Monarchie et démocratie... par le Dr. V. Pannier

De
Publié par

impr. de V. Aillaud (Alger). 1872. In-8° , 231 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : lundi 1 janvier 1872
Lecture(s) : 23
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 227
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

MONARCHIE
ET
DEMOCRATIE
MONARCHIE, du grec Monos, seul, et Archê, puissance. —
Puissance d'un seul sur tous. — Esclavage.
DÉMOCRATIE, du grec Dêmos, peuple, et Kratos, force. —
Gouvernement de tous par tous. — Solidarité.
Le mal ne peut surgir que de la force,
pour se maintenir ensuite par la vio-
ence. — Le bien ne peut également
éclore que de la même force, mais
pour régner par le seul rayonnement
de ses bienfaits.
Le Dieu de la bible n'était pas infaillible
Puisqu'il s'est repenti d'avoir créé
homme (Genèse, chap. VI, verset 6) ;
mais son représentant à Rome s'est
placé un peu plus haut que lui en im-
posant à ses fidèles le dogme de son
infaillibilité
Par le Dr V. PANIER.
ALGER
IMPRIMERIE DE L'ASSOCIATION OUVRIÈRE V. AILLAUD ET Cie
Rue des Trois-Couleurs, 19.
1872
MONARCHIE ET DEMOCRATIE
Tout homme qui garde encore au coeur en ces jours dé gan-
grène sociale, l'amour de l'humanité, alors que sa pensée reste
convaincue que le progrès est le seul but providentiel de dette
humanité, doit, à la vue des orgies de la force brutale, des or-
gies militaires aux quelles se livrent affolés les gouvernements
européens, se demander à travers quelles aberrations sociales,
quelles sanguinaires ivresses, quels bouleversements et quelles
tempêtes encore ce progrès doit se frayer la voie.
Et cependant, se dit-il dans l'amertume de sa pensée, qu'elles
sont sombres déjà les légendes de l'histoire des peuples jusqu'à
nos jours !
Mais jamais, aussi maudite coalition de ces prétendus pasteurs
des peuples n'a blasphêmé Dieu en cherchant à comprimer par
la plus sacrilège et la plus machiavélique violence l'essor de
Blasée sur l'oppression des peuples de ces ilotes sans coeur
qui se laissent fouler sous les pieds d'un despote, de ces ilotes
si pauvres d'esprit qu'ils acceptent niaisement comme providen-
tiel le maitre qui les exploite, la sauvage ivresse des rois en est
arrivée à rêver d'autres plus nobles écrasements; elle a fait re-
lever tous ces esclaves agenouillés devant un maître providen-
tiel pour les ruer en masse profondes sur un roi, sur un em-
pereur voisin, sur un souvenir la veille encore appelé mon frère
par tous ces Caïns de la royauté.
Aussi, tous se connaissent-ils et s'apprécient-ils si bien que,
pour se protéger contre leurs mutuelles fureurs, contre leurs
— 6 —
ambitions insensées, ils anéantissent la richesse des peuples en
gaspillant, pour les plus formidables armements que le monde
ait vus, pour la création d'engins jusqu'alors inconnus de des-
truction et de mort, des trésors qui ne devraient servir qu'a as-
surer l'harmonie humaine en procurant a chacun la somme de
bien-être matériel et moral à laquelle tout citoyen a le droit de
prétendre dans un état social au sommet duquel plane l'idée
d'un Dieu.
Par une infernale politique, ces armées immenses, ces en-
gins de guerre a outrance qui absorbent toute la substance, tout
le travail d'un peuple pour permettre au despote providentiel
qui règne sur lui d'attaquer ou de repousser un despote voisin,
lui servent en même temps à écraser chez ses sujets toute aspi-
ration au progrès social.
On voit alors les citoyens deshérités qu'une fortune adverse
et une loi complice dès iniquités sociales ont transformés en
soldats inconscients, en force aveugle primant le droit éternel,
verser à flots dans les rues, à l'ordre d'un bandit et de ses séïdes,
le sang de leurs frères restés citoyens sous la blouse du travail-
leur, la veste de l'ouvrier, l'habit du petit commerçant ou du
penseur ; et cela, quand tous ces producteurs grands ou petits,
qui les nourrissent dans l'oisiveté et le communisme de la ca-
serne, à la seule fin de protéger l'intégrité des frontières de la
patrie, se soulèvent un jour des labeurs de toute leur vie, des
labeurs qui font vivre la société et les oisifs dont ils sont les
pères nourriciers, pour demander au grand jour la restitution
d'un droit volé, ou une place plus équitable au banquet social.
Enfin, un homme se rencontre qui veut couronner l'oeuvre
des plus insensés despotes dont l'histoire nous ait laissé le sou-
venir, en essayant de faire sombrer dans une négation impie les
idées de morale, de justice de divinité, et d'éteindre à jamais
ces phares lumineux qui resplendissent aux lointains horizons
de l'avenir dés peuples pour leur montrer leur voie.
Les crimes que les despotes, que les gouvernements n'ont
presque tous commis que dans l'ombre, c'est-à-dire en essa-
yant pour leur justification, de marmotter timidement aux im-
béciles, a ces pauvres d'esprit si chers aux pontifes-rois de
Rome, que la morale des gouvernements n'avait rien à démê-
- 7—
ler avec celle des particuliers, M. de Bismark passe audacieu-
sement l'éponge sur eux, et proclame à l'avance vertus gou-
vernementales, les attentats qui assombriront encore la vie des
peuples ; il ose élever à la hauteur de maxime gouvernemen-
tale cette affirmation impie que « la force prime le droit. »
Adore donc tes pasteurs couronnés, pauvre peuple ! Voila
l'évangile qu'ils te font prêcher.
Et vous, prétendus pasteurs des peuples, enorgueillissez-vous
du résultat de vos oeuvres ; réjouissez-vous de la cécité morale
que vous avez étendue sur l'humanité, pour éteindre en elle l'in-
telligence, cette étincelle divine que Dieu a voulu allumer en
elle pour la faire, reine de tout le reste de la création, pour lui
confier l'ordre moral du monde, sa marche et ses progrès, après
avoir assuré, par des lois immuables, la perpétuité de l'ordre ma-
tériel qu'il avait créé lui-même pour l'univers.
Ah ! vous prétendez travailler au règne de l'ordre, de la con-
corde, de la charité, de l'honnêteté, de la moralité parmi les
peuples, et vos efforts ne tendent qu'a éteindre en eux tout
sens moral par vos exemples et par les codes de vos lois !
Vous n'avez les uns pour les autres, que jalousie, haine,
mensonge et violences ; votre diplomatie n'est qu'une école de
duplicité ; vous ne cherchez qu'à vous amoindrir les uns les
autres, à vous voler des lambeaux de territoire et vous vous
appelez frères.
Oui, vous êtes frères, mais seulement quand il s'agit de vous
associer pour comploter l'esclavage et l'exploitation de ceux
que, dans votre aveugle orgueil, vous appelez vos sujets.
Ce sont là les entr'actes pendant lesquels vos haines et vos
guerres se travestissent en une sombre fraternité.
Et c'est au nom de l'Être suprême que vous outragez, de
religions que vous faites les complices de vos démences, que
vous gangrenez l'humanité !
Aussi, grâce à vous, rois, empereurs, gouvernements, qui
n'avez jamais su invoquer qu'un dieu des armées pour génie
inspirateur, les peuples ont tous successivement disparu dans la
dépravation, la honte et le sang, sans espoir de régénéra-
tion.
On serait tenté de vous maudire comme les génies du mal
— 8 —
déchaînés par un enfer quelconque, si, de tout temps, la lâcheté
et l'imbécillité humaines n'avaient créé des circonstances atté-
nuantes à ce délire qui s'empare de tout homme appelé par un
prétendu droit de succession, par une violence, par un crime
ou un jeu de la fortune à dormir sous des courtines royales, et
le rend impuissant à s'y réveiller sans se croire métamorphosé
en une sorte de demi-dieu.
Longtemps encore cette lâcheté, cette imbécillité des hom-
mes vous permettront d'enchaîner l'essor des nations vers le
progrès social qui est leur but providentiel.
Cependant l'intelligence humaine, absorbée dans l'étude des
sciences, des arts et de l'industrie, développera successivement
encore la civilisation de peuples divers ; mais l'étouffement du
sens moral sous vos étreintes démoralisatrices ne lui permettront
pas de suivre cette intelligence dans sa marche ascendante ;
l'essor isolé du progrès intellectuel ne donnera jamais pour base
aux sociétés que l'assise mouvante de l'exploitation de l'homme
par l'homme.
Jadis vous étiez sans merci les uns pour les autres, et, après
la victoire, vous massacriez une race royale ni plus ni moins
que du menu peuple ; mais vous avez compris qu'en assimilant
ainsi à la vile multitude, dans une même extermination, vos
frères les oints du Seigneur, les représentants comme vous de
ce dieu féroce que vous appelez le dieu des armées, vous désa-
busiez cette vile multitude sur votre prétendue inviolabilité, et,
par une habile rouerie, vous sauvegardez aujourd'hui à ses
yeux le principe de, l'inviolabilité de vos; personnes en vous
montrant, an lendemain du massacre d'un peuple armé par
force contre vous par son souverain, pleins de mansuétude
pour, ce même souverain que vous venez de jeter sans façon à
bas de son trône; vertueux Caïns que vous êtes, vous faites
alors à ce frère culbuté, à cette idole mise par vous au rebut
une fastueuse oisiveté.
Que vous fait d'ailleurs la mort d'une nation à vous pasteurs,
a vous pères des peuples ? n'en êtes-vous pas les Saturnes tou-
jours prêts à les dévorer ?
C'est aujourd'hui au tour de la France à s'apprêter au som-
meil éternel de cette tombe au fond de laquelle le temps et
— 9 —
l'oubli enfouissent les peuples déchus que leurs césars y ont
précipités.
Les signes des temps n'ont jamais manqué de se reproduire
pour annoncer la chute des nations qui avaient accompli leurs
destinées.
Le mythe biblique de la confusion des langues qui dispersa
les constructeurs de la tour de Babel, s'est détaché alors des
pages de la Genèse pour venir, sombre légende, s'inscrire en
tête des derniers jours du peuple qui allait disparaître.
La nation juive avait vécu dix-sept siècles lorsque, l'an 69
après le Christ, Vespasien, avant de partir pour Rome où il
venait d'être proclamé empereur, chargea son fils Titus d'inves-
tir et de réduire Jérusalem.
La ville sainte était le dernier boulevard de la Judée dont les
villes agitées, divisées et affaiblies par les factions, étaient suc-
cessivement tombées au pouvoir des Romains ; et quand Titus
vint l'enfermer dans le cercle de ses légions, il la trouva livrée
à toutes les horreurs de la guerre civile la plus acharnée.
Les crimes qui avaient souillé chaque page de l'histoire d'Is-
raël, la dissolution des rois que la nation s'était donnés, mal-
gré les conseils et les prédictions du prophète Samuel (Ancien
Testament, 1er Livre des Rois, chapitre, VIII), l'abrutissement
et la corruption du peuple qui en étaient résultés avaient enfin
évoqué le mythe génésiaque ; le jour de la confusion était ar-
rivé, et la dernière heure allait sonner pour le temple de Sa-
lomon.
Trois factions associées aux fureurs insensées de trois bandits
(c'est l'historien Flavius Josèphe qui les appelle ainsi), Jean de
Giscala, Simon de Gérasa, et Eléazar qui avaient réuni à Jérusa-
lem tous leurs adhérents échappés des villes conquises, ajou-
taient aux terribles épreuves du siège les horreurs du pillage,
du meurtre, de l'incendie, de la destruction.
Elles ne s'associaient un jour contre l'ennemi commun, con-
tre les légions romaines qui attaquaient les remparts de la ville,
que pour s'assaillir elles-mêmes le lendemain avec une nouvelle
et plus sacrilège rage, et préparer ainsi le triomphe des Ro-
mains.
En présence de la guerre civile qui devait paralyser la dé-
— 10 -
fense de la capitale de la Judée, les officiers de Vespasien l'a-
vaient pressé de l'attaquer avant son départ. Mais l'habile
général leur avait répondu :
« Ne voyez-vous pas que Dieu qui combat avec nous veut
que nous lui soyons redevables de la victoire sans qu'elle nous
coûte de grandes pertes; demeurons spectateurs de cette san-
glante tragédie. Lorsqu'une guerre civile, qui est le plus grand
des maux, porte nos ennemis jusqu'à cet excès de fureur que de
s'entre-égorger les uns les autres, l'acharnement par lequel ils'
se consument eux-mêmes, les réduit en un tel état qu'ils finis-
sent par espérer du soulagement dans l'esclavage que leur pré-
pare un étranger. »
Titus ne tarda pas à voir se réaliser les prévisions de son
père, et la puissante cité de Salomon et de David, l'imprenable
capitale si bien fortifiée par Hérode-le-Grand, finit par tomber
en son pouvoir avec ses deux millions cinq cent mille habi-
tants.
Flavius Josèphe, après avoir été un des vaillants défenseurs
de la Judée sa patrie, pendant la dernière guerre des Juifs contre
les Romains, en a écrit la lamentable histoire.
Aux dernières lignes de cette histoire, alors que Titus vient
de faire raser l'antique Jérusalem, fondée 2,177 ans auparavant
par Melchisédech, roi des Ghananéens, l'historien, soldat philo-
sophe qui vient de sceller la tombe de sa patrie, grave sur elle
celte navrante, mais profondément instructive épitaphe :
« C'est aux crimes des factions qui divisaient la Judée et
Jérusalem, plutôt qu'aux armées romaines que la mort de la
patrie juive doit être attribuée. » ■
L'empire romain ne grandissait ainsi par l'absorption des
peuples qui s'étaient élevés avant lui que pour avoir à son tour
le sort commun à toutes les nations dégradées et devenues
esclaves.
Au mois d'avril 1453, Mahomet II assiégeait par terre et par
mer Constantinople, dernier vestige de cet empire.
Les défenseurs de cet le capitale; divisés en deux partis dé-
chaînés l'un contre l'autre par la religion, dissipaient en de
vaines controverses le temps qu'ils auraient dû consacrer à
l'organisation de la défense de leurs murs.
— 14 —
Alors que les Turcs étaient à ses portes et la tenaient étroi-
tement assiégée, la ville était toute divisée pour savoir s'il fallait
se servir de pain azyme, et s'il fallait prier en grec ou en;latin ;
les uns voulaient soumettre l'église grecque à l'église latine;
les autres, se souvenant encore de l'invasion dés croisés et de
leurs abominables excès, avaient en exécration la réunion des
deux églises.
Aptes deux mois de siège Constantinople fut emportée par
les Turcs pendant que des rhéteurs bavards amusaient une
populace hébétée avec le bourdonnement de ces phrases bouf-
fonnes au moyen desquelles, en des jours de foire, des bateleurs
émérites éteignent au cerveau de la multitude l'étincelle de rai-
son que Dieu à inoculée à toute créature humaine.
Et nunc erudimini qui juridicatis Galliam
L'histoire.des religions et celle des peuples seraient de
puissants leviers d'enseignement pour les hommes, si les prêtres
et les rois, convaincus des vices originels des pouvoirs qu'ils
s'arrogent, n'avaient de tout temps, cherché à comprimer
l'essor de l'intelligence humaine pour l'empêcher de puiser aux
sources de vérité, la force de souffler ensuite, pour les faire
évanouir, sur les chimères qui étayent le vain échafaudage des
prétendus droits du trône et de l'autel.
Aux chrétiens qui suivent le joug religieux de Rome et de
l'infaillibilité d'un homme, la lecture du livre sacré de leur
religion, la lecture de la Bible est interdite de par leurs prê-
tres .
Quelle cauteleuse prudence ! Et en effet, quel homme dont
le sens moral n'aurait pas été savamment oblitéré pourrait,
après avoir lu et médité l'interminable légende de crimes, d'in-
famies et de prostitutions inscrites à chaque page de l'ancien
Testament, croire a la mission divine du peuple d'Israël.
Si le Dieu d'Abraham a inspiré le livre comme devant être
le flambeau destiné à éclairer la marche des sociétés futures, il
a bien mal plaidé la cause de ses desseins providentiels.
Le peuple qu'il s'est choisi, les rois qu'il a désignés et guidés
sont pour nous d'épouvantables modèles, voire même le monar-
que de sa prédilection par excellence, ce David qui savait dan-
ser devant l'arche du Seigneur, et psalmodier, infiniment mieux
- 12 —
qu'il ne savait pratiquer la vertu lorsqu'il faisait tuertfer les officiers
dont il convoitait les femmes,
C'est donc pour protéger leur origine contre toute discussion,
et pour éviter que la conscience humaine se révolte contre la
sainteté et la divinité de cette origine que les prêtres de Rome
tiennent la Bible sous le boisseau,
Bientôt, sans doute, la même interdiction s'étendra au nou-
veau Testament, a cet Évangile dont certains récite peuvent
trop facilement éveiller l'esprit du doute, alors encore que
presque chacune de ses pages est une protestation contre le
dogme et la morale de l'Eglise de Rome.
Les rois poursuivent le même but que les prêtres, mais ils ne
peuvent songer a supprimer l'histoire, puisque c'est sur elle
qu'ils basent leur légitimité ; Cependant, ils savent que deux
qu'ils appellent leurs sujets ne pourraient lire cette histoire toute
défigurée et travestie qu'elle a été à leur profit par des his-
toriens courbés par la peur et agenouillés devant le veau d'or,
sans prendre en horreur des systèmes de gouvernement qui ont
été les fléaux de l'humanité, et sans aspirer à de nouvelles ins-
titutions susceptibles de les préserver eux et leurs descendants
des calamités qui ont ténu leurs pères rivés à la dégradation de
la servitude
Pour parer à ce danger et pour conserver a leurs races mau-
dites l'exploitation dés peuples, ils appliquent tous leurs efforts
à maintenir les massés emmaillotées dans les langes abrutis-
santes de l'ignorance et du fanatisme, et ils n'y réussissent que
trop bien, grâce à leur alliance avec des prêtres qui les déclarent
monarques d'origine divine.
Un peuple qui ne sait pas lire, qui ignore l'histoire de sa race,
et pour lequel la configuration et la division du monde qu'il
habite aussi bien que son rôle dans l'espace constituent autant
d'énigmes qu'il n'a pas même l'idée de pénétrer, un peuple qui
ne sait des Origines du monde et du but de l'humanité que ce
que lui en raconte un prêtre qui se pose en représentant de
Dieu et ne lui parle que de devoirs et jamais de droits, ce peuple-
là est esclave et reste taillable et corvéable à la merci du trône
et de l'autel.
Celui-là n'aura jamais la pensée de révoquer en doute l'au-
13 —
dacieuse affirmation d'un glorieux passé de mille ans, pour la
monarchie française.
LES MILLE ANS DU GLORIEUX PASSÉ DE LA MONARCHIE FRANÇAISE.
Il faut pourtant, ô France, que tes maîtres s'exagèrent quelque
peu ton imbécilité pour oser tenter de te faire avaler, alors que
tu vas mourir, une glorification des crimes de ces monarchies
qui ont tissu avec du sang, du fanatisme et de la corruption le
linceuil dans les plis duquel vont s'éteindre tes destinées.
Dans leur superbe mépris de la vile multitude, ils te prennent
pour un de ces gladiateurs assez affolés, pour saluer jadis, en
mourant, les monstres à face humaine qui s'appelaient Tibère,
Caligula, Néron, Vitellius, Domitien, et à chacun desquels peut
s'appliquer cette affreuse vérité que Théodore Gadarée cracha
un jour à la figure de l'un d'eux, Tibère son élève, en disant de
lui ; « c'est de la boue détrempée dans du sang. » (Suétone.)
Mais, ô ma patrie, remonte le cours de ta vie, et montre à
tes maîtres d'aujourd'hui, le sang et la boue dont tes maîtres
d'autrefois les Mérovingiens, les Carlovingiens et les Capétiens
ont maculé les pages de ton histoire.
CLOVIS.
Le chef de la tribu des Saliens, Clovis Ier n'est devenu le
premier de tes rois qu'après avoir satisfait sa féroce ambition
en faisant massacrer avec leurs familles, tous les autres chefs
mérovingiens de la grande confédération des tribus franques.
Le plus puissant d'entre eux, Sigebert, roi des répuaires, fut
à l'instigation de Clovis, assassiné par son propre fils, qui fut
tué, à son tour, par les soldats de celai qui l'avait incité au
parricide. (Grégoire-de-Tours, livre II.)
Pour arriver à la domination qu'il rêvait, l'astucieux chef des
Saliens commença par épouser la seule femme catholique qu'il
y eût dans les familles des rois Germains, Clotilde, nièce des rois
Bourguignons, se ligua ensuite avec les prêtres de la religion
chrétienne qui avait envahi les Gaules, et finit par se convertir
— 14 -
lui-même, mais non sans peine, et sans être rappelé a son
serment de la bataille de Tolbiac, par l'évêque de Reims.
A dater de ce moment, il accable les prêtres de la religion
nouvelle de donations immenses, que ceux-ci ont le soin de
faire déclarer irrévocables.
En retour, les évêques lui laissent violer les élections ecclé-
siastiques et consacrent même, à sa prière, des romains cou-
pables de sacrilège : « il faut, disait Remy, à ceux qui le
blâmaient, se conformer a la volonté d'un roi défenseur et pro-
pagateur de la foi catholique. »
La complicité intéressée du clergé alla jusqu'à excuser ses
actions sanguinaires, et Grégoire-de-Tours, après avoir raconté
plusieurs de ses crimes, ose les glorifier, en ajoutant, sans tran-
sition aucune : « Dieu prosternait ses ennemis devant lui parce
qu'il marchait avec un coeur droit devant le Seigneur, et qu'il
faisait tout ce qui était agréable à ses yeux. (Grégoire-de-
Tours, liv. II, ch. 40.)
Les prêtres du nouveau testament continuaient ceux de l'an-
cien par leur association intéressée avec les princes.
Clovis venait enfin de terminer son oeuvre, et il régnait sur
toute la confédération franque lorsqu'il assembla les siens et
parla ainsi des parents qu'il avait fait massacrer :
« Malheur à moi qui suis resté comme un voyageur au mi-
lieu des étrangers ! je n'ai plus de parents qui puissent me se-
courir si l'adversité vient. »
« Mais, dit Grégoire de Tours (livre H, ch. 42 et 13), il disait
cela par ruse et non par douleur de leur mort, pour voir si par
hasard il pourrait encore trouver un parent, afin de le tuer. »
SAINTE CLOTILDE, FEMME DE CLOVIS.
Sa veuve, la sainte Clotilde, n'eut, après la mort de ce glo-
rieux époux, d'autre passion que celle d'exciter les sanguinaires
ardeurs de ses fils à la poursuite des vengeances qu'elle n'avait
pu encore assouvir.
L'un d'eux, Clodomir, ayant été tué, ses frères massacrèrent
ses enfants leurs neveux. Clotaire, resté seul maître des Francs,
brûla vivant son propre fils Chramn avec sa femme et ses en-
_ 15 —
fants. (Grégoire de Tours, livre III, ch. 18, et livre IV, ch. 21.)
Leur race continua a s'entr'égorger. Elle étranglait ses fem-
mes légitimes pour épouser des concubines ; elle s'associait aux
crimes des Frédégonde, des Brunehaut pour s'éteindre enfin,
ainsi qu'avait commencé son chef, dans le sang et la boue.
CHARLES-MARTEL
Charles-Martel, maire du palais, mit le pied sur cette triste
race dont la gloire avait consisté à s'entr égorger en famille,
et dédaigna de prendre le titre de ces rois devenus fantômes,
et que l'histoire a appelés : Rois fainéants
Son fils, Pépin-le-Bref, plus ambitieux que lui, tut l'inven-
teur de la légitimité du droit divin.
Après avoir fait déposer, raser et enfermer dans un cloître
Childéric III, le dernier des Mérovingiens, il pensa qu'une cé-
rémonie empruntée aux juifs, le sacre, ferait de lui, comme de
David, un élu de Dieu, et lui servirait autant que le baptême à
Clovis.
Il se fit sacrer avec sa femme et ses deux fils dans l'abbaye de
Saint-Denis, par le pape Etienne III, la main d'un pape de-
vant rendre plus respectable aux yeux des Francs l'usurpation
qui le créait le premier roi de la race Carlovingienne.
Etienne III, réfugié en France après avoir fui de Rome as-
siégée par Ataulf, roi des Lombards, avant de sacrer Pépin,
commença par l'absoudre de son parjure envers Childéric III,
son souverain, puis il déclara que le nouveau roi tenait sa cou-
ronne de Dieu par l'intercession des Saints-Apôtres, et menaça
les Francs d'excommunication s'ils élisaient des rois d'une
autre famille.
Pape généreux qui donnait des couronnes qu'il ne possédait
pas, alors qu'il ne pouvait conserver la sienne et fuyait timide-
ment devant un roitelet d'Italie
C'est ainsi que les princes et les prêtres se sont exercés à se
jouer de Dieu et des hommes.
Cette légitimité de droit divin a scellé leur alliance pour
l'exploitation de la race humaine et la compression de l'essor de
l'humanité vers le progrès social.
- 16 -
CHARLEMAGNE
Charles, surnommé Le Grand ou Charlemagne pour avoir
ravagé l'Europe, rappelle les paroles du pirate au roi de Macé-
doine Alexandre-le-Grand : « On m'appelle pirate, parce que je
n'ai qu'une galère, tandis que toi tu es un conquérant parce
que tu ravages le monde avec des flottes.
A ceux qui glorifient ce fils de Péppin-le-Bref comme un
rénovateur, citons sa barbare loi de Westphalie, cet établisse-
ment dé la cour véhmique. L'inquisition, le conseil des dix
égalèrent a peine les horribles cruautés de ce tribunal secret
établi par Charlemagne en 803. Constitué d'abord principale-
ment pour retenir les Saxons dans le christianisme et l'obéis-
sance, cette inquisition militaire s'étendit sur toute l'Allema-
gne. Les juges étaient nommés secrètement par l'empereur ;
ensuite ils choisissaient eux-mêmes leurs associés sous le ser-
ment d'un secret inviolable ; on ne les connaissait point. Des
espions liés aussi par le serment faisaient les informations, les
juges prononçaient sans jamais confronter l'accusé et les té^
moins, souvent sans les interroger ; le plus jeune des juges
faisait l'office de bourreau.
Ce tribunal d'assassins a duré jusqu'à la fin du règne dé
Frédéric III.
Et nous regardons Tibère comme un monstre ! et nous glo-
rifions Charlemagne qui usurpa la moitié de la France sur son
frère Carloman dont la fin fut trop subite pour ne pas laisser
les soupçons d'une mort violente ; qui usurpa l'héritage de ses
neveux et la subsistance de leur mère, Charlemagne dont l'his-
toire cite les bâtards, la bigamie, les divorces, les concubines,
les assassinats de milliers de Saxons et dont on a fait un
saint !
Les enfants et les descendants de Charlemagne continuèrent
l'oeuvre de leur père, c'est-à-dire qu'ils continuèrent à agiter,
à dévaster et à massacrer les peuplés en les associant aux guer-
res acharnées qu'ils ne cessèrent de se faire entre eux.
Il semble même qu'il fût dans la destinée de la race carlo-
vingienne, que les fils incessament armés contre leurs pères se
hâtassent de détruire la grande et artificielle unité de gouver-
— 17—
nement créée sur une base de sang, par ce grand ravageur des
nationalités au neuvième siècle.
LOUIS LE DÉBONNAIRE ET SES FILS.
Quelques lignes consacrées au règne de Louis Ier, son fils et
premier successeur, ce roi que ses cruautés et ses lâchetés firent
surnommer par des historiens aux gages de toutes les tyrannies,
le pieux et le débonnaire, suffiront pour mettre en relief la
part qui incombe à la race carlovingienne dans l'édification des
mille ans du glorieux passé de la monarchie française.
Louis le débonnaire inaugure son règne en mettant ses soeurs
au couvent, et leurs amants en prison ; un peu plus tard il fait
crever les yeux de son neveu Bernard, roi d'Italie, fils de son
frère Peppin, traîtreusement appelé dans son camp, et sa vic-
time expire trois jours après.
Dignes enfants d'un tel père, ses fils se soulèvent contre lui
soutenus par des évêques qu'on retrouve, toujours mêlés aux
horreurs des guerres civiles de toutes les époques. Ils accusent
leur belle-mère Judith d'adultère, et font, à leur tour, crever les
yeux du duc de Gothie, son amant présumé et favori de leur
père. Celui-ci est mis en prison entre les mains des moines.
Mais les divisions de Louis, de Peppin et de Lothaire ne
tardent pas à rendre à ce misérable père une liberté qu'il ne
retrouve que pour arriver de faute en faute à commettre la plus
infâme des lâchetés.
Ce monarque imbécile accepte une pénitence publique qui
lui est imposée à la suite d'une seconde et victorieuse révolte
de ses trois fils, favorisée cette fois par le pape Grégoire IV.
Il comparaît dans l'église de Notre-Dame de Soissons, de-
vant un archevêque de Reims du nom d'Elbon, entouré de
trente évêques, de chanoines, de moines, et son fils Lothaire
présent y jouit de l'humiliation de son père.
On fait étendre un cilice devant l'autel ; l'archevêque ordonne
au monarque d'ôter son baudrier, son épée, son habit, et de se
prosterner sur ce cilice. Louis, le visage contre terre, consent
à demander lui-même la pénitence publique. L'archevêque le
force à lire à haute voix un écrit dans lequel il s'accuse de sa-
2
— 18 —
crilége et d'homicide. Le malheureux lit posément la liste de
ses crimes, parmi lesquels il est spécifié qu'il avait fait marcher
ses troupes en carême, et indiqué un parlement pour un jeudi-
saint
Il est dressé procès-verbal de tant d'insolence d'un côté, de
tant de bassesse de l'autre, et le monarque dégradé est enfermé
dans une cellule du couvent de Saint-Médard, de Soissons,
vêtu du sac de pénitent et séparé du monde. (Actes de la dé-
position de Louis-le-Pieux, tome VI des Histoires de France,
page 243).
Mais il avait heureusement trois fils qui le valaient et qui ne
tardèrent pas à se désunir pour le partage de ses dépouilles.
Louis et Peppin le rétablirent sur le trône après un an de capti-
vité, et une nouvelle assemblée d'évêques, à Thionville, ana-
thématisa celle de Soissons.
Ses enfants se révoltent encore jusqu'à sa mort, arrivée le 20
juin 940. Leurs successeurs marchent dans la voie de leurs
divisions et de leurs crimes jusqu'au jour où Hugues Capet, duc
de France, profite, à la mort de Louis V, dernier roi carlovin-
gien, de l'hébètement ; du peuple par les débordements de ses
princes, pour se faire élire roi et commencer une nouvelle race
en.987.
L'évêque de Laon trahit et livre Charles, duc de Basse-Lor-
raine, oncle du dernier roi a l'usurpateur qui le lait enfermer
dans la Tour d'Orléans, où il meurt, et ses deux fils s'éteignent
ensuite sans postérité.
ALLIANCE DES ROIS ET DES PRÊTRES.
Clovis, Peppin-le-Bref, Charlemagne, Hugues Capet lui-mê-
me, voulant donner aux sauvages et sanguinaires instincts de
leur ambition effrénée un puissant levier de domination, avaient
compris que, pour régner sur des peuples qui s'inclinaient bien
un jour devant la force, mais se redressaient contre elle le len-
demain et l'écrasaient à leur tour, il leur fallait, comme auxi-
liaire, une puissance morale susceptible de leur asservir les es-
prits dont ils auraient eux-mêmes dompté les corps.
Ils la trouvèrent dans une religion nouvelle, dont les prêtres
— 19 —
impuissants à régénérer la société décrépite du vieil empire ro-
main en lui inoculant des dogmes nouveaux, avaient transporté
leur propagande chez ces mêmes peuples barbares dont les es-
prits simples et ignorants devaient mieux accueillir le nouveau
culte, présenté par d'habiles apôtres.
L'alliance se fit entre les princes et les prêtres. Le prêtre, au
nom de son Dieu, fit un commandement de l'obéissance aux
princes et accepta la mission d'étouffer l'entendement humain ;
en retour, le prince éleva le prêtre à sa hauteur, et lui accorda,
comme part dans l'exploitation des peuples, honneurs, richesses
puissance, inviolabilité.
Alliance impie, alliance anti-humanitaire qui ne devait, qui
ne pouvait durer qu'en se cimentant incessamment dans les hai-
nes, les mépris, les trahisons, les hontes et le sang que les par-
ties contractantes étaient appelées à se jeter mutuellement à la
face.
Aussi, alors que ces grands fléaux des peuples qui avaient
noms Clovis, Pépin-le-Bref, Charlemagne, Hugues Capet, sou-
levant jusqu'à eux, de l'ombre des autels, d'obscurs prêtres qui
ne parlaient du ciel qu'en rêvant la puissance et les richesses
de ce monde, se les étaient inféodés par l'assouvissement de
leurs passions terrestres, leurs misérables et dégradés succesr
seurs ne tardèrent pas à devenir à leur tour les esclaves excom-
muniés, détrônés et réintégrés, de ces mêmes prêtres, de ces
successeurs du patron de la barque de pêche qui faisait glisser
sur les eaux du lac de Génésareth la douce, la symbolique, la
démocratique figure de Jésus le Crucifié.
Leurs lâchetés, leurs turpitudes, leurs bassesses aux pieds
de leurs complices ne s'arrêtèrent qu'à Louis IX qui, tout pieux
et tout chrétien que l'éducation maternelle l'avait fait, tout fana-
tique partisan de croisades contre les infidèles et contre les héré-
tiques qu'il a pu se montrer, n'en refusa pas moins, pour ne pas
braver l'indignation de ses barons, de suivre le pape Grégoire IX
dans les fureurs de ses excommunications contre l'empereur Fré-
déric II, et donna ainsi à ce prêtre endiablé l'avis que les sa-
turnales de la papauté commençaient a scandaliser, à effrayer et
à révolter la conscience et la raison humaines.
Mais, c'est ici l'occasion de consacrer quelques lignes au
— 20 —
clergé romain, puisque ce n'est qu'avec l'appui de son concours
que la monarchie peut abriter aujourd'hui la nation française
sous le passé de sa gloire, et que les gloriflcateurs des rois sont
aussi les gloriflcateurs des papes.
Théophile Lavallée, que les lecteurs ne sauraient accuser de
partialité et de mauvais esprit, en présence du rôle qu'il assigne
à la religion chrétienne et à ses apôtres dans la transformation
de la société, n'a pu s'empêcher de faire la peinture suivante, du
clergé du onzième siècle, dans son Histoire des Français (tome
1er, page 150).
« Un clergé marié, simoniaque, vendu aux princes, presque
entièrement composé d'hommes de sang et de débauche, la
papauté se trouvant mise à l'encan comme les autres évê-
chés, etc. »
C'était pourtant là le clergé de Grégoire VII, de ce pape jus-
tement vénéré par l'Église romaine qui lui a dû la véritable
origine de la domination universelle.
Nature humble, souple et pieusement dissimulée à l'ombre
du cloître, nature ambitieuse, hautaine et cassante sous la
pourpre romaine, le moine Hildebraud, fils d'un charpentier de
Toscane, est rencontré a l'abbaye de Cluny par Bruno, éveque
de Toul, qui venait d'être élevé au trône pontifical par l'em-
pereur Henri III, et allait à Rome prendre possession de son
siège.
Hildebrand lui démontre que son élévation est nulle et crimi-
nelle, que le droit à toute fonction ecclésiastique émane de l'é-
lection libre des fidèles, que l'Eglise doit être indépendante du
pouvoir temporel, sortir de l'égoïsme féodal, redevenir plé-
béienne et évangélique.
Bruno étonné et convaincu se dépouille de la pourpre; pieds
nus, un bâton à la main, il s'en va à Rome avec Hildebrand et
se soumet à l'élection du peuple. Il est élu sous le nom de
Léon IX en 1 ,048, et convoque un concile où, sous l'influence
du moine de Cluny, les élections simoniaques sont déclarées
nulles, et les prêtres mariés déchus du sacerdoce.
Hildebrand après avoir gouverné sous les pontificats de
Léon IX, Victor II, Etienne X, Nicolas II est enfin élu pape
sous le nom de Grégoire VII.
— 21 —
Écoutons si l'humble moine de Cluny va se souvenir des
pensées du cloître et se montrer un digne successeur du Christ,
une fois sur le trône de St-Pierre :
« Le pape est l'évêque universel, il est indubitablement saint,
et ne se trompe jamais ; à lui seul appartient de faire de nou-
velles lois; nul ne peut infirmer ses décrets, et il peut abroger
ceux de tous. Aucune créature humaine n'a puissance de le
juger; lui seul peut revêtir les insignes de l'empire; tous les
princes doivent baiser ses pieds, lui seul dépose et absout les
évêques, constitue ou abolit les églises, assemble et préside
les conciles ; lui seul destitue les empereurs, c'est devant lui
que les sujets accusent leurs princes et c'est lui qui les dégage
du serment de fidélité. »
(Sentences du pape Grégoire VII, dictatus papoe). Ce même
Grégoire VII, dans sa 16e épître, irrité du refus de l'Espagne de
le reconnaître comme seigneur suzerain et domanial, ose écrire :
Qu'il vaut mieux que l'Espagne appartiennent aux Sarrasins
que de ne pas rendre hommage au Saint-Siège.
Et dire qu'il y a de bons catholiques qui regardent l'infaillibi-
lité papale comme une invention de Pie IX. Hélas ! nil novi
sub sole. La bêtise et l'audace humaines ont été, sont et seront
de tous les temps.
Rapprochons cet orgueil insensé de Grégoire VII, de la tenue
papale de Léon III au sacre de Charlemagne afin de juger com-
bien, à travers la bassesse des princes, la papauté avait déjà
fait de chemin.
A la fête de Noël, en l'an 800, Léon III, dans la basilique
du Vatican, à Rome, s'avance vers Charlemagne, verse sur sa
tête l'huile sainte, et place sur sou front une couronne d'or aux
applaudissements du peuple qui crie : Vie et victoire à Charles
Auguste, couronné par Dieu grand empereur des Romains ;
puis le pape se prosterne devant Charlemagne et l'adore à la
façon des anciens princes. — Eginhard, Vie de Charle-
magne.
Les papes du onzième siècle étaient les dignes successeurs
des papes du dixième.
— 22-
PAPES DU Xe SIÈCLE.
Du pape Formose élu en 891, après avoir été excommunié
deux fois par le pape Jean VIII, et fils du prêtre Léon.
Du pape Etienne VII, également fils de prêtre, élu en 896,
et qui, après avoir fait déterrer le cadavre de son prédécesseur
Formose, pour être jugé par un concile qui le condamna a avoir
la tête tranchée par la main du bourreau, et à être jeté dans le
Tibre, fut à son tour étranglé dans la prison où l'avait fait jeter
une faction ennemie de la farce odieuse qu'il avait jouée.
De Sergius III, exilé d'abord par Jean IX, et qui, élu pape
en 905 par les intrigues de la célèbre Théodora, eut, pendant sa
papauté, un fils de Marozie, l'une des filles de Théodora, qu'il
éleva publiquement dans son palais.
De l'imbécile Anathase III, élu en 911.
Du pape Landon, élu en 913, par l'entremise de Marozie et
de sa soeur la jeune Théodora, dont il était le favori.
De Jean X, amant de la jeune Théodora qui le fit élire par
les Romains en 914, et qui, après un pontificat qui ne fut pas
sans quelque gloire, eut le malheureux destin d'être surpris,
mis aux fers et étouffé ensuite entre deux matelas, victime d'une
conspiration ourdie par Marozie, soeur de sa maîtresse Théodora
et femme de Guido, marquis de Toscanelle, frère utérin de Hugo,
roi d'Arles et tyran de l'Italie.
De Léon VI, d'Etienne VIII élus en 928 et 929 sous l'in-
fluence de cette même Marozie, et qui tous deux moururent en
prison, grâce à elle ;
De Jean XI, fils de cette impudique et adultère créature, et
de Serguis III, élu en 931 a l'âge de 24 ans et mort en 936, au
môle d'Adrien aujourd'hui château St-Ange où il avait été em-
prisonné avec sa mère Marozie par un fils du premier mari de
cette courtisane;
D'Etienne IX, élu en 939, et si odieux aux Romains que,
dans une sédition, ils lui balafrèrent le visage à un tel point
qu'il ne put jamais depuis paraître en public ;
De Jean XII élu en 956 à l'âge de 18 ans, petit-fils de Ma-
rozie, et du patrice Albéric, et assassiné en 964 entre les bras
de sa maîtresse, femme mariée, par le mari de cette femme ;
— 25 —
ce pape que l'empereur Othon Ier fit déposer en 1065 par un
concile composé de 40 évêques et 17 cardinaux, dans l'église
St-Pierre à Rome, comme ayant joui de plusieurs femmes, et
surtout d'une nommée Étiennette, concubine de son père et
morte en couches ; d'avoir fait évêque de Todi un enfant de dix
ans, d'avoir vendu les ordinations et les bénéfices, d'avoir fait'
crever les yeux à son parrain, d'avoir fait châtrer un cardinal
et de l'avoir fait mourir ensuite, enfin de ne pas croire en
Jésus-Christ et d'avoir invoqué le diable.
Jean XII fut le premier pape qui ait changé son nom à son
avènement au pontificat. Octavien Sparco prit le nom de
Jean XII, en mémoire de Jean XI, son oncle.
De Benoît VI, créature de l'empereur Othon, élu en 972 et
mort en prison où le fit jeter Crescentius, consul de Rome, et
fils du pape Jean X et de Marozie ;
De Boniface VII, élu en 972 par les soins du consul Cres-
centius, et qui, souillé du sang de Benoît VI, fit encore périr en
prison Jean XIV, et fut assassiné lui-même a coups de poignard;
De Benoît IX, enfin, élu en 1053, à prix d'argent avec deux
autres papes, tous trois s'excommuniant avec une pontificale
ardeur, mais évitant au moins les horreurs d'une guerre civile
en s'arrangeant de manière à partager les revenus de l'Église,
et à vivre en paix chacun avec sa maîtresse.
Si toutes ces saturnales royales et cléricales n'eussent eu pour
acteurs et pour victimes que les rois, les princes, les papes, les
évêques et les abbés, l'histoire pourrait se borner à les enre-
gistrer comme des preuves de la démence de ces parasites, de
ces frelons que de mauvaises conditions sociales ont, de tout
temps, laissé émerger au-dessus des grandes masses populaires
pour vivre et jouir aux dépens du travail d'autrui, au sein d'une
oisiveté corruptrice de la raison humaine.
Malheureusement les rois, les princes, les papes et les évêques
n'ont pu se livrer à leur démence, et jouer entre eux au pillage,
au vol, au meurtre, au parricide, au fratricide, au concubinage,
à l'adultère qu'avec la misère, la ruine et le sang du peuple
pour enjeux de leurs folles fureurs.
Chaque château était alors la capitale d'un petit état de
brigands ; chaque monastère était une forteresse menaçante pour
lés chrétiens rebelles; les moissons étaient ou brûlées, ou
coupées avant le temps lorsqu'on ne pouvait les défendre,
l'épée à la main. Les villes étaient presque des solitudes, et les
campagnes étaient dépeuplées par de longues famines.
Le grand, le seul commerce de ces bons temps était le com-
merce des cuirasses, des boucliers, des casques ornés de plu-
mes pour les hommes d'armes, les chevaliers, les écuyers, les
mercenaires.
Quant aux paysans, au peuple, à la vile multitude, ils étaient
traînés à la guerre, seuls, désarmés, exposés et méprisés, ser-
vant plutôt de pionniers que de combattants ; les chevaux, plus
estimés qu'eux, étaient bardés de fer.
O peuple français, resté taillable et corvéable aux mains des
oisifs, glorifie donc le passé de tes maîtres !
Maintenant, puisons de nouveau aux archives des mille ans
du glorieux passé de notre monarchie, prenons au hasard les
faits et gestes de quelques-uns des descendants de l'usurpateur
Hugues Capet, et voyons s'ils ne se sont pas montrés les dignes
successeurs des vertus et de la gloire des souverains des deux
premières races.
PHILIPPE-AUGRSTE, LOBIS VIII, BLANCHE DE CASTILLE, LOUIS IX.
Philippe-Auguste, Louis VIII, Blanche de Castille, Louis IX,
qui ont perpétré en commun cet horrible attentat qui dura
vingt ans et qui s'appella Guerre des Albigeois, méritent une
première mention.
Philippe-Auguste signala le commencement de son règne en
expulsant les juifs de son royaume, et en faisant brûler les héré-
tiques ce qui ne le sauvegarda pas de l'excommunication du pape
Innocent III.
Il laissa ensuite ce féroce représentant d'un Christ de paix
et d'amour, prêcher en 1208, la croisade contre les Albigeois,
cette horrible guerre dans le cours de laquelle les prisonniers
faits étaient assassinés et les villes prises incendiées et détruites.
(Lettres d'Innocent III, liv. XI, épi. 26, 27, 28, 29.)
Les Albigeois dont St-Bernard disait : « Leurs moeurs sont
irréprochables, leurs visages sont mortifiés et abattus par le
- 25 —
jeûne; ils ne mangent pas leur pain comme des paresseux et
travaillent pour gagner leur vie. » (OEuvres de St-Bernard,
serm. 65.)
Les malheureux commettaient le crime de pratiquer l'Évan-
gile, et de mépriser les dogmes de Rome qu'ils appelaient la
prostituée de Babylone.
Cette secle des Albigeois avait pris naissance dans la France
méridionnale, de Béziers jusqu'à Bordeaux, dans cette contrée
dont les villes étaient grandes, libres et industrieuses, et dont les
habitants se glorifiaient de leurs richesses et de leurs lumières
au moment de la croisade prêchée contre eux. (Th. Lavallée,
t. Ier, page 225.)
Un seul épisode de cette guerre religieuse dans laquelle Phi-
lippe-Auguste abandonna lâchement une partie de ses sujets
à la rage avide dinne armée de mercenaires guidés par des lé-
gats du pape, suffira pour établir le contingent de gloire apporté
par ce monarque à la monarchie française.
Les légats du St-Siége, Arnaud et Milon, conduisent, en 1209,
une armée de Français, de Bourguignons, de Lorrains et même
de Gascons contre la ville de Béziers. Raymond-Roger, de Bé-
ziers, jeune chevalier, vaillant, spirituel, adoré de ses vassaux,
veut négocier dans leur intérêt avec les légats.
Ceux-ci lui répondent : « que tout est-inutile et que ce qu'il
a de mieux à faire c'est de se défendre jusqu'à la mort, attendu
qu'on ne lui donnera pas de merci. » (Chr. an. de Toulouse.)
La ville est emportée d'assaut, et les vainqueurs se tournant
vers le légat Arnaud lui demandent ce qu'il faut faire pour dis-
tinguer les Albigeois des catholiques : « Tuez tout, répond
Arnaud, Dieu connaît ceux qui sont à lui. » Alors se fit le plus
grand massacre qu'on ait jamais vu dans le monde ; on n'é-
pargna ni vieux, ni jeunes, pas même les enfants à la mamelle.
Ceux qui avaient pu se réfugier dans la grande église de St-Na-
zaire au pied des autels et des croix y furent passés au fil de
l'épée, la ville fut pillée et incendiée, et il n'y resta rien de vi-
vant .
Ce fut un holocauste de trente à quarante mille victimes of-
fertes à Dieu par ses princes et par ses prêtres, qui s'en parta-
gèrent religieusement les dépouilles.
- 26 -
Ce royal artisan de la gloire de la monarchie avait déjà eu le
mérite de travailler à la ruine de la France en entraînant à sa
suite, et a l'exemple de son prédécesseur Louis VII, dit le Jeune,
de nouvelles masses de Croisés au pillage de la Palestine.
Il acheva de se montrer bon chrétien et excellent prince en
honorant, dans son vassal Simon de Montfort, qui venait de
prendre, de saccager et de piller la ville de Toulouse et d'en
massacrer les habitants sous prétexte d'hérésie, et à la voix des
légats du pape Innocent III, en 1216, le bourreau d'une grande
et heureuse cité.
Louis VIII, succédant à son père Philippe-Auguste, ne tarda
pas a faire de la guerre des Albigeois la querelle immédiate de
la royauté française avec les grands fiefs du Midi; car il faut le
dire bien haut, la fièvre de s'emparer du bien d'autrui avait
seule fait éclore de la cupidité des princes et les prêtres la croi-
sade contre les Albigeois, en même temps que l'inquisition, de-¬
crétées toutes deux par Innocent III, en 1204.
Il se mit a la tête d'une nouvelle croisade prêchée contre eux
au Concile de Bourges, en 1225, et marcha contre le pays d'A-
vignon avec une armée qui ne tarda pas à être décimée par la
famine et les maladies pendant qu'elle ravageait la contrée. La
ville d'Avignon, excommuniée depuis douze ans, fut prise et
saccagée après un siège de trois mois, ses murailles rasées avec
trois cents maisons garnies de tours, et pour couronnement de
l'oeuvre de destruction, Louis VIII, dit-on, atteint pendant son
retour de l'épidémie qui avait fait tant de victimes dans son ar-
mée, en mourut a son tour, ou bien, suivant d'autres, succomba
au poison que lui avait donné Thiébaut, réputé amant de la
reine.
Cette reine Blanche de Castille prit la régence sous Louis IX,
alors âgé de onze ans. C'était le premier roi mineur de cette
race des Capétiens qui fut à cette époque sur le point de suc-
comber sous la ligue des Barons qui s'armèrent et refusèrent
de reconnaître Louis IX, qu'ils appelaient le Bâtard et le Fils
de l'Espagnole.
La Régente, espagnole dévouée au pape, frémissante au nom
d'hérétique, et tutrice d'un pupille à qui les dépouilles des op-
primés devaient revenir, n'eut pas plus tôt, grâce aux divisions
— 27 —
de ses ennemis, échappé au danger qui l'avait menacée, qu'elle
se hâta de prêter le peu qu'elle avait de forces a un frère de
Simon de Montfort pour achever de saccager le Languedoc en
continuant cette abominable croisade des Albigeois. Sous elle
les conciles redoublèrent de fureur. La ville de Toulouse, der-
nier rempart de leurs malheureuses victimes, fut enfin obligée
de se rendre à discrétion en 1229, et Raymond VU, son sei-
gneur contraint de se remettre désarmé aux mains de ses en-
nemis, et de souscrire à tout ce qu'ils voulurent.
On lui laissa la moitié du diocèse de Toulouse, l'Agénois et le
Rouergue, mais pour sa vie seulement, et à condition qu'ils
formeraient la dot de sa fille unique. Celle-ci fut remise aux
mains de la Reine Blanche et destinée à son troisième fils Al-
phonse ; car toute pieuse et catholique qu'était cette reine,
qui fit établir en France l'inquisition en 1229, afin de consoli-
der la conquête des grands fiefs du Midi, elle ne répugnait pas
à s'unir avec une famille hérétique et excommuniée.
Louis IX eut la double gloire, comme monarque français, de
favoriser les abominables fureurs de l'inquisition et de fournir
son contingent de Français aux deux millions d'Européens dont
l'Orient fut le tombeau durant ces croisades qui se ruaient sur
la Palestine, en signalant chacune de leurs étapes par tous les
crimes imaginables, et qui appauvrirent, ruinèrent et dépeu-
plèrent les pays d'Europe au bénéfice des prêtres, qui achetaient
à vil prix les biens des seigneurs croisés.
En 1237, ce roi très chrétien admit un grand inquisiteur
nommé pour la France par le pape Grégoire IX, et dès lors ses
titres à la sainteté furent assurés.
Définitivement organisée alors en France, l'inquisition ne
tarda pas à sévir d'une manière atroce contre toute tentative de
révolte contre la France ou d'opposition à f'Église. Bientôt
elle ne se contenta plus de rechercher les coupables, elle força
les suspects et les innocents, au moyen de l'horrible invention
de la torture, a se déclarer criminels. Tel fut le résultat de la
guerre contre les Albigeois.
Le grand inquisiteur, nommé par Grégoire IX et admis par
Louis IX dans ses Etats, fut ce cordelier Robert, fanatique
apostat qui conduisait avec lui une femme perdue et hérétique.
— 28 —
(Voir Mathieu Paris, Monsk et le Spicilegium de Luc d'Acheri.)
Ce monstre put, à l'ombre du pouvoir du saint roi, exercer ses
fureurs d'inquisiteur a Toulouse, à Paris, en Champagne, en
Bourgogne et en Flandre, faisant brûler, sous prétexte d'héré-
sie, quiconque suspect et sans crédit ne pouvait se racheter de
ses persécutions. Ses iniquités devenues par trop éclatantes, il
tut condamné a a une prison perpétuelle.
Il est vrai que, dans cet heureux temps de glorieuse royauté,
comme compensation à cette indulgence pour un monstre, le
bourreau perçait avec un fer rouge la langue de celui qui jurait
par le nom de Dieu.
Le jésuite Daniel, le digne ancêtre du père Loriquet, ne parle
même pas de cet homme dans son histoire de France.
Louis IX mourut en 1270 de la peste, devant Tunis, dans la
dernière croisade des princes chrétiens, et tel est le servage
sous l'étreinte duquel le génie de l'écrivain philosophe est obligé
de buriner l'histoire, que Voltaire lui-même, pour faire accep-
ter ses appréciations historiques, a cru devoir faire l'éloge de ce
roi, resté l'esclave de sa mère morte en 1253.
CHARLES VU ET JEANNE D'ARC.
Transportons-nous maintenant en 1431, au procès de Jeanne
d'Arc, devant un tribunal ecclésiastique présidé par l'évêque de
Beauvais Cauchon, et par Jean Magistré, vicaire de l'inquisition
de France, et admirons ce monument d'iniquité, cette honte du
clergé français qui déploya contre la généreuse fille l'achar-
nement le plus infâme, cette honte de la royauté française dans
la personne de Charles VII qui ne fit pas une tentative pour
arracher aux flammes du bûcher, la courageuse héroïne qui
venait de lui rendre sa couronne.
Charles VII mourût misérablement en 1461, à l'âge de cin-
quante-huit ans, d'affaiblissement, et refusant toute nourriture
dans la persuasion que son ûls qui fut depuis Louis XI, après
s'être armé plusieurs fois contre son père, voulait l'empoi-
sonner.
LOUIS XI.
Louis XI, ce roi cruel, féroce, fourbe, artificieux et supers-
— 29 —
titieux à l'excès, qui appelait « mon compère » son bourreau
Tristan l'Hermite, qui gouverna avec des prisons secrètes, des
noyades secrètes, des exécutions secrètes; qui, pour anéantir la
famille des Armagnac, fit poignarder le dernier comte de ce
nom, après capitulation accordée a la prise de Lectoure, et
prendre a sa femme enceinte de huit mois, un breuvage qui
devait la faire avorter, et dont elle mourût, ce glorieux roi a eu
la fortune, commune à presque tous les souverains, de voir
naitre un historien capable d'ennoblir ses infamies et de dresser
un autel à ses turpitudes.
Ecoutons Théophile Lavallée aborder, (tome 1er, page 420 de
son Histoire des Français,) le règne de Louis XI par ces lignes
qui doivent rester comme un monument de la démence des ap-
préciations de l'histoire, et dans lesquelles il glorifie le monstre
qu'il attache-en même temps au pilori :
« Louis.XI, plein d'ambition et d'activité, et réduit par son
père au repos et à l'exil, accueillit avee joie (en 1461 ) une
mort qui lui ouvrait la carrière tant désirée du pouvoir. Avec
lui, un nouveau roi allait paraître, qui avait longuement médité
sur la puissance royale, qui ne la regardait pas seulement
comme une dignité avec laquelle on gouvernait au hasard, sans
but et sans plan déterminé, mais comme une fonction où l'hom-
me pouvait déployer tous ses talents, un roi qui'allait changer
la tactique du pouvoir, mettre l'intelligence à la place de la
force, gouverner avec de l'esprit, créer enfin la politique et la
science de l'homme d'Etat ; un roi qui n'était pas glorieux de
son titre et de sa naissance, mais de son mérite personnel,
qui, pour parvenir au but qu'il s'était donné, s'inquiétait
peu des moyens, faisait le mal sciemment, non par caprice
et par abus de position, mais par raison et par politique ;
coeur froid, sans passion et sans faiblesse, sans pitié, égoïste
et ingrat comme son père, avec de la cruauté, de l'astuce, de la
mauvaise foi.
» Ce roi était aux yeux du peuple un tyran trivial, perfide,
féroce, maniaque, aux moeurs basses, au langage et au costume
grotesques, sans suite dans ses projets ; priant la Vierge, sa
bonne dame, sa petite maîtresse, sa bonne amie, de lui pardon-
ner ses crimes, n'ayant pour compagnons que des astrologues,
— 30 —
des prêtres, des médecins, des bourreaux; pour divertissements
que des supplices.
» Sa religion n'était qu'une honteuse idolâtrie ; il ne voulait
pas plaire a Dieu par la charité, il le marchandait en versant
de l'or sur ses autels, et il cherchait a corrompre à force de
dons les saints et les anges, comme il faisait des ministres et des
familiers des souverains (Th. Lavallée, tôme 1er, page 445.) »
Ce portrait n'est-il pas applicable a la glorification de tous
les Cartouche et Mandrin possibles?
Mais, eu général, quand il s'agit de têtes couronnées, l'his-
torien aime à se laisser aller a la dérive du sens commun, il se
passionne a tort et à travers, il est lunatique ; s'il a pour juger
ses héros quelques heures de clarté et de sécurité, il revient
promptement à ses heures ordinaires de cécité et de mansuétude.
Les crimes des pasteurs des peuples ont bien vite, dans ses
appréciations, des circonstances atténuantes.
Par une aberration volontaire ou involontaire de jugement,
sinon par parti pris de glorification du principe de la royauté,
les historiens d'autrelois et beaucoup de notre époque se sont
refusés à ne voir dans la marche du progrès social des nations
que l'évolution providentielle de l'humanité, que l'action de la
loi de cette fatalité inexorable qui, en tout et pour tout, fait
servir la fermentation du mal à la germination du bien, et qui,
par des transformations successives, élève ou abaisse toutes les
manifestations sociales de manière à les rendre solidaires les
unes des autres, et indépendantes de la volonté d'un souverain.
Ils-préfèrent grandir les règnes de leurs rois, en prêtant à des
actes qui n'ont eu pour mobiles que le caprice et l'abus d'un
pouvoir absolu des vues de la plus haute portée philosophique,
des pensées de progrès et d'heureux avenir pour les peuples.
Comme si jamais un progrès avait pu éclore du cerveau de
l'un de ces insensés qui acceptent si follement le rôle de demi-
dieux sur terre »,
Comme si, au contraire, tout progrès avait jamais été autre
chose qu'un rayon de liberté émergeant d'une tourmente révo-
lutionnaire soulevée par les douleurs de l'oppression !
Les pasteurs des hommes aussi bien que ceux des animaux
— 31 -
n'ont jamais su que tondre et écorcher leurs troupeaux avant de
les mener a l'abattoir.
Si Louis XI, par exemple, a voulu écraser la féodalité, sa
pensée intime a été d'abattre autour de lui tout ce qui gênait
sa volonté et son pouvoir, et non de délivrer la vile multitude
qu'il méprisait du vasselage des seigneurs grands et petits.
Si Louis XIII a laissé Richelieu faire tomber à ses pieds les
plus hautes têtes de France, bien fous seraient ceux qui au-
raient la naïveté de s'imaginer que le monarque et son minis-
tre et maître avaient, dans ce sanglant nivelage, une autre vo-
lonté que celle de ne pas conserver de puissants satellites dans
l'orbite de leur despotisme.
FRANÇOIS II, CHARLES IX, HENRI III.
Laissons maintenant de côté ces tristes rois à mignons, Fran-
çois II, Charles IX, Henri III, dont Pasquier a flétri les règnes,
en disant que « leurs scandales étaient des fleurs de plaisir, tein-
tes de pourpres sanglantes. » Abandonnons à l'exécration histo-
rique leur triste mère, cette italienne Catherine de Médicis, qui
s'est (elle-même clouée au pilori le plus infâme, en méditant et
en perpétrant en commun avec son fils Charles IX et le clergé
catholique, cette affreuse journée clérico-monarchique, du 22
août 1572, qui s'est appelée la Saint-Barthélemi, dans laquelle
le jésuite Daniel affirme que Charles IX qui, de sa fenêtre, ar-
quebusa les protestants, « joua bien la comédie, qu'il fit par-
faitement son personnage, » et dans laquelle furent traîtreuse-
ment assassinés par des catholiques, armés d'un poignard et d'un
crucifix, soixante mille français qui ne priaient pas comme eux.
Bornons-nous à enregistrer comme titres de gloire pour la
royauté française, les lignes consacrées par Th. Lavallée, à la
famille des Valois.
« La race directe des Capétiens s'éteignit a Charles IV, en
1328, et Philippe, comte de Valois, fils de Charles, frère de
Philippe IV, monta sur le trône sous le nom de Philippe VI,
pour être le premier souverain de la branche des Valois, qui
donna treize rois, presque tous incapables ou méchants, et dont
les fautes ou les vices retardèrent les progrès de la nation, et
— 32 —
accumulèrent sur elle les calamités, (« la France n'a guère eu de
temps plus malheureux que celui où a régné la branche des
Valois » Guizot, Civil, Europ. 8a leçon, page 8) et Philippe VI,
le premier de ces rois ouvrit une ère de sang, de honte et de
torpeur qui dura jusqu'à la mort du dernier de ces rois Henri III,
assassiné en 1589, par le dominicain Jacques Clément.
Son alliance avec le Béarnais, qui fut depuis Henri IV, contre
les odieuses entreprises de la Ligue catholique alors aux abois,
avait, seule, éguisé le couteau de Jacques Clément « prêtre fa-
natique, encouragé par son prieur Bourgoin, par son couvent,
par l'esprit de la Ligue, et.... muni des'sacrements de l'é-
glise » (Président de Thou).
A Rome on tira le canon, et on y prononça l'éloge du moine
assassin. Le pape Sixte V eut l'impudeur de le comparer à Ju-
dith, à Eléazar. A Paris, abruti par les Valois, l'ignorance,
l'oppression et les moines, le fanatisme fut poussé jusqu'à
mettre le portrait de Jacques Clément sur les autels avec ces
mots gravés au bas : Saint Jacques Clément, priez pour nous.
Il n'y eut aucun pays catholique, à l'exception de la Républi-
que de Venise, où le crime de Jacques Clément ne fut consacré
et honoré.
Le jésuite Jean Guignard, régent de théologie, pendu un peu
plus tard, a écrit que Jacques Clément avait fait un acte héroï-
que inspiré par le Saint-Esprit.
Le jésuite Mariana s'est exprimé ainsi dans son livre de
l'Institution des Rois : « Jacques Clément se fit un grand nom ;
le meurtre fut expié par le meurtre, et le sang royal coula en
sacrifice au duc de Guise assassiné (le féroce catholique de
la St-Barthélemy) ; ainsi périt Jacques Clément à l'âge de 24
ans, la gloire éternelle de la France. »
Une apologie de Jean Châtel fut publiée par les Jésuites
sous le nom de François de Vérone, et donnée plus tard, chose
remarquable, a la bibliothèque Sainte-Geneviève où il existe
sous le n° 820, lettre H, par Le Tellier, archevêque de Reims
et jésuite.
Les rois avaient fait appel aux prêtres pour éteindre la cons-
cience des peuples dans le fanatisme, et ces noirs auxiliaires
— 35 —
étaient parvenus, grâce à l'appui royal, à faire glorifier par les
peuples les assassins des rois.
Justice fatale, justice providentielle !
HENRI IV
Henri IV, premier roi de la race qui succéda aux Valois,
premier roi des Bourbons, fut obligé par le malheur de ces
temps d'ignorance et de fanatisme dont certain parti affolé de
démence rêve encore aujourd'hui le retour, à faire un pacte avec
cette internationale noire qui avait aiguisé le couteau du moine
assassin de son prédécesseur.
Mais Paris valait bien une messe, disait le fils de la. religieuse
reine Jeanne d'Albret, en dissimulant sous une sceptique
raillerie la honte qu'il ressentait d'une abjuration que la poli-
tique lui avait imposée.
Henri IV fut, malgré toutes ses fautes, le seul bon, le seul
grand roi. de France, aussi bon et aussi grand toutefois que
peut l'être un roi incessamment sollicité par les passions de
l'homme à l'abus du pouvoir souverain.
Cependant les instigateurs de Jacques Clément, grisés a l'o-
deur du sang de la Saint-Barthélémy et de celui de Henri III,
n'avaient pas désarmé ; ils voulaient achever de se soûler de
sang hérétique.
Le pape Grégoire XIV ne venait-il pas d'envoyer des troupes
à la ligue catholique qui s'était reformée contre Henri IV, et le
jésuite Jouvenci n'avoue-t-il pas, dans son Histoire de la Com-
pagnie de Jésus, que le jésuite Nigri, supérieur des novices de
Paris, avait rassemblé tous les novices de cet ordre en France,
les avait enrégimentés et incorporés aux troupes envoyées par
le pape, lesquelles ne laissèrent en France que les traces de la
plus horrible dissolution.
Aussi, pour marcher dignement sur les saintes traces du
souverain pontife, ses noirs adhérents de France ne se sont pas
fait faute de dépêcher au roi converti, au roi qui avait magna-
nimement pardonné, une fois vainqueur, et qui avait la noble
ambition de pacifier et de régénérer la France, des meutes
d'assassins. Citons parmi ces sicaires du fanatisme religieux :
3
— 34 —
Pierre Barrière, homme de la lie du peuple, qui fut l'instru-
ment du jésuite Varade, écartelé en effigie, le 25 janvier 1595,
par arrêt du parlement de Paris.
Un chartreux nommé Ouin, que ses supérieurs firent enfer-
mer comme fou.
Deux moines jacobins de Flandre, Arger et Ridicovi qui fu-
rent pendus en 1599.
Un frère capucin de Milan, un vicaire de Saint-Nicolas-des-
Champs et un tapissier qui, tous, voulurent tuer le roi pour ga-
gner le ciel et trouvèrent en route la potence.
Jean Châtel, à son tour, digne élève des jésuites, ne réussit,
le 27 décembre 1594, qu'à blesser le roi Henri IV, et mérita
néanmoins toutes les glorifications du clergé catholique.
Le jésuite Guignard, qui fut pendu comme son complice,
avait écrit :
« Ni Henri III, ni Henri IV, ni la reine Elisabeth, ni le ro
de Suède, ni l'électeur de Saxe, ne sont de véritables rois.
Henri III n'était qu'un sardanapale, Henri IV n'est- qu'un re-
nard, la reine Elisabeth une louve, le roi de Suède un griffon
et l'électeur de Saxe un porc. Jacques Clément a fait un acte
héroïque inspiré du Saint-Esprit. Si on peut guerroyer le
Béarnais, qu'on le guerroie ; si on ne peut le guerroyer, qu'on
l'assassine. »
Dans son Histoire de la compagnie de Jésus, le jésuite Jou-
venci fait un martyr de Guignard et le compare aux chrétiens
persécutés par Néron.
L'arrêt du parlement qui condamna Jean Châtel au supplice
et ordonna, dans les termes suivants, l'expulsion des jésuites :
« la Cour a banni en outre cette société d'un genre nouveau et
d'une superstition diabolique qui a porté Jean Châtel à cet hor-
rible parricide, » fut mis à l'index de Rome.
Enfin, ce roi si détesté de son vivant, par un peuple fanatisé,
si aimé, si apprécié, si honoré depuis sa mort, tomba, à l'âge
de 57 ans, victime des sauvages fureurs de toutes ces robes noi-
res qui prêchaient son assassinat.
Il venait, en contractant une politique alliance avec les prin-
ces protestants d'Allemagne contre l'empereur Rodolphe II
qui voulait les dépouiller, de redoubler la haine féroce des bons
— 35 —
catholiques, lorsque Ravaillac, ex-feuillant et instituteur à An-
goulême, sans autres complices que les sermons des prédica-
teurs et les entretiens des moines, le frappa au coeur de deux
coups de couteau, le 14 mai 1610.
REINES ET RÉGENTES.
Les femmes aussi ont fourni des gloires au passé de la mo-
narchie ; nous avons vu à l'oeuvre les reines Clotilde, Frédé-
gonde, Brunehaut, Blanche de Castille ; nous n'avons fait que
glisser sur Catherine de Médicis, cette astucieuse et supersti-
tieuse italienne qui entretint à la cour de France un mélange
de galanterie et de fureur, de voluptés et de meurtres, et sut
mettre la fatalité toujours de son côté pendant tout le temps
qu'elle gouverna le royaume sous les trois derniers Valois, ses
fils. La part qu'elle prit à cette affreuse conjuration de la Saint-
Barthélémy, méditée et préparée pendant deux ans, suffisait
pour faire de cette reine un des fleurons de la monarchie.
Les Etais généraux tenus en 1614, où siégeaient 464 dépu-
tés, dont 140 pour le clergé, 152 pour la noblesse et 193 pour
le tiers état, c'est-à-dire pour la masse de la nation, vont nous
donner une idée du profond mépris dans lequel cette nation
avec ses représentants les plus directs, était tenue par les rois,
les reines, les seigneurs et les évêques.
C'était sous la régence de Marie de Médicis, Louis XIII
ayant alors treize ans.
Un orateur de ce malheureux tiers état s'étant avisé de dire
aux seigneurs : « Traitez-nous en frères cadets, et nous vous
honorerons et aimerons. » Le président de la noblesse alla se
plaindre au roi enfant de ces paroles. « Le tiers état, dit-il, qui
tient le dernier rang, oubliant toute sorte de devoirs, se veut
comparer à nous ; j'ai honte de vous dire les termes qui nous
ont offensés ; il compare votre état à une famille composée de
trois frères ; il dit l'ordre ecclésiastique être l'aîné, le nôtre
le puîné, et lui le cadet. En quelle misérable condition sommes-
nous tombés, si celte parole est véritable ? Rendez-leur, sire,
le jugement, et, par une déclaration pleine de justice, faites-les
mettre en leur devoir et reconnaître ce que nous sommes, et la
— 56 —
différence qu'il y a entre eux et nous. » —Procès-verbal des
Etats de 1614, pagello.
Cette différence, avaient précédemment dit les nobles, était
celle de maître à valet.
L'année suivante, la régente Marie de Médicis répondit le
22 mai, à des remontrances du parlement : « La France est un
Etat monarchique, et le roi ne doit compte de ses actions qu'à
Dieu. »
Devant l'outrecuidance d'un tel langage, le lecteur ne peut
que tourner en frémissant les pages de l'histoire pour arriver
aux grands niveleurs de celte caste si aveuglément orgueilleuse,
aux états de 1789.
Peuple, on a raison de te maintenir dans l'ignorance, a l'abri
de l'instruction et de l'expérience que la lecture de ton passé
pourrait le donner.
ANNE D'AUTRICHE ET LOUIS XIV.
A la mort de Louis XIII, Louis IV devint roi le 14 mai
1643, a l'âge de quatre ans et demi, sous la régence de sa
mère, Anne d'Autriche.
Etudions un peu la tutrice afin de mieux comprendre ensuite
le roi élevé par elle.
Anne d'Autriche, la fière petite-fille de ce sombre et féroce
fanatique Philippe II d'Espagne, ne dédaignait pas les satis-
factions des sens puisqu elle s'était donnée pour amant l'italien
Mazarin , devenu cardinal et ministre.
Ce fait qui n'était qu'une conjecture des historiens, ou qu'une
attaque des partis est devenu une certitude par la découverte
des lettres écrites par le cardinal à la reine, pendant qu'il était
hors de France. (Voir la lettre de Mazarin a Anne d'Autriche,
publiée dans le Bulletin de la Société de l'Histoire de France,
tome 1er page 283.)
283Dans ses mémoires, la princesse Palatine, mère du régent a
écrit : « la reine-mère, non contente d'aimer le cardinal Ma-
zarin, avait fini par l'épouser; il n'était pas prêtre, et n'avait pas
les ordres qui pussent l'empêcher de contracter mariage. »
— 37 —
Si, à ce spécimen du tempérament dont Anne d'Autriche a
dû transmettre le germe libidineux à son fils, nous voulons as-
socier les idées humanitaires de la royale maîtresse de Mazarin,
comme bases de l'éducation sociale et politique de Louis XIV,
nous n'avons qu'à nous initier à quelques-unes de ces superbes
impertinences monarchiques de la régente :
Le 29 juin 16-48, en présence d'une situation économique
des plus difficiles, le parlement, réuni en assemblée avec la cour
des aides et la chambre des comptes, avait rendu un arrêt par
lequel il demandait, dans l'intérêt de la réforme de l'Etat, la
révocation des intendants établis dans la province au détriment
des officiers ordinaires de justice et de finance, la réduction d'un
quart des tailles qui s'élevaient a cinquante millions (le marc à
26 fr.), puis qu'aucun impôt ne pût être levé sans l'enregistre-
ment des cours souveraines ; que le parlement fût juge des mal-
versations financières, qu'aucune commission extraordinaire
ne pût être établie et que toute personne arrêtée par ordre du
roi fût interrogée dans les vingt-quatre heures.
Mazarin, voyant le peuple s'agiter en faveur des magistrats,
conseillait à Anne d'Autriche de céder ; mais l'orgueilleuse pe-
tite-fille de Philippe II s'écria furieuse : « Je ne consentirai ja-
mais que cette canaille attaque l'autorité de mon fils. » (Motte-
ville, t. II, par 386.) Et, avec la confiance la plus profonde et
la plus naïve dans son pouvoir, elle ne parlait que de briser, de
terrasser, de faire un châtiment si exemplaire qu'il étonnerait
la postérité. (Motteville, même tome, même page.)
Il fallut qu'elle cédât cependant, mais elle ne céda qu'à moi-
tié, et le refus d'une partie des demandes du parlement fit
éciore la guerre de la Fronde, dans le cours de laquelle la bour-
geoisie, en possession de quelques conquêtes sociales gagnées
à sa caste par les robustes bras du peuple, eut, pour la première
fois et à sa plus grande confusion, la stupide pensée d'en de-
mander le maintien à une alliance avec les seigneurs contre
l'autorité royale.
Au début de cette guerre et à la première formation des
barricades dans Paris, le coadjuteur Gondi alla au Palais-Royal
demander à la Régente Anne d'Autriche l'élargissement du con-
seiller Broussel, comme moyen d'apaiser la révolte, et en reçut
— 38 —
cette extravagante réponse : « Monsieur, il y a de la révolte
à imaginer qu'on puisse se révolter. »
Elevé par une telle mère, Louis XIV se fit à lui-même une
théorie des droits et des devoirs d'un roi ; il eut le culte de
lui-même, une foi profonde en l'essence supérieure et presque
divine de la royauté ; il se regarda comme le lieutenant de Dieu
sur terre et pensa que le ciel accordait aux rois un discerne-
ment surnaturel.
Cette croyance en l'infaillibilité royale était telle chez lui
qu'il déclarait qu'un premier ministre était le plus grand mal-
heur qui put arriver a un roi.
L'Etat, c'était lui. — Or, le premier devoir d'un souverain
étant, ainsi qu'il se plaisait a le proclamer, de travailler au bon-
heur et à la gloire de l'Etat. Louis XIV a pensé honorer la
France et la rendre heureuse en consacrant toutes ses volontés
et toute sa puissance absolue à la satisfaction de ses instincts
libidineux et aux triomphes de son incommensurable orgueil
tant qu'il a eu de la virilité au service de son libertinage, tant
qu'il a eu de grands hommes d'Etat et de grands hommes de
guerre pour jouer, pour attaquer et pour vaincre les nations
voisines.
Mais son cerveau royal et sa royale moelle épinière ne tardè-
rent pas a subir, sous l'influence des voluptés vénériennes, un
honteux et prématuré ramollissement ; alors la conscience de
ses iniquités, l'impuissance de poursuivre la satisfaction de ses
vices, la terreur d'un enfer, et l'imbécile espoir d'acheter
de son confesseur le pardon du ciel ainsi qu'une place dans le
paradis firent tomber ce despote éteint dans les bras de l'arti-
ficieuse et raffinée voluptueuse veuve Scarron, cette madame
de Maintenon, ex-amie intime de la plus grande courtisane de
l'époque, Ninon de Lanc'os, et de plus docile et fanatique ins-
trument du jésuite Letellier.
Il y a dans le règne de Louis XIV deux époques dont le
contraste dissèque le prétendu grand roi, et dont l'étude en l'iso-
lant des origines des splendeurs de la première, et en lui lais-
sant en entier la responsabilité des iniquités, des fautes et des
revers de la deuxième époque, le classe parmi ces illustres
parvenus que la fortune n'élève bien haut un jour que pour
- 39 —
les abandonner et les précipiter plus bas le lendemain.
La première époque est celle de ses orgies amoureuses, et de
ses entreprises de despote. Pendant sa durée, la fortune sem-
ble prendre à tâche d'accumuler autour de lui les grands hom-
mes d'Etat : Mazarin, Fouquet, Colbert, Louvois ; les grands
hommes de guerre : Condé, Turenne, Luxembourg, Catinat,
Villars, Vendôme, Créqui, Vauban, d'Estrées, Duquesne; de
grands hommes de lettres, de grands orateurs : Corneille, Bos-
suet, Racine, Fénélon, Molière, La Fontaine, Massillon, et les
merveilles opérées à la gloire de la France par toutes ces gran-
des illustrations sont inscrites par des historiens intéressés, à
l'actif du royal débauché qui traversait le Rhin en carrosse avec
ses maîtresses, après être résté enchaîné par sa grandeur a la
tête des bagages de ses généraux pendant le combat.
Louis XIV a eu, pendant cette période, un mérite, celui de
ne pas s'éveiller de ses débauches pour contrarier une fortune
qui allait au devant de ses extravagants caprices.
Mais, honteuse à la fin de l'indigne favori qu'elle avait com-
blé, cette fortune s'enfuit loin de lui avec tous les grands hom-
mes qu'elle lui avait prêtés, et le laissa choir dans les bras de
l'aventurière veuve Scarron.
Petite-fille de d'Aubigné, cette femme était née à Niort, dans
une prison où son père était enfermé pour dettes. Revenue en-
suite d'Amérique orpheline et pauvre, mais belle et intelligente,
elle s'était trouvée heureuse, à seize ans, d'épouser le poète
burlesque Scarron, qui était vieux et paralytique ; elle dut, plus
tard, mener une vie assez équivoque d'après sa liaison intime
avec la célèbre courtisane de l'époque, Ninon de Lenclos, dont
elle partagea le lit pendant des mois entiers. ( La Fare, page
237.)
Enfin, elle était de nouveau réduite à la misère, lorsqu'elle
fut choisie pour élever en secret les enfants du roi et de ma-
dame de Montespau, sa maîtresse. Louis XIV s'habitua à la
voir et se laissa peu a peu seduire par elle, lorsqu'il fut tout à
fait fatigué de madame de Montespan.
La reine étant morte en 1083, la veuve Scarron, devenue ma-
dame de Maintenon, depuis 1674 par le don royal de la terre de
ce nom, s'était tellement emparée des facultés de son royal
— 40 -
amant par le mélange le plus habile de dévotion et de coquet-
terie, d'excitations sensuelles et de scrupules religieux que, deux
ans après, elle put se faire épouser secrètement par lui. Elle
avait alors 51 ans, et le roi 47.
Ce mariage ne fut jamais déclaré, quelques tentatives que fit la
pseudo-reine ; le royal satrape, drapé jusqu'à la fin dans son su-
perbe orgueil, l'avait bien, par acquit pour sa conscience ti-
morée, épouséedevant Dieu, mais il ne consentit jamais a rou-
gir d'une semblable union devant ses sujets.
A partir de cette époque, Louis XIV entra en plein dans la
deuxième période de son règne. Cet orgueilleux et incapable
présomptueux qui avait eu la démence d'affirmer « qu'un pre-
mier ministre dirigeant était le plus grand malheur qui pût ar-
river à un roi » n'avait plus de Mazarin, plus de Colbert, plus
de Louvois, il gouverna enfin par lui-même, c'est-a-dire que ce
royal ramolli vécut et gouverna à l'ombre d'une Maintenon et
d'un confesseur jésuite, le père Letellier, qui le dominèrent et
l'inspirèrent, et c'est avec eux qu'il se précipita et précipita la
France dans une série d'adversités.
Bornons-nous a mentionner les deux actes principaux du
gouvernement de cette néfaste trinité, Louis XIV, Maintenon,
jésuite Letellier.
Ces deux actes qui dominèrent, par leurs désastreux ré-
sultats pour la France, cette deuxième période du règne de
Louis XIV sont :
1° La révocation de l'édit de Nantes, le 22 octobre 1685 ;
2° L'acceptation du testament de Charles II, testament arra-
ché par la plus active captation diplomatique, et qui léguait la
couronne d'Espagne au duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV.
L'édit de Nantes assurait aux réformés le libre exercice de
leur culte. Sa révocation fut arrachée au libertin terrorisé par la
peur de l'enfer, comme une expiation des scandaleux désordres
de sa vie, alors qu'on voyait les calvinistes partout soumis, pai-
sibles, laborieux, contribuant à la grandeur et à la prospérité
de la France par leur bravoure et leurs travaux, alors que pas
un d'eux n'avait remué pendant la guerre de la Fronde et que
Mazarin avait pu dire d'eux : « c'est le troupeau fidèle, » té-
moignage assuré que leur rôle politique était terminé.
— 41 —
L'édît de révocation portait : 1° la suppression dé tous les pri-
vilèges accordés aux réformés par Henri IV et Louis XIII ; 2°
l'interdiction de leur culte par tout le royaume ; 3° L'expulsion
des ministres protestants ; 4° la suppression des écoles et la
destruction des temples.
Défense était faite aux calvinistes, sous peine des galères et
de la confiscation de leurs biens, de sortir de France.
Une dernière clause, qui n'était qu'un piège odieux et qui
fut audacieusemenl violée, leur permettait de rester dans leurs
biens et d'exercer leur commerce sans être inquiétés pour leur
culte, pourvu qu'ils ne l'exerçassent pas publiquement.
« Cetie dernière clause, disait Noailles, va faire un grand dé-
sordre, en arrêtant les conversions. »
Mais elle n'était qu'un leurre, et Louvois se hâtait d'écrire
aux gouverneurs et intendants des provinces : « Sa Majesté
veut qu'on fasse éprouver les dernières rigueurs à ceux qui ne
voudront pas se faire de sa religion, et ceux qui auront la sotte
gloire de vouloir demeurer les derniers doivent être pressés jus-
qu'à la dernière extrémité. »
Alors commencèrent des violences sanguinaires. (Noailles,
t. 1, page 277.) On livra à une soldatesque brutale une popula-
tion sans défense ; on enleva les enfants, on mit les hommes à
la torture, on outragea les femmes, on dévasta les propriétés,
on envoya aux galères les convertis qui refusaient les sacre-
ments, ceux qui essayaient de sortir du royaume, ceux qui don-
naient asile aux pasteurs.
Il y eut peine de mort contre quiconque faisait exercice d'une
autre religion que la catholique, contre les ministres, contre
ceux qui s'assemblaient pour l'exercice de leur culte. « De la
torture à l'abjuration, dit Saint-Simon, et de celle-ci à la com-
munion, il n'y avait souvent pas vingt-quatre heures de dis-
tance,, et leurs bourreaux étaient leurs conducteurs et leurs
témoins. »
Cinquante mille familles parvinrent a sortir du royaume mal-
gré les nombreuses troupes qui gardaient la frontière, et à se
réfugier en Hollande, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse.
C'était tous nobles, marchands, industriels, et cette population
active, laborieuse, écclairée, porta a l'étranger ses talents, son
— 42 —
épée, ses richesses et les secrets de l'industrie avec une haine
implacable contre le despole insensé et la France qui le glori-
fiait.
Un faubourg de Londres fut peuplé d'ouvriers en soie, en
cristaux, en acier, et la palme de l'industrie passa dès lors a
l'Angleterre ; le Brandebourg sortit de ses fanges, et Berlin de-
vint une ville ; la Prusse fut défrichée ; les réfugiés opérèrent
une influence si décisive sur les Etats de Frédéric-Guillaume,
que leur grandeur date de cette époque ainsi que le poids qu'ils
mirent clans la balance de l'Europe; Amsterdam leur bâtit mille
maisons ; Guillaume leur donna des pensions, des temples, des
libertés.
Désormais enfin, les Français rencontrèrent sur tous les
champs de bataille des émigrés pleins d'une haine acharnée con-
tre la patrie qui les avait rejetés, et la France n'a pas trouvé,
dans la dernière invasion prussienne, de plus grands ennemis,
que les descendants de ces anciens réfugiés.
Mais qu'importaient à 1a vieille sultane et à son royal com-
plice toutes les abominations commises a l'égard des calvinistes,
et que leur eut importé l'avenir qu'elles préparaient à la France,
lors même qu'ils auraient eu l'intelligence de l'entrevoir ?
Est-ce que le père Letellier ne leur avait pas promis comme
récompense de la révocation de l'édit de Nantes, le pardon de
leurs débauches et une grande loge au Paradis ?
Il est si doux et si chrétien pour des ramollis d'esprit de
gagner le ciel en torturant son prochain !
La veuve Scarron a eu l'adresse féminine d'être, pendant
trente-deux ans, etde concert avec le jésuite Letellier, le ministre
dirigeant de Louis XIV, le grand roi, sans que celui-ci se doutât
du joug complet, et invisible pour lui, qui le tenait en servage.
Mais il avait tant pratiqué l'amour.... elle avait fini par domi-
ner entièrement le gouvernement ; Louis XIV ne faisait plus rien
sans son avis ; le conseil se tenait ordinairement chez elle ; son
influence avait donné â la cour un extérieur monacal sous
lequel se cachaient les moeurs les plus libres ; elle inspira au roi
des entreprises funestes, les pins mauvais choix afin de l'en-
tourer de gens médiocres et serviles qui fussent à sa dévotion.
Elle eut enfin la plus grande part aux fautes et aux désastres de
— 43 —
la seconde moitié de ce règne. (Histoire de Fénélon par le car-
dinal Beausset, t. 1, page 255.)
A force de fautes et d'orgueil, Louis XIV n'avait plus d'alliés,
et la France était épuisée de ressources, lorsqu'il eut la fatale
pensée d'asseoir sa maison sur le trône d'Espagne dans la per-
sonne du duc d'Anjou, son petit-fils, en 1700.
Il s'ensuivit une guerre qui dura jusqu'en 1714 et ne fut
qu'une suite de malheurs pour la France.
La veuve Scarron avait donné pour successeurs aux Colbert,
aux Louvois des Chamillards, des Voysin, des Desmarets, aux
Turenne, aux Condé, desMarsin, des Tallard, des Villeroy.
Quand, a bout de ressources, l'ex-orgueilleux monarque fut
réduit à implorer la paix, il trouva les ennemis aussi durs, aussi
arrogants, aussi implacables qu'il l'avait été lui-même au temps
de ses prospérités, et fut obligé de signer, un an avant sa mort,
les honteux traités d'Utrecht, de Bade et de Rastadt, entière-
ment dirigés contre la France, et qui stipulaient la démolition
du port de Dunkerque, la cession aux Anglais de la baie d'Hud-
son, de l'Arcadie, de Terre-Neuve, de Saint Christophe, et qui
démembraient 1'Espagne et donnaient Gibraltar a l'Angle-
terre, etc.
Mais ce roi très chrétien s'était, a l'occasion de la bulle de
condamnation du Jansénisme, dite bulle unigenitus, dédommagé
de l'humiliation de ces traités en accordant, avant de les signer,
à sa chère sultane Maintenon, et a son confesseur Letellier, ce
jésuite dur, austère, méchant, qui n'avait d'autres dieu que la
fatale société à laquelle il appartenait. Trente mille lettres de
cachet contre des prêtres vertueux, de savants magistrats,
des seigneurs, même des hommes du peuple. (Cardinal
Bausset, t.III, p. 363.)
La France était suffisamment abaissée et ruinée, sa détresse
et la misère du peuple étaient assez complètes pour que les
écrivains monarchistes pussent, a la honte de l'histoire, décer-
ner le titre de grand a ce satrape qui, foulant a ses pieds tou-
tes les lois, avait eu l'impudique audace de légitimer les bâ-
tards doublement adultérins qu'il avait eus, lui marié, d'Athénaïs
de Mortemart, femme du marquis de Montespan exilé dans
_ 44 —
ses terres, de les marier dans sa propre famille, et de leur don-
ner des droits au trône à défaut de la ligne légitime.
Louis XIV qui avait inauguré l'a royauté absolue et sans freins
avait donc assez vécu pour contribuer, dans une large part,
à la glorification de la monarchie française lorsqu'il mourut,
enfin le 1er septembre 1715 à l'âge de 77 ans.
Sa vieille sultane favorite Maintenou, n'ayant plus rien à tirer
de lui, l'avait abandonné depuis trois jours pour se réfugier à
St-Cyr ; ses bâtards n'étaient plus là ; il n'y eut autour de son
lit de mort qu'indifférence et égoïsme. Le peuple se redressa un
instant de son oppression pour insulter sa pompe funèbre par
des cris de joie et des chansons injurieuses.
LE RÉGENT PHILIPPE D'ORLÉANS .
Louis XIV mort, le duc Philippe d'Orléans prit la régence
pendant la minorité de Louis XV et débuta par changer la di-
rection et le personnel de l'administratiou précédente ; mais,
dans cet acte de justice, il fut inspiré plutôt par l'instinct
naturel à tous les successeurs que par le désir de remédier aux
misères de la France ; ses premiers choix furent bons. Il vida
les prisons encombrées par Louis XIV, il exila le père Letel-
lier, il réintégra le parlement dans ses droits de remontrances ;
il permit l'impression du Télémaque de Fénélon, ouvrage pro-
hibé par le débauché roi défunt ; il invita par un arrêt du conseil
les citoyens à donner leur avis sur les affaires publiques ; il
cassa l'édit le plus cher au feu roi en enlevant les droits de
princes du sang à ses bâtards.
Mais une vertu de laquelle il faut lui tenir compte an mi-
lieu de toutes les fautes qui déshonorèrent sa régence, c'est,
puisqu'on en est réduit à faire aux princes un mérite des crimes
qu'ils ne commettent pas, de ne pas avoir cherché à faire dispa-
raître le frêle enfant qui le séparait du trône.
On peut résumer les huit années du gouvernement du régent
en affirmant qu'elles eurent une influence funeste sur l'avenir
de la France. Ce prince livra, en effet, les finances à celte dé-
sastreuse expérience financière de l'écossais Law qui aboutit a
la banqueroute ; il corrompit les moeurs et fît prévaloir les doc-
— 45 —
trines épicuriennes par son exemple et ceux de ces hommes
qu'il appelait ses roués, Broglie, Brancas, Canillac, etc.; il livra
toute la fortune de la France aux seigneurs et aux courtisans,
il sacrifia dans des vues d'étroit égoïsme les intérêts de la France
a l'Angleterre.
II prostitua une belle intelligence, une vaste instruction, des
qualités et des talents naturels à la satisfaction de honteuses
passions ; il afficha un mépris complet pour les hommes, de la
mauvaise foi dans ses relations; il n'eut aucun soin de la prospé-
rité du pays, aucun plan de gouvernement, aucune pensée d'ave-
nir. Sa politique fut une politique d'égoïsme, de lâcheté, de tra-
hison et d'incapacité.
Sous sa régence, les ministres français se mirent a la solde
de l'Angleterre : le cardinal Dubois recevait du gouvernement
anglais et de l'aveu du prince, une pension de cinq cent mille
francs.
L'élévation de ce Dubois fut une des grandes hontes de la
régence du duc d'Orléans dont il avait été successivement le
valet, le scribe et le sous-professeur. Saint-Simon a écrit de
lui : « L'avarice, l'ambition, la débauche étaient ses dieux ; la
perfidie, le servage ses moyens, l'impiété parfaite son repos.
(T. XII, page 89.)
Le régent connaissait toute l'infamie de son favori, et cepen-
dant il lui abandonna pendant toute sa vie un incroyable ascen-
dant sur lui, et, peu a peu, tout le gouvernement. Mais, en cela,
il eut pour complices toutes les lâchetés et toutes les bassesses
qui présidaient alors a l'administration de la France.
Ainsi Dubois ayant voulu, pour arriver au ministère suprê-
me, couvrir l'humilité de son origine par des dignités ecclésias-
tiques, le régent le fit nommer archevêque de Cambrai. L'évê-
que de Nîmes, Massillon, garantit la pureté de ses moeurs ;
l'évêque de Nantes, Tressan, lui administra, en une matinée,
depuis la tonsure jusqu'à la prêtrise ; le cardinal de Rohan le
sacra archevêque au milieu de toutes les pompes de la cour, et
le pape Innocent XIII, circonvenu d'ailleurs par les huit mil-
lions semés dans Rome par la future éminence, lui donna la
pourpre de cardinal.
Le nouveau prince de l'Eglise entra alors au conseil de ré-
— 46 —
gence et fut nommé ministre principal dans les mêmes termes
que l'avait été Richelieu ; la cour fut à ses pieds ; l'Académie
française le prit pour un de ses membres, l'assemblée du clergé
l'élut pour président, et, chose qui peindra bien sous son véri-
table jour cette époque du règne de la noblesse, c'est que
quelques courtisans ne se montrèrent indignés de son élévation
qu'à raison de la bassesse de sa naissance, et non pour le scan-
dale des moeurs de cet homme « en qui tous les vices combat-
taient à qui en demeurerait le maître. » — (Saint-Simon.)
Les soupers obscènes du régent, en compagnie de femmes
perdues, de roués, sont acquis à l'histoire comme les modèles
d'orgies qui inoculaient l'immoralité dans toutes les classes de
la nation.
Sa fille, veuve du duc de Berry, partageait toutes les débau-
ches de son père, et poussait le désordre à un excès presque
incroyable.
Mais un traité ignominieux, entaché de trahison envers le pays,
et qui demeurera comme un triste exemple du criminel mépris
dans lequel les souverains tiennent les peuples lorsque leurs in-
térêts personnels sont en jeu, sera le pilori de honte auquel la
mémoire du régent restera attachée.
Sans y être contraint par aucune défaite, par aucune menace
de guerre, et dans le seul but de faire reconnaître et garantir
par l'Angleterre et la Hollande ses droits a la couronne de France
contre une revendication possible de Philippe V qui y avait ce-
pendant, solennellement renoncé en montant sur le trône d'Es-
pagne, il contracta, le 4 janvier 1717, une triple alliance de la
France avec l'Angleterre et la Hollande, alliance dans laquelle
les intérêts de la France furent indignement sacrifiés à ceux de
la famille du duc d'Orléans.
Georges Ier et le régent stipulèrent le nombre d'hommes
et de vaisseaux a fournir contre l'Espagne, et le régent s'en-
gagea à faire tous ses efforts pour maintenir contre la France et
l'Espagne les déplorables traités d'Utrecht, de Bade et de
Rastadt
Ainsi, pour une éventualité aussi douteuse que son élévation
au trône de France par la mort, du jeune roi Louis XV, le ré-
gent s'engageait à maintenir des traités que des revers inouïs
— 47 —
avaient forcé la France et l'Espagne ou plutôt Louis XIV, et
Philippe V a accepter, a soutenir la maison de Georges Ier élevée
contre la France, et l'Angleterre son ennemie surnaturelle, enfin
à tourner les armes contre l'Espagne dont l'union avec la France
avait été achetée par tant de sang et de trésors perdus pen-
dant quinze années de guerre.
En retour de tant de complaisance et de dévouement pour ses
nouveaux alliés, il s'emblerait que le régent aurait dû s'attendre
de leur part à des dédommagements. Ce tut au contraire lui qui
donna encore des avantages a l'Angleterre.
Ainsi il consentit à démolir Mardick que Louis XIV avait
fait construire pour remplacer le port de Dunkerque ; Mardick
dont les Anglais disaient eux-mêmes en célébrant comme une
victoire le nouveau traité signé par le régent : La France aurait
dû faire une guerre acharnée pour conserver Mardick au lieu de
conclure une ligue pour le démolir.
De plus il s'engagea à chasser de France, de Lorraine et d'A-
vignon le prétendant Jacques III avec tous ses partisans Jacobites
ou Torys.
Enfin le jeune Louis XV dut se contenter dans le traité du
titre de roi très chrétien, laissant à Georges Ier celui de roi de
France.
Les conséquences de l'alliance du régent avec l'Angleterre ne
se firent pas attendre longtemps : le 2 janvier 1719 la France
déclarait la guerre a l'Espagne, le régent faisait prendre Fonta-
rabie et Saint-Sébastien par le maréchal de Berwick, détruire
par les escadres françaises les vaisseaux et les chantiers espa-
gnols au bénéfice de l'Angleterre, soldait une armée autri-
chienne embarquée sur des vaisseanx anglais pour faire évacuer
la Sicile que l'Espagne venait de reconquérir. Enfin, avec les
millions de la France, il ruina une alliée naturelle au profit de
son ennemie, et préluda aux ignominies que le gouvernement de
Louis XV devait faire subir a la nation française.
L'Espagne abattue fut obligée de souscrire à toutes les con-
ditions du traité de la triple alliance, et retomba dans la morne
apathie dont le cardinal Albéroni avait essayé de la tirer.
« C'est un cadavre, (disait-il en Italie où il s'était retiré et
où il mourut en 1720 après avoir quitté le ministère et l'Espa-
— 48 —
gne pour faciliter la paix), c'est un cadavre que j'avais ranimé,
et qui, à mon départ, s'est recouché dans sa tombe. »
Dubois, cette âme damnée du régent était mort le 10 août
1723 lorsque le régent mourut lui-même d'une attaque d'apo-
plexie, le 25 décembre de la même année.
LOUIS XV.
Louis XV prit alors les rènes de la monarchie absolue et ne
tarda pas à manifester les fruits de l'éducation que lui avait don-
née son imbécile de gouverneur le vieux. Villeroy qui lui avait
dit un jour en lui montrant la foule entassée devant son palais :
« Voyez, mon maître, voyez ce peuple ! Eh bien ! tout cela
est à vous, tout vous appartient, vous en êtes le maître, » —
(Duclos,t. 1. page 286.)
Ah ! Révolution de 89 que lu as tardé a venir pour mettre
un terme aux mille ans du glorieux passé de cette monarchie
française !
A son avénement, Louis XV se hâta de prendre pour premier
ministre le duc de Bourbon, prince cupide, débauché, d'un
esprit borné, esclave d'une femme perverse, la marquise de
Brie, qui le fit pensionner par l'Angleterre.
Le règne de ce roi débauché fut le règne des courtisanes ; sa
maîtresse en litre, la duchesse de Châteauroux étant morte, les
hommes de qualité tinrent à honneur de présenter une de leurs
parentes pour succéder a la honte de cette femme blasonnée. —
(Duclos, t. III page 134). Mais une bourgeoise la fille de Pois-
son, boucher de Paris, mariée au financier Lenormand d'Etiol-
les, belle, spirituelle et brillamment élevée du reste par sa
famille, fut produite à la cour par le représentant de la hideuse
corruption et du féroce égoïsme de l'époque, par le duc de Ri-
chelieu.
Louis XV lui jeta le mouchoir ; elle succéda à la duchesse de
Châteauroux et fut créée marquise de Pompadour et dame de
la reine.
Femme ambitieuse elle apprécia habilement la nature et la
portée d'esprit du royal libertin son amant adultère; elle voulut
— 49 —
et sut être près de lui autre chose qu'un vulgaire instrument
de plaisir matériel, elle devint un personnage d'Etat.
Elle suivit le roi a l'armée, se mêla de toutes les affaires, elle
força les généraux, les secrétaires d'État, les ambassadeurs à
compter avec elle, elle fit même conclure la paix pour « ne plus
courir les champs et gouverner le roi tout a son aise. » Enfin
elle fut pendant quinze ans une sorte de premier ministre, un
ministre d'Etat sans portefeuille.
Renfermé dans ses petits appartements de Versailles avec sa
maîtresse et quelques courtisans choisis, le roi trouvait son bon-
heur a laisser la marquise, sa maîtresse dissiper le trésor pu-
blic en plaisirs, choisir les ministres, recevoir les ambassadeurs,
mener les négociations et même les opérations militaires.
D'une rouerie raffinée, la courtisane n'attendit pas que le mo-
narque libertin arrivât a se lasser de sa beauté, elle fournit a
sa lubricité des femmes obscures qui ne pouvaient devenir ses
rivales, et se consacrant à être la surintendante de ses plaisirs ;
elle lui composa dans une maison qu'on appelait le Parc-aux-
Cerfs, un sérail de beautés toujours neuves, de jeunes filles, de
jeunes femmes arrachées à leurs familles ou vendues par elles,
et même d'enfants de dix ans qui ne sortaient de là que
déshonorées et prématurément dépravées.
Etablissement dont l'histoire n'offre pas d'autre exemple, et
qui en moins de quinze ans, engloutit plus de cent millions. —
(Th. Lavallée, Histoire des français, t. H, page 293.)
De tels excès d'infamie de la part de la royauté ne pouvaient
que développer les aspirations du peuple opprimé vers un état
social meilleur et faire accueillir avec enthousiasme tous les
réformateurs.
Voltaire essentiellement démolisseur vint, de son souffle puis-
samment railleur, disperser les idoles et les croyances aux pieds
desquelles l'ignorance, la corruption, la superstition, la com-
pression et l'abrutissement avaient agenouillé le peuple depuis
l'origine de la monarchie ; et combien cependant le sceptique
philosophe ne dût-il pas, pour se faire tolérer, ménager et en-
censer même ce qu'il voulait jeter à terre ?
En même temps le docteur Quesnay, fut le premier écono-
miste qui considéra la terre comme la seule source des
— 50 —
richesses, et l'agriculture comme la véritable industrie de la
France ; il demanda la liberté du commerce, et voulut même
réduire les impôts en un seul.
Le plébéïen rêveur Jean-Jacques Rousseau, doué par la nature
d'une constitution morale hypocondriaque si éminemment apte
a une mélancolique critique de toutes les misères sociales, s'é-
leva dans les inspirations d'un magnifique idéalisme, aux con-
ceptions démocratiques les plus élevées.
S'il attaqua la société d'alors et en même temps les philo-
sophes qui en sapaient les fondements, s'il s'insurgea en
même temps contre le pouvoir et contre l'opposition, contre la
religion et contre l'athéisme, il.appuya toujours la plainte du
pauvre contre le riche, de la foule contre le petit nombre, et alla
droit à la souveraineté du peuple et à l'état purement démo-
cratique.
Montesquieu publia son Esprit des lois en 1748, premier
ouvrage dogmatique sur les institutions sociales, et qui, sous la
forme la plus modérée, évitant de. fouiller dans l'abîme de
corruption et d'arbitraire qui était dans les lois comme dans les
hommes, et voilant les vices des monarchies absolues, montrait
pour modèle le pays où existaient la division des pouvoirs, le
système représentatif, l'accord de la royauté, de l'aristocratie et
du peuple, demandait la réforme de la jurisprudence, l'adou-
cissement des lois criminelles et le respect de la vie de
l'homme.
La loi providentielle qui a voulu que la vie végétale se dé-
gageât de toute décomposition, de toute fermentation putride,
de toute mort, a voulu aussi que la vie sociale arrachât, à son
tour, chacun de ses progrès à la pourriture morale d'une société
frappée de corruption et de mort.
Enfin, les abominations religieuses amenèrent des hommes à
douter de Dieu et firent éclore l'école matérialiste de l'Ency-
clopédie.
Louis XV qui, à l'instar de tous les souverains, craignait les
lumières autant que les voleurs ont peur des réverbères, se con-
solait de toutes ces menaces contre un édifice social, vermoulu
par cette triste sentence du coeur le plus égoïste « après moi le
déluge. »
— 51 -
Les rois doivent être jugés par leurs actes, et Louis XV va
être soumis au jugement de ses oeuvres.
Tout s'enchaîne chez ce prince par une gradation naturelle.
Le libertinage, l'adultère ouvrent la scène de la lamentable
comédie monarchique qu'il joue pendant cinquante et un ans, de
1723 à 1774. L'incapacité, l'inintelligence, les lâchetés et les
trahisons politiques succèdent ensuite à une dépravation de
moeurs et de sens moral qui s'accroît d'année en année.
La superstition, le fanatisme, ces hideux parasites du mépris
de la morale sociale viennent broder de persécutions religieuses,
à'propos de la bulle Unigenitus qui servait les jésuites contre
les jansénistes, le hideux étalage des vices royaux pour en con-
fondre tous les éléments dans la plus honteuse corruption, et
les résumer enfin dans le si criminel Pacte de famille.
Mais procédons par ordre : Quatre soeurs de la maison de
Nesle avaient été successivement les maîtresses de Louis XV.
Deux avaient été abandonnées, une troisième était morte, la
quatrième, duchesse de, Châteauroux, demeurait maîtresse en
titre, et l'adultère maintenait la solitude dans le lit de la reine.
La guerre de la succession de Pologne, malgré la cuistrerie
du ministre Fleury, et à la faveur du sommeil de l'Angleterre
que Walpole tenait endormie dans les prospérités et les jouis-
sances de la paix pour perpétuer son pouvoir, avait abouti au
traité de Vienne, du 3 octobre 1735, seul acte diplomatique
honorable du règne de Louis XV et du ministère de Fleury.
L'Angleterre était en guerre avec l'Espagne depuis 1739,
lorsque des courtisans et une noblesse impatiente d'aventures,
inspirèrent au royal libertin la malencontreuse politique de
s'allier a Frédéric II, contre Marie-Thérèse, afin de partager
l'Autriche entre les princes d'Allemagne. La guerre lut déclarée
le 18 mai 1741, et le comte de Belle-Isle eut mission de par-
courir toute l'Allemagne pour recruter des ennemis a la jeune
reine.
Après diverses vicissitudes des armes de la France, l'Angle-
terre sortit de sa torpeur momentanée. William Pitt se pro-
nonça avec tant de violence contre une inaction qu'il appelait
la trahison des intérêts anglais, que Walpole fut obligé de quitter
le ministère. L'Angleterre s'allia à Marie-Thérèse, entraîna la
— 52 —
Hollande avec elle, persuada au roi de Prusse de faire avec
l'Autriche le traité de Breslaw, auquel la Saxe adhéra, et la
France eut ainsi à supporter tout le fardeau de la guerre.
Heureusement que l'inhabile Fleury mourut à propos et que
le marquis d'Argenson relevant la diplomatie française put
trouver de nouveaux alliés a Louis VX de manière à partager
l'Europe en deux camps dont les chefs étaient l'Angleterre et
la France avec le roi de Prusse Frédéric II qui recommençait
avec nous sa lutte contre l'Autriche.
En même temps Maurice de Saxe, grand homme de guerre,
signala et corrigea les vices de notre système militaire, re-
média a l'ignorance des jeunes officiers et introduisit dans nos
armées le pas emboîté, l'exercice et la tactique des Prus-
siens.
La guerre entra dans une nouvelle période, et, avec des
hommes de guerre comme le grand Frédéric et Maurice de
axe, valut à la France de nombreux et sérieux succès.
Louis XV était devenu maître des Pays-Bas, de deux provin-
ces hollandaises, de la Savoie, de Nice ; les frontières étaient
intactes, mais il ne pouvait plus tolérer une guerre qui lui dé-
robait l'argent de ses plaisirs et troublait la quiétude de ses
amours avec sa nouvelle maîtresse, la marquise de Pompa-
dour.
A diverses reprises, vainqueur il avait offert la paix; mais
l'Autriche, la Hollande et leurs alliés n'avaient pu se fier à la
modération des propositions du roi qui avait envahi si déloya-
lement leurs Etats, et les avaient rejetées, lorsqu'après de
nouveaux succès de Maurice de Saxe et devant l'investisse-
ment de Maëstricht, ils demandèrent, à leur tour, à traiter.
Ce fui alors que cette folle guerre entreprise sans but utile,
menée sans suite, eut un couronnement digne d'elle dans le
traité d'Aix-la-Chapelle signé le 18 octobre 1748.
Comme complément des cinq cent mille hommes, sacrifiés,
de l'anéantissement des mariues de France et d'Espagne, des
douze cent millions ajoutés à la dette nationale, Louis XV,
vainqueur, accepta de restituer les conquêtes, qui lui avaient
coûté si cher, il s'engagea à ne pas rétablir Dunkerque, à chas-
— 53 —
ser de son royaume le prétendant Charles Edouard, etc., et
Willam Pitt put saluer l'Océan du nom de Britannique.
Mais ce sultaa du Parc-aux-Cerfs ne sacrifia ainsi, dans un
moment de suprême démence royale, les intérêts de la France
que pour légitimer la folle et coupable jactance qui l'avait
poussé à lâcher cette burlesque facétie « qu'il voulait traiter
en roi et non en marchand. »
Avant d'arriver à la guerre dite de Sept ans, dans le cours
de laquelle la honte de nos défaites sur terre ne fut effacée que
parcelle de nos désastres maritimes, constatons qu'en ce mo-
ment la bourgeoisie s'était résolument mise a la tête du mou-
vement de rénovation sociale.
Active, riche, éclairée, elle formait l'opinion publique et
était la force de l'Etat, elle égalait la noblesse en fortune, elle
surpassait le clergé en instruction et possédait les vertus so-
ciale qui manquaient au gouvernement.
Pleine d'ardeur pour les idées philosophiques, pleine de con-
fiance en elle-même et de foi dans l'avenir, elle songea a récla-
mer la liberté contre la couronne, l'égalité contre l'aristocratie,
les droits de l'intelligence humaine contre le clergé. (Guizot,.
préface de l'Histoire de la révolution d'Angleterre.)
Ce fut alors sa plus belle, sa seule belle époque jusqu'à l'avè-
nement amené par elle de la grande épopée humauitaire de 1789.
Mais alors sa tâche se trouva accomplie, et le sceau provi-
dentiel qui marque l'ouvrier du progrès cessa de briller à son
front, elle ignora ou eut la faiblesse de vouloir ignorer que le seul
véritable progrès social consiste non dans la substitution d'une
classe à d'autres classes pour l'exploitation d'une société humai-
ne, mais bien dans le gouvernement d'un peuple par tout le
peuple, avec participation aussi égale que possible de tous aux
biens et aux charges de la société.
La France, forte de tous ses éléments de vitalité, avait en
quelques années de paix largement réparé les désastres de la
dernière guerre ; la marine commerciale, oubliée par l'Etat pen
dant cette guerre, avait su se soustraire a la ruine de la marine
militaire et se trouvait dans l'état le plus florissant ; celle-c
régénérée par un ministre habile-comptait de nombreux vais-
seaux, les colonies n'avaient jamais connu une aussi grande

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.