Morte à trente-quatre ans ! / [par L.-Théodore Guillain]

De
Publié par

Matot-Braine (Reims). 1871. 48 p. ; in-12.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : dimanche 1 janvier 1871
Lecture(s) : 3
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 49
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Y
MORTE
A TRENTE-QUATRE ANS!
r « [ne avait fermé le beau ivre de
sa jeunesse à ces trois mois : Dieu,
son mari, ses enfants. »
(LAMARTINE, Raphaël
REIMS
MATOT-BRAINE, IMPRIMEUR-LIBRAIRE
Rue du Cadran-Saint-Piorrc, 6
1871
MORTE
A TRENTE-QUATRE ANS!
« Elle avait fermé le beau livre de
sa jeunesse à ces trois mots : Dieu,
son mari, ses enfants. »
(LAMARTINE, Raphaël,)
REIMS
^AATOT-p^AlNE , jMPRlM.EUR-piBl\AIf\E
Rue du Cadran-Saint-Pierre, 6
1871
9
A LXMÉMQWDE MA FEMME

A MES ENFANTS
L.-THÉODORE GUILLAIN
Le 22 octobre 1869, une mort prématurée
m'enlevait, à l'âge de 34 ans, la bien-aimée
compagne de ma vie ; et, en plongeant dans le
deuil moi et mes enfants, cette cruelle sépara-
tion nous privait d'une épouse et d'une mère
aussi rare qu'accomplie.
Ce petit opuscule, auquel je ne veux pas
donner la pompeuse qualification de poésie, m'a
été dicté par la seule pensée de conserver la
mémoire de la sainte femme ; et l'espèce de pu-
blicité que je lui donne n'a pas la prétention de
dépasser le cercle de la famille et des quelques
- 6 -
amis qui l'ont connue, et qui ont pu apprécier les
qualités et les vertus dont elle était douée.
J'en ai consacré les premières pages au récit
du fatal événement, et des impressions doulou-
reuses qu'il a laissées dans mon esprit et dans
mon cœur.
Quelques semaines seulement après l'inhuma-
tion au sol natal, en Janvier 1870, une épreuve
nouvelle, qui pouvait devenir non moins terrible,
m'était réservée. J'étais à peine rentré dans mon
foyer désolé et désert, que l'un de mes deux
orphelins, l'aîné, se trouvait atteint d'une ma-
ladie qui mit son existence en péril. Des soins
assidus le sauvèrent heureusement du danger;
et dès que les premiers beaux jours le permirent,
je fus invité à le changer d'air.
Où aller? Peu d'années auparavant, j'avais,
avec ma tant regrettée femme, visité une partie
des côtes de Normandie ; mes enfants ne connais-
saient pas la mer ; je me décidai à leur en offrir
le spectacle par eux d'ailleurs ardemment désiré.
Ce voyage me donnait en même temps l'occasion,
fort triste assurément, mais douce néanmoins,
de revoir des lieux que j'avais parcourus en
société de leur mère, visitant elle-même pour la
première fois le grandiose et magique élément.
Nous partimes le 4 Juin, au matin, par un
temps splendide ; et après avoir parcouru Rouen,
et fait le pèlerinage de Notre-Dame de Bon-
Secours, nous touchâmes successivement Dieppe,
Le Havre, Trouville et Honfleur. Je passe sous
silence diverses autres localités.
Je n'ai jamais songé à faire la description de
ces stations maritimes. J'ai voulu simplement,
dans la deuxième partie de mon œuvre, en laisser
à mes enfants un souvenir inséparable de leur
mère dont l'ombre nous y a partout accompagnés.
La mer, du reste, ne se décrit pas ; elle se voit,
elle se sent ; et au lieu de chercher à en es-
quisser un tableau, qui aurait toujours été bien
pâle et bien incolore en présence de la réalité,
peut-être aurai-je réussi à la peindre sous quel-
ques-uns de ses aspects si multiples, notamment
dans la légende du jeune garçon et de la jeune
fille, qui m'a été inspirée par la merveilleuse
plage de Trouville et sa gigantesque et mélanco-
lique falaise des Roches-Noires.
Donc indulgence et sympathie de la part de
— 8 —
tous ceux qui voudront bien me lire ; sympathie
surtout ; car me l'accorder, ce sera en même
temps rendre un pieux hommage à la mémoire
de celle dont mon cœur éprouve quelque soula-
gement à prolonger ainsi la souvenance.
LA DERNIÈRE JOURNÉE
Paris, 22 octobre 1869.
Ta journée est finie et fini ton labeur,
Et tu vas toucher ton salaire,
Sans avoir pu, trop tendre mère,
Achever la tâche où tu plaçais le bonheur.
Un mal cruel, plus fort que n'était ton courage,
Comme au printemps le ver rongeur
Fait mourir un jeune arbre en fleur,
De sa morsure impie a jauni ton feuillage ;
Et le vent de l'automne, aidant à ce travail,
D'un souffie t'a déracinée ,
Et loin de nous tous entraînée
Vers Dieu qui t'a rentrée en son heureux bercail.
Qui de nous, le matin, eût pensé que ta vie
Etait aussi près de sa fin,
Et que, par l'ordre du destin,
Tu touchais au moment de nous être ravie !
- 10-
La veille encore, hélas, tes fils, Emile, André,
Te répétaient leurs leçons de collège ;
Car tu trouvais comme une allége
A ton mal le respect à ce devoir sacré.
Tu voulus présider, par même accoutumance,
A leurs divers travaux du soir ;
Et jusques au dernier bonsoir
Tu veillas comme un ange auprès de leur enfance.
A l'aube renaissante on te revit encor,
Avec un baiser de ta bouche,
Chasser le sommeil de leur couche,
Et leur distribuer l'encens de ton cœur d'or.
Après une commune et fervente prière,
Tu les remis à leurs travaux,
Aussi gais que des passereaux
Pour assurer leur vol s'éloignant de leur mère.
Les pauvres chers enfants, ils né pouvaient savoir
Que l'oiseleur souvent épie
Des petits oiseaux la sortie,
Et qu'au retour leur mère ils ne doivent revoir.
— 11 —
Lorsque sur le cadran passa la neuvième heure,
Elle rouvrit son blanc rideau ,
Mit sur son épaule un manteau;
Et pendant que son doigt fiévreusement effleure,
Afin d'en renouer les quelques fils cassés,
Le lin revenant du lavage,
On eût dit que d'un noir présage
Son âme et son esprit restaient paralysés ;
On eût dit, à la voir, que l'implacable Parque
Dévidait en rapides tours
L'écheveau dernier de ses jours,
Et de l'éternité lui démarrait la barque.
Sans soupçonner, hélas, l'approche du malheur
Prêt à la briser de son aile,
Je rompis, tranquille, avec elle,
Le dernier pain, et bus le vin réparateur.
Je lui baisai le front ; puis nous nous séparâmes,
Elle pour prendre du repos,
Moi pour regagner mes travaux ;
Et tous deux enivrés des parfums de nos âmes.
Quand tout-à-coup, Pauline, éperdue, accourant :
« Ah! Monsieur, arrivez bien vite ! »
Comme un fou je me précipite
Sur les pas d'un sinistre et noir pressentiment.
« De l'air, de l'air, de l'air ! ah, mon ami, j'étouffe.
» Je ne veux pas mourir encor ! »
Et faisant un suprême effort, r
Ses longs cheveux d'ébène essuyant de leur touffe
La sueur de la mort, qui perlait sur son front :
« Eloigne, éloigne, me crie-t-elle .:
» Ce spectre affreux dont la prunelle
» Plonge dans un tombeau dont il m'ouvre le fond ;
» Je ne veux pas le voir ; je n'y veux point descendre ;
» Mon soleil n'est qu'à son midi;
» Mes roses à peine ont fleuri;
» Et la mort ne veut pas encore de ma cendre.
» Sans moi, que deviendraient mon époux, mes enfanta.
» Ces âmes de toute ma vie?
» Ma tâche n'est pas accomplie ;
» Mon Dieu, pour la finir, encor quelques instants ! »
— 13 —
Et dans l'épanchement d'une suprême étreinte,
D'un angélique embrassement,
La pauvre femme, en murmurant :
« Mon époux ! mes enfants! » s'est tout-à-coup ~étante.
J'étais à ses genoux, elle dans son fauteuil,
Les bras jetés sur mon épaule ,
M'étreignant comme étreint un saule
Le froid enlacement d'un mourant chèvrefeuil.
« Tu ne peux me quitter sitôt, ô mon amie ;
» Lève les yeux, éveille-toi ;
» Ouvre la bouche, et parle-moi ; [mie.
» Oh ! n'est-ce pas, mon Dieu, qu'elle n'est qu'endor-
» Quoi ! cette intelligence, et cet esprit, ce cœur,
» Dont vous l'aviez comme enflammée,
» Tout ne serait plus que fumée,
» Et cejodre refroidie à cet âtre, Seigneur ! »
-14 -
Sur son lit nous l'avons doucement étendue,
Son chapelet entre les doigts,
Et sur sa poitrine la croix
Du Rédempteur au Ciel attendant sa venue.
J'allumai de ma main un cierge à son chevet ;
J'ouvris un livre mortuaire,
Me mis à genoux, en prière,
D'intarissables pleurs mouillant chaque feuillet.
« Ah! mes pauvres enfants, au retour, quel spectacle
» Pour vous qui, ce matin encor,
» Emportiez en vos âmes d'or
» Son amour maternel comme en un tabernacle !
» Elle n'est plus ; ses yeux sont fermés pour toujours ;
» Désormais plus de douce étreinte ;
» Et l'écho de sa voix éteinte
» Est pour jamais muet aux sentiers de vos jours.
» Elle qui nourrissait la si juste espérance
» De vous faire en hommes grandir,
» Oh ! combien elle a dû souffrir
» De n'avoir pu guider, hélas ! que votre enfance.
-15-
» Où trouver un pilote aussi ferme, aussi sur.
» Une main aussi vigoureuse,
» Pour franchir la mer orageuse
» Au-delà de laquelle on atteint l'âge mûr;
» Cet âge auquel, quittant les ailes de sa mère
» Et s'envolant en liberté
» Dans l'espace où Dieu l'a jeté,
» Le fils, comme l'aiglon, va se chercher son aire.
» Oh gardez, mes amis, gardez de ses leçons
» Un souvenir ineffaçable ;
» Et de sa sagesse ineffable
» Ne laissez se voiler les lumineux rayons.
» Son âme des vertus était comme le temple
» Ouvert aux méditations ;
» Et des plus nobles passions
» Elle ne se lassa de vous donner l'exemple.
» Vous avez quelquefois vu des noms enlacés ,
» Ecrits sur l'écorce des hêtres ,
» Vivants souvenirs que deux êtres
» Unis de même flamme ont, à l'ombre, tracés ;
Il Pour les anéantir le temps en vain s'efforce ;
» Ainsi sur vos deux fronts son cœur
» A découpé : Travail, honneur !
» Elle fut le tranchant ; soyez l'arbre et l'écorce !. »
16 =
, Reims, 24 octobre 1869.
Tout est plus: rien, rien qu'un tombeau
Sous un funéraire feuillage ;
La mort a parfait son ouvrage
Et sur la fosse éteint son funèbre flambeau.
Il semble que les morts sont à la nostalgie
Soumis ainsi que les vivants ;
Que pour tombe il leur faut les champs
Qui furent lé berceau de leur naissante vie:
Le cœur gros de chagrin, et plein de désespoir,
Froide, nous l'avons ramenée
Aux lieux où sa vie était née,
Et qu'une fois encore elle a voulu revoir.
Ah! puissent les rosiers fleurissant sur sa tombe
En parfumer le froid séjour,
Et nos prières chaque jour
Douces lui parvenir comme un chant de colombe.
Il
LA VISION
Paris, 29 décembre 1869.
Ainsi qu'un noir corbeau dont le croassement
Tournoie au-dessus de ma tête,
Le vent se tourne à la tempête
Et se produit au loin en un long sifflement.
Il semble qu'on entend un chasseur du vieil âge,
Egaré parmi les grands bois ,
Rassemblant sa meute aux abois,
Ayant perdu les pas d'une bête sauvage ;
Ou bien, dans le lointain, le long mugissement
D'une frémissante génisse
Qui s'est soustraite au sacrifice,
Et qui fuit son bourreau, le couteau dans le flanc ;
Ou bien encore, effroi de tant d'âmes craintives,
Le lugubre miaulement
De quelque chat ;
trépasséi^'-piréro^Kiintives.
2
—18—
Sous le chaume fumant du paisible hameau,
On voit alors les vieilles femmes,
A genoux, prier pour les âmes
De leurs parents aimés descendus au tombeau ;
Le vieillard effrayé, qui sommeille avec peine,
De la croix fait trois fois le signe ;
Le jeune garçon se résigne
A voir si de la porte on a poussé le pêne ;
Haletante de peur, impuissante à crier,
La jeune fille, dans sa couche,
Porte son rosaire à sa bouche,
Et plonge en frissonnant son doigt au bénitier; 1
Sous les draps de son lit l'enfant cache la tête ;
Et l'ouragan fait aboyer
Jusqu'au pauvre chien du foyer,
Tout tremblant à la voix de l'horrible tempête.:
Moi, le cerveau brûlant et la poitrine en feu,
J'ouvre toute grande ma porte ;
Car à mon cœur brisé qu'importe ,
Au milieu de ma nuit, la colère de Dieu !

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.