Milton, par H. Riquier-Aldée

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H. Souverain (Paris). 1839. In-8° , III-21-305 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1839
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H. RIQUIER-ALDEE.
MILTON.
HIPPOIYTE SOUVERAIN, ÉDITEUR
DE F. SOULIÉ, II. DE BALZAC, ALPHONSE BROT, JULES LECOMTE, ETC.
RUE DES BEAUX-ARTS, a. A I.'ENTRESOL.
1839
Sceaux. Imp, E. Dépée ,
MILTON
PAR
H. RIQUIER-ALDÉE.
PARIS?
HIPPOLYTE SOUVERAIN, ÉDITEUR
de Frédéric Soulié, S- de Balzac, Jules Lecomte, Alphonse Brot, etc.
Rue des Beaux-Arts , 5.
1839,
INVOCATION.
J'ai écrit ce nom de Milton! ! inspire-
moi donc, ô poésie! repose-toi, rayon
divin, seule réalité de tant de rêves,
sur ce grand nom qu'on doit aimer.
Milton, avec une âme de jeune
homme, respira tous les enchante-
mens de la jeunesse.
Milton, avec une âme de citoyen,
vécut eette vie de la moderne huma-
nité, où passent avec des déchiremens,
éeumeuses et bouillonnantes, les pas-
sions et les douleurs fécondes.
Milton, avec son génie, monta au
plus haut des cieux, et découvrit de
nouvelles couronnes d'étoiles pour la
poésie. Les séraphins le rencontrèrent,
et il sentit battre leurs ailes sur sa
poitrine. Il abaissa le ciel de Jéhova
sur l'olympé et l'olympe ne parût plus.
La harpe du prophète, suspendue de-
vant un homme entre Dieu et Satan,
fait de nouveau tressaillir les monta-
gnes; les ondes n'oseraient remuer;
et autour du trône du Créateur les
III
saintes phalanges redisent les chants
de la terre.
Milton, c'est le voyage, c'est l'o-
dyssée de l'âme à travers d'innombra-
bles écueils; jusques à ces zones où
le souffle de Dieu est l'éternelle atmos-
phère et l'éternelle clarté! — Inspire-
moi donc, ô poésie !
LIVRE PREMIER.
Les heures du soir descendaient, et
les jaunes et rudes clartés d'une jour-
née de juillet s'étaient amollies et fon-
dues en un jour blanc, léger et soyeux,
22 —- MILTON. —
se nuançant lui-même avec plus de gra-
vité, de moment en moment, de la
pourpre veloutée et du céleste azur
qui se mêlaient amoureusement aux
horizons des campagnes d'Italie et au
front des collines. Les travaux ont cessé;
on apprête la table du dernier repas;
on va réparer, joyeusement de longues
sueurs par le repos et la nourriture.
L'aïeul qui, à cause de son âge, ne s'é-
loigne guère de l'ombre de son toît
pastoral, se réjouit dans son coeur de
rassembler à ses côtés toute'sa famille :
arbre antique qui ne voit plus son
tronc vieilli sous les plis ondoyans des
rameaux qui l'embrassent. L'enfant
sourit dans son berceau, au retour de
sa jeune mère auprès de lui. Les cou-
vens s'ouvrent pour donner asile aux
pèlerins fatigués. On entendait un ap-
— MILT0N. — 23
pel de l'airain religieux ou la corne-
muse du pâtre, solennelle et comme
une voix ennidée dans l'amour,.ou des
chants de jeunes filles réunies aux sen-
tiers qui les ramenaient en leur de-
meure. De jeunes laboureurs ne les
quittent pas sans échanger avec elles
des regards de tendres promesses. Le
soleil disparaît; mais la nuit retient son
ombre; rien ne se décolore, rien ne
s'amoindrit; tout est debout, tout se
distingue encore; regardez là-bas,c'est
le lit du torrent; plus loin le petit clo-
cher; de ce côté, les pierres d'un mo-
nument ruiné, Une humble croix, des
arbres chéris. L'oiseau fait silence ; il
nous laisse à nous-mêmes. Le tremblé
frémit et fait onduler son haleine, qui
est peut-être semblable au souffle crain-
tif, à la voix inarticulée de la vierge
2
24 — MILTON. —
conduite en la chambre nuptiale. Les
fleurs se redressent avec une lente vo-
lupté. Ce qui s'agite n'annonce plus le
travail, ce qu'on entend n'est plus que
de la mélodie timide et mystérieuse. Le
poète contemple, il s'émeut, il sent
qu'il est grand et fort, il sent un Dieu
qui le couvre du sacrement de l'inspi-
ration. La nature à ses yeux est plus
vive et plus éclairée que sous le soleil
tout entier: la nature devient pour lui
un temple magnifique, où, sous des ar-
ceaux d'or et de saphir, la lampe sacrée
de son imagination resplendit en des
figures célestes.Heureux moment, pro-
longez-vous! recevez notre adieu plein
d'amour! c'est le jour qui s'en va en
nous traduisant un regard de bonté de
Dieu même.
Et lui cependant, lui, le poète Mil-
— MILTON. — 25
ton demeurait insensible au charme et
à la magnificence de cette fin du jour.
Pâle et haletant, il marchait au hasard
dans les Apennins
Milton était dans un de ces momens
où, frémissant, indigné, on ne se re-
trouve plus, on se meurt à soi-même ;
où le froid de l'agonie court et s'étend
aux extrémités de l'espérance, et où
l'on perd le sens des choses lointaines.
Oh! alors, pourquoi cette voix inces-
sante à l'oreille de l'homme : Marche,
marche! C'est une voix de l'abîme qui
appelle sa proie. L'univers et soi-même,
dérision pour qui les pense! La pensée
roule dans le doute, comme pressée
par deux chaos, l'infini et l'éternité.
Rien pour se relever ; la terre manque
On sait que Milton visita l'Italie dans sa jeunesse.
26 — MILTON. —
au talon qui veut la frapper en partant
pour le ciel.Ils viennent les mystères, ils
viennent tous; ils passent lentement
dans une indestructible ronde autour de
l'esprit. Océan des merveilles dont la
rive est Dieu même, ô nature!vous dispa-
raissez sous l'oeil qui délire et se calcine.
Eaux bienfaisantes, eaux créatrices des
gloires, vous tarissez sur de la bourbe et
des cailloux tranchans. L'imagination
n'existe plus que pour saisir le génie
comme un esclave qui a failli et va su-
bir sa peine; elle le pousse en bas de
ses hauteurs, le traîne dans la foule
tout meurtri, et lui enfonce des doigts
brùlans dans toutes ses vivantes plaies.
Ce moment est suprême pour l'avenir
des hommes comme Milton. Ce tour-
ment et ce désespoir naissent quelque-
fois des forces même de l'âme ; on est
— MILTON. — 27
perdu si on ne les jette pas hors de soi-
même. C'est un glaive dont la pointe
est sur la poitrine; il faut le reprendre
par la poignée.
— Mais si durant le jour l'ouragan
se fait notre ciel, n'oublions pas com-
ment l'aube est revenue, et solennelle
et d'une douce beauté, comme cette
Marie du Titien qui monte à Dieu avec
sa longue robe d'incarnat, dans les
ondoiemens d'un air bleu et doré ; alors
que l'oiseau se cache et se tait, n'ou-
blions pas quel fut son premier chant
du matin, sa première allégresse; et
de même, quand le guerrier pâlit et
chancelle à cause du sang qui sort de
sa blessure, n'oublions pas quelle était
sa vive énergie au signal du combat :
le trait est émoussé et par terré; mais
quelle main vigoureuse l'a donc lancé,
28 MILTON. —
et quel espace a-t-il parcouru? Avant
cette heure de Milton, dans de solitai-
res montagnes, quelle fut donc sa vie,
et quelle route a-t-il foulée ?
Oh! combien les hommes sont le
jouet de ce qui porte un nom si doux,
l'espérance ! puissance fatale; flux et
reflux de la vie ; citadelle d'airain, ou
tissu filandreux qu'un léger vent em-
porte un soir d'été; spectre qui redes-
cend avec de sourdes lamentations
dans la poussière et les vers du cer-
cueil, ou qui se dresse géant couronné
de flammes fécondes; monstre infor-
me, rampant, qui s'est glissé du chaos
dans la création, ou, plus royal oiseau
que l'aigle, ouvrant les nues, et faisant
comme une tempête de diamans des
éclairs de son vol !
L'ânie de Milton espérait .naguères
— MILTON. — 29
de cette foi dans l'avenir qui est un
des plus beaux attributs de l'humanité,
et elle se relevait alors avec une inap-
préciable fierté , elle débordait avec
dédain, avec impatience et raillerie,
en présence même de tout ce qui était
grand dans le monde passé, ou dans
le monde contemporain. Sa parole se
haussait formidable pour attester la
faiblesse et la mort des âges passés de
l'univers, comme aux déserts des Pha-
raons les palais du trépas.
En passant en France, il avait cher-
ché la poésie, depuis François 1er jus-
ques au cardinal de Richelieu; il n'a-
vait rencontré que de prétendus poètes
sans fierté, demandant de l'or à leurs
maîtres. «Ne rougissez plus, disaient-
ils, ne rougissez plus de. vos penchans
infâmes ; écoutez ! nous les célébrons !
30 — MILTON. —
écoutez ! s'ils faiblissent, nous les exci-
tons, et nous les faisons triompher de
nouveau! » Ils rappelaient à Milton, les
serviteurs de l'un des derniers maîtres
de l'empire romain, qui répandaient
une poussière d'or sur le chemin de sa
chambre à coucher; ou ces femmes de
haute naissance qui, dégradées par la
pauvreté, venaient à l'amphithéâtre,
par le luth ou la danse, provoquer les
frémissemens d'une affreuse volupté,
et gagner les applaudissemens de César
et du peuple !... Et Milton ne pouvait se
sentir faible en les étudiant, et Milton
traversait avec dégoût leur patrie. Ce-
pendant, ô jeune poète! une secrète voix
ne vous disait-elle pas que cette France
était en travail d'une âme sublime et
d'un miracle de génie. Respectez - la
cette belle France ! Corneille va venir.
— MILTON. — 31
Le jeune voyageur «avait été adressé
à Galillée par un homme de science
d'Angleterre, et il s'était empressé de
le visiter dès son arrivée en Toscane.
Galillée, déjà chargé de vieillesse, et
sorti récemment des prisons de l'inqui-
sition, où il avait été renfermé pen-
dant cinq ans, ne croyait plus utile
d'enseigner la vérité aux hommes. Son
génie était vaincu. Le jeune Anglais se
montra au vieillard avec la hardiesse
et l'impétuosité de ses opinions socia-
les ; le vieillard frémit de tout ce qu'il
y avait de gloire et de péril dans une
tête aussi forte et aussi ardente. Mais
ce fût un beau jour pour Galillée,
le dernier vraisemblablement. Milton
lui montra une admiration si franche
et si.profonde pour ses découvertes
dans le ciel, pour les clartés nouvelles
32 — MILTON. —
qui avaient jailli de son front immortel
sur le système du monde ! Il lui montra
une telle douleur pour tout ce qu'il
avait souffert de la plus monstrueuse
des tyrannies! Il lui rappela si pathéti-
quement ce qu'il y avait eu de gloire
dans son martyre, que le grand hom-
me, se sentant rajeunir sous cette pa-
role de flamme, aurait répété haute-
ment une fois encore, en présence de
la torture et du bûcher : « Oui, c'est la
terre qui se meut ! »
Milton s'était promené dans Rome ,
avait levé les yeux vers la coupole de
Saint-Pierre, où passait l'ombre de Mi-
chel-Ange, pâlie à peine encore par
l'habitation de la tombe; sa conscience
de réformiste zélé l'avait maintenu
ferme et dans une sorte de supériorité,
dans la contemplation même du grand
— MILTON. — 33
artiste qui s'était posé dans la puis-
sance de son génie, comme il avait as-
sis largement les inspirations de ses
prophètes : force et flamme comme la
foudre, mais force qui féconde, mais
flamme qui éclaire. Il s'était dit à lui-
même , échauffé de sa propre convic-
tion : « Est-ce que l'Allemagne et l'An-
gleterre n'existent pas pour Rome ?
Luther n'a-t-il pas brûlé dans une place
publique, à Wurtemberg, des décréta-
les du pape ? Sommes-nous demeurés,
nous Anglais, feudataires du Vatican?
Devant moi, devant un puritain, qu'est-
ce donc que le génie et cette magnifi-
cence du pouvoir pour consacrer des
idées qui s'éteignent? Nous démolis-
sons, nous, les temples fastueux, nous
lacérons les symboles menteurs, et nos
ruines sont une édification bien au-
34 — MILTON. —
dessus de tous ces nouveaux monu-
mèns des Romains de nos jours? Ah!
Rome, vous avez de l'or, vous avez Mi-
chebAnge, mais qu'est-il devenu votre
règne sur les esprits? vous bâtissez,
vous vous dressez sur vos collines , plus
orgueilleuse de vous-même que la
grande prostituée sur les bords de
l'Euphrâte; mais vous n'êtes pas Com-
parable , n'est-ce pas, à l'ancienne cité
des vices et des crimes; il y a trop loin
de vôtre tribunal sacré de la pénitence
au parjuré, à l'iniquité ; il y a trop loin
de vos belles églises aux lieux de dé-
bauche et d'infamie ! vos prêtres sans
famille, ne souillent jamais la robe
chaste de leur célibat? Ici, quelle haine
pour l'oppression ! quelles ardeurs pour
le faible et le pauvre : on n'aperçoit ja-
mais des Romains les pieds nus et sous
— MILTON. — 35
un vêtement ruiné, auprès de vos tem-
ples si magnifiques! — Rome Voudrait,
nouvelle Sara, nous allaiter encore de
ses mamelles vieillies. Elles ne nour-
riront plus que la mort et que les im-
mondes desservans de la tombe. Ici la
mort ne quitte pas l'oreille du voya-
geur; pour lui dire : — Regarde, c'est
moi qui vis, c'est moi l'immortalité. Je
prends les grandeurs humaines et les
couche dans leurs trophées; vois si
elles remuent. 'Ce qui reste de Rome
antique, c'est comme un cimetière où
les cadavres mal enterrés laissent aper-
cevoir quelques membres décharnés,
et c'est le plus bel attrait de Rômé mo-
derne, malgré ce Michel-Ange, qui a
tant fait, mais qui pourtant n'a pu faire
à lui seul une cité rivale de celle qui a
parmi ses débris un panthéon, des mil-
36 — MILTON. —
liers de temples et de théâtres, un co-
lisée; plus, ce que les hommes nom-
ment la gloire.
« Ce temps où vos femmes oisives, où
vos hommes sans réflexion se proster-
nent devant les" images de vos églises;
ce temps nous l'employons, nous que
l'enfer réclame , à comprendre et à
admirer l'esprit du Créateur dans ses
oeuvres. L'univers, disons-nous, a des
pompes bien autrement que Rome pon-
tificale. La nature est seule assez puis-
sante pour orner le véritable sanc-
tuaire. Vous avez votre, tabernacle et
vos vases sacrés; ce monde entier et
surtout le fond de nos âmes, voilà, se-
lon nous, le tabernacle et le vase sacré.
O Éternel, l'âme pénétrée de votre
gloire; du milieu des merveilles qui
nous la redisent sans cesse; nous nous
— MILTON. — 37
efforçons dé vous présenter un coeur
pur, un coeur charitable! vous pronon-
cerez un jour sur les anathèmes de
Rome contre nous ! »
Ainsi donc le même Milton, qui se
replie maintenant avec tant de fatigue
sur lui-même, avait été possédé de
cette véhémence puritaine; avait vu se
dresser, sans terreur, la haute figure
intellectuelle de l'Italie entre les rui-
nes de la Grèce et l'obscurité profonde
de l'Occident; avait foulé d'un pas as-
suré, et la poitrine libre, cette pous-
sière de Rome antique, cette cendre
qui' se ranime et brûle encore quand
elle est remuée par le pied du génie.
L'âme du jeune poète ne se trouvait
pas moins vivante que les débris qu'elle
contemplait. Elle avait aussi résisté au
charme dissolvant de ce beau climat
38 — MILTON. —
d'Italie. La lumière et la chaleur de
son esprit ne s'étaient point dilatées et
perdues à la lumière et à la chaleur de
Venise, de Naples et de Rome.
Ce même Milton, avait conçu, quel-
ques jours auparavant le poëme épique
dont plus tard il devait doter le monde.
Les trois mille ans de gloire qui com-
mençaient pour Homère ne l'avaient
point arrêté ; il s'était placé devant cet
antique géant, avait soutenu les rayons
de sa face, avait osé s'en approcher,
et lui demander si un enfant du sei-
zième siècle, avec la science et la phi-
losophie de son temps et de son pays,
ne pouvait pas comprendre là nature
avecplus de grandeur que lui-même; s'il
ne lui était pas donné d'animer ses héros
d'un souffle de vie plus puissant; si dans
les siècles, si dans les peuples, cette
— MILTON. - 39
éternelle mêlée de tant de passions n'a-
vait rien à lui enseigner, et si enfin la
Bible , ouverte largement sur le poly-
théisme, ne devait point déborder ses
splendeurs divines et poétiques sur la
terre et les refléter au coeur et au front
de Dieu même ?...
Et Milton alors s'était levé, l'oeil
ferme, sans nuage, devant un océan
nouveau ; il avait fait un pas, et il avait
quitté les rivages connus: il avait passé,
plus prompt que le vent, sans se briser,
le long de rochers innombrables. Oh!
qui dira ce moment, cette grande lu-
mière d'un éclair qui est une date dans
la vie, qui commence une vie nouvelle ;
alors, il semble se faire une sorte de
réalité dans le fond de l'être, et ce qui,
jusque-là, n'avait passé que comme une
ombre, un fantôme, s'anime tout à coup
40 — MILTON. —
de chairs et de couleurs: oui, la vie est
en soi, hors de soi, et il est un passé ,
un présent et un avenir; comme fut le
cahos et puis un ciel lumineux pour
éclairer les destins de l'homme, ou
comme se fait dans l'ombre du sein de
la terre ce travail du germe qui doit
porter au jour de nobles arbres chargés
de trésors. C'est l'heure, sans doute, où
Dieu regarde sa créature en l'inondant
de son amour, pour lui communiquer
quelque chose de sa fécondité : c'est
une des joies, des secrets de l'Éternité
Paternelle. 0 homme, n'es-tu pas trop
faible pour ne pas succomber à cette
heure? Tu frémis, tu bouillonnes, c'est
une tempête dans ta poitrine, tu laisses
éclater des cris, tu te couvres de tes
propres larmes, tu te dresses géant, tu
tombes épuisé, te voilà presque mort
— MILTON. — 41
quand tu nais véritablement! Milton!
Milton!... Ce n'est pas toi qui as voulu
raconter ce que tu éprouvas quand tu
conçus la dernière épopée... Eh bien !
silence, nul ne peut le dire !
0 jeune homme, ô poète, où vas-tu?
quitte l'Italie, hâte-toi; assez de ce
monde pour ta vue: va dans une re-
traite profonde, entouré d'un silence
religieux pour ton âme qui s'écoute,
prends la lyre ou la harpe, et chante,
et chante sans cesse! Que cherches-tu?
Dieu sur ton front a marqué ses des-
seins, ne lui résiste pas!
Milton n'obéit pas encore à sa desti-
née de poète. Tant que ses yeux furent
ouverts il,ne put les détourner de ce
monde; aussi Dieu, plus tard, le rendit
aveugle, afin qu'il ne mourût pas sans
remplir sa mission. Alors, il ne regar-
42 — MILTON. —
da plus que dans le monde de son
poëme, et ce monde-là était si beau
qu'il dût le consoler de l'autre.
Le voilà à cette heure plein d'épou-
vante sur lui-même; il est semblable
à l'oiseau blessé qui tombe jusqu'à ce
qu'il s'arrête suspendu à une tige d'où
il reprend son vol. — Il va renaître, il
va s'élancer plus fortement que jamais
aux vives émotions de la crainte et de
l'espérance. Voici!!!...
Il aperçoit auprès de lui, dans un
brillant verger, une jeune fille qui
remplissait de fruits un petit panier.
Il la voit, il sent l'aimant de sa beauté,
et, docile à un mouvement irréfléchi,
s'approche d'elle.
— Jeune fille, lui dit-il, un étranger
vous salue. Ne vous offensez pas! Je viens
à vous, j'ose vous parler; je cède sans
— MILTON. 43
doute à un charme mystérieux. Par-
donnez !
— Et moi je vous écoute! répondit
vivement la jeune fille.
— Eh bien! que ce soit bon vouloir
pour celui que le hasard a protégé , en
lui faisant habiter cette villa votre voi-
sine, au pied de ce grand côteau, du
côté de Rome.
— Je ne savais pas votre demeure,
mais ce n'est pas la première fois que
je vous vois.
— Comment ?
— Je vous ai vu souvent passer du
milieu de ces lys et de ces roses, qui
sont auprès de notre maison.
— Vous avez remarqué ?...
— A cause de votre air sérieux et de
votre pâleur. Vous paraissez souffrir.
Étes-vous malade?
44 — MILTON. —
Cette question, l'accent d'intérêt, le
regard ouvert et virginal de cette fille
si belle, firent tressaillir Milton.
—Non, reprit-il, avec une voix un peu
troublée, je ne suis pas malade, mais je
suis étranger, et ma vie est trop soli-
taire peut-être.
Elle écouta ces derniers mots sans
y répondre, mais elle le regarda plus
profondément.
Cette jeune fille se nommait Marie ,
et toute sa personne répondait merveil-
leusement au souvenir religieux atta-
ché à son nom. Comme la plus belle
Marie de Raphaël, sa présence était
tout à la fois de ce monde, et une révé-
lation divine de ravissante candeur, de
chasteté et de toutes les suprêmes des-
tinations de la femme. Au moment où
Milton l'aperçut, il entendit l'ange de
— MILTON. — 45
ses tendres méditations, l'ange de sa
religion poétique, lui crier : Regarde ,
c'est elle. Cette Marie est-elle celle dont
la beauté des traits porte dignement la
beauté de l'âme? Est-ce bien elle, ô
poète, que tu as entrevue dans l'immen-
sité de tes atmosphères et de tes cieux
inconnus? Est-ce là le trésor que tu
souhaitais, et le seul qui puisse suffire
à tes convoitises d'ivresse et de céleste
enchantement? est-ce là la source de
vie que lu cherchais? ce véritable so-
leil, qui seul peut verser des torrens de
lumière féconde? Oh! est-ce bien la
femme que tu demandais à Dieu, dans
une confuse prière, aux premières
clartés du jour, aux derniers feux de
son couchant? Celle dont la tristesse
étendrait un voile sur ton âme, dont les
larmes tomberaient une à une et len-
46 — MILTON. —
tement sur ton coeur, et dont l'espé-
rance te réjouirait, quand tu n'en au-
rais plus toi-même? Cette Marie est-
elle enfin cet être le complément des
êtres, le complément de la création et
de Dieu même, dont tu croyais sentir
l'approche , en écoutant les cadences
des eaux, en soupirant avec les soupirs
d'une tiède brise, et en aspirant le
rayonnement des fleurs?
Il faut de l'amour à Milton; il est
poète, il sera grand citoyen, mais plus
tard. Les arbres géans, comme l'herbe
obscure, ont besoin d'eau et de soleil ;
tous les coeurs ont un moment faim et
soif de la même nourriture et de la
même rosée. Quand, tout-à-1'heure, l'â-
me de Milton s'effrayait d'elle-même
et se sentait comme descendre dans
un abîme, elle n'était pas affaiblie, elle
— MILTON. - 47
se heurtait au contraire, à sa propre
énergie et voulait se répandre en un
immense amour.
Oui, mon héros, mon poète, tu es
jeune encore, allons, rassure-toi al-
lons, lève la tête : Non, toi, tu n'as pas-
encore un sentiment lassée une âme
qui, pour vibrer, ait besoin d'être har-
celée d'événemehs et de phénomènes
tu cours, tu voles aux plus grandes
ivresses; oui, ta jeunesse 1 est encore
ton éperon. Oui, toi, tu as échappé à
une précocité mortelle:, à cette vie qui
n'est qu'un commencement, à cette
lueur qui promet à tort une flammé
qui réchauffe. L'arc-en-ciel du jeune
homme va,se refléter dans tes désirs et,
dans tes rêves- Et que le ciel et, la terre
seront grands, et beaux! Et que tu se-,
ras, toi-même grand et beau à les sen-
48' — MILTON.
tir avec ta jeunesse 1 Jouis, jouis encore
de ce que ta mère eût pu te souhaiter^
quand elle te portait enfant dans ses
bras en te couvrant de ses baisers et te
parant des couleurs les plus vives ; oui,
que cette couronne de rubans qui fût
ton bourrelet, ait été le présage d'une
couronné de Milans horizons auteur
de ton front de jeune homme! Amour,
je te le confie, ô toi, l'ange ou le dénion
des grandes âmes; ne lui sois pas, ainsi
que naguères, une fausse promesse : Ne
sois pas semblable à ces feux de la nuit
qîïi jouent sur la cîme des monts le
blond regard des étoiles, et qui men-
tent en paraissant appartenir au ciel.
— MILTON. — 49
Belles et douces lois de l'harmonie
dans l'univers,, instruisez ce récit de
vos secrets pour tout rapprocher, tout
unir; oupiutôt dites comment la nature
est une dans ses tableaux, mais en les
faisant se succéder.Ici vont disparaître
et les paysages d'Italie,et Rome avec ses
ressouvenances, et l'âme d'un Milton,
et la figure entrevue de Marie; la per-
versité s'illumine et vient à son tour
avec une bassesse nue, avec le langage
de ses instincts.... c'est un nouveau ri-
deau qui se lève, mais bientôt il retom-
bera.
Peu de jours après le premier entre-
tien de Milton et de Marie, et non loin
de l'habitation de celle-ci, deux hom-
mes d'un visage farouche se parlaient
bas,et tantôt marchaient quelques pas,
et tantôts asseyaient au pied d'un arbre.
50 — MILTON. -
La nuit se fit, des nuages couraient de
vant la lune de temps en temps, et ces
deux hommes ne s'éloignaient pas.
—Camarade, dit l'un des deux, j'aime
beaucoup la nuit, beaucoup la lune,
beaucoup les nues complaisantes, con-
duites, je crois, par les esprits bienheu-
reux des pendus qui furent nos amis;
mais je voudrais bien enfin autre chose.
Notre petit seigneur anglais se fait bien
attendre. C'est mal à lui. Il doit con-
naître son savoir-vivre; ce n'est pas de
la pédaille.
— C'est d'autant plus mal, répondit
l'autre, que la Margueridetta nous
attend à dix heures. Elles vont sonner,
je crois. Cette bonne fille aime à servir
le souper chaud.
— Et tu n'aimes pas à le manger
froid.
— MILTON. — 51
— On nous paie bien, je m'en dé-
dommagerai. Je commencerai, bien
entendu, par me venger, d'avoir
attendu si long-temps, en taillant et
retaillant un peu plus de chair avec
cette lame. On nous a dit que c'est
un hérétique damné ; je ne lui ferai pas
moins une bonne robe de cardinal. Tu
es bien sûr qu'il ne s'avisera pas de
rentrer chez lui par un autre chemin
que celui-ci ?
— J'ai su que c'était son habitude.
— Dis-moi donc ce que tu feras de-
main ?
— Je retournerai à Rome.
— J'entends. Pour exercer le talent
qui te fait le plus d'honneur; car, entre
nous, ce n'est guère pour des expédi-
tions comme celle-ci que tu brilles. Tu
es bon voleur, bon ribleur, je l'accorde,
52 — MILTON. —
on ne saurait te refuser ce mérite,
mais, permets-moi de le dire, comme
ami, tu es un assassin peu remarquable.
Si je ne craignais pas de te fâcher, je
dirais même, que tu es un assassin
manqué.
— Mais pourtant, depuis mon essai,
il y a deux ans, je me suis un peu fait
la main.
;—Ah! c'est vrai. C'est pourquoi j'ai
voulu faire avec toi cette affaire.
—: Je t'en remercie, et si tu ne fai-
sais qu'ébaucher l'oeuvre tantôt, tu
verrais que je l'achèverais. Je veux que
tu estimes ton ami. Et loi, que feras-tu
en me quittant?
— Ah! moi, je passerai quelques
jours avec la Margueridetta ; j'irai
ensuite me battre au couteau avec
un arrogant qui a osé douter de
- MILTON. — 53
mon savoir faire ; je le tuerai, ou il me
tuera, c'est convenu ; s'il ne me tue pas,
je recommence à dormir, à ribaudir ma
rate, et à bien ripailler, et à faire l'a-
mour; enfin je serai bourgeois et hon-
nête homme jusques à ma dernière
pièce de monnaie inclusivement. Mais
ne vois-tu pas remuer là-bas quelque
chose de noir ?
— C'est lui.
— Enfin!
— Oui, c'est lui!.-.. Ah ! dis-moi, pen-
ses-tu que nous ayons encore l'absolu-
tion de celui-ci?...
— Ah ! je te reconnais ! tu com-
mences à trembler...
— Mais...
-Il pourrait nous entendre : tais-
toi du moins, ou c'est par toi que je
commence!...
tendaient Milton pour le tuer! Et ces
deux hommes allaient frapper Milton,
poussés par la main d'une femme!
Ils n'attendirent pas vainement.Un
cri se fit entendre jusqu'à la demeure
de Marie; un homme avait reçu dans le
flanc gauche, non loin du coeur, une
blessure profonde. Le sang jaillissait à
flots de cette blessure. Cette victime
c'était Milton!
Pourquoi ce noble sang versé?
Une dame de Rome, descendante et
alliée de maisons princières, Vittoria,
marquise de Vicenza, demeurée veuve
a l'âge de dix-sept ans, et comptant dé-
jà neuf ans de veuvage, remarqua la
figure étrangère de Milton à l'exécution
d'un grand morceau de musique reli-
gieuse à l'une des chapelles du Vatican.
Elle le retrouva dans quelques-uns des
— MILTON. — 55
palais d'élite où de hautes recomman-
dations, dues à la sollicitude d'une
mère, accompagnaient le jeune Anglais.
La marquise se prit à contempler son
visage plus clair, plus transparent que
le visage de ces Italiens qui l'entou-
raient sans cesse. Elle aima ses yeux-
qui étaient parfois d'une gravité pro-
fonde, et qui semblaient même la com-
mander aux autres, mais qui étaient
plus souvent affables et comme remplis
d'une douce sympathie, et plus disposés
à se voiler qu'à augmenter leur
expression. Elle fut sensible à ses ha-
bitudes anglaises un peu guindées,
qui avaient toujours quelque chose de
fièrement réservé; c'était pour elle une
véritable supériorité sur les Italiens, ses
compatriotes, qui sont si expansifs et
tout prêts, en apparence du moins, à se
56 — MILTON. —
verser en autrui, sans aucunes de ces
restrictions qui semblent conseillées
par le sentiment de l'estime de soi-
même. Il eut été impossible de ne pas
distinguer chez Milton l'habitude de
l'isolement, dans les réunions même
les plus vives, et quand on se nivelle,
pour ainsi dire, sous le bruit; il était
alors comme une belle statue antique,
qui se serait mêlée aux discours des
hommes par un signe de tête. Il était
là, calme et recueilli, sous cette lu-
mière qui blanchit les épaules des
femmes, sous la physionomie étince-
lante de tant de Romaines, touché par
tout le corps de leurs vêtemens, qui
étaient doux et caressans comme une
main légère; et les molles paroles de
ces Italiennes, qui l'entouraient se
balançaient à son oreille, amoureuses
— MILTON. — 57
et soupirantes. Et qui donc soutint ce
jeune homme dans cette calme victoire?
Ces éclatantes Romaines dans leurs sé-
ductions étaient pour lui les divinités
peu chastes de l'antiquité; la poésie de
son coeur était chrétienne, et le vrai
ciel descendait et régnait dans cet
Olympe des soirées de Rome. La pen-
sée de Milton, comme une tunique sans
tache, le couvrait. Vittoria l'observa
donc dans cette tranquillité silencieuse
qui lui faisait alors comme un dais sa-
cré du sentiment de sa dignité. Mais
surtout quand Milton entrait avec
force, avec inspiration dans la lutte des
idées supérieures, la jeune veuve ne
pouvait s'éloigner de lui. Quels trésors
de savoir ne découvrait-il pas! Quel
vaste foyer d'énergie! Et quelle éton-
nante puissance d'accentuation dans
58 — MILTON. —
une langue qu'il apprenait encore évi-
demment!
Dans l'un de ces festins du palais de
l'opulente Vittoria, où l'on finissait par
étendre sans bornes ses penchans et
son caractère,on énuméra longuement
tout ce qui peut montrer l'humanité ri-
dicule ou odieuse. Où fallait-il s'atten-
dre à la vertu, à la grandeur, au discer-
nement et à l'amour du devoir? Nulle,
part. On était donc bien attristé, bien
indigné?... On riait. Et donc, après
avoir beaucoup ri, on «voulut rire en-
core en parlant de Milton. Vittoria prit
un air sérieux, on le remarqua, on osa
rire d'elle-même. Un très jeune sei-
gneur lui tint ce langage sans hésita-
tion, avec une parfaite assurance :
— « Est-il vrai, comme on le prétend,
que notre divine marquise songe parti-
— MILTON. — 59
culièrement à cet étranger? Je vous
aime trop, pour ne pas vous prévenir
que cet étranger, bien qu'hérétique en-
ragé, risque fort d'être canonisé de son
vivant. Vous croyez peut-être qu'il a
regardé nos dames depuis qu'il est à
Rome ; détrompez-vous. Vous-même,
belle marquise, vous avez passé de-
vant lui sans qu'il vous vit. Nous l'a-
vons fait parler sur l'amour; il nous a
exprimé, sur mon âme, des idées fort
étranges. Il est fou. Je n'ai certaine-
ment pas compris la moitié de son
discours ;. mais j'en ai compris assez
pour le juger plus insensé que je ne le
fus moi-même, quand, à mon entrée
dans le monde, il y a deux ans, je de-
vins amoureux de vous. Vous m'avez
guéri, vous m'avez fait descendre de
mes rêves, vous m'avez ramené à la
60 MILTON. —
réalité ; mais je crois, malgré votre pou-
voir d'esprit et de beauté, que vous né
parviendriez pas à le guérir. Vous en
seriez pour votre tentative. Je vous
prédis, si vous lui tendez la main, qu'il
s'épouvantera et prendra son vol pour
l'Angleterre. »
Vittoria frémit d'impatience et de
dépit.
—«Eh bien! dit-elle, je m'engage
à vous le montrer à mes pieds avant
peu de jours. Ce ne sera, bien en-
tendu, qu'un amusement pour moi. Je
ne l'aime pas, je ne veux pas l'aimer;
mais je veux qu'il m'aime. » L'assem-
blée, du moins, se promit de rire, quoi-
qu'il advint.
Milton, attiré par elle-même, visita la
marquise dans son palais, et ce palais
était lui-même une séduction, un aver-
— MILTON. — 61
Â
tissement du caractère de Vittoria.
Il n'était pas, comme presque tous
les autres palais de Rome, d'un aplomb
de gravité sombre, où l'on semblait se
réfugier contre les joies du monde;
plus étendu, mais jamais lourd, mais
toujours coquet, il semblait n'ambition-
ner qu'un air de grâce et de plaisir. Des
galeries étaient ouvertes sur des jardins;
les escaliers, les vestibules, resplendis-
saient de vives mosaïques, et les fres-
ques rebondissaient à la vue de toutes
sortes de séductions de costumes et de
poses. Et dans l'appartement de Vitto-
ria, où tout engageait à la mollesse, et
les douces tiédeurs dans un jour timi-
de, et le murmure voisin et mesuré des
eaux qui coulaient dans le palais, et les
émanations puissantes et rassemblées
des jardins de l'Europe et de l'Asie, les
62 — MILTON. —
arts venaient encore se rendre compli-
ces d'une femme! L'oeil ne se détour-
nait pas facilement d'un tableau où
l'on voyait une princesse au bord d'une
couche, deshabillée par une suivante,
tandis que le roi attendait impatiem-
ment auprès de la porte; cette princesse
ressemblait à Vittoria; ce qui demeu-
rait un secret encore dans ce tableau
ne faisait que justifier, par ce qui ne
l'était plus, l'impatience du monarque.
Milton ne viendra-t-il pas à son tour la
partager?
Pendant les joies magnifiques
et bénies de l'inauguration du tem-
ple et de l'arche sainte, Salomon
eût crié anathème contre l'étrangère
qui serait venue vers lui pour le sé-
duire, et Milton, qui est aussi à une
époque d'inauguration solennelle et
— MILTON. — 63
sacrée, celle de son génie, qui aura be-
soin de toutes les gloires de l'âme,
va-t-il également crier anathème con-
tre Vittoria? Mais comment résister
à Vittoria?
Elle n'avait pas cet attrait si pur de
Marie, qui semble plutôt du ciel que de
la terre; mais elle avait cette beauté
qui, toute oublieuse de Dieu, remplit
mieux peut-être les hommes de sym-
pathie. Elle était belle de toute la
beauté de ses vingt-six ans ; elle était
belle de sa haute et puissante taille, à
la façon de la Romaine antique; belle
de sa blancheur, belle de ses cheveux
noirs; plus que belle, divine de ses
yeux et de son front ; enivrante de vo-
lupté par le bas du visage, et surtout
par sa bouche un peu grande, avec des
lèvres un peu avancées, d'ordinaire en-

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