands yeux
bleus avaient une expression angélique, son teint
était d'une fraîcheur toute juvénile, et une abon-
dante chevelure d'un blanc de neige entourait son
gracieux visage d'une auréole de respect et do
vénération. Ses mains étaient d'une blancheur
aristocratique, et quand il bénissait le peuple, un
rayon divin venait encore transformer et embellir
son enveloppe mortelle. En le voyant si plein de
douceur, de charité, les plus incrédules pensaient
involontairement à celui qui est venu en ce monde
pour sauver les hommes et pour les aimer. Les
qualités naturelles que possédait le prélat n'é-
taient que le rellet des vertus qui rayonnaient
dans son ûmo; sa foi était vive, son zèle éclairé ;
son amour pour Dieu était ardent ; il répandait
d'abondantes aumônes dans le sein des pauvres.
Après la révolution de Juillet, il diminua les dé-
penses de sa maison et s'imposa bien des priva-
tions afin que les malheureux no souffrissent pas
de la réduction de ses revenus. Plus d'une fois sa
générosité l'empêcha d'écouter les conseils do la
prudence humaine; comme Dieu il donnait sans
mesure. Monseigneur do Rocliebrune était acces-
sible à tous, d'une politesse exquise qui prenait
MES SOUVENIRS &ï
sa source dans son coeur; il encourageait du
même sourire l'ouvrier^ la femme du peuple et la
grande damo. Inflexible dans ses opinions, jamais
il ne pactisa avec l'erreur. H ne craignit pas de
flétrir du haut de la chaire épisçppalp les idées
philosophiques et, révolutionnaires du' dernier
siècle; mais, sans pilié pour les mauvais principes,
il était plein decharité pourceux qui les profes-
salen|. Le premierpasteur d'un vaste diocèse ne
dédaignait pas les labeurs du ministère paroissial ;
quand un pécheur, endurci avait lassé la patience
du prêtre, l'évêque entreprenait alors l'oeuvre de
sa conversion, et quelquefois, ài forcé» de condes-
cendance, tje bonté, de charité»» il ramenait la
brebis égarée. ,
Un joiir d'hiver j Mgr dô Rochebrune était
seul dans son cabinet » lorsque quelques pa-
roles im peu vives Jites par son valet de chambre
à une aujrp personne fVa^p^
gprd( aussitôt e^
vrômen( yëîuë ^u^
voir soniy|qùôrB*un gpstp,te prélat ïnjj^psa si*
leneeait zèle indiscret dp son yieu* serviteur, puis
il fit entrer fa liauvrp jfiernmô vivement éniue dans
son cabinet pàrrfculier» pui il l^repnt pendant
un quart #hto
ét^idii J éëSLvpïtei sur ; fa JyïUo* î*^S^fi^^ 4^^ J^
iiljBi^c^^^^nii^èijr^yétït un ^uMéjiïtîUô)
38 MES SOUVENIRS
puis il sortit seul par la petite porto du jardin de
l'évôché. Il parcourut plusieurs rues; malgré le
froid il marchait d'un pas assuré. Enfin il entra
dans une ruelle étroite et sombre, bordée de mai-
sons d'un aspect triste et malpropre. Arrivé de-
vant une de ces habitations, il sonna, et aussitôt
apparut la personne qui était venue le trouver le
matin. Elle tenait une lampe à la main ; elle intro-
duisit l'évêque dans une petite cour froide et hu-
mide où de hautes herbes croissaient entre les pa-
vés, puis ils entrèrent dans la maison et montè-
rent un escalier tournant dont plusieurs marches
étaient affaissées ; les murs avaient une teinte ver-
dàtre et l'eau suintait en plusieurs endroits. Arri-
vés sur le palier du premier étage, la pauvro
femme ouvrit une porte mal jointe, et ils se trou-
vèrent dans une chambre do l'aspect le plus mi-
sérable. Cet appartement était d'une grandeur
démesurée et les murs étaient blanchis à la chaux.
Dans la cheminée pétillait un fou do sarment; au-
dessus on avait peint un bonnet phrygien et les
faisceaux républicains; plus bas était écrite, en
lettres rouges, la fameuse devise : Liberté, Éga-
lité, Fraternité ou la Mort. Quelques mauvaises
gravures coloriées se détachaient de loin en loin
sur la blancheur uniforme du mur: on y voyait lo
portrait de Marat et celui de Robespierre ; deux
gravures plus grandes représentaient l'une lo Ser-
MES SOUVENIRS îlO
ment du Jeu de paume, l'autre la Fête de la Fédé-
ration; quelques siégea grossiers étaient dispersés
çà et là. Dans un enfoncement près de la cheminée,
il y avait un lit avec des rideaux do serge rouge;
sur ce lit était étendu un homme qui paraissait en
proie à une vive soull'rance. Autant qu'on pouvait
en juger, il avait atteint la vieillesse. Sa physio-
nomie présentait un singulier mélange do beauté
physique et de laideur morale. Son nez était
grand et recourbé, sa bouche enfoncée, se3 lèvres
minces; son front chauve était sillonné do rides
nombreuses; ses yeux noirs, au sombre regard,
étaient entourés d'un cercle bleuâtre; sa pâleur
était extromo, et quelques mèches de cheveux gris
s'échappaient en désordre de sa coiffure et retom-
baient sur les oreillers.
Co vieillard, que la mort semblait avoir marqué
tic son sceau, avait acquis pendant la révolution
une triste célébrité. Il appartenait à une famille
honnête, mais pauvre, de la ville épiscopale. De
bonne heure ses parents le destinèrent à l'état
ecclésiastique; la vocation lui manquait, néan-
moins il ne craignit pas do recevoir les ordres sa-
crés dans des vues purement humaines. Il exer-
çait depuis deux ans lo ministère sacerdotal quand
la révolution éclata; il n'avait ni assez de foi ni
assez de vertu pour supporter le choc des idées
nouvelles: il fut faible d'abord et prêta lo serment
40 MES SOUVENIRS
civique. Bientôt il oublia Dieu et ne craignit pas
de violer ses promesses cléricales; il se maria et
devint un des agents les plus actifs de la révolu-
tion. Élu membre de la Convention, il se lia avec
les plus farouches terroristes et vota la mort du
roi. Le 1) thermidor, il fut assez heureux pour
échapper au sort qui atteignit les jacobins. Il re-
vint dans sa ville natale et rentra dans sa maison
pour y goûter le bonheur domestique. Dieu l'at-
tendait là; il ne devait pas trouver la félicité dans
l'union sacrilège qu'il avait contractée; la mort
frappa autour do lui à coups redoublés: sa femme
et plusieurs de ses enfants furent ravis à sa ten-
dresse ; son fds aîné fut tué dans une bataille.
Les malheurs domestiques qui venaient do frapper
le conventionnel ne l'avaient pas rendu meilleur,
et dans sa maison déserte il nourrissait de crimi-
nelles espérances. En 1830, il crut un moment au
triomphe de la démocratie, souleva le peuple, et
se mit à la tète des bandes insurgées qui allèrent
attaquer l'évôché. Quand la tranquillité fut reve-
nue, il se trouva do nouveau seul avec ses re-
mords; il était l'objet de la réprobation généralo;
personne ne voulait le visiter et encore moins le
servir.
Sur ces entrefaites, le révolutionnaire tomba
dangereusement malade. Une pauvre fillo du
quartier, à laquelle il avait autrefois rendu quel:
MES SOUVENIRS 41
ques services, vint le soigner par reconnaissance.
Souvent la pieuse chrétienne fut effrayée des
blasphèmes qu'il proférait ; sa foi naïve ne pou-
vait concevoir tant d'impiété; elle voulait sauver
cette âme, mais elle ne savait comment faire ar-
river un prêtre près du malade. Elle alla trouver
l'évoque, l'appel fait à sa charité fut entendu, et,
à l'aide d'une- pieuse fraude, il espéra ramener
cette Ame égarée à Dieu.
Cependant le bruit que l'évoque fit en entrant
attira l'attention du malade, qui regarda aussitôt
de ce côté; sa surprise fut extrême en voyant en-
trer un étranger à l'aspect vénérable ; un sourire
amer erra pendant quelques instants sur ses lèvres
pâlies, puis il dit ces quelques paroles d'une voix
entrecoupée :
— Qui ôtes-vous pour venir troubler mon repos,
et ne craignez-vous pas do vous souiller en en-
trant dans une maison détestée?
— Mon ami, reprit le prélat, j'habite près do
vous; j'ai appris que vous étiez malade, seul,
abandonné; je viens vous aider à porter vos peines,
car j'aime tous ceux que Dieu visito par la souf-
france et lo malheur.
— Ohl de grâce, reprit le conventionnel, ne mo
parlez pas de Dieu, car s'il existe, je n'ai mérité
que sa colère; aussi mon coeur est fermé ù l'espé-
rance.
\1 MES SOUVENIRS
— Notre-Seigneur, dit lo saint pontife, est venu
sur la terre pour sauver ce qui était perdu, et su
miséricorde surpassera toujours nos iniquités.
En disant ces mots, il s'assit près du lit du ma-
lade, prit une de ses mains dans les siennes; il lui
donna les marques du plus tendro intérêt, et,
quand il le quitta, il lui promit de revenir sou-
vent.
I/cvèquc tint parole, et le conventionnel ne put
échapper à l'influence bénie do la charité et do la
vertu. Son désespoir était moins profond, ses
blasphèmes moins fréquents; il supportait ses
souffrances avec plus de résignation. Souvent il
faisait d'amers retours sur sa vie passée et versait
bien des larmes silencieuses; son coeur concentré
depuis si longtemps s'ouvrait à la confiance, et
chaque soir un sentiment de joie intime le rem-
plissait quand il entendait retentir le pas do l'ami
inconnu qui savait si bien consoler ses douleurs.
Cependant la maladio faisait des progrès rapides,
et la grAco agissait puissamment sur l'Ame do ce
pécheur endurci. Un jour il voulut s'entretenir
avec le saint pontifo :
— Je vais mourir, lui dit-il, jo no regrette rien
dans ce monde; mais, comme jo suis peu disposé
ù paraître devant Dieu, mes crimes s'élèvent sans
cesse contro moi, ot si votro amitié ne me soute-
nait pas, il y- a longtemps que j'aurais mis fin ù
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une vie misérable. Le souvenir des jours écoulés
me torture continuellement ; je suis prêtre ; j'ai
violé mes voeux, persécuté l'Église: comment m'a-
dresscr à un prùtro? je dois être peur tous un ob-
jet d'horreur.
— Mon ami, reprit le prélat, les ministres de
Dieu ont dos entrailles do miséricordo pour le pé-
cheur repentant; le divin maître, pendant qu'il
foulait les sentiers terrestres, n'a-t-il pas pardonné
à Madeleine et exaucé le larron pénitent? Dans
nos coeurs il a mis l'espérance.
— Pourquoi, dit le révolutionnaire, n'ètes-vous
pas prôtre? je vous révélerais sans peine toutes les
iniquités de ma vie, car je sais quo vous m'aimez,
puisque vous n'avez pas craint de me visiter dans
mon isolement et mon abandon.
En entendant ces paroles, l'évèque était ému,
il remerciait Dieu, son voeu était accompli; il
s'approcha du malade.
— Dieu, lui dit-il, m'a réellement confié un mi-
nistère redoutable, il me pardonnera d'avoir
quitté pour quelques instants le costume ecclé-
siastique. J'ai compati à votre faiblesse, car jo
voulais sauver votre Ame.
Doucement encouragé par l'évèque, le conven-
tionnel commença sa confession. Lo récit de sa
vie fut long et souvent interrompu par ses larmes;
enfin, cette âme régénérée par la douleur et lapé-
ii MES SOUVENIRS
nitencc, fut purifiée par l'absolution. Quand l'é-
voque rappela la garde-malade, il était très-pâle,
mais une expression de bonheur animait son an-
géliquo figure; il lui dit de préparer un autel,
qu'il allait porter le viatique au malade, et aussi-
tôt il se rendit à la paroisse voisine. La pieuse
fille, en entendant ces paroles, fut remplie d'une
grande joie. Elle alla chercher le crucifix qui était
dans sa chambre, le plaça sur une table recou-
verte d'une nappe bien blanche, et alluma deux
cierges; puis elle dissimula, sous un autre linge,
les emblèmes révolutionnaires qui ornaient lu
cheminée. A peine avait-elle fini ces préparatifs,
(pie l'évoque entra portant entre ses mains la di-
vine Eucharistie. Il était accompagné de deux
prêtres et do quelques fidèles. lie conventionnel
était devenu un autre homme ; il manifesta d'ad-
mirables sentiments d'humilité et de repentir
avant de recevoir la sainte communion; il fit
d'une voix ferme sa profession do foi catholique
et rétracta ses erreurs passées; il demanda par-
don du mal qu'il avait fait et du scandale qu'il
avait donné au peuplo fidèle. L'évoque lui admi-
nistra ensuite le sacrement de l'extrômc-onction,
qu'il reçut avec beaucoup de piété.
Le malado vécut encore quelques jours en proie
à de vives souffrances, qu'il supportait avec une
patience admirable. L'évoque continuait ses vi-.
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sites. Un soir le malade était plus faible que do
coutume, son ami s'approcha de lui pour lui diiv
quelques paroles d'encouragement ou de conso-
lation; alors le mourant lui dit d'une voix éteinte :
« Mon père, j'espère que Dieu vous rendra le bien
que vous m'avez fait; mais veuillez me rendre un
dernier service, allez de ma part trouver l'évoque,
dites-lui mon repentir et priez-le do me pardonner
le nmlque je lui ai fait. —Votre évoque, répondit
le vénérable pontife, vous a depuis longtemps
pardonné, il est votre meilleur ami et il remercie
Dieu d'avoir été l'instrument de sa miséricorde
envers nous. » Le vieillard mourant voulut alors
exprimer sa gratitude ; mais les paroles expi-
rèrent sur ses lèvres, son agonie commençait ; sa
reconnaissance se peignit dans un regard, et deux
grosses larmes coulèrent le long de ses joues
amaigries. L'évèquo lui renouvela l'absolution et
lui appliqua l'indulgence plénière, puis il s'age-
nouilla au pied du lit et récita les prières des
agonisants. lie mourant suivait avec attention les
prières de l'Église, et, au moment où on pronon-
çait ces paroles : « Partez de ce monde, Ame chré-
tienne, retournez à Dieu votro Créateur, quo votre
demeure soit aujourd'hui dans la paix et dans la
joie, » il rendit doucement le dernier soupir. Le
prélat se leva alors et lui fermd les yeux, sa mis-
sion de charité et d'amour était accomplie.
s.
W MRS SOUVENIRS
Mgr do Rochebrune parvint à une vieil-
lesse avancée, entouré de In vénération publi-
que et de l'affection de ses nombreux amis,
puis Dieu le rappela pour le récompenser de
ses vertus. Le souvenir du saint pontife se con-
serva pieusement dans le coeur des fidèles. Bien
des années déjà s'étaient écoulées depuis sa mort,
lorsqu'un évoque étranger vint visiter sa ville
épiscopalc ; le peuple se pressait en foule autour
du prélat pour recevoir sa bénédiction, et quand
on demandait le motif do cet enthousiasme, on
répondait par ces paroles sorties du coeur de la
multitude :
— Monseigneur ressemble lant à notre bon
évoque !
Notre siècle égoïste et incroyant attaque avec
violence le sacerdoce catholique et poursuit de sa
haine l'Église entière. De prétendus philosophe?»
se posent en réformateurs du clergé : eux dont la
vie se passe dans l'orgueil et la volupté, ne crai-
gnent pas de rappeler au prêtre les vertus évnn-
géliques qu'il a toujours pratiquées. A l'aide de In
calomnie, du mensonge, ils détruisent dans le
monde le respect pour l'Église. Chaque fois que
ce langage de l'impiété attriste mon coeur, je me
rappelle le saint évèque qui venait s'asseoir à
notre table, et me bénissait avec bonté quand
j'étais enfant. Co souvenir fortifie ma foi : jo snfs'
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que le Christ est toujours vivant dans l'Église, et
que le sang de la victime sainte, répandu chaque
jour sur nos autels, fait encore germer dans l'âme
duprôtrela sainteté et le dévouement.

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