Mme Isaure-André Du Molin. Journal et fragments publiés par sa soeur

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1870. Du Molin, Mme. In-12.
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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JOURNAL ET FRAGMENTS
AINT-DENIS. TYPOGRAPHIE DE A. MOl'LlN.
MMI ISAURE ANDRÉ DU MOLIN
JOIJRNAL & FRAGMENTS
PUBLIÉS
PAR SA SŒUR
PARTS
1870
4
.-
'Ñi\ODUCTION
Pressée par le vœu d'une amie que retient
une modestie exagérée, conduite aussi par un
devoir de sincère affection, nous venons prendre,
sans y avoir aucun titre, un soin que d'autres
auraient mieux rempli. Inconnue du lecteur,
nous qui aurions, pour nous introduire devant
lui, besoin de patronage, nous venons présen-
ter à son accueil bienveillant ce volumè, pré-
cieux héritage recueilli par une sœur dévouée.
Que le désir pieux auquel nous obéissons nous
serve d'excuse, et que l'obscurité ou l'inca-
pacité de l'éditeur ne nuisent pas aux pages
qu'il a tant à cœur de faire goûter !
L'auteur de ce Journal intime, Mrae Isaure
André du Molin, fille de M. Truchard du Molin,
II-
conseiller à la Cour de cassation, et de Mme Eu-
génie Gueyffier, naquit à Yssingeaux, dans le
Velay (Haute-Loire), le 22 août 4 825. Elle
épousa, le 22 septembre 1847, M. André, juge
au tribunal de Digne (Basses-Alpes), et eut un
fils Raymond, né à la Besse, près Yssingeaux,
le 29 juillet 1848, à l'éducation duquel elle
se voua avec une ardeur inquiète et une
rare abnégation.
Lorsque l'enfant eut dix ans, l'idée de le
mettre au lycée fit éprouver à Mme du Molin,
un véritable effroi, provoqué, non par des
craintes puériles, mais par une appréciation
sensée des dangers et des vices du lycée tel qu'il
est organisé. Elle crut trouver dans le collège
de Sorèze, tout récemment reconstitué sous la
direction du Père Lacordaire (de l'ordre des
Dominicains), un enseignement supérieur à celui
des lycées, et par le caractère religieux, et par
les tendances vraiment élevées et libérales. Le
plan du P. Lacordaire, tel qu'il l'avait tracé, ne
tendait à rien moins qu'à unir à un enseigne-
ment supérieur, l'éducation du cœur, le déve-
loppement moral et religieux conçu sans doute
selon les doctrines de l'Église à laquelle il appar-
III -
tenait mais auxquels il prêtait l'étendue de son
grand esprit et. l'élévation de son propre carac-
tère ; il voulait introduire aussi la connaissance
moins élevée mais utile de ce qu'on appelle les
usages et les convenances du monde ; et, chose
plus remarquable chez un ascète chrétien, il
réservait une large part à tous les exercices du
corps. Cette éducation aspirait donc à embras-
ser l'enfant sous toutes ses faces et à préparer
l'homme tout entier.
Mme du Molin avait été séduite, comme alors
bien d'autres esprits. éminents, par l'espérance
du triomphe de ce parti qu'égarait de généreuses
illusions et qui s'intitulait, lui-même, le catho-
licisme libéral. Elle vit dans le plan du P. Lacor-
daire la réalisation de l'éducation qu'elle avait
toujours rêvée, de cette éducation qui devait pré-
parer la conciliation des idées modernes avec
la doctrine religieuse traditionnelle, ou comme
disait plaisamment le P. Lacordaire lui-même : la
réconciliation du frac et du froc. Il sembla donc à
cette mère anxieuse qu'elle trouverait dans l'é-
cole de Sorèze, avec toutes les conditions intel-
lectuelles, les doctrines morales et religieuses
auxquelles elle était attachée, et même les con-
IV-
ditions matérielles les plus favorables, car Sorèze,
admirablement située au pied de la Montagne-
Noire, unit la beauté du climat à la salubrité de
l'air des montagnes.
Le jeune Raymond André du Molin fut donc
conduit à Sorèze, par sa mère, en mars 1859 et
confié aux soins des Dominicains. Loin de
suivre les errements de la plupart des mères qui
croient avoir tout fait lorsqu'elles ont aban-
donné leurs fils au collége, Mme du Molin, per-
suadée qu'aucune influence étrangère, si noble
qu'elle soit, ne doit remplacer entièrement celle
de parents éclairés et surtout celle d'une mère,
vint avec sa sœur, dont elle était tendrement
aimée, s'établir à Sorèze en janvier 1861.
L'automne précédent, après les vacances,
lorsqu'elle ramenait son fils au collège, le P. La-
cordaire lui avait témoigné autant d'estime que
de sympathie. « Je ne vois jamais, » dit-il un
jour à propos d'elle, «une femme sérieuse, péné-
trée de ses devoirs, en lutte avec la vie, sans
que ma pensée ne se représente involontaire-
ment l'étendue et la continuité des douleurs
qu'elle va rencontrer ou qu'elle a déjà traver-
sées. » Le P. Lacordaire professait un profond
- v-
respect pour toutes les femmes; il avait été élevé
par sa mère. Il apprécia bientôt dans Mme du
Molin, la femme supérieure aussi bien que la
mère dévouée; il recherchait sa conversation
animée, intelligente et sympathique ; il lui dé-
couvrait volontiers sa propre pensée sur les
événements du jour. Déjà malade, il allait ce-
pendant partir pour Paris où l'attendait la séance
solennelle de sa réception à l'Académie; il entre-
tint plusieurs fois Mme du Molin sur des ques-
tions pleines de trouble et d'incertitude, s'alar-
mant des tendances exclusives et romaines du.
parti ultramontain; c'est à elle qu'il dit en fai-
sant allusion au journal « Le Monde, » qui alors
s'appelait « VUnivers » : « Je veux bien être
l'ami de tout le monde, je ne puis pas l'être de
V Univers, » et encore : « Si les œuvres de ces
gens-là sont du catholicisme, j'aime mieux être
mahométan. » Mot saisissant qu'une extrême
douleur a pu seule arracher, et que Mme du Mo-
lin a conservé dans son Journal.
Lorsque le P. Lacordaire revint de Paris, il re-
nouvela ses entretiens avec Mme du Molin et sa
sœur. Il leur raconta son séjour à Paris et s'ex-
prima vivement sur le compte de ces hommes,
VI-
réputés supérieurs et soi-disant libéraux, avec
lesquels il s'était trouvé en contact; il n'estimait
dignes d'admiration et faits pour vivre dans le
souvenir, que ceux qui dominent leur temps et
leurs contemporains par la grandeur et la mora-
lité de leur caractère. La modestie de Mme du
Molin ne lui laissait pas deviner le plaisir que le
P. Lacordaire éprouvait à l'avoir pour interlo-
cutrice ; elle était si simplement aimable, dans
le vrai sens de ce mot, que l'on se trouvait tout
naturellement à l'aise auprès d'elle sans qu'on
se crut obligé de lui en savoir gré. Le charme
véritable qui avait su captiver l'attention du
P. Lacordaire, valut à Mme du Molin de nom-
breux amis ; elle fut bientôt aimée et entourée à
Sorèze comme elle l'avait été dans son pays natal,
et recherchée pour l'esprit vif et enjoué qu'elle
laissait voir autant que pour la solidité des prin-
cipes qu'elle professait.
Les succès que l'esprit séduisant de Mme du
Molin lui valait dans le cercle restreint d'une pe-
tite ville, ne la détournaient pas de son rôle de
mère tel qu'elle se l'était tracé. Elle était ve-
nue à Sorèze avec la résolution de suivre pas à
pas les progrès de son fils, de veiller sur lui, de
VII -
conserver de l'influence sur sa volonté et de for-
sa raison en lui faisant goûter les doctrines
:' dé saine morale qui seules peuvent aider l'être
hnrnaîn à triompher des passions. Elle aurait
votdu donner à cette jeune âme, si tendrement
aimée, une fermeté qu'elle se sentait à elle-même.
Sans doute elle aurait voulu asseoir les doctrines
morales sur la foi religieuse telle qu'elle l'enten-
dait, c'est-à-dire large, élevée, tolérante et pour-
tant puissante pour contenir et pour émouvoir ;
mais elle aurait voulu, surtout, faire éclore dans
rAme de son fils, cet amour du bien et du juste,
cette aspiration vers l'idéal qui l'animaient, et
qui, dominant toutes les tentations comme toutes
les épreuves, ne nous abandonnent jamais une
fois qu'il nous ont pénétrés et possédés.
Malheureusement le plan de conduite qu'elle
s'était proposé et auquel elle subordonnait sa
vie, était souvent bouleversé par les circons-
tances les plus douloureuses et même par la
mauvaise volonté de ceux dont elle aurait dû
recevoir appui et concours, soit qu'elle ne fût pas
comprise ou qu'ils eussent peu de foi dans les
lumières d'une femme. Cette infirmité de beau-
coup d'esprits, qui pousse à douter de la valeur
VIll
d'une direction uniquement parce qu'elle est
donnée par une femme, est trop commune pour
que nous puissions en être surpris. Une vive
douleur lui était de plus réservée : le Père Lacor-
daire mourut. Cette mort eut une immense et
fâcheuse influence sur le développement de l'É-
cole à peine organisée et porta un coup fatal à la
fraction de l'Eglise catholique qui avait compris et
adopté sa généreuse pensée. Privée de cet appui,
Mme du Molin resta néanmoins fidèle à ses convic-
tions que n'ébranlèrent ni le Syllabus ni l'Ency-
clique. La publication de ces deux pièces la fit pro-
fondément souffrir, mais elle tint ses lèvres closes,
incapable d'approuver ce que son cœur et sa
raison n'adoptaient pas. Soumise, mais non vain-
cue dans sa pensée, déjà très-malade, elle consa-
cra de plus en plus ses forces à son fils, elle lui
servit de répétiteur et revit avec lui toutes les
matières de l'examen du baccalauréat ; elle con-
centra sur lui ses espérances comme ses affec-
tions et se consola de ses déceptions religieuses
en songeant qu'il comprendrait et qu'il aimerait
un jour, pour le soutenir plus efifcacement qu'elle
ne le pouvait, ce qu'elle avait compris et aimé.
Mais Mme du Molin ne devait pas voir son fils
IX-
1.
devenir homme suivant son cœur, suivant son
espoir, suivant le sens élevé que sa noble nature
donnait à ce mot. L'enfant tant aimé n'avait que
17 ans lorsque sa mère mourut dans son pays
natal où elle avait voulu qu'on la transportât ;
le jour même de cette mort (29 juillet 1865) an-
niversaire de sa naissance, Raymond André du
Molin était reçu bachelier à Toulouse. Elle le
laissa plein de vie et dut emporter l'espoir qu'il
serait un jour digne d'elle; consolation suprême
qui adoucit ses derniers jours. Hélas, le pau-
vre enfant, frappé du même mal que sa mère, lui
survécut à peine ; quatre ans plus tard il la sui-
vait dans la tombe après avoir vaillamment passé
tous ses examens et soutenu avec succès sa thèse
de licencié en droit.
Mme du Molin n'eut pas, du moins, la prévi-
sion de cette fin prématurée ; cette angoisse fut
épargnée à son -cœur de mère ; elle dut croire à
l'avenir et au bonheur de son fils Et qui osera
dire que cette espérance fut une déception? Pour-
quoi l'œuvre éducatrice si courageusement com-
mencée ne se poursuivrait-elle pas sous d'autres
formes et dans d'autres conditions ? Pourquoi ne
serions-nous pas heureux de songer que, réunis
x-
ailleurs, la mère et le fils s'entr'aident mutuelle-
ment, s'aiment de plus en plus et travaillent en-
core, unis dans une même volonté et un même
effort, à leur commun progrès?.
Écrit pour elle-même et sans aucune prévision
de publicité, le Journal de Mme du Molin ne
donne pas une idée complète des souffrances,
dont son existence fut traversée. C'est plutôt
l'esquisse de sa pensée que l'esquisse de sa vie.
Elle écrit à l'heure même et selon que l'idée se
présente ; elle écrit pour exprimer ce qu'elle ne
peut dire; elle écrit pour écrire. Ses sentiments
coulent de sa plume spontanément, sans parti
pris; elle voit le vrai, elle le dit : elle le cherche,
elle le dit encore. Ce sont des aperçus, des tein-
tes, des nuances, des lointains, des perspectives,
qui s'ouvrent devant le lecteur, sans suite, sans
système, sans préjugé volontaire, au jour le
jour, et suivant l'impression. Mais cette impres-
sion, si voilée qu'elle soit, est toujours logique
et fidèle à elle-même; on sent un esprit enjoué
et mélancolique, gai par nature, que la souffrance
fait gémir, doucement, il est vrai, et sourde-
ment. Plus d'un lecteur lira peut-être ces pages
sans y découvrir ce que nous croyons y voir :
xi-
une âme sincère et pliée au joug qui s'agite pour
s'affranehir sous la chaîne imposée par le monde,
les préjugés, les usages, les lois, l'éducation.
Rien n'est plus douloureux qu'un pareil specta-
cle, rien n'est plus instructif; rien n'est plus
beau que l'effort de l'âme à quelque degré de
son progrès qu'elle nous apparaisse, luttant
de toute sa puissance pour s'élever au-dessus
d'elle-même. C'est l'image éternelle de l'être
humain appelé par sa destinée à toujours mar-
cher, à toujours se développer. Heureux ceux
qui rencontrent le milieu le plus favorable à cet
essor sublime ! que ceux-là comprennent et me-
surent les souffrances d'un esprit supérieur et
chercheur, voué à l'effort par sa nature même et
condamné à porter des entraves qu'il sent, qu'il
secoue, dont il ne peut se débarrasser, et, avec
lesquelles pourtant il s'élève malgré tout ! E pur
si muove !
Voilà, il nous semble, le grand côté des pages
que nous avons réunies; le lecteur impartial ju-
gera si nous les avons comprises; nous laissons à
chacun l'appréciation de ce qu'elles ont d'ailleurs
de gracieux, de doux ou de sévère.
Puissent ces feuillets épars ou rassemblés en
XII
cahiers, conservés par la tendre sollicitude
d'une sœur, toucher et charmer, éclairer et for-
tifier ceux qui voudront bien les parcourir;
nous croyons que personne ne saurait les lire
sans en ressentir tout au moins de-l'estime pour
celle qui les a écrits. Si notre opinion est fon-
dée, ce faible travail ne sera-pas stérile. Et que
voulons-nous de plus sinon la faire upprécier,
sinon la faire aimer? Elle-rriêinê qu'aurait-elle
voulu, sinon ouvrir son esprit et son cœur, ga-
gner des amis, découvrir à quelques âmes attris-
tées les horizons nouveaux qu'elle avait entre-
vus ? Être aimée, comme elle le fut par son fils,
comme elle le fut par sa sœur, comme elle le fut
par tous ceux qui l'ont connue, a été pour cette
âme d'élite le principal de la vie. Laisser quel-
ques pages qui -'i réfléchir, ce sera,
pour son cœvu/yjfrcërérpt convaincu, n'avoir pas
vécu en vain ..:: Witfr - j
vécu en vain
\,' ,\.
;; '1êt: ,,-, 1-: d B
\rp DE BARRAU.
La Sabarlarié, Avril 1870.
i. - '>' - 1
M™V ISAUttE AibÍlÉ DU MOLIN
JOIRV4L ET FRAC11IEXTS
SORÈZE
1857-1865
Formons-nous un trésor de sentiments
que nous puissions conserver, et qui, si
nous devons passer au sein de la tristesse
et de la persécution le reste de nos années,
nous rappelle que nous n'avons pas tou-
jours vécu dans la douleur.
(JACOPO ORTIS.)
S'asseoir devant une table, ouvrir un registre
êi pages blanches, y jeter le trop plein de son
ne, à certaines heures, cela soulage. On a
ans l'esprit comme une volée d'oiseaux mis en
ige; ils se pressent, ils se heurtent, ils tour-
oient, ils crient. L'action posée de se recueillir
our écrire ressemble à une porte ouverte ; toute
l nichée se précipite vers l'issue et ce sont de
rands bruits d'ailes, des cercles vertigineux, un
ipage plein d'ivresse. Les chansons commen-
ent toutes à la fois. Écoutons, notons les plus
uaves. Ah ! les oiseaux s'envolent, ils se per-
lent dans les cieux ! voilà le dernier, un petit
nerle moqueur qui se balance sur la cime des
4
peupliers là-bas, là-bas, et qui siffle à perdre ha-
leine. - A son tour, il s'élance dans l'espace, il
fuit dans les grands horizons, et plus rien.
Ce que je pense, ce que je souffre, des millions
d'êtres ensevelis dans la poussière, l'ont pensé el
souffert avant moi. Ma propre histoire m'ennuie
comme une redite.–Depuis si longtemps que nous
nous regardons vivre, nous autres gens des vieilles
civilisations, les expériences passées nous acca-
blent; on a mille années ajoutées aux siennes.
Les vieillards contaient autrefois à,la jeunesse;
mais il n'y a plus de jeunesse. Nos devanciers ont
versé goutte à goutte dans notre berceau toute là
science de la vie. Nous savons au juste combien
dure cette illusion qui s'appelle amour, combien
cette autre qui s'appelle amitié, le temps qu'il faut
aux ardeurs généreuses pour s'éteindre, à l'en-
thousiasme pour se glacer. Nous savons les dé-
noûments de toutes les histoires, nous avons
sondé les mers et les cieux; nous avons fait dix
fois le tour du monde et bien davantage celui de
notre propre cœur. « Ce qui distingue chaque
créature de Dieu, dit le père Lacordaire, c'est la
conversation qu'elle a avec elle-même. » Si
nous la fixons cette conversation intérieure, elle
nous devient presqu'aussitôt étrangère. Mon moi
de hier déplaît à mon moi d'aujourd'hui, et je ne
5
me reconnais plus sous les traits qui furent miens
un instant. J'y reconnais des réminiscences du
romantisme et du réalisme, du livre lu, du cau-
seur rencontré ; j'y découvre le reflet d'un jour de
soleil, de l'ombre, des nuages ; j'y sens le souffle
du vent, et j'entends un écho fugitif et mobile, au-
quel chaque passant sur la route de la vie a jeté
un mot.
Ainsi on se recompose avec des débris, des lam-
beaux étrangers, et la pure étincelle de Dieu, celle
qui doit briller toujours au-dessus de toutes les
épaves de ce pauvre monde, celle qui éclaire seule
devant nous les éternelles vérités, est toujours
obscurcie.
Riom, 6 Janvier 1857.
Raymond endosse pour la première fois l'uni-
forme du collège ; il a l'air d'un petit homme avec
sa tunique militaire et son pantalon de drap bleu.
Comme il est fier ! il marche à grands pas, il re-
lève la tête, monte sur une chaise pour mieux
s'admirer dans la glace ; au milieu de nous tous, il
jouit de sa transformation ; les bonnes sont appe-
6
lées et notre collégien rit aux éclats de leur étonne-
ment.. Sa tante serre la boucle de sa forte ceinture
de cuir et lui relève les cheveux avec complai-
sance; ma mère et moi nous nous regardons triste-
ment : ce n'est plus notre enfant mignon, que nous
bercions si doucement sur nos genoux, il nous
échappe, il va s'éloigner! Heureux jusqu'à pré-
sent, le sera-t-il toujours ? Et s'il ne l'est pas, ses
mères ne seront plus là pour le consoler ! Déjà
commencent, avec l'apprentissage de la vie, les es-
piègleries, les injustices des camarades contra-
riants ; et le travail, et le froid, et les petits chagrins
refoulés; la vie enfin avec ses luttes, ses décep-
tions, mais, quelquefois aussi, avec ses joies et
ses triomphes.
5 Février 1857.
Savoir vieillir!. Mme de Tracy (dit Sainte-
Beuve), eut cet art. « L'âge, disait-elle, ne nous
enlève que des choses qui nous deviennent suc-
cessivement inutiles, et qui sont remplacées par
d'autres qui souvent valent beaucoup mieux. Il
ne s'agit que de savoir les apprécier. Si l'on perd
7
danse à trente ans, on acquiert la liberté. L'âge
us donne l'expérience et des sentiments meil-
IfS que je préfère aux folles illusions de la jeu-
sse. Lors même que j'en aurais le pouvoir, j'ai-
3rais mieux continuer de marcher vers la fin
te de revenir en arrière. »
« Heureux, » ajoute-t-elle d'une manière char-
ante, « ceux qui font durer pendant quarante ans
crépuscule qui sépare la dernière jeunesse de
première vieillesse! car c'est l'âge d'argent,
indant lequel on fait tout ce qu'on veut et l'on
t ce qu'on pense. »
Mère! sous ton regard de tendresse interdit
Non, tu ne savais pas 1 je ne t'ai jamais dit,
Je ne me suis jamais dit à moi-même,
(C'est quand on a perdu qu'on sait comment on aime)
Non, je ne savais pas, je ne dirai jamais,
De quelle âme de fils, ô mère, je t'aimais 1
(LAMARTINE, Jocelyn.)
Rouen, 1er Avril 1860.
Je t'ai perdue, chère maman ; joie, repos,
mrage, tout est parti avec toi; mais tu étais une
mme forte et tu défendais de s'abandonner à de
cbes défaillances. Vaillamment, tu portais le
8
poids du jour ; ta vie entière était une lutte diffi-
cile à laquelle tu as enfin succombé comme les
héros, chère et modeste maman, succombé en
mourant. Ceux qui ne connaissent de toi que ta
physionomie grave et sereine, ton, doux parler,
ton apparence calme et robuste, tes sages conseils
et ta ferme raison, ceux-là disent: hélas! la noble
femme, elle a été arrachée brusquement à la vie
dans toute sa force. Tu marchais sans peur et
sans hésitation dans la nuit; tes pauvres yeux
malades étaient depuis longtemps remplacés par
un tact sûr, et mes tâtonnements te faisaient rire.
Combien de fois ne m'as-tu pas soutenue, guidée,
conduite à travers cette maison de la Besse dont
tous les détours t'étaient familiers. Je ne me
heurte jamais, disais-tu; et jamais, en effet, nous
ne te vîmes faire un faux pas. Le monde ne
savait pas tes secrets, tu ne lui montrais pas ton
cœur, il était tout à nous. Chère âme silencieuse
et vaillante,*tu as passé et tu t'es éteinte dans le
silence; fatiguée de vivre, n'en pouvant plus,
pressentant cette séparation prochaine, tu gardais
sur les lèvres ton rare et charmant sourire ; mais à
nous, tes confidentes, tes amies, à ton Isaure bien-
aimée, tu racontais tes souffrances, tes doutes,
l'affaissement de tout ton être. Je suis vieille,
disais-tu, enfants, mon énergie est usée; je suis
9
Ilus atteinte que vous ne le croyez, je me sens
me apathie invincible et mortelle. La veille en-
,ore, pour chasser mes funèbres appréhensions :
-Cette fois, te disais-je, il n'y a plus à t'en dédire,
nère; tu verras enfin Paris où tu ne devais jamais
tller; tu y seras avant un mois. - Qui sait?-
Mélancolique soupir qui fut toute ta réponse.
ru ne devais pas le voir; ni Paris, ni Rouen, ni
Vuriac, ni Sorèze, ni l'Océan dont ta pensée était
plus avide que de toutes les merveilles de la civi-
isation. Triste et dérisoire destinée! Toi, chère
maman, dont l'intelligence agrandie par une ins-
truction solide, par des méditations continuelles,
par d'interminables lectures, de savantes conver-
sations, embrassait le monde d'un intérêt sans
cesse renaissant, il t'a fallu tourner dans le même
cercle user ta vie dans les mêmes sentiers, étouffer
faute d'air et d'espace. A présent, que m'importe à
pioi solitaire, ces grandes cités qui te sont restées
inconnues, et la mer, et la campagne Normande,
et les vieilles basiliques, et le fleuve chargé de
bâtiments, qui eussent ravi tes yeux et charmé ton
esprit ; tout cela me navre en me rappelant le plai-
sir que nous nous promettions de goûter ensemble.
Je me détourne de ces spectacles et j'évoque le
tableau fidèle et désolé du tertre gris où j'ai atta-
ché mon cœur.
10
Penser avec toi était ma vie, écrire pour toi
sera ma consolation. Je me figurerai te voir reve-
nir un jour de ce long voyage, parcourir ce journal
y chercher des noms aimés, sans interruption,
t'associer à notre existence, y reconnaître ta place
au foyer, entendre les voix qui s'y mêlent, faire
avec nous de nouvelles connaissances, garder les
anciennes, enfin rester toujours au milieu de nous.
- L'amour est plus fort que la mort, a dit l'auteur
de l'Imitation : que mon amour triomphe donc
de l'absence et que le tien nous garde et nous
protège.
Si tu savais quelle amère existence nous avons
sans toi ; mais tu ne dois pas le savoir, et Dieu ne
t'a pas prise vers lui, seulement pour nous désoler,
comme je l'ai cru à ma première heure de déses-
poir. Il t'a voulu soustraire à de nouvelles épreuves.
Ta tâche était remplie ici-bas. Si nous étions heu-
reux, je regretterais davantage de ne pouvoir par-
tager chaque soir le lot de lajournée ; bien souvent,
au contraire, j'ai béni le ciel de t'avoir épargné nos
chagrins d'aujourd'hui, et ce sentiment m'a rame-
née à reconnaître la main bienfaisante de la Pro-
vidence dans ses coups les plus mystérieux et les
plus terribles.
Je veux tout te dire; en causant avec toi, je par-
viendrai, peut-être, à mettre dans mes idées l'ordre
11 -
qui leur manque depuis que tu n'es plus là pour
les ramener et les contenir. Quand je venais
vers toi, impressionnée d'un événement, occupée
d'un projet, pressée de te dire un jugement ou de
former une résolution, tu m'écoutais avec complai-
sance, puis tu modifiais d'un mot, tu réformais, tu
changeais tout, quelquefois; mais je t'aimais tant
que je suivais pas à pas les transformations impo-
sées à mon esprit par le tien. A peine arrivées au
bout de l'allée, début de notre promenade favo-
rite, nous étions d'accord et j'étais ravie de ma
raison, de ma sagesse, de tout ce que j'avais deviné
en m'expliquant avec toi. Je vois bien à présent
que toi seule étais sage et raisonnable; je ne sais
plus rien; je vais, corps sans âme, errant à l'aven-
ture comme un navire qui a perdu son pilote et je
souffre ce mal étrange des mutilés, j'ai mal au
membre absent. Ma main droite, mon œil droit,
me manquent ; je les cherche, j'y pense sans cesse;
et je demeure infirme et inerte.
Les livres sont sans attrait ; tu les aimais tant,
tu les jugeais si bien. -Je les lisais, il me semble,
pour en causer ensuite et savoir si nous nous ren-
contrions dans la même appréciation et dans les
mêmes goûts. - Ta critique excitait ma verve;
j'avais de l'entrain, de la gaîté, de l'esprit, pour
t'amuser; et, cette fête de mon âme, dont j'étais
12 -
l'artiste et l'inventeur me comblait d'une joie fière
qui plus jamais ne reviendra. « Les âmes n'ont
pas de sexe, » dit Claire à Julie de Volmar. –Les
nôtres se rapprochaient par toutes les sympathies,
et par tous les contrastes; aimer mon fils, aimer
d'amour ou d'amitié, je compare tous mes senti-
ments à ceux que j'ai pour toi, aucun ne les
dépasse, aucun ne les a encore égalés, et, sans
doute, nous nous ressemblions en cela. Je t'ai
entendu dire, sans jalousie, que ta mère te fut
chère avant tes enfants et ton mari. Tu sais que
je vis avec moi-même dans un continuel mécon-
tentement; j'en veux à ma nature d'être si misé-
rable, de me présenter un but sublime et de ne pas
me fournir les moyens d'y atteindre ; idéal toujours
froissé par ma propre impuissance. Pour toi seule,
j'éprouve un sentiment complet, sans désenchan-
tement et sans fragilité. C'est que tu m'as enseigné
ta propre tendresse, ton dévouement, ta sollici-
tude; l'attachement profond au devoir, dont tu me
donnas tant de preuves, a élevé mon âme jusqu'à
sentir comme la tienne.–Appellerai-je du nom de,
regret le vide où je suis plongée? C'est une sensa-
tion d'abandon, quelque chose d'inassouvi tant que
nos deux âmes ne se seront pas retrouvées et con-
fondues dans une aspiration unique.- Mes phrases
commencées, tu les achevais; je devinais la pensée
-13 -
2
qui allait éclore sur tes lèvres, mon cœur battait à
r funisson .J'ai ressenti tout à coup un grand
ébranlement; je me suis abîmée dans le gouffre
un désespoir plein de doutes ; enfin, je m'écoute
et je me souviens; mais je ne me reconnais plus.
Cela, le temps ne saurait m'en guérir, grâce à Dieu ;
je stbs l'infini dans ma douleur. Les plaies se fer-
ment, les mutilés sont incurables.
Tu me gronderais, chère maman, de veiller si
tard, d'user ma lampe et mes yeux, sans penser à
l'heure qui s'écoule, sans penser aux devoirs de
demain.
Boûsoir! –Mon Dieu, je ne t'embrasserai donc
plus jamais !
ROHen, 24 Avril 1860.
A mon tour, je remonte ce passé où je vécus
près de toi, chère bien-aimée maman. Ce n'est pas
ton absence qui m'apprend combien tu m'étais
chère.-Lorsque, assise à tes côtés et la main dans
ta main, je sentais s'envoler toutes mes tristesses,
qu'un baiser sur mon front en chassait à l'instant
les plis soucieux dont tu t'affligeais, je ne mécon-
14
naissais point la puissance de cette chaude atmos-
phère de tendresse dans laquelle tu me faisais
vivre. - Hier, je me suis arrêtée à une phrase, de
ce soldat dandy, Paul de Molènes; phrase, lue
ensemble autrefois, frappante pour moi mainte-
nant : « Mendose sentit des larmes monter dans ses
yeux. Par un rapide mouvement d'esprit, il repassa
dans sa mémoire toute une série de souffrances
obscures et sacrées : 0 ma mère, dit-il en lui-
même, comme on me traite! Car il venait de son-
ger aussi, en cet instant d'angoisse et de détresse,
à sa mère qui était morte il y avait deux ans. Toutes
les douleurs sont unies entre elles ; la chaîne en-
tière s'agite quand on ébranle un de ses anneaux. »
Ce 'même cri est sur mes lèvres, il retentit à
chaque instant dans mon cœur : « 0 mère, pour-
quoi n'es-tu pas là ! »
On frappe, sans relâche, sur ma longue chaîne
de douleurs.
Rouen, 26 Avril 1860.
« On apprend la mort, pour la première fois,
lorsqu'elle frappe ceux qu'on aime. » Cette pensée,
-15 -
-- de Joubert, est sans cesse présente a mon esprit.
- Oui, la mort était pour moi une mystérieuse
inconnue. Je la redoutais sans la comprendre, et
son cortège funèbre, son appareil de deuil, de
Jaimes, de cercueils et de tombes, apparaissait plus
affreux que la mort elle-même. Maintenant, je
considère de sang-froid ce spectacle, qui me touche
moins que la peine de la séparation. Devant ce
fait, qui vous saisit et vous domine, il se passe
dans l'âme foudroyée je ne sais quelle révolte inté-
rieure, quel désespoir insensé, avec une convic-
tion implacable de l'impuissance de l'amour ou
des plaintes. L'espérance se voile à cette heure
suprême; l'espérance, notre unique soutien ici-
bas, et qui tout à coup nous abandonne ! Je ne
puis rien comparer à cette espèce de retentisse-
ment qui se fait dans tout notre être et lui inspire
une certitude absolue, contre laquelle on voudrait
en vain protester. Cela est ! cela est ! et tu n'y peux
rien. Ce cœur, qui battait pour toi tout à l'heure,
est froid, silencieux; ce visage aimé n'a plus de
regards ; ces bras ne t'enlaceront plus ; en vain tu
interrogerais cette bouche muette, elle ne s'ou-
vrira plus pour te répondre. Cela est ! cela est!
Bientôt toute trace aura disparu, et le fauteuil
vide et la maison délaissée te rappelleront d'une
autre manière l'inexorable loi.
-16 -
Avec quel intérêt, chère maman, tu suivais les
persévérantes recherches de lady Franklin pour
retrouver son mari. Oh ! comme je comprends
cette femme, maintenant. Une lueur d'espérance,
rien qu'une lueur, et je voudrais parcourir la
terre. On t'emportait, ma chérie, et je te suivais,
saisie de l'espoir insensé que ce trajet n'aurait
point de terme, que j'userais mes pieds à te suivre
toujours et à expirer de lassitude sur ce bois blanc
qui te dérobait. Mon Dieu ! mon Dieu ! et l'on vit
encore après de telles douleurs!.
Rouen, 6 Mai 1860.
Voilà le printemps revenu : les feuilles aux
arbres, et les fleurs, et les gazons verts, toute cette
fête de la nature qui seule suffisait autrefois à nous
égayer. Comme tu aimais ces douces soirées sur
lesquelles l'astre mélancolique de la nuit jetait ses
pâles clartés ! Nous les prolongions bien tard, en
savourant ensemble l'ivresse attendrie, qui, des
étoiles du ciel bleu, des parfums de la terre, du
murmure de l'eau, arrivait jusqu'à nos âmes et les
pénétrait d'une même émotion. Maintenant, tu
- 17
2.-
n'es plus : mon enfant et ma sœur sont bien loin ;
j'assiste seule à ce réveil de la nature, et je m'étonne
de son immortelle jeunesse, de ces parures écla-
tantes, de ces chansons toujours joyeuses. Ah!
chère maman, quel dommage d'être triste avec un
si beau temps.
Rouen, 7 Mai 1860.
Il y a aujourd'hui huit mois que tu nous as
quittés! La mort est bien différente de l'absence.
Plus le temps marche, plus il irrite l'impatience
quand on a l'espérance de se revoir. Au contraire,
les regrets, le chagrin s'usent avec le temps qui
s'écoule sans espoir. Bienfait ou infirmité de notre
nature ?–Tu t'apaises, misérable cœur ; tu te lasses
de gémir et de pleurer ; tu te reprends à jouir, à
aimer encore, et, tout meurtri des plus rudes coups,
tu murmures contre ce deuil éternel où tu te
plonges. Va, va donc chercher des sympathies et
des amitiés, il en faudrait trop pour remplir le
vide. L'amour même a pâli devant le souvenir de
ce qui fut ton bonheur. Et pourtant, il est bien
vrai, huit mois écoulés, depuis ce jour néfaste,
18
m'ont comme habituée à cette pensée terrible d'une
absolue séparation.
Rouen, 14 Mai 1860.
Je voulais imprimer sur ces pages la trace du
présent et c'est le passé qui se dresse devant moi;
le passé rempli de ton souvenir, chère maman, et,
par cela même, moins misérable que le présent.
Avec toi s'en sont allés les récits d'une époque déjà
lointaine, où, cependant, nous croyions avoirvécu
avec ces grands parents, ces jeunes cousines, ces
amis restés jeunes dans ton souvenir malgré le
temps et la mort. Toute la famille descendue dans
la tombe, ou dispersée par le courant des choses
humaines, tu en savais l'histoire, tu en disais les
vicissitudes et les félicités. La belle grand'mère de
Bas, dont les jupes amples et soyeuses ont tra-
vesti les marquises de carnaval, avec sa taille
haute, ses airs vainqueurs, sa nombreuse famille
soumise et dressée à l'admiration par un père tou-
jours amoureux et fier de sa femme; je ne crois
pas que tu l'eusses connue plus que nous, mais ta
mère et tes tantes t'en avaient tour à tour entre-
19
tenue. Ses filles avaient eu des destinées bien
diverses ; c'était Madame G. du B. la plus heureuse
"de toutes, la seule que mes yeux aient vue, qui
m'a aidée à comprendre les autres. Grande, digne,
froide, excellente ; d'une gravité un peu austère,
elle imposait le respect, commandait l'estime, ins-
pirait à la longue la vénération et la tendresse ; sa
vie s'était écoulée toute entière dans le village où
elle était née : doux abri, paisible demeure sur les
bords de la Loire, protégé de la bise par des ro-
chers recouverts de pampres, ouvert au midi, hos-
pitalier et simple comme ses heureux habitants.
Bien heureux, en effet, sans ambition et sans envie,
mon vieux grand-oncle, notaire et riche proprié-
taire du canton, jouissait de la confiance et de la
considération générale ; il adorait sa femme, il gâ-
tait ses filles, toutes trois jolies et charmantes.
Dans cette existence régulière, sans plaisirs du
monde, ennoblie par l'amour conjugal, par le culte
austère du devoir, ces âmes ne s'étaient point
abaissées, ces esprits ne s'étaient point rétrécis.
Quand M. du B. allait conduire ses filles dans les
meilleures pensions de Lyon, il rapportait à sa
chère Navogne (nom*de terre) le nouveau roman
de Walter-Scott, que M. Defauconpret traduisait
alors pour toute la France, et, ces imaginations
toujours naïves, toujours ouvertes aux impressions
20
vives et jeunes, se délectaient aux récits du roman-
cier écossais. Les longues soirées d'hiver les trou-
vaient ainsi, tous deux, s'attendrissant sur leurs
enfants et se distrayant de leur absence par leur
lecture favorite. Ma tante filait au rouet ou trico-
tait, mon grand-oncle fermait quelquefois le livre
pour en tirer quelques observations pleines de fi-
nesse et de bonne humeur, et ma tante inclinait
la tête avec un grave sourire. Ainsi, ils ont traversé
la vie appuyés l'un sur l'autre, laissant couler
leurs jours comme les eaux du fleuve paisible ! De
riches étrangers sont venus chercher leurs filles
rune après l'autre, mais la maison n'est point
restée vide. Bientôt les petits enfants l'ont de nou-
veau égayée et rajeunie. Tous ont demandé à
s'asseoir à ce foyer des vertus antiques; ils y ont
apporté les bruits des grandes villes sans en trou-
bler le repos, le luxe et l'élégance de leurs
habitudes sans en altérer la simplicité. Une om-
bre passait quelquefois sur le front de Madame
du B. et troublait son habituelle sérénité; c'était
quand son mari exerçait sa verve moqueuse aux
dépens de son curé ou de quelqu'un des éclésias-
tiques du voisinage. En vain marquait-elle alors
son mécontentement par une expression de visage
plus sévère où par une contenance attristée, rien
n'arrêtait les plaisanteries de mon oncle sur le
21
s$ul sujet ou il fut en désacord avec celle dont le
mpiudre désir était un ordre pour lui. Sceptique,
rçon d'après Voltaire mais d'après lui-même, il ne
eroyait beaucoup ni à Dieu ni aux hommes ; il s'es-
timait trop heureux pour avoir besoin de recourir
au ciel èt trop avisé pour s'adresser jamais à ses
semblables. Il n'avait pas souffert, faut-il s'étonner
que les émotions religieuses lui fussent étrangères?
On le vit résister à une cécité complète, aux infir-
mités de la vieillesse, à la solitude, aux douces
exhortations de sa compagne ; puis, à son lit de
mort, embrasser les croyances qui devaient le rap-
procher de cette unique amie, et, d'une voix ferme,
dire à ses enfants émus : « allez me chercher un
prêtre ; votre mère l'eût voulu, je désire mourir
dans sa foi et me réunir à elle dans ma dernière
pensée. » Il avait près de quatre-vingt-dix ans. Ma
tante l'avait quitté depuis quelques années ; il en
parlait rarement, mais on vit bien, alors, qu'il n'a-
vait pas cessé de penser à elle.
Chère maman, cette obscure destinée est la seule
qui t'aie paru enviable. Combien de fois n'as-tu
pas reporté tes pensées vers ce coin de terre à l'a-
bri des orages ! Combien de fois n'as-tu pas sou-
haité la paix, la sécurité et la tendresse qui ré-
gnaient sous ce toit modeste ! Le bonheur est là,
disais-tu, dans une existence bornée, dans une ai-
22
sance relative, dans une prospérité, fille du temps
et du travail. Tous les bruits du monde viennent
expirer aux bords de ces rives tranquilles. Au lieu
des vanités qui remplissent ailleurs les têtes fémi-
nines, c'est ici la sagesse et l'économie de la mère
de famille présidant à l'administration des biens
dont la nature emplit chaque année les granges et
les celliers. C'est la part des pauvres faite d'une
main libérale, et cette aumône du cœur, confidente
de chaque misère, les soulageant avec de bonnes
paroles, de sages conseils. Là, point de contrastes
éclatants, de rêves énivrants,'d'ivresses fiévreuses;
les jours sont pleins sans être agités; pourquoi re-
chercher les luttes quand on possède le goût des
choses honnêtes et l'aspiration à la vérité et à la
justice? Le monde vous renvoie meurtris et brisés
aux bucoliques de votre jeunesse et l'on s'aperçoit,
trop tard, que le bonheur n'était pas si loin. - Tu
étais, chère maman, de ces âmes modérées et
puissantes qui n'empruntèrent rien à la société et
surent se passer d'elle. Tu portais, en toi-même, un
monde d'idées et de sentiments que la vie mono-
tone du village n'eût point étouffé; chère âme
craintive et timide, il te fallait la chaude atmosphère
de la sympathie pour t'épanouir en liberté. Tu l'as
trouvée trop tard et quand la souffrance avait déjà
marqué l'heure du départ. Tu n'as pas crié, comme
- 23 -
les femmes sentimentales, que tu étais incom-
prise, mais, à tes heures de défaillance, tu cher-
chais le repos là où ton destin t'avait conduite; tu
te réfugiais à la campagne près des cœurs simples
qui savent au moins aimer ce qu'ils ne compren-
nent pas toujours.
Des cinq sœurs qui passèrent ensemble, à Bas,
une jeunesse également douce et facile, seule, la
tante Navogne vécut et s'endormit dans la joie
d'une tranquille destinée accomplie. La plus
jeune, jolie à ravir, sans trop d'esprit, épousa un
négociant de Saint-Ëtienne et devint millionnaire.
Au-dessous de sa fortune, par les instincts de sa
nature vulgaire, elle méprisait l'éducation et les
distinctions de race et d'intelligence. La jalousie
dévastait sa vie, elle usait largement de sa fortune
sans y trouver des compensations aux querelles,
aux violences dont se remplissait son ménage. Ses
enfants étaient beaux et gâtés, par cela même
vains et tyranniques. Cette opulente maison était
loin de représenter à ton souvenir, chère maman,
l'image du bonheur. Et, ni les cheveux noirs de la
tante P***, ni ses châteaux, ni les diamants que
la cousine Emma mettait comme des noisettes
dans la poche de son tablier, rien de tout cela
n'ébranla jamais ta jeune raison. Pourtant tu l'ai-
mais aussi, cette jolie tante, et je la vois telle que
24
tu me l'as souvent dépeinte, blanche, grasse, avec
de grands bonnets dont les longues barbes de den-
telles faisaient valoir ses traits fins et réguliers ; ses
fichus de mousseline blanche croisés sur sa poi-
trine et ses amples robes de soie brune. Je la vois
grondant son mari, flattant ses enfants, répandant
l'argent à pleines mains aux maîtres, aux fournis-
seurs, aux serviteurs et aux indigents. Avec cela,
n'ayant guère le sentiment réel de l'élégance, ni
la vraie libéralité des grands cœurs. Jamais elle
ne fit part de son opulence à ses sœurs, à ses niè-
ces ; elle n'y pensait pas et les laissait partir sans
emporter un souvenir de cette maison où régnait
l'abondance. Le mari était un parvenu sans mor-
gue, sans vanité ni ostentation. Il avait noble-
ment acquis sa fortune, et cette origine, aussi ho-
norable pour un négociant que les titres de
noblesse d'un gentilhomme, ne fut jamais démen-
tie par sa conduite. En 1814, les ouvriers étaient
sur le pavé sans argent et sans pain, le commerce,
déjà éprouvé par l'état où la guerre réduisait la
France, venait de recevoir le coup de grâce.
M. P*** se souvint d'avoir eu de mauvais jours, il
eut pitié des ouvriers, leur donna de l'ouvrage et
crut en l'étoile de l'Empereur. Les Cent Jours don-
nèrent raison à sa confiance et la nouvelle Restau-
ration le trouva riche, désormais à l'abri de tout
25
3
désastre et l'idole de la population ouvrière Sté-
phanoise.
Rouen, 10 Juin 1860.
Autrefois, j'étais à l'abri de ces alarmes soudai-
nes auxquelles la plupart des mères sont sujettes.
Tu étais là, mère chérie; ta sagesse, ta prudence,
ta protection, devaient, me semblait-il, nous couvrir
tous!. Puis aucun des miens ne m'avait été en-
levé. Je demandais à mon fils de m'aimer, de se
bien conduire ; j'oubliais de me féliciter de sa ro-
buste organisation. Maintenant quand je reste
sans nouvelles de Sorèze, l'inquiétude s'empare
de moi. S'il était malade!. Il est si loin! Je
compte les heures pour le télégraphe, les jours
pour le chemin de fer. Du nord au midi de la
France, quelle distance ! -Enfin une lettre arrive,
il va bien. Dieu soit béni ! Tout le reste est secon-
daire. La réflexion venue, je me dis que mes craintes
étaient folles, chimériques, ridicules. Au premier
retard de la correspondance de mon petit collé-
gien, elles recommenceront, et j'étends, malgré
moi, ces mauvais rêves de mon esprit malade à
26
*
ma sœur, à tous ceux qui me sont chers. Un
proverbe populaire de notre pays dit pourtant :
aco n'ès pas le maou che tua (ce n'est pasie mal qui
tue). Non, c'est quand le moment est venu, quand
l'heure a sonné. On traverse de dangereuses pé-
riodes, on se relève de graves atteintes, on évite
un péril, on échappe à un accident; et puis, c'est
l'imprévu, un rien, une fièvre rapide, une chute
mortelle, qui tranche du soir au matin les jours les
plus chers et les plus précieux !
La douleur est partout. C'est le grand banquet
auquel chacun, à son tour, doit prendre place ; mais
toutes ne sont pas sans consolation. La mienne
sera d'aller te rejoindre, amie parfaite, dont l'ab-
sence creuse, chaque jour, un plus grand vide
dans mon existence ; il me sera doux d'aller dor-
mir près de toi dès qu'il plaira à Dieu.
« On reproche à nos saints d'avoir été des in-
« sensés : Oh oui! ils avaient perdu le sens ! Est-
« ce qu'on peut aimer sans être fou ! Aimer c'est
« s'immoler, c'est estimer la vie de ceux qu'on
« aime, plus que dix mille fois la sienne; c'est
« préférer tout, les tortures, la mort, plutôt que
« de blesser dans le fond du cœur celui qu'on
« aime. N'est-ce pas là de la folie? »
(Lacordaire)
27
Dieu bon, aie pitié de ma solitude, réunis-moi
à ceux que j'aime; laisse mon enveloppe usée
presser encore ces restes qui me sont chers et que
mon âme retrouve leurs âmes dans un monde
meilleur !
La Besse, 20 Juin 1860.
« Je voudrais m'étendre sur le sable et m'y en-
« gourdir ; je me sens attirée vers le repos de la
« terre, vers la lumière des cieux. » Ainsi, di-
sais-tu, ma mère, on t'a couchée sur le sable, on
a creusé pour toi nos durs rochers, et à présent
tu ne te relèveras plus jamais pour consoler et
soutenir tes enfants. A mon tour, j'envie la grande
couche où le repos est assuré ; j'envie l'immobilité,
l'anéantissement. Oui, qu'au moins l'enveloppe
soit brisée. Mon âme se heurte sans cesse contre
les parois de sa prison de chair et de sang. Elle a
trop résisté, la dure geôlière !
Se jeter sur le sol, s'endormir sur le sable
chaud, puis entendre la grande ruche humaine
bourdonner bien loin, dans les cités tumultueu-
ses! Alors, plus de luttes, plus de regrets, plus
- 28
d'amour ni de haine! Alors, ma mère, anéantie
comme toi, poussière, herbe, atome, souffle, im-
mortelle substance, nous nous confondrons et nous
nous retrouverons dans ce monde des esprits où
finissent toutes les douleurs !.
La Besse, 12 Décembre 1860.
Quand j'étais jeune, j'avais soif d'émotions, d'é-
vénements, de nouveautés et de nobles souffrances;
je priais Dieu de conduire ma vie loin des sentiers
battus, de la dérouler dans un cadre poétique sans
vulgarité ni monotonie. A présent j'envie la plante
qui végète à côté de moi à l'abri des intempéries.
Combien d'êtres, hommes ou plantes sont exempts
de ce don funeste, l'intelligence de la vie. Ils
naissent et ils meurent à la même place, sans s'a-
giter de vaines inquiétudes, sans se demander la
raison des choses, sans comparer, regretter, ni ac-
cuser la Providence. Être emprisonnée dans un
corps de femme et penser! Quelle dérision et quel
supplice ! Nous voilà deux femmes, livrées au
courant, d'une société hostile, qu'allons-nous de-
- 29
venir? Notre mère était notre force, notre sagesse,
notre joie ; tout s'en est allé avec elle.
Sorèze, 12 Février 1861.
Sorèze est depuis trois jours bruyant et animé,
on mène ici la vie des eaux; nous avons passé
une partie de la journée d'hier à nous promener
avec le meilleur camarade de Raymond, Georges
B. de st S. et son père, un aimable et spirituel
gentilhomme aveyronnais avec lequel j'avais déjà
fait connaissance à mon premier voyage, quand
j'amenai, pour la première fois, mon fils au Père
Lacordaire. Le soir, j'ai présenté M. de B. au petit
cercle d'étrangers : une opulente créole, la vicom-
tesse de P., Mlle L. de B., les cousines ou parentes
de M. de Villèle, deux excellentes femmes gra-
cieuses, simples, véritablement aristocrates de
cœur et de manières, un jeune professeur de mu-
sique clermontois, avec lequel on retrouve quel-
ques souvenirs d'Auvergne, etc. Les enfants ren-
trés à l'école, nous avons passé la soirée tous
ensemble, chez Mme de P., causant sans façon et
30-
enterrant le carnaval avec force thé, brioches, dis-
cussions politiques et religieuses ; discussions du
monde, pas trop vives ni trop profondes; assez
intéressantes pour passer agréablement une
soirée et montrer chacun le bout de 'l'oreille.
Ce qui nous charme, c'est qu'on nous prend ici
pour ce que nous sommes, qu'on accepte notre
mansarde et qu'on respecte nos idées.
Quand j'étais jeune, je voulais l'amitié exclu-
sive, ardente, fidèle et intime; maintenant ce sont
les relations faciles et superficielles qui me vont
le mieux. J'ai peur de voir au fond chez les au-
tres, et je défends le for intérieur de mon âme
contre les envahissements des curieux ou des dé-
sœuvrés. Se rencontrer, dans les allées du parc de
l'École, avec des gens de tous les pays; se donner
le spectacle de leurs physionomies, de leurs idées,
de leurs sentiments; effleurer, sous ses meilleurs
aspects, une société parée dans son langage comme
dans ses habits; jouir d'une bienveillance, banale
il est vrai, mais constante; par-dessus tout, con-
templer chaque jour la belle figure du Père La-
cordaire qui s'incline comme un idéal de perfection
vers nos enfants; voir grandir notre Raymond
dans ce milieu unique, l'embrasser deux fois le
jour sans qu'il échappe à l'influence de l'éducation
publique : telle est la halte préparée par la Provi-
- 31 -
dence à nos deux existences agitées. Puissions-
nous y retremper nos forces, y devenir meilleu-
res, patientes avec la vie, les hommes et nous-
mêmes. Ce petit bonheur nous suffit. - Chère
maman, ton âme doit être reposée si tu vois
tes trois enfants réunis enfin dans ce paisible
asile.
Sorèze, 14 Février 1861.
À l'abri du prestige qui entoure son illustre
maître, le jeune prieur du tiers-ordre enseignant,
gouverne tous les esprits, dirige toutes les volontés
de la maison de Sorèze. Dans la tête pensive et
pâle de ce moine de trente ans, dont le corps dé-
bile flotte au milieu de sa blanche tunique, dans
ce regard voilé et scrutateur, chaque mère cherche
à lire l'avenir de son enfant. C'est elle, bien sou-
vent, qui reçoit la leçon demandée pour un fils in-
soumis et exprimée avec une autorité brusque et
tendre. « Mesdames)), nous disait ce soir notre gen-
tilhomme aveyronnais quelque peu enthousiaste,
« le père censeur est, à mes yeux, un miracle vi-
vant; c'est la perfection faite homme. »-Une per-
32 -
fection qui s'ignore, une perfection compatissante
et railleuse, spirituelle dans les mots et spiritua-
liste dans les idées; le charme de la jeunesse uni
à l'austérité janséniste; point d'humilité feinte, ni
d'orgueil rentré, mais l'abnégation souriante et le
dévouement aimable. Un saint, qui fait aimer la
sainteté; une parole brève, pleine, incisive, qui la
fait comprendre ; un zèle ardent qui entraîne ; une
autorité à laquelle les volontés en un instant sont
soumises; une douceur qui captive et vous ferait
suivre lavoie étroite, presque comme il la suit lui-
même, par le naturel attrait du bien. Si le maî-
tre a du génie, le disciple a le don de la vertu et
de la bonté.
Un grave et sceptique magistrat de mes amis
m'écrit : « Prenez garde aux déceptions : Il ne
faut voir de trop près rien de ce qu'on admire. »
Oui, peut-être les'choses humaines ; mais non pas
les œuvres de Dieu, et l'âme des saints n'est-elle
pas la plus belle œuvre du Créateur? Qu'il y
ait quelque chose de vraiment digne de respect
en ce monde, et que ce soientles serviteurs de Dieu,
ceux qui l'adorent en esprit et en vérité ! Est-il
rien de plus fortifiant pour les âmes flottantes et
altérées de perfection?
33
3.
Sorèze, 20 Février 1861.
Le Père Lacordaire est revenu très-souffrant de
sa réception à l'Académie française; il l'était d'ail-
leurs depuis l'année dernière; l'abstinence et les
veilles-l'éprouvent à la longue. On le soigne autant
qu'il le permet. Malgré son état d'épuisement,
nous l'entendrons tous les vendredis prêcher à ses
Sorèziens; ses lèvres éloquentes ne se fermeront
qu'à la mort. A tous les admirateurs de l'illustre
moine, se joignent les esprits charmés et les cœurs
conquis par ses disciples dont les noms obscurs,
quoiqu'ils n'éveillent aucun écho dans le monde,
ne sont pas moins pour tous, enfants et parents, les
objets d'un culte à peu près égal à celui du
Maître.
Quand un étranger arrive, attiré par la renom-
mée du grand dominicain, à peine remarque-t-il
l'humble censeur de l'école, qui passe ployé dans
son manteau, pâle, maigre, presque laid, brusque
et tendre, avec son petit troupeau qui se presse
autour de lui, l'un grimpant sur ses genoux, l'autre
le tirant par sa robe ; celui-ci essayant d'atteindre
à son oreille pour lui glisser un grand secret;
- 34
celui-là réclamant, plus gravement, une permission
ou une faveur, et tous, tranquilles et soumis si le
censeur, comme ils l'appellent, interrompt d'un
geste leurs jeux ou leur élan. Quand ce même
étranger aura traversé deux fois l'école, qu'il aura
salué avec respect le Père Lacordaire, il s'arrêtera
devant la porte de l'appartement, du censeur, il
attendra longtemps que chacun ait eu son tour ;
puis, lorsque apparaîtra sur le seuil l'aimable et
austère visage de celui qu'il est venu chercher,
il ne se trouvera complétement à l'aise que si,
au nom de son enfant, sort un sourire des lèvres
du Père Censeur, dont les deux mains affec-
tueuses se seront étendues vers le nouveau visi-
teur.
Et la gloire, lui disons-nous quelquefois; n'y en
aura-t-il jamais pour vous? Oh ! que mon maître
soit l'honneur, l'éclat, le légitime. orgueil de no-
tre ordre, et, qu'ici, comme ailleurs, je partage
ses travaux; voilà tout mon désir et toute mon
espérance.
- 35 -
Sorèze, 3 Mars 1861.
J'ai été assez souffrante depuis mon séjour ici ;
malgré le bonheur d'avoir mon fils près de moi, la
beauté du climat et de la saison; malgré toutes les
douceurs d'une vie calme, embellie par les sym-
pathies les plus honorables. J'ai compté sur la
grosse fièvre que j'ai eue la semaine passée pour
emporter toutes mes misères, et me voilà, en effet,
ressuscitée depuis vingt-quatre heures. Sorèze
est un délicieux pays ; ses rosiers ont déjà déplié
leurs bourgeons hâtifs, les prairies se couvrent de
pâquerettes, les tilleuls sentent courir la séve sous
leurs vieilles ramures ; nous sommes en plein prin-
temps. De loin dans le parc de l'école, nous voyons
le Père Lacordaire se promener, surveiller les
jeunes plantations, s'arrêter pour admirer avec
complaisance les groupes d'écoliers et de religieux
qui s'ébattent au soleil. Mais, il a beau mortifier cette
belle enveloppe à travers laquelle percent ses
graves pensées méditatives, les affaires temporelles
et spirituelles de l'Italie l'empêchent de reposer
sur sa couchette monastique, et, malgré lui, peut-
être, l'accompagnent dans ses promenades où elles

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