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Monsieur Badaud

De
197 pages

Minuit ! M. Badaud releva la tête, essuya sa plume, sans achever l’addition commencée, ferma son grand-livre, descendit de la haute chaise de bureau sur laquelle il était perché, en face d’un pupitre gigantesque, éteignit la lampe, alluma une bougie et monta se coucher.

Mme Badaud, qui dormait depuis une couple d’heures, se réveilla en sursaut, l’entendant entrer dans la chambre, et jeta un cri d’effroi :

— Qui va là ?

— C’est moi !

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Georges Vautier

Monsieur Badaud

I

Minuit ! M. Badaud releva la tête, essuya sa plume, sans achever l’addition commencée, ferma son grand-livre, descendit de la haute chaise de bureau sur laquelle il était perché, en face d’un pupitre gigantesque, éteignit la lampe, alluma une bougie et monta se coucher.

Mme Badaud, qui dormait depuis une couple d’heures, se réveilla en sursaut, l’entendant entrer dans la chambre, et jeta un cri d’effroi :

  •  — Qui va là ?
  •  — C’est moi ! N’aie pas peur !
  •  — Le feu ?... Des voleurs ?...
  •  — Reprends tes esprits ; tu sais bien que je suis resté à travailler au bilan.

Mme Badaud se frotta les yeux, bâilla, et, après s’être étirée, murmura d’une voix dolente, encore empâtée par le sommeil :

  •  — C’est vrai !... J’avais oublié...

Et l’intelligence lui revenant peu à peu, elle ajouta au bout de quelques instants :

  •  — Il se présente bien, le bilan ?
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  •  — Heu ! heu !... Pas trop... Je n’ai pas encore terminé... Ce ne sera pas brillant en tous cas... Les affaires ne marchent pas, le commerce est dans le marasme....
  •  — Hélas !

Elle poussa un gros soupir plein de tristesse :

  •  — Sais-tu bien, Denis, que nous avons deux grandes filles ?

M. Badaud, qui était en train de nouer un ruban jaune autour de la base de son casque à mèche, demeura immobile, les bras en l’air, les doigts passés dans les coques, changé en statue par la surprise.

  •  — Si je le sais !... Ah ça, quelle étrange question me poses-tu là ?
  •  — Nous avons aussi quatre autres filles, plus petites... Cela fait six.
  •  — Assurément... Où veux-tu en venir ?
  •  — Six filles, c’est une lourde charge.
  •  — A qui le dis-tu ?
  •  — Si nous parvenions à marier les deux qui sont en âge, nous n’aurions plus poids que de quatre.
  •  — Tu calcules avec une rare perfection.
  •  — Ce serait une notable économie.
  •  — D’accord.
  •  — Eh bien, marions-les.
  •  — Où sont les maris ?
  •  — Il faut les chercher.
  •  — Clémentine, tu parles d’or ; mais permets-moi de te faire observer que tes discours, tout judicieux qu’ils soient, manquent absolument de clarté.
  •  — T’imagines-tu, par hasard, que nous marierons nos filles en les tenant enfermées dans notre arrière-boutique ?... Dieu merci, elles sont bonnes à montrer, et l’éducation que nous leur avons donnée a coûté assez cher pour que nous puissions les produire avantageusement dans le monde...

M. Badaud fit une singulière grimace. Le sujet n’était sans doute ni bien neuf pour lui, ni bien agréable ; car, revenu de son étonnement, il acheva le nœud. lissa la cocarde, laissa retomber les bras et se mit en devoir d’enlever ses vêtements, silencieusement.

Ce silence ne faisait pas le compte de Mme Badaud, qui revint à l’assaut avec une insistance où il y avait un peu d’aigreur :

  •  — Tu ne me réponds pas ?
  •  — Que veux-tu que je te réponde ? Je suis de ton avis en principe, et ce n’est pas la première fois que nous abordons cette question.
  •  — L’heure est venue de passer des paroles aux actes.
  •  — Rien ne presse.
  •  — Eudoxie a dix-sept ans, Célestine en a seize.
  •  — Elles peuvent encore attendre... Jusqu’à l’hiver prochain.
  •  — Pourquoi attendre ?
  •  — Parce qu’on ne court pas les bals, les soirées, les spectacles, sans dépenser un argent fou ; parce qu’il faut recevoir soi-même, rendre les invitations...
  •  — C’est dur, je ne le nie pas ; mais la dépense ne sera pas moins forte l’hiver prochain.
  •  — Les affaires auront peut-être repris d’ici là.
    Illustration
  •  — Voilà une éternité que nous espérons cette reprise, qui n’arrive jamais.
  •  — Est-ce ma faute ?
  •  — Je ne prétends pas...
  •  — Pardon ; tu as l’air d’insinuer...
  •  — Je ne fais aucune insinuation...
  •  — J’ai mal compris, alors ?... Dis tout de suite que je suis un imbécile...

M. Badaud n’était pas patient ; c’était du reste son seul défaut. Déjà, il était près de s’emporter.

  •  — Voyons, Denis, sois calme...
  •  — Du calme, c’est vite dit !... Encore un coup, est-ce ma faute si, d’année en année, la vie renchérit, si le commerce languit, si nous en sommes à joindre difficilement les deux bouts ?
  •  — Tu es une vraie soupe au lait. Est-ce que je ne connais pas la situation comme toi ? Mais, précisément parce qu’elle n’est pas satisfaisante et parce qu’elle menace de se prolonger, il importe que nous nous mettions en branle pour tâcher de caser nos aînées.
  •  — L’hiver prochain.
  •  — Non, cet hiver, tout de suite... J’ai mes raisons.
  •  — Ah !... Tu as des raisons ?
  •  — Oui.
  •  — Et lesquelles, s’il te plaît ? Tu peux bien me les apprendre, je pense.
  •  — Oui et non... Ce sont des affaires de femmes auxquelles les hommes ne comprennent rien... J’ai découvert, j’ai surpris...
  •  — Des amourettes ?
  •  — Mieux... Enfin, en un mot, il y a maris sous roche.
  •  — Bah ! Raconte-moi cela.
  •  — Le petit Michel. en tient pour Eudoxie...
  •  — Vraiment ! Excellent parti !... Et Célestine ?
  •  — Occupe vivement l’attention du neveu de notre voisin Dagobert.
  •  — Charmant garçon, et riche, car il héritera ; Dagobert, qui n’a pas d’autre neveu, me l’a confié.
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  •  — Tu reconnais maintenant que j’avais des raisons...
  •  — Il fallait les produire.
  •  — Il fallait me laisser aller.
  •  — Dis-moi... Quel rôle jouent dans ce double roman mesdemoiselles nos filles ? Les as-tu confessées ?
  •  — Adroitement ; elles sont incapables de dissimuler quoi que ce soit, et n’ont pas pour moi de pensées cachées. Casimir ne quitte pas le jardin de son oncle...
  •  — Casimir ?... Le neveu de Dagobert ? Un joli nom.
  •  — Il fait semblant de lire. Célestine, de son côté, s’installe à la fenêtre de sa chambre, une broderie à la main...
  •  — Voyez-vous la petite masque ! Je comprends maintenant son obstination à s’enfermer là-haut !... Et que font-ils, face à face ?
  •  — Ce que font tous les amoureux : ils se regardent.
  •  — C’est tout ?
  •  — Absolument tout !... N’est-ce pas suffisant ?... Ne te souviens-tu pas, Denis, que pendant des années entières nous nous sommes regardés ainsi ?... C’était l’heureux temps ; tu m’aimais alors...

M. Badaud esquiva, par une diversion, la scène sentimentale qui le menaçait :

  •  — C’est aussi, je suppose, le cas d’Eudoxie et du petit Michel ?
  •  — Oh ! ceux-jà, c’est autre chose... Ils ne se regardent jamais.
  •  — Mais, alors ?
  •  — C’est bien plus grave encore... Le petit Michel ne fait que passer et repasser devant le magasin. S’il aperçoit Eudoxie, il baisse la tête, tourne les yeux et fuit. Eudoxie, de son côté, toujours aux aguets, va se cacher dès qu’il approche...

M. Badaud employa plusieurs minutes à se gratter le bout du nez. Il mûrissait évidemment une idée.

  •  — Je suis content, lâcha-t-il enfin, très content... Mais je ne saisis pas très bien, du moment que les maris désirés sont dénichés, la nécessité de faire des frais...
  •  — Voilà bien les hommes ! Il faudrait se croiser les bras peut-être, laisser ce manège durer éternellement ?... Ces jeunes gens sont encore timides ; ils ne se prononceront jamais si nous ne leur fournissons l’occasion de voir nos filles de près, de danser et de causer avec elles librement... Sachons profiter de leurs bonnes dispositions ; ouvrons-leur la voie... Ou sinon, des parents plus adroits les accapareront ; et plus tard, quand nos pauvres enfants devront se résigner à coiffer sainte Catherine, nous pourrons nous accuser, nous dire que nous avons, par peur d’un sacrifice, laissé échapper une occasion qui ne se retrouvera plus...

M. Badaud se grattait toujours le nez. Il ne pouvait méconnaître que sa femme, à qui il savait d’ailleurs un grand sens pratique, ne lui fît entendre de sages conseils ; hélas, il y avait toujours là cette maudite question d’argent... Il chercha lâchement à gagner du temps :

  •  — Dormons ; demain, nous reprendrons cet entretien.

Mais Mme Badaud, indignée, se dressa sur son séant :

  •  — Monsieur Badaud ! Écoutez-moi...

Ce court préambule lui mit la sueur au front. Lorsqu’elle cessait de le tutoyer et lui retirait son prénom, — ce qui n’était arrivé tout au plus qu’une douzaine de fois depuis le premier jour de leur union, — tout était à redouter :

  •  — Je t’écoute, chérie...

Il filait doux, dans l’espoir de détourner l’orage qui grondait sur sa tête.

  •  — Vous avez, monsieur Badaud, la déplorable habitude de fuir devant les résolutions, de les remettre au lendemain.
  •  — Mais je t’assure que non, mon amie...
  •  — Ne vous défendez pas, c’est ainsi. Demain, vous prendrez prétexte de vos occupations pour vous dérober, et ce sera à recommencer tous les jours... Je vous tiens ; je ne vous lâche plus, et vous ne dormirez que quand j’aurai un oui ou un non.

Elle attendit, mais sans obtenir de réponse :

  •  — Pour Dieu, monsieur Badaud, ne vous grattez pas ainsi le nez ; vous n’en ferez pas sortir d’inspirations et vous finirez par y planter une plaie hideuse... Est-ce oui, est-ce non ?
  •  — Je ne demanderais pas mieux que de dire oui...
  •  — Dites-le alors !

Il était ébranlé ; elle changea brusquement ses batteries, et assurant sa victoire par une attaque pathétique :

  •  — Denis !... Il y va du bonheur de nos filles !

Il fut dompté du coup :

  •  — Soit ; je ferai tout ce que tu croiras utile...

Elle le remercia d’un regard attendri :

  •  — Merci pour elles, Denis... Et maintenant, dors en paix !
  •  — Bonne nuit !
  •  — Bonne nuit !

II

Le soleil était depuis longtemps levé, et les six filles, debout dès l’aube, remplissaient la maison de rires clairs et de chansons, quand M. et Mme Badaud sortirent de leur chambre, où ils avaient tenu, sous les verrous, une longue conférence.

Après avoir reçu l’accolade des deux aînées, M. Badaud les regarda l’une et l’autre avec une malicieuse curiosité, se doutant bien qu’elles avaient inspiré la démarche de leur mère. Il avait fait à celle-ci la promesse de ne rien leur dire, pour ne pas les effaroucher ; aussi se contenta-t-il de leur adresser une grimace inoffensive, en relevant le coin droit de la bouche et en clignant de l’œil. Cela n’avait pas grand sens ; mais cela suffit pour faire tomber le masque d’innocence dont se paraient les petites hypocrites ; elles s’enfuirent, à sa vive joie, écarlates, comprenant que leur secret était livré.

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Enchanté du succès de sa pantomime, il descendit, tout égayé, au magasin, où les commis emballaient, déballaient, allaient, venaient. Il distribua, à tort et à travers, quelques réprimandes, sans grand souci de la justice : histoire de maintenir le principe d’autorité. Après quoi, fidèle à une habitude quotidienne, vieille de vingt ans, il se montra sur le seuil, salua ses plus proches voisins et, ayant traversé le pavé, alla contempler du trottoir d’en face sa maison, dont il passa l’inspection de haut en bas. Tout était en bon état ; pas de crevasses aux murs. A l’étalage, derrière les glaces bien lavées, des pyramides symétriques de bottes, scintillantes dans leurs armures d’argent, se dressaient majestueuses. Au-dessus du magasin, sous la caresse d’un rayon de soleil, les lettres d’or de l’enseigne étincelaient glorieusement :

DENIS BADAUD
CONSERVES ALIMENTAIRES
IMPORTATION EXPORTATION
English Spoken.

Il se frotta les mains avec satisfaction, rentra, fit une nouvelle distribution de gronderies aux commis et alla s’installer dans son bureau, sur la haute chaise.

A côté du grand-livre, sous l’épaisse reliure duquel attendait l’addition qu’il avait laissée en plan, le courrier du matin avait été déposé. Il ouvrit et lut attentivement, en les annotant, une vingtaine de lettres. Rien de bon ; quelques commandes, mais aussi un certain nombre de missives suppliantes de clients qui sollicitaient des sursis, se disant sans argent, dans l’impossibilité de payer :

  •  — Ah ! maudite crise !... Quand fînira-t-elle ?
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Sous la dernière lettre, gisait, soigneusement pliée en quatre, une feuille imprimée, divisée en longues colonnes, dans les compartiments de laquelle des chiffres étaient écrits à la main. La feuille de contributions !... Ah ! maudite affaire ! Lorsqu’il avait fait la veille la supputation des dépenses de l’année qui commençait, il n’avait pas songé à ces odieux impôts : y pense-t-on jamais d’avance ? Si encore ç’eût été une bagatelle ! Mais non, le total représentait une très grosse somme. Ils arrivaient bien, vraiment. Et dire qu’il n’y a pas moyen de s’y soustraire, aux impôts, qu’il faut les acquitter bon gré mal gré, sans délai, ni réduction, ni escompte, se serrer le ventre quand on n’a pas le gousset garni, jeter au gouffre l’argent gagné, sans savoir où il va ni ce que ce brigand de gouvernement en fait, sans rien recevoir en échange !...

Il frappa un formidable coup de poing sur le pupitre, qui vacilla ; c’était punir un innocent ; mais il éprouvait le besoin de passer sa colère, de faire une exécution. Le bois, qui était dur, lui écorcha la peau des doigts. Puni et calmé, il revint à la raison et se mit à examiner les chiffres du percepteur, très désagréablement surpris de les trouver plus élevés et plus nombreux que les années précédentes. Oui, il se rappelait maintenant que la Chambre des députés avait employé toute une session à remanier les finances publiques et à augmenter les impositions.

Il ne s’en était guère préoccupé, trop absorbé par les conserves pour pouvoir accorder grande attention à la politique... Il en voyait les résultats à cette heure : centimes additionnels par ci, centimes additionnels par là ; on avait taxé ce qui ne l’était pas encore, et on eût vainement cherché à découvrir quelque chose qui ne fût imposé... C’était une ruine ! L’État était donc insatiable ? Les législateurs n’avaient donc pas d’entrailles, sans-cœur qui prenaient ainsi l’argent nécessaire à de pauvres pères de famille pour marier leurs filles ?

Il vint, à midi, s’asseoir à la table du déjeuner, avec un visage bouleversé, maussade.

  •  — Qu’y a-t-il ? demanda Mme Badaud.
  •  — Rien... Je te dirai tantôt...

Il n’osait parler devant Eudoxie et Célestine, qu’il voyait animées d’un fol entrain, tout à la joie des promesses dont leur mère les avait instruites.

Ce fut seulement après le repas, dans l’embrasure d’une fenêtre où il l’avait entraînée, qu’il révéla à Mme Badaud la triste vérité. L’équilibre du budget annuel était compromis ; les calculs faits la veille, sur lesquels il avait basé son acquiescement aux projets mondains de ces dames, étaient entièrement modifiés ; les impôts, laissés de côté par un fâcheux oubli, venaient précisément dévorer la totalité du petit excédent de recettes qui devait servir à payer les frais de la campagne matrimoniale...

  •  — A ta place, souffla Mme Badaud, je ne payerais pas mes impôts cette année.
  •  — C’est impossible.
  •  — Tu es sûr ?
  •  — Parbleu ! Il y aurait pour moi saisie, condamnation, prison...

Mme Badaud était consternée ; c’était le renversement de tout son échafaudage. Elle joignit les mains :