Monumens de la reconnaissance nationale, votés en France au mérite éminent, depuis 1789 jusqu'à la loi du 2 février 1819, relative à M. le duc de Richelieu, avec des réflexions sur la retraite des étrangers et sur l'invasion du jacobinisme, qui ont eu lieu sous le même ministère, par l'auteur du "Génie de la révolution considéré dans l'éducation" [J.-B.-G. Fabry]

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Le Normant (Paris). 1819. In-8° , VIII-144 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1819
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MONUMENS
DE LA
RECONNAISSANCE NATIONALE.
IMPRIMERIE DE LE NORMANT, RUE DE SEINE, N° 8.
MONUMENS
DE LA
RECONNOISSANCE NATIONALE,
VOTÉS EN FRANCE
AU MÉRITE ÉMINENT
DEPUIS I789 JUSQ'A LA LOI DU 2 FÉVRIER 1819,
RELATIVE A M. LE DUC DE RICHELIEU;
AVEC DES RÉFLEXIONS
Sur la retraite des étrangers et sur l'invasion du
jacobinisme, qui ont eu lieu sous le même
ministère.
PAR L'AUTEUR DU GÉNIE DE LA REVOLUTION
CONSIDÉRÉ DANS L'ÉDUCATION.
A PARIS,
Chez
LE NORMANT, libraire, rue de Seine, n° 8, et
quai Conti, n° 5;
RETet GRAVIER, libr., quai des Augustins, n° 55.
MDCCCXIX.
AVERTISSEMENT.
CET écrit n'étoit d'abord qu'un article
destiné à l'un de nos recueils sémi-pério-
diques, où il devoit paroître il y a deux
mois : la place promise lui manqua, et il
perdit, avec elle, le mérite de l'à-propos,
qu'il auroit eu en paroissant pendant la
discussion du projet de récompense natio-
nale relatif à M. le duc de Richelieu. Ce-
pendant , l'auteur d'un article en fait bien
difficilement le sacrifice; si.le cadre qu'il
avoit choisi lui échappe, il en cherche un
autre ; dès lors, au lieu de se réduire aux
plus petites dimensions, il s'étend et se
développe à son aise dans un espace libre
vj AVERTISSEMENT.
où rien ne le gêne. Ainsi l'article de journal
qui devoit avoir dix pages, s'élève à la
hauteur d'une brochure de dix feuilles,
ou cent soixante, pages, et regagne en
étendue ce qu'il a perdu en à-propos, Telle
est l'origine de cet écrit, qui ne renfermoit
d'abord que de courtes réflexions sur la
munificence nationale, et qui, maintenant,
présente l'histoire des honneurs publics,
et des récompenses nationales décernées
en France aux morts et aux vivans depuis
1789 jusqu'en 1819.
Ces deux années sont soeurs, dit la Mi-
nerve (1), toutes deux s'indignent de la servi-
tude. Nous sommes de l'avis de la Minerve
(c'est la Sagesse elle-même qui parle par
la bouche de Minerve) ; nous sommes
frappés des traits de ressemblance entre
les deux soeurs, et elles ont certainement
(I) Cinquante-huitième livraison, page 266.
AVERTISSEMENT. vij
une origine commune. Nous ne remar-
querons qu'une légère différence qui ne
détruira pas la filiation. En 1789 chaque
constituant étoit gros d'un jacobin; en 1819
chaque jacobin se réclame d'un consti-
tituant; mais les pères constituans de 1789
sont eux-mêmes constitués en 1819, et en
général assez bien rentes (1); quant aux
constituans de 1819, c'est une constitution
qui leur reste à faire pour chacun d'eux,
et qui rencontre des obstacles dont ils s'in-
dignent. C'est pour soutenir leur zèle que
nous avons cru utile de remettre sous leurs
yeux le tableau de la munificence nationale
depuis 1789 jusqu'en 1819. Sous ce point
(1) Tel constituant qui avoit cent écus de rente en
1789, en a vingt mille en 1819 , et par dessus le marché
les honneurs de la pairie, qui ne l'empêchent pas de
s'indigner parfois de la servitude, témoin la boutade,
de M. le comte Lanjuinais contre la servitude des
majorats.
viij AVERTISSEMENT.
de vue, cet écrit ne sera pas hors de saison ;
car il est toujours à propos de montrer au
mérite éminent les honneurs et les récom-
penses qui l'attendent.
MONUMENS
DE LA
RECONNOISSANCE NATIONALE.
TOUTES nos assemblées délibérantes se sont
piquées d'une généreuse émulation à honorer
et récompenser le mérite éminent. Dès 1790,
l'assemblée constituante étoit pénétrée de ce
devoir; les occasions seules de le remplir man-
quoient à l'ardeur de son zèle; le mérite indi-
gène étoit encore rare, la révolution, qui de-
voit le développer, ne faisant que de commen-
cer. A son défaut, l'assemblée tourna ses regards
vers le Nouveau Monde, et elle y découvrit un
sage qui venoit de mourir; c'étoit Benjamin
Franklin, à la mémoire duquel tous les hon-
neurs étoient dus. En effet, l'assemblée mani-
festa les sentimens que lui faisoit éprouver la
perte du philosophe américain,en prenant un
deuil de trois jours : deuil qui fut ordonné par
décret du 11 juin 1790. Il y eut, dans cette cir-
constance , un discours prononcé dont l'impres-
sion fut ordonnée, et que sa brièveté nous per-
met de rapporter ici ; ce fut Mirabeau qui
1
annonça la mort de Franklin, et qui accom-
pagna la nouvelle du discours suivant :
« Franklin est mort ( profond silence); il est
» retourné au sein de la divinité, le génie qui
» affranchit l'Amérique et versa sur l'Europe
» des torrens de lumières.
" Le sage que les deux mondes réclament,
» l'homme que se disputent l'histoire des
» sciences et l'histoire des empires, tenoit
» sans doute, un rang bien élevé dans l'espèce
» humaine.
» Assez long-temps les cabinets politiques
» ont notifié la mort de ceux qui ne furent
» grands que dans leur éloge funèbre; assez
» long-temps l'étiquette des cours a proclama
» des deuils hypocrites.: les nations ne doivent
» porter le deuil que de leurs bienfaiteurs; les
» représentans des nations ne doivent recom-
» mander à leurs hommages que les. héros de
» l'humanité.
» Le congrès a ordonné dans les quatorze
" Etats de la Confédération, un deuil de deux
» mois pour la mort de Franklin, et l'Amer
" rique acquitte en ce moment ce tribut de
» vénération et de reconnoissance pour l'un
» des pères de sa constitution.
(3)
» Ne seroit-il pas digne de vous, Messieurs,
» de nous unir à l'Amérique dans cet acte
» religieux, de participer à cet hommage ren-
» du, à la face de l'univers, et aux droits de
» l'homme, et au philosophe qui a le plus con-
» tribué à en propager la conquête? L'antî-
» quité eût élevé des autels au puissant génie
» qui, au profit des mortels , embrassant dans
» sa pensée le ciel et la terre, sut dompter la
» foudre et les tyrans. L'Europe éclairée et
» libre doit du moins un témoignage de sou-
» venir et de regret à l'un des plus grands
» hommes qui aient jamais servi la philosophie
» et la liberté.
» Je propose qu'il soit décrété que l'assem-
» blée nationale portera pendant trois jours le
» deuil de Benjamin Franklin. »
La partie gauche applaudit avec transport.
L'assemblée décrète qu'elle prendra le deuil
lundi 14 pour trois jours, que le discours de
M. de Mirabeau sera imprimé, et que le président
écrira au congrès au nom de l'assemblée (1).
De tels honneurs rendus au mérite étranger
devenoient pour l'assemblée constituante un
motif pressant de ne pas méconnoître le mérite
(1) Moniteur du 12 juin 1790.
I.
(4)
national dès que l'occasion de l'honorer vien-
droit à se présenter. C'est ce qui ne tarda pas
à arriver. Il n'y avoit pas encore un an d'écoulé
depuis le deuil décrété en l'honneur de Franklin
•lorsque l'assemblée eut à pleurer une perte bien
autrement douloureuse que celle du philosophe
de l'Amérique; ce fut celle de son digne pané-
gyriste, de son émule, de Mirabeau que la
mort vint enlever au milieu d'une carrière si
brillante, et qui fut comme enseveli dans son
propre triomphe. Nulle occasion plus favorable
ne pouvoit s'offrir au désir impatient qu'avoit
l'assemblée d'honorer le mérite éminent, sur-
tout celui que la révolution française faisoit
éclater; effectivement, elle rendit à cette occa-
sion , le décret du 4 avril 1791, par lequel,
" l'église de Sainte-Geneviève fut destinée à
» réunir les cendres des grands hommes à dater
" de l'ère de la liberté française. » Mirabeau ,
par ce même décret, fut le premier jugé digne
de cet honneur, et ses restes furent transportés
à Sainte-Geneviève. avec une pompe propor-
tionnée à son mérite.
Cependant l'art. 4 du décret (1) portoit,
que des exceptions pourroient être faites au
(1) Cet article est ainsi conçu : « Les exceptions qui
(5 )
principe qui destinoit l'église de Sainte-Ge-
neviève uniquement aux grands hommes de la
révolution; on ne tarda pas à faire l'application
de l'exception , et l'église de Sainte-Geneviève
vit bientôt réunir aux cendres de Mirabeau
celles de Voltaire et de Jean-Jacques (1), nou-
veaux patrons de la France substitués à la Vierge
de Nanterre , et sous la protection desquels
devroient s'opérer les merveilles de la liberté
françoise.
Voilà ce que l'assemblée constituante fit de
» pourront avoir lieu pour quelques grands hommes,
» avant la révolution, ne pourront être faites que par
» le corps législatif. »
(1) Voltaire fut transporté à Sainte-Geneviève le 11
juillet 1791, en vertu d'un décret du 30 mai précé-
dent, portant « que Marie-François-Arouet Voltaire
» est digne de recevoir les honneurs décernés aux grands
» hommes, et qu'en conséquence ses cendres seront
» transférées de l'église de Romilly dans celle de Sainte-
» Geneviève à Paris. »
Les mêmes honneurs furent décernés à Jean-Jacques
par décret du 27 août suivant 5 mais l'exécution n'eut
lieu que le dernier jour de l'an II de la république,
époque où Girardin, qui jusques-là avoit refusé les
cendres de son ami, se détermina à remettre ce dépôt
aux commissaires de la convention.
( 6 )
plus remarquable pour honorer le mérite des
morts et exciler l'émulation des vivans.
L'assemblée législative marcha sur de si belles
traces, et, dans une session qui fut à peine d'un
an, elle laissa trois décrets, monumens de son
zèle ardent à honorer la mémoire des grands
hommes.
Par le premier (1), elle mit à la charge du
trésor public les frais des funérailles de Mira-
beau. Ce n'est pas que ce grand homme, sem-
blable à ce sage de la Grèce, n'eût pas laissé de
quoi se faire enterrer. Il voit, au contraire,
trouvé l'occasion, en maniant les affaires pu-
bliques, de réparer les brèches que les orages
de sa jeunesse avoient faites à son patrimoine;
et l'on vit, par un décret postérieur, un de ses
héritiers appelé à sa succession (2); mais en
payant ses funérailles, l'assemblée législative
vouloitt récompenser les services qu il avoit ren-
dus à la nation : ce sont les termes du décret.
Par un deuxième décret (3), l'assemblée légis-
(1) Du 12 janvier 1792.
(2) Décret du 23 pluviôse an 11.
(3) Du 18 février 1792, ainsi conçu : «L'assemblée
» nationale voulant assurer l'achèvement du Panthéon
» Français, consacré par l'assemblée constituante, à
(7)
lative ordonna l'achèvement du Panthéon Fran-
çais, nouveau nom qu'elle donna à l'église élevée
en l'honneur de la patronne de Paris, depuis
qu'elle fut consacrée aux demi-dieux de la
philosophie moderne et aux pères de la révo-
lution; car il falloit qu'en viron douze siècles après
que Rome avoit vu son Panthéon converti en
une église chrétienne (1), Paris vît une église
chrétienne changée en un Panthéon destiné
à recevoir tous les saints d'un nouveau calen-
drier; c'est-à-dire les hommes qui seraient
l'opprobre de tous les peuples.
Enfin, par un troisième décret, du 24 août
1792, l'assemblée législative honora du titre de
citoyens français , tous les philosophes étran-
gers qui auroiem servi la cause de la liberté.
La convention nationale n'eut plus qu'à
peupler l'Olympe ouvert, par les deux premières
assemblées aux divinités nationales et étrangères.
» la mémoire des grands hommes qui auront servi la pa-
» trie et la liberté, décrète que la somme de un million
» quatre cent soixante-neuf mille quatre cent soixante-
» dix huit francs sera employée à l'achèvement du Pan-
» théon Français. »
(1) L'église de la Rotonde consacrée en l'honneur
de tous les Saints.
(8)
Je n'essaierai pas de compter ces dieux de
nouvelle création, ni de retracer les cérémonies
du culte qui leur fut rendu. Chacun se rappelle
les plus célèbres d'entre eux; personne n'a
oublié les noms de LEPELLETlER, de MAHAT,
de CHALIER, de FABRE, de GASPARIN, et
autres grands hommes de cette époque, auxquels
la patrie reconnaissante décerna les honneurs
du Panthéon. On leur associa jusqu'à des
enfans. Car la perspective de l'apothéose fut
présentée à l'âge le plus tendre dans la
personne de Barra et de Viala, deux jeunes
martyrs de la liberté, qui avoient succombé à
son service, l'un dans le Midi, l'autre dans
la Vendée, et dont le mérite fut l'objet de
plusieurs décrets et rapports célèbres (1).
Mais la république ne se bornoit pas alors à
décerner des honneurs publics au mérite des
morts; ses récompenses alloient encore chercher
le mérite vivant, comme ses châtimens alloient
déterrer et punir l'incivisme d'un bout de la
France à l'autre. En effet la constitution de 1793
avoit soigneusement distingué les honneurs
publics, des récompenses nationales ; et tan-
(1) Le plus curieux de ces rapports est celui du peintre
DAVID , en date du 23 messidor an II.
( 9 )
dis que les premiers étoient décernés par les
lois, les autres étoient, au contraire, décernées
par de simples décrets (1).
Les récompenses nationales, inconnues sous
la monarchie, oubliées même dans la consti-
tution de 1791, furent donc, pour la première
fois, décrétées en principe dans la constitution
de 1793, et ce texte servit de fondement à
bien des décrets ; cependant on ne l'avoit pas
attendu pour couronner le mérite éminent; et
je trouve dans le Bulletin des Lois un décret
du 5 mars 1793, qui adjugea une couronne
de chêne à un gendarme appelé Bretèche.
Ce décret fut rendu sur un rapport de CHENIER,
organe du comité d'instruction-publique, dont
voici quelques fragmens les plus curieux :
« Lorsque les républiques anciennes, à l'épo-
» que de leur splendeur, vouloient récompenser
» de grandes actions, une feuille de chêne payoit
» la dette de la patrie. Quand ces récompenses
» furent prodiguées, la liberté fut en péril;
» elle cessa d'exister quand ces récompenses ne
» suffîsoient plus. Vous mettrez à profit cette
» grande leçon de l'expérience ; vous n'avilirez
(1) Articles 54 et 55 de la Constitution de 1793.
(10)
» point le sang d'un patriote jusqu'à le payer
» avec de l'or; la reconnoissance nationale est
» le véritable prix des belles actions.. . . . . . .
» N'en doutez pas, représentans de la France,
» c'est par de tels moyens qu'on fait un peuple
" de héros; cette couronné de chêne fera tom-
» ber des couronnes d'or. . ..... La liberté
» plane sur' l'Europe ; elle promène du Nord au
" Midi l'étendard dés trois couleurs, signe de
» la régénération des peuples : encore quelques
» mois, et foulant aux pieds les despotes aux-,
" quels vous avez déclaré la guerre, vous décla-
» rerez la paix au Monde ; vous déclarerez en
» même temps, que les armées françaises ont
» bien mérité de la république, en attendant
» que la voix des nations vous rende justice'
" et vous réponde que le peuplé français et la
» convention nationale ont bien mérité du genre
" humain. »
A la Suite de ce rapport, la convention na-
tionale rendit le décret suivant:
Art. 1. » Dans la séance de demain, Bre-
» lèche sera présenté à la convention nationale
» par le ministre de la guerre. Le président
«l'appellera dans le sein de l'assemblée.
Art. 2. « Le président de la convention na-
» tionale posera sur la tête de Bretèche la
» couronne de chêne ; il lui donnera le baiser
» civique, et l'armera du sabre..
Art. 3. » Sur la lame du sabre seront écrits
» ces mots : Larépublique française à Bretèche.
Art. 4. » Le présent décret sera lu publique-
" ment à la tête de tous les corps de l'armée. »
Le 6 mars, Bretèche fut introduit dans l'as-
semblée au milieu des applaudissemens.
« Brave Bretèche , lui dit le président,
» comme Lepelletier, tu as versé ton sang pour
» cimenter la liberté ; mais grâce en soit rendue
» au génie de la France. Ce n'est point ta tombe
« que nous couvrirons de, fleurs, c'est ton
» front sur lequel les représentant du peuple
» vont attacher la palme du civisme et de l'im-
» mortalité »
Bretèche monta au fauteuil du président,
reçut le baiser civique, la couronne de chêne,
le sabre, et sortit de la salle au milieu des
applaudissemens (1).
Cependant la république ne borna pas tou-
jours sa munificence à des couronnes de chêne,
et après le décret du 5 mars, je trouve celui
du 27 juin suivant, qui donna aux défenseurs
(1) Moniteur des 7 et 8 mars 1793.
( 12 )
de la liberté tant de terre que de mer six cents
millions de récompenses territoriales à prendre
sur les biens des émigrés.
« La république, disoit Thibaudeau, dans
» une occasion semblable, est généreuse; elle
» récompense largement ceux qui l'ont bien ser-
» vie.» En effet, c'étoit l'époque où la république
baitoit monnoie sur la place de la Révolution
selon l'expression d'un autre rapporteur, et où,
par conséquent, il lui étoit facile d'être généreuse
et de récompenser largement. C'est ce qui parut
encore dans deux nouveaux décrets des 14 ni-
vose et 18 fructidor an III,qui sont deux mo-
numens de la munificence nationale envers les
sciences, les lettres et les arts.
Le premier, rendu sur le rapport de CHÉ-
NIER ,organe du comité d'instruction publique,
ordonna la répartition de 300,000 livres entre
cent savans, littérateurs et artistes, dont le nou-
veau Mécène donna la liste divisée en trois
classes, l'une de 3,000 livres, la deuxième de
2,000 livres, la troisième de 1,500 livres ; voici
les termes du décret :
« La trésorerie nationale tiendra à la disposi-
» tion de la commission executive d'instruction
» publique, une somme de 500,000 liv. pour
( 13 )
» être répartie conformément à l'état ci-joint :
3,000 livres à chacun des citoyens
Adanson, naturaliste.
Anquelil, historien.
Bitaubé, traducteur d'Homère.
Bossut, géomètre.
Brequigny, historien.
Brisson , physicien.
Cousin , géomètre.
Corneille (citoyenne).
Cotte, astronome.
Delille, poète.
Delille-de-Salle, auteur de la Philosophie
de la Nature,
Ducis (1), auteur tragique.
Dumesnil, actrice tragique.
Dutheil, traducteur d'Eschyle.
Guignes, orientaliste.
Gaillard, historien.
(1) N'a jamais reçu ces mille écus,ni aucun don des
mains des révolutionnaires. Ceux-ci n'avoient, dans
cette occasion, orné leur liste de son nom, de ceux de
Delille, La Harpe, Marmonlel, Mauduit et de plu-
sieurs autres non moins recommandables , que pour
souiller, par leurs présens, ceux qu'ils n'avoient pu
associer à leurs principes et à leurs crimes.
( 14 )
Garnier, historien.
Hermann, naturaliste
Jeaurat, astronome,
La Harpe, littérateur.
Lalande, astronome.
Lamarck, naturaliste.
Larcher, traducteur.
Lebrigand.
Lebrun, poète lyrique.
Lemierre (veuve).
Marmontel , littérateur.
Mauduit , géomètre.
Messier, astronome.
Montuclat, mathématicien.
Oberlin, bibliographe.
Palissot, littérateur.
Pingre, astronome.
Poinsinet de Sivry, littérateur.
Pougens, littérateur.
Richard, naturaliste.
Rochon, ex-académicien.
Saint-Lambert, poëte.
Turpin, historien.
Valmont de Bomare, naturaliste.
2,000 livres à chacun des citoyens
Andrieux, littérateur.
(15)
Beauchamps, astronome.
Berthelemy, peintre.
Beaurieu , auteur de l'Elève de la Nature.
Blavet, traducteur de Smith.
Brea, peintre.
Cailhava, littérateur, poëte comique,
Cambini, musicien.
Collin d'Harleville.
Darnaud-Baculard, littérateur,
Domergue, grammairien.
Dureau Delamalle, traducteur de Tacite.
François (de Neufchâteau) , littérateur.
Foucou , sculpteur.
Frizieri, musicien.
Gueroult, ancien professeur.
Haudimont (d'), musicien.
Lacretelle, auteurs, d'écrits politiques.
Langle (de), auteur de Voyages.
Lasalle, auteur de la Balance naturelle.
Lavocat, mécanicien.
Levesque, historien,.
Mazéas, mathématicien.
Mentelle, géographe.
Nivard, peintre.
Parny, poëte.
Pater, bibliographe.
( 16 )
Pelletier, mécanicien.
Petiot , auteur d'un Traité sur l'opinion
publique.
Peyraud-Beaussol, littérateur.
Philippon, auteur de l'Education du peuple.
Poirier, bibliographe.
Prudhon, peintre.
Queverdo, graveur.
Ramey, sculpteur.
Renard, architecte.
Renaud, peintre.
Rétif de la Bretonne.
Rozet, bibliographe.
Roubaut, grammairien.
Roussel, médecin.
Senne (de), sculpteur.
Saint-Ange, traducteur.
Selis, ancien professeur.
Suvée, peintre.
Vernet (Carie), peintre.
Villers (de), de Commune-Affranchie, au-
teur de plusieurs ouvrages de physique.
1,500 livres à chacun des citoyens
Achard, littérateur.
Albanèse, musicien.
( 17 )
Autissier, dessinateur.
Beaulieu, historien.
Brun, auteur du Triomphe des Deux-
Mondes.
Croulet, auteur d'un poème sur la liberté.
Dacarq, grammairien.
Deshauterayes, traducteur.
Gaudin, auteur d'un écrit contre le célibat
des prêtres.
Gauthier, peintre.
Gérard, idem.
Griffet, traducteur.
Lamontagne, littérateur.
Laneuville, peintre.
Lenoir- Laroche, auteur de plusieurs écrits
révolutionnaires.
Lesueur, sculpteur.
Liotard , naturaliste.
Luce, poëte.
Mandar, traducteur.
Mariette, peintre.
Martin, sculpteur.
Mercier, bibliographe.
Pages, auteur du poëme de la France répu-
blicaine.
Sablet, peintre.
(18)
Villars, naturaliste.
Villers, peintre.
(Moniteur du 17 nivôse an III, 6, janvier 1795.)
Le second décret fut rendu sur le rapport
de Villars ; il présente une liste de cent dix-huit
noms partagés également en trois classes , la
première de 3,000 livres; là deuxième de 2,000
livres ; la troisième de 1,500 livres. Voici le
début du rapport :
VILLARS. « C'est un nouvel acte de justice
«que le comité d'instruction publique me
" charge de vous demander : c'est en son nom
«que je viens offrir à votre zèle ordinaire
" pour le bonheur du peuple, une nouvelle
» occasion de se prononcer en faveur des
» sciences, des lettres et des arts.
" Le règne de l'ignorance est passé. Déjà vos
« regards consolans ont ranimé le courage de
» quelques hommes qui, par leurs talens, leurs
» lumières et leurs vertus, honorent leur patrie
» et méritent la reconnoissance de leurs con-
" citoyens. Vos lois bienfaisantes les ont plei-
» nement vengés des outrages sanglans et des
" persécutions atroces qu'ils avoient eu la gloire
» d'essuyer sous l'empire du crime.
" II en est d'autres encore qui se consument
(19)
» de jour en jour dans une attente trop longue
" et trop douloureuse.
» Le croiriez-vous, représentans? plusieurs
" ont été. forcés de suspendre leurs travaux pour
" satisfaire aux premiers besoins de la vie. Leur
" unique espoir est dans la générosité d'une
» nation qui sait récompenser le mérite doux
" et modeste, comme elle sait punir l'absur-
» dite présomptueuse et féroce 33
A la suite de ce rapport, Villars fit rendre
le décret suivant :
La trésorerie nationale tiendra à la dis-
position de la commission executive d'instruc-
tion publique, une somme de 244,000 liv., pour
être répartie conformément à l'état ci-joint:
3,000 livres à chacun des citoyens
Abeille, homme de lettres.
Agus, compositeur de musique,
Anquetil-Duperron, auteur de la Législa-
tion orientale.
Arnould, auteur de la Balance du Commerce.
Charpentier, mécanicien.
Désaudrais, membre du bureau de consul-
tation des arts.
Dewailly, architecte.
( 20)
Doublet, chirurgien, dans la personne de sa
veuve.
Durival, auteur d'une Description de la Lor-
raine.
Ehrman (de Strasbourg), homme de lettres.
Fénélon, dans la personne de ses nièces.
Fontanes, homme de lettres.
Gavigné, musicien.
Giroust, musicien.
Gouan (de Montpellier), botaniste.
Houdon, sculpteur.
Janson l'aîné, musicien.
Julien, sculpteur.
Lesure, ancien consul de France.
Lebrun (Charles), peintre, dans la personne
de sa petite-fille.
Magny, mécanicien.
Pajou, sculpteur.
Peyron , peintre.
Rodolphe, musicien.
Roubo, architecte , dans la personne de sa
veuve.
Roucher, dans la personne de sa veuve.
Sabbathier (de Châlons), homme de lettres.
Vingt-huit noms à 3,000 fr. font... 84,000 fr.
(21)
2,000 livres à chacun des citoyens
Anselin, graveur.
Berthelon , professeur de physique expéri-
mentale, à Montpellier.
Blondin, professeur de langues française et
étrangères.
Bonneville, homme de lettres.
Berruer, sculpteur.
Caraccioli, homme de lettres.
Carbon-Flins, auteur du Réveil d'Epiménide.
Clodion, sculpteur.
Cordier Desgranges, auteur de plusieurs
ouvrages d'économie politique.
Desfontaines, homme de lettres.
Desgraces, ancien secrétaire de la ci-devant
académie des inscriptions.
Désodoards (Fantin).
Désoria, peintre.
Digard , professeur de mathématiques.
Ducreux, peintre.
Durieu, auteur d'une Méthode élémentaire
de musique.
Duvillard, mathématicien.
Gérard, auteur du Tableau Social,
Gibrat, géographe.
(22)
Gourdin, homme de lettres.
Grwnvad, rédacteur de la Gazette salutaire.
Guy, mathémalicien.
Guillard, auteur dramatique.
Guyard (la citoyenne), peintre.
Hubert, graveur en taille douce.
Labenne, auteur d'un ouvrage sur l'Edu-
cation.
Lachabeaussière, homme de lettres.
Lair, homme de lettres.
Lamétrie, physicien.
Laroumiguière, auteur d'un Essai sur la
Métaphysique.
Lasaigne, géographe.
Lavallée, homme de lettres.
Leclerc, dessinateur (à Lyon).
Lemasson Legolf (citoyenne), artiste.
Lesuire, homme de lettres.
Loisel-Théogate, auteur dramatique.
Lucas, conservateur du Muséum de Toulouse,
Malherbe, historiographe des Etats de Lan-
guedoc.
Martini, musicien.
Monsigny, musicien.
Mullot, homme de lettres.
Nougaret, homme de lettres.
( 23 )
Palomha, traducteur italien.
Passumot, ingénieur géographe.
Picard, auteur dramatique..
Pingeron, homme de lettres.
Ponteau, musicien.
La citoyenne, Puysieux, auteur de plusieurs
Lettres.
Ranson , dessinateur aux Gobelins.
Requier, traducteur.
Toutain, homme de lettres.
Vaillant père, rédacteur du Voyage de
son fils chez les Coffres et les Hottentots.
Vigée , homme de lettres.
Cinquante deux noms à 2,000 fr.... 104,000 fr.
1,500 livres à chacun des citoyens
André , rédacteur de différens journaux.
Arnault, auteur de Marius à Minturnes.
Baillot (Pierre), de Dijon.
Beaumier (de Rennes), auteur d'un Tableau
des Moeurs du Siècle.
Berlin, traducteur.
Blignières, ancien ingénieur invalide.
Boisjolin, homme de lettres.
Clary, homme de lettres.
Famin, professeur de physique.
(24)
Cadbled, mathématicien, dans la personne
de la citoyenne Ribert sa nièce.
Goussu , grammairien.
Gilbal, homme de lettres.
Henriguet, graveur.
Lacombe, auteur d'un Dictionnaire du vieux
langage, dans la personne de sa veuve.
Lambert, peintre d'histoire.
Laville-Leroux (citoyenne), peintre.
Lefèbvre, auteur dramatique.
Marchais, peintre de paysage.
Mercier ( de Compiègne), homme de lettres.
Messier, peintre d'histoire.
Miger, auteur de la Morale des Orientaux.
Montjoie, peintre.
Paraud, traducteur.
Perny, astronome.
Porquet, homme de lettres.
Prevot, auteur dramatique.
Restout, peintre.
Robert (de Dijon), géographe.
Rose, auteur d'Elémens de Morale.
Rosier (Hubert), armurier à Maubeuge.
Serieys, homme de lettres.
Soulaire, auteur de l'Histoire de Languedoc.
Touroude, mécanicien.
(25)
Viel, graveur.
Trente-huit noms à 1,500 fr., font. 55,000
TOTAL 244,000
( Moniteur du 22 fructidor an III.)
Voilà ce que la convention fit de plus ma-
gnifique en fait de récompenses nationales.
Nous avons cru ne pouvoir mieux terminer ce
tableau, que par deux décrets qui sont comme
le budget des lettres, des sciences et des arts,
en l'an III de la république, et qui attestent
le zèle de la représentation nationale, pour
récompenser tous les genres de services.
Nous avons négligé quelques traits de la
munificence nationale, tels, par exemple, que
les récompenses données aux filles - mères à
titre d'encouragement ; celles qui furent décer-
nées aux évêques, curés et vicaires qui abdi-
quoient leur état (1), ci bien d'autres de même
nature , qui tombèrent sur un genre de mérite
également éminent et incontestable. Mais nous
devons faire remarquer, à la décharge du
trésor public , que les gens de lettres, les savans
et les artistes gratifiés (avec ou sans leur con-
(1) Décret du 2 frimaire an II,
(26)
sentement), par les décrets de la convention ,
rendus à la fin de l'an III, et exécutés en l'an IV,
ne coulèrent pas cher à la république, et que
les assignats qui purent leur revenir de cet excès
de munificence, ne valoient guère plus que les
feuilles de chêne données à Bretèche en 1793.
Ces décrets (rendus sans doute à l'insu de plu-
sieurs des personnages qui en étoient l'objet) ne
furent donc qu'un moyen d'associer aux bien-
faits de la révolution, des noms qu'on n'avoit
pu.associer à ses crimes, et de joindre, par
exemple, à l'auteur d'un écrit contre le célibat
des prêtres, le nom de Fénélon récompensé dans
la personne de ses nièces (comme il avoit été
puni dans la personne de l'abbé de Fénélon,
son neveu, immolé sur l'échafaud révolution-
naire); car les Mécènes de la répubIique, quoique
peu favorables aux distinctions de la naissance ,
poursuivoient le mérite littéraire, jusques dans
les descendans , les collatéraux et même les
veuves ; comme si ce genre de mérite étoit
moins personnel que tout autre, et qu'on pût
le laisser dans sa succession avec le nom et la
fortune: contradiction singulière dans ces répu-
blicains qui, niant l'hérédité de la noblesse, re-
connoissoient celle du talent, qu'ils regardoient
( 27 )
comme un patrimoine de famille, quoique ce
bien soit bien moins facile à transmettre, que
les distinctions sociales qu'ils avoient abolies.
C'en est assez pour donner à la fois une idée
de la logique et de la munificence déployées par
la convention nationale, quand il s'agissoit de
récompenser les talens et les services.
Le directoire et les deux conseils ne lais-
sèrent point languir le mérite, et, entr'autres
monumens de la munificence nationale qu'offre
le Bulletin de cette époque, nous en distingue-
rons trois principaux. Le premier est un arrêté
du directoire, du 8 ventôse an IV, sur le
paiement de cent francs de récompense accordés
à ceux qui arrêteraient un émigré ou un prêtre
déporté, récompense égale à la prime décrétée
pour la destruction des louveteaux (1).
Le deuxième monument de la législation de
cette époque est la loi du 1er ventôse an-VI, qui
détermina le mode de répartition de la récom-
pense nationale due aux défenseurs de la patrie.
(1) La loi du 11 ventôse an III accorde différentes
primes pour la destruction des loups, 1 00 fr. pour un
louveteau ; 200 fr, pour un loup ; 250 fr. pour une
louve non pleine ; 300 fr. pour une louve pleine.
(28)
C'étoit les 600 millions de l'an II portés à un.
milliard. Voici l'économie de la loi sur cette ré-
partition. Le milliard devoit être acquitté par
voie de rente-tontine viagère. (Art. Ier.)
La part de ceux qui viendroient a décéder
devoit accroître la part des survivans. (Art. 2.)
La base de chaque partie prenante devoit
être d'abord fixée à raison du nombre des an-
nées de service dans la guerre de la révolution,
sans distinction de grade. (Art. 3.)
Le maximum de la rente étoit de 1,500 fr.
(Art. 4.)
La rente de toutes les parties prenantes, une
fois parvenue à ce maximum, ne pouvoit le
dépasser, et la rente de ceux qui venoient à
mourir s'éteignoit tau profit de la nation. (Art. 5.)
Cette rente, étant une dette sacrée, étoit in-
cessible, insaisissable, non sujette à aucune rete-
nue. (Art. 6.)
Enfin , elle devoit commencer à être ac-
quittée à compter du jour de la paix générale.
(Art. 7.)
Le troisième et dernier monument de la lé-
gislalion et de la reconnoissance nationale sous
le directoire, c'est la loi du 11 vendémiaire
an VIII, relative aux honneurs et aux récom-
(29)
penses nationales à décerner aux armées de la
république
Il n'est pas question dans cette loi ni de mil-
lions, ni de tontine, ni de rente incessible et
insaisissable; il ne s'agit que d'un livre national
intitulé : les Fastes militaires, qui devoit être dé-
poséau Panthéon, porté tous les ans, le jour de la
fête de la Reconnoissance; par le directoire
exécutif, au milieu d'une marche triomphale,
et remis sur l'autel de la patrie. (Art, 4 de la loi.)
Le corps législatif pouvoit en outre rendre
des décrets de bien mérité de la patrie.. Tout
cela étoit plus noble que le milliard promis et
beaucoup moins coûteux. Mais tout cela ne
put être exécuté. La chute du directoire, qui
ne tarda pas à arriver, fut sans doute l'obstacle
qui empêcha également et le paiement du
milliard et l'impression du livre national.
L'époque du consulat n'offre qu'une loi cu-
rieuse sur les récompenses nationales. Alors on
commençoit à être rassasié des triomphes de la
révolution, et les grands hommes du temps
aspiroient à d'autres distinctions que celles du.
Panthéon. Cette opinion, un peu matérialiste,
parut dans une circonstance toute particulière ;
il s'agissoit de récompenser les services récens.
(50)
du citoyen Sieyes, qui, après avoir travaillé
avec succès à la révolution du 18 brumaire et à
la constitution de l'an VIII, s'étoit vu frustré
de la place de consul ; en conséquence, et de
l'avis de ceux qui le remplacèrent, il fut pro-
posé aux deux commissions législatives : « de
" décerner au citoyen Sieyes, à titre de récom-
" pense nationale, la propriété de l'un des
» domaines qui étoient à la disposition de
» l'Etat. "
Ce projet étoit-il ou non constitutionnel?
Le doute pouvoit venir du silence dé la cons-
titution qui avoit parlé des services militaires,
mais non des services civils : « Il sera décerné
» (porte l'article 87) des récompenses natio-
» nales aux guerriers qui auront rendu des
» services éclatans en combattant pour la
» république. ».
La constitution étoit muette sur toute autre
espèce de services. Cependant les services rendus
par Sieyes, étoient si éclatons qu'on n'étoit
frappé que de la nécessité de les récompenser,
et nullement des obstacles que présentoit, contre
cette récompense, le silence de la constitution
que venoit de faire Sieyes lui-même. Aussi cette
difficulté n'en fut pas une, aux yeux de la
(31)
commission chargée de l'examen du projet, et
qui s'exprima dans les termes suivans par l'or-
gane d'ARNOULD (de la Seine), son rapporteur :
« Les consuls Buonaparte et Roger-Ducos,
» dit-il, prennent l'initiative, en exprimant les
» sentimens de reconnoissance dont nous
" sommes tous animés, comme la nation
" française, pour le citoyen Sieyes. Ils vous
» font la proposition formelle de lui décerner,
" à titre de récompense nationale, la propriété
» de l'un des domaines qui sont à la disposition
" de l'Etat.
" Sans doute, continue le rapporteur, il
» suffit à la gloire du citoyen Sieyes,, d'avoie
» éclairé les peuples par ses écrits, d'avoir
"honoré, la révolution par, ses vertus désin-
" téressées, et de s'être soumis au joug de la
" première magistrature, alors seulement que
» de grands dangers la rendoient digne de sa
» grande sollicitude, pour sauver de l'oubli
" et de l'outrage le nom français. Sans doute,
" il suffit au bonheur du citoyen Sieyes, d'être
" parvenu, par l'activité de son âme, à recons-
" tituer l'édifice social, de rester environné
" de l'estime des peuples, ses contemporains,
» et d'avoir encore la félicité des générations
(32)
» successives pour l'objet de ses méditations
» habituelles. Mais, s'il ne manque rien à la
» destinée morale de Sieyes, ne nous reste-t-il
» pas à signaler, par une marque éclatante, les
" travaux de cet excellent citoyen ? La gratitude
" de la nation n'est-elle pas aussi une institution
» conservatrice du mécanisme social?
" Lorsqu'à travers les siècles d'ignorance
» et de despotisme, on voit s'élancer à de
» grandes distances, une découverte utile, une
» conception heureuse, un homme extraor-
» dinaire, un consolateur de l'espèce humaine;
» n'est-il pas du devoir de ceux qui se trouvent
» alors les dépositaires de l'autorité publique,
» et en qui réside l'espérance de la nation,
" de fixer par un signe national, et, pour ainsi
" dire, parlant à tous les sens, la mémoire du
» phénomène qui doit améliorer la condition
" des hommes? C'est donc, citoyens représen-
» tans, comme un appendice inséparable de
» l'institution politique, que vous ferez une
" loi au citoyen Sieyes, d'accepter un témoi-
» gnage spécial de la reconnoissance nationale ,
» dont le gouvernement actuel doit se montrer
" l'interprète. "
D'après ces considérations, le rapporteur
(33)
proposa le projet de résolution suivant qui fut
le lendemain converti en loi :
« La commission, considérant qu'il est instant
" pour la stabilité de toute institution politique,
" de donner des témoignages éclatans de
" gratitude aux citoyens qui ont rendu de
" grands services à la patrie, résout ce qui suit :
" Le domaine national de Crosne, départe-
" ment de Seine et Oise, ou tout autre équi-
" valent, est décerné en toute propriété pleine
" et entière au citoyen Sieyes à titre de
" récompense nationale. "
Le domaine de Crosne ne valoit pas au-delà
de 15 mille francs de rente. Il ne falloit pas de
récompense plus magnifique à un philosophe
qui, outre l'estime des peuples, ses contempo-
rains, avoit encore pour l'objet de ses médita-
tions habituelles, la félicité des générations
successives. Car d'ailleurs il faut convenir qu'il
n'y a aucune proportion entre la récompense et le
service, entre un domaine de 15,000 fr. de rente
et l'édifice social reconstitué tout entier; que
le signe national étoit bien modeste et la marque
de reconnoissance peu éclatante. Quoi qu'il en
soit, l'histoire du consulat n'offre pas de trait
plus remarquable de munificence nationale.
5
(34)
Les récompenses des services sous l'empire
ne furent pas nationales ; mais elfes furent dis-
tribuées avec une munificence vraiment impé-
riale: nous n'essaierons pas d'en tracer le ta-
bleau ; le faire avec exactitude, ce seroit faire
l'histoire même de.celui qui avoit destiné à ses
serviteurs tous les trônes de l'Europe et les
trois quarts de ses dépouilles.
Certes, le domaine de Crosne étoit un bien
mince objet en comparaison des royaumes
d'Espagne, de Naples, de Westphalie , de
Hollande, sans parler des duchés et des dotations
en Italie, en Allemagne, en Pologne. Le mil-
liard même décrété par la république étoit une
bien modique somme comparé aux effets réels
de la munificence impériale, qui mit l'Europe
en tontine sur la tête de chaque militaire, et qui
n'attendit pas le jour de la paix générale pour
commencer la première répartition ; \\ est vrai
que cette répartition se fil avec distinction de
gradés, et qu'elle ne fut pas réservée aux défen-
seurs de la liberté, auxquels seuls les décrets
du 27 juin 1793 et de l'an VI avoient destiné
le milliard.
Nous n'en dirons pas davantage sur les effets
de la munificence impériale, qui se sont plus
(35)
ou moins évanouis à la chute de leur auteur.
Depuis la restauration nous sommes revenus
aux récompenses nationales, et c'est l'époque
même du retour de Buonaparte qui a été signa-
lée par le premier monument de ce genre qu'on
trouve dans nos lois. Le 13 mars 1815, pendant
que Buonaparte rendoit ses décrets de Lyon,
la Chambre des députes recevoit un projet de loi
portant : qu'il seroit décerné une récompense
nationale aux garnisons de La Fère, de Lille,
de Cambray et d'Antibes, ainsi qu'aux maré-
chaux Mortier et Macdonald.
Les deux maréchaux instruits de ce projet
écrivirent à la Chambre, et chacun, dans des
termes différens, lui exprima sa reconnoissance
et en même temps son refus d'accepter une ré-
compense quelconque. Je ne puis ni ne dois être
récompensé, écrivoit M. le maréchal Macdo-
nald, pour une conduite quin'a été dictée, comme
elle le sera toujours, que par une inébranlable
fidélité à mes devoirs et à mes sermens.
« J'ai fait mon devoir, écrivoit M. le maré-
" chal Mortier, et on ne doit pas me récom-
» penser pour avoir maintenu de braves soldats
" danslesentier de l'honneur et du devoir (1). »
(1) Cette lettre fut lue le 16 mars, à la Chambre des
3.
( 36 )
Après les cent-jours , deux propositions
furent faites à la Chambre des députés, l'une,
pour voter des remercîmens à M. le comte de
Vaugiraud (1), qui avoit conservé la Marti-
nique sous l'autorité royale pendant les cent-
jours; l'autre, pour décerner un témoignage
de la reconnoissance publique aux Français
qui avoient défendu la cause de la légitimité,
lors du 20 mars et pendant les cent-jours : mais
ces deux propositions furent écartées l'une et
l'autre comme inconstitutionnelles, par une
Chambre à qui la fidélité au souverain légitime
étoit chère, et qui eût sans doute aimé à la
récompenser,si elle eût cru que les récompenses
pussent découler de cette source.
Le rejet de la dernière avoit été précédé d'un
discours de remerciaient de S. A. R. MONSIEUR,
à l'occasion de la proposition qui avoit été faite à
la Chambre des Pairs, pour voter un témoignage
d'admiration et de respect à S. A. R. Mgr le
duc d'Angoulême ; et la Chambre, avec un vif
Députés, après la séance royale, et le 13 la garnison de
Lille tourna ses armes contre le Roi, après avoir arboré
la cocarde tricolore.
(1) M. de Vaugiraud a été destitué plus tard. Le roi
vient de perdre ce fidèle serviteur, il étoit âgé de 78 ans.
(37)
regret, avoit pris au mot le refus du père déclinant
pour le fils un honneur qui rappeloit des circons-
tances trop douloureuses aux coeurs français.
Les dernières traces du 20 mars viennent
d'être effacées autant qu'elles pouvoient l'être,
et le territoire affranchi sollicitoit une récom-
pense nationale pour le négociateur qui a signé
le traité. La reconnoissance publique a trouvé
dans les deux Chambres des interprètes qui ont
fait, à cet égard, une proposition qui a été
prise en considération. Celui qui en étoit l'objet
s'est mis au-dessus de la récompense en la refu-
sant. Ses amis se sont réjouis d'un refus qui
dispensoit la Chambre de trancher une ques-
tion de droit public, qui ne pouvoit, ce semble ,
être résolue en sa faveur. Cependant M. le due
de Richelieu n'a pas été pris au mot; son refus,
au contraire, a été suivi d'un projet de loi dont
la discussion a été assez vive. C'est de cette dis-
cussion qu'il nous reste à donner l'analyse.
Analyse de la discussion du projet de loi qui
ordonne, en faveur de M. le duc de Riche-
lieu, l'érection d'un majorât de 50,000 fr. de
revenu, à titre de récompense nationale.
Nous avons vu toutes nos assemblées délibé-
(38)
rantes faire éclater la reconnoissance nationale
envers le mérite éminent ; mais nous n'avons
vu aucune de ces assemblées couronner et ré-
compenser le mérite des ministres tombés dans
la disgrâce. Ces ministres ont souvent été l'objet
de décrets d'accusation, jamais de lois qui leur
aient décerné des honneurs publics et des ré-
compenses nationales. Je n'ignore pas que le
deuxième renvoi de M. Necker fut suivi, sous
l'assemblée constituante, d'un décret par lequel
cette assemblée déclara qu'il avoit bien mérité de
la patrie. Mais personne n'ignore aussi que les
remercîmens de l'assemblée avoient pour but,
non d'offrir au ministre retiré des consolations
dans sa retraite, mais de lui donner les moyens
de rentrer au ministère et de forcer le monarque
à le rappeler. Il falloit que cette idole du
peuple deux fois placée sur l'autel y fût remise
une troisième, en attendant le moment peu
éloigné où elle devoit être brisée (1).
(1) M. Necker fut rappelé le 16 juillet 1789, par
décret rendu sur la motion de M. de Lally-Tolendal :
« Les prières d'un peuple, dit l'orateur, sont des ordres ;
» il faut donc que nous demandions le rappel de
» M. Necker. » La chose fut ainsi décidée, et le mi-
(39)
Il n'en est pas de même de M. le duc de
Richelieu. Les propositions auxquelles sa re-
traite a donné lieu dans le sein des deux
Chambres, n'ont pas eu pour objet d'expri-
mer des regrets, mais d'offrir des consolations;
et ce n'est pas pour le ramener au timon des
affaires et à la présidence du conseil des mi-
nistres qu'une récompense nationale a été pro-
posée en sa faveur. Cette récompense a donc le
mérite de la nouveauté, si on considère la per-
sonne sur qui elle est tombée, dans sa qualité
de ministre retiré : mais les incidens, nés du
fond, n'ont pas été la partie la moins curieuse
de la discussion. Il y en a eu deux remar-
quables: clans l'un, on a vu les ministres offrir
les domaines de la couronne pour constituer
un majorât à un particulier (dans la famille
duquel ils auroient été plus inaliénables que
dans la maison royale ), et la Chambre repous-
ser ce don comme inconstitutionnel et prohibé
par une loi expresse, qui déclare les biens de
la couronne inaliénables : combat singulier, où
nistre rappelé trois jours après son départ. — Il fut
renvoyé le 4 septembre 1790, et, cette fois, il rencontra
sur sa route bien des obstacles que l'assemblée leva par
ses décrets du 11 septembre.
( 40 )
les défenseurs nés du domaine de la couronne
s'en sont montrés si prodigues, tandis que la
Chambre des Députés en est devenue le défen-
seur et l'économe le plus fidèle. Dans l'autre
incident, on a vu mettre en problème l'exis-
tence légale des majorais créés et à créer, et
les uns et les autres prêts à disparoître devant
la Charte expliquée et commentée, et faire
place à la liberté et à l'égalité, seuls biens
précieux à conserver, seul majorât vraiment
inaliénable et fidèlement transmis par les pères
constituans de 1789, aux petits-fils constitués
en 1819.
Tels sont les points principaux qui ont
donné à la discussion dont il s'agit, un intérêt
que nous essaierons de reproduire dans une
analyse fidèle, quoique raisonnée, de cette
discussion.
Ce fut le 30 et 31 décembre, huit jours
après la retraite de M. le duc de Richelieu, qu'il
fut question de lui décerner une récompense
nationale, fondée sur la retraite des troupes
étrangères, que ce noble duc avoit négociée et
signée naguère à Aix-la-Chapelle. La proposi-
sion naquit presque à la fois au sein des deux
Chambres. Elle fut faite le 30 dans celle des
( 41)
Pairs par M, le marquis de Lally-Tolendal, et
le 31, dans celle des Députés par M. le baron
Delessert.
Ce député demanda à la Chambre la per-
mission de lui proposer de prendre une résolu-
tion tendant à ce que le Roi fût supplié de
présenter aux Chambres un projet de loi, à
l'effet de donner à M. le duc de Richelieu une
récompense nationale pour les services qu'il
avoit rendus au Roi et à la France dans les
négociations qui avoient amené l'évacuation du
territoire français.
La permission fut accordée, et lé 4 janvier
fut le jour indiqué pour entendre les dévelop-
pemens de la proposition ; ces développemens
furent courts. M. le baron Delessert dit qu'il
n'avoit pas cru nécessaire de développer lon-
guement une proposition qui s'expliquoit et se
justifioit d'elle-même, étant fondée sur des faits
publics, et dont la France entière ressentoit les
conséquences salutaires : l'orateur se borna à
célébrer en peu de mots la délivrance du
territoire. « Oui, dit - il, oui, Messieurs, le
" souvenir de cet heureux événement qui a
" succédé à ces jours d'infortune, restera tou-
". jours gravé dans notre âme; ce bienfait sera
(40
" pour la France un motif de plus d'aimer
" son chef, de se rallier autour de celui dont
" tous les désirs, toutes les volontés tendent
" au plus grand bonheur de ses enfans , aux-
" quels il est maintenant permis de se livrer à
" de. douces espérances. "
Ce discours fut suivi de la lecture d'une
lettre de M. le duc de Richelieu, qui témoignoit
à la Chambre ses sentimens sur la proposition
dont il étoit l'objet : «Trop de calamités,
" écrivoit-il, ont frappé ma patrie; trop de
» citoyens sont tombés dans le malheur, et il
" y a trop de pertes à réparer, pour que je
" puisse voir s'élever ma fortune en de telles
" conjectures. L'estime de mon pays, la bonté
» du Roi, le témoignage de ma conscience,
" me suffisent. »
Cette lettre n'empêcha pas l'assemblée d'ou-
vrir la discussion, sur la question de savoir si
la proposition seroit prise en considération.
M; de Pontet parla contre la proposition;
M. Froc de la Boulaye la défendit,, et elle fut
renvoyée dans les bureaux ; elle devoit y être
examinée le lundi 22 janvier: mais ce même
jour, M. le marquis Dessole, président du
conseil des ministres, vint, au nom de S. M.,
(43)
présenter à la Chambre des Députés un projet
de loi sur le même objet : « C'est comme Fran-
" çais (1) dit S. Exc, que nous venons, au
» nom du Roi de France, vous proposer d'ho-
" norer, par une récompense nationale, un
" Français qui a sauvé son pays et son Roi
» dans des temps difficiles et malheureux. De
" tels services, Messieurs, rendus dans de telles
» circonstances, ont quelquefois prouvé plus
" de mérite et de vertu qu'ils n'ont procuré de
» faveur et de gloire ; mais ce n'est pas aujour-
» d'hui et parmi vous qu'ils courroient le risque
" d'être méconnus. "
Le discours de S. Exc. fut suivi de la lecture
du projet en deux articles.
Art. 1er. «Il sera érigé en faveur du duc de
" Richelieu, pair de France, à titre dé récom-
» pense nationale, pour être attaché à la pairie,
" et transmîssible au même litre, un majorat
« de cinquante mille francs, de revenu.
2. " Ce majorat sera composé de biens im-
(1) Il nous semble que c'est comme ministre du Roi
de France, en cette qualité de ministre, et non en celle
de Français, que M. le marquis Dessole est venu pré-
senter un projet de loi à la Chambre.

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