Mirabeau devant le bailliage de Pontarlier ; par M. J. Pothé. (15 septembre 1865.)

De
Publié par

impr. de J. Roblot (Besançon). 1865. Mirabeau, Honoré-Gabriel Riquetti, Cte de. In-16, 208 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : dimanche 1 janvier 1865
Lecture(s) : 36
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 207
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

MIRABEA U
DEVANT LE BAILLIAGE DE MNTARUER.
MIRABEAU
DEVANT
[/EÉAILUAÇB. DE PONT ARLIE R
PAR,». J. POTHÉ.
Los hominos commencent par l'amour,
linis^-nt par l'a u t î ■ i 11 - » n, l't nt' se iruuvent
<1 anuni.' :.s,ielle plus trumpiille que
!"r--|inU nu'urent.
LA Ur.i-w'Ri.
— HÈ4 —
BESANÇON
IMPRIMERIE DE JULES ROBLOT
Rue du CL», 31.
4865.
A Madame lU. D.
MADAME,
Un jour, en visitantensemble les sombres voûtes
du château de Joux, vous m'avez demandé de
vous raconter l'histoire de son plus célèbre pri-
sonnier. Cette histoire la voici : elle n'est qu'une
épisode de la vie tourmentée du grand homme ;
mais vous y trouverez tous les événements qui
ont eu pour théâtre Pontarlier ou ses environs
et, si plus tard vous venez revoir nos belles mon-
tagnes que vous aimiez tant, vous suivrez facile-
ment la trace de Mirabeau ù l'aide de ces souvenirs
recuellis dans la poussière des procédures et les
correspondances de sa famille.
C'est pour vous seule, Madame, qu'ont été
écrites au courant de la plume ces pages dont le
moindre défaut est de ne rien contenir de neuf.
Si le public par hasard jette les yeux sur elles, il
en excusera, j'espère, les incorrections en songeant
que je n'ai jamais eu la prétention de lui offrir un
livre si petit qu'il soit.
1 Burgille, iS septembre 1865.
MIRABEAU
DEVANT
LE BAILLIAGE DE PONTARLIER.
I.
Sur l'un des plateaux les plus élevés du
Jura, dans un pays où l'on rencontre des
vallées aussi fraîches, des lacs aussi lim-
pides, des cascades aussi bruyantes que
dans les cantons de la Suisse les plus fré-
quentés , s'élève, comme un nid d'aigle au
milieu des forêts, la petite ville de Pontar-
lier. C'est, du côté des Alpes, la senti-
nelle perdue de notre civilisation. Ses
laboureurs , attentifs à tout ce qui peut
améliorer le sol, y luttent avec fruit contre
les rigueurs du climat ; le commerce, les
— 6 —
industries nouvelles y trouvent d'habiles
représentants, et ses fils, habitués aux tra-
vaux de la pensée par la longueur des hi- •
vers, fournissent, de temps immémorial, à
la grande armée de l'intelligence un con-
tingent de poëtes, d'orateurs, de juriscon-
sultes, de médecins, de philosophes, -dont
les noms occupent une place honorable
dans les sciences et dans les lettres.
Le 25 juin 1775, par une journée que le
soleil, décorateur bienveillant, éclairait de
ses plus chauds rayons, Pontarlier célébrait
avec toute la France le sacre de Louis XVI.
Sa grande rue, bordée de maisons blanches
aux toits aigus, était ornée de fleurs, ses
édifices publics étalaient avec orgueil leurs
banderolles fleurdelisées, les cloches je-
taient dans l'air leurs plus gais carillons,
les fanfares répondaient au bruit des boîtes
d'artifice, et les populations, parées de leurs
habits des beaux jours, montraient dans
leurs divertissements une joie naïve qui
dépassait de beaucoup le "programme de la
joie officielle. Rien ne manquait du reste à
la solennité, ni les courses de baguest vieil
— 7 —
usage légué par les Espagnols, ni le ban-
quet offert aux notables du lieu , ni le bal
sous les ormes séculaires, ni les devises,
ni les arcs de triomphe.
Le personnage le plus important de cette
fête était bien certainement le comte de
Saint-Mauris, gouverneur du château qui
dominait la ville. Sa naissance, ses digni-
tés, son brillant costume le recomman-
daient naturellement, aux regards ; cepen-
dant , grâce à un officier de sa suite que
l'on apercevait pour la première fois dans
la ville, il ne devait pas obtenir ce jour-là
les honneurs de l'attention publique.
Celui qui s'en était emparé manquait, à
vrai dire , de noblesse dans son extérieur.
Il portait sans élégance un uniforme vert,
orné d'épaulettes d'or. Sa taille était
moyenne, sa stature pesante. Il avait les
membres robustes , le front renversé en
arrière, la bouche trivialement fendue, les
yeux vifs, les cheveux bruns tirant sur le
roux. Son visage marqué de petite vérole,
quoique souverainement intelligent, annon-
çait plutôt les appétits de l'homme grossier
— 8 —
que les aspirations du penseur. On le savait
captif, placé depuis peu de temps sous la
garde du gouverneur et, de plus, officier.
Les jeunes gens de la ville, qui s'étaient
organisés militairement pour la fête,
avaient même eu recours à ses leçons ;
mais là se bornait les renseignements
obtenus sur son compte; autour de lui,
chacun disait son mot. Les uns déclaraient
que c'était un fils de famille auquel on
faisait expier les orages de sa jeunesse,
d'autres pensaient que sa détention avait
pour cause une mesure politique, ceux-ci
le représentaient comme un public:ste dis-
tingué, ceux-là comme un des héros de la
dernière campagne de Corse. La foule pou- ;
vait faire à son égard des commentaires à
l'infini, elle ne se doutait guère alors, en :
saluant cet étranger, qu'il se mettrait un
jour de niveau avec le trône et serait le
prophète, le tribun, l'orateur, l'homme
d'État d'une révolution à l'ombre de la- 1
quelle devait naître la liberté française.
j
IL
Mirabeau, car c'était lui, était arrivé le
28 mai précédent au fort de Joux, voisin
de Pontarlier. Il venait, sous la conduite
d'un lieutenant de maréchaussée, y subir
son cinquième exil, précédé de lettres où
ses torts étaient exagérés et son caractère
noirci, comme cela avait eu lieu déjà pour
l'île de Rhé, le manoir de Mirabeau, le
bourg de Manosque et, enfin, le château
d'If, où il avait été successivement in-
terné.
La persécution domestique dirigée contre
lui suivait son cours. Avec la meilleure
- 4o -
volonté du monde il ne pouvait pas, comme
Horace, remercier les dieux du père qu'il
en avait reçu. Le marquis jusque-là n'a-
vait rendu à son fils qu'un service assuré-
ment bien indépendant de sa volonté, c'é-
tait de lui avoir ouvert, par ses affinités
morales, la source de ce génie que l'on
doit regarder comme @ le plus vaste et le
plus juste du xviue siècle.
La famille est presque toujours la pro-
phétie de la destinée. Le génie s'y amasse
lentement, comme une mine d'or dans les
veines de la terre, et Dieu seul désigne
l'héritier de ce trésor sacré.
Mirabeau reçut de ses aïeux, Toscans
d'origine, tous les dons qui devaient servir
à l'illustrer plus tard. Son oncle, le bailli,
chevalier de Malte, nature d'airain, esprit
fruste, plein de sève et d'originalité, d'un
caractère héroïque, écrivait avec le style de
Plutarque et de Saint-Simon. Son père,
homme dur, orgueilleux, infatué de chi-
mères, brillait également par une imagina-
tion puissante et une grande supériorité
d'intelligence. Sa philantropie, qu'il puisait
— il —
dans un véritable fanafismc pour l'écono-
mie politique, l'avait fait surnommé l'ami
des hommes; mais il cachait, sous une si
belle apparence, le cœur d'un despote et,
tout en expliquant dans ses livres le secret
de la félicité humaine, il faisait dans ses
actes le malheur de tout son entourage.
Un jour, sous les traits d'une femme
étrangère, Mme du Pailly, instigatrice
haineuse de ses rigueurs, le scandale était
venu s'asseoir à son foyer. L'épousehonnéte
avait été bannie, enfermée dans un cloître ;
la maîtresse sans pudeur installée à sa
place; et les enfants, orphelins de leur
mère, victimes d'une si pernicieuse in-
fluence, avaient grandi sans aide à la
garde de Dieu.
Le jeune comte, plus laid que la mar-
quise, lui ressemblait cependant. Il n'en
fallait pas davantage pour que, dès le
berceau, son père le prît dans une haine
irréfléchie , qui fut plus tard la source de
toutes ses infortunes et peut-être aussi de
sa gloire ; car l'injustice produit toujours
l'amour de l'indépendance, cette religion
— 12 -
des hommes esclaves dont Mirabeau se
fit avec tant de succès le grand-prêtre.
Voici du reste un échantillon des procédés
qu'avait de bonne 'heure pour lui le soi-
disant philantrope auquel il devait l'exis-
tence: « Mon rude fils, écrivait ce dernier,
est enfin en résidence bien appropriée à
ses mérites. J'ai voulu lui donner la
dernière façon par l'éducation publique et
je l'ai mis chez l'abbé Chopard. Cet homme
est roide et force les punitions dans le be-
soin. Je lui ai dit de ne pas les épargner
et j'ai mes raisons. Ce dernier essai fait
et rempli, s'il n'y a pas d'amendement,
comme je n'en espère point, je le dépayserai
à forfait. Je n'ai pas voulu qu'un nom habillé
de quelque lustre fùt traîné sur les bancs
d'une maison de correction. J'ai fait ins-
crire sous le nom de Pierre Buffière ce
monsieur qui a récalcitré, pleuré, ratiociné
en pure perle, et je lui ai dit de gagner
son nom que je ne lui rendrai qu'à bon
escient. »
Lorsque Mirabeau, après avoir été un
enfant indocile, devant un jeune homme
— 13 —
fougueux, c'était à l'ami des hommes à ré-
primer, par de sages conseils, ses écarts,
excès terribles mais de peu de durée, que
terminait toujours un mouvement géné-
reux. Il n'en fut point ainsi. Le père né-
gligea ses devoirs comme l'époux avait
méprisé les siens et, l'amour-propre aidant,
se montra bientôt jaloux de celui qui, à
vingt ans, avec la tête et la plume de Ta-
cite , commençait déjà, par un essai sur le
despotisme, à ébranler les rois sur leurs
trônes.
Mirabeau, lancé de bonne heure dans
la carrière militaire, avide de plaisirs,
étourdi par ses passions, fit des dettes, se
battit en duel et commença la série de ses
aventures galantes en enlevant la maîtresse
de son colonel (i), le marquis de Lam-
bert, qui, ce jour-là, eut à se repentir d'a-
voir le premier conseillé l'enrôlement du
jeune homme « pour lui refaire les pou-
mons, disait-il, à force de respirer de
(t) C'était la fille d'un armurier de Saintes, où le
régiment tenait garnison.
— 14 -
l'honneur. » C'est ainsi que l'on appelait
alors cette vertu de parade qui était seule-
ment l'estime de la probité et l'é!égance
du vice. Les dettes du séduisant volontaire,
à cette époque , ne montaient pas bien
haut, ses duels n'avaient encore tué per-
sonne, et ses amours n'auraient pas dû pa-
raître un crime aux yeux d'un père qui lui
avait enseigné le scandale en même temps
que l'alphabet.
Le marquis cependant, dès qu'il apprit
la fuite de son fils que poursuivait la ven-
geance d'un rival redoutable, le marquis
jeta feu et flamme, menaça de le déporter ;
aux colonies hollandaises de Batavia, et, ne
pouvant pas le dévorer comme Saturne
eût fait à sa place, se contenta enfin de
l'enfermer dans l'île de Rhé, grâce aux
sollicitations du respectable bailli, qui plai-
dait volontiers la cause de son neveu et,
comme on va le voir, n'en avait pas trop
mauvaise opinion. « Crois-moi, écrivait-il
à son frère, je le crois très repentant de
ses fautes passées, il me paraît avoir le
cœur sensible. Pour de l'esprit, je t'en ai
-- HS-
parlé, le diable n'en a pas tant. Je te le ré-
pète, ou c'est le plus adroit et le plus habile
imposteur de l'univers, ou ce sera le plus
grand sujet de l'Europe pour être général
de terre ou de mer, ou ministre, ou chan-
celier, ou pape, tout ce qu'il voudra. Tu
étais quelqu'un à vingt ans, mais pas la
moitié, et moi, qui cependant sans être
grand'chose étais quelque chosette aussi
alors, je n'étais pas digne de jouer auprès
de lui le rôle de Strabon auprès de Démo-
crite. Je te le répéterai mille fois, si ce jeu-
ne homme ne me trompe pas, je ne sais s'il
diffère des plus grands hommes autrement
que par les circonstances. Tu connais la
tête carrée de mon aumônier Castagny ?
Eh bien ! il ouvre les yeux et il pleure de
joie. Quant à moi, ce jeune homme m'ouvre
la poitrine 1 Ce qui me confirme dans l'im-
partialité de mon jugement sur lui, c'est
que je lui trouve des défauts. J'ai pen-
dant trois jours été dix heures par jour
avec lui, et l'abbé Castagny environ treize
heures. Je puis le jurer, ainsi que l'abbé,
que nous n'y avons trouvé qu'un peu de
— 16 -
fougue et de feu, mais pas un mot qui ne
dénotât droiture de cœur, élévation d'âme,
force de génie, le tout peut-être un peu
exubérant. »
Nous ne suivrons Mirabeau ni dans ses
divers exils, ni dans sa campagne de Corse,
ni dans ses occupations agricoles du Li-
mousin, ni dans sa courte réconciliation
avec son père, ni dans son mariage avec
la belle héritière de Marignane, ni dans sa
querelle avec le baron de Villeneuve-Moans
à propos d'une insulte faite à sa sœur, ni
dans sa réclusion au château d'If, où il se
fit du gouverneur un allié et de l'épouse
du cantinier une maîtresse dévouée. Nous
n'écrivons pas la vie du tribun, il y a long-
temps que l'histoire a. fait sa moisson ;
seulement, comme ces glaneurs attardés
qui parcourent les chaumes le soir de la
récolte, nous revenons encore, vaille que
vaille, sur une des pages les plus poétiques
de son orageuse existence. Persuadé que
le cœur est véritablement tout dans l'hom-
me, nous fouillons de nouveau dans celui
de Mirabeau et nous lui demandons de
— 47 -
nous révéler les derniers mystères de ce
grand amour que les lettres à Sophie ont
rendu immortel et qui devait bientôt lui
ouvrir les portes du donjon de Pontarlier,
où nous l'avons laissé.
m.
Cette forteresse, dont les triples murail-
les gardent encore aujourd'hui le défilé de
la Cluse, comptait alors plus de sept siècles
d'existence. Le père d'Amaury I", l'un des
seigneurs à bannière du Jura, l'avait fait
construire vers l'an il 00. Après avoir servi
les ambitions de la famille puissante qui
lui donna son nom, après avoir plusieurs
fois changé de maître, passé aux mains
des plus belliqueux comtes de Bourgogne
et cédé à Louis XIV l'avant-dernière seu-
lement des villes fortifiées, elle trouva
enfin le calme que semblait lui promettre
— 19 —
sa force imposante en devenant, sous les
derniers rois de France, un lieu de déten-
tion (i).
t Jamais prison ne fut mieux faite que
celle-là pour donner au captif soif de la
liberté. Mirabeau, quoique habitué aux
plus horribles séjours, fut effrayé, en ar-
rivant, de son aspect sinistre et de l'àpreté
de son site.
Ir Assise au sommet d'un roc escarpé,
sillonné seulement par un chemin de pâ-
tre, elle dominait un cercle de montagnes
couvertes de sapins qui portaient fièrement
sur leurs têtes gigantesques le poids des
frimas, tandis que partout ailleurs le prin-
temps avait jeté sur la terre son riant
tapis de fleurs. Au pied de la forteresse
s'élevait un groupe de maisons aux toits
noirs, entassées tristement dans un pli de
(1) Après Mirabeau, le fort de Joux reçut, entre
autres prisonniers célèbres, Toussaint Lou"el'ture.
qui y mourut le 7 aviil 1803, le général Dupont, qui
compromit nos armes en Espagne par la capitulation
de Baylen, et le cardinal Cavalchini, ancien gouver-
neur de Rome, dont Napoléon ne put vaincre l'opi-
niâtreté..
— 20 -
terrain, bornées d'un côté par quelques
buissons maigres frissonnants au moindre
vent, et de l'autre par la route de Pontar-
lier, que semblait avoir ouverte au milieu
de ces chaînes de roc l'épée d'un nouveau
Roland. C'était le franc Bourg qui commu-
niquait la vie au château quand des amas
de neige ne rendaient pas les chemins
complétement impraticables.
Une fois dans ce nid de hibou, égayé de
quelques invalides, comme il appelait lui-
même sa nouvelle résidence, seul sur la
plate-forme, avec le spectacle de l'hiver à
l'entrée de l'été, Mirabeau fut pris tout d'a-
bord d'un accès de découragement. Sa sau-
vage nature d'homme pliait devant la sau-
vage nature du paysage ; la solitude, cette
diète de l'âme, irritait de nouveau ses
souffrances morales. « Hélas, écrivait-il au
bailli, son oncle, si je connaissais un meil-
leur cœur et une tête plus juste que la
vôtre, je m'adresserais à cet être privilégié
pour demander à mon père dans quel temps
il compte faire cesser l'état déplorable où
je languis depuis tant d'années. C'est Dour
— 21 —
une affaire malheureuse, mais honnête au
fond, que j'ai été emprisonné (1). Dois-je
perdre l'espoir de faire oublier quelques
légèretés et de transmettre à mon fils un
nom qui n'aura pas perdu par une seule
faute la considération que vous et mon
père lui avez acquise ? Relevez-moi donc,
daignez me relever de la fermentation ter-
rible où je suis. I/activilé qui peut tout
devient turbulente, se retourne contre nous-
même, et peut devenir dangereuse si elle
n'a ni objet ni emploi. Veut-on me jeter
dans la démence ou dans la frénésie ? Je
sens que ma santé m'échappe, ma tête
bouillonnante souffre d'autant plus que je
fais plus d'efforts pour la contenir. »
Ce cri de désespoir, quoique religieuse-
ment transmis à son père par l'honorable
bailli, n'arriva point jusqu'au cœur de
l'économiste. A l'endroit de son fils, il avait
l'épiderme de bronze et restait aussi froid
à ses supplications que le bourreau aux
gémissements du patient.
(1) Sa rencontre avec le baron de Moans.
— 22 —
Mirabeau commençait à le savoir. La
souffrance lui avait appris à ne compter que
sur lui-même pour triompher de sa mau-
vaise fortune. Son énergie naturelle, sa
pensée juste, sa raison saine, sa passion
pour l'étude, à défaut de la tendresse pa-
ternelle, vinrent à son secours. Dans ses
autres retraites, il avait tout appris :
législation, finances, diplomatie, guerre,
religion , balance des pouvoirs, il avait
approfondi toutes les questions , non
comme un utopiste, mais comme un poli-
tique. Au fort de Joux, l'histoire de la
Franche-Comté lui ouvrait une source nou-
velle d'intéressants travaux. Il n'eut garde
de la négliger et se livra, en traitant la
partie économique des montagnes, à des
recherches importantes sur les salines qui
étaient tout à la fois la principale richesse
du pays et une source féconde des revenus
publics. Ces études l'obligeaint à certains
rapports avec les personnes de la ville qui
possédaient, des bibliothèques et pouvaient
lui fournir des renseignements utiles. Le
comte de Saint-Mauris, satisfait jusque-là
— 23 -
de la conduite de son prisonnier, flatté
d'ailleurs d'une relation de la fête du sacre
qu'il avait écrite, lui permit bientôt de
descendre librement à Pontarlier. ainsi qu'il
en avait obtenu la promesse en quittant le
château dlf.
Mirabeau profita de cette demi-liberté
pour-se livrer au plaisir de la chasse et pour
chercher des distractions d'un autre genre
auprès d'une personne assez vulgaire,
nommée Belinde, dont la famille habitait
le franc Bourg. Son exil, dans de pareilles
conditions, ne tarda pas à lui paraître
moins amer. Personne moins que lui d'ail-
leurs n'avait à craindre l'isolement. Avec
sa faculté de se familiariser, son esprit
gaillard et gaulois, sur le mont Jura
- comme dans ses autres retraites, les amis
ne devaient pas lui manquer. C'était un de
ces hommes quel'on n'estime pas jusqu'au
cœur, mais qui peuvent se passer d'estime,
tant il y a d'attrait dans leur nature, de
grâce dans leurs faiblesses et, si l'on osait
le dire, tant il y a d'innocence dans leur
corruption. Il possédait par-dessus tout Ta-
— 24 -
mabilité, ce don de plaire qui semble des-
tiné à faire excuser la fragilité humaine ;
aussi chacun était-il disposé à le plaindre,
à lui pardonner ce que chez lui on ne pou-
vait approuver et à lui montrer par plaisir,
plus encore que par vertu, une très grande
indulgence.
Les jeunes gens de la ville, ses magis-
trats eux-mêmes n'avaient pu se soustraire
à cette influence. Mirabeau y était à peine
connu que déjà sa parole, comme ses écrits,
y jouissait d'une grande considération. On
le consultait dans les affaires délicates, on
lui demandait le secours de sa plume et des
relations affectueuses naissaient bientôt des
services rendus. M. Michaud, procureur au
bailliage, l'ayant rencontré en faisant, à pro-
pos du domaine de l'Etat, des excursions
dans la seigneurie de Joux, fut charmé de
sa franchise, de ses manières cordiales et
de sa conversation dans laquelle l'érudition
perçait comme malgré lui le voile de la
modestie. Une intimité de savants et plus
tard une amitié d'hommes de cœur s'établit
entre eux. Mirabeau eut souvent à s'en fé-
— 25 -
liciter, et ne trouva jamais qu'un protecteur
dévoué dans ce fonctionnaire, qui cepen-
dant devenait de droit son accusateur le
jour où l'amour, auquel il demandait des
consolations, le plaça, pour quelque temps
du moins, au ban de la société.
IV.
A cette époque, le personnage le plus no-
table de Ponlarlier était sans contredit le
marquis de Monnier, seigneur de Courviè-
res, Mamiroles et autres lieux, et ancien
président de la chambre des comptes de
Dole. Sa noblesse due à des charges de
magistrature, sa fortune considérable pour
le pays l'avaient fait respecter du public
pontissalien jusqu'au jour où, par ces pro-
cès, il était devenu l'éditeur responsable
des scandales de son intérieur. Sous le rap-
port des joies domestiques, une fée malfai-1
sante semblait avoir présidé à sa naissance.
— 27 —
ans un siècle où, si la faute de la femme
ariée était dans les mœurs, celle de la
une fille, surtout de la jeune fille bien
ée, se rencontrait fort rarement, il de-
ait, tantôt comme père et tantôt comme
oux, servir de victime à la séduction.
La première fois, c'était en 1763. Sa fille
nique, âgée de quinze ans, venait d'être
romise au comte de Bcrsaillin. Tout était
rêt pour la noce, les invilations et le con-
rat, mais la fiancée ayant déjà disposé de
on cœur au profit d'un mousquetaire,
1. Bœuf de Valdahon, le mariage fut rompu
- k suite d'une aventure galante, dont la
échanceté publique s'empara pour dé-
irer sans merci la réputation, jusque-là
è, de Mlle de Monnier.
Son père, au lieu de circonscrire le scan-
e ou de l'étouffer, en permettant à la
écheressc d'épouser son séducteur, com-
e cela arrive d'ordinaire en pareille cir-
nstanee-, se laissa entraîner par le dépit.
Quoiqu'elle prétendît être enceinte, il en-
enna sa fille dès le lendemain de sa faute au
ent des Tiercelines de Dole, et traduisit
— 28 —
Valdahon devant les tribunaux comme co
pable de rapt, de séduction.
La justice ne pouvait pas faire moins qu
de venger la morale. Un jugement du baili
liage de Dole, le 23 juillet 1763, corn
damna pour ce crime Jacques-Marie L
Bœuf à s'absenter pendant dix ans de la
province, à 10,000 livres de dommages-
intérêts applicables en œuvres pieuses, à
la destination du sieur de Monnier, et au
dépens du procès. Ces peines furent ensui
portées au double par un arrêt du parlement
de Besançon rendu sur l'appel du condamné
Le marquis cependant ne devait pas
jouir longtemps d'une si belle victoire.
Au moment où la jeune recluse annonçait
le plus de goût pour la solitude, d'assi-
duité aux exercices religieux, de penchant)
pour l'oraison et de tendresse pour son
père, au moment où de nouveaux préten-
dants, attirés par les reflets de sa dot (i),
s'offraient à réparer les torts de Val-
dahon, M. de Monnier reçut sans intervalle.
(1) Elle devait avoir 30,000 livres de rente. 1
— 99 -
IUrois sommations d'avoir à consentir au
mnariage de sa fille avec ce dernier.
La lecture du papier timbré ralluma
teson courroux ; espérant toujours triompher
td'une passion si fatale, il signifia au curé
fcde Dole une opposition à l'union projetée.
UIl ne savait pas alors qu'un amour en-
fermé dans le cloître est un volcan sous la
tccendre dont on ne saurait, quoi qu'on fasse,
Isempêcher l'éruption. Un nouveau procès
Mevant le bailliage de Dole devait le lui
rapprendre. La novice avait fait bon marché
bde son honneur, le scandale ne l'effrayait
qplus; l'opinion publique au surplus devait
Jllui être favorable, puisqu'elle sollicitait de
issa famille le moyen de réparer sa faute. A
'Il'appui de sa demande judiciaire, elle ré-
qpandit dans toute la France de volumineux
nmémoires où ses torts, ses griefs, ses
bdroits, ses projets étaient longuement ex-
q posés. Elle reprochait surtout à son père
b d'altérer le sens des lois pour en faire sor-
ittir le gain de sa cause, poussé qu'il était
b dans cette voie par un ami cupide qui devait
1 recueillir ses biens si elle était déshéritée.
— Bo -
Le marquis, cette fois encore, gagna la
partie. Un arrêt du parlement de Besançon
fit défense à la demoiselle de Monnier de
passer outre à la célébration de son ma-
riage avec M. de Valdahon, et ordonna
qu'elle demeurât enfermée en qualité de
pensionnaire dans telle maison religieuse de
Besançon qui lui serait désignée par ses
parents, sous l'agrément du diocésain,
moyennant la pension annuelle de 800 li-
vres.
Mais l'arrêt ayant été cassé pour cause
de parenté de M. d'Arvisenet, l'un des con-
seillers, avec la famille de Monnier, l'af-
faire fut de nouveau portée devant le par-
lement de Metz, qui, le 21 mars 1771,
débouta M. de Monnier de son opposition,
ordonna que la demoiselle sa fille serait
placée sous la protection du parlement jus-
qu'à ce qu'elle fût mariée, et condamna le
marquis à 60,000 livres de dommages-
intérêts envers le sieur de Valdahon.
- Ainsi finit le premier débat du seigneur de
Courvières avec cette classe d'hommes aux
manières séduisantes qui sont toujours
— 31 -
jprêts à profiter de la légèreté des femmes,
,"qui donnent au plaisir la forme de l'amour,
f qui paraissent tendres ou passionnés lors-
» qu'ils ne sont que voluptueux ou sensuels,
i qui affectent enfin le sentiment lorsqu'ils
me pensent qu'aux jouissances matérielles,
i nous voulons parler des séducteurs.
V.
Au moment où finissait le procès dont
nous avons rendu compte, madame de
Monnier mourut.
Le chagrin tue quelquefois plus vite que
les ans.
Le marquis resta seul. Sa fille, son an-
cienne adversaire, devenue la femme de
l'heureux mousquetaire, était pour lui un
objet d'aversion. Comme moyen de ven-
geance et dans des intérêts relatifs à son
héritage, il voulut se donner une nouvelle
compagne, oubliant alors qu'on ne saurait
accomplir après son heure cette grande
-33 -
3
loi morale que l'on nomme le mariage sans
sa trouver hors de la vérité et de l'ordre.
Son grand âge lui conseillait plus qu'à tout
autre de rechercher, pour fixer son choix,
l'harmonie physique et morale, la conson-
nance des caractères, la sympathie des sens,
de l'esprit et du cœur; mais à soixante-dix
ans il arrive souvent que l'homme, après
un long circuit de sagesse et d'expérience,
revient aux caprices et aux aveuglements
de l'enfance.
M. de Monnier, ébloui par les charmes
de Marie-Thérèse Richard de Ruffey, si
célèbre depuis sous le nom de Sophie,
éprouvant pour elle un de ces regains de
sentiments que les âmes communes pren-
nent pour de l'amour, n'hésita pas à la de-
mander en mariage. C'était la vieillesse
riche et luxurieuse achetant la jeunesse
pauvre, le marché fut conclu.
Au siècle dernier, comme dans le nôtre,
le mariage était avant tout une affaire de
famillp, un arrangement au gré des parents,
qui décidaient des convenances de rang, de
position et plus souvent d'argent, sans que
— 34 —
les goûts ou les répugnances des jeunes
filles fussent pris en considération. Le choix
était fait d'avance pour ces dernières,
qui n'étaient pas consultées, et elles appre-
naient seulement qu'on allait les marier par
le mouvement inusité qui se produisait
dans la maison. L'affection sévère sans
épanchements qu'elles trouvaient auprès
de leur mère, la crainte de rentrer au cou-
vent, les pliaient à la docilité et les déci-
daient à un consentement de premier mouve-
ment qui réalisait ces unions improvisées.
Mlle de Ruffey , élevée rudement par
des parents austères, avait alors dix:sept
ans, c'est-à-dire l'âge de la danse, des ro-
bes et des fleurs, l'âge où c'est le mariage
et non le mari qui séduit; obéissant aux
timidités de son sexe et de sou éducation,
elle n'hésita point à échanger les trésors
de son innocence pour une vie de luxe
qu'elle avait entrevue dans ses rêves, sans
réfléchir que le bonheur est indépendant
du luxe, et qu'on en achète plus avec un
denier de cuivre qu'avec uno bourse d'or,
quand on sait le trouver où Dieu le cache.
— 35 -
Destinée à seize ans à la couche de
Buffon, qui en avait alors soixante-trois ,
elle n'avait donc échappé aux froides ca-
resses du grand homme que pour venir
flétrir ses belles journées de printemps au
souffle impur d'un septuagénaire, qui ne
pouvait pas même lui offrir, comme le
premier, de la gloire en compensation de
ses rhumatismes.
C'était vraiment dommage que le sa-
crifice de cette jeune fille, dont la beauté
rappelait tout à la fois la grâce touchante
des figures de Greuze et ce type - un peu
païen des reines de la régence. Elle avait
de celles-là le regard noyé, lent et traînant,
le visage rayonnant d'intelligence, la phy-
sionomie douce et pleine de candeur; elle
avait de celles-ci la lèvre sensuelle, le nez
un peu retroussé, la régularité des lignes,
l'éclat du teint et je ne sais quel charme
antique qui appelait naturellement les
comparaisons d'Homère et faisait songer à
Junon et à Pasiphaë. Sa personne, chose
rare, réunissait pour ainsi dire le double
attrait de la beauté brune et de la beauté
— 36 -
blonde, elle était aussi bien faite pour
séduire que pour charmer.
Au commencement de cette union si mal
assortie, étouffant la sève qui fermentait
déjà dans son sein , la jeune marquise ne
vit que la sainteté du serment qu'elle avait
prononcé et s'efforça de modeler son exis-
tence sur les habitudes, les goûts, les ma-
nières du vieillard dans les bras duquel
elle était tombée.
Celui-ci, malheureusement, ne lui en
sut aucun gré. Plongé dans les pratiques
d'une dévotion monacale, absorbé par les
instructions de son directeur, l'abbé Pour-
cheresse , paraissant mener journellement
le deuil de son passé, au lieu d'entourer
sa nouvelle épouse de la tendresse dont sa
nature ardente avait besoin, il ne songea
qu'à exercer à son égard une surveillance
rigoureuse, à la dégrader par des soupçons
injustes, et à se rendre lui-même ridicule
par une jalousie qui, jusque-là du moins,
n'était pas justifiée.
« Une fois mariée, écrit plus tard Sophie
à sa mère, j'aj voulu me lier à ce que je
- 37 -
nimmaîs mes devoirs et me persuader que
j'étais keurcuse en le faisant croire aux
autres, mais plus j'ai persisté dans cette
idée, et plus le fardeau est devenu lourd;
l'année que je passai esclave et seule avec
le marquis, que vous nommez mes dix-
huit mois de bonheur, fut cruellement en-
muyeuse et triste ; je n'avais pas un sou,
j'étais querellée sans cesse pour des affaires
de ménage, je ne pouvais recevoir ni visi-
ter personne, toute ma vie se passait à
jouer au whist, partenaire avec le mar-
quis. Eh bien! quoique je vécusse isolée et
qu'il ne me fût permis ni de danser, ni
presque de parler avec personne, on parlait
déjà de moi, et le marquis se montrait de
plus en plus tracassier et jaloux, sans sa-
voir de qui ni de quoi. »
Il y avait bientôt quatre ans que Sophie,
comme une fleur privée d'air, languissait
dans la société monotone et dévote des fa-
miliers du marquis. lorsque le comte de
Saint- Alan ris, adorateur suranné qui espé-
rait intéresser la jeune femme par la ser-
vilité de sa passion, invita M. et Mme de
— 3S —
Monnier à dîner au château de Joux. Mira-
beau, qui venait d'y arriver, se trouvait
parmi les convives. Il causa longtemps
avec Sophie, déployant devant elle tous les
charmes de son âme enthousiaste, tous les
agréments de son esprit brillant , poétique
et finement observateur. A la fin du repas
ils étaient si bien ensemble, qu'il la pria
de demander pour lui au commandant la
permissiùn d'aller le lendemain à Pontar-
lier, ce que celui-ci ne voulut point ac-
corder.
Dès cette première rencontre, bien que
la beaulé de Sophie ne fût pas de celles qui
éblouissent le regard, Mirabeau fut séduit
tout à la fois par sa grâce, son enjoue-
ment et par sa physionomie, sur laquelle
éclatait une âme tendre, candide, rêveuse,
quoique pleine d'énergie. Il ne s'attendait
pas à trouver sur les sombres rochers du
Jura une providence aussi charmante, et
dont le cœur et l'esprit seraient si bien dis-
posés à compatir à ses malheurs.
Quelque temps après, les jeunes gens,
s'étant retrouvés dans la campagne, con-
— 39 -
vinrent de se rendre à une fête champêtre
que l'on donnait à Montpetot, petit vïllâge
voisin de la forteresse; et là, ils purent, à
travers les gaîtés du colin-maillard, causer
de nouveau avec une certaine liberté, res-
sentant déjà, sans s'en apercevoir, les
symptômes de l'amour, symptômes aussi
su rsqueceux de la maladie, ctqui consistent,
vous le savez, lecteur, à a voir froid ou chaud
en même teipps, à approuver les mêmes
choses, à aimer et à haïr les mêmes gens.
Grâce à ces diverses rencontres, grâce
surtout à la langue du cœur, qui n'a pas
besoin de mots pour être comprise parce
que c'est dans les yeux qu'elle est écrite,
une véritable intimité existait déjà entre
Mirabeau et Sophie, lorsqu'arrivèrent les
fêtes du sacre.
A leur occasion , le prisonnier de Joux,
qui avait été du cortége officiel, fut convié
avec le comte de Saiut-Mauris chez M. de
Monnier, et intéressa vivement ce dernier
par la grâce de son élocution, la profon-
deur de ses connaissances et le récit de ses
proscriptions.
— 40 -
A partir de cette époque, ayant été au-
torisé, comme nous l'avons dit plus haut,
à descendre librement à Pontarlier, il re-
nouvela fréquemment ses visites à l'hôtel
du marquis, discutant avec lui les questions
de finances et faisant, chaque jour, un pas de
plus dans le cœur de Sophie, où, comme les
premiers navigateurs qui débarquaient en
Amérique, il découvrait sans cesse de nou-
veaux horizons et de mystérieux trésors.
La jeune marqui-c s'était sentie d'abord
en quelque sorte repoussée par l'enveloppe
disgracieuse de celui qu'on appelait dans
son enfance un mâle monstrueux, car les
femmes ont beau professer une superbe in-
différence pour les avantages physiques des
hommes, en général l'esprit qu'elles ac-
cueillent le mieux est toujours celui qui
a les yeux les plus éloquents "et la plus
jolie tournure. Cependant, comme la lai-
deur de Mirabeau, fièrement portée, ne
manquait ni de pittoresque, ni d'expres-
sion, Sophie s'y habitua peu à peu, et le
reçut bientôt avec un certain plaisir. Son
imagination était frappée par la jeunesse,
— Ui —
l'audace, l'ardeur de ce proscrit, dont les
[regarùs jetaient des éclairs de passion et
dont la vois, avait ces vibrations indéfinis-
sables qui remuèrent si profondément,
plus tard, les assemblées populaires.
En lui entendant raconter la persécution
imméritée de son père, ses malheurs pré-
coces, l'oubli de sa femme et son abandon,
elle ne pouvait s'empêcher d'avoir pitié de
lui; or, rien n'est plus dangereux que ce
sentimenl qui conduit imperceptiblement
une femme de la compassion à l'amitié, et
de l'amitié à l'amour, par une pente néces-
saire où elle essaie en vain de se retenir.
Les Gaulois prétendaient que les femmes
possédaient un sens de plus que nous. Ils
avaient peut-être raison ; la nature leur a
fait deux. présents douloureux, mais cé-
lestes, la pitié et l'enthousiasme, qui les
élèvent au-dessus des hommes. Par la pi-
tié elles se dévouent, par l'enthousiasme
elles s'exaltent ; et alors on les voit courir
à leur perte avec une sorte d'héroïsme,
éblouies qu'elles sont par leur cœur et leur
imagination.
= 41 =
Là pitié 3e la marquisè n'était point,
cependant, sortie des bornes "Ordinaires de
ce sentiment, lorsque Mirabeau , dont les
aventures galantes n'avaient eu jusque-là
pour cause que la fougue des sens, fut ef-
frayé du trouble de son âme et des ravages
de la séduction qu'il subissait. « J'étais
très-malheureux, écrit-il à cet égard, et le
malheur double la sensibilité. On me té-
moignait de l'intérêt, on me développait
tous les charmes qui peuvent me séduire
fortement, ceux d'une âme généreuse et
d'un esprit agréable ; je cherchais un con-
solateur, et quel consolateur plus délicieux
que l'amour? Jusque-là, je n'avais connu
qu'un commerce de galanterie qui n'est
point l'amour, qui n'est que le mensonge
de l'amour, oh! la froide passion auprès
de celle qui commençait à m'embraser. J'ai
les qualités et les défauts de mon tempéra-
ment. S'il me rend extrêmement vif et
même fougueux, il forme ce cœur de feu
qui alimente mon inexprimable tendresse,
il me fait brûllèt de cette sensibilité pré-
cieuse et fatale qui est la source des belles
— h3 -
paginations, des impressions profondes,
les grands talents, des grands succès,
pais trop souvent des grandes fautes et
les grands malheurs. Ce n'était plus cette
forte invitation de la nature fondée sur les
Jélices attachés aux sens qui m'entraînait,
ce n'était pas même le désir de plaire à un
luge d'un goût exquis qui m'excita, je s'en-
tais trop, pour avoir de l'amour-propre; la
convenance, l'uniformité des goûts, le be-
soin d'une société intime , d'une confi-
dente, que l'on maîtrise presque toujours
plus qu'on n'en est maîtrisé, n'entraient
presque point dans mes vues. De plus puis-
sants attraits avaient remué mon cœur; je
trouvais une femme qui, bien différente de
imoi, a toutes les vertus de son tempéra-
ment et aucun de ses défauts. Elle est
douce , elle n'est iii tiède ni nonchalante ;
comme tous les caractères doux, elle est
sensible et n'est point facile; elle est bien-
faisante, et sa bienfaisance n'exclut ni le
discernement ni la fermeté. Hélas ! toutes
ses vertus sont à elle, toutes ses fautes à
moi. Je la trouvai, cette femme, adorable
— 44 —
et toute aimante , je l'étudiai dans toutesi
les circonstances, je l'étudiai trop profon-
dément, je m'arrêtai trop à celle contem-
plation délicieuse, je sus ce qu'était sonj
âme, celle âme formée des mains de la J
nature dans un moment de magnificence, :
et elle réunit les rayons épars de ma brû-
lante sensibilité. »
Comme s'il eût eu le pressentiment des
orages, des dangers et des haines que de-
vait allircr sur lui sa liaison avec Sophie,
Mirabeau, à l'aide de sa raison qui ne l'a-
bandonnait jamais, essaya courageusement
d'étouffer au berceau son amour nouveau-
né. Il se bannit volonlairement de la pré-
sence de celle qui l'inspirait et, malgré les
pressantes sollicitations du marquis , ne
parut plus à Pontarlier, à la grande joie du
comte de Saint-Mauris, qui, soupçonnant
déjà en lui un rival préféré, lui peignait la
société de cette petite ville comme dange-
reuse pour un jeune homme, en attendant
-qu'il fît servir à l'en éloigner le pouvoir
tyrannique dont il disposait.
Croyant que de faciles plaisirs, joints à
— 45 -
'absence de Sophie, calmeraient les agita-
ions de son cœur, le proscrit redoubla
L'attentions pour l'insignifiante Belinde,
l'afficha follement avec elle au hameau du
■ranc Bourg , où elle était venu se fixer,
ît reprit ses études sur les salines du pays,
~out en faisant de fréquentes courses en
Suisse, nécessitées par ce travail.
Enfin, ces moyens ne suffisant point pour
le distraire de sa passion, il voulut lui
fclever une barrière. Dans ce but, il écrivit
k la comtesse, sa femme, de venir le re-
joindre ; mais la fière héritière de Mari-
gname , qui avait refusé de l'accompagner
précédemment au château d'If, n'était pas
capable d'aller, par affection ou dé voue-
ment r le retrouver sur le mont Jura.
Ce n'était pas en se tournant vers l'horizon
conjugal qu'il pouvait trouver du secours.
Il subissait la loi commune aux hommes du
génie. De tout temps , ceux qui se sont
avisée de se marier l'ont, en général, re-
gretté. Il semble que le ciel, jaloux de leur
supériorité sur leurs semblables, le soit
aussi de leur bonheur ; car, le plus sou-
- lie -
vent., il leur donne pour. compagne des é
ptits étroits, de méchants caractères ou d
sottes personnes. Mirabeau, du reste, il
faut en convenir, n'était pas fait pour goû
ter les chastes parfums du mariage: il fal-
lait une plus folle ivresse à son âme per-
due, il fallait une coupe moins pure à ses;
lèvres sensuelles, il fallait, pour enchaîner-
son amour, les bras lascifs d'une maîtresse
et les étreintes aiguës de la volupté.
VI.
Tandis qu'il cherchait, sans y réussir, à
oublier la marquise, celle-ci était allée
avec son mari passer l'automne dans sa
terre de Nans, emportant le souvenir des
conversations scintillantes par lesquelles
Mirabeau s'acheminait avec elle vers le
pays du tendre , regrettant ses visites dont
elle s'était fait une perfide habitude et
nourrissant son imagination de l'histoire
de cet homme extraordinaire qui, par son
existence, ressemblait déjà à un héros, de
roman en attendant qu'il devînt le grand
acteur du drame révolutionnaire que pré-
parait la France.
— 48 —
A son retour à Pontarlier, Sophie dési-
rant avoir un catalogue du libraire Fauche,
éditeur neuchatelois qui avait publié di-
vers opuscules de Mirabeau, celui-ci, dont
l'isolement n'avait point éteint la passion,
saisit, pour revoir la. marquise, le prétexte
de lui porter lui-même ce catalogue, et fut
vivement plaisanté par elle tant sur sa
sauvagerie que sur le chapitre de Belinde,
à propos de laquelle il promit des explica-
tions lors de la prochaine visite. Celle-ci
ne se fit guère attendre non plus que les
explications. Elles étaient demandées avec
tant de coquetterie et de curiosité que le
proscrit, en séducteur habile , devait à ce
moment décisif lui donner le tour d'une
déclaration : a Il faut vous contenter, dit-
il; vous désirez que je m'explique plus
clairement, c'est me le permettre.. J'ai cru
qu'il était facile de me deviner et de lire
dans mes regards que celui qui vous voit
n'est point amoureux d'une autre." Vous ne
l'avez pas compris, madame la marquise;
eh bien ! écoutez-moi. Ce que je connais
de votre esprit, ce que j'ai pénétré de vo-
- 49 -
4
tra'âme a fait naître en moi des sentiments
que vos yeux, tout beaux qu'ils sont, n'au-
raient jamais produit (4). «
Avec un pareil jeu Sophie devait bientôt'
laisser usurper par la passion, dans le
gouvernement de sa destinée, la place de
la raison et des principes. En* entendant
l'aveu que venait de lui faire Mirabeau, elle
devint sérieuse et, comme toutes les fem-
mes qui commencent à aimer, voulut lever
devant lui le voile de son passé.
Elle lui raconta alors sa jeunesse, son
mariage et les piéges que lui tendaient jour-
nellement, à l'abri de son hospitalité, quel-
ques faux amis du marquis, parmi lesquels
se trouvait le comte de St-Mauris. « Il était
le seul, dit-elle, qui pouvait pénétrer dans
ma maison. 11 entreprit d'égayer ma soli-
tude, il m'assura qu'il était amoureux de
moi et qu'il me convenait d'autant mieux
qu'étant ami de M. de Monnier, ma répu-
tation et mon repos domestique n'avaient
rienà craindre de ses empressements. Je
(1) Dialogues inédits de Mirabeau.
— 50 -
vous répète ses propres expressions. Sa
déclaration me parut très-ridicule et les
motifs dont il s'appuyait fort odieux. M. de
Monnier, aussi jeune que M. deSt-Mauris,
quoi qu'en dise celui-ci, est certai-
nement plus aimable. Dans toute la
personne cle M. de Saint-Mauris je ne
voyais rien que du très-rrpoussant; ja-
mais il n'est si laid que lorsqu'il s'atten-
drit. Ses airs de commandant m'ennuyaient
autant que son ton de caporal, bel esprit..
En un mot, son amour me donna
une si grande envie de me moquer de lui,
que je ne l'épargnai pas. Je l'assurai de
plus qu'il était indigne d'un honnête hom-
me de regarder la confiance de son ami
comme une facilité pour le tromper, et que
cette façon de penser suffisait pour m'éloj-
gner de celui qui était capable de l'avouer,
fùt-il à mes yeux le plus beau et le plus
aimable des mortels. »
Ce prétendant, si peu délicat, avait été
traité comme il le méritait, mais on ne
lutte pas toujours contre un cœur qui a des
vides ; Sophie ne fut pas tout à fait aussi
— 51 -
courageuse à l'égard d'un certain M. de
Saudone, qui remplissait, dans la tragédie
de Voltaire, le rôle d'Orosmane , tandis
qu'elle jouait Zaïre, et avait pris son rôle
d'amoureuse tellement au sérieux qu'il
échangeait déjà, à l'abri d'un mouchoir ou
d'un éventail, une correspondance avec
elle, lorsque ses fonctions l'appelèrent loin
de Pontarlier.
La marquise, en avouant à Mirabeau
cette première inconséquence , faisait, on
le voit, une confession complète. Gardant,
selon l'usage, le plus gros péché pour le
dernier, elle voulut encore lui apprendre
que M. de Montperreux, jeune et hardi
militaire, quelque temps auparavant, était
parvenu, sans qu'elle sût pourquoi, à faire
impression sur son cœur.
K Ce jeune homme, avouait-elle, qui n'a
rien de très séduisant dans l'extérieur,
n'est remarquable ni par son esprit, ni par
sa stupidité ; son étourderie est fatigante,
son ton tranchant est présomptueux, ses
manières évaporées ; souvent il se con-
tenait devant moi, mais quelquefois il s'é-

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.