Mission politique et maritime de la France au XIXe siècle, par Lullier (des Vosges),...

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E. Dentu (Paris). 1865. In-8° , 160 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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MISSION POLITIQUE
ET MARITIME
DE LA FRANCE
AU XIXe SIÈCLE.
118 — PARIS, IMPRIMERIE II. CARION, RUE BONAPARTE, 64.
MISSION POLITIQUE
ET MARITIME
DE LA FRANCE
AU XIXE SIÈCLE
Par LULLIER (des Vosges)
OFFICIER DE LA MARINE IMPÉRIALE
Delenda Carthago.
(CATON.)
PARIS
E. DENTU,
LIBRAIRE -ÉDITEUR,
Palais Royal, 17 et 19, galerie d'Orléans.
F. HUMBERT,
LIBRAIRE-ÉDITEUR,
Rue Cassette, 17.
1865
Tous droits réservés.
DEDIE
A MONSIEUR LE CONTRE-AMIRAL, BARON
CLÉMENT DE LA RONCIÈRE LE NOURRY,
CHEF D'ÉTAT-MAJOR DE S. EXC. M. LE MINISTRE DE LA MARINE
ET DES COLONIES
TÉMOIGNAGE DE SYMPATHIE ET DE RESPECT.
INTRODUCTION.
Tout ce qui arrive dans le monde a son
signe qui le précède.
Lorsque le soleil est prêt à se lever, l'ho-
rizon se colore de mille nuances, et l'orient
paraît tout en feu. — Le murmure confus
et le mouvement intérieur des peuples en
émoi sont le signe précurseur de la tem-
pête qui passera bientôt sur les nations
tremblantes.
(LAMENNAIS. — Paroles d'un Croyant, XXIII.)
Partout de redoutables problèmes ont été posés,
et veulent être résolus; partout de grandes souf-
frances se sont révélées, et demandent satisfaction.
Des principes nouveaux ont été solennellement
affirmés à la face des nations, et veulent être re-
connus.
Les traités, bases de l'ancien droit, ont été dé-
clarés déchirés (1). Un droit nouveau a surgi, et
veut être consacré.
Mais tout ce qui a été créé par l'épée, ne se délie
que par l'épée. Et un congrès n'est point un con-
(1) Discours du Trône, 5 novembre 1863.
_ 8 —
trat synallagmatique entre nations, c'est une tran-
saction entre vainqueurs et vaincus ; il ne donne
la paix qu'en emportant la guerre. Le temple de
Janus n'a que deux portes; on entre ou on sort;
et l'on ne parlemente pas sur les degrés. Dans ces
temps-ci, une proposition de congrès ne peut être
qu'une parole courtoise avant de tomber en garde,
ou l'exorde de l'excuse de Pilate,
L'humanité, dans ses transformations, a ses lois
comme la nature dans ses enfantements ; tout passe
au creuset de la douleur, et la vie ne s'achète que
par la souffrance. La vieille Europe a beau se re-
tourner comme un malade s ur sa couche ; ni l'opium
de ses diplomates ni les prescriptions de ses méde-
cins politiques ne lui feront recouvrer son léthar-
gique sommeil ; les uns et les autres sont impuis-
sants à lui ménager un répit, un arrêt, un retour
de l'aiguille sur le cadran d'Ézéchiaz.
Nous avons vu ce siècle faire son entrée sur un
char de triomphe dont les roues étaient teintes de
sang et le sommet chargé de lauriers, s'avancer
ensuite, marchant toujours, tantôt au milieu de
gloires sans nom, tantôt au milieu de désastres
sans exemple ; essayant de tout, usant, dévorant
tout; se détournant souvent de son chemin et se lais-
sant aller sur des pentes fatales vers des décadences
— 9 ■ —
profondes, mais s'arrêtant sur le bord des abîmes,
se relevant et reprenant sa marche, encore plein
d'un courage et d'une vigueur qu'on ne lui eût pas
supposés. Nous avons vu un siècle qui a déjà eu
une suite d'événements extraordinaires qu'il n'a
jamais été donné à aucune époque de reproduire,
qui a pénétré dans les mystères de la nature et lui
a arraché tant de secrets, qui a enfanté dans tous
les genres et dans tout ordre de sciences, une
niasse de prodiges plus étonnants les uns que les
autres, aussi différents dans leur nature que mul-
tiples dans leur nombre, admirables dans leur
éclat, féconds et utiles dans leur application, qui
semble tous les jours découvrir la veine réelle des
beaux-arts et se rapprocher de plus en plus de
leur type véritable.
Les espaces ont été abolis, les continents rappro-
chés, les mers subjuguées non-seulement dans
leurs surfaces sans limites, mais encore dans leurs
abîmes sans fond, par lesquels passe, pareille à une
aile rapide de feu, muette mais vivante, la pensée
de l'homme : les éléments, dont les lois ont été sur-
prises, nous ont transmis toute leur puissance,
la nature nous a livré tous ses mystères, et l'on
nous dirait arrivés au moment où la création en-
tière, mettant fin à ses anciennes révoltes, serait
— 10 —
enfin prête à se soumettre au joug de celui qui
lui fut donné pour dominateur.
Dans l'ordre des idées civilisatrices, des efforts
non moins remarquables ont été tentés; les bar-
rières qui séparaient les peuples ont été rompues,
les différences de races détruites, l'humanité en-
noblie par le principe sinon par le fait de la des-
truction de l'esclavage, des ambitions effrénées
qui, comme un torrent dévastatenr menaçaient le
monde, ont été arrêtées dans leur marche, des
fers ont été brisés, des peuples affranchis, enfin
on a commencé à s'ouvrir les voies de ce vieil
Orient, dont le passé fut si beau, dont le présent
est si triste, dont l'avenir.... mais c'est à Dieu seul
qu'il est réservé de connaître l'avenir.
Un siècle qui a fait tout cela, et qui, après tout
cela, marche encore, ouvrant toujours de nouveaux
horizons, créant de nouvelles merveilles, est émi-
nemment un siècle de progrès. La postérité qui
aura à le juger un jour le trouvera grand ; mais
après lui avoir constaté ce caractère d'indélébile
grandeur, elle trouvera aussi qu'il ne fut, somme
toute, qu'une féconde époque de transition. Elle
trouvera qu'ayant touché à toutes les questions,
il n'en résolut définitivement aucune-, que par lui
tout fut nommé, rien ne fut défini; qu'il marcha,
— 11 —
mais qu'il n'atteignit pas le but ; qu'il ouvri t plus
les voies qu'il ne les parcourut, et, pour le peindre
d'un seul trait, elle dira que son caractère essen-
tiel et distinctif fut un caractère de préparation.
Elle répètera aussi ce que Michelet, notre grand
historien, a dit du XVIe siècle : c'est un héros.
Gui, l'avenir et la postérité diront que notre
siècle fut un siècle de préparation : il est venu en
ouvrant de nouveaux horizons, il s'en va en indi-
quant de nouvelles et de plus grandes perspectives.
— Il s'en va en léguant à un autre siècle un grand,
un terrible héritage, de la gloire peut-être, peut-
être d'effroyables malheurs.
Jetez un regard sur la terre : Voyez l'état du
temps, le cours des choses; étudiez les hommes, les
événements ; examinez les signes... Contemplez et
méditez, voyez le spectacle qui offrent les peuples :
Les uns, jeunes de désirs, vieux de civilisation,
pris de passions effrénées, s'agitent, se tourmen-
tent, tournent et se retournent dans un cercle brû-
lant placé sur des abîmes; les autres neufs, par
l'âge et l'énergie des forces, vieillis cependant tout
d'un coup par cette même civilisation dans laquelle
ils sont tombés comme on tombe dans un gouffre,
se réveillent, se lèvent, se meuvent, se poussent,
trop pleins d'une sève surabondante de vie, ou
— 12 —
comme chargés d' un poids trop lourd. Et en atten-
dant, de toutes parts on est inquiet, troublé : on
est à se regarder, à attendre ; on se questionne, on
écoute, on se désole, on se recule ou on avance en
tremblant, on prédit, on craint, on espère.... Ah!
c'est que le temps des illusions est passé : les évé-
nements sont là, les canons vont parler! En atten-
dant, rien n'est solide : sous les pieds, la terre
tremble.... et l'horizon toujours chargé, et l'avenir
toujours sombre....
Que veut dire tout cela? Que va-t-il arriver? O
hommes, dites, dites, votre oeil n'a-t-il pas vu
dans le lointain quelque chose venir, quelque
chose de vague, d'immense, de.... sinistre.... quel-
que chose de grand, de mémorable, de triom-
phant? Dites, dites, avez-vous entendu ce grand
bruit qui s'avance, le bruit de la marche du
monde? Et dans le silence de votre âme, ce souffle
qui passe, ce souffle de Dieu., avez-vous pu le sai-
sir ? Les heures, pouvez-vous les compter?,..
« L'homme s'agite ici-bas, et là-haut Dieu le
mène, » dit Bossuet. Vérité profonde et de tous les
temps ! Tout ce qui arrive dans le monde, les plus
petites comme les plus grandes choses, celles que
l'homme voit et qu'il comprend,' comme celles
qu'il n'aperçoit pas ou dont quelquefois il s'ob-
— 13 -
stine à ne saisir ni le sens ni la portée, tout est
l'oeuvre d'une volonté souveraine, tout décèle une
action invisible depuis le cri de la conscience et les
voix intérieures qui parlent à nos âmes jusqu'à la
course des astres qui brillent dans les cieux ; tout
arrive selon les vues divines et dans l'ordre des
causes et des fins éternelles. Dieu, de son doigt
inflexible, avance ou recule les lignes rouges ou
vertes que les hommes tracent sur les mappe-
mondes-, il fait et défait à son gré l'oeuvre des
congrès, et nul ne peut sonder l'abîme de ses im-
pénétrables desseins.
Nul n'a le secret de l'avenir, et pourtant les évé-
nements qui s'approchent portent leur ombre de-
vant eux et l'histoire a ses enseignements. Celui
qui l'étudie superficiellement croit y voir à
chaque pas un jeu du hasard ou un coup de la
fortune. Mais celui qui se complaît dans les médi-
tations de cette science sublime reconnaît bientôt,
avec une ivresse mêlée de gratitude, que rien n'est
donné au hasard, ni dans la fortune des hommes
ni dans la destinée des empires. — Rien, depuis le
jour où Marius alla cacher sa tête triomphale sous
les roseaux de Minturne jusqu'au jour où le grand
homme du siècle est allé expier sur les roches de
Sainte-Hélène les excès d'une ambition exempte
— 14 —
de prévoyance. — Rien, depuis l'époque où l'em-
pire romain, miné par sa base, s'écroula en cou-
vrant l'univers de ses débris jusqu'à l'heure fatale
où, pour le malheur de la France, retentit sur les
hauteurs de Montmartre le sinistre hourrah des
hordes du Nord (1).
Promenez vos regards sur l'histoire, une exégèse
rigoureuse de ses phases vous permettra de déga-
ger de son sein ces lois éternelles qui emportent
les mondes et régissent les sociétés dans l'or-
dre moral comme dans l'ordre matériel; lois
admirables où se lisent en traits indélébiles les
preuves de la mystérieuse intelligence qui veille
sur l'humanité. Elle vous apparaîtra, l'inflexible
balance où se pèsent les destins des peuples,
où se mesurent l'élévation et la chute des em-
pires; vous y découvrirez encore la source fatale
d'où jaillissent les révolutions et les guerres, et
vous reconnaîtrez que les dates mémorables que
portent ces douloureuses mais indispensables ca-
tastrophes, ne sont pas semées là par un hasard
aveugle, jaloux, mais qu'elles marquent les limites
de la patience humaine ou les éclats de la colère
(1) Les hommes sont les maîtres de leurs destinées, les peuples so-
lidaires des actes de leurs gouvernements, et «l'histoire, dit Michelet,
n'est que le combat de la liberté contre la fatalité.»
— 15 —
divine. C'est avec ces chiffres, posés là par l'his-
toire, et d'après les préceptes d'une saine déduc-
tion philosophique, que l'observateur impartial et
recueilli doit examiner la situation singulière et
anormale faite à l'Europe moderne, rechercher les
conditions sous lesquelles elle peut retrouver la
sécurité et le repos et essayer de poser, d'une main
libre et sûre, les bases difficiles du nouvel équi-
libre.
Les hommes passent, mais l'homme reste. Et,
l'histoire, miroir du passé, ouvre sur le présent la
porte par laquelle on peut parfois entrevoir
l'avenir.
MISSION
POLITIQUE ET MARITIME DE LA FRANCE
AU XIXe SIÈCLE.
CHAPITRE I.
L'ÉTOILE DES NATIONS. — MISSION DE LA FRANCE.
L'Athénien disait : Salut , cité de Cé-
crops ! O monde, tu diras bientôt, en fixant
la France : Salut, pays de la Providence !
(D'après une pensée de MARC-AURÈLE.)
Lisez l'histoire des peuples, promenez vos regards sur le
globe, partout où ne règne pas la civilisation européenne,
l'état sauvage et barbare prévaut, et la civilisation, quelque
ancienne qu'elle soit, ne peut en rien être comparée à la
nôtre; elle peut présenter ailleurs quelques germes de force
et de durée, mais c'est la durée de ces statues de marbre qui,
dans leur immobilisme, voient passer devant elles des flots
de générations et s'endorment sans progresser dans le statu
quo, jusqu'à l'heure fatale où retentit pour elle le glas de la.
décadence.
Arrêtez maintenant vos yeux sur l'Europe et passez en
revue les nations qui s'en partagent la surface, vous.verrez
que presque toutes sont assises sur des bases fragiles et éphé-
2
- 18-
mères, que leurs civilisations sont faussées, maladives, in-
fécondes.
Sans doute, plusieurs, en dehors de la France, présentent
beaucoup de mouvement, d'activité ; mais quel mouvement?
quelle activité ? Les unes, dominées par l'esprit mercantile,
possédées de la fièvre du gain, abordent des plages inconnues
où elles déposent la surabondance de leurs populations et
établissent de nombreuses factoreries, mais c'est là tout leur
génie ; et si elles s'enrichissent, elles se minent à l'intérieur,
elles se dépravent et marchent à leur décadence sur une
pente rapide, sans jamais pouvoir assurer, sur une base
durable, leur félicité intérieure. D'une part, des castes or-
gueilleuses qui, de leurs lèvres avides, épuisent avec fureur
tous les trésors de la terre ; de l'autre, des populations dé-
faillantes qui, sous tous les climats, fuient leur patrie, chassés
par la faim et la misère. D'un côté, des monceaux d'or, de
l'autre, des troupeaux de squelettes. Scandaleux et lamen-
table tableau ! — D'autres, continuellement en proie aux
dissenssions intestines, combattent éternellement pour quel-
ques lambeaux de liberté publique, négligeant leur organi-
sation sociale, oubliant leurs libertés politiques. Celles-là ne
mériteraient pas même que la postérité conservât leur nom,
si le génie du beau ne brillait chez elles d'un éclat indicible,
si les monuments de leur savoir, comme un miroir, ne reflé-
taient les arts traditionnels de l'Orient. — D'autres, portent
sur leur front le formidable destin de la conquête ; exaltées
par un fanatisme violent, elles se donnent la mission de
subjuguer le monde. Ressemblant aux vagues battues par
l'ouragan, elles se soulèvent en menaçant d'engloutir la
civilisation moderne ; mais leurs efforts sont vains ; refoulées
sans cesse dans leurs glaces, elles retombent sur elles-mêmes.
— D'autres, véritables mosaïques de peuples, amalgame de
- 19 —
races, dont les passions mal refroidies tourbillonnent dans
leur sein, marchent, à travers le sang et les ruines, à la
poursuite d'une unité chimérique. Mal assises, rongées par
les dissensions, elles vivent au milieu d'alarmes et de dé-
fiances qui paralysent leur essor et les tiennent plongées
dans un perpétuel engourdissement. — Jetez maintenant les
yeux à l'orient, et vous verrez comme une mare impure, que
les ardeurs du soleil achèvent de dessécher, les fils de Ma-
homet et d'Omar aux genoux de la puissance européenne,
mendier une. protection que la politique ne leur accorde qu'en
y mêlant le mépris et le dédain. — Parlerai-je aussi du
douloureux tableau qu'offre aux amis de la liberté la jeune
Amérique, naguère si prospère et si florissante, aujourd'hui
dévorée par ses passions et la guerre civile, pour avoir osé
oublier les grands exemples de Washington et de Francklin ?
Non, sa cause n'est pas jugée. Respect à la grande républi-
que ! on ne désespère pas de la liberté !
Tel est le tableau que présentent les civilisations modernes
en dehors de la France. Celle-ci, reine par l'esprit, la science
et la gloire, s'avance rayonnante à la tête des races latines ;
étoile des nations, elle marche, le flambeau à la main, à l'a-
vant-garde du progrès et de la fraternité humaine ! Sa langue
est la langue de l'Europe; sa littérature est la littérature
universelle; ses armées ont fait le tour du monde, et son
ancre a deux becs pour tout saisir, comme son pavillon trois
couleurs pour tout dominer (1)! Quand elle parle, le monde
écoute, un travail mystérieux se fait dans les esprits, et les
idées de progrès, d'amour et de liberté germent dans tous les
(1) D'un de ses becs, l'ancre saisit la terre; de l'autre, elle prend
possession de l'onde. Le rouge est le signe de la souveraineté ; le bleu
est la couleur des arts; le blanc, l'emblème de la civilisation et de la
paix qu'elle doit donner au monde. (Analogie universelle.)
— 20 —
coeurs. Les peuples libres envient son génie et sa puissance,
les peuples esclaves implorent sa clémence ; tous la craignent
et l'admirent. A son nom, les rois pâlissent sous leurs dia-
dèmes ; à sa voix, les peuples, assis à l'ombre du despotisme,
secouent leurs fers, et le mot magique de liberté frémit sur
leurs lèvres ; à sa vue, les victimes se lèvent, les bourreaux
tombent, les tyrans fuient épouvantés ! Ave, stella mundi !
D'où vient qu'en tous les temps, qu'à toutes les époques,
la France a joué dans la civilisation ce rôle considérable?
D'où lui vient cette immense supériorité morale qui n'a d'é-
quivalent dans l'histoire que la puissance spirituelle de
Rome au moyen âge? D'où son génie est-il sorti si riche,
si fécond, si varié? D'où lui vient ce cachet de noblesse,
de dignité, de grandeur? Quelle est cette auréole qui brille
sur son front d'un si vif éclat? Qui lui a donné ce flambeau
qui resplendit pour toutes les nations et d'où s'échappent,
quand elle l'agite, des torrents de lumière? D'où lui vient
enfin ce privilége exclusif d'exciter l'enthousiasme des peu-
ples et d'allumer sans cesse la colère des rois ?
De la radieuse mission qu'elle tient des mains de la Provi-
dence. Sa destinée à cette haute et glorieuse mission est
écrite dans son histoire, dans ses moeurs, dans le génie de sa
langue, dans le caractère de ses peuples, dans les richesses
de son sol, dans la position qu'elle occupe sur le globe. Nou-
veau Messie, elle doit apaiser toutes les souffrances, éteindre
et effacer toutes les haines, réconcilier toutes les races,
abaisser toutes les barrières et briser tous les fers ; c'est elle
qui doit faire retentir le cri de ralliement, précurseur de
l'émancipation définitive, et donner au monde la paix et la
liberté.
Un coup d'oeil sur son histoire, un regard jeté sur son pré-
sent suffiront pour convaincre les plus incrédules de son gé-
nie, de sa puissance, de sa mission. Il n'y a pas en Europe
une contrée plus richement favorisée du soleil, une nation
plus heureusement développée, plus dégagée des servitudes
du passé, plus vivace dans son essor et plus fortement cons-
tituée que la France moderne.
Baignée par deux mers qui lui ouvrent, l'une l'Orient, et
l'autre le Nouveau Monde, elle a deux cents lieues de côtes
semées d'excellents ports d'où sa marine marchande peut
s'élancer à tous les vents et porter chez les peuples les fruits
de son sol, de ses travaux, de ses arts, de son génie. Puis-
sance agricole au premier degré, son climat, comme sa terre,
se prête à toutes les cultures nourricières et fécondes, sans
lesquelles il n'y a pas de sérieuse indépendance pour un
grand pays ; et, quand on le voudra, ce capital social, cette
première mise de la Providence, pourra s'accroître d'un tiers
au moins, sans qu'il soit besoin d'étendre ses frontières,
d'augmenter d'un arpent son splendide domaine. Ses flancs
géologiques, mal fouillés jusqu'ici, sont assez riches pour
alimenter, des siècles durant, ses jeunes industries, et l'An-
gleterre, à qui le bois a manqué plus d'une fois, a jeté des
regards de convoitise sur ces belles forêts des Pyrénées et du
Jura, qui rappellent encore l'opulente chevelure de la vieille
Gaule.
Quant à ses moyens de parcours, si la France est au des-
sous de certains pays, en lignes artificielles, en est-il que la
nature ait plus richement dotés en voies artérielles, en ri-
vières et en fleuves? En est-il un seul qui soit plus ouvert,
plus facile aux rayonnements, et dans lequel on puisse mieux
organiser la circulation ?..
Ainsi, par la douceur de son climat tempéré, par la riche
variété de ses aptitudes, par ses énergies natives que forti-
— 22 —
fient et que développent les plus heureuses conditions d'air
et de soleil, la terre française est un pays de production par
excellence; elle a les sources de la vie, les racines de son
indépendance en elle-même, dans son propre sein, et mieux
partagée que sa voisine, dont l'opulence habilement vantée
sur toutes les mers, est soumise aux chances des tempêtes,
des marchés et des guerres, la France, pour son travail et
son pain, n'est tributaire que de son sol et de son courage.
La France est le plus beau domaine de l'univers, disait le
vieux Sully; son sillon roule de l'or comme les fleuves de
l'Amérique ; il faut savoir l'ouvrir et vouloir. C'est ce qu'a
fait la Révolution française en détruisant la glèbe et la main-
morte, pour livrer à l'infatigable labeur des fibres charmes,
à l'énergique activité du paysan affranchi cette terre pleine
de trésors. La double émancipation de l'homme et du sol
qu'étouffaient depuis des siècles les institutions féodales et
les fantaisies parasites, n'a-t-elle pas doublé, en valeur de
produits, la puissance du domaine ? N'a-t-elle pas fait ger-
mer, chaque année, deux moissons qui grandissent toujours,
celle des épis et celle des citoyens ?
Dans son chantier à peine ouvert, tous les matériaux abon-
dent; dans ses carrières et ses mines, comme en des réser-
voirs profonds, s'étagent des richesses longtemps inconnues, à
peine entamées. Elle a le bois, le fer, le marbre, la pierre, tous
les éléments, tous les matériaux sous la main. Dans l'exécu-
tion des ouvrages d'art et de goût, des industries raffinées, le
travailleur français n'a pas de rival, et à chances égales d'ap-
prentissage et de salaire, il peut lutter, en toute opération, avec
les plus habiles. C'est à la puissance aveugle et formidable
de la matière que l'Angleterre doit principalement ses succès,
tandis que dans les procédés mécaniques que l'industrie fran-
çaise appelle à son secours, il y a toujours une large part
- 23 --
réservée à l'intelligence, à la personnalité de l'ouvrier. En
Angleterre, que le peuple des centres manufacturiers se lasse
d'alimenter de sa chair et de son sang les engrenages de la
fabrique, et l'industrie cotonnière aura cessé d'exister. Que
l'Amérique mette un droit plus élevé à la sortie de ses cotons,
ou finisse, — ce qui est dans un avenir prochain, — par les
employer elle-même, et la manufacture anglaise, obligée de
recourir à l'Egypte et à l'Inde, disparaîtra devant cette con-
currence redoutable. Quoi qu'il arrive, au contraire, la fa-
briqué française se maintiendra aussi longtemps que le goût
subsistera en Europe.
La France, dans l'industrie, comme dans les arts, comme
dans la politique, est un foyer d'initiation. Le berceau de
son industrie se perd dans la nuit des temps. Souvent elle
crée, et quand elle prend à l'étranger un procédé nouveau,
elle le fait sien, en lui donnant, avec le cachet de son gé-
nie, ce caractère d'élégance et de grâce qui le fait accepter
du monde entier. On se tromperait on croyant que la
science manufacturière est le privilége de la race anglo-
saxonne. Et, en effet, presque tous les états européens
avaient déjà d'importantes fabrications, que l'Angleterre
était encore dans l'enfance de la civilisation. Qui lui a fourni
ses premiers tisserands pour la toile et le drap? Les com-
munes florissantes des Pays-Bas. Qui lui a donné ses tis-
seurs en soie ? Louis XIV détruisant, en un jour, le
merveilleux édifice élevé à la gloire de l'industrie française,
par le grand Colbert. C'est à dater de cette époque seule-
ment que l'industrie anglaise commença à compter dans le
monde, tant il est vrai que l'Angleterre n'a vécu surtout que
d'emprunts. Et, la vapeur, et le gaz, va-t-on dire ? Sans
doute, elle a appliqué ces deux admirables découvertes,
appelées à rendre de si grands services à l'industrie; mais
qui ne sait que ce fut en France que [les lois en furent po-
sées par deux génies méconnus. Vers quelle fin tend l'indus-
trie anglaise? Elle court en aveugle à la banqueroute et au
suicide ; l'industrie française, plus heureuse, a mesuré la
carrière qu'elle veut parcourir, et elle ne s'arrêtera qu'après
avoir atteint son but : l'émancipation du travail et la soli-
darité. Le commerce maritime de la France ne voit-il pas
aussi s'ouvrir devant lui des perspectives assurées, qui se
ferment déjà et qui se fermeront de plus en plus pour le
commerce maritime de l'Angleterre ? Sans doute, la France
ne possède point autant de navires que la Grande-Bretagne.
Mais que faut-il pour établir une puissance navale, qu'elle ne
possède pas encore? N'a-t-elle point un immense et magni-
fique littoral? Ses marins du Nord et du Pas-de-Calais, de la
Normandie et de la Bretagne le cèdent-ils en rien aux meilleurs
matelots de l'Amérique et de l'Angleterre. Ses constructeurs ne
sont-ils pas renommés entre tous par leur habileté ? Qui donc
en Europe oserait se dire l'égal de M. Dupuy de Lhôme, l'ingé-
nieur du Napoléon et de l'Algésiras? Est-ce que le fer, le
bois, le chanvre et le charbon n'abondent pas sur son sol ?
Est-ce que ses officiers sont moins instruits, ses équipages
moins disciplinés? A-t-on jamais vu nos patriotiques mate-
lots de l'Armorique, de la Flandre ou du Midi ériger la
désertion en système, ou proférer cette parole impie: «Nous
combattrons avec l'ennemi.» Ah ! cette communion de tous
les coeurs dans le sentiment de l'honneur national, voilà la
grande force de la France! Les partis peuvent se disputer
l'empire, mais le peuple n'a qu'une pensée: c'est l'honneur
du drapeau, l'inviolabilité du territoire.
Sans doute, encore l'Angleterre a plus de colonies que
nous, mais il n'existe aucun lien d'affection entre elles et
la mère-patrie, Après avoir été impitoyablement exploitées,
95 -
elles sont tombées dans un tel épuisement, qu'elles sont
devenues une charge improductive et ruineuse pour la mé-
tropole. Une seule pensée les domine, c'est une séparation
prochaine, définitive, et parmi les hommes d'État les plus
influents de l'Angleterre, quelques-uns en sont arrivés à ré-
clamer eux-mêmes, ce remède héroïque, tant l'union de
l'Angleterre et de ses colonies a été pénible et inféconde. Les
colonies que les traités de 1815. ont laissées à la France
sont-elles animées de pareils sentiments?.La désaffection
en est-elle venue à ce point, qu'un divorce soit fatal et pro-
chain ! Il n'en est rien ; grâce à la puissance.de cohésion
qui distingue l'esprit français, nos colonies n'ont qu'un
voeu: c'est de rester françaises. Toutes les joies, toutes les
douleurs de la patrie; trouvent un écho chez ces filles de
notre nationalité. Peut-on en dire autant des colonies qui
ont eu le bonheur d'échapper à l'exploitation,britannique ?
Elles ne subissaient que péniblement son joug, elles n'ont ja-
mais reporté vers l'Angleterre un regard d'émotion ou de
regret.
Il est un point sur lequel la fortune à venir de la France
ne saurait être douteuse, nous voulons parler des bénéfices
du transit. Par sa position, la France est le chemin obligé
que doivent traverser les échanges entre le nord et le midi
de l'Europe, entre le centre et l'est du continent et le Nou-
veau-Monde. D'une part, l'importance nouvelle réservée à la
Méditerranée à l'orient, par l'entreprise de Suez, de l'au-
tre, les ports de Brest promettent un immense accroissement
au transit français. La Suisse, l'Allemagne, l'Italie, la Bel-
gique, l'Angleterre elle-même devront," de toute nécessité, re-
courir à l'intermédiaire des voies ferrées de France.
Quant à la science, quel est le pays où elle a jeté plus
d'éclat, soit comme application, soit comme théorie? Quelle
— 26 —
est entre toutes, la patrie des inventeurs, depuis Salomon de
Caux jusqu'à Jacquart? Quel est le laboratoire mystérieux
dont le creuset ait plus expérimenté, plus rendu depuis un
siècle, en découvertes, que celui de Lavoisier, que celui de
l'Institut de France ?
Si on jette maintenant un regard sur la puissance militaire
et sur la position des différents états, on voit également qu'il
n'est pas de contrée destinée à être plus forte et plus homo-
gène. En effet, la nature n'a point oublié, en formant cet
admirable bassin où se marient les productions des climats
les plus divers, de pourvoir à sa défense. Elle a élevé ces forte-
resses gigantesques qui protégent la France contre l'invasion et
ne lui permettent pas de se faire raisonnablement conquérante.
Les Alpes et les Pyrénées suppléent à la mer, complètent sa
sécurité, en sauvegardant celle des peuples qui l'avoisinent.
Au nord et à l'est sa frontière est ouverte, mais qu'a-t-elle à
redouter ? Une population guerrière est là pour boucher les
trouées faites dans ses anciennes limites par les traités de
1815, et c'est par cette large échappée que passent les idées
françaises qui se répandent dans toute l'Europe pour y pré-
parer l'avénement de la révolution universelle. On a dit
des nations insulaires qu'elles ont le bonheur de trouver,
dans la mer qui les environne, un inexpugnable rempart,
mais cet avantage n'existe plus depuis la vapeur et il n'y a
pas moins toujours eu là un inconvénient immense. Il est en
effet impossible que les habitants d'une île, considérés dans
leur ensemble, s'associent aussi promptement que les peuples
continentaux au mouvement général qui emporte l'humanité
vers le progrès. Le fluide électrique, cette force inconnue
arrachée aux éclairs, et qui mêle par un fil qui tremble au
fond des mers le courant des idées avec le courant des flots,
est un intermédiaire impuissant. L'isolement conduit à l'é-
— 27 —
goïsme, inspire les pratiques brutales ou cauteleuses, et fait
voir dans les hommes des autres nations des étrangers, hostes,
et non des frères..
Dans les veines de cette France si robustement assise, coule,
comme pour la rajeunir sans cesse, le sang de deux races
distinctes, celle du Nord et celle du Midi qui se croisent et se
complètent l'une et l'autre. Son génie est ainsi sorti de l'al-
liance vivace des deux grands éléments de la civilisation
moderne. La spontanéité, l'activité pétillante et l'imagination
méridionale, la fermeté, la profondeur et la persévérance de
l'esprit du Nord sont venues se combiner pour former ce que,
dans l'Europe, on est convenu d'appeler l'esprit français, et
ce qui, dans l'histoire, s'appelle la raison par excellence : le
bon sens.
Quelle nation peut aussi mettre en ligne une armée compa-
rable à celle qui se lèverait en France, au premier appel ?
Ce n'est pas l'Angleterre qui, en cas d'agression, ne rallierait
pas cent mille hommes sachant manier les armes. Ce n'est
pas la Russie, à qui il faut dix ans pour faire un soldat, et qui
n'a jamais eu plus de 500,000 hommes sur pied, quoiqu'elle
en ait 940,000 sur le papier. Ce n'est pas l'Allemagne, avec
ses fils inoffensifs. Sans parler de notre armée régulière qui,
demain, réunirait 637,000 hommes; sans parler de ces
300,000, formidable réserve qui, après avoir fait les guerres
d'Afrique, de Crimée et d'Italie, sont rentrés dans leurs foyers
et reprendraient le fusil ; quel peuple que celui qui pourrait
avoir une garde nationale de 1,500,000 hommes de dix-huit à
quarante-cinq ans, sur laquelle il pourrait compter pour re-
pousser une invasion ! Oui, quel peuple que celui où tout
homme naît soldat, comme en Angleterre il naît marchand;
où tout ouvrier, tout laboureur se redresse et se met au pas
— 28 —
militaire, en voyant briller au soleil les éclairs d'une épee !
Demandez aux rois de l'Europe contre qui ils entretiennent
leurs innombrables armées permanentes ?.
Voilà pour la puissance de la France, voilà pour son pré-
sent ; jetons maintenant les yeux sur son histoire, et sa
mission en sortira claire, nette, incontestable. Si la France,
il y a cinquante ans, quand ses yeux s'ouvrirent à la lumière
n'avait voulu, comme l'Angleterre autrefois, que faire un
sort à sa bourgeoisie, lui donner place dans ses assemblées à
côté des classes souveraines, l'investir comme on a investi
les communes d'un mandat de contrôle sur les deniers pu-
blics ; si, sans préoccupation de ses prolétaires et des étrangers,
elle n'avait voulu que livrer aux capitaux affranchis du
tiers-état, à son activité redoutable, à l'exploitation de ses
concurrences, le travail esclave de l'atelier et des champs,
nul doute qu'elle n'eût fait fortune comme l'Angleterre. Elle
n'aurait pas vu se lever contre elle les coalitions furieuses qui
l'ont épuisée tant de fois.
Nous en venons toujours au parallèle avec l'Angleterre,
comme autrefois, Sparte servait de terme de comparaison
pour Athènes, et Carthage pour Rome ; parce que l'Angleterre
est la rivale historique de la France, son ennemie la plus
constante, et en même temps, une des plus riches et des plus
puissantes nations du globe.
Mais la France a une autre mission dans l'humanité, et elle
ne voulut point, au XVIIIe siècle, s'arrêter à cette évolution
bâtarde, nous dirons mieux, elle ne le pouvait pas, car telle
est la logique de son génie, qu'elle est forcée d'aller jusqu'au
bout quand l'idée la saisit, et tant qu'elle voit clair à l'hori-
zon. C'est là sa qualité distinctive, essentielle, et cette loi de
la nature est écrite partout à grands traits dans la longue
— 29 —
série de ses développements, dans les belles époques de son
histoire.
Ainsi, dès la première jeunesse de l'Europe chrétienne,
elle apparaît déjà constituée, vivante, au milieu des autres
nations qui se heurtent comme des vagues, et qui n'ont
encore pour s'abriter que leurs chariots d'invasion ou leurs
boucliers de bataille. A peine les nouveaux maîtres venus du
Rhin et les débris de la race vaincue se sont-ils touchés,
qu'ils entrent en fusion, et que la patrie, qui commence à
poindre, aspire à l'unité. Clovis écrase les dernières pha-
langes de la vieille Rome, endormies sous les roses de Poestum.
Il asseoit son camp, il groupe ses leudes, fait de la Gaule un
royaume et prend la bannière du Dieu nouveau, du Dieu qui
rallie, du Dieu des vaincus. Ses fils partagent son domaine ;
ils se déchirent comme des louveteaux, et l'unité qui naissait
va se perdre en fiefs morcelés, en clans sauvages. Aussitôt
apparaît et monte sur le pavois une seconde race, grande
par le conseil et forte par l'épée. Pepin relève le pouvoir,
concentre les forces éparses en mille intrigues, en mille
mains. Charlemagne, qui résume en son génie toutes les
facultés de l'action et de la pensée, fonde d'une part
l'empire d'Occident, et de l'autre, établit dans Rome, la
nécropole des dieux, le grand arbitre du moyen âge : la pa-
pauté. ■
La France a donc conquis son unité politique et son unité
morale : elle a sa théologie que la foi défend, son armée, la
terreur des barbares, et son gouvernement qui, sous le casque,
est déjà inquiet de l'idée, quand les autres nations bégaient
à peine. Elle commence à parler le langage des arts qui,
fuyant les hordes de l'invasion, se sont réfugiés dans Byzance,
leur dernier sanctuaire ; elle recherche, elle épèle les vieux
manuscrits de la Grèce et de Rome qu'Omar voulait brûler ;
— 30 —
elle fonde même une espèce d'Académie, rare primeur de la
civilisation qu'Alcuin savoure, et les capitulaires lui donnent
une législation fixe, comme aux sociétés que les siècles ont
déjà mûries.
Malheureusement, ce premier essai ne pouvait aboutir ;
c'était la tentative prématurée de quelques intelligences d'é-
lite ; les masses vassales y restaient étrangères, et les lèvres
farouches des chefs barbares , habituées à la coupe du sang,
ne pouvaient goûter cette ambroisie. Aussi, le jeune arbre
d'Alcuin et de Charlemagne s'étiola-t-il bientôt sous le rude
vent des guerres, et la féodalité, du haut de ses mille tours,
étendit partout sa main de fer, abritant sous ses créneaux
les familles et les terres de la patrie, que guettaient de nou-
veaux barbares attardés sur le chemin de l'invasion.
Mais lorsque la conquête eut enfoncé profondément ses
pieux dans le sol gaulois, lorsque la famille et le travail
furent acclimatés, la châtelaine ouvrit la fenêtre du manoir
et, du haut du balcon, parut aux tournois comme une mes-
sagère de civilisation. Le gantelet s'assouplit, les moeurs se
policèrent, et la France eut un premier parfum de printemps,
au milieu de ce long hiver du moyen âge qui l'abritait sous
ses neiges. Bientôt, d'ailleurs, le clairon des croisades reten-
tit : les chevaliers se mirent en selle pour le pèlerinage armé.
Les luttes intestines et parricides cessèrent à la voix des prê-
cheurs, et le travail chargé de remplir l'escarcelle de ses
maîtres qui partaient pour un si long voyage, le travail prit
ses chartes en payant rançon et commença son affranchis-
sement.
La commune venait de naître, timide encore, clair-semée
et bien pauvre ; mais, laissez faire, laissez aller le travail et
le temps : avec Philippe-Auguste et Louis le Gros, elle saura
— 31 —
bien grandir, accroître son trésor, étendre et féconder son
domaine, jusqu'à ce que Louis XI, rasant les têtes et les
tours, la confie à Richelieu qui dira : Travaille en paix,
sans crainte du baron ni du routier ; la hache a fait son
oeuvre, tu n'as plus qu'une patrie : la France, tu n'as plus
qu'un maître : le Roi ! Grande époque, après tout, avec ses
violences et malgré ses crimes, que cette dernière partie du
moyen âge où se cache, au pied des forteresses, l'humble
berceau de la-bourgeoisie qui s'écriera si fièrement en 89 :
« Le Tiers-Etat, c'est tout.»
Non-seulement il y eut ce noble et saisissant spectacle de
la commune et de la royauté se dégageant : celle-ci des ser-
vitudes féodales , celle-là des priviléges seigneuriaux qui
pesaient sur la couronne ; mais, à côté de ce drame politi-
que intérieur et pour ainsi dire de famille, deux autres révo-
lutions furent tentées et se développèrent au milieu des
désastres. La première attaquait la société française dans sa
nationalité, dans son indépendance; la seconde dans sa
communion morale et religieuse. L'Anglais-Normand com-
mença d'abord. Inquiets, dans leur île qui ne suffisait pas à
leur ambition, et n'ayant pas encore hissé la voile du long-
cours, les héritiers de Guillaume se jetèrent sur nos côtes,
sur nos villes, sur nos provinces ; leurs entreprises, quoique
mêlées de revers, marchèrent si vite et si bien au gré de leur
convoitise qu'il y eut un moment, dans cette sombre histoire
de nos hontes et de nos malheurs, où le roi de France, le
successeur de Charlemagne et de Philippe-Auguste, s'appela
le roi de Chinon. Le peuple n'avait point encore paru, et ces
grandes levées qui devaient, quelques siècles plus tard, ba-
layer l'étranger, ces grandes levées de la patrie se courbaient,
vassales ignorées, sur le sillon rougi par le sang des Jacques.
LaFrance n'avait que son droit et l'épée de ses nobles contre
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les lances des Angio-Normands. Or l'épée de ses nobles
étant brisée, seule tutrice armée de la patrie, la féodalité se
trouvait impuissante à la couvrir, et la monarchie, qui lais-
sait le peuple au chenil, avait à peine eu le temps d'ébaucher
la commune des bourgeois; la monarchie nationale semblait
fatalement condamnée. D'où vint le salut? Du chenil. Le
peuple et la foi s'incarnèrent dans une jeune fille ; le peuple
et la foi, ces deux forces qui changent et font les destinées.
Grande et solennelle affirmation des voix intérieures ! dit
Michelet. Que signifie surtout la vierge de Vaucouleurs,
cette fille des champs et de l'ignorance, si ce n'est la France
prolétaire, qui ne sait pas les habiles méthodes de la bataille,
mais qui se sent vivre dans sa foi robuste et s'affirme dans
son fanatisme au milieu des races illustres et des nobles
épées défaillantes ? Le peuple esclave et mineur, n'ayant que
le couteau, ne peut encore entrer dans l'arène des guerres
qui ne s'ouvre que pour les reîtres et les barons. Alors il
sort de ses rangs un porte-bannière qui le représente dans
sa foi profonde, et la France est sauvée ! Oui, le peuple et la
foi dans une incarnation naïve et touchante, voilà Jeanne
d'Arc ! Tout le reste n'est que légende.
Mais à peine la nationalité française échappait-elle au
péril suprême, qu'elle était violemment atteinte dans son
unité religieuse. L'esprit du fibre examen venait de naître
au milieu des bûchers, et la révolte des idées courait déjà à
travers l'Europe comme une trombe. Un déchirement pro-
fond s'opérait ainsi dans la conscience humaine, révolution
plus haute, plus redoutable mille fois que les jeux de la
force, que toutes les invasions accomplies par les armes,
schisme boiteux d'abord, mais qui grandira plus tard à tra-
vers les supplices et les guerres, jusqu'à ce que ce vague
rayon inonde le monde de ses clartés et qu'il s'appelle
- 33 -
la philosophie. A cette première aube de la civilisation
moderne, que fera la France? L'étranger ne souille plus ses
provinces : Louis XI a brisé les grands vassaux et les orgueil-
leux feudataires, et la Renaissance, fille des Médicis, s'épa-
nouit dans toutes ses fantaisies sous François Ier. Mais
l'unité n'est pas faite encore dans le pouvoir, et si la scis-
sion religieuse — diversion fédéraliste, mère de toutes les
anarchies — l'emporte, la France à peine constituée dans la
personnification royale et tiraillée de nouveau, la France
peut y périr. Le dogme ancien, d'ailleurs, est toujours vivant
dans les masses, dont l'esprit est asservi comme le corps; la
science qui doit tirer les dernières conclusions n'est pas
prête, et le peuple n'a réalisé ni dans son intelligence ni
dans les faits cette double émancipation matérielle et morale,
qui lui permettra plus tard de pousser si loin ses saintes
audaces. Il y a donc nécessité de résistance, au nom de la
foi qui rallie, au nom de l'autorité qui sert d'égide et qui
s'en va incessamment, sous le nom de monarchie, réduisant
et simplifiant à son profit les servitudes intermédiaires, jus-
qu'à ce qu'elle se trouve seule face à face avec son esclave
de dix siècles, avec le peuple souverain.
Ainsi le génie de la France ne s'y trompe pas. Il fait
obstacle à toutes les hérésies religieuses, comme à toutes
les invasions étrangères, et le schisme abdique enfin dans
Henri IV, qui rejette la bible de Luther pour la couronne des
Valois. Ce n'est pas que la terre des Albigeois, la terre des
Cévennes, n'ait eu ses martyrs comme la Bohême ou l'Alle-
magne, et que plus d'un sacrifice héroïque n'ait consacré,
dans la patrie future des révolutions, ces deux grandes
choses: liberté de conscience et souveraineté de l'esprit
humain. Non, certes, et dans cette sauvage et longue tra-
gédie des guerres protestantes, nous n'avons laissé que de
3
— 34 —
trop regrettables hécatombes. Mais l'esprit de secte, le droit
même de dissidence religieuse, n'aurait pu prévaloir dans
l'État, sans ruiner l'unité française dans sa formation dou-
loureuse, et voilà pourquoi la terre des Francs devait rester
et restera catholique, après avoir payé par ses confesseurs
un tribut de sang et de vaillants efforts à la réforme du
xvie siècle, mère de la philosophie moderne. Si, du reste, la
France ne se livra point au protestantisme comme nation,
comme gouvernement, elle n'en avait pas moins ses précur-
seurs dans les voies de la raison. Ainsi le théologien philo-
sophe Abailard , l'austère et malheureux Ramus, ceux-ci
dans la scholastique et tant d'autres dans les lettres, ouvri-
rent les digues à l'esprit nouveau : Rabelais, nature gau-
loise par excellence, jeta les sarcasmes et les moqueries dans
tous les tabernacles du moyen âge. La tradition ne fut pas
interrompue, car plus tard, La Béotie, Montaigne et Charron
élargirent la brèche du doute et formèrent le premier groupe
de ces libres penseurs qui, depuis, n'ont plus quitté la scène.
La France, enfin, s'associa ardemment aux grandes études
scientifiques, ainsi qu'aux entreprises lointaines, qui seront
l'éternel honneur de cette période illustrée par la découverte
de la boussole, de l'imprimerie, du Nouveau-Monde et des
premières lois de l'ordre physique.
En s'attachant à l'oeuvre de son unité jusqu'au fanatisme,
la France ne restera donc pas étrangère aux inspirations
fécondes de cette époque de rajeunissement, et son génie se
montra le complice actif de ces inventeurs sublimes, de ces
révolutionnaires de la science et du droit qui, de si loin,
préparaient la délivrance universelle, la souveraineté défi-
nitive. Mais ce fut dans les lettres surtout, que son con-
cours marqua puissamment; elle s'était, plus que toute autre
nation, trempée dans les eaux fécondes de la Renaissance ;
- 35 —
elle avait passionnément étudié la Grèce et Rome, dont les
monuments littéraires, gardés par les moines, allaient désor-
mais, comme la lumière, devenir universels, grâce à l'impri-
merie. Remontant les siècles jusqu'aux poèmes d'Homère,
elle avait rattaché l'antiquité, — si longtemps enfouie,
perdue, avec ses chefs-d'oeuvre et toutes ses gloires, - à la
société moderne, qui venait de saluer l'Amérique: Deux
mondés à la fois, l'un qui ressuscitait, l'autre qui venait de
naître ! C'en était fait des familles isolées de la barbarie, l'hu-
manité avait conquis l'espace et le temps. Le génie français,
qui n'est pas marchand, fouilla beaucoup moins le berceau
que la tombé, le Pérou que la Grèce, et il retira de Rome et
d'Athènes des trésors plus riches que ceux des Vaseo, des
Albuquerque et des Pizarre. La langue, en effet, déjà forte
et savante, s'épura dans les sources Claires et vives de l'an-
tiquité littéraire ; son fonds d'idées s'accrut de toute la révéla-
tion païenne, si grande dans la poésie, dans l'éloquence, dans
les arts, et ses écrivains, nourris à ses illustres écoles, don-
nèrent bientôt une rivale aux deux patries de Périclès et
d'Auguste. C'était le règne de Louis XIV.
La patrie intacte et respectée depuis Richelieu s'étendait
des Pyrénées au Rhin. Les dernières intrigues des grands
s'étaient évanouies avec la Fronde, et la domesticité royale
avait remplacé pour eux la haute et basse justice des temps
féodaux : La France avait enfin conquis son unité, sa
règle, sa foi, dans la religion, dans les arts, dans le gou-
vernement, et, comme un être organique qui sent sa force,
elle allait se développer dans toutes ses magnificences. C'est
alors, dans cet épanouissement universel, que Corneille
écrit Horace et Çinna ; Molière, Tartufe et le Misanthrope :
Racine, Athalie, Esther et Phèdre; Pascal, les Provinciales;
Boileau, l'Art poétique; tandis que La Fontaine émiette dans
— 36 —
ses fables la sagesse des siècles, et que Lenôtre crée un
nouvel Alhambra : Versailles !
Duquesne, Jean-Bart, Turenne, Condé, Villars et Catinat
gagnent des batailles ; Lesueur et le Poussin illustrent la
peinture ; Bossuet immortalise la langue par ses oraisons sa-
crées, et trace à l'Église française sa constitution nationale
indépendante. Vauban fortifie les villes ; Colbert, héritier de
Sully, rédige les ordonnances de 1667, ces belles prémisses
d'un code uniforme et régulier, et le fils de Louis XIII, que sa
grandeur attache au rivage, se mire comme un Narcisse
couronné dans toutes les gloires qui l'environnent. Il n'est
que la glace froide et polie qui reflète ces rayons épars en les
concentrant et il se croit le soleil : Nec pluribus impar. Esprit
étroit, coeur sec, vraie nature de gentilhomme, avec tous les
instincts de la puérilité magnifique, il n'a que la grandeur de
l'orgueil et la basse idolâtrie de lui-même. Ce n'est point sa
conscience qui le trouble, c'est l'aspect lointain du funèbre
clocher de Saint-Denis.
La France, qui s'épuise pour toutes ses prodigalités et qui
voit le grand roi tomber, les mains pleines de pouvoir, dans
la servitude des valets et des courtisanes, la France ne re-
connaît pas longtemps sa fière image dans un monarque
humilié ; elle se demande si le but suprême de la destinée
est l'immolation incessante de son génie, de ses forces, de
ses labeurs douloureux à une idole insatiable, et la voix
discrète, mais pénétrante de Fénelon apprend aux princes,
qu'ils sont faits pour les peuples.
Un autre révolutionnaire s'était levé, qui, soumettant toutes
choses au doute absolu, prend pour lumière la raison pure,
pour instrument l'analyse, et fonde la certitude sur l'évidence.
Or, quoiqu'il laisse inviolé, sous son triple voile, le sanc-
tuaire des théologiens, Descartes, en léguant sa méthode à
— 37 -
Voltaire, a donné le ton qui doit tout fouiller, et la campagne
décisive va s'ouvrir. Qu'est-ce que le dix-huitième siècle,
sinon une mise en discussion universelle, au nom de l'esprit
humain s'affirmant dans sa souveraineté contre la foi, contre
les dogmes, contre toute autorité qui s'impose, qu'elle s'ap-
pelle Aristote, le Pape, Grégoire VII ou Louis XIV ?
Descartes avait fait jaillir la première étincelle, et l'in-
cendie se propagea si rapidement qu'en moins d'un demi-
siècle tout était en feu, depuis la cabane du douanier jus-
qu'au Vatican. Les pouvoirs et les dieux étaient encore
debout, mais la flamme invisible les avait calcinés, et quand
le peuple leva sur eux la main, ils croulèrent.
Ainsi la France n'avait pas voulu se jeter dans les aven-
tures protestantes, dans les petites réformes religieuses du
XVIe siècle ; la France, entrevoyant un idéal supérieur, celui
du droit absolu, s'en fit l'apôtre, l'ardent missionnaire, et
préluda par une discussion passionnée et sans trêve à ces
terribles batailles qu'elle a soutenues depuis, de toutes ses
intelligences et de tous ses glaives. Dans cette croisade mémo-
rable ouverte par les libres penseurs, ode, chanson, poëme,'
histoire, tragédie, épigramme et dictionnaire, on fit arme de
tout, on entassa les fascines au pied des vieilles murailles,
on y planta toutes les vieilles échelles, et jamais dans l'his-
toire, il n'y a eu de spectacle pareil à cette grande guerre de
l'esprit humain, si ce n'est l'assaut lui-même donné plus
tard, par le droit armé, par le peuple en révolution.
Voltaire, Jean-Jacques et Diderot furent les trois plus puis-
sants lutteurs dans ces mêlées orageuses, et le principal
monument que ce siècle laissa, c'est une machine de guerre :
l'Encyclopédie, vérification incomplète sans doute, mais
supérieure en ses critiques et ses aperçus à tous les dogmes
antérieurs, l'Encyclopédie marque la borne du vieux temps,
— 38 —
et si elle n'est pas le phare de l'avenir, elle restera du moins
sur la route de l'humanité, comme une de ces pyramides
élevées par la main d'un peuple entier. Lorsque toutes ces
clartés qu'elle répandait au loin, lorsque toutes ces idées
qu'elle lançait comme la mitraille, furent tombées dans la
bourgeoisie, dans les masses, elles les échauffèrent et la
Révolution naquit : elle avait son droit, ses chefs et son
armée.
La Révolution ! c'est-à-dire le peuple, c'est-à-dire le droit
qui va prendre la Sorbonne, la Bastille et Versailles et qui se
déclare souverain. Les temps sont donc venus : ce n'est plus
l'humble commune du moyen âge qui s'organise derrière
ses portes fortifiées, sous le bon plaisir du seigneur et les
lettres-patentes du roi ; ce n'est plus le vieux parlement qui
s'épuise en remontrances tour à tour menaçantes ou ser-
viles, pour disputer un dernier lambeau de ses privilèges ; ce
ne sont plus les Etats-Généraux agenouillés ; c'est la démo-
cratie, c'est la France, c'est l'unité vivante, le peuple ! Et tout
disparaît sous la main redoutable du Jacques ressuscité :
clergé, noblesse et monarchie. En vain les vieux tronçons
épars de la féodalité se rejoignent et se coalisent à l'étranger,
avec les rois dont les armées courent à nos frontières ; en
vain, ils suscitent au dedans d'infâmes trahisons et des
guerres civiles implacables, toutes ces parricides entreprises
échouent comme les diversions tentées par la bourgeoisie,
qui voulait retenir la souveraineté pour elle-même, et la
Révolution, dans son indomptable énergie, fait face à toutes
les ligues, à tous les périls. C'est qu'elle est fille de Rousseau,
l'apôtre de l'égalité ; c'est qu'elle a conscience de sa mission
dans l'univers, et que sa logique est une religion. Elle aurait
pu, comme nous l'avons dit, s'arrêter aux prolégomènes de
89, à ces demi-principes de liberté civile, commerciale, poli-
- 39 -
tique et religieuse que nous voyons prédominer si bien en
Angleterre au milieu des, plus monstrueux privilèges : sa
gloire fut de comprendre que, le droit une fois découvert,
c'était non-seulement dans toutes les couches moyennes,
mais dans toutes les profondeurs de la société, qu'elle devait
pénétrer.
Tel est le caractère essentiel, le caractère sacré de la Révo-
lution, qui ne lutte pas uniquement pour la défense de la
patrie, mais pour réaliser la justice sociale sur la terre, la
justice des frères entre les citoyens, entre les peuples. Elle
succomba sous l'impuissance des moyens et sous la ligue
des intérêts et des peurs, pour renaître plus tard, par un
nouvel effort de son peuple avec ses deux immortels principes
qui sont tout l'évangile moderne : - Egalité des citoyens. —
Solidarité des nations ! Avant de tomber, d'ailleurs, dans le
sang de ses martyrs, elle avait tué son viel ennemi : le prin-
cipe du droit divin et d'autorité, car tout ce qu'on a vu depuis
n'a été que le jeu de l'intrigue ou de la force, sans puissance
morale, sans idéal, et partant sans durée. De plus, elle laisse
dans les lois civiles une si forte empreinte, que ses institu-
tions, ses codes, ses souvenirs, promenés pendant quinze
ans dans toute l'Europe, par la dictature armée de l'em-
pire, ont dissous le camp des ennemis et lui ont créé
des alliés par toute la terre. Ce n'est plus, en effet, comme
jadis, par son goût dans les arts, par sa langue même qu'elle
rayonne et dominé au milieu des nations : son influence
est plus radicale, plus profonde, car elle repose sur sa
propagande, sur ses idées, sur son double rôle si grand,
mais si douloureux, de prêtresse des médiations et de grand-
juge armé.
Quel est le peuple qui ne l'aimerait pas, et pour son carac-
tère et pour son sacrifice. Pas une nation ne viendra lever la
— 40 —
main contre elle, et c'est son génie, ce sont ses armes qu'ap-
pellent, qu'invoquent dans leurs martyres toutes les patries
opprimées : l'Inde, l'Irlande, la Vénétie, la Hongrie, la
Pologne !
On a pratiqué sur elle, après ses grands revers, deux der-
nières expériences ; l'une, celle de la légitimité, du droit
divin des races sous la Restauration, — greffant d'ailleurs
sur ce droit, les libertés constitutionnelles et les institutions
bâtardes de l'Angleterre. Qu'en est-il advenu ?
Le vieux tronc était mort, il n'a pas pris racine, et le pre-
mier choc l'emporta. L'autre régime tempéré — qui faisait la
bourgeoisie souveraine, — est tombé quelques années plus
tard, pour n'avoir su envisager qu'une face des aspirations
de la France. Aujourd'hui.... Mais arrêtons-nous ici.... le
présent est une arche sainte à laquelle on ne peut toucher.
Contentons-nous de rappeler ces paroles de César aux répu-
blicains, après Pharsale : Puisque vous n'avez su vaincre,
sachez servir !
Nous nous résumons et nous disons : La France a pour elle
toutes les richesses, toutes les gloires, toutes les forces. Elle
n'a cessé de travailler à en élever le niveau. Vis-à-vis de sa
marine seule, depuis un demi-siècle, elle a affiché une cou-
pable indifférence. Ce sera pour nous, dans les chapitres qui
suivent, le sujet d'amères critiques. Nous montrerons où
cette indifférence a puisé sa source, combien elle est dange-
reuse, mais aussi combien elle est facile à réparer.
Aujourd'hui de nouveaux horizons se lèvent pour la France.
Les vieux gouvernements se préparent à entreprendre une
dernière croisade contre la liberté ; les uns se sont fait la
main en Pologne, les autres en Danemark. Bientôt ils vont
essayer de poser au fleuve révolutionnaire une digue nou-
velle ; mais nous qui avons remonté à travers les âges, jus-
- 41 —
qu'à sa source, pour mieux en connaître l'intarissable puis-
sance, nous sourions de mépris, calculant combien d'heures
il mettra pour entraîner ensemble la digue et les pygmées.
Que les rois le sachent : leur arrêt est écrit sur toutes les
feuilles de l'histoire, car on ne refait pas les siècles et la
France ne recule pas ! Elle est prête, à l'appel des peuples, à
se couvrir encore une fois de ces armes qui ont vaincu l'Eu-
rope ; et le signal une fois donné, la nation se ralliera par un
mouvement unanime, et tous les partis ne se disputeront
plus que de zèle et de courage.
— 42 —
CHAPITRE II.
LA CARTE DE L'EUROPE. — PUISSANCE ET PRESTIGE
DE LA FRANCE.
Mihi solo obtemperat mundus.
Examinez la carte d'Europe, la statistique, les ressources
matérielles, le génie et le caractère entreprenant et belli-
queux des peuples et reconnaissez à l'inspection des lieux, à
la lumière des contrastes, à l'éclair des chiffres, la contrée
naturellement faite pour commander au continent et dominer
les mers.
Deux nations également redoutables, quoique par des armes
différentes, l'une par ses flottes et par l'immensité de ses con-
quêtes, l'autre par ses armées et la grandeur de son ambition,
apparaissent au loin comme une menace suspendue sur le
monde. Nous avons nommé l'Angleterre et la Russie : celle-
là en voie de tout digérer, celle-ci en train de tout convoiter.
Epiant sans cesse, pour choisir leur moment, le vaste atelier
du monde, l'une procède par invasion, l'autre par empiète -
ment : l'une bruyante et terrible dans son allure, brisant de
temps à autre les barrières et faisant brèche à la muraille ;
l'autre habile, adroite et Dolitique, se glissant par toute porte
ouverte et gagnant sans cesse du terrain. Le premier de ces
deux colosses qui a pris place à la fois sur les trois continents
— 43 -
et établi le siége de sa puissance au milieu des glaces du
Nord, représente l'esprit de guerre, de violence, de conquête:
la barbarie. Le second, situé au milieu des mers du Nord, au
seuil de l'Europe, en face de la France, représente l'esprit de
commerce, de ruse et d'envahissement : la corruption. L'un
a une politique immorale, violente, fourbe ici, trahissant là
ses alliances, pour servir ses intérêts : c'est l'esprit mercan-
tile, mais sans l'intelligente probité qui fait du marchand le
lien des états. L'autre a une politique fine, patiente, hypo-
crite et astucieuse : c'est la souplesse asiatique alliée à l'es-
prit militaire, mais sans les qualités chevaleresques qui font
du soldat l'appui et l'honneur de la société.
Analysons-les géographiquement et d'abord coupez par la
pensée sur le globe du monde, un segment qui, tournant
autour du pôle, se développe du cap nord européen au cap
nord asiatique, des bords de la Baltique et de la mer Noire
aux rivages glacés du Kamtschatka et des mers de Chine, et
qui, parti de Varsovie et du milieu de l'Europe, aille au delà
du détroit toucher l'Amérique à travers l'Asie. Entassez-y des
royaumes appartenant à tous les continents, des peuples issus
de toutes les races ; dispersez dans cet infini de steppes, de
glaces et de déserts, soixante millions d'êtres sortis en grande
partie des égoûts de la barbarie, et vous aurez la Russie.
L'immensité ne constitue pas une force, la barbarie n'est pas
une sève. D'où vient donc la terreur mystérieuse qui s'attache
à cette immense tache verte qui couvre la septième partie
des terres habitables ? Où est la force de cet amas de pro-
vinces juxtaposées, mais sans liaison, isolées les unes des
autres, par la distance, les moeurs, la religion et les intérêts ?
Qu'y a-t-il à redouter des hordes qui habitent ces déserts,
oeuvres de la nature et non de la conquête, immenses soli-
tudes que le railway et la sève sociale ne pourraient jamais
— 44 -
traverser ? Le morcellement tue, et l'homogénéité vivifie.
Cependant la Russie ne songe qu'à s'étendre davantage, elle
ne semble prendre d'autre soin que celui de décimer ses po-
pulations par des guerres sans cesse renouvelées. Ce sont des
habitants et non des territoires qui lui manquent pourtant.
Son armée est fortement constituée. La valeur, la constance
et le caractère impassible de ses soldats, qui n'ont pour pa-
rents et pour patrie que leurs drapeaux, donnent à l'armée
russe une consistance qu'on chercherait vainement ailleurs.
Mais combien peut-elle mettre d'hommes sur pied ? On a dit
un million. Nous ne savons de quel cerveau troublé par la
peur ou de quelle imagination fantaisiste est sorti ce chiffre
tant de fois affirmé. Nous n'éprouvons aucun embarras à
affirmer, en face de l'histoire, qu'elle n'a jamais eu plus de
600,000 hommes disponibles et présents sous les dra-
peaux (1).
Presque insaisissable dans une guerre défensive, la Russie
cesse d'être redoutable dans une guerre d'invasion, du moins
(1) L'immensité du territoire à garder, les difficultés de rassemble-
ment provenant de l'énormité des distances, la faiblesse de ses res
sources ne permettent pas à la Russie de disposer d'une force régulière
supérieure à ce chiffre. Jamais guerre n'a nécessité un déploiement de
forces plus considérable que celle de 1812. Or la grande armée russe, au
camp de Drissa, sous Barclay de Tolly, comptait 150,000 hommes; l'ar-
mée secondaire, dite du Dniéper, sous Bagration, 100,000 hommes ; l'ar-
mée d'observation, de Wolhynie, et l'armée du Danube réunies, sous le
commandement supérieur de l'amiral Tchichakoff, 100,000 hommes;
armée de la Dwina, sous Witgenstein, 50,000 hommes. Quant aux ré-
serves, recrues, garnisons répandues dans l'empire, ni l'historien du
Consulat et de l'Empire, ni Jomini n'en parlent. Sous nous en rappor-
terons à l'historien russe, Balachoff, le plus consciencieux, à notre avis,
de tous les Russes qui ont écrit sur la campagne de 1812, et acceptons
le chiffre de 180,000. Total 580,000 hommes, plus 20,000 cosaques envi-
ron, et 12,000 hommes de la milice de Moscou.
— 45 -
dans les proportions sous lesquelles on s'est plu à la présen-
ter trop souvent". Là où l'illustre captif de Sainte-Hélène et
le savant historien du Consulat et de l'Empire ont vu le dan-
ger : c'est dans sa politique ambitieuse et entreprenante ;
dans son habileté à se servir de l'affinité des races et des
religions, à exploiter les jalousies des Etats voisins, à les di-
viser et à les corrompre ; c'est dans le machiavélisme diabo-
lique avec lequel elle sait préparer et saisir les occasions,
dans sa prudence consommée qui consiste à ne lapper que
petit à petit les morceaux, dans sa patience à se les assimiler
et à les digérer, dans les divisions qui doivent encore long-
temps favoriser ses funestes desseins en Europe, et surtout
dans l'indifférence et l'aveuglement des gouvernements.
Coupons au court, disons de suite que, pareille au dragon
de la fable, cette puissance ne dort jamais que d'un oeil ; que
toujours en armes et à la piste des événements, elle ne se
laisse jamais surprendre par eux; qu'elle obéit à un pro-
gramme sagement conçu, et qu'elle a le bonheur d'avoir
presque toujours eu un gouvernement intelligent et ferme.
En un mot, sa force naturelle a toujours été bien entretenue,
bien préparée et bien exploitée. Mais cette force naturelle,
devenue fatale à ceux qui sont allés la défier au siége de sa
puissance, n'est par elle-même nullement formidable. Lors-
qu'elle se produit pour agir au dehors, elle prend même des
proportions fort restreintes; nous l'avons vu en 1799, en
1805, en 1813 et 1814; nous l'avons vu en 1863.
Cette puissance, devenue mortelle à la Pologne, corrompue
et divisée; restée fatale à la Turquie, agonisante; redouta-
ble pour la Suède, livrée à ses propres forces, ne saurait être
dangereuse pour l'Allemagne unie, et pour personne, si les
peuples se regardaient liés entre eux par la grande loi de la
solidarité. Mais de tels liens ne s'imposent pas, ils se sentent
— 46 —
et ressortent des obligations d'un équilibre bien entendu.
Quand un équilibre, au lieu de les produire, tend au con-
traire à diviser les peuples, à les isoler, à fomenter leurs
haines nationales, on peut dire hardiment que cet équilibre
est vicieux, mauvais, intolérable, et on doit se hâter de le
changer. Mais on ne détruit que ce qu'on remplace. A côté
du mal nous placerons donc le remède : c'est le but de cet
ouvrage.
La Russie n'avoisine qu'un grand lac ou des mers glacées.
Le Russe, naturellement, n'est pas marin (1). Rien dans cet
État, ni dans sa situation, ni dans ses ressources, ne satis-
fait aux conditions qu'exige la création et l'entretien d'une
marine puissante, rien ne laisse entrevoir pour son pavillon
un rôle considérable dans l'avenir. Paralysés une partie de
l'année dans les glaces, mouillés à des distances immenses
dans la mer Noire, dans la Baltique, la mer Blanche et les
mers de Chine, séparés par des continents, ses navires, pour
se joindre, devraient faire à chaque instant le tour du monde
ou au moins de l'Europe. Toujours divisés, jamais réunis,
ils deviendraient la proie facile d'une seule escadre supé-
rieure qui prendrait à tâche de les écraser séparément. Cette
difficulté de communications, la seule cause géographique
d'infériorité maritime de la France vis-à-vis de l'Angleterre,
restera pour la marine russe une cause permanente de fai-
blesse. Ses ports, dangereux pour la navigation, sans pro-
messes d'extension pour un commerce que le climat a rendu
(1) La marine russe est basée sur le système d'entretien permanent
de 30 à 35,000 matelots. Ces hommes, sans distinction d'origine, sont
liés au service pour toute leur vie. Une discipline de fer, presque bar-
bare, permet aux officiers russes d'en tirer un assez bon parti, et de
jeter, par l'ensemble et la rapidité de leurs manoeuvres de rade, de la
poudre aux yeux des nations étrangères qu'ils viennent visiter. Mais
cette marine est privée de traditions et sans expérience de la haute mer-
— 47 —
boiteux, sont incommodes pour l'agression ; mais d'un accès
difficile et couverts de défenses formidables, ils assurent à
ses flottes une protection précieuse. Celles-ci, comme ses ar-
mées, ont toujours derrière elles l'espace et des retraites pro-
tégées par la nature. Le climat et la nature la dérobent, quand
la chance des armes lui est défavorable, aux coups de ses
adversaires, la couvrent comme d'un bouclier invulnérable
dans sa fuite, et lui permettent de se refaire en toute sécu-
rité, pour revenir l'instant d'après. Voilà les mystérieux al-
liés qui ont produit de si singulières illusions sur les res-
sources absolues et la force d'expansion au dehors de la
sainte Russie.
L'Angleterre, par sa position exceptionnelle, devait se li-
vrer à l'industrie de la mer avec toute l'ardeur d'une néces-
sité impérieuse. Cette nécessité suffisait pour l'amener à être
une puissance maritime ; mais si elle est parvenue à être la
première, c'est l'ouvrage de son adresse, de sa constance, des
événements, et non pas de la nature. L'Océan qui rempla-
çait avec succès, pour défendre cette terre, des fleuves et des
montagnes, n'ouvre cependant à ses armées qu'un petit nom-
bre de bons ports sur la Manche, et depuis la vapeur, son
isolement, loin de rester une cause de force, est devenu une
cause de faiblesse (1). La France, à cet égard, est beaucoup
mieux traitée ; non-seulement elle a des ports sur le canal,
(1) Autrefois, on pouvait, d'après les vents régnants, calculer avec
quelque certitude, le point de la côte d'Angleterre où une flotte fran-
çaise pouvait aborder à un moment donné. Aujourd'hui, avec la vapeur,
elle peut aborder à l'improviste partout. On n'a plus à craindre les cal-
mes et les vents contraires. L'Angleterre est obligée de se tenir en
garde sur toute la ligne. On peut se rapprocher davantage de la côte,
et les chaloupes à vapeur et bâtiments légers faciliteront singulière-
ment un débarquement ; mieux vaut aujourd'hui, pour frontière, un
fleuve ou une chaîne de montagnes que la mer.
— 48 —
mais elle en compte encore sur l'Océan, sur la Méditerranée,
et quelques-uns jouissent, pour la conservation des flottes,
de l'influence d'un climat sec et d'un ciel sans brouillards.
La Grande-Bretagne ne dispose que d'une population pres-
que de moitié moins considérable que la nôtre ; elle achète
chez l'étranger presque tout le matériel de ses escadres, aussi
bien que la nourriture d'une portion de ses habitants ; la
France tire à peu près tout d'elle-même, et vend encore à ses
voisins.
Et cependant quelle différence d'influence maritime, d'ex-
pansion extrà-continentale et de puissance coloniale entre
les deux nations ; quel empire immense son génie colonisa-
teur et son activité commerciale n'ont-ils pas ouvert à l'An-
gleterre? Partout le spectacle de la grandeur et de l'habileté
anglaises me poursuit ; sur tous les continents j'aperçois les
monuments de sa puissance, sur toutes les mers je vois la
trace de ses pas. Elle tient les six plus grands golfes du
monde, elle ouvre et ferme à son gré neuf mers ; son pavil-
lon flotte sur des îles innombrables qui sont, devant tous les
continents, comme des vaisseaux en station et à l'ancre, et
avec lesquels, île et navire elle-même embossée devant
l'Europe, elle communique presque sans solution de conti-
nuité. En Asie elle possède un empire, l'Hindoustan; dans le
grand Océan, un monde, l'Australie ; en Amérique, un empire,
la Nouvelle-Bretagne, où, arrivée par mer, elle rencontre la
Russie venue par terre, car le détroit de Behring ne compte
pas ; et là, sous le cercle polaire, parmi les sauvages hideux
et effarés, dans les glaces et les banquises, à la réverbération
des neiges éternelles, à la lumière des aurores boréales, les
deux colosses se rencontrent et se reconnaissent.
Tels sont les deux empires dont la vie fébrile et formidable
trouble le présent et inquiète l'avenir. Dans leurs envahis-
- 49 —
sements, l'un a pour levier la guerre, l'autre le commerce,
instruments insuffisants pour retremper et fortifier les civili-
sations, pour redresser et assurer leur marche. Loin de là,
employés seuls, l'un les tue, l'autre les atrophie. La civilisa-
tion admet l'esprit commercial et l'esprit militaire, mais elle ne
s'en compose pas uniquement. Elle les combine dans une juste
proportion avec les autres éléments humains. Elle corrige
l'esprit guerrier par la Sociabilité, et l'esprit marchand par
le désintéressement. S'enrichir n'est point un objet exclusif;
s'agrandir n'est pas une ambition suprême. Éclairer pour
améliorer, voilà son but ; et à travers les passions, les pré-
jugés, les illusions, les erreurs et les folies des peuples et des
hommes, elle fait le jour par le rayonnement calme et ma-
jestueux de la pensée.
Cet accord dans les efforts, ce mélange heureux de toutes
les ambitions est le caractère distinctif et propre de la civi-
lisation française, car elle seule présente à la fois tous ces
éléments. C'est pourquoi elle seule donne des garanties de
force et de durée ; elle seule est grande, vivace, féconde, uni-
verselle. Un grave et froid examen nous a de plus montré, à
nous, qu'un manque absolu d'antipathies pour les races a
mis à l'abri des aveuglements de nationalité, que les deux
États dont nous venons d'esquisser rapidement le tableau
contiennent, dans leur constitution même, les germes de
leur décadence. Soyons justes toutefois et acceptons avec re-
connaissance les notables services que l'Angleterre, par son
activité commerciale a rendus et rend encore à l'humanité ;
reconnaissons aussi ceux que la Russie pourrait lui rendre
en se tournant franchement vers l'Asie et en y répandant ce
qu'elle a de clarté. Les peuples ne sont pas éclairés au même
degré ni de la même façon; pour l'Europe, elle est obscure,
pour l'Asie elle serait lumineuse. Faire l'éducation de l'Asie,
4
— 50 —
se mettre en rapport avec cette portion de l'humanité encore
barbare et idolâtre, et contribuer dans la proportion de sa
lumière à la grande et sainte oeuvre de l'éducation du genre
humain, voilà, selon nous, sa mission. Le jour où la Russie
reconnaîtra ce rôle, le jour où elle acceptera comme but
spécial le but commun de l'humanité, l'Europe la verra, sans
regret et sans inquiétude, s'étendre le long des rivages de la
mer Noire et pénétrer en Asie par plusieurs portes. A la Rus-
sie, à l'Angleterre la mission de coloniser; ce sont des lam-
pes qui brillent dans les ténèbres ; à la France la mission de
civiliser : c'est le soleil éclatant qui doit répandre sur tous
les peuples des torrents de lumière.
L'Allemagne, brisée en quarante États, sans démarca-
tions indépendantes des caprices de la politique et de
la fortune, l'Allemagne réduite à un petit nombre de
points de contact avec un golfe difficile, avec une mer
orageuse, l'Allemagne entourée de peuples en armes,
tandis qu'elle est dénuée de ces grandes barrières que les
hommes ne sauraient élever, devait être par instinct une
pépinière de soldats. La race germanique tient de la race
hindoue par la sentimentalité, le vague des idées et l'indé-
cision du caractère. L'Allemagne a pour elle l'expansion mo-
rale comme la France le rayonnement intellectuel. Les Alle-
mands du nord deviennent avec le temps d'excellents
fantassins ; sa cavalerie est une des meilleures de l'Europe.
Mais, sans unité, l'Allemagne est sans force. Ses deux grandes
monarchies, oeuvres de la conquête, de la politique et du
temps, formées en dépit des races, du passé, des affinités
géographiques et commerciales, manquent de tout ce qui
constitue l'entité des nations. Privées de marine, cet autre
bras des empires, ce second élément de leur richesse et de
leur puissance, elles doivent se montrer humbles de préten-
— 51 —
tions devant l'avenir et se contenter d'un rôle subalterne et
secondaire.
L'Espagne, si heureusement placée dans un coin de l'Eu-
rope, aurait pu tirer de grands avantages de sa position ;
mais elle ne saurait rien tirer de son sol pour le service de
ses flottes, et sa constitution montagneuse la prive de ces pré-
cieuses voies de communication qui créent les ports de com-
merce bien plus que les circonstances locales et hydrogra-
phiques (1). Elle est gênée, d'ailleurs, par le Portugal et a été
singulièrement appauvrie en hommes par les continents de-
venus ses colonies. L'Espagnol a pour caractère distinctif la
fierté et la patience. La fierté est une force pour un peuple,
la patience est une vertu pour l'individu. Mais à part ces
qualités qui l'ont sauvé de l'invasion, que penser de l'obscur-
cissement d'esprit et des idées rétrogrades de ce peuple qui
n'a su encore relever sa tête du joug des moines, et qui récite
son chapelet dans la poussière, à la pâle clarté du fanatisme
des temps passés.
La France, assise sur trois mers, retranchée, dans presque
toutes ses directions vulnérables:, derrière des fleuves ou de
hautes montagnes, occupe, au vrai centre de l'Europe, une
position formidable. Dans les premiers temps, et à la chute
de la barbarie, la France était morcelée ; il a fallu qu'elle
(1) Pour charger et décharger les marchandises, il faut des routes,
des fleuves ou des canaux. En France, Marseille, Bordeaux, Nantes, le
Havre; en Angleterre, Londres, Liverpool, etc.; en Amérique, New-
York et la Nouvelle-Orléans sont situés à l'embouchure de grands cours
d'eau navigables. Tant que le commerce se concentra dans la Méditer-
ranée et se réduisit à des échanges avec le Levant, l'Espagne se soutint
malgré l'absence de communications. Mais quand l'Amérique fut décou-
verte et que le grand courant commercial se retourna vers l'Occident,
l'Espagne ne tarda pas à être supplantée par l'Angleterre dans le com-
merce du monde.
— 52 —
composât un ensemble avant de concevoir d'autres pensées,
et les siècles se sont écoulés clans cette succession d'efforts.
Une nouvelle série de projets devait ensuite attirer toute son
attention. Il est des États qui sont faits pour occuper une
certaine étendue, nécessaire à tout leur développement, et qui
se roidissent sans cesse vers ce but, jusqu'à ce qu'ils aient
pu l'atteindre. Ainsi un grand fleuve, si la pente de son lit,
ou si quelque loi physique soumet à son action l'une de ses
rives, agit peu à peu contre elle, l'attaque sans cesse, et l'en-
gloutit enfin malgré les vaines résistances de l'homme. A de
tels peuples, il serait peut-être prudent d'accorder, quand on le
peut, le légitime, comme on ouvre un lit au torrent, de peur
qu'il ne le creuse lui-même plus large et plus profond.
Louis XIV a fait faire à la France un grand pas vers les li
mites que son instinct politique lui assigne. Dans les années
suivantes, les guerres n'ont eu, pour résultat, que du sang
et des infortunes, jusqu'à l'époque des premières conquêtes
révolutionnaires qui avaient complété l'ouvrage des siècles
et de Louis XIV.
Cette époque devait être celle de la virilité de la France. Sa
crue était achevée ; dès lors sa séve intérieure pouvait se tour-
ner tout entière au développement de toutes ses facultés, de
son génie, et à l'accomplissement de toute sa vocation. Il
n'en fut rien pourtant ; délivrée de l'invasion et agrandie, elle
se jeta dans les bras de son sauveur, elle s'identifia avec
celui qui l'avait élevée à un si haut degré de splendeur et de
gloire. Elle en eut aussi l'ambition et l'imprévoyance, et
porta chez les autres le flambeau de la guerre, défiant et me-
naçant à son tour l'Europe entière. On sait ce qui arriva ;
vaincue et refoulée derrière ses anciennes frontières, à ce jeu
téméraire, elle perdit la Belgique et le Rhin, sa limite natu-
relle. Aujourd'hui, si elle a recouvré Nice et la Savoie, si le
- 53 -
trou de Bâle est stratégiquement masqué, subsiste encore, de
Dunkerque à Lauterbourg, la dangereuse trouée par laquelle
sont venues toutes les invasions, que Louis XIV a essayé de
boucher par trois lignes de forteresses (1), et où la révolution
et Bonaparte ont semé, comme une garde avancée, nos idées
et nos lois. Mais sa position offensive et défensive n'en est
pas moins admirable. Voisine de l'Allemagne et des Pays-
Bas, de l'Italie et de l'Espagne, elle surveille au nord l'An-
gleterre et jette un coup d'oeil oblique à la Scandinavie ; elle
domine au sud la Méditerranée qu'elle pourra bientôt, à l'ins-
tar des Romains, appeler nostrum mare, et semble, par la
presqu'île de Bretagne, à l'ouest, tendre les bras au Nouveau-
Monde. A portée de toutes les frontières, ses armées menacent
tous les Etats; couverte presque de toutes parts, en possession
de ports magnifiques sur toutes les mers, elle peut, sans dan-
ger, tourner toute l'activité de ses peuples vers la marine et
lancer ses flottes dans toutes les directions. La nature paraî
l'y convier et semble lui avoir ménagé sur terre comme sur
mer le premier rôle.
Sa constitution topographique n'est pas moins remar-
quable. Les bassins, facilement reliés entre eux, descendent
sans obstacle à toutes les mers et c'est cette aisance et cette
sûreté de communications, condition indispensable pour le
développement d'une grande société et d'une civilisation
puissante, qui constituent son unité physique et, par
suite, son unité morale. Son climat, doucement tem-
péré, la salubrité de son atmosphère , la variété incom-
parable des productions de son sol en font le jardin de
(1) Voir les opinions de Darçon, de Cormontaigne et du général Haxo,
sur le dispositif de ces places, qui laisse beaucoup à désirer. Voir sur-
tout l'opinion du général du génie Noizet. dans son remarquable ou-
vrage publié chez Dumaine, en 1859.

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