Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Misères de cœur

De
324 pages

COMME un léger tintement de cloche annonçant la grand’messe carillonnait au loin, par la campagne, dans la direction de Jouy, Pommeroi cessa de travailler. Il posa sa palette sur une motte de terre, à côté de lui, sortit de sa poche un paquet de tabac, et, prenant sa pipe, il se mit à la bourrer du pouce, lentement. Ceci fait, il l’alluma, en tira coup sur coup quelques bouffées, qui montèrent, bleuâtres, et se fondirent dans l’air matinal, puis, clignant des yeux, une main placée au-dessus des sourcils, en guise de visière, il se mit à contempler alternativement l’étude posée devant lui, sur un chevalet bas fiché dans l’herbe, et le paysage large ouvert, noyé de soleil, qui se déroulait derrière et dont la toile fraîche peinte était la reproduction vivante et lumineuse.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Philippe Chaperon

Misères de cœur

I

COMME un léger tintement de cloche annonçant la grand’messe carillonnait au loin, par la campagne, dans la direction de Jouy, Pommeroi cessa de travailler. Il posa sa palette sur une motte de terre, à côté de lui, sortit de sa poche un paquet de tabac, et, prenant sa pipe, il se mit à la bourrer du pouce, lentement. Ceci fait, il l’alluma, en tira coup sur coup quelques bouffées, qui montèrent, bleuâtres, et se fondirent dans l’air matinal, puis, clignant des yeux, une main placée au-dessus des sourcils, en guise de visière, il se mit à contempler alternativement l’étude posée devant lui, sur un chevalet bas fiché dans l’herbe, et le paysage large ouvert, noyé de soleil, qui se déroulait derrière et dont la toile fraîche peinte était la reproduction vivante et lumineuse.

A l’extrémité de la prairie verte et herbue où il se tenait, on distinguait la rivière de Bièvre qui coulait étroite, entre les roseaux, et dont le cours sinueux se perdait dans la vallée, indiqué seulement par des saules tordus, à grosses têtes, échelonnés sur ses deux rives. Masquée çà et là de bouquets d’arbres, elle reparaissait plus loin, coupée de petits ponts ou de passerelles, dans un étranglement de coteaux boisés qui se relevaient majestueux, à droite et à gauche, jusqu’aux sommets couronnés de pins où s’ouvrait de place en place la trouée rose d’une sablière. Si loin que la vue pouvait s’étendre, le paysage entier paraissait mort : pas d’autre bruit que le chant monotone et continu du cri-cri et les bourdonnements confus d’insectes. Seules, quelques vaches roussâtres, allant et venant sous la garde d’une paysanne en jupon court, paissaient le long d’un pré enclos de barrières qui descendait jusqu’à là Bièvre ; et sur les herbes, au-dessus des trèfles et des luzernes, des papillons pourpres, bleutés, mauves ou or, passaient, dansaient ; voletaient rapides et s’évanouissaient dans la brume de chaleur qui peu à peu montait de la terre. Les brouillards du matin, d’abord grisâtres, se déchiraient par degrés sous l’absorption plus vive du soleil, et les silhouettes confuses des arbres, voilées jusqu’alors de buées opaques, se dessinaient plus nettes et plus crues dans l’aveuglante clarté d’un jour de juin.

 — En voilà assez pour aujourd’hui, pensa Pommeroi. Le soleil démolit tout !... Je reprendrai cela demain, à sept heures.

Cependant, il demeura là longtemps encore, silencieux, enfoncé dans une contemplation muette qui allait de sa toile au paysage, regardant, comparant les tons, les valeurs, s’emplissant les yeux de nature et de vérité, jusqu’au moment où un appel, jeté d’une voix claire et fraîche, dans le sous-bois ombreux auquel il était adossé, vint l’arracher brusquement à cette observation à la fois exquise et torturante.

La voix avait crié : « Papa ! » Pommeroi se leva, tourna la tête, et, dans la demi-clarté de la voûte feuillue au travers de laquelle filtrait le soleil, il aperçut en effet sa fille, Francine, — une jolie fille d’une vingtaine d’années environ, à l’allure élégante et cavalière, les cheveux relevés à la diable sous le chapeau de paille, les yeux luisants, la bouche ouverte et souriante, qui, d’un pas vif, venait à lui, en foulant l’herbe haute et drue qu’elle écartait de son ombrelle.

 — Tiens ! c’est toi, fillette ?...

Et, tout de suite, sa physionomie un peu rude, à laquelle ses sourcils arqués très touffus et son épaisse moustache grisonnante donnaient par instants l’air dur et bourru d’un capitaine en bourgeois, se détendit dans une expression très tendre faite d’affabilité et de douceur. Mais, déjà, Francine était arrivée jusqu’à lui ; d’un élan, elle s’était jetée au cou de son père, tout épanouie de bonheur et de jeunesse, la peau rosée par la marche et le grand air pur qui lui avait caressé le visage en chemin.

 — J’espère !... Tu en as fait une pause, aujourd’hui !... J’ai cru que tu ne rentrerais pas, ce matin.

 — Et je n’ai pas fini, dit Pommeroi. Voilà près d’une heure que je ne fais plus rien à cause de ce sacré soleil !...

L’amenant alors devant son étude, il demanda :

 — Comment trouves-tu ça ?...

Devenue subitement très sérieuse, elle regarda la toile, et, au bout d’un long silence, elle dit simplement :

 — Cela vient bien..., très bien !...

 — Ça te va, n’est-ce pas ?...

 — Oh !. oui..., très bien..., très bien..., tout à fait juste !...

 — Maintenant, allons déjeuner !...

Il ramassa sa palette, qu’il nettoya à l’aide d’un couteau et d’un chiffon, la replaça dans sa boîte de couleurs, puis, tandis que Francine enlevait l’étude, Pommeroi pliait son chevalet, et, après un dernier regard enveloppant jeté sur le paysage, il se mit en marche en disant :

 — Allons ! viens, petite..., j’ai faim !...

Du hameau de Vauboyen jusqu’à Bièvres, où ils logeaient à l’hôtel du Chariot d’or, il fallait bien de quinze à vingt minutes. Ils firent ce chemin sans se presser, en bavardant de choses et d’autres, s’arrêtant même ici et là devant un fourré, un bouquet d’arbres, un coin bizarre et pittoresque, ou quelque effet de lumière qui se jouait dans les branches et léchait l’herbe du sentier usée par les pas. Rentrés à l’auberge, ils montèrent se débarrasser dans leurs chambres, et, après une toilette sommaire, ils descendirent dans la grande salle d’en bas où le couvert dressé sur la nappe blanche les attendait.

Ils venaient de se mettre à table, lorsqu’une des servantes accourut en tenant une lettre à la main.

 — Monsieur Pommeroi..., une lettre pour vous ! dit cette fille. Je l’avais oubliée. Elle est arrivée tout à l’heure, après le départ de mademoiselle...

Pommeroi tendit la main et prit la lettre ; un peu surpris. Qui diable pouvait le relancer ainsi jusqu’à la campagne ?... Mais, avant qu’il eût eu le temps de chercher son binocle et de déchirer l’enveloppe, Francine, qui s’était penchée, curieuse, se releva et dit :

 — Cela vient de Cergy... Ce sont les Loiseleur !...

Le peintre ouvrit la lettre et y jeta les yeux... Effectivement, c’étaient les Loiseleur, — des amis de vingt-cinq ans, avec lesquels ils se trouvaient en relations continuelles à Paris, durant l’hiver, — qui les invitaient à venir passer quelques jours dans leur propriété de Cergy-sur-Orge. On comptait absolument sur eux.

 — En voilà une tuile ! fit Pommeroi.

 — Oh ! ils sont si gentils avec nous, papa ! objecta Francine.

 — Eh bien, et mon tableau ?

 — Il sera terminé d’ici là, voyons !...

 — Mais, comment ont-ils pu savoir que j’étais ici, puisque, en quittant Paris, nous n’avons dit à personne où nous allions ?

 — C’est quelqu’un qui t’aura reconnu en passant...

Et, avec un franc éclat de rire qui écarta ses lèvres rouges et laissa voir ses dents très blanches, elle ajouta :

 — Papa, voilà ce que c’est que la gloire !... Pommeroi se remit à manger en grommelant :

 — Que le diable les emporte de me déranger !...

 — En attendant, je vais leur écrire aujourd’hui même que nous acceptons ! dit Francine, de ce petit ton autoritaire de la jeune fille qui se sent maîtresse écoutée et obéie, et sait que les plus petits de ses caprices deviennent des ordres.

 

Ah ! c’est qu’elle était bien la maîtresse toute puissante et incontestée dans la maison de son père, Francine Pommeroi, depuis le jour fatal, survenu neuf années auparavant, où une catastrophe inattendue leur avait enlevé brutalement, à elle, la mère la plus tendre, et à l’artiste, la femme la plus adorée !... Un moment terrible et cruel que celui-là !... C’était le matin. Pierre Pommeroi travaillait dans son atelier, et la petite, qui avait douze ans à cette époque, assise auprès de lui, regardait des estampes qu’elle tirait d’un carton l’une après l’autre, quand une bonne effarée était accourue en criant :

 — Monsieur..., monsieur... Venez vite... Madame...

 — Quoi donc ?...

 — Madame est blessée...

D’un bond, Pommeroi s’était levé et précipité par les escaliers, et, lorsqu’il était arrivé en bas, sous le vestibule, il avait aperçu le corps inanimé de sa femme, les bras tombants, le torse et les jambes raidis sous le drap bleu de son habit de cheval, et sur la tempe un mince filet de sang qui descendait, à demi figé. Hélène !... Morte !... Au retour du Bois, près de la porte d’Auteuil, l’animal s’était emballé, et, culbutant bientôt avec la jeune femme, il l’avait projetée contre une bordure du trottoir, où elle était demeurée étendue, inerte... C’était fini !... Dans le premier instant, sous le coup d’un désespoir furieux, Pierre avait couru à l’écurie, saisi une pique, et, devenu fou, il avait voulu éventrer le cheval ; mais des voisins s’étaient jetés sur lui et l’avaient retenu. Alors, la crise passée, il avait pris Francine entre ses bras, s’était mis à fondre en larmes, et, durant deux longs jours, il avait pleuré comme un enfant.

La funèbre cérémonie terminée, il avait clos son atelier, s’était enfui de Paris avec sa fille, et, pendant plus de dix-huit mois, il avait vécu, terré dans un hameau perdu du Berry, on ne savait où, en plein site sauvage, à six lieues de toute communication avec le reste du monde, travaillant pourtant quand ses larmes taries permettaient à ses yeux de regarder et de voir, se plongeant dans un labeur acharné et s’efforçant d’oublier son immense douleur dans une activité plus énorme encore.

 — Je n’ai plus que toi et que ça ! disait-il souvent à Francine, tandis qu’il la pressait d’une main contre sa poitrine, et que, de l’autre, il lui montrait les landes, les bois et les genêts qui se déployaient devant eux, verdoyants ou rouillés, dans l’infinie variété de leurs aspects multiples désolés ou souriants.

Et, de fait, Pommeroi ne tenait plus à la vie que par ces deux seules choses : son art et son enfant. Aussi, pendant ces dix-huit mois de renoncement au monde, il avait travaillé sans relâche, entassant étude sur étude, et ce fut là-bas, dans ce recoin du Berry où on l’ignorait, qu’il fit son Cimetière de campagne à l’automne, cette page maîtresse où sous le ciel gris et attristé de nuages lourds de pluie, dans ses tombes à demi noyées de feuilles mortes, on sentait qu’avaient passé toute la poésie de l’artiste et toute l’âme en pleurs de l’homme inconsolé.

Ce fut ce tableau qui l’affirma. Parfois, ce sont les plus grandes douleurs de l’homme qui font les plus fortes œuvres de l’artiste. Le bruit de son succès, qui lui était parvenu comme un écho lointain, dans sa retraite, décida enfin Pommeroi à en sortir. Il avait alors quarante-trois ans et Francine un peu plus de treize. La catastrophe qui les avait frappés tous les deux d’un si rude coup, en interrompant leur vie régulière, avait arrêté en même temps l’instruction commencée de la jeune fille : il fallait maintenant la compléter et faire regagner à Francine les dix-huit mois que leur isolement mystérieux dans la solitude des bois lui avait fait perdre. Le peintre était donc revenu habiter Paris, et, après avoir vendu le petit hôtel du boulevard Montmorency, qu’il occupait autrefois et qui n’évoquait plus pour lui, à présent, que le vivant souvenir d’une douleur inguérissable, il avait loué un atelier et un appartement à Montmartre, rue Tourlaque, au pied du versant occidental de la Butte, un quartier presque neuf, à cette époque, et déjà loin de celui qu’il avait quitté. Puis, ayant repris possession du sol parisien, de ses habitudes, revu ses amis et renoué les quelques relations que le linceul de tristesse où il s’était tenu deux ans enveloppé lui avait fait rompre, il s’était alors sérieusement occupé de sa fille.

Comme il ne voulait à aucun prix se séparer de cette enfant dont la présence atténuait le vide que la mort avait creusé dans son foyer, il avait renoncé dès l’abord à toute idée de couvent, ou de pensionnat. D’autre part, les cours de jeunes filles, devenus si fort à la mode, lui paraissaient dangereux, non. pas que l’instruction qu’on y reçoit ne soit excellente, mais seulement à cause des contacts et de cette liberté individuelle qui, en supprimant l’uniformité de tenue des institutions, laisse place à toutes les coquetteries et à toutes les rivalités d’élégance toujours fatales à quelques-unes. C’est pour cela qu’il avait préféré donner à Francine un professeur, une femme de connaissances solides, dépouillée de toute pédanterie, se réservant, lui, de compléter plus tard cette éducation féminine en y inculquant la griffe de l’homme. La jeune fille avait grandi ainsi dans l’atelier paternel jusque vers ses dix-huit ans, et Pommeroi, la jugeant alors suffisamment instruite, avait cru pouvoir remercier enfin le professeur.

 — La vie t’apprendra le reste, avait-il dit à Francine. Tu n’as plus qu’à lire, à regarder et à comprendre !

Et la jeune fille, devenue maîtresse à la place de la femme disparue, avait pris la direction de la maison.

Chaque mois, Pierre lui donnait l’argent nécessaire pour les besoins de leur intérieur, la laissant libre d’en disposer à sa guise, de commander et de surveiller, se déchargeant sur elle de tous les détails matériels de leur vie commune dont il n’avait ni la pensée, ni le loisir de s’occuper, et si, d’aventure, les domestiques ou les marchands venaient à formuler une réclamation, la réponse était invariable :

 — Adressez-vous à mademoiselle !

D’ailleurs, Francine s’acquittait admirablement de cette lourde tâche qui s’était abattue si tôt sur ses jeunes épaules. Active, intelligente, l’esprit ouvert à toutes choses, elle avait su régler le train de la maison avec une économie parfaite, menant tout de front et aussi apte à discuter avec les fournisseurs usuels qu’à débattre une facture avec l’encadreur, le marchand de couleurs, le tailleur de son père ou sa couturière à elle.

Toutefois, les soins du ménage et le souci qu’elle prenait d’enlever à son père toute préoccupation matérielle, pour lui laisser cette entière liberté d’esprit si nécessaire à l’artiste, n’avaient point détruit chez Francine le raffinement intellectuel et les goûts naturels que Pommeroi lui avait transmis avec son sang. Quoiqu’elle ne fût pas artiste elle-même, elle était bien fille d’artiste. Elle ne peignait pas, n’ayant jamais témoigné aucune disposition à cet égard, et Pierre, fort sagement, n’avait rien tenté pour faire éclore un sentiment que la jeune fille n’avait point en elle. Les élucubrations d’amateurs déchaînaient chez lui des colères folles, et il préférait que Francine ne touchât jamais à un pinceau plutôt que devoir déshonorer son intérieur par cette inondation d’aquarelles fades et anémiées dont des générations entières de jeunes filles ont sali les albums et les murailles. En revanche, Francine était musicienne, adorait le théâtre, et tout le temps que ne lui prenaient pas les multiples occupations de la maison était employé par elle à la lecture. Et dame ! elle lisait énormément, le soir et le matin surtout, dans le lit tiède où elle s’attardait volontiers, relevée sur un coude et le livre posé sur le couvre-pied en tapisserie. Et elle lisait tout, Pommeroi ne lui ayant défendu aucune lecture.

 — Quand un livre te déplaira, tu le laisseras de côté, voilà tout ! avait dit le père.

Et elle faisait ainsi, très honnête, sans curiosité malsaine, flairant le danger et s’arrêtant juste où il fallait par une sorte de dignité naturelle et de pudeur instinctive. Du reste, elle aimait peu les naturalistes et leur préférait les psychologues. Souvent même, elle avait des discussions terribles avec son père au sujet de pièces ou de livres nouveaux sur lesquels ils ne pouvaient se mettre d’accord. C’est ainsi qu’un jour où Francine avait déclaré qu’elle trouvait les romans du père Dumas mal écrits, Pommeroi avait été saisi d’un bel accès d’indignation romantique :

 — Mal écrits !... mal écrits !... La forme !... Il y à des gens qui croient avoir tout dit quand ils ont dit cela !... Mais il n’y a pas de forme particulière, nom de Dieu ! pas plus qu’il n’y a de style modèle, de style type !... Tous se valent, tous sont bons, suivant qu’ils s’appliquent à tel ou tel genre d’ouvrage... L’écriture de Dumas, courante, alerte, facile, incorrecte, a la légèreté nécessaire aux histoires aventureuses qu’il raconte. C’est fait avec rien, comme de la fresque ou de la décoration qui laissent, de place en place, voir la toile ou le mur, et dont l’effet est concentré sur les figures gigantesques qui s’en détachent !... Pas écrits ?... Qu’importe !... Les types qu’il a créés sont inoubliables ! D’Artagnan, Chicot, Porthos, Edmond Dantès, sont des figures épiques, — peut-être égales à Don Quichotte, — qui sont dans toutes les mémoires et vivront tant que vivra la langue française !... Et si Flaubert avait eu l’idée d’écrire Les Trois Mousquetaires dans le style de La Tentation de Saint (Antoine, vous ne seriez pas fichus d’en lire dix pages !...

Au reste, ces discussions n’avaient jamais de suites plus graves ; Pierre, calmé, embrassait sa fille, rallumait sa pipe et se remettait à travailler.

L’atelier, qui leur servait de salon et où ils se tenaient ensemble, d’ordinaire, occupait le troisième étage de la maison qu’ils habitaient rue Tourlaque. Cette pièce, de dimensions assez vastes, était néanmoins des plus simples et ne rappelait en rien le fouillis bizarre, incohérent, de certains ateliers modernes qui tiennent à la fois du bazar marocain et du musée d’artillerie, et où quelques Don César du pinceau se croiraient impuissants à produire, s’ils n’étaient entourés de toute une défroque moyen-âgeuse mêlée aux élégances raffinées des tapissiers à la mode. Sur les murs enduits d’un ton neutre, des toiles, des ébauches étaient accrochées, — études de Pommeroi, esquisses de ses élèves ou de ses amis, parmi lesquelles se détachaient en pleine lumière quelques pages vigoureuses des vieux maîtres admirés. Des chevalets, des sièges, un énorme bahut rempli de bouquins, et, dans un coin, le piano de Francine, surchargé de cahiers de musique et de partitions, composaient l’ameublement de cet atelier qui prenait jour par une large baie vitrée laissant apercevoir au loin, par delà Paris, les pâleurs verdâtres de l’horizon et de la campagne.

Quand leur amie Mme Edmond Loiseleur venait les voir, celle-ci ne pouvait jamais s’empêcher de dire en entrant, tout essoufflée de la montée :

 — Quelle singulière idée, Pierre, pour un artiste comme vous, de vous être niché à Montmartre !... Je me serais installée, moi, avenue de Villiers..., ou dans ses parages... C’est plus élégant !

Pommeroi répondait :

 — C’est moins pittoresque.

Et c’était là que coulait leur existence sur laquelle le souvenir adoré de la morte planait encore, mais qui, de douloureux qu’il avait été autrefois, s’était transformé, peu à peu, avec le temps, en une image souriante et douce, toujours vivante à leurs yeux, d’ailleurs, grâce au portrait qui tenait un des panneaux de l’atelier et où elle était représentée assise, en toilette claire, des fleurs à la main, dans un coin de jardin tout inondé de soleil.

A différentes reprises, pourtant, et à mesure que le souvenir de la catastrophe se faisait plus lointain, plus effacé, des amis de Pommeroi lui avaient fait entendre, de façon discrète et détournée, qu’on ne restait pas veuf à son âge et que son isolement ne pouvait être éternel. Mais, chaque fois, il avait répondu d’un mot qui coupait court aux insistances :

 — Se remarier, lui !... Pourquoi faire ?... Lorsqu’on avait eu une femme comme la vienne, — 1 une femme comme Hélène, — on n’en prenait pas d’autre..., c’était fini !... Eh bien, et sa fille ?... Et Francine ?... Est-ce qu’elle ne lui tenait pas lieu de tout, aujourd’hui ?...

Et la pensée de donner une belle-mère à son enfant semblait à Pierre à la fois monstrueuse et impossible. Sans doute, la jeune fille ne serait pas toujours là ; voici qu’elle approchait de ses vingt ans, elle finirait par se marier, et, alors, ce serait pour lui le foyer désert et la solitude. Mais on n’en était pas là, grâce à Dieu, et l’on avait encore le temps d’y songer, d’autant plus que Francine ne paraissait, jusqu’à présent, avoir aucune idée de mariage en tête.

Ce n’était point qu’on n’eût déjà risqué quelques demandes timides à ce sujet. Francine sortant souvent et accompagnant son père à peu près partout, les artistes habitués des premières à sensation avaient remarqué dès longtemps au théâtre, au Salon ou aux expositions particulières, cette jolie fille au fin profil, aux cheveux noirs, à la taille ondulante et souple ; et dont la physionomie ouverte et souriante faisait contraste avec l’expression assombrie et même un peu dure de Pommeroi. Des élèves de ce dernier, des confrères même, s’empressaient alors de la venir saluer, sachant par avance qu’une gracieuseté vis-à-vis d’elle leur attirait toujours quelque bonne parole ou quelque félicitation de l’artiste. Mais Francine jugeait ces compliments à leur valeur, et, malgré les assiduités qu’en différentes circonstances quelques jeunes gens avaient déjà laissé voir à son endroit, elle avait accueilli leurs déclarations de la façon la plus calme, sans hauteur, pourtant, comme sans dédain, mais seulement avec un air un peu triste de la peine qu’elle pouvait leur faire en leur retirant tout espoir.

 — Se marier, mon Dieu, à quoi bon ?... et n’était-elle pas heureuse comme elle était ?...

Souvent, chez la jeune fille, l’envie du mariage naît surtout du besoin qu’elle éprouve de se débarrasser d’une tutelle, de quitter la maison où elle obéit, pour avoir à son tour un intérieur où elle commande. C’est le désir ardent de posséder un chez soi et d’être maîtresse qui lui fait déserter, sans réflexion parfois et au hasard du premier venu qui l’en arrache, le foyer paternel où ses jeunes aspirations dominatrices sont étouffées. Mais, chez Francine, rien de pareil. Auprès d’elle, un père excellent dont elle était la consolation et la joie, et à qui son départ causerait sûrement une lourde peine ; la vie facile, dénuée de préoccupations et d’angoisses ; la liberté d’aller et de venir à sa fantaisie ; tous ses caprices satisfaits, même au delà ; enfin, le contentement de se sentir maîtresse absolue, d’agir et de commander sans l’ombre d’une observation ou d’un contrôle. Que pouvait-elle rêver au-dessus de cela ?

Quant à Pommeroi, il était comme tous les pères, comme tous ceux du moins qui, restés veufs, se sont attachés à l’enfant unique demeurée là et qui, peu à peu, tandis que celle-ci grandissait, lui ont laissé prendre la place de la femme et de la mère disparue. Heureux des soins dont l’entourait sa fille, se reposant sur elle de tous les tracas intérieurs qu’il lui faudrait subir le jour où elle rie serait plus là, il se figurait que, Francine partie, tout serait perdu, et, quoiqu’il sût parfaitement qu’un moment viendrait où il devrait se séparer d’elle, il ne voulait pas penser à ce moment qu’il n’entrevoyait que vaguement encore, dans les brumes d’un avenir très loin de lui, se disant qu’il arriverait toujours assez tôt, hélas ! et qu’il n’était point nécessaire de faire le moindre effort pour le hâter.

Toutefois, bien que la perte de sa fille dût lui être particulièrement douloureuse, Pommeroi ne poussait pas l’égoïsme jusqu’à refuser d’écouter les avances que, plusieurs fois, des amis lui avaient faites à cet égard. Mais, n’étant point pressé de se séparer d’elle, il se montrait difficile, méfiant, inquiet d’accueillir un parti qui eût pu lui causer des regrets par la suite. C’était une chose si grave, pensait-il, que de donner sa fille à un homme !... Francine avait été jusqu’à ce jour si complètement heureuse, qu’il tremblait qu’elle ne pût, une fois mariée, retrouver ce même bonheur, et, ce qu’il souhaitait pour elle avant toute chose, c’était moins une situation brillante qu’un mari véritable, c’est-à-dire un homme de cœur et de courage, d’âme saine et loyale, artiste ou commerçant, peu importait, mais travailleur comme lui, qui fût digne de Francine et pût lui assurer, quand elle serait sa femme, le bonheur dont elle avait joui étant jeune fille, étant enfant. Sans doute, il ne prétendait point imposer à sa fille l’homme entrevu, rêvé par lui ; il la guiderait simplement, la conseillerait, comme doit faire un père, et se résignerait à son choix le jour où son cœur aurait parlé.

Aussi, n’avait-il jamais caché à Francine aucune des propositions qui lui étaient venues de droite et de gauche. Un jour, c’était un jeune homme dont elle avait été la demoiselle d’honneur au mariage d’un de leurs amis, et qui avait jeté les yeux sur elle ; une autre fois, un officier qui l’avait remarquée à une grande fête de l’hôtel Continental ; et son père ayant cru devoir lui demander ce qu’elle pensait de ce dernier :

Un officier ? Jamais de la vie !... Pour quitter Paris, m’en aller à cent, deux cents lieues, et ne plus te voir ?... Ah bien, non !

 — Il ne s’agit pas de moi, mon enfant, avait répliqué doucement Pommeroi, mais de ton bonheur. Il me serait dur de me séparer de toi, je l’avoue... Mais, quoi ! c’est la loi commune... Un jour arrive où nos enfants nous quittent, et, si douloureux que soit le coup, la pensée qu’ils se trouvent heureux là où ils sont suffit à nous consoler.

Et, comme une autre fois encore il lui parlait d’un ingénieur rencontré dans une maison amie, Francine l’avait entouré tendrement de ses deux bras, et, les yeux plongés dans les siens, son regard noyé de tristesse, elle avait dit :

 — Tu tiens donc bien à te débarrasser de moi, méchant ?... Me marier..., mais avec qui ?... Qui donc pourrai-je aimer, je ne dis pas plus, mais seulement autant que toi-même ?...

Pierre avait secoué doucement la tête et répondu :

 — Bah !... toutes les jeunes filles disent cela, et, le jour où elles ont enfin rencontré l’homme rêvé par elles, le père qu’elles adoraient est vite oublié... Tu verras cela !... Tout ce que je te demande, entends-tu, c’est de bien choisir !

Il y avait cependant un jeune homme pour lequel Pommeroi ressentait une sympathie très vive, une estime profonde, et qu’il aurait vu avec joie devenir le mari de sa chère enfant. C’était un jeune peintre, paysagiste comme lui, dont il suivait les progrès depuis quelques années avec un intérêt véritable, auquel il avait donné quelques conseils et qui était devenu pour lui plus qu’un élève, presque un ami, — Henri Le Roncel. Un travailleur et un vaillant, celui-là ! Il avait eu des commencements durs, de lourdes charges, avait soutenu une vieille mère, casé une sœur, et, malgré tout, à force d’énergie et de volonté, il était arrivé à se faire une place au soleil, humble place, à la vérité, mais honorable et rudement conquise. Il habitait un atelier, dans le haut de Montmartre, et souvent, le soir, il venait passer une heure ou deux chez les Pommeroi pour fumer un cigare, causer art, littérature, faire une partie de cartes ou écouter de la musique.

 — C’est moins gai qu’au Rat-Mort, lui disait le peintre en riant ; mais il faut bien s’embourgeoiser un peu de temps en temps !...

Francine, de son côté, l’estimait fort, et il ne lui déplaisait pas. Mais, outre que Le Roncel ne s’était jamais aventuré à lui faire même un doigt de cour, elle avait cru deviner, à quelques mots prononcés à demi-voix autour d’elle, que le jeune artiste n’était pas absolument libre de sa vie. On racontait, en effet, qu’il vivait maritalement avec une femme, — une créature inconnue dont chacun parlait sans l’avoir vue et sur laquelle courait une foule de légendes. Suivant les uns, c’était une cabotine du théâtre de Montmartre, suivant d’autres, un modèle qu’on voyait le dimanche au Moulin de la Galette et qui, durant la semaine, posait dans les ateliers du boulevard de Clichy. Quelques-uns la prétendaient jeune, d’autres la disaient usée, flétrie, une vieille rouleuse qui se cramponnait à Le Roncel et qu’il n’aurait point osé montrer dans la rue en plein jour. Au résumé, des bruits, des on dit, des commérages, mais rien de certain.

Aussi, un soir que Pommeroi et le jeune homme étaient demeurés seuls dans l’atelier, le peintre lui avait dit à brûle-pourpoint :

 — Eh bien, Le Roncel, vous ne songez donc pas à vous caser, mon garçon ?

Et, comme le jeune homme haussait les épaules sans trop répondre, il avait continué :

 — A votre âge, que diable, on doit y penser !.... Et puis, voyez-vous, c’est une chose qu’il faut faire en temps utile... Plus tard..., il est trop tard, on ne la fait plus !...

Croyant deviner alors le secret désir de Pommeroi et sentant bien que celui-ci le mettait au pied du mur, Le Roncel s’était décidé à avouer qu’il avait une liaison sérieuse.

 — Bah ! avait répliqué Pierre, une liaison..., tout le monde en a eu... Si ce n’est que cela !...

Le jeune homme avait dit d’une voix plus grave :

 — Moi, monsieur Pommeroi, c’est plus sérieux que vous ne supposez... Je ne puis pas rompre...

Pierre demanda brusquement :

 — Pourquoi cela ?... Est-ce que vous avez un enfant ?

 — J’en ai eu un..., mais il est mort.

— Alors !...

 — Que voulez-vous ?... Cette fille m’aime..., elle m’est dévouée... C’est moi qui l’ai débauchée et enlevée à sa famille...

 — Pourquoi ne l’avez-vous pas épousée, en ce cas ?

Le Roncel eut un moment d’embarras et de gêne.

 — Ah ! si j’avais pu ! dit-il enfin. Malheureusement..., vous comprenez..., le milieu où je l’avais prise..., son éducation..., tout cela... Je peux bien lui sacrifier ma vie, puisque je l’ai séduite..., mais lui donner le nom de mon père, ça, je ne peux pas !.,.

 — Oui..., oui..., avait répondu Pierre, devenu soucieux.

Puis, avec un soupir :

 — Allons ! c’est dommage !... Car, sans cela, si vous eussiez été libre..., eh bien, j’aurais été heureux de vous avoir pour fils, mon garçon !

Et, se dérobant à l’étreinte du jeune homme qui lui avait saisi les deux mains dans une effusion de reconnaissance :

 — Enfin, n’en parlons plus !... Chacun doit faire ce qu’il croit être son devoir. Faites le vôtre !

Et, depuis ce soir-là, jamais plus il n’en avait été question entre les deux hommes.

Au reste, Pommeroi n’avait pas tenté de nouvelles démarches. Heureux comme sa fille l’était elle-même de la vie qui leur était faite, se suffisant l’un à l’autre, ils avaient continué à jouir tranquillement de cette existence demi-bourgeoise, demi-artiste, en dehors de laquelle ils ne voyaient rien à désirer. Ils passaient à Paris six mois de l’hiver, et, sitôt l’ouverture du Salon et les premières belles journées de mai apparues, ils partaient pour la campagne, où Pierre se mettait à travailler en pleine nature, tantôt dans les environs de Paris, tantôt plus loin, suivant le caprice et la fantaisie de l’artiste. Tenant seulement à demeurer libre et à ne pas être dérangé, il se fixait de préférence dans les pays perdus, peu fréquentés, afin de s’y trouver bien seul et à l’abri des rencontres importunes. Puis, lorsqu’il y était resté quelques semaines, il se remettait en route pour aller planter son chevalet dans quelque autre endroit, toujours en quête de nouveaux sites et de paysages inexplorés.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin