Montesquieu peint d'après ses ouvrages, par Bertrand Barère,...

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1796. In-8° , VIII-169 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1796
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MONTESQUIEU
P E I NT
D'APRES SES OUVRAGES,
Par BERTRAND BARERE , ex-Député
du Département des Hautes-Pyrénées,
à la Convention nationale.
IMPRIMÉ EN SUISSE,
ET RÉIMPRIMÉ EN FRANCE
IIJ
A U X
HOMMES LIBRES.
AI penfé que la gloire d'un éloge public étoìt
autant une dette nationale que la dette de tout
républicain envers le génie de Montefquieu ; &
j'ai écrit ce difcours y laiffant à l'affemblée natio-
nale le foin & le devoir d'acquitter le peuple
français envers la mémoire de ce grand homme,
par les honneurs du PANTHÉON.
J'ai pensé que l'orateur qui réuffiroit à préfenter
dignement à l'admiration des hommes libres & à
la reconnaissance de fes concitoyens , les travaux
& les bienfaits de la philofophie de l'auteur de
l'Esprit des Lois , fans diffimuler quelques erreurs
de fa politique & leur dangereufe influence , fans-
imputer à fon génie indépendant , les opinions
monarchiques que lui arracherent le temps où il
vécut, & le gouvernement fous lequel il écri-
vit, auroit bien mérité de la république , &
fecondé les vues de fes fondateurs.
Ce n'eft pas une chofe indifférente, après la
tourmente révolutionnaire , après les fyftêmes
IV
Arbitraires & vagues, après les mouyemens agrai-
res, de reporter le peuple français, vers des idées
d'ordre & de juftice, vers des théories régulières
de police & de légiflation, vers les bafes folides ,
de la fureté des perfonnes & du refpect des pro-
priétés. On ne peut célébrer Montefquieu fans
produire tous ces utiles effets, & fans rappeler
toutes ses maximes, tutélaìres : cette, penfée a
échauffé mon zele, & adouci le fouvenir de mes,
infortunes.
J'offre cet ouvrage, composé dans les angoif-
fes des prifons, & continué dans l'obfcurité d'un,
exil arbitraire, à cette portion eftimable d'hom-
mes libres, dont aucune oppreffion ne peut chan-
ger l'opininon civique, qu'aucune tyrannie, fût-
elle couverte même du manteau populaire, ne
peut jamais détourner des principes de la répu-
blique, qui eft le genre de gouvernement où
regnent les moeurs & les lois, où l'égalité des
droits & le bonheur eft pas une chimere, où
la liberté, la juftice & la propriété ne font pas
de vains nom.
J'écris pour ces hommes conftans & fermes,
qui, dans tous les pays, fous tous les gouverne-
mens, cultivent leur raifon, & veulent unique-
ment le bonheur de leur semblables. Ces hommes
font plus nombreux qu'on ne penfe, même fous le
defpotifme. La nature en a dépofé par-tout de ces
hommes-là; il y en a auprès des ferrails du grand-
feigneur, à côté des hordes militaires des puif-
fances du nord, dans les glaces de la Ruffie,
comme dans, les climats brûlans de l'Afrique,
fous les yeux même de linquifition portugaife,
& jufques, dans le capitale de Rome facerdotale.
Il en exifte dans tous les pays de ces ames indé-
pendantes & fortes, qui méditent les ouvrages de
Montefquieu , qui vénerent fon génie &, chérif-
fent fa gloire.
TOUS ces hommes me pardonneront fans doute
d'offrir dans cet ouvrage l'analyse de quelques
livres de l'Efprit des Lois , & de rappeler à la
mémoire de fes admirateurs, une foule de traits
contre le defpotifme, de penfées pour les repu-
bliques & de bafes pour la légiflation? Ces traits
& ces penfées ont été confacrés comme maximes
dans les affemblées nationales , ont infpiré dans,
plufieurs pays une légiflation plus parfaites ; ils
ont été traduits dans plufieurs langues qu'ils ont
enrichies; ils ont été tranfmis dans une foule
d'ouvrages que l'Efprit des Lois a fait naître.
Les rappeler, c'eft inftruite.
D'ailleurs comment louer un grand penfeur ,
VJ
fi ce n'eft par fes penfées ? Comment peindre les
élans du génie , fans montrer les efpaces qu'il a
parcourus & les hauteurs qu'il a atteintes? Com-
ment faire, connoître les travaux d'un efprit fu-
périeur, & repréfenter l'ame d'un grand philofo-
phe? Comment rendre, par des phrafes oratoires,
les expreffions fimples de Montefquieu , quand il
a à tracer des idées fortes ; & le charme laconi-
que de fon ftyle, quand il veut réveiller, par
un mot , par une phrafe , par un rapprochement
fubit ou par un heureux, contrafte, une foule
de fentimens & plufieurs idées ? L'éloge d'un
homme de génie eft dans fes maximes & dans
fes écrits.
J'ai donc rapproché, réuni & analyfé dans des
notes, fans flatterie comme fans amertume, les
maximes & les vues générales répandues dans le
traité de la grandeur & de la décadence des
Romains, & dans Efprit des Lois & dans fes
divers ouvrages. J'ai plus cherché à rappeler fes
principes, à en faire en quelque frte une nou--
velle édition abrégée à l'fage des républicains (a))
qu'à compofer un éloge académique. Les fociétés
(a) Tout ce qui eft imprimé en carateres italiques & avec des guil-
lemets, eft extrait littéralement des ouvrages de Montefquieu.
littéraires, avoient une éloquence, de convention,
limitaient l'étendue des difcours , établiffoient
une mefure pour les penfées , appartenoient à
un efprit de parti, ou fuivoient une opinion de
fecte. L'efprit humain s'eft affranchi par la ré-
volution françaife, comme le peuple.
J'ai voulu prouver par cet ouvrage, qu'on peut,
au milieu même des tempêtes de la révolution &
des orages de la liberté, s'occuper de travaux phi-
lofophiques & de méditations utiles ; j'ai voulu
prouver auffi que le véritable républicain , de quel-
que malheur qu'on l'accable , de quelque profcrip-
tion qu'on le frappe , abjurant, toute idée de ven-
geance particulière , ne fe fouvenant d'aucun en-
nemi personnel, & n'imputant aucune de fes
douleurs à la patrie à qui il doit tout, même
fon exiftence, ne fe détourne jamais de fa route,
ne penfe qu'au bonheur de fes concitoyens, & ne
travaille qu'à la perfeclion de la morale publique
& des lois.
O Montefquieu ! c'eft à ton exemple que je
dois le courage qui me fait fupporter chaque jour
l'injuftice & la calomnie ; c'eft à tes ouvrages
que je dois ces principes qui me font efpérer l'affer-
miffement de notre conftitution & le triomphe de
notre république. Que ne puis-je honorer mon
V IIJ
exil, en obtenant par ce difcours quelques lar-
mes des coeurs fenfibles ,à qui je rappelle tes
vertus fociales méconnues, ta modefte bienfai-
fance calomniée , & ton génie perfécuté ! Un
jour , lorfque mes cheveux blanchis par les cha-
grins , les années & les persécutions , m'annonce-
ront que l'ingratitude eft à fon terme, ou n'eft point
devenue un dogme de la république , que la haine
de mes implacables innemis eft ufée ou impuif-
fante , que la morale d'une nation naturellement
juste & fenfible est régénérée avec fon efprit public,
je raffemblerai dans mon humble retraite ma
famille trop long-temps contriftée par mes in-
fortunes, quelques amis reftés fidelles au patrio-
tifme profcrit & malheureux ; & là , faisant des
voeux pour tous les hommes libres, qui dans le
corps légiflatif, dans le directoire & dans les
armées, foutiennent la liberté & défendent la
patrie, je ranimerai ma voix éteinte pour lire
ce difcours du défenfeur éloquent des droits du
peuple & de l'humanité. Je demanderai à la
nature quelques législateurs , quelques repréfen-
tans femblables à Montefquieu ; & la république
françaife, déjà immortelle par la force de fes
armes, le deviendra encore par la fageffe de fes lois.
MONTESQUIEU .
MONTESQUIEU
P E I N T
D'APRES SES OUVRAGES.
« Le genre humain avoit perdu fes titres ;
» Montefquieu les a trouvés & les lui a rendus. . . . »
VOLTAIRE.
LE plus bel éloge qu'un homme puiffe recevoir
du génie , Montesquieu l'a reçu de Voltaire ; le
plus grand honneur qu'un citoyen puiffe obtenir
d'une nation, Montefquieu va bientôt l'obtenir des
Français libres. L'affemblée nationale vient de
rendre juftice à la cendre de l'auteur de l'Efprit
des Lois : la reconnoiffance publique eft un fruit
tardif que la postérité feule voit mûrir (1).
(1) Voyez la motion faite au confeil des Cinq-cents dans le mois
Ventofe de l'an 4, tendante à accorder les honneurs du panthéon
à Montefquieu. Elle a été renvoyée à une commiffion par le confeil
des Cinq-cents. Voyez auffi la motion faite au confeil des Anciens
en l'honneure de Montefquieu, dans la féance du 14 Ventofe, an 4.
( 2 )
Mais n'eft-il rien au-delà de ces hommages fo-
lennels ? Tout eft-il épuifé par ces honneurs ? Pour
perpétuer la mémoire de fes grands hommes,
l'Égypte eut fes pyramides, la Chine fes arcs de
triomphe, la Grèce fes temples, Rome fes ftatues,
l'Angleterre fes maufolées & la France fon pan-
théon. Ces monumens périffent : ils font dévorés
par le temps. Les penfées du génie font feules-
immortelles, traverfent les fiécles, & fe tranf-
mettent aux générations futures, comme ces feux
qui, dans les jeux olympiques, paffoient de main
en main jufqu'au dernier des Grecs.
L'imptimerie a auffi fes monumens, & le coeur
des républicains a aussi son panthéon. Élevons
donc à Montefquieu un monument plus durable,
que le marbre & l'airain. Analyser fes ouvrages ,
apprécier fes fyftèmes , recueillir fes maximes,
combattre quelques, erreurs , extraire de cette
mine, abondante l'or pur de la liberté & de l'éga-
lité, le féparer de l'alliage fubtil, & funefte de
toutes les ariftocraties, c'eft ajouter à l'horreur
qu'infpire le defpotifme, au mépris, que mérite la
fervitude, & féconder les principes libérateurs &
généreux des républiques.
L'académie françaife fit l'éloge de Montefquieu ;
d'autres fociétés littéraires propofèrent ce fujet à
l'éloquence ; on eût dit que la monarchie vouloit
s'emparer des penfées de Montefquieu. Il appar-
tient mieux aux républicains de célébrer fa mé-
moire, de publier fes maximes, & d'arracher
à toutes les ariftocraties les armes qu'elles ont
prifes dans fes erreurs , ou plutôt c'eft à l'univers
qu'il faut adreffer l'éloge de Montefquieu. Hommes
libres de tous les pays, gens de lettres, favans,
artiftes, politiques, philosophes ; & vous auffi
gouvernemens de tous genres, affemblées natio-
nales, congrès, légiflateurs, peuples fouverains,
c'eft à vous que je parle.
Élevé par la grandeur de mon fujet, je vais
présenter aux tyrans cet ennemi redoutable , à
l'ariftocratie ce censeur, févère , à la patrie ce
bienfaiteur, à l'Europe ce flambeau , aux lettres
& aux fciences ce modele, à la légiflation cet
oracle, à l'égalité ce jufte appréciateur, & à
toutes les nations cet apôtre de la liberté. C'eft
lui qui a osé le premier , qui a fu mieux que tout
autre foulever le voile épais que la politique & la
fuperftition avoient religieufement posé fur le
defpotisme ; c'est lui qui a fait connoître à l'homme
& au citoyen fes titres & fes droits, analyfé fous
fes yeux tous les genres de gouvernement, dévoilé
les diverfes caufes qui préparent ou amenent de
loin la grandeur & la décadence des empires ,
préfagé, fuivant le partage ou la réunion des
pouvoirs, la liberté ou l'efclavage des peuples ,
marqué d'une main hardie les vies politiques &
les faussés institutions qui doivent plus ou moins
rapidement entraîner des révolutions ou en rou-
vrir l'orageufe carrière ; c'est lui qui a lancé contre:
le defpotifme ces traits brûlans qui le confument ,
( 4 )
& tracé ces caractères odieux & féroces qui le
font abhorrer.
Si , dans tous le temps , ces grandes leçons
font utiles à l'humanité , c'eft fur tout dans des
mómens de crife & d'orages politiques où le choc
du pouvoir arbitraire & de la liberté jettent les
empires dans un état convulfif qui les diffout ou
les régénère ; c'eft alors qu'il faut rappeler à la
confcience publique les principes éternels de mo-
rale & de légiflation, Les temps, de calme font
des temps de fommeil pour les grandes vérités
politiques; les paffions fe réveillent & fe déploient
avec force au fein des révolutions, & c'eft alors
qu'on a plus befoin de les rappeler à, la morale.
Quel moment fut jamais plus favorable pour
célébrer Montefquieu, pour apprécier fes tra-
vaux, signaler fes erreurs & méditer fes penfées !
Le globe eft dans une fermentation générale ;
tous les gouvernemens s'ébranlent prefqu'à la fois
fur leurs vieux fondemens ; tous les peuples
s'éclairent & s'agitent ; toutes les conftitutions
anciennes tendent à périr ou à s'améliorer ; un
cri de liberté lancé du milieu de l'Europe vers le
ciel a retenti dans toutes les parties du monde.
L'Amérique feptentionale s'eft affranchie ; l'Eu-
rope eft près de fe laffer des crimes par lefquels
elle achete la malheureufe population del'Afrique
avec des hochets ; l'Afie cherche à repouffer fes
tyrans infulaires. En Europe, l'apparition impré-
vue d'une grande république a frappé de terreur
( 5 )
tous les rois , étendu fes limites, & créé tout à
coup trente millions de citoyens. Par fes armes ,
la Belgique, long-temps arrêtée dans fa liberté
par le fanatifme religieux, devient libre & fran-
çaife ; par fon fecours , la Hollande chaffe fes
Stathouders ufurpateurs, & établit la conftitution
batave fur la bafe néceffaire de l'unité nationale.
La Méditerranée s'affranchit, & l'Océan fe pré-
pare à voir partager aux nations le trident de
Neptune.
En vain l'ambitieux defpotifme de quelques
puiffances du nord s'agite fous les armes ufur-
patrices & avec une diplomatie artificieuse ; en
vain il dévore la Pologne, ambitionne la Baltique,
convoite l'orient & menace le midi ; la liberté eft
créée, les droits de l'homme font proclamés, le
fiécle des républiques commence ; en vain l'An-
gleterre machiavélique & jaloufe s'épuife à nourrir
le feu de la guerre , & ne s'occupe qu'à lancer
les peuples du continent les uns contre les autres,
pour envahir le commerce du monde & accaparer
l'or teint du fang humain ; elle jette des regards
inquiéts, & fur l'excès de fa profpérité maritime,
& fur les vices de fa conftitution, & fur la mar-
che tyrannique de fon gouvernement. Par tout
c'eft la liberté qui veut replacer & rétablir des
forces & des droits transposés ou anéantis par le
pouvoir arbitraire. Là philosophie, en tous lieux ,
censure les codes & les législateurs , juge les mi-
niftres & les rois, perfectionne les formes, du
(6) •
gouvernement & publie les droits, du peuple.
Voilà l'impulsion que le génie d'un seul homme
a donné à tous les esprits vers le milieu du
dix-huitieme siécle; voilà le mouvement que Mon-
tesquieu a imprimé à toutes les nations. •
Ici l'Esprit des Lois a ranimé le sentiment de
la liberté,& en a rétabli le règne ; là il a fait dé-;
sirer une,constitution meilleure à un peuple déjà
fier de sa liberté. En Europe,, il a fait _ opposer à
la tyrannie une réaction qui l'a détruite, ou qui
dans certains lieux en a retardé les effrayans pro-
grès. Dans le nouveau monde, il a présidé à la
division constitutionnelle des pouvoirs • de la pre-
mière république qui-ait honoré ces climats long-
temps asservis. Là Grèce n'a donné des législateurs
qu'à de petites républiques, Montesquieu seul a
été le législateur du globe entier. :
Cet écrivain politique, qui comme homme pu-
blic a droit aux hommages & à la reconnoissance
des nations, a : droit encore , comme homme
privé & comme citoyen , aux hommages & à
l'estime de la postérité. N'oublions pas cette partie
de son éloge , les vertus sociales; & civiques
donnent un nouvel éclat au génie.
( 7 )
P R E MI ERE PARTI E.
LA France littéraire dominoit l'univers par ses
grands hommes du dix-septieme siécle, lorsque la
nature préparoit la naissance de Montesquieu ;
comme la France politique en impose par ses
armées républicaines à l'Europe coalisée, lorsque
la reconnoissance publique ouvre à sa cendre les
portes du panthéon.
Montesquieu vit le jour à cette époque brillante
à laquelle la plus grande partie de nos grands
hommes semblent appartenir. Le ciel fit ce présent
à la, terre pour la politique & la législation ,
presqu'en même-temps qu'il lui donna Voltaire
pour les lettres, Rousseau pour la philosophie,
Raynal pour l'histoire, & Buffon pour la nature.
Qued'autres orateurs s'attachent à célébrer
cette réunion rare dans un seul homme, des vertus
du magistrat & des talens de l'écrivain , de la
profondeur de l'érudition & des grâces de là
littérature, de l'immensité de la législation & des
secrets de la politique , de l'élévation du génie &
de la force impérieuse de la raison , du brillant
de l'imagination & des regles de la méthode , de
l'élégance du style & du ton majestueux de la loi,
- de l'étendue des pensées & du laconisme des sen-
tences , du brillant coloris des modernes & de la
sage énergie de la touche antique , d'une foule de
vérités nouvelles & d'un petit nombre d'anciennes
erreurs,,du mérite éclatant de l'homme public
& de la modestie utile des qualités sociales,
j'abandonne ces rapprochemens à l'éloquence,
académique. Pour bien apprécier les travaux &
le génie de Montesquieu, je dois jeter un coup,
d'oeil rapide fur les fermes diverses-de la législation;
St de la politique, fur le génie & le caractère des
législateurs qui avoient, précédé l'arrivée: de cet-
homme célèbre, ainsi que,sur l'état. où ces deux,
sciences, se trouvoient alors dans,les différentes,
parties du monde. ...
Le genre humain dans son enfance n'avoit pas:
besoin de lois. La nature avoit écrit le premier-
code dans le droit de l'homme. Des chasseurs
des bergers;, des pêcheurs, s'occupoient;. plus de,
subsistances que de reglemens.
- Les peuplades s'étendent, les sociétés se for-,
ment-y les cultivateurs en jettent les fondemens
par la propriété les nations se. divisent- ou se.
rapprochent par. intérêt & par besoin. Des lois,,
générales établissentle droit des gens pour comr-
mander même au chef de ces nations, & pour
faire entendre la voix de l'humanité au milieu des
horreurs de la guerre. .
Ce fléau terrible amène à sa fuite l'usurpation
St l'esclavàge. La force & les passions nécessitent
les lois civiles. Alors commence la législation des
peuples pour réprimer les abus de la vîolence &
les excès de l'injustice.
La sagesse, dicta quelques reglemens aux na-
tions ; mais la superstition le despotisme & la,
violence imposèrent aux hommes la plupart des
codés,tous également incomplets ou barbares.
Moïse,conduit un peuple nombreux, en tenant
le code sacré d'une main & . le glaive de l'autre ;
& par ses institutions, il. imprime aux juifs un
caractère indélébile. - ;
L'Egypte fait des lois monarchiques, & juge
ses rois dans le tombeau.
Consucius gouverne l'Inde par des principes de
morale. Zoroastre développe mieux dans la Perse,
ceux de la législation. .
En Grèce, cette patrie.illustre de l'esprit ré-
publicain, Dracon écrit:son code avec du sang
Lycurgue, donnant à ses lois l'empreinte de sa
vertu austère , crée aux Spartiates une patrie, &
leur ôte la nature.
Solon, plus philosophe , n'établit une législa-
tion que pour cent, ans, appaise les factions par
des lois sages & douces, & donne aux Athéniens
Ta meilleure constitution qu'un peuple déjà cor-
rompu puisse recevoir.
Platon-indigné contre quelques actes tyranni-
ques du peuple athénien , trace le plan d'une ré-
publique , pour faire la satyre des lois d'Athenes
& la correction de celles, de Lycurgue.
Aristote , plus controversiste que législateur ,
cherche â tout soumettre aux règles de sa poli-
sique y & s'occupe dansses ouvrages à satisfaire,
10)
tantôt sa jalousie contre Platon, tantôt; sa passion
pour Alexandre.
Rome, pour gouverner lemonde rassemble
les débris des diverses législations des Grecs, & ,
y ajoute une masse énorme de lois .nouvelles &
incohérentes , signe de sa décadence prochaine.:;
un gouvernement dégénéré & tyrannique en fit
bientôt la proie des barbares.
Le législateur de l'extrémité de l'Europe & de
l'asie paroit il propage, le despotisme avec une:
superstition nouvelle. II enchaîne une, vaste partie
de la terre par son. glaive victorieux, St par
des lois stupides St fanatiques qu'il adapte à ua
climat brûlant St à un peuple asservi.
■. Dans l'occident, la force propage des réglé-;
mens- sanguinaires.: Des seigneurs donnent. des
fois féroces, St. desferfs, avilis ' Jes: reçoivent y
le gouvernement féodal, cûuvré. tour ; pendant
plusieurs siécles j de. ses absurdes : injustices St
de ses usurpations violentés;: Dans cette longue
nuit dé la féodalité , le-seul Cliarlemagne con-:
tint, la tyrannie de la noblesse, empêcha Vopprefi
ston des hommes libres, fit des reglemens ad-*
mirables, fy fit plus, il les fit exécuter (i):. Mais
à peine ce génie vaste St puissant eût :disparus
la nations perdit'fa forcé, St fa grandeur dégé-;
eéra comme le resté de l'Europe.
, Au sein de la barbarie St de l'ignorance, on
voit sortir dès ruinés d'Amalphï lé code des
Ci) Uvre 31, cliáp. 18.
(11)
Romains, monument extraordinaire de la sagesse
St de la corruption d'un grand peuple. L'influence
de cette découverte se fait sentir aussitôt sur Tes
moeurs St les lois,de TEurope. La loi féodale
"est adoucie, les coutumes incertaines St confuses
des peuplades diverses font rédigées St écrites,
des formes légales s'introduisent dans les tribu-
naux. On prend quelque idée dé la liberté civile ;
la science du gouvernemeiit s'établit;, ;St la po-
lice générale des nations s'améliore. Bacon en
Angleterre, Machiavel en Italie, Lhospital en
France, se ressaisissent un instant des grands
principes de la législation St de la politique,
au milieu du fanatisme: religieux, des discordes
civiles St de Ja turbulence: des. factions,
- Mais déjà les monarchies dpnt l'Europe étoit
couverte depuis . l'inondation des barbares du
nord, tendoient h leur corruption'par fexcès
dé l'arbitraire, {'immensité des forces militaires
£t l'énormité des impôts.. La liberté, s'é.toit réfu-
giée dans quelques petits états. Son asile se trou-
voit vers quelqpes golfes St côtes de l'Italie, fur
les montagnes; de la Suisse, dans les marais de
la Hollande St dans 'les forêts dé l'Amérique
septentrionale. Penn avoit, montré dans ces con-
trées lointaines le premier, législateur, qui, ayant
la paix pour objet fy la probité pour institution,
a mené les hommes à la liberté, a vaincu leurs
préjugés fy soumis leurs passions (i).
41) Liv. 4, chap. 6.
(12)
L'Ángleterre n'avoit obtenu une constitution
qu'avec' centans de malheurs, de troubles, dé
guerres civiles atrùcés St le sang de ses rois , pour
retomber encore fous l'àvilissant: pré jugé de la
íóyàUté. Les monarchies féodales St lès aristo-
craties nobiliaires d'Italie, rie se soutenoient que
paruné politique artificieuse St parles préjugés
de la superstition. L'empire germanique étoít
tin colosse féodal livré à l'influence d'une mai-
son ambitieuse ; la Russie n'étoit pas encore créée,
par Pierre le Grand ; les divisions de l'aristo-
cratie polonaise préparoiènt - asservissement des
bravés Sarmatés , poùr en;fáiré la honte des
nations St. le jouet des roisí La Baltique" n'avoit
pas encore offert l'étrange spectacle d'un peuple
constituant' lui-même, St organisant le despo-
tisme de ses rois pour échapper âl'ambition: de
íés nobles'(i). Les gouvernemens d'Espagne 8t
du-Portugal étoient absolus St couverts de Ta
rouille dû monarchïsme St des fers de l'inqui-
íìtion.'
Dans ces sortes de pays, quels hommes d'état,
quels législateurs pouvoienf naître ? La France
. feule , parmi ces grandes & vieilles monarchies:
(i) a II n'y a point d'autorité plus absolue que celle du prince,
» qui succède à la république ;car il se* trouve avoir toute lapuislàuce
» du peuple qui n'avoit su: se .limiter lui-même. Auffi.voyons nous -
» aujourd'hui les rois de Danemarck exercer le pouvoir le plus arbi-
» ttaire qu'il y ait en Europe.» -—Grandeur & décadence des
Romains, chap.15.
de TEurope, pouvoît espérer, de produire -en-,
core de grands hommes., parce que les lettres
y : étoient cultivées St les dons du génie appré-
ciés ; parce que tous les droits n'étoient pas per-
dus , St que toutes Tes traces de la liberté
fl'étoient pas effacées,
Le militaire :qui: avoit donne ;la vie à Mon-
tesquieu, quitta.Te service" des armes pour veiller
de plus, près fur l'enfance. & l'éducation de son
fils.-Avec quels délices ce père vertueux dut
jouir dû plus doux des devoirs, lorsqu'il vit p.â-
roître dans son élevé les premiers traits de- ce
goût rapide, de ce sentiment exquis, ,dé:cette
finesse de raison , de cet amour .de la liberté que
les .premières lectures développèrent en lui avec
tant de facilité! Les progrès de son éducation
durent se ressentir, de l'heureuse influence que
Montagne, avoit. répandu, sur sa patrie ; St. de
même que la philosophie St la morale, préparent
la législation,' l'auteurdes, Essais dut instruire St
préparer; l'auteur. de l'Esprit des Láis.: :... . ,f
: On diroitque le génie n'a.point d'enfance. Dès
l'âge.idgn;vingt -ans,;Montesquieu pénétré dans
les profondeurs des loisfomaines St.desconsti-
tutions grecques , St sc.dispose à saisir un jour
, l'esprit des lois de tous les peuples. C'est ainsi
•que Newton avoit jeté;, dès ses premières années,
. lès fondemens de la philosophie naturelle, -,
Ea voyant ses premiers travaux, je;regrette
le temps précieux qu'il perdit dans-des discussions
qu'en croyóîtâíôr's 1 importantes fur la religion
St lés-' usagés dés anciens ; j'éprouve encore plus
de- regrets de voir un fì grand génie se traîner
dans -lè berceau de l'académie : de : Bordeaux
St dans les monotones fonctions' de son parle--
ment. Du moins cette académie, semblable à
ce'voyageur qui juge du prochain lever du soleil,
envoyant ses rayons se réfléchir fur les hauteurs
de l'occident avant qu'il paroisse, eut le mérite
de ■ pressentir la célébrité de 'Montesquieu., &
d'appercevoir dans le lointain les heureuses " in-
fluences, de ses talen. Le parlement de Bordeaux
lui présenta aussi l'occasion , si rare alors., de
défendre la cause du peuple.
Le tyran le plus orgueilleux de la. France
n'étoit-plus ; la désastreuse; minorité ; de son suc-
cesseUr'-voit .les impôts devenir accablans,. Se
dessécher- l'agriculture, cette mère de toutes les
richesses. Qui oserà faire '.entendre à la; tyrannie
Tes-réclamations St les' besoins des peuples ? Qui
ambitionnera la gloire dangereuse de présenter
au deípotïsme Ombrageux le tableau énergique
des calamités publiques ? Ce serâ ce jeune Mon-
tesquieu, qui a placé,à, la tête des devoirs du
magistrats le courage de dire la vérftêjáû mo-,
narquë \ Cé sera cè. même, écrivain qui, dáris uni
ouvrage célèbre, sera bientôt le fléau de tous lès
tyrans St le défenseur de T'humanité. • Que l'his-
toir-èdés temps raconte çës premiers succès de
l'élòqûenee - de Montesquieu ,.on se-rappelle que
l'iniquìté-fiscale fut dévoilée avec un zèle. intrêT
pide, & que l'on vit le torrent des impôts s'arrê-;
ter'un'instant. ' -
'; A son retour à Bordeaux, il rouvre les. séanr
ces du parlement, St traCe d'une main .sévère
les devoirs du magistrat citoyen. II appartenoit
fans douté h' un- homme éclairé St courageux*
qui yenoit; de donner un exemple éclatant--à Ta
cour .des rois, de traiter un. pareil sujet. II dér
montra aux magistrats les dangers de la flatterie
St de Ta séduction, St que s'il n'y a jamais de
gloire, à être flatté, il y en a. toujours à pou-
yòif fe: paffef del'êtreí..'
Les premierás -paroles qui sortirent,'rde cíà
bouche' dans .le ■ temple des lois , furent aussi
terribles pourles juges que;,consolantes;pourTes ■
citoyens. Elles durent retentir dans les coeurs de
tous les magistrats, comme le tonnerre retentit'
dans le creux, des rochers d'une longue chaîne
de montagnes (i). D'un seul- trait il caractériíà
la vertu essentielle d'un magistrat, -qui, eft la jufí- .
tice.: II ifaut 5 dit-il, qu'elïersoit éclairée y qu'elle
(i) M Que selui ■ ■d'entre nous qui a rendu les lois esclaves de
y> riniquìté de ses jugemens,. périíîè furl'heure ; qu'il trouve, en
p tout lieu la présence d'un Dieu vengeur, & les puislànces célestes
» .irritées';, qu'un feu.forte de. deflbus terre, & dévoreja. maison;
" que sa prospérité soit à jamais, humiliée ; qu'il cherche fon páio,
» & ne.le trpuve -pas'; qu'il soit un exemple affreux de la justice du
» ciel, comme il en a été un de l'injustice sur la terre.» --- Discours
prononcé à la rentrée du parlement de Bordeaux en 1725.
( 16)
soit prompte, qu'elle:ne soit point austère , &
enfin qu'elle soìhuniverselle.
Ne craignez pas cependant,que, les opérations
tnéchariiques 'de l'árt judiciaire •.dénaturent son
génie, ou arrêtent ses travaux dans les Tciences;
ne craignez pas qu'au miïieû de ses ' profondes
recherches fur la législation, il oublie les lettres,
ou qu'il négligé la lecture dé ces ouvragés ingé-
nieux 8t légers qui; perfectionnent le goût en
égayant là .raison;' Ésfei,d'hommes font propres
adjuger les contestations dés citoyens y'il rie feùtj
pour y parvenir,' que du bon sens "St dé la pro-
bité : mais ce n'est pas là la place du génie.
Montesquieu est avide de tout cohnoître'j il par-
court les législations anciennes St les écrits des
philosophes.; Se sent-il; épuisé par- le; 'travail,
-quelques momeris emplò'yés à Ta"littérature Tui
rendoient ses forées St rafráîchissoient fa tête.
Cé furent ces momens précieux qui^Monrierent'
naissance aux Leptrks persanes ( i) qu'il appeloit.
lui-même une folie,de fa jeunesses
.'Voltaire , 'qui'accusoit de plagiat'tous-Tes
■ hommes célèbres de son siécle,pour les abaisser-
(i) '«'"On veut faire uiie nouvelle édition des Lettres persanes;
». mais il y a quelques juvèmlihs que je voudrois 'auparavant
« retoucher. » Lettres' familières, n.° 44. —r Montesquieu dit á
quelques amis, qu'obligépar son père de paner toute fa journée fur
Je code , il s'en trouvóit le soir, si excédé ,' que pour s'amuser il
fe mettoit à composer une'lettre persane& que cela coulóif de
.fe plnmè fans étude,
. devant
devant sa renommée,'6c (jura misa contribution
tous les siécles & tous les ouvrages, publia que
les Lettres- persanes étoient une imitation du
Siamois de Dufrèsny.Hoa, cet ouvrage, profond,
fous une apparence de' légèreté , n'est point une,
imitation servile \. c'est la ptoduction originale.,
d'ufae amé libre, déposée par la nature sur- les ,
terres du despotisme , & qui fe. trouve forcée
de prendre'un costume étranger pour fâireen-,
tendre les vérités.les plus:fortes ôlles plus-utiles.^
Qui hé reconnoît dans le: style piquant, des
Lettres persanes > & dans cette vive sagacité qui .
pour, .réformerlesmoeurs-corrompues des Fran-.;
•çaisp saisit ;lêsJsnuáneesi les>plús; fines de leurs .-
-xìdfeules|; le-: littérateur aim'ablf& le citoyen ..
f ouragèux.;?; Quelle chaleur, quelle 'légèreté ,i quelle
variété d'images. ; mêlées" à ila hauteur des .vues
& au iangagÊ énergique :de la raison! C'est par-
-tput.'Ia c|fatron d'un eíprii facile qui parcoure
sans diípS|^| les tons les plus;oppoíje.s, Scqur,
'fous le-vtìilè^'dés moeurs orientales > fáít la.satyre de
: nos usages;f^ep.; ùn mélange. si.agréabíe dejerieux
Sc. de .plaisanterie, ^îrantôt'.intéressant Ricâ T ..il
verse un ses ingénieux sur nos è'rrèùrs St notre
brillante servitude 5 tantôt sublime Vsbec, il traite
les matières ; les plus importantes j perce les mys-
tères des cieux Scies secrets du gouvernements
& de Texpreffion majestueuse de cès grands
objets, descend avec légèreté â f expression1 sim-
ule du' style épistolaire. Qui n'a pas été. ému
B
par cet apologue des Lettres perfanes, morceau
yraimenfeíjdigne de?l'écple du portique,. St qui se
trouver terminéjpar yné..réflexion, aussi vraie que
politique,; applicable, à. tous les: 'peuplés assez
corrompus, pour.sel lasser des sacrifices néces-
sairesquivdonnent ,v8$' consolident la, liberté;
«rQ TROGLODIÍES ! VOTRE VERTU COMMENCE
■» :Á VOUS PESER?..»
. iQuêl contraste; vierit: s'oiFrir !. Le réformateur de
nos moeurs faitréntendre .les .accens 'de ramòur;,
'^.; lé cenfeur de nos lois: devient Je peintre des
grâces; :.Le TempM.de: Gnide fort de la presses
il est déjà.' dans toutes les mains,:il charme
toutes les imaginations y il embrase tous les. coeurs.
On.s'étoHne cependant,de voir Montesquieu trai-
ter ;un, íujet de cengenre. Les!uns acçùíênt son
■talentïde frivolité:.piles autresr lui repròchent - des
tableâux: que - d'envie-: cherche à trouver liceri-
:cietíx(-i).;Maisîtandis;queles; littérateurs Sadmir
(i) Montesquieu, àvoit.prévu lê reproche; dèfcácéníéurs sévères,
&.- l'avoit réfuté d'avance de' la maniere-dá plus .ingénieuse dans ía
préface da Temp'lè-de Gnide. « lé les prie de laisler'lès.jèúne's gens
juger d'un livre qui , en quelque langue qu'il ait.'été écrit, a certai-
nement été fait pour eus... A l'égard du beau sexe à; qui je doi's
le: peu de mòmens heureux que je puis compter dans; wá vie , je
'souhaite~.de.tout mon coeur c[uëi cet'-òúvràge^p'itifle -lui.'plaire. Je
rayore'-éncè'rei & s?jl-n'est,pliis■ ròbjet de mèsoccupations,ilì'estY
;de mes regrets. T«: Que fi>l6s. gens, graws défiroient demoi quelqije
ouvrage moins frivole ^je^suisen état de les satisfaire. U Y.a trente
aíisqué je trayaille. â un livre-dé douze pages, qui' doit "çpntenir
tout ce qáë nous savons fur"la-métapyhsique, la.,politique & ía.
-morale ,-& tout ce que de grands auteurs, ont oublié dans liss
Volumes Qu'ils ont doimés fur ces sciences-là. »
( .19 r
rent à quel point il varie lès jeux de fa plume ,
le philosophe observe qu'il n'y a pas si loin des:
fictions; de-:la poésie aux spéculations de la po-
litique. Les plus grands législateurs, furent éga-
lement politiques St poètes. Platon , Solon ,
■ Lhospïtaly firent "des vers ingénieux St des codes
célèbres. 'Plaignons plutôt l'homme de génie
d'être forcé 'd'interrompre fa marche par u-ri
ouvragé tel .que les Lettres persanes,' ouvrage
plein'''.'■'de'- métaphores St d'allégories, ressource
trop ordinaire de- la: flatterie St de la fervitude -,
maïs le Temple, de. Gnide a \ délassé Montesquieu.
Dáris la Doride, les'arts fameux de là Grèce
élevèrent un>temple:à:une;divinité plus fameuse,
enòòre ^ íé ciseau i de Praxitelle âvoit fait quitter
l'Ôlympe à Vénus pour venir parmi les habitans
de: Guide. Voilà là fable dont Montesquieu vou-
lut fáirë sortir une peinture politique de la vo-
lupté (i).Il en composa un véritable poème ,
dont 'piusieSss langues se font emparées. C'est
'là-, que l'óbservateur: profoîid des Romains f. 8c
Te confident de: tous -les .législateurs , transporte
iôùí-à-còUp lès grâces de.son imagination St
la. sensibilité'de son coeur.
>;•■! Qu'il me soit permis de m'arrêter un instant
fur cette élégante production, qui est un chef-
d'oeuvre ■ de poésie dont lâ Grèce se fût hono-
rée;- Où. est le littérateur qui n'admire pas Ip
■ . tO têtues familières, n.° J,àlanete.
s'r style enchanteur St la simplicité antique qui règne
dans cette production ? Qui pourra n'être pas
vivement ému parla lecture du sixième chant,
aussi étonnant par la beauté des images que par
cet art sublime de présenter tour-à-toùr sombre
St la lumière, l'horrible St l'agréable?. Qui pourra
sur-tout refuser an Temple de Gnide l'éloge si
bien mérité .d'avoir respecté les moeurs dans un
ouvrage consacré à la plus impétueuse St la plus
Tibre des passions ^ St iïávoir tempéré, la volupté
par la pudeur, -ipù efi la .première, des 'grâcesf
■ v Cet ouvrage St les Lettres persanes étoient
trop marqués au coin du génie, pourrne pas
fixer íìir l'áutèur l'attention de l'académie fran-
''■çáiíè, Ellé n'attendoit que T'occasion de s'hô-
:riòrér de ses'tâlens-au moment òù *elle perdoit
" Sacy- Les places de Pacadémiè étoient les plus
grands honneurs que les plus rares íalens :puif-
- sent recevoir dansla monarchie:; Sf là nature,
toujours si féconde-, semblok bojtìèe .à ne pro-
duire- que quarante- hommes ; de:îMéritej; ou à
les voir languir dans cette -obscurité: qui n'arrêta
pohìt cependant la célébrité de Jean-Jàcques
Rousseau, St tant d'autres écrivains sublimes que
lés honneurs académiques n'ont jamais soutenu
ni récompense
En remplaçant Sacy , Montesquieu consola
îesîettres St ìdésola l'envie. Elle: excita les fur:
reurs de fa compagnie:, St lá calomnie, en cri-
tiquant çe choix, donna, une nouvelle preuve qu'il.
(21)
étoit mérité. Le sanctuaire des lettres lui ests
ouvert, il vient le remplir de fa propre re-;
nomméeV • ,
Disparoissez formules esclaves de l'éloquence •
académique, fastidieux éloges, apothéoses cou-
pables, dont aucun des initiés n'avoit encore osé
interrompre le servile usage., Montesquieu se re-
fuse le premier au. tribut ordinaire de la flatterie.
Richelieu y dont l'éloge est un crime envers la
liberté, St dont l'éloge étoit répété depuis plus
d'un siécle dans cette académie •-, Richelieu:',
qui auroit eu^le despotisme dans k coeur, s'il
ne. Favoit eu dans la tête, fut peint par des
traits énergiques 8t nouveaux : les vertus simples
de Sacy eurent un digne panégyriste.
Que peuvent ces triomphas littéraires fur une
ame comme celle de Mqntesquieu ? Magistrat
d'une cour suprême, littérateur célèbre, acadé-
micien distingué, quels étranges titres pour rem-.
plir les.hautes destinées de ce grand homme!
Entraîné vers Tétude de la politique, de la légis-
lation St deT'històire des peuples, par un seh*
timent impérieux St profond, il abdique enfin
les fonctions de Ia magistrature, après les avoir
honorées par la défense courageuse des droits
nationaux, St par. l'incorruptible distribution de
la justice. En cessant de s'occuper de l'applica-
tion méchanique des lois civiles aux contestations
particulières.-, travail trop minutieux pour un
(22 )
esprit vaste, il forme le projet d'ùri ouvrage auslî
immense qu'utile. ;
II coirimence un recueil de matériaux que
vingt années d'occupations constantes complé-
tèrent à peine. Mais cet ouvrage même , qui
devoit comprendre les diverses formes de .gou-
vernement, les lois, les institutions, les moeurs
de tous les peuples, lui imposa le besoin de les
parcourir, de les considérer de près en voyageur
philosophé , en observateur profond. Ce: n'est pas.
dans Jes tribunaux, ni dans les administrations,
rii dans les places ministérielles, qu'un,, homme
peut se .former augrand art de la législation ou
à la véritable science de la politique; ce n'est:
pas du fond d'un cabinet; ou d'un: palais, ou du:
sein d'une société littéraire, qu'un législateur me-
sure oúapprécie Tinfluènee réeiproquedes moeurs.:
St des lois, ía dépendance des lois .positives de
la morale universelle, St qu'il -parvient à con-
ribître les hommes St^ les gouvernemens: il saur
les 1 voir chez eux , comme le 'naturaliste va.
parcourir les montagnes St Te globe pdúr con-.
noître les richesses St les secrets de--la (nature;:»
:' Que: remarquoit Montesquieu dans sa patrie?
quels exemples; pouvoient í'irfstruire ?"queliès;inf-
titutionspouvoientTJnspirer ? Que voit-il? L'au-
toïité absolue des -rois St ía nullité de la nation ;
l'empire de la superstition St du prêtre -, St-les
-accusations vagues St liomicides d'athéisme j.les
orgueilleux privilèges des nobles St la servitude
( 23 )
féodaledes:agriculteurs;le despotisme judiciaire
des paríemens, St un mélange bisarre St gothique
de lois; romaines, de ■ .coutumes ; barbares 8ç
. d'ordonnances contradictoires-j la dévorante ;chi-
cane St les lettres de- cachet (i) ; l'inégalite
révoltante des rangs, -des conditions , des.for-
tunes , St i'avilissement, la misère St le dédain
de la partie la. plus laborieuse comme Ta plus
nombreuse; des Français.:
PouvoitTil'être:rassuré contre la durée de ces
erreurs: funestes, de ces préjugés destructeurs,
de cette odieuse méconnoissance des vérités les
plus utiles, -de cette violation impunie des droits
lés plus sacrés:? pouvoit-il être rassuré: contre tant
, d'abus -par une constitution- : monarchique aussi
incertaine , aussi oubliée: depuis quelques siécles
& aussi corrompue que l'administration publique
étoit versatile, dévorante St dissipatrice ? En ob-
servant Tes Français , Montesquieu'n'avoit vu que
,de brillansK,esclaves dansant avec- leurs fers., des
.«iodesavariées St des usages ridicules à,.laplace
>des..institutions politiques , des manières.auTieu
de moeurs,. des jtràitaris ,? des courtisans St des
-despotes à,la place vdes défenseurs du peuple.}
'(i) « Je vous dirai pour nouvelle que l'on vient d'exiler un
;» conseiller de notre parlement, parce qu'il a prêté fa plume à
.» coucher les remontrances «me le corps a cru devoir faire au.
» roi; & ce qu'il y a de plus incroyable encore, est que l'exil a
» été ordoniìéysaris qu'on ait niérne lu les remontrances. » Lettrés
,-familiews, a,° 57. ' .
(24) . . ;
jìírlle part ofliftë- voyóit des' pouvoirs divisés *• "
des impôts librement accordés , des lois-Côn^
senties publiquement» -7 -nulle part' là patrie.
- C'est .dans des voyages ;lôintainssque Montes-
quieu verra -l'humanité - soús toutes ses i faces, les '•.
peuples sous les différens gouvernemens ,Tà liberté :
avec; ses organisations diverses , St la:politique
dans ses développemens variés. C'est dans les états
de l'Ëurope qu'il verra les hommesfdusT'inflùence
inégale de chaque.,constitution politique," qu'il
poûf ra étudier Tes ^rapports St les..différences du
caractère, des nations, apprécier. leurs cònnoif-
sahcès St leurs .erreurs, calculer leur grandeur
& leur décadence, leurs ressources StTeurs.besoins,
connôître , par leurs moeurs.,.. les.: constitutions
quelles peuvent supporter, St ,par=í Jeursprogrès
. dans>la civilisation.-j les. lois qu'elles ^doivent
suivre.'
,. ;0 .vous: qui .vous attachez aux pas des:grands
hommesT suivez Montesquieu danSyfés;;voyages.
II:quitte là France, mais c'estpourTIllustrer St
- la. rendre heureuse. II s'éloigne quelque temps
dé fa terre natale , mais c'est -:pòur iùi donner
la célébrité St lui inspirer des lois sages. Voyageant,
comme Solan, St méditant commë Pyth'agou r
analysant comme Desçartes, St observant comme
Bacon , il veut examiner par-tout les influences
du physique St du- moral des peuples fur lés
institutions St iur les lois, apprendre de chaque
eípece de gouvernement ce qu'il a fait pour
.combattre & adoucir par ses lois les inauxinsér
parablës de Ta société" &-. ides passions humaines*
Eudoxe St Platon étudièrent les sciences; & lés-.
lois en Egypte, Aristote voyagea dans la Perses
Cicéron s'instruisit à Athènes j Montesquieu- va
parcourir ì'Europé.
"Voyez-le visitant par-toút les savans St lés
politiques, les artistes, célèbres St lés héros ,
cherchant ces. hommes rares dont le commerce
de quelques jours supplée souvent l'òbserva-
tion'St Tétude de plusieurs années. A Vienne j'
il trouve le prince Eugène avec fa simplicité, fa
fortune St sà gloire (i) j à Venise, le comte
de Bonneyal avec ses passions & ses malheurs,
l'ex-ministre Law avec ses systèmes & fa mi-
sère : ce spectacle seul dut instruire l'illustré
voyageur. C'est sur les débris de la gloire St de
la puissance que souvent le génie a reçu les plus
utiles St les plus importantes leçons.
Mais quelles lumières plus fécondes il en reti-
roit^ lorsqu'il conversoit intimement avec Eugène
(i) «VOUS allez, à Vienne, je crois que j'y ai perdu depuis
» vingt-deux ans toutes mes connoifiances. Le prince Eugène vivoit
. » alors, Eí. ce grand homme me fit passèr des momens délicieux. »
Lettres familières, n ° 44. — Dans un petit écrit que Montesquieu
avoit fait sur la considération ; en parlant du prinee Eugène, il
avoit. dit. qu'on- r!est pas plus jaloux des grandes richeffes dé ce
prince, qu'on Vest. de celles qui. brillent dans les temples des dieux.
Le prince flatté de çes, expressions., fit un accueil très-distingué à
Montesquieu à son arrivée à Vienne, & l'ádmit dans fa société la plus
intime. '
( 26)
sus la guerre & áir l'influeace trop universelle
que cet'art terrible exercé sur Te -sort des em-
pires: St les droits: des peuples ! Lé général St
le.philosophé étoient faits,pour v s'admirer &
s'iûstrúíre. C'étoit la gloire des armés associées
un instant avec le génie des lois pòúr-instruire
le monde : mais combien ils étoient alors éloignés
tous les deux de penser qu'à la fini du siécle
qu'ils ilíustroient, l'art de la guerre 8t les pro-
diges de. la liberté viéndròient immortaliser les.'
írançais , proclamer les droits' de T'hòmme &C~
fonder utie- république puissante fur les ruines
d'une vieille monarchie !
, D'un autre côté , tandis que, Sonnerai pei-
gnoit à Montesquieu le caractère St les prin-
cipes de tous les^ princes f de rousles généraux,
'de-feus les rìnnístrésdle fòn: temps; avec cette
fôirçe r cette' passion ,, cette vérité avec laquelle
cet illustre proscrit pariait de ses infortunes &
de ses persécuteurs > l'étranger Law dont l'es-
prit systématique & arbitraire fut la véritable
cause première de c-et agiotage dévorant qui a
píodiiit jirie grande partie dés -abus dont nous
gémissons encore, St quia tant corrompu la
7Baoxale publique ? vicié Te commerce., détruit,
î'esorit public St anéanti pfqu^àíl?efbéránce.même
■dès moeurs 'répùMìcàiíiés, ^òccupoit ávfec Mon-
' teïquiéu qè là mèórîé dés finances St des rem-,
bourièmens du change,. de la dette publique
St. du gouvernement.
,JC'est après ces conversations politiques avec
l'ex - ministre, créateur du,papier-monnoíe eíi
France, j. que Montesquieu traçoit.cès lignes de
TEíprit des Lois,.où il.le peint avec autant de
profondeur que de sévérité (i). Mais pourquoi, lui
dit Montesquieu., voulant pressentir jusqu'à quel
points vers quelles 1, vues politiques. Law avúit
porté son.désastreux système,,.pourquoi n'aveç-
vous pas effdyé de corrompre le parlement de
Paris, comme, le ministère anglais fait àTégard
du parlement de Londres ì........ '
.. Quelle différence , répond Law ! L'Anglais
ne fait consister fa liberté/ qu'à faire tout ce
qfíil veut,-, & le,Français ne. met la sienne qu'à
faire, tout ce, qu'il doit. Comparaison hono-
rable , éloge peu suípect sortant de la bouche
d'un ministre disgracié St étranger ; mot sublime
dont, la nation doit apprécier plus que jamais
l'énergiei St la vérité dans, un moment où tant
de Français ^ indignes de porter ce beau nom,
calomnient le peuple français: dans les; cours
étrangères,. St. cherchent à lé corrompre dans
rihtérièur avec un acharnement St un. machia-
(i)oLaw, par une ignorance égale , de la constitution républi-
» ca'me & de la monarchique , fiit -un dés plus grands promoteurs
» du despotisine que l'on eût encore vu eu Europe. Outre les
« changeméns qu'U fit fi brusques, si inusités, fi inouïs ', il vouloit
». ôter les "rangs intermédiaires, & anéantir les corps politiques j
n il diflòlvoit la monarchie par ses chimériques remboursemens -,
»• & sembloit vouloit racheter la constitution méme. n Esprit des,
Lois, liv. z, chap. 4.
=.vèlisme dont ún ministre anglais même rougi-
roit. -
Montesquieu ne borne point là ses observa-'
tions fur' Venise. II voit son commerce anéanti
depúisquè ì'Europe, avec là boussoiév, 'a décou-
vert le Cap dé Bonne - Eípérance , 8t s'est élan-
cée dans TÁtlantique. II. apperçoit Tesprit répu-
blicain de Venise s'affoiblir, se dénaturer, St dis-
paroître à mesure qu'une imposition politique
a fait mouvoir violemment lès ressorts d'une--
aristocratie farouche St cruelle (i). Observateur'
philàfitropè au sein de cè gouvernement soup-,.
^çonneux. SCarbitraire, il tracera des idées pro-
fondes qui apprendront aux corps: puissans à
faire le bonheur des peuples, St aux aristocra- .
tiés Tintérêt qu'elles ont à ne pas se fairéâbhorrer.
II voit iTiomme ordinaire Sx lé -citoyen ;inat-:
tèntiF se laisser séduire par là brillante repré-
sentation du pouvoir, par le spectacle des fêtes
publiques, par de vains simulacres d'égalité, St
(i) L'aristocratie vénitienne porte ses'soupfons & fe vengeance
jusqu'à se dévorer elle-même ; jugez ce qu'elle doit faire du peuple.--
Vcyez le sort afrréux.que les nobles vénitiens , Pisani & Coutarini,
ont éprouvé. Depuis lors il a existé dans la" noblefiè un parti qui*
píaignòit ces malheureuses victimes, & épròuvoit'-leûrs idées íiir
rábòlition dû conseil iuquifiíoiial des décemvirs. Ee' gouvernements"
tons les jours plus soupçonneux"^ a fait arrêter :Aúdré Spadà, '
prétendu coupable d'avoi» exprimé des regrets fur le fort de Pisani
& de Coutarini, l'à fait enfermer au château Delpan, d'où l'oni
croit qu'il fera transféré aii château de Cotéro, pour y subir la
même"peine 'que Coutarini ^ condamné à mourir empoisonné.,-»?'
Moniteur, n.° 144, an cinquième république française.
U9)
n'áppereevoir ' dans cette bouche de pierre qui
s'puyre fur; la place publique pour recevoir les
délations, que la punition des grands St la cor-
rection des abus ; mais Montesquieu ne, consi-
dère dans ces institutions fastueuses que de fri-
voles cérémonies St de stériles usages remplaçant
rantiqUe puissance St les adroits du peuple véni-
tien ; des fêtés ridicules' déguisant l'adroite po-
litique de ía noblesse, qui ne laisse aux esclaves
que le mot de liberté St le masque de l'égalité:
il He vóitenfin dans ces délations qui rem-
plissent labpúche de pierre, que les convulsions
inutiles, d'un peuple opprimé; par le despotisme
habile d'un corps aristocratique. -
' La réputation d'un tel.yoyageur l'a devancé
à Turin, St lui" procureTamitié instructive du
comte, de Breille St du marquis de Solar, ces
deux frères long-tèmps occupés du foin défaire
passer quelques vérités utiles 8t des maximes de
bienfaisance dans rédueatipn si ; négligée des hom-
mes condamnés à régner-,.(i). ;; Elle ne fut .-pas
■inutile-ài'instruction durphilosophe3 l'expériençe
éclairée; de .ces deuxopolitiques qui se montrè-
rent si dignes de défendre dans les cours étran-
gères les intérêts, d'un gouvernement paisible, qui
^uroit conservé fa sagesse St ses domaines, fi'
' £1) ^'humanité, devra beaucoup à M. de Breil, pour la hernie
» éducation qu'il a donnée à flî.; lé diiç de Savoie, dòiit j'entends
■.-» ■ dire de ; très-bettet die/es. » :~.- Lettre^ familières de Montesquieu,
(30)
son intérêt bien entendu, lié à ' lâ sûreté du
midi dé l'Eurëpé-, èUssérit pu Tempêcherde de-
venir rallié àveUglê' de Tà: coalition.
: Biterttôt l'école des législateurs reçoit' Montes-
quieu. Rome, 'dont.lé destin a été d'attiser-dans
tous les temps les regards des grands hommes",.
St 'd'influer furie fort des nations par la force
des armes, par là politique ,'• lès- sciences,' • lès
arts ^ la: religion ,' St plus encore par les lois',
déploie .aux- yeux-dé siHustrévoyageur' tous les
débris' de sá -rriagnificence ânriífùé? quMa: con-
solent ?péut-%r'e.d'avoir perduTempirè'de ì'uni-
vérs. Que j'aime à le voir admirer: tour-à-toúr
les codes des Romains St les ouvrages des artistes !
Au milieu de ces ruinés St de ces mònumens
célèbres ,; sort- amé s'agitey s'élève ,r crée Sííràce
dés observations sûr ;tous; lés genres de travaux'
auxquels -le génié!pëut';s'appliquer.:
■ Montesquieu: n'âr jàniais ;;mànié- ni lé' crayon
ni le ciseau, St'il; ose'porter ses regards obser-
vateurs St son jugement .profond fur í!Apollon
du 'Belvédère , comme sur k Moïse de^Michel'
Ange j súf-lè' Tàfsé d'Hercule ù súf. la Trans-
figuration .de- -Raphaël. Ne croyonsi! pas-que,
celui-quiva méditer fur; lès Tôis"Stvlés>gi3UVer-'
nerriéns ;dé Tltalie ^ né puisse aussi- jugétf-ses : chef-
d'oeuvrés' dans les" art?; lès véritables beautés
ne, sont, pas, feulement pour ceux qUi les cul-
tivent. Ce goût sûr,,,ce. tact: fin St délicat qui
nous fait sentir la beauté des arts St apprécier
(31)
les,chëf'-d'oeuvres des artistes, ne sont"pas de5
dons exclusifs., Lé génie tient à tout dans Ta nar
ture j St si :Montesquieu sulpend un instant ses
recherches fur Ia législation, pour écrire fut le
goût, nous recevrons de fa, plume des fragmèns
précieux qui répandront la. plus vive lurniere
fur les principes ,qus dirigent .les plus grands
artistes,. fragmèns qui prouveront ;què ies'cârSs
n'ont point, de secret pour l'hornme- sensible M-
éclairé .,„ St, que le goût a aussi sa législation.b
En quittant ITtalie, Montesquieu rentra en
Allemagne par la Suisse. Auroit-il dédaigné de
vous voir., de ,vous observer y peuples pasteurs
& belliqueux,: .qui avezi,eu le courage dèxòtì-
quérir Ta. liberté ..St Ta sagesse, plus, f are',de la
conservera. Peuples riches.de votre modération
& fiers- de votre indépendance,; qui ne voulez
être rii esclaves', ni maîtres, dont, la législation
simple ressemble à celle des républicains: de la
Grèce, St qui avez .appris par y-os"; malheurs
mêmes à respecter les droits des peuples Jk. la
liberté naissante de la république française?.Non,
fans, doutes.Montesquieu;parçourïa avec enthou-
siasme vos 'paisibles St fertiles; vallées, comme
la patrie d'hommes laborieux 8t libres. II s'élè-
vera íl'r vos montagnes , St là,planant par &
position comme par son génie, au-dessus de
TEurope, il embrassera, du même coup d?oeil
^étendue immense St variée de tant de con-
trées., de. peuples St de gouvernéme'ns dont la
nature T'a destiné à devenir Te concitoyen, le
confident St le législateur. C'est alors que l'ame
de "cè-grand hommeidut: s'étendre St se fortifier
á la vue de la liberté* helvétique;y St qu'il es-
péra que ses pensées, pour les républiques, ;pour-
roiént un jour se réaliser. - -
Les bords du -Rhin rappellent. La vue du
colosse féodal- de la Germanie dut l'intéresser
aussi peu que la sombre :8t orgueilleuse politique
de: rAutricrie. Joseph -Il n'avoit pas encore paru
pour faire T'assoeiatioh monstrueuse: du despo-
tisme, impérial Sc^^ philosophie du dix-hui-
tieme siécle. Une république pleine de'epurage
St d'industrie, sortie du sein de rOcéan pour
étendre le commerce, former des colonies St
se créêr un "territoire ; attire les regards de Mon-.
téîqùieu Ì St lui montre , avec T'image de "ce
Nassau qui repoussa la. tyrannie .de Philippe ,
tous les dangers de; Ta reconnoissancé des peu-
ples St tous les excès de la domination des
Stathouders (i). Mais Jes nations ne s'instruisen.t
fur les malheurs de la tyrannie que par la perte
- de laliberté. Le génie de Montesquieu dut pres-
sentir. : les révolutions nouvelles qui^de voient ra-
mener l'iridépehdance -batave avec; l'unité poli-
tique. Maisà cette- époque avertir la Hollande
(-;) u Je y.ous dirai que j'ai jugé à propos de retrancher, quant à
j>. présent, le chapitre du. Stathouderat. Dans les circonstances
«"présentes, il-auroit été: mal reçu en France, & je veux,évitiîr
J» toute .occasion dé chicane. » Lettres familières, n.° 14.'
des.
des orages nouveaux que fa position St la poli-
tique lui préparoient, n'étoit pas le moyen de
l'en préserver ou de la défendre , tandis que son '
tyran- se coalifoit avèc lé nord par les armes,
avec l'Angleterre parles trésors, St avec l'aris-
tocratie de lintérieur par ses largesses.
Est-ce^assez de ces idées secondes rassemblées
dans ces voyages ? Montesquieu est-il encore assez
instruit par les exemples de la liberté , par lès
idées du gouvernement de police St d'économie
. politique qu'il a vu en Hollande , en Suisse , en
Italie St en Allemagne ? Mais il n'a pas encore vu
Te théâtre des longues révolutions St le système
de gouvernement qui à été jusqu'à, présent Te
moins mauvais de l'Europe. II n'a pas encore
habité ceTpàys que Ta flatterie anglomane a
appelé la terre classique dé la liberté', St que la
franchise républicaine appellera t'oujours la terre
élémentaire commerciale de Tinfolérancè , de
" la corruption politique , de l'envahissement dés
colonies' dé' tous les' peuples Sç de là tyrannie
maritime.
Montesquieu paya letribut aux préjugés St à:
1'admiration dé son siécle' pourT'Angleterré. Ne
voyant presque par-tout que l'esclávage politique,
religieux ou militaire , pour consacrer Favántagé
particulier de quelque famille , de certains ordres
St corporations, ou la domination de quelque
faction ou dé certains ministres, il devoit appré-
cier un pays qui présentoit du moins pòuir la
c
(34)
première fois la division des pouvoirs, St le con-
cours du peuple St de-plusieurs magistratures à
Ia formation de la Toi. N'ayant apperçu dans le
cours de ses voyages aucune forme de gouverne-
ment qui soit émané de plusieurs ou de la déli-
bération d'un peuple, nulle part des constitutions
qui aient eu lé bonheur général pour objet, ou
la souveraineté du peuple pour base, ou la liberté
civile St l'égalité politique pour résultat, il admira
une constitution qui offroit l'exemple Utile de la
.délibération publique des intérêts nationaux, de
l'annualité de l'armée- St de T'impôt, de la. dé-
nonciation des crimes d'état St du vote des con-
tributions par les députés des communes, de la
liberté civile établie fur un acte solennel St sur
linstitution des jurés, h'Angleterre avoit raison
- de s'enorgueillir de fa constitution St de ses lois,
quand toute l'Europe, manquoit de lois St.de
constitution ; aussi elle" fut pour Montesquieu, ce
que í'isle de Crête fut pour Lycurgue^ une école
Utile. ' ç'
A cette époque l'Angleterre, parvenue au com-
ble de la fortune St de la puissance , tenant un
des premiers rangs dansTEuropepar fa politique,
.exerçant une grande influence fur le commerce
du monde par fa .marine, par ses colonies ea
Amérique St ses établissemeris dans ÍTnde, pré-
sehtoit dans íà capitale un Ipectacle plus. Inté-
, ressant encore pour Montesquieu ; c'étpit la lutte
tf. lé concours despouyoks qu'unethéorie habile
& funeste de corruption n'avoit pas encore sou-
mis entièrement au sceptre ^ c'étoit là liberté des
opinions , qui dans les débats fui les droits du
peuple St fur les opérations du gouvernement,
rappelois souvent ,à Westminster, mais fans élo-
quence , les beaux jours d'Athènes 8t de Rome.'
Pénetre-t-il dans la chambre des communes j, il
se rappelle i'usurpation de Léycester ; entend-il
parler de la fameuse loi de Habeas 'corpus , • ij
pense à la tyrannie imbéçille du roi Jean, qui suf-
fi favorable à la liberté anglaise j mais il frémit
en même-temps de voir suspendre plusieurs fois
dans un 'siécle l'éxécution tutélàire de cette Toi
fondamentale de la liberté civile , St il présage
que c'est par cette route trop fréquentée que le
gouvernement, toujours ambitieux, fera invasion
un jour fur,la constitution de l'état,- Observe-t-il
les effets St Jes résultats de cette constitution bi-
sarre , produite par des querelles religieuses, des:
troubles civils , des moeurs étrangères , des insti»:
tutions féodales 8t des factions opposées, il difc
tingue à travers quelques formes républicaines ,
une mûnarc'hië ambitieuse St inquiète , 8t un gou-
vernement dominateur St turbulent pour J'Eu-'
rope (i). II apperçoit aussi au milieu de trois pou»
vpirs ennemis ou rivaux, la vénalité gouvernante
qui met tout d'accord , St au sein des orages. SS
des agitations violentés des partis, un esprit public j
(i) « L'Angleterre est une ennemie avec laquelle il ne faut avoif
$ de sommerçë" qu'à coups de canon » lettres famillieres n,° 17
ou plutôt un orgueil national qui,. au nôm de
patrie, de commerce 8t de marine , vote toutes
les; dépenses St fait: tous lès sacrifices.
« Ce spectacle dut frapper Montesquieu , qui
déjà depuis long-temps avoit conçu une admira-
tion extraordinaire pour la constitution des An-
glais, constitution qui put convenir à un peuple
insulaire , mais, qui n'est pas assez perfectionnée
pour se soutenir fur le continent. II prouve par
ses écfitssur le gouvernement, St par les /éloges
qu!il prodigue aux Anglais, qu'il auroir. félicité fa
patrie de-jouif alors d.'une constitution mixte qui
réunît à la fois lès principes de la monarchie., de
l'aristoçratie St de Ta démocratie.;* constitution»
imparfaite fans doute, mais dans'laquelle du
moins les hommes< sont quelque chose-,, où le
peuple si opprimé par-tout a conservé une in-
fluence quelconque-, vote seul les impôts , a su
retenir 8t. garder fa liberté civile , même sous un
roi, St où la liberté des discours St des écrits
maintient fans cesse Te caractère d'un peuple Tibre
.£t l'énergie de ses écrivains.
-'. Telle est au contraire la malheureuse influence
des monarchies : linquisition de la. presse y- abâ-
tardit i'opinion 5 les pensées. de l'homme y sont
: esclaves, 8tle.génie est presque obligé,de se sur-
vivre à lui-même ou de se déguiser pour instruire.,
Montesquieu,, dàris ses premières années, a vu.
proscrire sauteur modeste i de l'immortel chef-
d'oeuvre de Télémaque. j.pour avoir osé présenter
à-la cour le modelé d'un prince juste St bienfai-
sant ; sauteur des Lettres persanesr"-s'est vu dé-
noncer à l'áutoritê despotique du cardinal de
Wleury, pour avoir publié la morale philoso-
phique d'Usbek. Que ne devoit-il pas craindre.
du despotisme^lorsque préparant le grand ouvrage
de f.Esprit dés Lois, il se reposoit avec tant de
complaisance sur lés avantages delà constitution
anglaise ì Que ne devoit-il pas redouter des vieux
esclaves de notre monarchie, lorsqu'il stipuloit
hardiment pour Ia liberté publique , par ses mé-
ditations , par ses écrits, St qu'il recueilloit avee
une précision éloquente les principes féconds ôt
généreux qui constituent St 'maintiennentles ré-
publiques , les seuls goùvernemens qai soient
dignes de Fhomiìie , qui favorisent Tindustrie St
le commerce, qui soutiennent les arts St les
•sciences'V qui récompensent les actions utiles,
produisent les bonnes lois, amenènt le bonheur
du peuple, St le'perfectionnement de Tespece
humaine.:'
Mais n'anticipons pas fur Ia plus belle pro-
duction dé Montesquieu. Avant de terminer TEíprit
. des Lois, il voulut exécuter un projet qu'ilavoit
conçu dans le cours de ses voyages. La vue des
lieux jàdis habités par ces hommes célèbres qui
soumirent le mondé, l'avoit inspiré. Il va tracer à
grands traits la physionomie politique de cette ré-
publique ,,aussi étonnante par la hauteur à laquelle
elle s'éleva, que par la dégradation à laquelle.
elle descendit Il décrit les: causes de la grandeur
& de la' ±>ÉCADENCE nés ROMAINS.
- - Déjà depuis/deux ans Montesquieu $• retiré dans
Une solitude champêtre (i), s'occupe sans relâche
de démêles, malgré la rouille des siécles, à travers les
motìumens St les volumes de l'histoire, les passions
St' les principes des Romains , d'interroger leurs
penchans Scieurs habitudes, de pénétrer leur ca-
ractère. St leur politique , pour mieux développer
leur Constitution 5 l'esprit de leurs lois, les formes
de leufs' divers . gouvernemens, leurs intérêts 8C
leurs ambitions, lescauses principales St les causes
secondaires dé taflt de succès St de revers, de tant
de Variations St de constance , de tant de vertus
& de crimes. Tous les faits historiques sont fondus
en masse St appréciés en détail -, tous les événe-í
mens; politiques sont enchaînés St-.éclairés pour
former uhe nouvelle histoire romaine de quelques
pages à ì'usage des philosophes St des législateurs.
Quel dessein majestueux 8t simple ! quelles.vues
profondes 8t rapides dans cet ouvrage le plus
parfait de ceux qui sont sortis des mains- de
Montesquieu ! II n'y a point là de système ingé-
nieux, ni de composition littéraire ; c'est la muse
sévère St impartiale de l'histoire, qui., pour ins-
truire la politique,- S'est assujettie.auxTois de la
Critique,. St a pris Te: style concis St sententieux
:(i) A Labrëdê pfès Bordeaux, qu'il, avoit fi fort embelli , &
qúi éfoit le plus Beau lieu champêtre qu'il connût. »»• Lettres
feffllliefÊs» il. 6 4-1.
(39),
dela philosophie. Quel coloris brillant, lorsqu'il
peint cés,' républicains devenus les, maîtres du
rhondeparlèurs maximes de politique constamment
gardéesr, St plus encore par l'amour de la patrie
devenue chez eux une sorte de sentiment religieux î.
Avec quelle sagacité il pénètre. les causes St juge
les effets l Av.ee quelle vérité énergique il peint Ies:
moeurs de Tibère St la politique d'Auguste ! Avec
quelle indignation vertueuse il trace les proscrip-
tions atroces de Marias St de Sylla , qui pré-
parèrent le trône;St Tépouvantable tyrannie des '
Césars qui le déshonora ! A vèc quelle force il
parlé de suppression des plus célèbres républi-
cains, de l'asservissement de la patrie, même après
là mort du tyran, de la division St du déchirement
de l'empire jusqu'àl'époque de son invasion par
les barbares
Pour la première fois en France , l'histoire vit
son burin confiés au génie'pour éclairer les poli-
tiques, les législateurs St les nations. A lâ manière
dont cet ouvrage est écrit , on croit entendre
Montesquieu ,..- élevant sa voix au milieu du sénat
aux deux grandes époques de Rome vertueuse SC
librè, St dé Rome asservie 8t corrompue : Écoutez
ces maximes qui peuvent convenir fans doute à
une république militaire , conquérante 8t patri-
cienne-, mais jamais à une républiqne civile ,
agricole St commerçante représentative (î).
(î) « Ce qui contribuera à fonder Une nation puissante b une grande'
s république ', c'est de décerner les honneurs du triomphe à vos géni*
(40)
Peuples qui vous élancez vers la liberté ,-esela-
ves monarchiques qui, en brisant vos fers avec
JI raux ; de renoncer à vos usages , dès que vous en trouverez de
» meilleurs ; d'établir la religion du serment comme le. nerf de la
» discipline militaire , & le partage des terrés des vaincus comme
» fa récompense; de vous exercer fans cesse d la guerre, & de prendre
» l'usage des armes de vos ennemis.' Un Dieu vous inspirera.
» d'établir la légion , & V amour de la. patrie, l'idée, de donner d
» vos soldats, des travaux & des fatigues continuelles; d'avoir un
» champ de M.ars , non pour y célébrer des fêtes stériles & dispen-
» dièuses ,mais pour'apprendre par des exercices pénibles l'art
» de défendre la république par les armes ; d'affermir la discipline
». militaire dans les dangers menaçons,& dans les pertes à éprouver;
» de préparer la guerre avec prudence , & de la- faire avec
» audace ; de faire de la guerre une méditation, Si' de la paix-un
» exercice, n ■
« Voulez-vous renverser les ennemis du nom romain ? qu'il n'y
» ait ni d'espérance , ni de crainte qui puisse vous obliger à f aire une
» paix que vous n'auref point imposée ;, què vos ennemis vaincus
» ne soient que des instrumens pour de nouveaux triomphes ; que les ■
» peuples que vous soumettre f'deviennent vos soldats, &. que leurs
» pays subjugués & devenus romains , forment autour de' vous
. » comme les remparts de Rome ; que la paix ne soit jamais consentie
» avec des vainqueurs, tandis qu'ils seront sur vôtre territoire ;. que
.» le plus obscur citoyen, ( s'il en peut être de' fèlsdans une ïépu-
» blique,)yòif remercié publiquement de'ce que lors des défaites
» les'plus honteuses, il n'a pas désespéré du salut de la patrie. »
« Obliges Carthage à livrer ses vaisseaux, à laisser la mer libre,
» à né faire la guerre à personne sans.votre consentement, d ne plus
» se servir de troupes auxiliaires, â ne f aire ' aucune alliance,à
» accorder des secours fans votre permission, p*ar ce moyen vous
»'n'aure% jamais'de ligue à-combattre. Réduises les rois â leurs
» troupes nationales, (s vous aure% la paix. Tandis que les armées
' » romaines consternent tous vos ennemis, que le. sénat tienne à terre 1
» ceux qu'il trouve abattus ; qu'il attache <2: Rome par des alliances
' » 'les rois dont elle a peu â craindre & beaucoup à espérer; qu'il affoi-
■» Misse par des tributs d'autres rois dont il n'a rien à 'espérer &.
)
courage, vous élevez fièrement au rang des na-
tions indépendantes j représentàns qui travaillez
' » tout d craindre , & qu'il augmente la puissance des ennemis de. '
» Carthage. Défendes par une loi à tout roi d'Afie d'entrer en Eu-
» rope ; frappes par un décret tout chef de l'armée qui tenteroit
» d'entrer dans. Rome, c'est à ce prix que votre république imprimera
» le respect àla terre, mettra les rois étrangers dans le silence, & les
•» ambitieux domestiques dans la tombe. Si vous voye\ s'oitvrirla car-'
y> riere funeste des divisions intestines, aye% pour maxime constante
» .de préférer, la conservation de la république', aux. prérogatives
» dé quelque ordre ou de quelque magistrature que ce soit. Frênes
» garde à la dictature comme au trìbunat ; l'une sera l'arme terrible
» de l'aristocratie , & l'autre servira de foyer aux troubles populaires.
» L'un & l'autre nourriront les guerres civiles ,, & donneront la mort à
n la république. Surveilles fur-tout la dégradation subite de l'esprit
« public des Romains : là tyrannie d'un prince ne met pas un état
» plus près de fa ruine , que V indifférence " pour le bien commun n'y
» met une république: Vavantage d'un état libre, est que les revenus
n y' font mieux administrés ; mais lorsqu'ils le font plus mal, l'avàn-
» tage d'un état libre est qu'il n'y a point de favoris ; mais quand-
.) cela n'est pas , & qu'au lieu des amis & des parens du prince,
« il faut faire la fortune des amis £f des parens de tous ceux quî
» ont part au gouvernement, tout est perdu. »
« Que la censure s'établisse , & maintienne ce que la corruption
» des moeurs ou V'ambition des divers partis pourroient tenter, de
» détruire ; que les censeurs empêchent les faíìieux de se rendre
n maîtres des suffrages ,& lé peuple même d'abuser de son pouvoir ;
» que la constitution de la république se soutienne telle par l'esprit '
» du peuple, par la forcé du sénat & Vautorité des magistrats, que
» tout abus de pouvoir y puiffe être promptement corrigé'; que les loù
» soient-religieusement observées. »
■ « II n'y a rien de fi puissant qu'une république où l'on observe les
» lois , non pas par crainte , mais par raison , comme firent
» Athènes & Lacédérnone ; --c'efi pour lors qu'il se joint à la sagesse
» d'un bon gouvernement toute la force que peut avoir une-faction...
» C'est à cés conditions que vous pouve% rester libres & souverains. ».
.« Mais i~que yois-jeì la république trop agrandie vase perdre^
( 4ì )
à organisés cette liberté par des lois,' approchez
du berceau & de la tombe de la république ro-
» Elle est opprimée par Vambition de quelques particuliers plus
» avides de pouvoirs, à mesure qu'ils en ont davantage. Le soldat
» expatrié a cessé d'être citoyen. La coutume des triomphes, est abolie,
3l> Vaffranchissement des esclaves est suspendu, la maxime confiante
» est de ne plus faire la guerre ; les vìBoires ne font regardées que
» comme des suites d'inquiétude dangereuse. Tout devient secret, les
» annales ne font plus écrites 'qu'avec clandestinité ; les tyrans se
» cachent, les historiens ne font plus que conjecturer & se taire , les
j> sénateurs'eux-mêmes vórit au-devant de là servitude. '
» Les étrangers' inondent la place publique ; les assemblées d'un
» peuple corrompu font devenues de véritables conjurations. L'anar-
» chie est à son comble ; la grandeur de Rome change en guerres
» civiles tes simples tumultes populaires. Un instant l'on vit MARWS,
■ r> pour détruire Varistocratie dans 'Rome , créer dans ses murs une
» guerre atroce: qui a lé taraBere d'une guerre étrangère & civile;
» mais S z LL A,pour rétablir la constitution sénatoriale y proscrit les
i> citoyens, ruine ta discipliner. militaire', enseigne aux généraux ro-
» mains à violer à main armée l'afile/de là liberté, & prépare à
» César Vusurpàtion de la république par là corruption des citoyens, -
st'par Vachat des suffrages isV avilissement du sénat. La mort de
■a ÇÉSÀR ne put rétablir larépublique ; iln'y avoit plus de tyran, &.
» il ri'y avoit'plus de liberté. AUGUSTE parut, qui mena Rome áv
v'-la servitude en lui parlant de son indépendance; & TIBERE, avec
j> un bras de.fer b. un régime de sang, vint dégrader le peuple ro-
» main, au point de lui faire pleurer ses maîtres les plus vils.
n C'est ici, s'écrie' Montesquieu, qu'il faut se donner le spectacle
» des choses humaines. Qu'on voie, dans Vhifioire de Rome .tant de:
» guerresentreprises ', tant de sang répandu, tant de peuples détruits ,
» tant.de grandes actions,,.'tant de triomphes, tant.dé politique, de
» sagesse, de prudence., de constance & de courage; ce.projet d'én-
» vahir .tout, si bien formé,.st bien soutenu, fi bien fini, à quoi
i> dbputit-il qu'à assouvir les pastions'de cinq, ou fix monstres l Quoi !
n ce sénat n'avoit fait évanouir tant de rois que pour tomber lui~
» même dans le.pltis. bas esclavage de quelques-uns de ses. plus iurfí»
/43) . ■...
inaine que Vous, pré'sente Montesquieu. Que de
leçons utiles , que d'exemples instructifs vous re-
cevrez de cet ouvrage précieux fur les Romains !
Quel courage vous y puiserez.pour vos sublimes
fonctions, & pour la défense de nos principes
constitutionnels,, qui constamment observés peu-
vent seuls assurer la durée & la.prospérité .dela
.plus belle des républiques qui ait paru fur la
terre !
Ce n'est pas assez de faire un grand peuple , il
» gnes citoyens , & s'exterminer par ses propres décrets ? On n'élevé
» donc fa puissance, que pour la voir mieux renversée. ... n
w Voici, en úhmot, l'histoire desRomains'', nous dit Montesquieu.-
» ils .vainquirent ;tous les peuples par leurs maximes ; mais lorsqu'ils y
» furent parvenus, tó/r_ république ne put subsister. L'effet naturel des
n lois de Rome étoit de faire un grand peuple, mais non de le gou- '
« vernei' : il fallut changer de gouvernement, (s des maximes con-
» traires aux premières, employées dans ce gouvernement nouveau,
» firent tomber leur grandeur Ce n'est pas la fortune qui
» domine L; monde, onpeut lé demander aux Romains, qui eurent une
» fuite de prospérités quand ils se gouvernèrent sur un'certain plan ,
» d une fuite non interrompue, de revers lorsqu'ils se conduisirent
» sur un autre, II y a des causes générales ,soit morales, soïi physiques,
» qui agissent dans chaque gouvernement, l'élèvent, le maintiennent
» ou le précipitant : tous, les accidens font soumis à ces causes... »
Je m'àrrête : caa main se refuse à tracer riiistoire du plus liideux
'despotisme & de la plus révoltante servitude dans Tempire romain
divisé comme pour être accablé à la fois de toutes les misères , Sí
pour être dévoré en mênte-temps par tous les barbares. Ce fut l'effet
des guerres civiles Sí de l'esclavage. «' Rome, dit encore Montes-
»" quieu , fut détruite, & V empire fous te dernier dé ses tyrans, réduit
i> aux faubourgs de Constantinople , finit comme le Rhin 7 qui ifest
» plus qu'un ruisseau quand il seperd dans l'Océan » Traité de la;
grandeur & décadence dis Romains,

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