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Métaphores et cultures

De
404 pages
Cet ouvrage est un premier pas dans une recherche interdisciplinaire et interculturelle ayant pour objectif d'explorer comment fonctionne le processus métaphorique entre langages et cultures. Il est à multiple facettes. Les auteurs ont observé le concept sous divers angles (linguistique, poétique, anthropologique, cognitif) : il s'avère que la métaphore réalise une transposition esthétique du monde propre à chaque culture.
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Cet ouvrage relève un déf : partager un thème diffcile en soi, Sous la direction de
la métaphore, entre langages et entre cultures. Ce concept sus- Véronique Alexandre Journeau, Violaine Anger,
cite maints débats depuis son émancipation du berceau originel Florence Lautel-Ribstein et Laurent Mattiussi
(Aristote), par son poids dans les domaines qui l’ont forgé (lin-
guistique et littérature) en Occident ; il est renouvelé par la
tradition asiatique et c’est aussi un phénomène discernable dans
les langages artistiques. Ce premier pas dans une recherche
interdisciplinaire et interculturelle initiée par l’axe scienti- Métaphores et culturesfque « Langages artistiques Asie-Occident » a pour objectif
d’explorer comment fonctionne le processus métaphorique.
En mots et en imagesIl est à multiples facettes, comme un nuage est multiforme,
fuctuant, aux contours fous, mobile et changeant au gré du
vent et des cortèges de nuages, celui où il est et ceux qu’il
côtoie, chaque ensemble naviguant dans le ciel à des rythmes
différents avec des nuances variables. La problématique de la
métaphore, selon le langage (poétique, musical, pictural…)
Postface d’Eric Dayreet l’horizon culturel, est de cet ordre. Comme le nuage qui
vogue d’un endroit à l’autre, créant du visible et de l’invisible
de façon indéterminée et non permanente, la métaphore crée
un pont vers un au-delà du sens. L’ambition est de l’observer
sous divers angles (y compris anthropologique et cognitif) : il
s’avère qu’elle réalise une transposition esthétique du monde
inhérente au genre humain mais propre à chaque culture.
SEPTET
39 €
I S B N : 978-2-296-99645-8
L-UNIVERS-ESTHETIQUE_GF_JOURNEAU_METAPHORES-CULTURES.indd 1 09/09/12 15:02
Sous la direction de
Véronique Alexandre Journeau, Violaine Anger,
Métaphores et cultures
Florence Lautel-Ribstein et Laurent Mattiussi






MÉTAPHORES ET CULTURES





















L’univers esthétique
Collection dirigée par Véronique Alexandre Journeau
Indépendamment des critères esthétiques propres à une époque et à une culture, il
semble bien qu’une esthétique générale puisse être approchée par l’étude des réactions
psychiques au contact des œuvres. Distinctement des jugements théoriques et du goût,
la perception sensible, pour subjective qu’elle soit, conditionnerait une appréciation sur
la qualité d’une œuvre qui dépasse le temps et l’espace de sa création : elle révèle des
effets plus ou moins consciemment insufflés par le créateur et ressentis par le récepteur,
de l’ordre d’une intuition artistique, tantôt agissante tantôt éprouvante. La collection
vise à développer ces recherches sur « la pensée créative » et « l’émotion esthétique »
simultanément en comparatisme entre cultures (en particulier occidentales et
asiatiques), et en correspondance entre les arts (perception par les sens) et avec les
lettres (en particulier poésie).
Déjà paru
Musique et effet de vie, sous la direction de Véronique Alexandre Journeau, Préface
de Danièle Pistone, 2009.
Arts, langue et cohérence, sous la direction de Véronique Alexandre Journeau, 2010.
Polytonalités, sous la direction de Philippe Malhaire, Préface de Danièle Pistone,
Postface de Véronique Alexandre Journeau, 2011.
Musique et arts plastiques : la traduction d’un art par l’autre. Principes
théoriques et démarches créatrices, sous la direction de Michèle Barbe, Préface de
Michel Guiomar, Postface de Véronique Alexandre Journeau, 2011.
Le Surgissement créateur : jeu, hasard ou inconscient, sous la direction de
Véronique Alexandre Journeau, Préface de Menene Gras Balaguer, Postface de Danièle
Pistone, 2011.
Entrelacs des arts et effet de vie, sous la direction de François Guiyoba, 2012.
Les Nibelungen de Fritz Lang, musique de Gottfried Huppertz, sous la direction
de Violaine Anger et Antoine Roullé, préface de Jean-Loup Bourget, 2012.
Sous la direction de

Véronique Alexandre Journeau, Violaine Anger,
Florence Lautel-Ribstein et Laurent Mattiussi





MÉTAPHORES ET CULTURES

En mots et en images






Postface d’Eric Dayre











Les co-directeurs de l’ouvrage remercient les relecteurs des articles et plus
particulièrement Danièle Pistone, Michel Dray et Akinobu Kuroda qui sont étroitement
associés aux travaux en « Langages artistiques, Asie-Occident ».
Création de la couverture :
Véronique Alexandre Journeau
Réalisation infographique :
Frédéric Vialle






Avec le concours du Réseau Asie & Pacifique (CNRS/FMSH),
de l’Observatoire musical français de l’université Paris-Sorbonne,
du groupe MARGE de l’université Jean Moulin Lyon 3,
du CERCC de l’ENS Lyon et de SEPTET

















© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99645-8
EAN : 9782296996458
SOMMAIRE
AVANT-PROPOS 9
par Véronique Alexandre Journeau, Violaine Anger,
Florence Lautel-Ribstein et Laurent Mattiussi
REFONDER LE CONCEPT « MÉTAPHORE »
EN LINGUISTIQUE ET EN LITTÉRATURE
• Sémantique indexale et métaphore chez Pierre Cadiot 21
par François Nemo (au nom de Pierre Cadiot)
• Écart lexical ou résurgence morphémique ? 31
Approche linguistique des métaphores
par François Nemo
• Métaphoricité et traduction 51
par Florence Lautel-Ribstein
• Métaphoriser la vie, le monde, les aspects du monde 67
par Magdalena Nowotna
• Comprendre et traduire les gros mots 75
de Beauvoir et de Lao She
par Zhang Xiangyun
• Des métaphores comme empreinte stylistique : l’exemple 89
d’Eileen Chang à travers une comparaison de traductions
par Chou Tan-ying
• Le Mystère des métaphores dans la poésie de Li Bo 103
par Sergey Toroptsev
• Métaphores : écarts dans les poésies de 119
Li He (790-916) et Lin Bu (967-1028)
par Frank Kraushaar
• Le Potentiel métaphorique de l’allusion : 141
Li Shangyin (812-858)
par Olga Lomova
• Entre ciel et terre, Proust et le double jeu de la métaphore 157
par Laurent Mattiussi

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7?_?


DISCERNER LE PHÉNOMÈNE « MÉTAPHORE »
DANS LES LANGAGES ARTISTIQUES
• La Métaphore dans les arts non verbaux : 177
quelques pistes de réflexion à partir de la musique
par Violaine Anger
• Pour un inventaire des possibilités de métaphore musicale : 191
du figuralisme à la métaphore génératrice
par Philippe Malhaire
• Triple nature de la métaphore esthétique en Chine 209
par Véronique Alexandre Journeau
• La Métaphore dans l’esthétique traditionnelle japonaise 229
par Bruno Deschênes
• L’Esthétique japonaise dite mitate dans le 245
nihon-buyô : Jeux de transfert à l’époque Edo
par Aya Sekogushi
• De deux sons de cloche : la métaphore 265
dans le cinéma de Béla Tarr
par David Lengyel
• Métaphores et identité culturelle : un empereur vietnamien 285
en exil, Hàm Nghi (1871-1944), artiste à Alger
par Amandine Dabat
• L’Écorce et la moelle du rotin : une métaphore 297
dans un système de pensée de Papouasie Nouvelle Guinée
par Christian Coiffier
• Cognition incarnée et métaphore 319
par Alexandre Coutté
POSTFACE
• Le Destin de la métaphore 337
par Éric Dayre
ANNEXES
Présentation des auteurs et résumés 345
Index des noms cités 363
Table des œuvres littéraires étudiées 377
Table des exemples musicaux et des illustrations 381
Références bibliographiques 385


??+?2?0b'gZAVANT-PROPOS

AVANT-PROPOS
Véronique Alexandre Journeau, Violaine Anger,
Florence Lautel-Ribstein et Laurent Mattiussi


Cet ouvrage relève un défi : partager un thème difficile en soi, la
métaphore, entre langages et entre cultures. Ce concept suscite maints débats
depuis son émancipation du berceau originel (Aristote), par son poids dans
les domaines qui l’ont forgé (linguistique et littérature) en Occident ; c’est
aussi un phénomène nouvellement perceptible dans les langages artistiques
et renouvelé par la tradition asiatique. Ce premier pas dans une recherche
interdisciplinaire et interculturelle initiée par l’axe scientifique « Langages
artistiques Asie-Occident » a pour objectif d’explorer comment fonctionne le
processus métaphorique. Il est à multiples facettes, comme un nuage est
multiforme, fluctuant, aux contours flous, mobile et changeant au gré du
vent et des cortèges de nuages, celui où il est et ceux qu’il côtoie, chaque
ensemble naviguant dans le ciel à des rythmes différents avec des nuances
variables. La problématique de la métaphore, selon le langage (poétique,
musical, pictural…) et l’horizon culturel, est de cet ordre. Comme le nuage
qui vogue d’un endroit à l’autre, créant du visible et de l’invisible de façon
indéterminée et non permanente, la métaphore crée un pont vers un au-delà
du sens. L’ambition est de l’observer sous divers angles (y compris
anthropologique et cognitif) : il s’avère qu’elle réalise une transposition
esthétique du monde inhérente au genre humain mais propre à chaque
culture. Comment partager cette démarche commune, franchir les limites
imposées par les mots et notre condition terrestre, que permet le processus
métaphorique ? C’est une problématique du même ordre que celle de la
transmission d’une notion esthétique propre à un art ou une culture : les
études en traductologie peuvent nous faciliter la compréhension de ce qui
pourrait paraître inaccessible parce que telle langue ou telle culture nous
serait étrangère. La réflexion sur la traduction est justement située entre la
linguistique, sur laquelle les traducteurs s’appuient, et la littérature, qui est
leur cible principale.

10 MÉTAPHORES ET CULTURES : EN MOTS ET EN IMAGES

LE CONCEPT « MÉTAPHORE » EN LINGUISTIQUE ET EN LITTÉRATURE
François Nemo présente les travaux novateurs de Pierre Cadiot
comme une refondation de l’approche de la métaphore en ce qu’ils mettent
l’accent sur le signe comme accès : les signes « ne déterminent que partiel-
lement ce à quoi ils donnent accès, ce qui permet à un signe de donner accès
à toutes sortes de choses ». Dans son propre article, qui suit, il prône ce
retour au signe linguistique lui-même pour comprendre l’élaboration du sens,
au détriment d’une explication de la métaphore par la thèse de l’écart lexical
ou de l’impertinence linguistique, ce qui conduit à une rupture linguistique et
sémantique. Il réussit à nous faire comprendre ce qui se joue dans la
recherche française en linguistique pour un renouvellement de l’approche de
la métaphore, avancées qui pourrait bien avoir des répercussions
internationales.
Florence Lautel-Ribstein, qui avait entamé un dialogue ton sur ton
avec Pierre Cadiot sur figuralité et métaphoricité, poursuit cette entrée en
matière en ouvrant la problématique vers les questions de traduction. Son
propos est centré sur « les conséquences traductives que peuvent engendrer
les diverses conceptions théoriques de la métaphore dans le cadre plus
général de la constitution du sens ». Elle montre comment trois conceptions
divergentes de la métaphore (celle de la rhétorique classique qui remonte à
Aristote, celle de Ricœur dans La Métaphore vive et celle de Cadiot et
Visetti dans la Théorie des formes sémantiques) influencent la traduction du
français vers l’anglais de textes poétiques à contenu métaphorique (Paul
Verlaine, René Char et Francis Ponge). Magdalena Nowotna élargit les
contours de cette problématique vers le paradigme de la sémiotique
d’inspiration phénoménologique (théorie des instances énonçantes de Jean-
Claude Coquet) et, avec l’exemple de la traduction d’un poète polonais
(Miron Bialoszewski), traite des métaphores comme des saillances résultant
de l’horizon cognitif et émotionnel de l’auteur.
De Zhang Xiangyun (Florence) à Chou Tan-ying, les perspectives se
déclinent d’un point de détail à la trame d’un œuvre. La première montre
qu’il est malaisé de traduire les gros mots entre deux cultures mais que le fait
qu’ils soient métaphoriques permet de leur trouver des équivalents : il ne
s’agit plus de traduire le sens mais l’effet, l’intention derrière le dire et la
perception qui en résulte selon le contexte de ce dire. La seconde ouvre la
voie de l’approche chinoise du processus métaphorique par mise en œuvre
d’images comme un front de nuages, aux contours, nuances (entre dilué et


AVANT-PROPOS 11

dense) et épaisseurs variables (dans l’espace-temps), en interactions
mutuelles et sous l’effet d’un même acteur principal (le vent). Cet amas
métaphorique fluctuant se révèle en traduction sur l’exemple d’Eileen Chang
( .?0?CZ ), auteur taïwanaise moderne qui ne manque pas à la tradition
chinoise classique de l’allusion mais dont le style se construit par un jeu sur
des métaphores rebondissant d’une connotation à une autre.
Sur la lancée, trois articles venus de l’étranger traitent de la métaphore
dans la poésie chinoise en s’appuyant sur les mêmes fondements théoriques,
à savoir les trois œuvres poétiques majeures antérieures à la poésie si réputée
de la dynastie Tang le Shijing (Livre des Odes), les Chu ci (Odes
de Chu) et l’œuvre du poète Tao Yuanming et les trois méthodes de
création d’une œuvre littéraire formulées au bas Moyen Âge dont deux sont
des variétés de métaphores : fu (descriptive), bi (comparative), xing
(émotionnelle). La métaphore est explorée sous plusieurs angles : céleste et
filée pour Li Bo (701-763), en extrapolation de l’écart pour Li He
(790-816) et 7?_? Lin Bu (967-1028) ou de l’allusion pour 6?$?f8 Li
Shangyin. En commun, comme pour Eileen Chang, des motifs qui
apparaissent, se diluent, se font écho, se superposent, constituants d’une
œuvre dont la composition est pensée comme reflétant le monde du plus
infime au céleste de même que, en retour, du Un au multiple. Et c’est ce qui
explique le recours à des métaphores conventionnalisées (patrimoine
commun) et leur détournement (création propre).
Pour Sergey Toroptsev, la métaphore est quelque chose qui n’existe
pas dans la réalité que nous observons mais est saisi par le poète dans les
champs de torsion de l’information cosmique, en reproduisant ce qu’il ne
trouve pas dans son expérience pour faire sortir le lecteur de la sémantique
extérieure, pour dépasser la limite des mots. Il a consacré à Li Bo, un des
poètes les plus célèbres de Chine, l’essentiel de son temps et de ses
publications et livre ici une interprétation subtile de l’art métaphorique de ce
poète conjuguant/fusionnant bi et xing en métaphores « claires » (
mingyu) ou cachées » ( yinyu ou anyu), « empruntées » ( jieyu),
les trois catégories principales, mais aussi « ouvertes », « élargies »,
« filées » et « célestes », catégorie que Toroptsev qualifie de mythologique.
Frank Kraushaar et Olga Lomova contestent la position de Pauline Yu
selon laquelle « le mode métaphorique doit être abandonné en tant que
construction du discours occidental sur le langage ». Le premier tente de
nous dévoiler « où sont cachés les pièges dans lesquels tombe facilement la

6?%cfY%c5?%c9_UQ?Q?\?;|??%c?6?\hf=?5?6?F%;|
[Nw

12 MÉTAPHORES ET CULTURES : EN MOTS ET EN IMAGES

critique littéraire dès qu’on s’arrête de lire pour théoriser » et la seconde
souligne la trop grande « attention à l’identification des circonstances
biographiques et historiques dans lesquelles le poème a été créé ».
Frank Kraushaar expose cet enjeu théorique et va à l’encontre de
1Pauline Yu sur une comparaison de traductions de poèmes de Li He et Lin
Bu qui sont pour lui des créateurs de métaphores. Le monde de ces deux
poètes est au-delà du réel, derrière ce nuage, écran et refuge, métaphorique :
il relève de ce voyage céleste de l’esprit à partir de la contemplation du
monde terrestre ; le processus métaphore est propice à cette évasion
cosmique.
Olga Lomova s’appuie sur Michelle Yeh pour qui « tandis que la
métaphore chinoise souligne la ressemblance, l’harmonie et l’affinité, la
2métaphore occidentale met l’accent sur la tension et la disharmonie » . Elle
montre que l’allusion a un potentiel métaphorique considérable dès lors
qu’on l’emploie tout en perturbant ou détournant les interprétations
classiques, souvent usées ou lexicalisées : « tout dépend de la façon de les
utiliser » et Li Shangyin est un artiste en la matière.
Ce parcours dans la poésie chinoise conduit de façon surprenante mais
presque naturelle à la perception de la pratique littéraire de la métaphore
chez Proust telle que l’expose « entre ciel et terre » avec l’art pour véhicule,
Laurent Mattiussi : « 02.3 ! signifie "transport", en l’occurrence celui
du récit proustien qui, dans la Recherche, conduit le lecteur, dans un même
mouvement, à la fois vers le passé, vers l’intérieur et vers le haut ». Comme
pour les poètes chinois, la métaphore s’étend d’un fragment d’œuvre à
l’œuvre entière. Et Laurent Mattiussi évoque un « immense système
métaphorique, en tant que structure fondamentale du monde, de la pensée et
du récit », ce qui ouvre la voie à toute la seconde partie de l’ouvrage, du
phénomène « métaphore » dans les langages artistiques à ses fondements
anthropologiques et cognitifs.

1 « Metaphor and Chinese Poetry », Chinese Literature: Essays, Articles, Reviews, Vol. 3,
N° 2, 1981, p. 205-224.
2 Michelle Yeh, Modern Chinese Poetry: Theory and Practice since 1917, Yale University
Press, 1991, p. 64. En comparant la métaphore chinoise et occidentale, Michelle Yeh
résume également les attitudes européennes envers la métaphore à commencer par
Aristote et elle évoque les considérations des penseurs européens concernant l’inconscient
echez l’homme à partir du XX siècle. C’est sur ce fond qu’elle considère le symbolisme
français qui avait inspiré les modernistes chinois et leur conception de la métaphore


AVANT-PROPOS 13

Sous leurs aspects théoriques et contraignants, les spécialistes en
linguistique et traduction concourent à nous faire découvrir avec ceux qui
œuvrent en littérature et poésie combien la métaphore est une voie pour
échapper à notre condition terrestre. Cet article de Laurent Mattiussi conclut
merveilleusement une première partie consacrée au langage des mots par une
ouverture vers l’art dans une approche de la métaphore comme voie d’accès
à une dimension supérieure :
Le regard de l’artiste n’est pas religieux, mais il n’est pas non plus
scientifique, objectif. Il ne doit en aucun cas viser un compte rendu réaliste
du réel. La pure subjectivité de la « vision » est aussi une « révélation », dans
la mesure où la transposition esthétique du monde creuse un écart avec la
réalité observable du monde. Cet écart de la représentation et de la réalité
représentée est justement celui de la métaphore et c’est dans cet écart
métaphorique auquel aucune science, aucun réalisme ne pourront jamais
assigner de statut objectif que s’introduit la possibilité d’une surélévation
3imaginaire .

PENSER LA MÉTAPHORE DANS LES LANGAGES ARTISTIQUES
C’est la nature idéo- picto- phono- graphique de la langue chinoise qui
incite à un rapprochement sur l’idée de Gaston Bachelard que « oui,
4vraiment les mots rêvent » . En Chine, les mots-caractères font rêver et sont,
en eux-mêmes, multidimensionnels ou, autrement dit, à connotations
multiples et donc, par nature, à portée métaphorique. Et cette capacité du
signe à être plus que du sens, plus que du texte, à porter plus que sa simple
représentation, notamment à être une partie signifiante du tout de l’univers,
est caractéristique de la raison d’être des métaphores chinoises qui nous
l’avons vu en poésie sont à plusieurs niveaux de signification depuis le
niveau mimétique jusqu’au niveau symbolique, voire allégorique. Mais,
simultanément, cette puissance suggestive de l’écriture chinoise est au
service des langages artistiques porteurs d’un sens inexprimé en mots,
comme pour transmettre le double ou triple langage qu’ils forgent pour dire
un indicible et un invisible : la langue des mots ne peut alors qu’être
métaphorique. Ce « vêtir l’idée d’une image » (capté par Moréas dans son
manifeste du symbolisme) est le point d’entrée commun à l’Occident et à
l’Asie de même qu’entre langages artistiques. L’objectif de cet ouvrage est

3 Dans cet ouvrage, p. 163.
4 La Poétique et la Rêverie, Paris, PUF, 1957, p. 16.

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14 MÉTAPHORES ET CULTURES : EN MOTS ET EN IMAGES

d’élargir l’approche du processus métaphorique au langage non verbal de
part et d’autre.
C’est ainsi que pour Violaine Anger, il y a substitution identitaire et il
s’agit d’affirmer l’identité de choses qui n’ont aucun rapport. La métaphore
ne relève pas de la désignation mais de la reconnaissance d’une vérité
sensible et la métaphore verbale ne serait alors qu’un cas particulier du
phénomène métaphorique. La problématique est spécifique dans le cas de la
musique qui est a priori sans images (bien qu’il y ait eu mise en écrit de la
musique) et Violaine Anger l’aborde sur trois exemples (Haydn, Wagner et
Ligeti). Mais elle suscite des questions à partager, qui sont abordées sous des
angles différents dans les articles de cette partie et restent ouvertes, car ce
n’est qu’à travers la multiplication des points de vue dans différents arts et
cultures qu’un panorama d’ensemble pourra être esquissé : « quels sont la
place, le rôle et l’imaginaire des mots dans les métaphores non verbales ? »,
« comment est apparue l’idée de métaphore dans le domaine non verbal? »,
« où commence, où finit la métaphore ? ». Philippe Malhaire explore, quant
à lui, les possibilités de métaphore musicale à partir du plus simple et
universel, le figuralisme (procédé d’imitation, souvent la flûte pour un
oiseau), puis à travers la musique descriptive (souvent appliquée aux
phénomènes naturels comme le vent ou la mer) et la citation musicale
(transport et incorporation d’une idée extra-musicale, par exemple un fait
historique à célébrer ou à blâmer), pour élaborer, in fine, l’idée d’une
métaphore génératrice. Subtile ou cachée, donc réservée aux initiés, ce qui
est le propre de la métaphore, elle fonctionnerait à l’inverse des autres
procédés, qui visent à être transmettre une idée sous une forme autre, en
requérant un déchiffrement de l’intention de l’auteur (à dessein hermétique)
pour y accéder.
Véronique Alexandre Journeau commente chacun des trois types de
métaphores ( ;|%c ) mentionnés pour la poésie chinoise : 5?%c mingyu
(métaphore claire), ?%c jieyu (métaphore par emprunt) et fY%c yinyu
(métaphore au sens caché) en les appliquant aux arts du lettré chinois :
musique (cithare qin), calligraphie et peinture. Elle choisit ses exemples de
manière à montrer des métaphores par emprunt d’un art dans l’autre et que
les métaphores fonctionnent parce qu’elles sont à plusieurs niveaux : si la
métaphore s’applique à un art donné est, dans son contenu théorique et
technique, surtout accessible aux initiés de cet art, elle fait partie, dans son
contenu symbolique et allégorique d’un patrimoine commun qui s’est forgé

??

AVANT-PROPOS 15

et transmis sous forme d’images mentales. Elle esquisse un entrelacs infini
de significations qui est un véritable labyrinthe métaphorique où chacun se
perd et choisit son chemin.
Bruno Deschênes et Aya Sekogushi dessinent un panorama différent
et complémentaire pour l’esthétique japonaise. Le premier s’appuie sur les
travaux réalisés à ce sujet en Occident (l’approche de la culture japonaise par
Augustin Berque et l’ouvrage collectif, Regards sur la métaphore, entre
5Orient et Occident, dirigé par Cécile Sakai et Daniel Sruve ) pour étudier la
question d’un point de vue artistique. Il insiste l’approche sensible et les
notions esthétiques issues du bouddhisme zen ( wabi-sabi et ma) et
approchées métaphoriquement par la fleur et l’entre-deux (temporel et
6spatial). Cette présentation est ainsi une introduction à l’article d’Aya
Sekogushi qui développe la notion fondamentale pour la compréhension de
cette esthétique chinoise de mitate (« voir en tant que ») appliquée à
la danse traditionnelle japonaise mais en lien avec la peinture. Il s’agit d’un
processus dynamique et créatif, comme ceux discernés en poésie chinoise et
chez Proust : le mitate « établit une relation entre le profane et le sacré, le
proche et le lointain, le visible et l’invisible, le réel et l’imaginaire, en
construisant ( 'gZ tateru) un pont de l’ici vers l’ailleurs ». Pour le
percevoir pleinement, il est également demandé aux spectateurs de faire un
cheminement vers ce qui est caché sous l’apparence.
Un autre point de vue sur le potentiel métaphorique en art est donné
par David Lengyel et Amandine Dabat qui décèlent, dans l’œuvre des
artistes qu’ils étudient, un propos métaphorique inavoué : le cinéaste
hongrois Béla Tarr et le peintre vietnamien Hàm Nghi se laisseraient aller à
la métaphore mais sans en parler, déni ou secret auxquels ils sont peut-être
contraints par le contexte. David Lengyel propose un jeu de piste
métaphorique dans le cinéma de Béla Tarr. Celui-ci commence par un titre
d’article métaphorique (« De deux sons de cloche ») qui répond à la dualité
du titre de l’œuvre Sátántangó, « Satan dans le pas du tango » : le
mécanisme sous-jacent du film est ainsi démonté. David Lengyel voit lui
aussi plusieurs niveaux d’interprétation, qu’il explique en s’appuyant sur un
schéma également métaphorique (celui de la toile d’araignée), dans un

5 Arles, Picquier, 2008.
6 Compte tenu qu’il s’appuie sur des textes occidentaux, les noms japonais utilisés sont ici
dans l’ordre occidental (prénom puis nom) alors qu’ils sont dans l’ordre traditionnel
japonais dans l’article suivant dont les références sont principalement des textes japonais.

0b'gZ6?g"

16 MÉTAPHORES ET CULTURES : EN MOTS ET EN IMAGES

« emboîtement de textes qui donne lieu à un troisième niveau » (le plus
secret). Et ce type d’assemblage l’incite à étudier l’aspect migrant des
métaphores, Derrida et Nietzsche à l’appui, sur les parallèles et incertitudes
que le spectateur/lecteur peut établir. On rejoint là l’idée émise
précédemment dans cet ouvrage, qu’il n’y a pas un saut mais plutôt un pont
entre significations indépendantes l’une de l’autre. L’article d’Amandine
Dabat, évoquant le besoin de substitution identitaire clairement identifié
chez Hàm Nghi, se place en transition entre les approches artistiques qui
précèdent et l’approche anthropologique qui suit : l’art permet, à ce roi en
exil, d’affirmer métaphoriquement une identité culturelle et d’y insérer un
discours, impossible à tenir, sur sa condition vécue et ses aspirations, sur ce
qu’aurait pu être sa vie (un arbre plus haut et plus visible que son entourage),
ce qu’elle est (un homme petit contre un arbre qui l’abrite, le surplombe, le
domine) et ce qu’elle devient finalement (un arbre qui a rejoint l’alignement
des autres tout en conservant une haute stature bien que de forme
tourmentée).
Christian Coiffier ouvre des perspectives insoupçonnées vers un
ancrage anthropologique du processus métaphorique avec tshimbe kuvu,
7kwya kuvu (L’écorce et la moelle du rotin), métaphore pour « la vie dans
l’au-delà et la vie ici-bas » dans un système de pensée de Papouasie-
Nouvelle Guinée. Il apporte également la preuve que la métaphore est un
phénomène non nécessairement verbal puisque le rotin, en lui-même et dans
ses multiples formes et façons d’évoluer dans le temps et l’espace, tient lieu
de langage à un peuple sans écriture. D’un point de vue socioculturel, il
semble bien que le processus métaphorique soit un mode de pensée présent
dans toutes les cultures, dans tous les langages et à toutes les époques.
Une autre perspective, celle de la compréhension du fonctionnement
de ce processus, est ouverte par les progrès en neurosciences cognitives car,
pour les auteurs du dernier article de ce premier ouvrage de cette recherche,
« les métaphores s’inscrivent dans une perspective communicative où les
variables culturelles interagissent avec les intentions des interlocuteurs ».
Alexandre Coutté, Eva Le Gall et Galina Iakimova étudient les soubas-
sements neurophysiologiques de la compréhension des métaphores et se
posent la question de savoir dans quelle mesure les métaphores sont un objet

7 Ce signe typographique ( ) est utilisé dans les articles du présent ouvrage comme marqueur
d’un énoncé métaphorique plutôt que des guillemets (pas d’auteur spécifique) ou
l’italique (réservé principalement aux transcriptions des langues étrangères)

???

AVANT-PROPOS 17

strictement linguistique déconnecté de toute réalité sensorimotrice, ce qui
conforte notre double approche par la linguistique et par les arts qui se
passent du langage des mots mais pas de la sensation et de l’intuition.
IN FINE
Ce parcours dégage des lignes de forces, tout en ouvrant un champ
très vaste de questions. L’ensemble de ces articles montrent que l’ouverture
de la notion de métaphore à des phénomènes non spécifiquement
linguistiques est tout à fait justifiée : musique, cinéma, peinture, voire
représentation globale du monde relèvent en effet de l’« entrelacs infini de la
signification » (Journeau) caractéristique de la métaphore. Plus largement,
c’est l’écriture même qui doit être comprise à nouveau frais : l’écriture
idéogrammatique chinoise invite en effet spontanément à une ouverture sur
les arts, ce que corrobore l’identification du phénomène dans des cultures
sans écriture.
Si les différentes analyses montrent par leur richesse le caractère
convaincant de cette approche, elles permettent aussi d’ouvrir, par l’analyse
du phénomène métaphorique, une série de questions. La première serait celle
de la dénomination. Entre « métaphore », « mitate », « yu » et tous les autres
mots qui sont conviés, c’est une interrogation portant sur le rapport entre
l’apparence et la réalité intime, sur le rôle de l’art et du sensible qui est
diversement abordée. La seconde porterait sur le statut des mots. Il est clair
que l’idée même d’un « langage artistique » – voire d’un langage concret
symbolique propre à un peuple telle que la défend Christian Coiffier –
bouleverse le statut traditionnellement accordé aux mots. La troisième
porterait sans doute sur ce que travaille chaque art : les décryptages
métaphoriques de la musique chinoise par Véronique Alexandre-Journeau
semblent faire intervenir le geste de l’exécutant bien davantage que la
musique occidentale ; la notion de « lieu-modèle » semble importante dans
le kabuki japonais, comme le montre Aya Sekoguchi ; la thématique
picturale de l’arbre, explorée sans relâche par l’empereur vietnamien « Fils
du Ciel » en exil rejoint-elle celle des figures totémiques explorées en
Nouvelle Guinée ? Le chaman, interprète de la relation entre les vivants et
les morts, devient un personnage central de l’élaboration métaphorique, pour
laquelle « toutes choses visibles ou audibles, toutes actions, ont un sens ». La
métaphore, lien multiforme entre les apparences, travaille en fait le corps
humain, sa nature, ses limites. Tous les auteurs insistent sur la relation multi-


18 MÉTAPHORES ET CULTURES : EN MOTS ET EN IMAGES

sensorielle et polysémique qui est engagée. Dégager la métaphore du seul
domaine verbal ouvre alors des questions que seule l’anthropologie
religieuse a abordées jusqu’à présent.
Repenser la métaphore sur un plan mondial, c’est tenter de
comprendre la manière dont se fait le sens aujourd’hui, en cherchant un
vocabulaire qui pourrait être accepté par tous et serait respectueux des
démarches anthropologiques de chacun. Le chemin ne fait que s’ouvrir…

REFONDER LE CONCEPT « MÉTAPHORE »
EN LINGUISTIQUE ET EN LITTÉRATURE

SÉMANTIQUE INDEXICALE ET MÉTAPHORE CHEZ PIERRE CADIOT
François Nemo

L’objet de cette introduction est de permettre au lecteur non
spécialiste des théories contemporaines du sens de comprendre en quoi
celles-ci et, en particulier en sémantique linguistique, les travaux produits
par et autour de la sémantique indexicale de Pierre Cadiot ont produit une
forme radicalement nouvelle de compréhension et d’appréhension de la
nature des mécanismes interprétatifs et ce faisant de la métaphore. Elle
consistera donc d’abord à présenter les formes les plus contemporaines de
questionnement de la métaphore en linguistique relativement aux formes de ents classiques. Elle consistera ensuite à présenter les postulats
et résultats de la sémantique linguistique – notamment la façon dont les
progrès considérables que celle-ci a faits pour rendre compte de la polysémie
lexicale et discursive ont modifiés radicalement la façon de situer la
métaphore dans la question de l’interprétation linguistique.
LA MÉTAPHORE EN SÉMANTIQUE
La question de savoir de quelle discipline des sciences du langage
relève la question de la métaphore n’a rien d’évident en soi et celà depuis
l’éclatement du triptyque grammaire/logique/rhétorique comme cadre de
epensée sur le langage à la fin du XIX siècle. Jusque-là en effet la métaphore,
au même titre que les autres figures, relevait clairement de la rhétorique et,
dans ce cadre, d’un double questionnement, la métaphore ayant à être
différenciée des autres formes de sens figurés, ce qui n’a rien empiriquement
d’évident, et relevant plus globalement d’une théorie de la figuration.
La quasi-disparition de la rhétorique comme discipline académique et
l’apparition d’une discipline nouvelle, la pragmatique, ayant comme objet la
1théorisation du dire et des effets du dire sur le dit et reprenant sous une
forme nouvelle la moitié des questionnements fondamentaux de la rhétorique
(e.g. l’argumentation) mais laissant de côté très largement la question du

1 Pierre Cadiot & François Nemo, « Propriétés extrinsèques en sémantique lexicale », dans
Journal of French Language Studies 7, 1997, p. 1-19 ; Pierre Cadiot et François Nemo,
« Pour une sémiogenèse du nom », Langue Française 113, 1997, p. 24-34.

22 MÉTAPHORES ET CULTURES : EN MOTS ET EN IMAGES

sens figuré, a fait de l’étude du sens figuré un domaine sinon orphelin du
moins peu saillant et qui aura mis du temps à trouver sa place en sémantique,
où paradoxalement les considérations pragmatiques sont, quant à elles,
devenues importantes.
Le propre de la sémantique contemporaine est en effet de s’être
développée sur trois axes, celui des sémantiques logiques ou véri-
conditionalistes, celui des sémantiques dites cognitives et celui des
sémantiques linguistiques, dont la sémantique indexicale est sans doute la
version la plus récente. Les premières considérant que le sens d’une phrase
dépend de ses conditions de vérité et que le travail du sémanticien consiste à
décrire formellement celles-ci n’avaient par définition rien à dire à propos
de phrases manifestement fausses comme les énoncés/prédications méta-
phoriques. Les secondes au contraire se sont de facto sinon de dicto
beaucoup intéressées aux mécanismes interprétatifs à l’œuvre dans les
énoncés métonymiques (e.g. l’omelette au jambon est partie sans payer ) ou
métaphoriques. Les troisièmes ont fait assez largement de l’étude (sur corpus)
de la polysémie et de son explication le point de départ de toute sémantique
avec comme résultat de sortir l’étude des emplois métaphoriques d’un signe
du tête à tête avec les emplois auxquels est associé le sens dit « propre », ce
dernier ayant à être expliqué comme tous les autres… et l’explication de
l’ensemble des emplois se faisant sur la base de la distinction entre
signification et sens.
Il faut noter que ces trois approches ne sont pas mutuellement
exclusives et qu’existent des sémantiques linguistiques référentialistes – par
exemple dans les travaux de Georges Kleiber et des sémantiques
linguistiques d’orientation cognitive, comme dans une grande partie des
2travaux de Pierre Cadiot ou chez des chercheurs comme Gilles Col .

2 Relèvent de la sémantique linguistique, au sens retenu ici et plus ou moins dans l’ordre de
leurs contributions les plus marquantes, les travaux contemporains de chercheurs comme
Émile Benveniste, Oswald Ducrot, Jean-Claude Anscombre, Antoine Culioli et ses
nombreux disciples (Franckel, Paillard, Sarah de Vogue, etc.), Pierre Cadiot, Bernard
Victorri, Danielle Leeman, Henning Nolke, Denis Bouchard, Yves-Marie Visetti,
Catherine Schenedecker, Guy Achard Bayle, François Nemo, Pierre Larrivée, Pierre-Yves
Raccah, Olga Galatanu, Gilles Col, Philippe Gréa, Dominique Legallois, Franck Lebas,
Maj-Britt Mosegaard Hansen, la liste étant ici limitée à ceux dont je suis certain qu’ils ne
récuseraient pas l’étiquette mais s’appliquant en vérité à la quasi-totalité des sémanticiens
de langue française, notamment en ce qui concerne la sémantique de la temporalité. Mais
aussi Anna Wierzbicka et Cliff Godard, à leur façon Alan Cruse et Georges Kleiber, et,
sur un registre plus formel, les travaux de James Pustejovsky ou de Jacques Jayez. Non

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SÉMANTIQUE INDEXALE ET MÉTAPHORE CHEZ PIERRE CADIOT 23

Au total, s’agissant de l’étude de la métaphore, la situation théorique est
aujourd’hui la suivante :
Les sémantiques référentielles ou vériconditionnelles abordent la
métaphore vive comme une assertion non seulement fausse mais à
certains égards initialement impossible, donc en termes d’écart à la
3norme lexicale ;
Les sémantiques cognitives traitent des cas de métaphores vives, à
4condition que celles-ci soient discursivement ou culturellement filées,
autrement dit à condition qu’au moins deux signes reçoivent une
interprétation métaphorique perçue comme telle ;
Les sémantiques linguistiques sont devenues capables de rendre
compte de la différence cruciale entre métaphores vives et catachrèses,
et, plus généralement, de l’ensemble des emplois d’un signe qui ne
relèvent ni du sens intuitivement premier ni d’un sens métaphorique
avéré.
Pour aller maintenant à l’essentiel dans l’espace restreint de cette
introduction, c’est donc la sémantique linguistique, en cela qu’elle a réussi
depuis une trentaine d’années à théoriser la polysémie et à rendre compte
progressivement dans ce cadre de tous les types de signes, qui a mis en
faillite la représentation classique de la place de la métaphore dans la langue,
qui supposait les trois étapes suivantes :
L’existence d’un sens littéral ;
Le passage à un sens figuré associé à la métaphore dite vive ;
La lexicalisation de ces métaphores devenant des métaphores
éteintes (mortes) ou en tout cas lexicalisées.
Cette mise en faillite tient d’abord à ce que la question de la
polysémie se posant pour l’ensemble des signes linguistiques (connecteurs
discursifs, conjonctions, affixes, prépositions, adverbes, adjectifs, noms et

directement concernées par la question de la polysémie qui va être présentée ici, les
approches constructionnelles (Construction grammar, Ronald Langacker, Paul Kay,
Emma Goldberg) relèvent elles aussi de la sémantique linguistique, dont elles constituent
en quelque sorte le second versant.
3 Voir mon article, qui suit dans ce même ouvrage, pour une critique de cette position.
4 Philippe Gréa, « Les limites de l’intégration conceptuelle », Langages 37, n°150, 2003,
p. 61-74.

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24 MÉTAPHORES ET CULTURES : EN MOTS ET EN IMAGES

verbes), la thèse d’une génération de la polysémie lexicale par ces trois
étapes s’avère inapplicable à une très grande part de ceux-ci et ne peut, en
toute hypothèse, concerner que les verbes, noms et adjectifs. Elle tient
ensuite à ce que les modèles sémantiques qui ont permis en deux étapes de
rendre compte de la polysémie de l’ensemble des signes – à savoir la
sémantique instructionnelle développée autour d’Oswald Ducrot (à partir de
la fin des années 70 principalement à propos des connecteurs et adverbes
discursifs) et la sémantique indexicale développée autour de Pierre Cadiot
(qui a permis à partir du début des années 90 l’extension de la première aux
questions de polysémie nominale et verbale) – permettent non seulement de
rendre compte (sans avoir besoin de la notion de métaphore) des emplois
nominaux et verbaux correspondants en théorie à la troisième étape (i.e. ceux
que la rhétorique appelait des catachrèses), mais aussi de rendre compte des
emplois correspondants à la première étape (i.e. le sens littéral ou
dénominatif) sans avoir, là non plus, besoin de la notion de sens littéral.
LES POSTULATS DE LA SÉMANTIQUE LINGUISTIQUE
La sémantique linguistique est basée sur l’idée que le linguiste n’a pas
à choisir ses données, qu’il s’agisse des emplois extraordinairement variés
d’une préposition comme « pour », ou de la polysémie ordinaire d’un verbe
comme « balayer » ou d’un nom comme « table ». Elle confronte donc le
linguiste à une réalité dérangeante, à savoir que, sauf à faire de l’intuition un
critère scientifique, il n’y a pas sur corpus d’emplois premiers : les emplois
de balayer tels que cette émission balaye tous les genres musicaux ou les
phares balayèrent la cour sont au total bien plus fréquents que l’emploi
intuitif correspondant au fait de passer le balai.
Pour rendre compte de la diversité des emplois qu’elle constate, la
sémantique linguistique s’est presque toute entière construite d’une façon ou
d’une autre autour de la distinction entre signification et sens proposée par
5Benveniste et dans son refus de confondre signification et dénotation, autre-
ment dit de prendre ce que désigne un signe pour sa signification, de croire
que la signification de « table » est une table ou encore de confondre les
6questions « qu’est-ce qu’un X ? » et « que veut dire X ? » . Cette distinction
fondatrice a connu une longue histoire depuis 50 ans, qui a conduit à

5 Émile Benveniste, « Problèmes sémantiques de la reconstruction », Problèmes de linguis-
tique générale, 1, 1966, p. 289-307.
6 Pierre Cadiot & François Nemo, « Propriétés extrinsèques en sémantique lexicale », op. cit.


SÉMANTIQUE INDEXALE ET MÉTAPHORE CHEZ PIERRE CADIOT 25

appréhender la signification comme le déclencheur du processus
d’interprétation et le sens comme son résultat ; autrement dit à décrire la
signification comme codant des instructions sémantiques indiquant à
l’interprétant ce qu’il doit chercher et le sens associé à un emploi comme
étant ce que l’interprétant va trouver au terme de ce processus. Elle revient à
considérer la polysémie comme l’équivalent d’une relation entre un
ensemble de feuilles (les sens lexicalisés) et la branche ou l’arbre qui a
produit ces feuilles.
LES DÉCOUVERTES DE LA SÉMANTIQUE LINGUISTIQUE
Cette distinction binaire a été depuis une quinzaine d’années affinée :
d’abord en montrant qu’entre le sens et la signification du signe existait un
7niveau de profilage de la signification , ce qui permet par exemple à un signe
d’avoir des sens apparemment opposés, à l’instar du morphème « enfin » qui
peut être employé aussi bien pour exprimer du soulagement (enfin « ouf »)
que de la réprobation.
8- ensuite, encore plus récemment , en montrant que les interprétations-types
associées à un profilage donné de la signification pouvaient encore recevoir
des interprétations différentes en fonction de l’intonation choisie, avec
comme résultat de produire des emplois-types différents, par exemple pour
« enfin » le profil sémantique associé à l’emploi de soulagement manifeste
(i.e. « enfin »=« ouf ») ayant par exemple été retrouvé avec une prosodie non
de soulagement mais d’irritation dans des emplois où bien que le problème
rencontré soit résolu s’exprime un mécontentement résiduel pour le temps
9qui a été nécessaire pour qu’il le soit .
Plus globalement, la grande découverte de la sémantique linguistique
10contemporaine concerne l’indexicalité de la signification, autrement dit le
fait que les signes linguistiques (ou morphèmes) ne sont pas sémiotiquement
des symboles mais des index (à l’instar des déictiques comme « je », « ici »

7 Cadiot Pierre & Visetti Yves-Marie, Pour une théorie des formes sémantiques. Motifs,
profils, thèmes, Paris, PUF, 2001.
8 Voir la thèse de doctorat de Mélanie Petit : Discrimination prosodique et représentation du
lexique : application aux emplois des connecteurs discursifs (Université d’Orléans, 2009).
9 Ibid.
10 Pierre Cadiot, « Représentation d’objets et sémantique lexicale : Qu’est-ce qu’une boîte ? »,
Journal of French Language Studies, nº 4, 1994, p. 1-23 et « Sur l’indexicalité des noms »,
dans Dubois (éd.), Catégorisation et cognition, Paris, Kimé, 1996, p. 243-269.


26 MÉTAPHORES ET CULTURES : EN MOTS ET EN IMAGES

ou « maintenant », mais contrairement à eux avec la possibilité d’acquérir un
statut dénominatif).
C’est cette découverte qui a fait dire à Pierre Cadiot que les signes
sont des accès qui ne déterminent que partiellement ce à quoi ils donnent
accès, ce qui permet à un signe de donner accès à toutes sortes de choses,
dont ils peuvent même à l’occasion devenir le nom, cette ou ces valeurs
dénominatives (que les dictionnaires donnent pour le sens de ces mots)
n’ayant rien de premier. Ainsi le fait que « rouge-gorge » devienne le nom
d’un oiseau ne change t-il rien à ce que veut dire « rouge » et « gorge » et au
fait que cette relation dénominative reste une sorte d’accident que les
dictionnaires ont certes raison de décrire puisqu’il a acquis un statut
sémantique incontestable, mais qui du point de vue explicatif, loin d’être un
sens littéral ou premier, relève sémiotiquement de la simple indexicalité : le
rapport initial entre « rouge-gorge » et l’oiseau concerné est bien identique
au rapport entre un déictique comme « je » et la personne qui l’emploie, la
seule différence tenant à ce « je » ne devient jamais le nom (name) de quoi
que ce soit.
11Or ce qu’a démontré la sémantique linguistique et en particulier
12Pierre Cadiot dès le début des années 90 , c’est en somme que ce qui est vrai
de « rouge-gorge » ou de « framboisier » – qui, lui, peut désigner (tout aussi
accidentellement) à la fois une plante et un gâteau tout comme il pourrait, le
cas échéant, désigner/dénommer dans une cuisine le préposé au travail des
framboises ou encore telle ou telle catégorie d’agriculteur spécialisé – l’est
aussi de « table », « client », « équilibre », « boîte » ou encore de « tête ». Le
résultat de ce constat est que la valeur dénominative perd alors tout statut de
sens littéral ou premier puisque précisément la valeur dénominative est
toujours seconde.
Appliquée à la question de la métaphore, cette secondarisation de la
valeur dénominative conduit au minimum à une tertiarisation de la
métaphore, mais plus facilement encore à une caractérisation de la
métaphore comme impliquant un retour à la valeur sémantique pré-
dénominative, les métaphores vives mobilisant à la fois le sens dénominatif
et la signification pré-dénominative, alors que les « catachrèses », elles, à

11 Pierre Cadiot & François Nemo, « Propriétés extrinsèques en sémantique lexicale », op. cit.
et « Pour une sémiogenèse du nom », op. cit.
12 Pierre Cadiot, « Représentation d’objets et sémantique lexicale : Qu’est-ce qu’une boîte ? »
et « Sur l’indexicalité des noms », op. cit.


SÉMANTIQUE INDEXALE ET MÉTAPHORE CHEZ PIERRE CADIOT 27

partir de la signification pré-dénominative, construisent de nouvelles
dénominations.
Si l’on contraste une définition de la métaphore comme celle de
Georges Kleiber
[..I]l s’agit de l’emploi d’une catégorie lexicale pour une occurrence (ou
référent) qui normalement (ou littéralement) ne peut pas être rangée dans
13cette catégorie lexicale ou, si on préfère, ne peut pas être dénommée ainsi .
et cette thèse de l’indexicalité fondamentale de la signification linguistique,
on observe que le débat porte sur : i) le caractère « normal » ou « littéral » de
la question de l’appartenance catégorielle ; ii) le fait de considérer que la
dénomination étant forcément première, tout emploi qui ne correspond pas à
cet usage dénominatif est en rupture avec la normalité ou la littéralité
sémantique.
Or, la sémantique linguistique et indexicale – en contestant tout statut
premier aux valeurs dénominatives successivement associées à un signe et
en constatant le fait pour le signe pic de pouvoir désigner/dénommer aussi
bien un oiseau qu’un sommet des Pyrénées, un ustensile de cuisine ou encore
un pic de pollution – interdit radicalement à l’emploi métaphorique de
« pic » dans la tirade de Cyrano de Bergerac à propos de son nez (« c’est un
14pic, c’est un cap, que dis-je un cap, c’est une péninsule » ), d’être considéré
comme constituant une rupture avec un sens « normal » ou « littéral » et
encore moins comme étant appliqué à quelque chose qui ne pourrait être
dénommé ainsi.
Ce que montre au contraire la polysémie dénominative de « pic »,
c’est en effet que n’importe quel phénomène ou objet impliquant une
forme radicale de saillance peut être nommée « pic » en français, du pic
de fréquentation aux pics alpins, et que la convocation d’un de ces sens
dénominatifs particuliers (le pic de montagne) dans la tirade de Cyrano
n’implique en rien que ce sens dénominatif soit premier, littéral et encore
moins puisse être une norme d’emploi du signe : il montre simplement que la
double convocation à propos d’un nez d’une signification linguistique
disponible (saillance radicale) et d’une valeur dénominative lexicalisée (la

13 Georges Kleiber, « De la sémantigue de la métaphore à la pragmatique de la métaphore »,
dans La Métaphore entre philosophie et rhétorique, N. Charbonnel et G. Kleiber (éds.),
Paris, PUF, 1999.
14 Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Paris, Pocket, 2005, p. 58.


28 MÉTAPHORES ET CULTURES : EN MOTS ET EN IMAGES

désignation des sommets les plus pointus des montagne) – cette dernière
n’étant par ailleurs qu’un emploi particulier de la première – revient non pas
à rapprocher indûment des objets de deux catégories différentes, comme le
dit Kleiber, mais à associer deux objets partageant les mêmes caractéris-
tiques perceptuelles et appartenant en ce sens à la même catégorie d’objets,
pour projeter sur l’un (le nez) des traits de gigantisme propre à l’autre (le pic
de montagne), avec comme résultat une hyperbolisation de la saillance
indexée. On est donc loin au total du schéma de rupture avec un sens littéral
premier.
Comme l’illustre cet exemple, ce que démontre la thèse de
l’indexicalité de la signification développée par Pierre Cadiot, c’est donc
qu’il n’y aucun délit de catégorisation au sens de Kleiber, ni aucun sens
dénominatif premier : « pic » s’emploie, y compris dénominativement, pour
toutes sortes de choses et son emploi métaphorique est parfaitement
conforme à ce que signifie le morphème « pic ».
C’est ce constat qui nous a conduit avec Pierre Cadiot à opposer
logique de conformité et logique d’appartenance catégorielle et à démontrer,
15par exemple, que la polysémie lexicale d’un verbe comme « balayer »
relève de cette logique de conformité à un motif perceptuel unique et qu’il
est donc vain en sémantique de chercher à promouvoir, contre toute évidence
autre que l’intuition pure et simple, tel ou tel emploi dénominatif au statut
d’emploi premier.
Que reste-t-il alors de la thèse classique ? Rien sinon le postulat
injustifié qu’un emploi normal doit être dénominatif, que les signes sont par
nature dénominatifs et leur sens réductible à cette valeur dénominative. La
sémantique référentielle est ainsi dans la position d’un biologiste chlorophyl-
liste qui, ne reconnaissant que la chlorophylle, en viendrait à décrire un arbre
comme un pur ensemble de feuilles. La démarche du sémanticien comme le
souligne Pierre Cadiot, n’est pas alors de nier l’évidence chlorophyllienne,
autrement dit le fait qu’il y a de la dénomination, ni même l’importance de
celle-ci, mais de rappeler une autre évidence : une feuille n’est jamais un
écart à une autre feuille, ni produite à partir de celle-ci, mais le résultat
forcément pluriel d’un principe génératif qui permet à tous les signes de

15 Nathalie Gasiglia, François Nemo & Pierre Cadiot, « Meaning and the generation of
reference », dans P. Bouillon & K. Kanzaki (éds.), First International Workshop on
Generative Approaches to the Lexicon. April 26-28, 2001, Geneva, Switzerland, Genève,
Université de Genève, École de Traduction et d’Interprétation, 2001, p. 225-232.


SÉMANTIQUE INDEXALE ET MÉTAPHORE CHEZ PIERRE CADIOT 29

s’appliquer indifféremment à toutes sortes de domaines, au nom de la
possibilité de retrouver dans chacun de ces domaines une expérience
perceptuelle spécifique. Que « balayer » puisse s’appliquer aussi bien aux
réalités évoquées par « Tsonga a balayé son adversaire en trois sets » qu’à
celles évoquées par « les phares balayèrent la cour » ou encore par « cette
émission balaye tous les genres musicaux » est une réalité linguistique
incontestable qui n’a pas besoin de la notion de catachrèse pour exister.
CONCLUSION
Reste à conclure sur ce qui devient à ce stade l’essentiel : une fois
dissipés les faux-semblants et reconnue la double convocation dans la
métaphore vive de la signification morphémique pré-dénominative et de tel
ou tel emploi dénominatif, il reste au linguiste – et c’est à cela que Pierre
16Cadiot a consacré de nombreux articles depuis 10 ans – à comprendre la
façon dont ces deux niveaux de sens interfèrent et surtout la nature exacte de
cette signification pré-dénominative et cette capacité tout à fait générale des
langues à retrouver un même motif, sous différents profils, dans toutes sortes
de choses, capacité que la métaphore présuppose et qui lui permet non pas de
faire des analogies et encore moins des comparaisons mais de s’appuyer sur
le partage initial d’un motif pour rapprocher par ailleurs deux objets : si
ressemblance il y a dans la métaphore (vive), c’est alors toujours d’une
double ressemblance qu’il s’agira et c’est bien cela qui fait sa singularité par
rapport aux emplois non vifs du même signe (les ex-catachrèses) qui, eux,
n’imposent à l’interprétant de chercher qu’une conformité au motif
morphémique.


16 Outre les articles et ouvrages mentionnés en note ou dans l’article suivant, on peut citer :
Pierre Cadiot & Leland Tracy, « On n'a pas tous les jours sa tête sur les épaules »,
Sémiotiques 13, 1997, p. 105-122 ; Pierre Cadiot, « La métaphore, ou l’entrelacs des
motifs et des thèmes », Semen, 15, 2002, p. 41-59 ; Pierre Cadiot, « Métaphore
prédicative nominale et motifs lexicaux, Langue française, nº134, Nouvelles approches de
la métaphore, 2002, p. 38-57 ; Pierre Cadiot, « Métaphore prédicative nominale : genèse
de la constitution de l’objet dans le champ subjectif », dans M. Riegel, C. Schnedecker,
P. Swiggers, I. Tamba (éds.), Aux carrefours du sens. Hommages offerts à Georges
Kleiber pour son 60e anniversaire, Louvain, Peeters, 2006, p. 641-657 ; Visetti & Cadiot,
« Formes sémantiques et figuralité », dans Motifs et proverbes. Essai de sémantique
proverbiale, Chap. 2, Paris, PUF, 2006.


ÉCART LEXICAL OU RÉSURGENCE MORPHÉMIQUE ?
Approche linguistique des métaphores
François Nemo


eUNE 8523 THÉORIE DE LA MÉTAPHORE ?
Pendant des centaines d’années, des théories du feu se sont succédé
jusqu’au jour où il n’y a plus eu de théorie du feu, le feu perdant son statut
d’objet théorique autonome au moment même où il était enfin compris et
expliqué. Doit-il en être de même de la métaphore ?
Sans être aussi radical, ce que je me propose de faire ici est avant tout
de montrer que la valeur de toute théorie des métaphores doit se mesurer à la
façon dont (explicitement ou implicitement) elle décrit les emplois non-
1métaphoriques des signes et du statut sémantique de ces derniers .

1 Sans pouvoir citer les nombreux auteurs qui se sont penchés sur la question, les ouvrages et
nombreux articles montrant le foisonnement de la pensée à ce sujet, il me paraît important
de donner quelques références en relation directe avec cet article à commencer par Émile
Benveniste, « Problèmes sémantiques de la reconstruction », Word, X, 2-3, repris dans
Problèmes de linguistique générale, I, Paris, Gallimard, 1966, p. 289-307 ; puis, côté
français, Catherine Fuchs, La Paraphrase, Paris, PUF, 1982 ; Oswald Ducrot,
« L’interprétation comme point de départ imaginaire de la sémantique », dans Dire et ne
pas dire, Paris, Hermann, 1972 ; Georges Kleiber, « Sens, référence et existence : que
faire de l’extra-linguistique ? », Langages, Vol. 12, 1997, p. 9-37, ainsi que de nombreux
articles et ouvrages de Pierre Cadiot (voir son introduction, supra dans le même ouvrage),
Yves-Marie Visetti et moi-même dont ma thèse de doctorat (EHESS), Contraintes de
pertinence et compétence énonciative : l’image du possible dans l’interlocution (1992),
ma thèse d’habilitation à diriger des recherches (Paris 8), Contributions, énoncés,
constructions, morphèmes. Éléments pour une linguistique de la signification et de
l’interprétation (2001) et, parmi mes articles récents, « Sémantique des contextes-types »,
François Nemo et Mélanie Petit, Études de sémantique et pragmatique française, Louis de
Saussure & Alain Rihs (éds.), Berne, Peter Lang, p. 379-403. On peut ajouter deux
articles en ligne : « Routines interprétatives, constructions grammaticales et constructions
discursives », Estudos Linguísticos, université de Lisboa, 2011 (<http://www.clunl.edu.pt/
resources/docs/revista/n5_fulltexts/5b%20francois%20nemo.pdf>) et, écrit avec Mélanie
Petit, « De la prosodie en discours à la prosodie en langue : lexicalisation de la forme
prosodique des emplois-types », Actes d’IDP 09, Paris, 2009, p. 303-312 (<http://
makino.linguist.jussieu.fr/idp09/docs/IDP_actes/Articles/nemo.pdf>).

32 MÉTAPHORES ET CULTURES : EN MOTS ET EN IMAGES

ÉCART LEXICAL ET STATUT DU SENS LEXICAL
La conception la plus largement partagée de la métaphore définit en
effet celle-ci en termes d’écart lexical, d’emploi d’un signe pour quelque
chose dont il n’est pas le nom et parfois en termes de « scandale
sémantique » ou encore « d’impertinence sémantique ». Ce qui revient à
considérer qu’il y a d’une part des emplois standards ou normaux et d’autre
part des emplois déviants. Et que les premiers n’ont pas à être expliqués
contrairement aux seconds.
Inexistence d’un écart à la norme
La non-validité d’une telle démarche, qui sera mon point de départ,
tient à une double réalité, à savoir, d’une part, que les emplois considérés
comme des emplois de base n’ont rien de basique et, d’autre part, que les
interprétations métaphoriques se maintiennent en absence de tout écart à la
norme supposée.
Maintien de l’interprétation métaphorique sous la négation
Pour commencer par le second point, il faut souligner en effet que,
s’agissant par exemple d’une assertion métaphorique de type « X est un Y »,
la thèse de l’écart prédit que sa négation doit annuler l’écart et conduire à
interdire une interprétation métaphorique pour la séquence « X n’est pas un
Y ».
La thèse de l’écart lexical prédit donc que le premier énoncé d’une
séquence comme :
Les journalistes ne sont pas des piranhas, ils font leur boulot
ne peut être métaphorique, alors que force est de constater que tel est
pourtant bien le cas.
Dans notre exemple, on constate en effet que ce premier énoncé est
directement vrai à partir des sens de base supposés des lexèmes concernés, et
que cela ne bloque en rien l’interprétation métaphorique, et on constate
ensuite que le second énoncé de la séquence
Ils font leur boulot
renvoie à une autre façon de présenter la même réalité (visée) que l’énoncé :


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ÉCART LEXICAL OU RÉSURGENCE MORPHÉMIQUE ? 33

Les journalistes sont des piranhas
ce qui lui permet de rendre faux ce dernier.
La notion d’intenté
Pour comprendre ce contraste, il faut adopter une perspective
onomasiologique et non sémasiologique, et admettre que ce que traduit notre
constat est qu’un énoncé est avant tout une mise en mots du monde (ou
d’une expérience) et que la façon dont le monde est mis en mots ne va pas de
soi. Techniquement, j’emploierai désormais la notion d’intenté pour parler
de :
Ce dont parle un énoncé indépendamment de ce qu’il en dit
De quoi parle une prédication métaphorique ?
A partir de là, on peut constater que grâce à la négation, il est possible
de cerner de quoi parlent les prédications métaphoriques, et donc de
constater que :
Elles concernent des expériences partagées ;
Elles concernent les relations entre « objets », leurs propriétés
2extrinsèques ;
Expériences (partagées)
Le premier point concerne donc le garant empirique de l’assertion,
l’existence d’un intenté expérientiel partageable, d’un ancrage dans la
« réalité » (au sens large). Cet ancrage est sémantiquement un présupposé,
puisqu’il est la partie de l’énoncé qui se maintient sous la négation :
Richard n’est pas un ours. Tu es tombé un mauvais jour, c’est tout
Relations entre « objets »
Le second point concerne le fait que la prédication métaphorique ne
renvoie pas aux propriétés intrinsèques des « objets » évoqués mais aux

2 Pierre Cadiot & François Nemo, « Propriétés extrinsèques en sémantique lexicale », Journal
of French Language Studies, n°7, 1997, p. 1-19) et « Pour une sémiogénèse du nom »
(Langue française, n°113, 1997, p. 24-34) ; François Nemo, « Indexicalité, unification
contextuelle et constitution extrinsèque du référent », Langages, juin, n°150, 2003, p. 88-
105 (en ligne).

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34 MÉTAPHORES ET CULTURES : EN MOTS ET EN IMAGES

propriétés relationnelles de ceux-ci, à leurs propriétés extrinsèques,
3autrement dit à la façon :
- dont les « objets » en question interagissent avec le monde ;
- dont le monde doit interagir avec eux.
Autrement dit, ce dont parlent des énoncés comme :
Les journalistes sont des piranhas
Les femmes sont des plantes rares sont des mantes religieuses
Richard est un ours un lion
c’est à la fois de différentes formes de relations au monde, qu’elles soient
générales (agressivité, fragilité, asociabilité) ou spécifiques (prédation, ne
4reculer devant personne) mais aussi de la relation qu’appelle cette relation :
il faut protéger les plantes rares, se méfier des mantes religieuses, ne pas
chercher de contacts avec les ours, admirer le courage de celui qui ne recule
pas, etc.
Il faut noter enfin que ce « rapport (axiologique) au rapport » permet
concrètement de prédire l’orientation argumentative (au sens de Ducrot) des
métaphores.
Ce que la métaphore en dit
5 c’est qu’une fois Sans être ici exhaustif, ce qu’il faut souligner
identifié ce dont parle la métaphore, il est possible de cerner ce qu’elle en dit
et qu’il est donc possible de nier. Que dit en effet la négation de la
métaphore dans l’enchaînement :
Richard n’est pas un ours, tu es juste tombé un mauvais jour ?
Très simplement, que certes l’interlocuteur a eu une expérience de contact
désagréable avec Richard (intenté) mais qu’il n’est pas vrai qu’il soit dans la
nature de Richard de se comporter ainsi.

3 Pierre Cadiot & François Nemo, « Sémantique des doubles caractérisations », Sémiotique,
13, 1997, p. 123-143.
4 Cf. ibid., « rapport de » et « rapport à ».
5 François Nemo, Contraintes de pertinence et compétence énonciative : l'image du possible
dans l'interlocution, op. cit.

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ÉCART LEXICAL OU RÉSURGENCE MORPHÉMIQUE ? 35

On peut donc dire que ce genre de prédication ne se contente pas de
renvoyer à des expériences sensibles mais en présupposant celles-ci (ancrage
empirique) prédique que les états de chose en question s’inscrivent dans ce
6que j’ai appelé un « état de corps », autrement dit la prédication méta-
7phorique pose que quelque chose est dans la nature de quelqu’un .
Absence de sens de base
La thèse de l’écart suppose par ailleurs l’existence d’un sens de base
non problématique. Et c’est sans doute sur ce point que la sémantique
linguistique contemporaine a le plus progressé, en niant que parmi
8l’ensemble des emplois il y ait des emplois premiers .
En sémantique linguistique, le point de départ méthodologique de
toutes les théories récentes est en effet que l’étude d’un signe suppose
l’étude de l’ensemble de ses emplois sans exception.
A partir de là, le sémanticien est conduit à observer une très grande
diversité d’emplois et à devoir se demander ce qui est propre à un emploi et
ce qui ne l’est pas. Il s’interdit alors de considérer l’interprétation associée à
tel ou tel emploi, et qui lui est souvent spécifique, comme première ou
nécessaire à l’analyse des autres. Autrement dit, il s’interdit de considérer
qu’une feuille puisse être expliquée par une autre feuille ou encore qu’il
soit important que telle feuille soit apparue avant telle feuille et cherche à
l’inverse à générer l’ensemble des feuilles.
Emplois dénominatifs et non dénominatifs
Le premier constat empirique de toute sémantique de corpus est en
effet que tout signe a à la fois des emplois dénominatifs et des emplois non
dénominatifs (ceux-ci étant très variés). Deux approches sont alors possibles :
Considérer les emplois dénominatifs comme premiers
Considérer que la dénominativité n’est qu’une propriété accessoire des
signes

6 Ibid.
7 Cf. ce que travaille Violaine Anger pour la métaphore non verbale (voir son article dans ce
même ouvrage).
8 Voir mon article : « Profilage temporel dans l'interprétation des morphèmes : de toujours à
tout », Revue de Sémantique et Pragmatique, 2009, n°25-26.

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36 MÉTAPHORES ET CULTURES : EN MOTS ET EN IMAGES

Primauté des emplois dénominatifs …
La première approche est l’approche classique, puisqu’elle considère
les emplois dénominatifs comme constituant le noyau sémantique du signe,
et les emplois non dénominatifs comme résultant d’un relâchement partiel
9des contraintes sémantiques (dérive sémantique, bleaching , métaphore, etc.).

Emplois
Emplois non dénominatifs Emplois
Dénominatifs



Emplois
Emplois non dénominatifs E.dénominatifs
E. prototypique



Approches radiales

Sens figuré, dérive sémantique
Noyau sémantique



… ou refus de toute hiérarchisation des emplois

9 « Bleaching » signifie « effacement », donc ici un effacement progressif que sens.


ÉCART LEXICAL OU RÉSURGENCE MORPHÉMIQUE ? 37

La seconde approche est l’approche devenue classique en sémantique
linguistique, et qui repose sur la distinction entre signification et désignation
et sur le refus depuis Benveniste d’identifier la première à la seconde, ceci
dans la mesure ou en diachronie comme en synchronie, il est aisé d’observer
qu’un même signe peut désigner toutes sortes de choses sans changer de
signification.

Signification
Emplois non dénominatifs
Désignation
dénominative


Ce qui revient à dire que la désignation est en réalité liée à un emploi
spécifique et que contrairement à la ferme des animaux, il n’y a pas
d’emplois plus égaux que les autres: le fait que « rouge-gorge » désigne et
soit devenu le nom d’un oiseau est un accident et n’a aucun rôle à jouer dans
l’explication des autres emplois éventuels de « rouge-gorge ».
La conséquence de cette seconde approche est de poser que :
La signification doit rendre compte de tous les emplois;
Elle est un input sémantique et non un output (une branche et non une
feuille)
La récurrence d’un emploi conduit à la lexicalisation de son interpréta-
tion (sens)

Emplois Dénominatifs
Désignation Emplois
Dénominative
Signification



???

38 MÉTAPHORES ET CULTURES : EN MOTS ET EN IMAGES

La métaphore (filée)
Dans la mesure où les sémantiques instructionnelles-indexicales
arrivent à rendre compte de tels emplois directement à partir de la
10signification linguistique , des spécialistes de la métaphore et tenants de la
11théorie des espaces mentaux et du blending , comme Gréa, en sont venus à
réserver le terme de métaphore aux seules métaphores filées, celles-ci
impliquant un blending.
Diversité des emplois non dénominatifs
Le principal résultat de cette démarche est de permettre de reconnaître
la diversité des emplois non dénominatifs et d’éviter de décrire ceux-ci
comme des écarts par rapport à un sens dénominatif soi-disant premier.
Elle permet surtout de saisir d’emblée la métaphore comme un emploi
non dénominatif parmi d’autres.
La plupart des emplois d’un morphème sont en effet non dénominatifs
et s’il est vrai que les emplois métaphoriques sont des emplois non
dénominatifs, l’inverse est très largement faux. Ce qui impose au
sémanticien de se doter de critères permettant de les distinguer et ce qui
confirme que la valeur dénominative n’est pas le bon point de départ en
sémantique.
Reste alors à décrire et à rendre compte de l’ensemble des emplois
non dénominatifs et à considérer leur très grande diversité.
La non-dénominativité des emplois dits figurés
Non seulement en effet, on peut avoir des emplois métonymiques :
Seules les tables propres, silencieuses et bien rangées pourront sortir
mais aussi massivement des emplois qui ne sont ni dénominatifs ni
métaphoriques :
Le prochain client d’Auxerre sera difficile à jouer

10 Pierre Cadiot & François Nemo, « Propriétés extrinsèques en sémantique lexicale » et
« Pour une sémiogénèse du nom », op. cit.
11 « Blending », associé à l’idée de « mélanger », n’est le plus souvent pas traduit en français.
Il désigne l’intégration d’espaces mentaux typiques de la métaphore vive.

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